Histoire de la décadence et de la chute de l’Empire romain

 

Chapitre XIX

Constance seul empereur. Élévation et mort de Gallus. Danger et élévation de Julien. Guerre contre les Perses et contre les Sarmates. Victoires de Julien dans les Gaules.

 

 

LES PROVINCES divisées de l’empire furent réunies par la victoire de Constance ; mais, comme ce prince faible n’avait de talents personnels ni pour la paix ni pour la guerre, comme il craignait ses généraux et se méfiait de ses ministres, le succès de ses armes ne servit qu’à établir l’autorité des eunuques sur le monde romain. Ces êtres disgraciés, ancienne production du despotisme[1] et de la jalousie orientale, furent introduits en Grèce et à Rome par la contagion du luxe asiatique[2]. Leur progrès fut rapide, et les eunuques, qui du temps d’Auguste avaient été abhorrés comme le cortége monstrueux d’une reine d’Égypte[3], s’introduisirent insensiblement dans les maisons des matrones ; des sénateurs, et même des empereurs[4]. Restreints par les sévères édits de Domitien et de Nerva[5], favorisés par l’orgueil de Dioclétien, réduits à un état obscur par la prudence de Constantin[6], ils se multiplièrent dans les palais de ses fils dégénérés, et acquirent peu à peu la connaissance et enfin là direction des conseils les plus secrets de Constance. Le mépris et l’aversion qu’on a toujours eus pour cette espèce dégradée, semblent les avoir rendus aussi incapables qu’on les en supposait, de toute action noble et de tout sentiment d’honneur et de générosité[7] ; mais les eunuques étaient instruits dans l’art de l’intrigue et de l’adulation ; et ils gouvernaient alternativement Constance par ses terreurs, par son indolence et par sa vanité[8]. Tandis qu’un miroir trompeur l’amusait d’une fausse apparence de prospérité publique, sa nonchalance leur permettait d’intercepter les plaintes des provinces opprimées, d’accumuler d’immenses trésors par la vente de la justice et des honneurs, d’avilir les plus importantes dignités par l’élévation des hommes obscurs qui achetaient d’eux les moyens d’oppression[9] ; et de satisfaire leur ressentiment contre quelques âmes fermes qui refusaient audacieusement de faire leur cour à des esclaves. Le plus distingué d’entre eux était le chambellan Eusèbe, qui dirigeait si despotiquement l’empereur et son palais, qu’on pouvait dire, d’après l’expression satirique d’un écrivain impartial, que Constance jouissait de quelque crédit auprès de cet impérieux favori[10].

Ce fut par ses intrigues artificieuses que ce prince souscrivit la sentence de l’infortuné Gallus, et ajouta ce crime à la longue liste des exécutions, barbares et dénaturées qui avaient déjà déshonoré la maison de Constantin.

Lorsque les deux neveux de Constantin, Gallus et Julien, furent sauvés de la fureur des soldats ; le premier avait environ douze ans, et Julien en avait à peu près six. Comme l’aîné passait pour être d’une santé faible et valétudinaire, ils obtinrent moins difficilement de la feinte pitié de Constance une existence obscure et précaire ; il sentait bien d’ailleurs que le meurtre de deux orphelins sans défense serait regardé du monde entier comme l’acte le plus odieux d’une cruauté réfléchie[11]. Différentes villes de la Bithynie furent successivement choisies pour le lieu de leur résidence, ou plutôt de leur exil, pendant le temps de leur éducation. Mais, dès que leur âge fut susceptible d’éveiller les soupçons de l’empereur, il jugea plus prudent de s’assurer de ces jeunes infortunés, en les renfermant dans la forteresse de Macellum, près de la ville de Césarée. La conduite que l’on tint avec eux, pendant une captivité de six ans, fut, à quelques égards, celle qu’aurait pu avoir un tuteur attentif, tandis que sur d’autres points ils éprouvaient, toute la rigueur d’un tyran soupçonneux[12]. Leur prison était un ancien palais autrefois la résidence des rois de Cappadoce. La situation en était riante, les bâtiments magnifiques et l’enceinte spacieuse. Ils firent leurs études et, tous leurs exercices sous la conduite des maîtres les plus célèbres ; et la nombreuse suite ou plutôt la garde qui composait la maison des neveux de Constantin, n’était pas indigne de leur naissance ; mais ils ne pouvaient se dissimuler que, dépouillés de leur fortune, privés de liberté et sans aucune défense qui garantit leur sûreté, éloignés de tous ceux auxquels ils auraient pu accorder leur estime ou leur confiance, ils étaient condamnés à passer leur triste vie avec des esclaves dévoués aux ordres d’un tyran que les traitements qu’ils en avaient soufferts rendaient leur irréconciliable ennemi. Les embarras de l’État obligèrent cependant l’empereur, ou plutôt les eunuques, à revêtir Gallus du titre de César dans la vingt-cinquième année de son âge [5 mars 351] ; et ils cimentèrent cette alliance politique en lui faisant épouser la princesse Constantina. Après la cérémonie d’une entrevue dans laquelle les deux princes firent le serment mutuel de ne jamais rien entreprendre au préjudice l’un de l’autre, ils se retirèrent chacun dans leur résidence ; Constance continua sa marche vers l’Occident, et Gallus se fixa dans la ville d’Antioche, d’où, avec une autorité subordonnée, il gouverna les cinq grands diocèses de la préfecture orientale[13]. Dans cet heureux changement de fortune, il n’oublia pas son frère Julien[14], qui obtint les honneurs de son rang, l’apparence de la liberté, et la restitution d’un ample patrimoine[15].

Les historiens les plus indulgents pour la mémoire de Gallus, et Julien lui-même qui désirait tirer un voile sur les faiblesses de son frère, avouent que ce César était incapable de régner. Transporté d’une prison sur un trône, il n’avait ni le génie, ni l’application, ni même la docilité nécessaires pour compenser le défaut de théorie et d’expérience. La solitude et l’adversité avaient plus aigri que corrigé son caractère sombre et violent, et le souvenir de ce qu’il avait souffert, disposait son âme à la vengeance plutôt qu’à la compassion. Les violents accès de sa fureur, extravagante furent souvent funestes à ceux qui approchaient sa personne ou qui dépendaient de son autorité[16]. Constantina, son épouse, que l’on dépeint non pas comme une femme, mais comme une furia toujours altérée de sang humain[17], au lieu d’employer l’influence, qu’elle avait, sur Gallus pour le contenir dans les bornes de la patience et de l’humanité, irritait sans cesse la férocité de ses passions. Quoiqu’elle eût renoncé, aux vertus de son sexe, elle en conservait la vanité. On lui vit accepter un collier de perles, comme le prix suffisant du meurtre d’un innocent ; distingué par sa naissance et par ses vertus[18]. Gallus, de son côté, manifestait quelquefois ouvertement sa cruauté par des exécutions militaires et des massacres populaires. Quelquefois il la déguisait sous le masque trompeur des formalités de la justice. Les endroits publics et les maisons des particuliers étaient assiégés par une troupe d’espions et de délateurs ; et le César lui-même, déguisé sous un habit plébéien, s’abaissait à jouer ce rôle odieux et méprisable. Tous les appartements du palais étaient ornés d’instruments de mort et de torture, et la consternation régnait sur toute la capitale de la Syrie. Comme s’il eût senti tout ce qu’il avait à craindre et combien il était peu digne de régner, le prince de l’Orient choisissait pour ses victimes, soit des habitants de la province, accusés de quelque crime imaginaire de lèse-majesté, soit ses propres courtisans qu’il soupçonnait, avec plus de raison, d’irriter contre lui par leur correspondance secrète, le timide et soupçonneux Constance. Mais il ne réfléchissait pas qu’en se faisant détester des peuples, il perdait sa seule ressource, en même temps, qu’il fournissait à la haine de ses ennemis les armes de la vérité ; et à l’empereur un prétexte équitable de le priver de la pourpre et de la vie[19].

