Caractère de Constantin. Guerre des Goths. Mort de Constantin. Partage de l’empire entre ses trois fils. Mort tragique de Constantin le jeune et de Constans. Usurpation de Magnence. Guerre civile ; victoire de Constance.
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LE CARACTÈRE d’un prince qui déplaça le siège de l’empire, et qui introduisit de si importantes innovations dans la constitution civile et religieuse de son pays, a figé l’attention et partagé l’opinion de la postérité. La reconnaissance des chrétiens a décoré le libérateur de l’Église de tous les attributs d’un héros et même d’un saint. La haine d’un parti sacrifié a représenté Constantin comme le plus abominable des tyrans qui aient déshonoré la pourpre impériale par leurs vices et leur faiblesse. Les mêmes passions se sont perpétuées chez les générations suivantes ; et le caractère de cet empereur est encore aujourd’hui l’objet de l’admiration des uns et de la satire des autres. En rapprochant sans partialité, dans son caractère, les défauts qu’avouent ses plus zélés partisans, et les vertus que sont forcés de lui accorder ses plus implacables ennemis, nous pourrions peut-être nous flatter de tracer, un portrait de cet homme extraordinaire, tel que la candeur et la vérité de l’histoire pussent l’adopter sans rougir[1] ; mais en cherchant à fondre ensemble des couleurs, si contraires, et à allier des qualités si opposées, nous ne présenterions qu’une figure monstrueuse, et inexplicable, si nous ne prenions soin de l’exposer dans son vrai jour, en séparant attentivement les diverses périodes de son règne. La nature avait orné la personne et l’esprit Constantin de ses dons les plus précieux. Sa taille était haute, sa contenance majestueuse, son maintien gracieux. Il faisait admirer sa force et son activité dans tous les exercices qui conviennent à un homme ; et depuis sa plus tendre jeunesse, jusqu’à l’âge le plus avancé, il conserva la vigueur de son tempérament par la régularité de ses mœurs et par sa frugalité. Il aimait à se livrer aux charmes d’une conversation familière ; et quoiqu’il s’abandonnât, quelquefois à son penchant pour la raillerie, avec moins de réserve qu’il ne convenait à la dignité sévère de son rang, il gagnait le cœur de ceux qui l’approchaient, par sa courtoisie et par son urbanité. On l’accuse de peu de sincérité en amitié. Cependant il a prouvé en différentes occasions de sa vie qu’il n’était pas incapable d’un attachement vif et durable. Une éducation négligée ne l’empêcha pas d’estimer le savoir ; et les sciences, ainsi que les arts, reçurent quelques encouragements de sa munificence protectrice. Il était d’une activité infatigable dans les affaires ; et les facilités de son esprit étaient presque toujours employées soit à lire ou à méditer, soit à écrire, à donner audience aux ambassadeurs, et à recevoir les plaintes de ses sujets. Ceux qui se sont élevés le plus vivement contre sa conduite, ne peuvent nier qu’il ne conçût avec grandeur et qu’il n’exécutât avec patience les entreprises les plus difficiles ; sans être arrêté ni par les préjugés de l’éducation, ni par les clameurs de la multitude. À la guerre, il faisait des héros de tous ses soldats, en se montrant lui-même soldat intrépide et général expérimenté ; il dût moins à la fortune qu’à ses talents les victoires signalées qu’il remporta contre ses ennemis et contre ceux de l’État. Il cherchait la gloire comme la récompense, peut-être comme le motif de ses travaux. L’ambition démesurée qui, depuis l’instant où il fût revêtu de la pourpre à York, parut toujours être sa passion dominante, peut-être justifiée par le danger de sa situation, par le caractère de ses rivaux, par le sentiment de sa supériorité, et par l’espoir que ses succès le mettraient en état de rétablir l’ordre et la paix dans l’empire déchiré. Dans les guerres civiles contre Maxence et contre Licinius, il avait pour lui les vœux du peuple, qui comparaît les vices effrontés de ces tyrans à l’esprit de sagesse et de justice par lequel semblait être généralement dirigée l’administration de Constantin[2]. Telle est à peu près l’opinion que Constantin