Constance seul empereur. Élévation et mort de Gallus. Danger et élévation de Julien. Guerre contre les Perses et contre les Sarmates. Victoires de Julien dans les Gaules.
|
LES PROVINCES divisées de l’empire furent réunies par la victoire de Constance ; mais, comme ce prince faible n’avait de talents personnels ni pour la paix ni pour la guerre, comme il craignait ses généraux et se méfiait de ses ministres, le succès de ses armes ne servit qu’à établir l’autorité des eunuques sur le monde romain. Ces êtres disgraciés, ancienne production du despotisme[1] et de la jalousie orientale, furent introduits en Grèce et à Rome par la contagion du luxe asiatique[2]. Leur progrès fut rapide, et les eunuques, qui du temps d’Auguste avaient été abhorrés comme le cortége monstrueux d’une reine d’Égypte[3], s’introduisirent insensiblement dans les maisons des matrones ; des sénateurs, et même des empereurs[4]. Restreints par les sévères édits de Domitien et de Nerva[5], favorisés par l’orgueil de Dioclétien, réduits à un état obscur par la prudence de Constantin[6], ils se multiplièrent dans les palais de ses fils dégénérés, et acquirent peu à peu la connaissance et enfin là direction des conseils les plus secrets de Constance. Le mépris et l’aversion qu’on a toujours eus pour cette espèce dégradée, semblent les avoir rendus aussi incapables qu’on les en supposait, de toute action noble et de tout sentiment d’honneur et de générosité[7] ; mais les eunuques étaient instruits dans l’art de l’intrigue et de l’adulation ; et ils gouvernaient alternativement Constance par ses terreurs, par son indolence et par sa vanité[8]. Tandis qu’un miroir trompeur l’amusait d’une fausse apparence de prospérité publique, sa nonchalance leur permettait d’intercepter les plaintes des provinces opprimées, d’accumuler d’immenses trésors par la vente de la justice et des honneurs, d’avilir les plus importantes dignités par l’élévation des hommes obscurs qui achetaient d’eux les moyens d’oppression[9] ; et de satisfaire leur ressentiment contre quelques âmes fermes qui refusaient audacieusement de faire leur cour à des esclaves. Le plus distingué d’entre eux était le chambellan Eusèbe, qui dirigeait si despotiquement l’empereur et son palais, qu’on pouvait dire, d’après l’expression satirique d’un écrivain impartial, que Constance jouissait de quelque crédit auprès de cet impérieux favori[10]. Ce fut par ses intrigues artificieuses que ce prince souscrivit la sentence de l’infortuné Gallus, et ajouta ce crime à la longue liste des exécutions, barbares et dénaturées qui avaient déjà déshonoré la maison de Constantin. Lorsque les deux neveux de Constantin, Gallus et Julien,
furent sauvés de la fureur des soldats ; le premier avait environ douze ans,
et Julien en avait à peu près six. Comme l’aîné passait pour être d’une santé
faible et valétudinaire, ils obtinrent moins difficilement de la feinte pitié
de Constance une existence obscure et précaire ; il sentait bien d’ailleurs
que le meurtre de deux orphelins sans défense serait regardé du monde entier
comme l’acte le plus odieux d’une cruauté réfléchie[11]. Différentes
villes de Les historiens les plus indulgents pour la mémoire de
Gallus, et Julien lui-même qui désirait tirer un voile sur les faiblesses de
son frère, avouent que ce César était incapable de régner. Transporté d’une
prison sur un trône, il n’avait ni le génie, ni l’application, ni même la
docilité nécessaires pour compenser le défaut de théorie et d’expérience. La
solitude et l’adversité avaient plus aigri que corrigé son caractère sombre
et violent, et le souvenir de ce qu’il avait souffert, disposait son âme à la
vengeance plutôt qu’à la compassion. Les violents accès de sa fureur,
extravagante furent souvent funestes à ceux qui approchaient sa personne ou
qui dépendaient de son autorité[16]. Constantina,
son épouse, que l’on dépeint non pas comme une femme, mais comme une furia
toujours altérée de sang humain[17], au lieu d’employer
l’influence, qu’elle avait, sur Gallus pour le contenir dans les bornes de la
patience et de l’humanité, irritait sans cesse la férocité de ses passions.