Aussi longtemps que la guerre civile tint en suspens le sort du monde romain, Constance feignit d’ignorer les atrocités de la faible administration à laquelle, en choisissait Gallus, il avait assujetti les provinces de l’Orient. La découverte de quelques assassins que le tyran des Gaules avait envoyés secrètement, à Antioche, servit à persuader au public que l’empereur et le César étaient unis d’intérêt, et poursuivis par les mêmes ennemis[20]. Mais, dès que Constance eut obtenu la victoire, son collègue subordonné cessa de lui être utile, et de lui paraître formidable. On examina soigneusement et sévèrement sa conduite ; on pesa chacune de ses actions, et il fut résolu en secret de lui ôter la pourpre, ou de l’éloigner au moins de la molle oisiveté de l’Asie, en l’exposant aux fatigues et aux dangers de la guerre de Germanie. La mort de Théophile, consulaire de Syrie qui avait été massacré dans un moment de disette, par le peuple d’Antioche, de connivence avec Gallus, et presque à son instigation, fut représentée non seulement comme un trait de barbarie, mais comme une insulte dangereuse, pour la majesté suprême de Constance. Deux ministres d’un rang illustre, Domitien, préfet oriental, et Montius, questeur du palais, reçurent la commission de visiter les provinces de l’Orient, et d’en réformer l’administration. On leur recommanda de se conduire respectueusement avec Gallus, et de l’engager, par la persuasion, à céder aux désirs de son frère et de son collègue. La témérité du préfet dérangea ces mesures prudentes, et hâta en même temps sa propre ruine et celle de son ennemi. En arrivant à Antioche, Domitien passa dédaigneusement devant les portes du palais, et, sous le léger prétexte d’une indisposition, resta plusieurs jours enfermé pour composer un mémoire sanglant qu’il fit passer à la cour impériale. Cédant enfin aux pressantes sollicitations de Gallus, le préfet consentit à prendre sa place dans le conseil ; mais sa première démarche fut de signifier avec arrogance au César un ordre de partir sur-le-champ pour l’Italie, et une insolente menace de punir lui-même la résistance ou le délai en suspendant, le paiement de sa maison. Le neveu et la fille de Constantin pouvaient difficilement souffrir cette insolence d’un sujet. Enflammés de colère, ils firent arrêter par leurs gardes, le préfet Domitien. L’affaire était encore susceptible d’accommodement ; mais il devint impraticable par l’imprudence de Montius, à qui un caractère léger faisait perdre trop souvent l’avantage de ses talents et de  son expérience[21]. Le questeur témoigna sa surprise à Gallus, dans les termes les plus offensants, de ce qu’étant à peine autorisé à déposer un magistrat municipal, il avait la hardiesse de faire arrêter un préfet du prétoire ; et, ayant assemblé tous les officiers civils et militaires, il leur ordonna, au nom du souverain, de défendre la personne et la dignité de ses représentants. Cette imprudente déclaration de guerre, précipita l’impatient Gallus dans les démarches les plus désespérées. Il fit prendre les armes à sa garde, assembla le peuple d’Antioche, et lui confia le soin de sa vengeance et de sa sûreté. Ses ordres furent cruellement suivis ; la populace saisit le préfet et le questeur, et, après leur avoir lié les jambes avec des cordes, les traîna dans les rues, en accablant de coups et d’injures ces malheureuses victimes, dont elle précipita les corps morts et défigurés dans le fleuve de l’Oronte[22].

Après s’être porté à cette extrémité, quels que fussent les desseins de Gallus, ce n’était que dans un champ de bataille qu’il pouvait espérer de défendre avec succès son innocence. Mais l’âme de ce prince était un mélange de violence et de faiblesse. Au lieu de prendre le titre d’Auguste, et d’employer à sa défense les troupes et les trésors de l’Orient, il se laissa tremper par l’artificieuse tranquillité de Constance, qui, lui laissant le faste illusoire de sa cour, rappela insensiblement les vieilles légions des provinces d’Asie. Mais comme il pouvait être encore dangereux d’arrêter Gallus dans sa capitale, on se servit avec succès du moyen lent et sûr de la dissimulation. Constance lui écrivait souvent, et l’exhortait, par des expressions de confiance et d’amitié, à remplir les devoirs de son rang, à décharger son collègue d’une partie des soins publics, et à venir protéger l’Occident par sa présence, par ses conseils et par ses armes. Tant d’injures réciproques auraient dut éveiller les craintes et les soupçons de Gallus ; mais il avait négligé les occasions de la fuite et de la résistance, et il s’était laissé séduire par les discours flatteurs de Scudilo, tribun militaire, qui, sous l’apparente rudesse d’un soldat, cachait l’adresse la plus insinuante, Gallus comptait sur le crédit de son épouse Constantina, dont la mort fatale, dans la circonstance présente, consomma les malheurs où elle avait entraîné son mari par ses passions impétueuses[23].

Après, un long délai, le prince partit avec répugnance pour la cour impériale. Depuis Antioche jusqu’à Andrinople, il traversa la vaste étendue de ses États avec une suite nombreuse et brillante. Pour cacher ses craintes aux peuples, et se les dissimuler peut-être à lui-même, il fit célébrer les jeux du cirque à Constantinople. Le cours de son voyage aurait dû l’avertir du danger dont il était menacé : dans les villes principales de son passage, il trouvait des ministres de confiance envoyés exprès pour se saisir de l’administration, observer tous ses mouvements, et prévenir les accès de violence auxquels on craignait qu’il ne se livrât dans son désespoir. Les députés, chargé de s’emparer du gouvernement des provinces qu’il laissait derrière lui, le saluaient froidement à leur passage, quelquefois même avec l’air du dédain, et l’on éloignait soigneusement, avant son arrivée, les troupes qui se trouvaient placées sur sa route, de peur qu’elles ne fussent tentées de lui offrir leurs services pour commencer une guerre civile[24]. Gallus, après avoir obtenu la permission de se reposer pendant quelques jours à Andrinople, y reçut un mandat du style le plus impérieux et le plus absolu, qui lui ordonnait de laisser dans cette ville sa nombreuse escorte, et de se hâter d’arriver avec dix chariots de poste au plus à Milan, où était alors la résidence impériale. Dans cette course rapide, le respect dû au frère et au collègue de Constance se changea en une insolente familiarité. Gallus, qui apercevait à la contenance de ses serviteurs qu’ils se regardaient déjà comme ses gardes, et qu’ils seraient peut-être dans peu ses bourreaux, commençait à se reprocher, sa fatale imprudence ; et le souvenir de la conduite qui lui avait attiré son infortune excitait à la fois sa terreur et ses remords. Toute dissimulation cessa à Petovio en Pannonie ; il fût conduit à un palais dans les faubourgs, où le général Barbatio, suivi d’une troupe de soldats choisis, aussi inaccessibles aux récompenses qu’à la pitié, attendait l’arrivée de son illustre victime. On l’arrêta au commencement de la nuit, et, après l’avoir ignominieusement dépouillé des ornements de César, on le transporta à Pole en Istrie, dans la prison qui avait été si récemment teinte du sang royal. L’horreur dont il se sentait saisi fut bientôt augmentée par l’apparition de son implacable ennemi, l’eunuque Eusèbe, qui, en présence d’un notaire et d’un tribun, commença son interrogatoire relativement à l’administration de l’Orient. Le César, succombant sous le poids du crime et de la honte, confessa tontes les actions et tous les desseins criminels dont il était accusé. En les imputant aux conseils de la princesse son épouse, il augmenta l’indignation de Constance, qui examina avec une prévention défavorable la minute de son procès criminel. L’empereur se  laissa aisément convaincre que la vie de son cousin était incompatible avec le soin de sa propre sûreté. La sentence de mort fut signée, envoyée, exécutée, et le neveu de Constantin, les mains liées derrière le dos, fût décollé dans sa prison comme un vil malfaiteur[25]. Ceux qui sont portés, à excuser la cruauté de Constance assurent qu’il se repentit promptement et qu’il révoqua l’ordre sanglant, mais que les eunuques retinrent le courrier chargé de la grâce. Ils redoutaient le caractère implacable de Gallus, et désiraient de rejoindre à leur empire les provinces opulentes de l’Orient[26].