aurait pu laisser de lui à la postérité, s’il eût trouvé la mort sur les bords du Tibre ou dans les plaines, d’Andrinople. Mais la fin de sa vie, selon les expressions modérées et même indulgentes d’un auteur de son siècle, le dégrada du rang qu’il avait acquis parmi les plus respectables souverains de l’empire romain. Dans la vie d’Auguste, nous voyons le tyran de la république devenir par degrés le père de la patrie et du genre humain. Dans celle de Constantin, soit que la fortune eût corrompu, ou que la grandeur l’eût seulement dispensé d’une plus longue dissimulation, nous voyons le héros qui avait été longtemps l’idole de ses sujets et la terreur de ses ennemis, se changent en un monarque cruel et en un despote sans frein[3]. La paix générale qu’il maintint pendant les quatorze dernières années de son règne fut plutôt une période de fausse grandeur qu’un temps de véritable prospérité ; et sa vieillesse fût avilie par l’avarice et par la prodigalité, vices opposés, et qui cependant marchent quelquefois ensemble. Les trésors immenses trouvés dans les palais de Maxence et de Licinius furent follement prodigués ; et les différentes innovations qu’introduisit le conquérant multiplièrent les dépenses. Les bâtiments, les fêtes, la pompe, de la cour exigeaient des ressources puissantes et continuelles, et l’oppression du peuple était l’unique fonds qui pût fournir à la magnificence de l’empereur[4]. Ses indignes favoris, enrichis par son aveugle libéralité, usurpaient avec impunité le privilège de piller et d’insulter les citoyens[5]. Un relâchement secret, mais universel, se faisait sentir dans toutes les parties de l’administration ; et l’empereur lui même, toujours assuré de l’obéissance de ses sujets, perdait par degrés leur estime. L’affectation de parure, et les manières qu’il adopta vers la fin de sa vie ne servirent qu’à le dégrader dans l’opinion ; la magnificence asiatique adoptée par l’orgueil de Dioclétien prit, dans la personne de Constantin, un air de mollesse et d’afféterie. On le représente avec de faux cheveux de différentes couleurs, soigneusement arrangés par les coiffeurs les plus renommés de son temps. Il portait un diadème d’une forme nouvelle et plus coûteuse ; il se couvrait d’une profusion de perles, de pierres précieuses, de colliers et de bracelets ; il était revêtu d’une robe de soie flottante, et artistement brodée en fleurs d’or. Sous cet appareil, qu’on eût difficilement pardonné à la jeunesse extravagante d’Élagabale, nous chercherions en vain la sagesse d’un vieux monarque et la simplicité d’un vétéran romain[6]. Son âme corrompue par la fortune, ne s’élevait plus à ce sentiment de grandeur qui dédaigne le soupçon, et qui ose pardonner. Les maximes de l’odieuse politique qu’on apprend à l’école des tyrans, peuvent peut-être excuser la mort de Maximien et de Licinius ; mais le récit impartial des exécutions, ou plutôt des meurtres qui souillèrent les dernières années de Constantin, donnera au lecteur judicieux l’idée d’un prince qui sacrifiait sans peine à ses passions ou à ses intérêts les lois de la justice et les mouvements de la nature. La fortune qui axait accompagné Constantin dans ses expéditions guerrières, le suivit dans le sein de sa famille et des jouissances de sa vie domestique. Ceux de ses prédécesseurs qui avaient eu le règne le plus long et le plus prospère, Auguste, Trajan et Dioclétien, n’avaient point laissé de postérité, et la fréquence des révolutions n’avait permis à aucune des familles impériales de s’étendre et de multiplier à l’ombre du diadème. Mais la race royale de Flavien, anoblie par Claude le Gothique, se perpétua pendant plusieurs générations, et Constantin lui-même tirait d’un père empereur son droit aux honneurs héréditaires qu’il transmit à ses enfants. Il avait été marié deux fois : Minervina, l’objet obscur mais légitime de son attachement pendant sa jeunesse[7], ne lui avait laissé qu’un fils, qui fut nommé Crispus. Il eut de Fausta, fille de Maximien, trois filles et trois fils, connus sous les noms analogues de Constantin, Constance et Constans. Les frères sans ambition du grand Constantin, Julius