Quoiqu’elle eût renoncé, aux vertus de son sexe, elle en conservait la
vanité. On lui vit accepter un collier de perles, comme le prix suffisant du
meurtre d’un innocent ; distingué par sa naissance et par ses vertus[18]. Gallus, de son
côté, manifestait quelquefois ouvertement sa cruauté par des exécutions
militaires et des massacres populaires. Quelquefois il la déguisait sous le
masque trompeur des formalités de la justice. Les endroits publics et les
maisons des particuliers étaient assiégés par une troupe d’espions et de délateurs
; et le César lui-même, déguisé sous un habit plébéien, s’abaissait à jouer
ce rôle odieux et méprisable. Tous les appartements du palais étaient ornés
d’instruments de mort et de torture, et la consternation régnait sur toute la
capitale de Aussi longtemps que la guerre civile tint en suspens le sort du monde romain, Constance feignit d’ignorer les atrocités de la faible administration à laquelle, en choisissait Gallus, il avait assujetti les provinces de l’Orient. La découverte de quelques assassins que le tyran des Gaules avait envoyés secrètement, à Antioche, servit à persuader au public que l’empereur et le César étaient unis d’intérêt, et poursuivis par les mêmes ennemis[20]. Mais, dès que Constance eut obtenu la victoire, son collègue subordonné cessa de lui être utile, et de lui paraître formidable. On examina soigneusement et sévèrement sa conduite ; on pesa chacune de ses actions, et il fut résolu en secret de lui ôter la pourpre, ou de l’éloigner au moins de la molle oisiveté de l’Asie, en l’exposant aux fatigues et aux dangers de la guerre de Germanie. La mort de Théophile, consulaire de Syrie qui avait été massacré dans un moment de disette, par le peuple d’Antioche, de connivence avec Gallus, et presque à son instigation, fut représentée non seulement comme un trait de barbarie, mais comme une insulte dangereuse, pour la majesté suprême de Constance. Deux ministres d’un rang illustre, Domitien, préfet oriental, et Montius, questeur du palais, reçurent la commission de visiter les provinces de l’Orient, et d’en réformer l’administration. On leur recommanda de se conduire respectueusement avec Gallus, et de l’engager, par la persuasion, à céder aux désirs de son frère et de son collègue. La témérité du préfet dérangea ces mesures prudentes, et hâta en même temps sa propre ruine et celle de son ennemi. En arrivant à Antioche, Domitien passa dédaigneusement devant les portes du palais, et, sous le léger prétexte d’une indisposition, resta plusieurs jours enfermé pour composer un mémoire sanglant qu’il fit passer à la cour impériale. Cédant enfin aux pressantes sollicitations de Gallus, le préfet consentit à prendre sa place dans le conseil ; mais sa première démarche fut de signifier avec arrogance au César un ordre de partir sur-le-champ pour l’Italie, et une insolente menace de punir lui-même la résistance ou le délai en suspendant, le paiement de sa maison. Le neveu et la fille de Constantin pouvaient difficilement souffrir cette insolence d’un sujet. Enflammés de colère, ils firent arrêter par leurs gardes, le préfet Domitien. L’affaire était encore susceptible d’accommodement ; mais il devint impraticable par l’imprudence de Montius, à qui un caractère léger faisait perdre trop souvent l’avantage de ses talents et de son expérience[21]. Le questeur témoigna sa surprise à Gallus, dans les termes les plus offensants, de ce qu’étant à peine autorisé à déposer un magistrat municipal, il avait la hardiesse de faire arrêter un préfet du prétoire ; et, ayant assemblé tous les officiers civils et militaires, il leur ordonna, au nom du souverain, de défendre la personne et la dignité de ses représentants. Cette imprudente déclaration de guerre, précipita l’impatient Gallus dans les démarches les plus désespérées. Il fit prendre les armes à sa garde, assembla le peuple d’Antioche, et lui confia le soin de sa vengeance et de sa sûreté. Ses ordres furent cruellement suivis ; la populace saisit le préfet et le questeur, et, après leur avoir lié les jambes avec des cordes, les traîna dans les rues, en accablant de coups et d’injures ces malheureuses victimes, dont elle précipita les corps morts et défigurés dans le fleuve de l’Oronte[22]. Après s’être porté à cette extrémité, quels que fussent les desseins de Gallus, ce n’était que dans un champ de bataille qu’il pouvait espérer de défendre avec succès son innocence. Mais l’âme de ce prince était un mélange de violence et de faiblesse. Au lieu de prendre le titre d’Auguste, et d’employer à sa défense les troupes et les trésors de l’Orient, il se laissa tremper par l’artificieuse tranquillité de Constance, qui, lui laissant le faste illusoire de sa cour, rappela insensiblement les vieilles légions des provinces d’Asie. Mais comme il pouvait être encore dangereux d’arrêter Gallus dans sa capitale, on se servit avec succès du moyen lent et sûr de la dissimulation. Constance lui écrivait souvent, et l’exhortait, par des expressions de confiance et d’amitié, à remplir les devoirs de son rang, à décharger son collègue d’une partie des soins publics, et à venir protéger