De toute la nombreuse postérité de Constance Chlore, il ne restait après l’empereur régnant que le seul Julien. Le malheur de la naissance royale l’avait enveloppé dans la disgrâce de Gallus. De sa retraite dans l’heureuse contrée de l’Ionie ; on le conduisit, sous une forte garde, à la cour de Milan, où il languit environ sept mois, dans l’attente d’un supplice ignominieux pareil à ceux que, presque sous ses yeux, on infligeait tous les jours aux  amis et aux adhérents de sa famille. Ses regards, ses gestes, et jusqu’à son silence, étaient examinés avec l’œil vigilant de la plus maligne curiosité. Il était sans cesse assiégé par des ennemis qu’il n’avait point offensés, et par des artifices auxquels il était étranger[27]. Mais, à l’école de l’adversité, Julien acquit peu à peu de la fermeté et de la discrétion. Il défendit son honneur et sa vie en évitant les piéges adroits des eunuques, qui mettaient tout en œuvre pour lui faire trahir ses sentiments. Il sut renfermer son ressentiment, et sa douleur, mais sans se dégrader jusqu’à flatter le tyran par une apparente approbation du meurtre de son frère. Julien attribue dévotement sa délivrance miraculeuse à la protection des dieux, qui avaient excepté son innocence de la sentence de destruction prononcée par leur justice contre la maison impie de Constantin[28]. Le moyen victorieux dont la Providence s’est servie est, dit-il, la ferme et généreuse amitié de l’impératrice Eusebia[29], princesse aussi distinguée par son mérite que par sa beauté, et, dont l’ascendant sur l’esprit de son mari contrebalançait en quelque sorte la puissante ligue des eunuques. Ce fut par son intercession que l’empereur consentit à voir Julien. Il plaida sa cause avec une noble assurance, et fût écouté favorablement. L’indulgence d’Eusebia prévalut, dans le conseil, sur les efforts des eunuques. Ils tâchaient de démontrer qu’il était dangereux de laisser un vengeur du sang de Gallus, et, craignant l’effet d’une seconde entrevue, ils engagèrent Julien à se retirer dans les environs de Milan ; jusqu’au moment où l’empereur lui assigna la ville d’Athènes pour le lieu honorable de son exil. Il avait montré, dès sa tendre jeunesse, un goût ou plutôt une passion pour la langue, les mœurs, les sciences et la religion des Grecs ; il obéit avec plaisir à un ordre si conforme à ses désirs. Loin du tumulte des armes et de la perfidie des cours, il passa six mois au milieu des bocages de l’académie, et dans la conversation familière des philosophes du siècle, qui travaillèrent à cultiver le génie, à exciter la vanité, et à enflammer la dévotion de leur auguste élève. Leurs soins furent couronnés de succès. Julien conserva inviolablement pour Athènes la tendresse qu’une âme généreuse éprouve toujours au souvenir de l’endroit où elle a senti naître et brille les premiers rayons de son génie. La douceur et l’affabilité qu’il tenait de la nature, et que lui imposait sa situation, lui gagnaient l’amitié, des étrangers et des citoyens qui conversaient avec lui. Quelques-uns de ses compagnons d’étude le virent peut-être d’un œil prévenu par l’inimitié ; mais Julien fit naître dans les écoles d’Athènes une estime générale pour ses talents et pour ses vertus, et il jouit bientôt, dans tout le monde romain, d’une honorable réputation[30].

Tandis que dans la retraite, Julien employait son temps à s’instruire, l’impératrice, résolue, d’achever sa généreuse entreprise, n’oubliait pas le soin de sa fortune. Par la mort du dernier César, Constance se trouvait chargé seul du commandement, et sentait accablé du poids de ce vaste et puissant empire. Les plaies faites par la guerre civile n’étaient pas encore guéries ; la Gaule se trouvait inondée d’un déluge de Barbares, et les Sarmates ne respectaient plus la barrière du Danube. Les sauvages isauriens, dont on avait laissé les ravages impunis, augmentaient de nombre et d’audace. Ces brigands descendaient de leurs montagnes escarpées, pour ravager les contrées adjacentes ; ils avaient eu l’insolence d’assiéger, mais sans succès, l’importante ville de Séleucie défendue par trois légions. D’un autre côté, le roi de Perse donnait en même temps dés inquiétudes plus sérieuses ; enorgueilli par ses victoires, il menaçait de nouveau les provinces de l’Asie, et la présence de l’empereur devenait également indispensable sur les frontières orientales et sur les confins de l’Occident. Pour la première fois Constance reconnut sincèrement que des soins si variés et si étendus étaient au-dessus de ses forces[31]. En vain la voix de ses flatteurs voulut se faire entendre et lui persuader que ses vertus toutes puissantes, sa fortune appuyée de la faveur du ciel, continueraient à triompher de tout obstacle ; il prêta l’oreille avec complaisance aux avis d’Eusebia, qui satisfaisaient son indolence sans. blesser sa vanité. S’apercevant que le souvenir de Gallus donnait des craintes à l’empereur, cette princesse lui présentait avec adresse les caractères opposés des deux frètes, qu’on avait comparés dès leur enfance à ceux de Titus et de Domitien[32]. Elle accoutumait son mari à considérer Julien comme un jeune prince modeste et sans ambition, dont la pourpre assurerait la reconnaissance et la fidélité, et que ses talents rendraient capable de remplir avec honneur une place au second rang, où il soulagerait l’empereur d’une infinité de soins, sans jamais prétendre à secouer l’autorité ou à obscurcir la gloire de son souverain et de son bienfaiteur. Après de longs et secrets efforts, l’ascendant de l’impératrice l’emporta sur l’opposition des eunuques favoris, et il fut résolu que Julien irait, avec le titre de César, gouverner les peuples au-delà des Alpes, dès qu’on aurait célébré son mariage avec la princesse Hélène, sœur de Constance[33].

Quoique l’ordre qui le rappelait à la cour fut sans doute accompagné de quelque avertissement sur sa prochaine grandeur, Julien prit le peuple d’Athènes pour témoin de sa douleur sincère et des larmes qu’il répandit quand on l’arracha, malgré lui, de sa retraite chérie[34]. Il craignait pour sa vie, pour sa gloire, et même pour sa vertu. Toute sa confiance était, dans la persuasion que Minerve dirigeait sans cesse sa conduite, et qu’il était sous la protection immédiate d’une légion d’anges invisibles, que cette déesse avait empruntée pour lui au soleil et à la lune. Il n’approcha qu’avec horreur du palais de Milan ; jeune et sincère, il ne put cacher son indignation  quand il reçut les respects perfides et serviles des assassins de sa famille. Eusebia était enchantée d’avoir réussi dans ses bienveillants projets. L’embrassant avec la tendresse d’une sœur, elle tâcha, par les caresses les plus flatteuses, de bannir ses craintes et de le réconcilier avec sa fortune. Mais la cérémonie de lui raser sa longue barbe, et son maintien emprunté quand il fallut troquer le manteau d’un philosophe grec pour l’habit militaire d’un prince romain, amusèrent pendant quelques jours la légèreté de la cour impériale[35].