Constantius, Dalmatius et Annibalianus[8], possédèrent tranquillement tout ce que des particuliers pouvaient posséder de richesses et d’honneurs : le plus jeune des trois vécut ignoré et mourut sans postérité. Ses deux aînés épousèrent des filles de riches sénateurs, et multiplièrent les branches de la famille impériale. Gallus et Julien furent, par la suite, les plus illustres des enfants de Julius Constantius le Patricien. Les deux fils de Dalmatius, qui avait été décoré du vain titre de censeur, furent appelés Dalmatius et Annibalianus. Les deux sœurs de Constantin le Grand, Anastasia et Eutropia, furent mariées à Optatus et à Népotianus, sénateurs consulaires et de familles patriciennes. Sa troisième sœur, Constantia, fut remarquable par sa haute fortune et par les malheurs dont elle fut suivie. Elle resta veuve de Licinius ; elle en avait un fils, auquel, à force de prières, elle conserva quelque temps la vie, le titre de César, et un espoir précaire à la succession de son père. Outre les femmes et les alliers de la maison Flavienne, dix ou douze mâles auxquels l’usage des cours modernes donnerait le titre de princes du sang, semblaient destinés, par l’ordre de leur naissance, à hériter du trône de Constantin ou à en être l’appui ; mais en moins de trente ans, cette race nombreuse et fertile fut réduite à Constance et à Julien qui avaient seuls survécu à une suite de crimes et de calamités comparables à ce qu’ont offert aux poètes tragiques les races dévouées de Pélops et de Cadmus. Crispus, le fils aîné de Constantin, et l’héritier présomptif de l’empire, est représenté par les écrivains exempts de partialité, comme un jeune prince aimable et accompli. Le soin de son éducation, ou du moins de ses études, avait été confié à Lactance, le plus éloquent des chrétiens. Un tel précepteur était bien propre à former le goût et à développer les vertus de son illustre disciple[9]. A l’âge de dix-sept ans, Crispus fut nommé César, et on lui confia le gouvernement des Gaules, où les invasions des Germains lui donnèrent de bonne heure les occasions de signaler ses talents militaires. Dans la guerre civile qui éclata bientôt après, le père et le fils partagèrent le commandement ; et j’ai déjà célébré dans cette histoire la valeur et l’intelligence que déploya Crispus en forçant le détroit de l’Hellespont, que défendait avec tant d’obstination la flotte supérieure de Licinius. Cette victoire navale contribua à déterminer l’événement de la guerre. Les joyeuses acclamations du peuple d’Orient unirent le nom de Crispus à celui de l’empereur. On proclamait hautement le bonheur du monde conquis et gouverné par un empereur doué de toutes les vertus, et par son fils, prince déjà illustre, le bien-aimé du ciel, et la vivante image des perfections de son père. La faveur publique, rarement attachée à la vieillesse, répandait tout son éclat sur la jeunesse de Crispus. Il méritait l’estime et gagnait les cœurs des courtisans, de l’armée et du peuple. Les peuples ne rendent hommage qu’avec répugnance au mérite du prince régnant ; la mesure en est connue ; la voix de la louange est couverte par l’injustice et les murmures des mécontents. Mais ils se plaisent à fonder sur les vertus naissantes de l’héritier de leur souverain des espérances illimitées de bonheur public et particulier[10]. Cette dangereuse popularité excita l’attention de Constantin. Comme père et comme empereur, il ne voulait point souffrir d’égal. Au lieu d’assurer la fidélité de son fils par les nobles liens de la confiance et de la reconnaissance, il résolut de prévenir ce qu’on pouvait avoir à craindre des mécontentements de son ambition. Crispus eût bientôt à se plaindre de ce que son frère, encore enfant, était envoyé, avec le titre de César, pour gouverner son département des Gaules[11], tandis que lui, Crispus, malgré son âge et ses services récents et signalés, au lieu de se voir élevé au rang d’Auguste, demeurait comme enchaîné à la cour de son père, et exposé, sans crédit et sans autorité, à toutes les calomnies dont il plaisait à ses ennemis de le noircir. Il est assez probable, que, dans ces circonstances