l’Occident par sa présence, par ses conseils et par ses armes. Tant d’injures réciproques auraient dut éveiller les craintes et les soupçons de Gallus ; mais il avait négligé les occasions de la fuite et de la résistance, et il s’était laissé séduire par les discours flatteurs de Scudilo, tribun militaire, qui, sous l’apparente rudesse d’un soldat, cachait l’adresse la plus insinuante, Gallus comptait sur le crédit de son épouse Constantina, dont la mort fatale, dans la circonstance présente, consomma les malheurs où elle avait entraîné son mari par ses passions impétueuses[23]. Après, un long délai, le prince partit avec répugnance pour la cour impériale. Depuis Antioche jusqu’à Andrinople, il traversa la vaste étendue de ses États avec une suite nombreuse et brillante. Pour cacher ses craintes aux peuples, et se les dissimuler peut-être à lui-même, il fit célébrer les jeux du cirque à Constantinople. Le cours de son voyage aurait dû l’avertir du danger dont il était menacé : dans les villes principales de son passage, il trouvait des ministres de confiance envoyés exprès pour se saisir de l’administration, observer tous ses mouvements, et prévenir les accès de violence auxquels on craignait qu’il ne se livrât dans son désespoir. Les députés, chargé de s’emparer du gouvernement des provinces qu’il laissait derrière lui, le saluaient froidement à leur passage, quelquefois même avec l’air du dédain, et l’on éloignait soigneusement, avant son arrivée, les troupes qui se trouvaient placées sur sa route, de peur qu’elles ne fussent tentées de lui offrir leurs services pour commencer une guerre civile[24]. Gallus, après avoir obtenu la permission de se reposer pendant quelques jours à Andrinople, y reçut un mandat du style le plus impérieux et le plus absolu, qui lui ordonnait de laisser dans cette ville sa nombreuse escorte, et de se hâter d’arriver avec dix chariots de poste au plus à Milan, où était alors la résidence impériale. Dans cette course rapide, le respect dû au frère et au collègue de Constance se changea en une insolente familiarité. Gallus, qui apercevait à la contenance de ses serviteurs qu’ils se regardaient déjà comme ses gardes, et qu’ils seraient peut-être dans peu ses bourreaux, commençait à se reprocher, sa fatale imprudence ; et le souvenir de la conduite qui lui avait attiré son infortune excitait à la fois sa terreur et ses remords. Toute dissimulation cessa à Petovio en Pannonie ; il fût conduit à un palais dans les faubourgs, où le général Barbatio, suivi d’une troupe de soldats choisis, aussi inaccessibles aux récompenses qu’à la pitié, attendait l’arrivée de son illustre victime. On l’arrêta au commencement de la nuit, et, après l’avoir ignominieusement dépouillé des ornements de César, on le transporta à Pole en Istrie, dans la prison qui avait été si récemment teinte du sang royal. L’horreur dont il se sentait saisi fut bientôt augmentée par l’apparition de son implacable ennemi, l’eunuque Eusèbe, qui, en présence d’un notaire et d’un tribun, commença son interrogatoire relativement à l’administration de l’Orient. Le César, succombant sous le poids du crime et de la honte, confessa tontes les actions et tous les desseins criminels dont il était accusé. En les imputant aux conseils de la princesse son épouse, il augmenta l’indignation de Constance, qui examina avec une prévention défavorable la minute de son procès criminel. L’empereur se laissa aisément convaincre que la vie de son cousin était incompatible avec le soin de sa propre sûreté. La sentence de mort fut signée, envoyée, exécutée, et le neveu de Constantin, les mains liées derrière le dos, fût décollé dans sa prison comme un vil malfaiteur[25]. Ceux qui sont portés, à excuser la cruauté de Constance assurent qu’il se repentit promptement et qu’il révoqua l’ordre sanglant, mais que les eunuques retinrent le courrier chargé de la grâce. Ils redoutaient le caractère implacable de Gallus, et désiraient de rejoindre à leur empire les provinces opulentes de l’Orient[26]. De toute la nombreuse postérité de Constance Chlore, il ne
restait après l’empereur régnant que le seul Julien. Le malheur de la
naissance royale l’avait enveloppé dans la disgrâce de Gallus. De sa retraite
dans l’heureuse contrée de l’Ionie ; on le conduisit, sous une forte garde, à
la cour de Milan, où il languit environ sept mois, dans l’attente d’un
supplice ignominieux pareil à ceux que, presque sous ses yeux, on infligeait tous
les jours aux amis et aux adhérents de
sa famille. Ses regards, ses gestes, et jusqu’à son silence, étaient examinés
avec l’œil vigilant de la plus maligne curiosité. Il était sans cesse assiégé
par des ennemis qu’il n’avait point offensés, et par des artifices auxquels
il était étranger[27]. Mais, à l’école
de l’adversité, Julien acquit peu à peu de la fermeté et de la discrétion. Il
défendit son honneur et sa vie en évitant les piéges adroits des eunuques,
qui mettaient tout en œuvre pour lui faire trahir ses sentiments. Il sut
renfermer son ressentiment, et sa douleur, mais sans se dégrader jusqu’à
flatter le tyran par une apparente approbation du meurtre de son frère.