Les empereurs du siècle de Constantin ne daignaient plus consulter le sénat sur le choix d’un collègue ; mais ils avaient soin de faire ratifier leur nomination par le consentement de l’armée. Dans cette occasion solennelle les gardes et toutes les troupes qui étaient aux environs de Milan parurent sous les armes ; Constance monta sur son tribunal, tenant par la main son cousin Julien, qui accomplissait ce jour-là sa vingt-cinquième année[36]. Dans un discours préparé, dont le style noble était soutenu par la dignité du débit, l’empereur représenta les différents dangers qui menaçaient la prospérité de la république, la nécessité de nommer un César pour gouverner et défendre l’Occident, et son intention de récompenser par la pourpre, s’ils y consentaient, les vertus qu’annonçait le neveu de Constantin. Les soldats témoignèrent leur approbation par un murmure respectueux : ils contemplèrent l’air mâle de Julien, et ils virent avec plaisir le feu de ses yeux tempéré par la modeste rougeur qui s’élevait sur son front, offert pour la première fois aux regards du monde. Dès que la cérémonie de son investiture fut terminée, Constance, s’adressant à lui du ton d’autorité que son âge et son rang lui permettaient de prendre, exhorta le nouveau César à mériter, par des exploits héroïques, ce nom immortel et sacré, et lui donna les plus fortes assurances d’une amitié, à laquelle ni le temps ni l’éloignement ne porteraient jamais atteinte. Après ce discours, les soldats frappèrent de leurs boucliers sur leurs genoux en signe d’applaudissements[37], et les officiers qui entouraient le tribunal exprimèrent avec une décence retenue leur estime pour le représentant de Constance.

Les deux princes retournèrent au palais dans le même char, et pendant la marche lente de ce cortége, Julien se répétait à lui-même un vers d’Homère, son poète favori, qui pouvait également s’appliquer à ses craintes et à sa fortune[38]. Les vingt-quatre jours qu’il passa dans le palais de Milan après son investiture, et les premiers mois de son règne dans les Gaules, ne furent autre chose qu’une pompeuse mais sévère captivité. Les  honneurs qu’il avait acquis ne compensaient pas la perte de sa liberté[39]. On surveillait ses pas, on interceptait sa correspondance, et il était obligé, par prudence, de refuser la visite de ses plus intimes amis. On ne lui laissa que quatre de ses anciens domestiques, deux pages, son médecin et son bibliothécaire ; ce dernier était le gardien d’une précieuse collection de livres reçus en présent de l’impératrice ; aussi attentive à satisfaire les inclinaisons de son ami, qu’à défendre ses intérêts. Au lieu de ses fidèles serviteurs, sa maison fut composée convenablement à sa dignité de César, mais remplie d’une foule d’esclaves dénués et peut-être incapables d’attachement pour leur nouveau maître, auquel ils étaient, pour la plupart, ou inconnus ou suspects. Son défaut d’expérience pouvait exiger un conseil d’hommes sages et intelligents ; mais l’étiquette minutieuse qui réglait le service de sa table et la distribution de ses heures convenait plus à un adolescent encore sous la discipline de ses instituteurs, qu’à un prince auquel on confiait la conduite d’une guerre importante. Aspirait-il à mériter l’estime des peuples, il était arrêté par la crainte de déplaire au souverain. Les fruits de son mariage périrent par les jaloux artifices d’Eusebia[40] elle-même, qui, en cette seule occasion, parût oublier la sensibilité de son sexe et sa générosité naturelle. Le souvenir de son père et de ses frères avertissait Julien de son propre danger, et ses craintes étaient encore augmentées par l’injuste et récente condamnation de Sylvanus. Pendant l’été qui avait précédé l’élévation de Julien, le général Sylvanus avait été choisi pour délivrer les Gaules de l’oppression des Barbares : il eût bientôt lieu de s’apercevoir que ses plus dangereux ennemis étaient restés à la cour impériale. Un délateur adroitement perfide, soutenu par plusieurs des principaux ministres, ayant obtenu de lui quelques lettres de recommandation, en effaça tout, excepté la signature, et remplit à son gré le parchemin des preuves d’un complot criminel de la plus haute importance. L’adresse et le courage des amis du général firent bientôt découvrir la fraude. Un conseil composé d’officiers civils et militaires reconnut publiquement l’innocence de Sylvanus, en présence de l’empereur. Mais la découverte arriva trop tard ; le bruit de la calomnie et la saisie de ses biens avaient déjà excité ce chef indigné à la révolte dont on l’avait si injustement accusé. Sylvanus prit la pourpre à Cologne, où était son quartier général. Son activité semblait menacer d’envahir l’Italie et d’assiéger Milan. Dans cette circonstance, Ursicinus, général du même rang regagna par une trahison la faveur qu’il avait perdue par d’éminents services rendus dans l’Orient. Feignant avec toute vraisemblance l’indignation que pouvaient lui inspirer des injures du genre de celle qu’on avait faite à Sylvanus, il se hâta de le joindre avec quelques cavaliers, et de trahir son crédule ami. Après un règne de vingt-huit jours, Sylvanus fut assassiné, et les soldats qui, sans aucune intention criminelle, avaient suivi aveuglément l’exemple de leur général, rentrèrent aussitôt dans l’obéissance[41]. Les flatteurs de Constance célébrèrent la sagesse et le bonheur du prince, qui venait d’éteindre une guerre civile sans courir le hasard d’une bataille.

La défense des frontières rhétiennes et la persécution de la foi catholique retinrent Constance en Italie plus de dix-huit mois après le départ de Julien. Avant de retourner dans l’Orient, l’empereur satisfit son orgueil et sa curiosité en visitant l’ancienne capitale[42]. Il alla de Milan à Rome par les voies Émilienne et Flaminienne ; et quand il en fut à quarante milles, ce prince, qui n’avait jamais vaincu un ennemi étranger, imita la pompe et tous les attributs d’une marche triomphale ; son brillant cortège était composé de tous les ministres de son luxe ; mais, quoi qu’en pleine paix, il  était environné de nombreux escadrons de ses gardes et de ses cuirassiers. Leurs étendards de soie embossés d’or et taillés en forme de dragons, flattaient autour de l’empereur. Constance était assis seul dans un char très élevé, incrusté d’or et de pierres précieuses. Excepté lorsqu’il baissait la tête pour passer sous la porte des, villes, il affectait dans son grave maintien une roideur inflexible qui même lui donnait, ainsi dire, l’apparence d’une insensibilité totale. Les eunuques avaient introduit dans le palais impérial la sévère discipline de  la jeunesse persane, et l’empereur s’était si bien conformé aux habitudes de patience, qui en résultent, que, pendant une marche lente, par une chaleur insupportable on ne le vit jamais porter ses mains à son visage, ni même tourner les yeux à droite et à gauche. Les magistrats et le sénat de Rome reçurent l’empereur, qui s’occupa avec beaucoup d’attention des différentes dignités conférées jadis par la république, et des portraits consulaires des familles distinguées. Les rues étaient bordées d’un peuple immense, des acclamations répétées annonçaient sa joie de posséder la personne sacrée du souverain, après en avoir été privé pendant trente-deux ans ; et Constance exprima, sur un ton de plaisanterie, son étonnement prétendu de ce que tout le genre humain se trouvait, disait-il, réuni en un instant dans le même lieu. Le fils de Constantin fut logé dans l’ancien palais d’Auguste ; il présida le sénat, harangua le peuple de la tribune où Cicéron était si souvent monté, assista aux Jeux du cirque avec une complaisance extraordinaire, et accepta les couronnes d’or et les panégyriques présentés par les députés des villes principales. Il ne resta à Rome que trente jours, qui furent employés à visiter les monuments de l’art et de la puissance répandus sur les sept collines et dans les vallées qui les séparent. Il admira l’imposante majesté du Capitole, la vaste étendue des bains de Caracalla et de Dioclétien, la sévère simplicité du Panthéon, la massive grandeur de l’amphithéâtre de Titus, l’architecture élégante du théâtre de Pompée et du temple de la Paix, et par dessus tout l’imposante structure du forum et de la colline de Trajan ; avouant que la renommée, si sujette à inventer et à amplifier, ne vantait point assez la métropole du monde. Le voyageur qui a contemplé les ruines de l’ancienne Rome, peut concevoir une idée imparfaite de l’impression que la vue de ses monuments devait faire éprouver quand ils élevaient leurs têtes superbes dans toute la splendeur de leur première beauté.