difficiles, le jeune prince n’eut pas toujours la sagesse de veiller à sa conduite, de contenir son ressentiment, et on ne doit pas douter qu’il ne fût entouré d’un nombre de courtisans perfides ou indiscrets, témoins de l’imprudente chaleur de ses emportements, toujours occupés à l’enflammer, et peut-être instruits à le trahir. Un édit qui fut publié vers ce temps-là par Constantin annonce qu’il croyait, ou feignait de croire à une conspiration formée contre sa personne et son gouvernement. Il invite les délateurs de toutes les classes, en leur promettant des honneurs et des récompenses, à accuser sans exception les magistrats, les ministres, et jusqu’à ses plus intimes favoris, après avoir donné sa parole royale qu’il entendra lui-même les dépositions, et qu’il se chargera du soin de la vengeance, il finit, d’un ton qui laisse voir quelque crainte, par prier, l’Être suprême de protéger l’empereur, et de détourner les dangers qui menacent l’empire[12]. Ceux des délateurs, qui s’empressèrent d’obéir à cette
invitation étaient trop initiés dans les mystères de la cour pour ne pas
choisir les coupables parmi les créatures et les amis de Crispus. L’empereur
tint religieusement la parole qu’il avait donnée d’en tirer une vengeance
complète. Sa politique l’engagea cependant à conserver l’extérieur de la
confiance et de l’amitié avec un fils qu’il commençait à regarder comme son
plus dangereux ennemi. On frappa les médailles ordinaires ; elles exprimaient
des voeux pour le règne long et prospère du jeune César[13]. Le peuple, étranger
aux secrets du palais, admirait ses vertus et respectait son rang. On voit un
poète exilé, qui sollicitait son rappel, invoquer avec une égale vénération
la majesté du père et celle de son digne fils[14]. On était alors
au moment de célébrer l’auguste cérémonie de la vingtième année du règne de
Constantin, et l’empereur se transporta avec toute sa cour de Nicomédie à Rome,
où l’on avait fait les plus superbes préparatifs pour sa réception. Tous les
yeux, toutes les bouches affectaient d’exprimer le sentiment d’un bonheur
général, et le voile de la dissimulation couvrit un moment les sombres
projets d’une vengeance sanguinaire[15]. L’empereur,
oubliant à la fois la tendresse d’un père et l’équité d’un juge, fit arrêter,
au milieu de la fête, l’infortuné Crispus. L’information fût courte et
secrète[16]
; et comme on jugea décent de dérober aux regards des Romains le spectacle de
la mort du jeune prince on l’envoya, sous une forte garde, à Pole en Istrie,
où, peu de temps après il perdit la vie ; selon les uns, par la main du
bourreau, selon les autres, par l’opération moins violente du poison[17]. Licinius César,
jeune prince, du plus aimable caractère, fut enveloppé dans la ruine de
Crispus[18].
La sombre jalousie de Constantin ne fut émue ni des prières ni des larmes de
sa sœur favorite, qui demanda grâce inutilement pour un fils à qui l’on ne
pouvait reprocher d’autre crime que son rang. Sa malheureuse mère ne lui survécut
pas longtemps. L’histoire de ces princes infortunés, la nature et la preuve
de leur crime, les formalités de leur jugement, et le genre de leur mort,
furent ensevelis dans la plus mystérieuse obscurité ; et l’évêque courtisan
qui a célébré dans un ouvrage très travaillé les vertus et la piété de son héros,
a eu soin de passer sous silence ces tragiques événements[19]. Un mépris si
marqué pour l’opinion du genre humain, imprime une tache ineffaçable sur la
mémoire de Constantin, et rappelle au souvenir la conduite opposée d’un des
plus grands monarques de ce siècle. Le czar Pierre, revêtu de toute l’autorité