Julien attribue dévotement sa délivrance miraculeuse à la protection des
dieux, qui avaient excepté son innocence de la sentence de destruction
prononcée par leur justice contre la maison impie de Constantin[28]. Le moyen
victorieux dont Tandis que dans la retraite, Julien employait son temps à
s’instruire, l’impératrice, résolue, d’achever sa généreuse entreprise,
n’oubliait pas le soin de sa fortune. Par la mort du dernier César, Constance
se trouvait chargé seul du commandement, et sentait accablé du poids de ce
vaste et puissant empire. Les plaies faites par la guerre civile n’étaient
pas encore guéries ; Quoique l’ordre qui le rappelait à la cour fut sans doute accompagné de quelque avertissement sur sa prochaine grandeur, Julien prit le peuple d’Athènes pour témoin de sa douleur sincère et des larmes qu’il répandit quand on l’arracha, malgré lui, de sa retraite chérie[34]. Il craignait pour sa vie, pour sa gloire, et même pour sa vertu. Toute sa confiance était, dans la persuasion que Minerve dirigeait sans cesse sa conduite, et qu’il était sous la protection immédiate d’une légion d’anges invisibles, que cette déesse avait empruntée pour lui au soleil et à la lune. Il n’approcha qu’avec horreur du palais de Milan ; jeune et sincère, il ne put cacher son indignation quand il reçut les respects perfides et serviles des assassins de sa famille. Eusebia était enchantée d’avoir réussi dans ses bienveillants projets. L’embrassant avec la tendresse d’une sœur, elle tâcha, par les caresses les plus flatteuses, de bannir ses craintes et de le réconcilier avec sa fortune. Mais la cérémonie de lui raser sa longue barbe, et son maintien emprunté quand il fallut troquer le manteau d’un philosophe grec pour l’habit militaire d’un prince romain, amusèrent pendant quelques jours la légèreté de la cour impériale[35]. Les empereurs du siècle de Constantin ne daignaient plus consulter le sénat sur le choix d’un collègue ; mais ils avaient soin de faire ratifier leur nomination par le consentement de l’armée. Dans cette occasion solennelle les gardes et toutes les troupes qui étaient aux environs de Milan parurent sous les armes ; Constance monta sur son tribunal, tenant par la main son cousin Julien, qui accomplissait ce jour-là sa vingt-cinquième année[36]. Dans un discours préparé, dont le style noble était soutenu par la dignité du débit, l’empereur représenta les différents dangers qui menaçaient la prospérité de la république, la nécessité de nommer un César pour gouverner et défendre l’Occident, et son intention de récompenser par la pourpre, s’ils y consentaient, les vertus qu’annonçait le neveu de Constantin. Les soldats témoignèrent leur approbation par un murmure respectueux : ils contemplèrent l’air mâle de Julien, et ils virent avec plaisir le feu de ses yeux tempéré par la modeste rougeur qui s’élevait sur son front, offert pour la première fois aux regards du monde. Dès que la cérémonie de son investiture fut terminée, Constance, s’adressant à lui du ton d’autorité que son âge et son rang lui permettaient de prendre, exhorta le nouveau César à mériter, par des exploits héroïques, ce nom immortel et sacré, et lui donna les plus fortes assurances d’une amitié, à laquelle ni le temps ni l’éloignement ne porteraient jamais atteinte. Après ce discours, les soldats frappèrent de leurs boucliers sur leurs genoux en signe d’applaudissements[37], et les officiers qui entouraient le tribunal exprimèrent avec une décence retenue leur estime pour le représentant de Constance. Les deux princes retournèrent au palais dans le même char, et pendant la marche lente de ce cortége, Julien se répétait à lui-même un vers d’Homère, son poète favori, qui pouvait également s’appliquer à ses craintes et à sa fortune[38]. Les vingt-quatre jours qu’il passa dans le palais de Milan après son investiture, et les premiers mois de son règne dans les Gaules, ne furent autre chose qu’une pompeuse mais sévère captivité. Les honneurs qu’il avait acquis ne compensaient pas la perte de sa liberté[39]. On