Constance fut si satisfait de ce voyage, qu’il eut l’ambition de faire aux Romains un présent qui perpétuât le souvenir de sa reconnaissance et de sa générosité. Sa première idée fut d’imiter la statue équestre et colossale qu’il avait vue dans le forum de Trajan ; mais quand il eut mûrement pesé les difficultés de l’exécution[43], il préféra d’embellir la ville par le don d’un obélisque d’Égypte. Dans les siècles reculés, mais déjà policés, qui semblent avoir précédé l’invention de l’écriture alphabétique, les anciens souverains d’Égypte élevèrent un grande nombre de ces obélisques dans les villes de Thèbes et d’Héliopolis. Ils espéraient, sans doute que la simplicité de leur structure et la dureté de leur substance les mettraient à l’abri des injures du temps et de la violence[44]. Plusieurs de ces extraordinaires colonnes avaient été transportées à Rome par Auguste et par ses successeurs, comme les monuments les plus durables de leur puissance, et de leur victoire[45]. Mais il restait un de ces obélisques qui, soit qu’il parût plus respectable ou plus difficile à transporter, avait échappé longtemps à l’orgueilleuse avidité des conquérants. Constantin, le destinant à embellir sa nouvelle cité[46], le fit déplacer de dessus son piédestal qui était posé devant le temple du Soleil, à Héliopolis, et descendre sur le Nil jusqu’à Alexandrie. La mort de Constantin suspendit l’exécution de ce projet et son fils, résolut de faire présent de cet obélisque à l’ancienne capitale de l’empire. On construisit un vaisseau d’une grandeur et d’une force convenables pour transporter des bords du Nil à ceux du Tibre cette masse énorme de granit, d’environ cent quinze pieds de longueur. L’obélisque de Constance fut débarquée à peu près à trois milles de la ville, et élevé, à force d’art et de travail, dans le grand cirque de Rome[47].

Constance, apprit une nouvelle alarmante qui lui fit quitter Rome avec précipitation. Les provinces d’Illyrie étaient dans le danger le plus pressant. Les déchirements de la guerre civile et la perte irréparable qu’avaient éprouvée les légions à la bataille de Mursa avaient exposé ces contrées presque sans défense aux courses de la cavalerie légère des Barbares, et particulièrement, aux incursions des Quades, nation puissante et féroce, qui semblaient avoir échangé les coutumes de la Germanie contre les armes et les connaissances militaires des Sarmates, leurs alliés[48]. Les garnisons de la frontière ne suffisaient pas pour les arrêter, et l’indolent monarque fut enfin obligé de rappeler des extrémités de ses États l’élite des troupes palatines, et de se mettre lui-même à leur tête. Cette guerre l’occupa sérieusement pendant une campagne entière, durant l’automne qui la précéda et le printemps dont elle fut suivie. L’empereur passa le Danube sur un pont de bateaux, tailla en pièces tout ce qui se présenta devant lui, pénétra dans le cœur du pays des Quades, et leur rendit avec usure les maux dont ils avaient affligé les provinces romaines. Les Barbares, épouvantés, furent bientôt forcés de demander la paix. En réparation du passé, ils offrirent la restitution de tous leurs prisonniers, et les plus distingués de leur nation pour otages et pour garants de leur conduite à l’avenir. La réception favorable et flatteuse qu’obtinrent les premiers d’entre leurs chefs qui implorèrent la clémence de l’empereur,  encouragea les plus timides ou les plus obstinés à suivre leur exemple : le camp impérial fut rempli d’une foule de princes et d’ambassadeurs des tribus les plus éloignées, qui occupaient les plaines de la petite Pologne, et qui auraient pu se croire en sûreté derrière la chaîne escarpée des montagnes Carpathiennes. En faisant la loi aux Barbares qui habitaient au-delà du Danube, Constance parût sensible au malheur de Sarmates, qui, chassés de leur pays par leurs esclaves révoltés, s’étaient réfugiés chez les Quades, dont ils avaient considérablement augmenté la puissance. L’empereur embrassant un système de politique adroit autant que généreux, tira les Sarmates de cet état de dépendance humiliante. Par un traité séparé, il les rétablit en corps de nation amie et allié de là république, sous le gouvernement d’un monarque ; il déclara qu’il avait résolu de soutenir la justice de leur cause, et d’assurer la paix de leurs provinces par la destruction ou du moins par le bannissement des Limigantes, qui conservaient tout les vices et toute la bassesse de leur méprisable origine. L’exécution de ce dessein offrait moins de gloire que de difficultés. Le territoire des Limigantes était défendu du côté des Romains par le Danube, et par la Theiss du coté des Barbares. Le terrain marécageux qui séparait ces deux rivières, fréquemment inondé de leurs eaux, présentait un labyrinthe dangereux et inabordable, excepté pour les habitants qui en connaissaient les passages secrets et les forteresses inaccessibles. A l’approche de Constance, les Limigantes eurent alternativement recours aux supplications, aux armes et à la perfidie. Il rejeta sévèrement leurs prières ; et après avoir éventé leurs grossiers stratagèmes, il repoussa les efforts irréguliers de leur valeur par une conduite prudente et courageuse. Une des plus guerrières de leurs tribus s’était fixée dans une petite île au confluent de la Theiss et du Danube. Elle avait consenti à passer la rivière sons le prétexte d’une conférence amicale, pendant laquelle ces Barbares projetaient de se saisir de l’empereur ; qu’ils ne croyaient pas sur ses gardes. Mais les traîtres furent victimes de leur entreprise ; environnés de toutes parts, écrasés par des chevaux de la cavalerie, hachés par les légions, et dédaignant de demander quartier, ils périrent les armes à la main, et conservèrent  jusqu’au dernier soupir leur maintien farouche et leur air de férocité. Après cette victoire, un corps considérable de Romains passa sur la rive opposée du Danube. Les Taifalæ, tribus des Goths, qui s’étaient engagés au service de l’empire, entourèrent les Limigantes de l’autre côté de la Theiss. Leurs anciens maîtres, les Sarmates libres, animés par l’espoir et la vengeance, gravirent les montagnes et pénétrèrent dans le cœur du pays qui leur avait appartenu. Un incendie général fit découvrir les huttes des Barbares qui s’étaient retirés dans le fond du désert, et le soldat combattit avec intrépidité sur un terrain marécageux, où l’on courait à chaque pas le danger d’être englouti. Les plus braves des Limigantes avaient résolu de se défendre jusqu’à la mort ; mais l’autorité des vieillards fit prévaloir un avis moins violent. Les suppliants en foule se rendirent au camp des Romains, suivis de leurs femmes et de leurs enfants, pour apprendre de la bouche de l’empereur le sort qu’il leur réservait. Après avoir fait l’éloge de sa propre clémence, qui le portait à pardonner leurs crimes multipliés, et à sauver les restes d’une nation coupable, Constance leur assigna pour exil un pays éloigné, où ils auraient pu jouir d’un repos honorable. Les Limigantes obéirent avec répugnance, et, avant d’avoir atteint à cette nouvelle patrie, ils revinrent sur les bords du Danube, déplorèrent le malheur de leur situation, et conjurèrent l’empereur en lui jurant une fidélité à toute épreuve, de leur accorder une habitation tranquille dans quelque canton d’une province romaine. Constance, oubliant les preuves récentes de leur perfidie, écouta ses flatteurs qui s’empressèrent de lui représenter l’avantage qu’il tirerait d’une colonie de soldats, dans un temps où les sujets de l’empire accordaient plus facilement des contributions d’argent que des services militaires. On permit aux Limigantes de passer le Danube, et l’empereur leur donna audience dans une vaste plaine près du lieu où est situé Bude. Ils entourèrent son tribunal ; et tandis qu’ils semblaient écouter avec respect un discours rempli de douceur et de dignité, un des Barbares, lançant en l’air une de ses sandales, cria d’une voix terrible : Marha ! marha ! cri de guerre et d’alerte qui fut le signal de la plus horrible confusion. Les Barbares s’élancèrent avec violence pour enlever l’empereur. Son trône et son lit d’or furent pillés par leurs mains grossières, mais la courageuse fidélité de ses gardes, qui reçurent la mort à ses pieds, lui donna le temps d’échapper de cette sanglante mêlée, et de s’éloigner rapidement sur un de ses meilleurs coursiers. Le nombre et la discipline des Romains tirèrent une prompte vengeance de l’affront que leur avait fait essuyer cette trahison ; le combat ne fut terminé que par l’extinction du nom et de la nation des Limigantes. On remit les Sarmates errants en possession de leurs anciennes terres. Constance, quoique leur caractère léger lui inspirât peu de confiance, espéra que le sentiment de là reconnaissance pourrait avoir quelque influence sur leur conduite future ; il avait remarqué la taille avantageuse et la conduite respectueuse de Zizais, un de leurs chefs les plus distingués, et il le fit roi des Sarmates. Zizais prouva par son inviolable attachement pour l’empereur qu’il était digne de son choix ; et Constance après ce succès, fut surnommé le Sarmatique, aux acclamations de son armée victorieuse[49].

Tandis que l’empereur romain et le monarque persan défendaient, à trois mille milles l’un de l’autre, les limites de leurs États contre les Barbares des rives du Danube et de l’Oxus, leurs confins intermédiaires étaient exposés aux vicissitudes d’une guerre languissante, et d’une trêve précaire. Deux des ministres orientaux de Constance, le préfet du prétoire Musonien, dont les talents étaient flétris par la fausseté et le défaut d’intégrité, et Cassien, duc de Mésopotamie, vétéran intrépide, entamèrent secrètement une négociation avec le satrape Tamsapor[50]. Ces ouvertures de paix traduites en langue persane, et rédigées dans le style flatteur et servile de l’Asie, furent portés dans le camp du grand roi, qui résolut de faire savoir aux romains, par un ambassadeur, les conditions qu’il daignait leur accorder. Narsès, qu’il revêtit de ce caractère, reçût toutes sortes d’honneurs dans le cours de son voyage depuis Antioche jusqu’à Constantinople. Arrivé à Sirmium après une longue route, il reçut sa première audience, et développa respectueusement le voile de soie qui couvrait la lettre hautaine de son souverain. Sapor, roi des rois, frère du Soleil et de la Lune (tels étaient les titres pompeux affectés par la vanité orientale), félicitait son frère Constance César de ce qu’il avait puisé de la sagesse dans l’adversité. Comme légitime successeur de Darius Hystaspes, Sapor déclarait que la rivière de Strymon en Macédoine était l’ancienne et véritable borne de son empire, mais que telle était sa modération, qu’il se contenterait des provinces d’Arménie et de Mésopotamie, qu’on avait frauduleusement enlevées à ses ancêtres : ajoutant que sans cette restitution il était impossible d’établir une paix solide entre les deux empires, et que, si son ambassadeur ne rapportait pas une réponse satisfaisante, il était préparé à soutenir, dès le printemps suivant, la justice de sa cause par la force de ses armes invincibles. Narsès, naturellement rempli de politesse et de grâces, tâcha d’adoucir, autant que son devoir le lui permettait, la hauteur de cette proposition[51]. Le conseil impérial, après avoir mûrement pesé le style et le contenu de la lettre, renvoya l’ambassadeur avec la réponse suivante : Quoique Constance pût légitimement désavouer des ministres qui avaient entamé une négociation sans ses ordres positifs, il était disposé à conclure un traité juste et honorable. Mais il regardait comme indécent et ridicule de proposer au seul et victorieux possesseur de tout l’empire romain, des conditions qu’il avait rejetées avec indignation dans un temps où sa puissance se renfermait dans les limites étroites de l’Orient. Le sort des armes était sans doute incertain ; mais Sapor ne devait pas oublier que si dans le cours de leurs nombreuses guerres, les Romains avaient perdu quelques batailles, ils les avaient cependant terminées toutes par la victoire. Peu de jours après le départ de Narsès, on envoya trois ambassadeurs à la cour de Sapor, qui était déjà revenu de son expédition de Syrie dans sa résidence ordinaire de Ctésiphon. Un comte, un notaire et un sophiste, furent chargés de cette importante commission ; et Constance, qui désirait seulement la conclusion de la paix, espéra que le rang du premier, l’adresse du second, et l’éloquence du troisième[52], obtiendraient de Sapor un adoucissement à ses prétentions. Mais leur négociation échoua par l’opposition et les manoeuvres d’Antoninus, sujet romain[53]. Forcé par l’oppression de fuir de la Syrie, il avait été admis dans les conseils de Sapor, et même à sa table royale, où, selon l’usage des Persans, se discutaient les affaires les plus importantes[54]. L’adroit réfugié satisfaisait par les mêmes moyens à son intérêt et à sa vengeance. Il excitait sans cesse l’ambition de son nouveau maître à profiter du moment où l’élite des troupes palatines était occupée avec l’empereur à combattre sur les bords éloignés du Danube, et où les provinces épuisées de l’Orient offraient une conquête facile à ses nombreuses armées de Persans ; maintenant fortifiées par l’alliance et la jonction des plus redoutables d’entre les Barbares. Les ambassadeurs romains  se retirèrent sans succès ; et ceux qui leur succédèrent, quoique d’un rang supérieur, furent enfermés dans une étroite prison, et menacés de la mort ou de l’exil.