surveillait ses pas, on interceptait sa correspondance, et il était obligé, par prudence, de refuser la visite de ses plus intimes amis. On ne lui laissa que quatre de ses anciens domestiques, deux pages, son médecin et son bibliothécaire ; ce dernier était le gardien d’une précieuse collection de livres reçus en présent de l’impératrice ; aussi attentive à satisfaire les inclinaisons de son ami, qu’à défendre ses intérêts. Au lieu de ses fidèles serviteurs, sa maison fut composée convenablement à sa dignité de César, mais remplie d’une foule d’esclaves dénués et peut-être incapables d’attachement pour leur nouveau maître, auquel ils étaient, pour la plupart, ou inconnus ou suspects. Son défaut d’expérience pouvait exiger un conseil d’hommes sages et intelligents ; mais l’étiquette minutieuse qui réglait le service de sa table et la distribution de ses heures convenait plus à un adolescent encore sous la discipline de ses instituteurs, qu’à un prince auquel on confiait la conduite d’une guerre importante. Aspirait-il à mériter l’estime des peuples, il était arrêté par la crainte de déplaire au souverain. Les fruits de son mariage périrent par les jaloux artifices d’Eusebia[40] elle-même, qui, en cette seule occasion, parût oublier la sensibilité de son sexe et sa générosité naturelle. Le souvenir de son père et de ses frères avertissait Julien de son propre danger, et ses craintes étaient encore augmentées par l’injuste et récente condamnation de Sylvanus. Pendant l’été qui avait précédé l’élévation de Julien, le général Sylvanus avait été choisi pour délivrer les Gaules de l’oppression des Barbares : il eût bientôt lieu de s’apercevoir que ses plus dangereux ennemis étaient restés à la cour impériale. Un délateur adroitement perfide, soutenu par plusieurs des principaux ministres, ayant obtenu de lui quelques lettres de recommandation, en effaça tout, excepté la signature, et remplit à son gré le parchemin des preuves d’un complot criminel de la plus haute importance. L’adresse et le courage des amis du général firent bientôt découvrir la fraude. Un conseil composé d’officiers civils et militaires reconnut publiquement l’innocence de Sylvanus, en présence de l’empereur. Mais la découverte arriva trop tard ; le bruit de la calomnie et la saisie de ses biens avaient déjà excité ce chef indigné à la révolte dont on l’avait si injustement accusé. Sylvanus prit la pourpre à Cologne, où était son quartier général. Son activité semblait menacer d’envahir l’Italie et d’assiéger Milan. Dans cette circonstance, Ursicinus, général du même rang regagna par une trahison la faveur qu’il avait perdue par d’éminents services rendus dans l’Orient. Feignant avec toute vraisemblance l’indignation que pouvaient lui inspirer des injures du genre de celle qu’on avait faite à Sylvanus, il se hâta de le joindre avec quelques cavaliers, et de trahir son crédule ami. Après un règne de vingt-huit jours, Sylvanus fut assassiné, et les soldats qui, sans aucune intention criminelle, avaient suivi aveuglément l’exemple de leur général, rentrèrent aussitôt dans l’obéissance[41]. Les flatteurs de Constance célébrèrent la sagesse et le bonheur du prince, qui venait d’éteindre une guerre civile sans courir le hasard d’une bataille. La défense des frontières rhétiennes et la persécution de
la foi catholique retinrent Constance en Italie plus de dix-huit mois après
le départ de Julien. Avant de retourner dans l’Orient, l’empereur satisfit
son orgueil et sa curiosité en visitant l’ancienne capitale[42]. Il alla de
Milan à Rome par les voies Émilienne et Flaminienne ; et quand il en fut à quarante
milles, ce prince, qui n’avait jamais vaincu un ennemi étranger, imita la pompe
et tous les attributs d’une marche triomphale ; son brillant cortège était
composé de tous les ministres de son luxe ; mais, quoi qu’en pleine paix,
il était environné de nombreux
escadrons de ses gardes et de ses cuirassiers. Leurs étendards de soie
embossés d’or et taillés en forme de dragons, flattaient autour de l’empereur.