L’historien militaire[55], envoyé pour observer l’armée des Persans tandis qu’ils construisaient un pont de bateaux sur le Tigre, monta sur une colline d’où il vit toute la plaine d’Assyrie, aussi loin que l’horizon lui permettait de l’apercevoir, couverte de soldats, d’armes et de chevaux, et Sapor à leur tête, vêtu d’un habit éclatant de pourpre. À sa gauche, la place d’honneur chez les Orientaux, Grumbates, roi des Chionites, présentait le maintien austère d’un guerrier vénérable par ses années, et célèbre par ses exploits. A la droite de Sapor était, dans un rang pareil, le roi d’Albanie, qui amenait des rives de la mer Caspienne ses tribus indépendantes. Les satrapes et les généraux étaient placés selon leur race, et en outre de la foule immense de femmes et d’esclaves qui suivent toujours les armées orientales, on comptait plus de cent mille combattants effectifs, tous exercés à la fatigue, et choisis parmi les plus braves nations de l’Asie. Le transfuge romain, qui dirigeait en grande partie le conseil de Sapor, lui avait sagement recommandé de ne pas perdre la belle saison à entreprendre des sièges longs et difficiles ; mais de marcher vers l’Euphrate, et de s’emparer sans délai de la faible et opulente capitale de la Syrie. Mais à peine entrés dans les plaines de la Mésopotamie, les Perses s’aperçurent qu’on avait pris toutes les précautions propres à retarder leurs progrès et à déconcerter leurs desseins. Les habitants et leurs troupeaux étaient retirés dans des forteresses ; les fourrages verts avaient été brûlés sur pied ; des pieux serrés et pointus défendaient les gués des rivières ; on avait garni la rive opposée de machines de guerre, et la crue favorable des eaux de l’Euphrate ne permit point aux Barbares de tenter le passage sur le pont de Thapsacus. L’habile Antoninus changea son plan d’opérations, et conduisit l’armée par un long détour, mais à travers des territoires fertiles, vers la source de l’Euphrate, où le peu de profondeur de ses eaux offre un passage facile. Sapor dédaigna prudemment de s’arrêter devant les murs de l’imprenable Nisibis ; mais en passant sous les murs d’Amida, il voulut essayer si la majesté de sa présence n’amènerait pas sur-le-champ à ses pieds la garnison pénétrée de respect et de terreur. L’insolence d’un dard sacrilège qui, lancé au hasard vint effleurer son royal diadème, le convainquit de son erreur ; et le monarque indigné n’écouta plus qu’avec impatience l’avis de ses ministres, qui le conjuraient de ne pas sacrifier à son ressentiment tout le succès de ses armes et de son ambition. Le lendemain, Grumbates s’avança sous la porte de la ville, avec un corps de troupes choisies, et somma la garnison de se rendre à l’instant, pour réparer de la seule manière qui fut en son pouvoir un semblable trait d’audace et d’insolence. On répondit à cette proposition par une grêle de traits, et un javelot lancé d’une baliste traversa le cœur du fils unique de Grumbates, jeune prince également remarquable par sa valeur et par sa beauté. Le fils du roi des Chiorites fut inhumé avec toutes les cérémonies d’usage chez cette nation ; et Sapor adoucit un peu la douleur du vieux guerrier en lui jurant que la coupable ville d’Amida serait le bûcher funèbre qui servirait à expier la mort et à perpétuer la mémoire de son fils.

L’ancienne ville d’Amid ou Amida[56] qu’on appelle quelquefois Diarbekir[57], du nom de la province, est située avantageusement dans une plaine fertile arrosée par le cours naturel du Tigre et par des canaux artificiels, dont le plus considérable forme un demi cercle autour de la partie orientale de la ville. L’empereur Constance lui avait récemment accordé l’honneur de porter son nom, et l’avait fortifiée de nouveaux murs défendus par de hautes tours. L’arsenal était muni de toutes les machines de guerre propres la défense ; et la garnison avait été nouvellement renforcée de sept légions, quand la plaine fût investie par les armées de Sapor[58]. Ce prince fondait sur un assaut général son premier et principal espoir. Les différentes nations qui suivaient ses drapeaux prirent les postes qui leur furent assignés ; la nation des Vertœ au midi : au nord les Albaniens ; à l’orient les Chionites, enflammés par la douleur et l’indignation ; et à l’occident les Ségestins, les plus braves de l’armée, dont le front de bataille était couvert d’une ligne formidable d’éléphants[59]. Les Persans de tous côtés secondaient leurs efforts et animaient. leur courage. Sapor lui-même, sans égards pour son rang hasardait sa propre vie, et pressait le siége avec l’impétuosité d’un jeune soldat. Après un combat opiniâtre, les Barbares furent repoussés. Ils revinrent à la charge, et furent repoussés encore avec un épouvantable carnage. Deux légions rebelles des Gaules, qui avaient été reléguées en Orient, signalèrent par une sortie leur courage indiscipliné, et pénétrèrent, à la faveur de la nuit, jusqu’au milieu du camp des Persans. Pendant la plus terrible de ces attaques répétées, Amida fut trahie par un déserteur qui indiqua aux Barbares un escalier secret, taillé dans le creux d’un rocher sur le bord du Tigre. Soixante-dix archers de la garde royale montèrent en silence au troisième étage d’une tour très élevée qui commandait le précipice, et attachèrent l’étendard royal, signal de confiance pour les assaillants, et de désespoir pour les assiégés. Si ces braves avaient pu se maintenir dans leur poste quelques instants de plus, peut-être, le sacrifice généreux qu’ils firent de leur vie aurait-il du moins assuré la réduction de la place. Après avoir essayé sans succès les assauts et les stratagèmes, Sapor eut recours aux opérations plus lentes, mais plus sûres, d’un siège régulier, dont les travaux furent dirigés par des déserteurs romains. On ouvrit la tranchée à une distance convenable, et les soldats destinés à ce service s’approchèrent, couverts de fortes claies, pour remplir le fossé et sapé le mur dans ses fondements. Des tours de bois, posées sur des roues, s’avancèrent, et mirent les soldats, qu’on avait, pourvus de toute sortes d’armes de trait, à portée de combattre, presque de plain pied, avec ceux qui défendaient les remparts. Tout ce que le courage et l’art pouvaient exécuter, fut employé à la défense d’Amida, et le feu des Romains détruisit souvent les ouvrages de Sapor, mais les ressources d’une ville assiégée ne sont pas inépuisables. Les Persans réparaient leurs pertes et, avançaient leurs travaux ; les béliers firent une large brèche, et la garnison réduite et épuisée ne put résister à l’impétuosité d’un nouvel assaut. Les soldats, les citoyens, leurs femmes et leur enfants, enfin tous ceux qui n’eurent pas le temps de fuir par la porte opposée, furent enveloppés par les vainqueurs dans un massacre général.

Mais la ruine d’Amida sauva les provinces romaines. Quand les premiers transports, que donne la victoire furent un peu calmés, Sapor dut réfléchir avec regret que, pour châtier une cité indocile, il avait perdu l’élite de ses troupes et la saison la plus favorable pour les conquêtes[60]. Un siége de soixante-treize jours lui avait enlevé trente mille de ses vétérans tombés sous les murs d’Amida. Trompé dans son espoir, le monarque retourna dans sa capitale ; en cachant son déplaisir secret sous un extérieur triomphant. Il est plus que probable qu’une guerre qui avait présenté des obstacles et des dangers inattendus, dégoûta l’inconstance de ses alliés barbares, et que le vieux roi des Chionites, rassasié de vengeance, s’empressa de quitter le pays funeste où il avait perdu l’espoir de sa famille et de sa nation. Les forces et le courage de l’armée avec laquelle Sapor entra en campagne le printemps suivant, ne pouvaient plus remplir ses vues ambitieuses. Au lieu d’entreprendre la conquête de l’Orient, il fallut se contenter de réduire deux places fortes de la Mésopotamie, Singara et Bezabde[61], situées l’une dans le milieu d’un désert de sables, et l’autre sur une petite péninsule entourée presque de tous côtés par le fleuve rapide et profond du Tigre. Cinq des légions romaines, réduites par Constantin à un nombre de soldats peu considérable, furent faites prisonnières, et envoyées en captivité sur les confins les plus reculés de la Perse. Après avoir démantelé Singara, le conquérant quitta cette ville éloignée et solitaire. Mais il répara soigneusement les fortifications de Bezabde, la pourvut abondamment de tous les moyens de défense, et mit dans cette place importante une garnison ou colonie de vétérans, dans l’honneur et la fidélité desquels il avait la plus grande confiance. Vers la fin de la campagne, il reçut un échec en essayant d’enlever Virtha ou Técrit, ville forte des Arabes indépendants, qui passa pour imprenable jusqu’au règne de Tamerlan[62].