Constance était assis seul dans un char très élevé, incrusté d’or et de
pierres précieuses. Excepté lorsqu’il baissait la tête pour passer sous la
porte des, villes, il affectait dans son grave maintien une roideur
inflexible qui même lui donnait, ainsi dire, l’apparence d’une insensibilité
totale. Les eunuques avaient introduit dans le palais impérial la sévère
discipline de la jeunesse persane, et
l’empereur s’était si bien conformé aux habitudes de patience, qui en
résultent, que, pendant une marche lente, par une chaleur insupportable on ne
le vit jamais porter ses mains à son visage, ni même tourner les yeux à droite
et à gauche. Les magistrats et le sénat de Rome reçurent l’empereur, qui
s’occupa avec beaucoup d’attention des différentes dignités conférées jadis
par la république, et des portraits consulaires des familles distinguées. Les
rues étaient bordées d’un peuple immense, des acclamations répétées
annonçaient sa joie de posséder la personne sacrée du souverain, après en
avoir été privé pendant trente-deux ans ; et Constance exprima, sur un ton de
plaisanterie, son étonnement prétendu de ce que tout le genre humain se trouvait,
disait-il, réuni en un instant dans le même lieu. Le fils de Constantin fut
logé dans l’ancien palais d’Auguste ; il présida le sénat, harangua le peuple
de la tribune où Cicéron était si souvent monté, assista aux Jeux du cirque avec
une complaisance extraordinaire, et accepta les couronnes d’or et les
panégyriques présentés par les députés des villes principales. Il ne resta à Rome
que trente jours, qui furent employés à visiter les monuments de l’art et de
la puissance répandus sur les sept collines et dans les vallées qui les
séparent. Il admira l’imposante majesté du Capitole, la vaste étendue des
bains de Caracalla et de Dioclétien, la sévère simplicité du Panthéon, la
massive grandeur de l’amphithéâtre de Titus, l’architecture élégante du théâtre
de Pompée et du temple de Constance fut si satisfait de ce voyage, qu’il eut l’ambition de faire aux Romains un présent qui perpétuât le souvenir de sa reconnaissance et de sa générosité. Sa première idée fut d’imiter la statue équestre et colossale qu’il avait vue dans le forum de Trajan ; mais quand il eut mûrement pesé les difficultés de l’exécution[43], il préféra d’embellir la ville par le don d’un obélisque d’Égypte. Dans les siècles reculés, mais déjà policés, qui semblent avoir précédé l’invention de l’écriture alphabétique, les anciens souverains d’Égypte élevèrent un grande nombre de ces obélisques dans les villes de Thèbes et d’Héliopolis. Ils espéraient, sans doute que la simplicité de leur structure et la dureté de leur substance les mettraient à l’abri des injures du temps et de la violence[44]. Plusieurs de ces extraordinaires colonnes avaient été transportées à Rome par Auguste et par ses successeurs, comme les monuments les plus durables de leur puissance, et de leur victoire[45]. Mais il restait un de ces obélisques qui, soit qu’il parût plus respectable ou plus difficile à transporter, avait échappé longtemps à l’orgueilleuse avidité des conquérants. Constantin, le destinant à embellir sa nouvelle cité[46], le fit déplacer de dessus son piédestal qui était posé devant le temple du Soleil, à Héliopolis, et descendre sur le Nil jusqu’à Alexandrie. La mort de Constantin suspendit l’exécution de ce projet et son fils, résolut de faire présent de cet obélisque à l’ancienne capitale de l’empire. On construisit un vaisseau d’une grandeur et d’une force convenables pour transporter des bords du Nil à ceux du Tibre cette masse énorme de granit, d’environ cent quinze pieds de longueur. L’obélisque de Constance fut débarquée à peu près à trois milles de la ville, et élevé, à force d’art et de travail, dans le grand cirque de Rome[47]. Constance, apprit une nouvelle alarmante qui lui fit
quitter Rome avec précipitation. Les provinces d’Illyrie étaient dans le
danger le plus pressant. Les déchirements de la guerre civile et la perte
irréparable qu’avaient éprouvée les légions à la bataille de Mursa avaient
exposé ces contrées presque sans défense aux courses de la cavalerie légère
des Barbares, et particulièrement, aux incursions des Quades, nation
puissante et féroce, qui semblaient avoir échangé les coutumes de Tandis que l’empereur romain et le monarque persan
défendaient, à trois mille milles l’un de l’autre, les limites de leurs États
contre les Barbares des rives du Danube et de l’Oxus, leurs confins
intermédiaires étaient exposés aux vicissitudes d’une guerre languissante, et
d’une trêve précaire. Deux des ministres orientaux de Constance, le préfet du
prétoire Musonien, dont les talents étaient flétris par la fausseté et le
défaut d’intégrité, et Cassien, duc de Mésopotamie, vétéran intrépide, entamèrent
secrètement une négociation avec le satrape Tamsapor[50]. Ces ouvertures
de paix traduites en langue persane, et rédigées dans le style flatteur et
servile de l’Asie, furent portés dans le camp du grand roi, qui résolut de
faire savoir aux romains, par un ambassadeur, les conditions qu’il daignait
leur accorder. Narsès, qu’il revêtit de ce caractère, reçût toutes sortes
d’honneurs dans le cours de son voyage depuis Antioche jusqu’à
Constantinople. Arrivé à Sirmium après une longue route, il reçut sa première
audience, et développa respectueusement le voile de soie qui couvrait la
lettre hautaine de son souverain. Sapor, roi des rois, frère du Soleil et de L’historien militaire[55], envoyé pour
observer l’armée des Persans tandis qu’ils construisaient un pont de bateaux
sur le Tigre, monta sur une colline d’où il vit toute la plaine d’Assyrie, aussi
loin que l’horizon lui permettait de l’apercevoir, couverte de soldats,
d’armes et de chevaux, et Sapor à leur tête, vêtu d’un habit éclatant de
pourpre. À sa gauche, la place d’honneur chez les Orientaux, Grumbates, roi
des Chionites, présentait le maintien austère d’un guerrier vénérable par ses
années, et célèbre par ses exploits. A la droite de Sapor était, dans un rang
pareil, le roi d’Albanie, qui amenait des rives de la mer Caspienne ses
tribus indépendantes. Les satrapes et les généraux étaient placés selon leur
race, et en outre de la foule immense de femmes et d’esclaves qui suivent toujours
les armées orientales, on comptait plus de cent mille combattants effectifs,
tous exercés à la fatigue, et choisis parmi les plus braves nations de l’Asie.