La défense de l’Orient contre les armées de Sapor exigeait et aurait employé les talents du général le plus expérimenté. C’était un bonheur pour l’État que cette province se trouvât confiée, dans cette circonstance au brave Ursicinus, qui méritait seul la confiance des peuples et des soldats. Mais, au moment du danger[63], les intrigues des eunuques firent rappeler Ursicinus, et le commandement militaire de l’Orient fut donné, par la même influence, à Sabinien, riche et rusé vétéran, qui avait atteint l’âge des infirmités sans en acquérir l’expérience. Un second ordre émané de ces conseils inconstants et soupçonneux renvoya Ursicinus sur la frontière de Mésopotamie, et le condamna aux travaux d’une guerre dont les honneurs étaient réservés pour son indigne rival. Sabinien campa tranquillement, sous les murs d’Édesse ; et, tandis qu’il y récréait son indolence par une vaine parade d’exercices militaires, tandis qu’au son des flûtes il exécutait la danse pyrrhique, le soin de la défense publique était laissée aux talents et à l’activité de l’ancien général. Mais lorsque Ursicinus présentait un plan vigoureux d’opérations, quand il proposait de tourner autour des montagnes avec un corps de cavalerie et de troupes légères pour enlever les convois des ennemis, fatiguer par des attaques la vaste étendue de leurs lignes, et secourir ville d’Amida, le commandant, timide  et envieux, répondait qu’il avait des ordres positifs de ne point exposer les troupes. Amida fut prise ; ceux de ses braves défenseurs qui échappèrent au fer des Barbares, tombèrent dans le camp des Romains sous celui des bourreaux ; et Ursicinus lui-même, après une enquête humiliante et partiale, fut puni par la perte de son grade de la mauvaise conduite de Sabinien. Mais le général, injustement condamné osa dire à l’empereur que si de pareilles maximes continuaient à prévaloir dans les conseils, toute sa puissance suffirait difficilement à défendre ses provinces orientales des invasions de l’ennemi ; et Constance éprouva bientôt la vérité de cette prédiction. Lorsque l’empereur eut subjugué ou pacifié les Barbares du Danube, il avança à marches lentes vers l’Orient ; et, après avoir douloureusement contemplé les ruines encore fumantes d’Amida, il forma, avec une puissante armée le siége de Bezabde. L’effort des plus énormes béliers fut employé, contre ses murs, et la place fut réduite à la dernière extrémité : mais rien me pût vaincre le courage patient et intrépide de la garnison ; l’approche de la saison pluvieuse obligea enfin l’empereur à lever le siège, et à se retirer honteusement dans ses quartiers d’hiver à Antioche[64]. La vanité de Constance et toute l’imagination de ses courtisans étaient fort embarrassées à trouver dans la guerre de Perse la matière d’un panégyrique, tandis que Julien, à qui il avait confié les Gaules, remplissait l’univers de sa gloire, par le récit simple et abrégé de ses exploits.

Dans l’aveugle acharnement de la discorde civile, Constance avait abandonné aux Barbares de la Germanie les contrées de la Gaule qui obéissaient encore à son rival. Un nombreux essaim de Francs et d’Allemands furent invités à passer le Rhin, par des présents, des promesses, l’espoir du pillage et le don de toutes les terres qu’ils pourraient envahir[65]. Mais l’empereur, qui, dans un embarras momentané, avait eu l’imprudence d’exciter l’avidité de ces Barbares, sentit bientôt combien il était difficile de faire renoncer des alliés si dangereux à des contrées dont on leur avait fait connaître la richesse. Peu soigneux de distinguer les sujets fidèles des révoltés, ces brigands indisciplinés traitaient comme leurs ennemis naturels tous ceux des habitants de l’empire dont ils convoitaient les possessions. Quarante-cinq cités florissantes, Tongres, Cologne, Trèves, Worms, Spire, Strasbourg, etc., sans compter un beaucoup plus grand nombre d’autres villes et villages, furent ravagées et la plupart réduites en cendres. Les Barbares de la Germanie, fidèles aux usages de leurs ancêtres, ne pouvaient consentir à se voir renfermer entre des murs ; ils leur prodiguaient les noms odieux de sépulcres, de prisons, et, fixant leurs habitions indépendantes sur les bords des rivières du Rhin, de la Meuse, et de la Moselle, ne connaissaient d’autres fortifications, dans les moments de danger, que de grands arbres renversés et jetés à la hâte au travers des routes qu’ils voulaient fermer. Les Allemands s’étaient fixés dans les contrées qui forment actuellement l’Alsace et la Lorraine ; les Francs occupaient l’île des Bataves et une grande partie du Brabant, connue alors sous le nom de Toxandrie[66], et qu’on peut regarder comme le berceau de la monarchie française[67]. Des sources du Rhin jusqu’à son embouchure, les conquêtes des Germains s’étendaient vers l’occident de cette rivière environ sur quarante milles de pays occupé par des colonies de leur nation et portant le même nom ; mais les pays qu’ils avaient dévastés, étaient trois fois plus étendus que leurs conquêtes. Jusques à une distance beaucoup plus éloignée, toutes les villes ouvertes des Gaulois étaient désertes, et les habitants des villes fortes, qui, se confiant dans leurs remparts par leur vigilance, n’avaient pas abandonné leurs demeures, ne pouvaient plus recueillir de grains que sur les terres encloses dans l’enceinte de leurs murs. Les légions, diminuées, sans paye et sans vivres, sans armes et sans discipline, tremblaient à l’approche et même au seul nom des Babares.

Ce fut dans ces temps malheureux qu’on choisit un jeune prince sans expérience pour délivrer et gouverner les provinces de la Gaule, ou plutôt, comme Julien le dit lui-même, pour y étaler la vaine image de la grandeur impériale. Son éducation scolastique et solitaire l’avait beaucoup plus familiarisé avec les livres qu’avec les armes, avec les auteurs de l’antiquité qu’avec les mœurs des hommes de son siècle. Il ignorait parfaitement la science pratique de la guerre et du gouvernement. Quand il répétait gauchement quelque exercice militaire qu’il ne pouvait se dispenser d’apprendre, il s’écriait en soupirant : Ô Platon ! Platon ! quelle occupation pour un philosophe ! Cependant cette philosophie  spéculative, que sont trop disposés à mépriser les hommes livrés aux affaires, avait rempli l’imagination de Julien des exemples les plus respectables, et son âme des préceptes les plus généreux. Elle y avait empreint l’amour de la vertu, le désir de gloire et le mépris de la mort. L’habitude de la tempérance et de la frugalité, si recommandées dans les écoles, est bien plus essentielle encore dans la discipline sévère d’un camp. Julien ne prenait de la nourriture et du sommeil que ce qu’exigeaient les besoins de la nature. Rejetant avec dédain les mets délicats destinés pour sa table, il satisfaisait son appétit avec la ration grossière que recevait le moindre des soldats. Dans la plus grande rigueur des hivers de la Gaule, il ne souffrait jamais qu’on allumât du feu dans la chambre où il couchait. Après un sommeil court et interrompu, il se levait souvent au milieu de la nuit de dessus un tapis étendu sur le plancher, soit pour une dépêche pressée pour visiter ses rondes, ou pour ménager un moment à ses études favorites