Le transfuge romain, qui dirigeait en grande partie le conseil de Sapor, lui
avait sagement recommandé de ne pas perdre la belle saison à entreprendre des
sièges longs et difficiles ; mais de marcher vers l’Euphrate, et de s’emparer
sans délai de la faible et opulente capitale de L’ancienne ville d’Amid ou Amida[56] qu’on appelle quelquefois Diarbekir[57], du nom de la province, est située avantageusement dans une plaine fertile arrosée par le cours naturel du Tigre et par des canaux artificiels, dont le plus considérable forme un demi cercle autour de la partie orientale de la ville. L’empereur Constance lui avait récemment accordé l’honneur de porter son nom, et l’avait fortifiée de nouveaux murs défendus par de hautes tours. L’arsenal était muni de toutes les machines de guerre propres la défense ; et la garnison avait été nouvellement renforcée de sept légions, quand la plaine fût investie par les armées de Sapor[58]. Ce prince fondait sur un assaut général son premier et principal espoir. Les différentes nations qui suivaient ses drapeaux prirent les postes qui leur furent assignés ; la nation des Vertœ au midi : au nord les Albaniens ; à l’orient les Chionites, enflammés par la douleur et l’indignation ; et à l’occident les Ségestins, les plus braves de l’armée, dont le front de bataille était couvert d’une ligne formidable d’éléphants[59]. Les Persans de tous côtés secondaient leurs efforts et animaient. leur courage. Sapor lui-même, sans égards pour son rang hasardait sa propre vie, et pressait le siége avec l’impétuosité d’un jeune soldat. Après un combat opiniâtre, les Barbares furent repoussés. Ils revinrent à la charge, et furent repoussés encore avec un épouvantable carnage. Deux légions rebelles des Gaules, qui avaient été reléguées en Orient, signalèrent par une sortie leur courage indiscipliné, et pénétrèrent, à la faveur de la nuit, jusqu’au milieu du camp des Persans. Pendant la plus terrible de ces attaques répétées, Amida fut trahie par un déserteur qui indiqua aux Barbares un escalier secret, taillé dans le creux d’un rocher sur le bord du Tigre. Soixante-dix archers de la garde royale montèrent en silence au troisième étage d’une tour très élevée qui commandait le précipice, et attachèrent l’étendard royal, signal de confiance pour les assaillants, et de désespoir pour les assiégés. Si ces braves avaient pu se maintenir dans leur poste quelques instants de plus, peut-être, le sacrifice généreux qu’ils firent de leur vie aurait-il du moins assuré la réduction de la place. Après avoir essayé sans succès les assauts et les stratagèmes, Sapor eut recours aux opérations plus lentes, mais plus sûres, d’un siège régulier, dont les travaux furent dirigés par des déserteurs romains. On ouvrit la tranchée à une distance convenable, et les soldats destinés à ce service s’approchèrent, couverts de fortes claies, pour remplir le fossé et sapé le mur dans ses fondements. Des tours de bois, posées sur des roues, s’avancèrent, et mirent les soldats, qu’on avait, pourvus de toute sortes d’armes de trait, à portée de combattre, presque de plain pied, avec ceux qui défendaient les remparts. Tout ce que le courage et l’art pouvaient exécuter, fut employé à la défense d’Amida, et le feu des Romains détruisit souvent les ouvrages de Sapor, mais les ressources d’une ville assiégée ne sont pas inépuisables. Les Persans réparaient leurs pertes et, avançaient leurs travaux ; les béliers firent une large brèche, et la garnison réduite et épuisée ne put résister à l’impétuosité d’un nouvel assaut. Les soldats, les citoyens, leurs femmes et leur enfants, enfin tous ceux qui n’eurent pas le temps de fuir par la porte opposée, furent enveloppés par les vainqueurs dans un massacre général. Mais la ruine d’Amida sauva les provinces romaines. Quand
les premiers transports, que donne la victoire furent un peu calmés, Sapor dut
réfléchir avec regret que, pour châtier une cité indocile, il avait perdu
l’élite de ses troupes et la saison la plus favorable pour les conquêtes[60]. Un siége de
soixante-treize jours lui avait enlevé trente mille de ses vétérans tombés
sous les murs d’Amida. Trompé dans son espoir, le monarque retourna dans sa
capitale ; en cachant son déplaisir secret sous un extérieur triomphant. Il
est plus que probable qu’une guerre qui avait présenté des obstacles et des
dangers inattendus, dégoûta l’inconstance de ses alliés barbares, et que le
vieux roi des Chionites, rassasié de vengeance, s’empressa de quitter le pays
funeste où il avait perdu l’espoir de sa famille et de sa nation. Les forces et
le courage de l’armée avec laquelle Sapor entra en campagne le printemps
suivant, ne pouvaient plus remplir ses vues ambitieuses. Au lieu
d’entreprendre la conquête de l’Orient, il fallut se contenter de réduire
deux places fortes de La défense de l’Orient contre les armées de Sapor exigeait et aurait employé les talents du général le plus expérimenté. C’était un bonheur pour l’État que cette province se trouvât confiée, dans cette circonstance au brave Ursicinus, qui méritait seul la confiance des peuples et des soldats. Mais, au moment du danger[63], les intrigues des eunuques firent rappeler Ursicinus, et le commandement militaire de l’Orient fut donné, par la même influence, à Sabinien, riche et rusé vétéran, qui avait atteint l’âge des infirmités sans en acquérir l’expérience. Un second ordre émané de ces conseils inconstants et soupçonneux renvoya Ursicinus sur la frontière de Mésopotamie, et le condamna aux travaux d’une guerre dont les honneurs étaient réservés pour son indigne rival. Sabinien campa tranquillement, sous les murs d’Édesse ; et, tandis qu’il y récréait son indolence par une vaine parade d’exercices militaires, tandis qu’au son des flûtes il exécutait la danse pyrrhique, le soin de la défense publique était laissée aux talents et à l’activité de l’ancien général. Mais lorsque Ursicinus présentait un plan vigoureux d’opérations, quand il proposait de tourner autour des montagnes avec un corps de cavalerie et de troupes légères pour enlever les convois des ennemis, fatiguer par des attaques la vaste étendue de leurs lignes, et secourir ville d’Amida, le commandant, timide et envieux, répondait qu’il avait des ordres positifs de ne point exposer les troupes. Amida fut prise ; ceux de ses braves défenseurs qui échappèrent au fer des Barbares, tombèrent dans le camp des Romains sous celui des bourreaux ; et Ursicinus lui-même, après une enquête humiliante et partiale, fut puni par la perte de son grade de la mauvaise conduite de Sabinien. Mais le général, injustement condamné osa dire à l’empereur que si de pareilles maximes continuaient à prévaloir dans les conseils, toute sa puissance suffirait difficilement à défendre ses provinces orientales des invasions de l’ennemi ; et Constance éprouva bientôt la vérité de cette prédiction. Lorsque l’empereur eut subjugué ou pacifié les Barbares du Danube, il avança à marches lentes vers l’Orient ; et, après avoir douloureusement contemplé les ruines encore fumantes d’Amida, il forma, avec une puissante armée le siége de Bezabde. L’effort des plus énormes béliers fut employé, contre ses murs, et la place fut réduite à la dernière extrémité : mais rien me pût vaincre le courage patient et intrépide de la garnison ; l’approche de la saison pluvieuse obligea enfin l’empereur à lever le siège, et à se retirer honteusement dans ses quartiers d’hiver à Antioche[64]. La vanité de Constance et toute l’imagination de ses courtisans étaient fort embarrassées à trouver dans la guerre de Perse la matière d’un panégyrique, tandis que Julien, à qui il avait confié les Gaules, remplissait l’univers de sa gloire, par le récit simple et abrégé de ses exploits. Dans l’aveugle acharnement de la discorde civile,
Constance avait abandonné aux Barbares de Ce fut dans ces temps malheureux qu’on choisit un jeune
prince sans expérience pour délivrer et gouverner les provinces de |