du pouvoir despotique, crut devoir soumettre au jugement de L’innocence de Crispus était, si généralement reconnue, que les Grecs modernes, qui révèrent la mémoire de leur fondateur, sont forcés de pallier un parricide que les sentiments de la nature ne leur permettent pas d’excuser. Ils prétendent, qu’aussitôt que Constantin eut découvert la perfidie qui avait trompé sa crédulité, il instruisit le monde de son repentir et de ses remords ; qu’il porta le deuil, pendant quarante jours, durant lesquels il s’abstint du bain et de toutes les commodités de la vie ; et qu’enfin, pour servir d’instruction à la postérité, il fit élever une statue d’or qui représentait Crispus avec cette inscription : A mon fils que j’ai injustement condamné[21]. Ce conte moral et intéressant mériterait d’être soutenu par des autorités, plus respectables. Mais si nous consultons les écrivains plus anciens et plus véridiques ils nous apprendront que le repentir de Constantin ne s’est manifesté que par le meurtre et par la vengeance, et qu’il expia la mort d’un fils innocent par le supplice d’une épouse peut-être criminelle. Ils attribuent les malheurs de Crispus aux artifices de Fausta, sa belle-mère, dont la haine implacable, ou l’amour dédaigné, renouvela dans le palais de Constantin l’ancienne et tragique histoire de Phèdre et d’Hippolyte[22]. Comme la fille de Minos, la fille de Maximien accusa Crispus d’avoir voulu attenter à la chasteté de la femme de son père ; et elle obtint aisément du jaloux empereur une sentence de mort contre un jeune prince qu’elle regardait avec raison comme le plus formidable rival de ses enfants. Mais Hélène, la mère de Constantin, alors très âgée, déplora et vengea la mort prématurée de Crispus, son petit-fils. On découvrit bientôt, ou l’on prétendit avoir découvert que Fausta se livrait à une familiarité criminelle avec un esclave appartenant aux écuries impériales[23]. Sa condamnation et son supplice suivirent immédiatement l’accusation ; on l’étouffa dans un bain poussé à un degré de chaleur auquel il était impossible qu’elle résistât[24]. Le lecteur croira peut-être que le souvenir d’une union de vingt ans et l’honneur des héritiers du trône auraient pu adoucir en faveur de leur mère l’extrême rigueur de Constantin, et lui faire souffrir que sa criminelle épouse expiât sa faute dans la solitude d’une prison ; mais ce serait une peine inutile que d’examiner l’équité de cet arrêt, quand le fait même est accompagné de circonstances si douteuses et si confuses que nous ne pouvons en affirmer la vérité. Les accusateurs et les défenseurs de Constantin ont également négligé deux passages remarquables de deux harangues prononcées sous le règne suivant. La première célèbre la beauté, la vertu et le bonheur de l’impératrice Fausta, fille, femme, sœur et mère de tant de princes ; la seconde assure en termes précis que la mère du jeune Constantin, qui fut tué trois ans après la mort de son père, vécut pour pleurer la perte de son fils[25]. Malgré le témoignage positif de différents auteurs, tant païens que chrétiens, on trouve encore quelques motifs de croire ou du moins de soupçonner que l’impératrice échappa à l’aveugle et soupçonneuse cruauté de son mari. Le meurtre d’un fils et d’un neveu ; le massacré d’un grand nombre d’amis respectables et peut-être innocents[26], qui furent enveloppés dans leur proscription, suffisent pour justifier le ressentiment du peuple romain, et les vers injurieux affichés à la porte du palais ; où l’on comparait les deux règnes fastueux et sanglants de Néron et de Constantin[27]. La mort de Crispus semblait ; assurer l’empire aux trois fils de Fausta, dont nous avons déjà parlé sous les noms de Constantin, de Constance et de Constans[28]. Ces jeunes princes furent successivement revêtus du titre de César ; et les dates de leurs promotions peuvent être fixées à la dixième, vingtième et trentième année du règne de leur père[29]. Quoique cette conduite tendit à multiplier les maîtres futurs du monde romain, la tendresse paternelle pourrait ici servir d’excuse ; mais il n’est pas aussi aisé d’expliquer les motifs de l’empereur, quand il exposa la tranquillité de ses peuples et la sûreté de ses propres enfants, par l’inutile élévation de ses neveux Dalmatius et Annibalianus. Le premier obtint le titre de César et l’égalité avec ses cousins ; et Constantin créa en faveur de l’autre la nouvelle et singulière dénomination de nobilissime[30], à laquelle il joignit la flatteuse distinction d’une robe tissu de pourpre et d’or. Parmi tous les princes de l’empire Annibalianus fût seul distingué par le titre de roi ; nom que les sujets de Tibère auraient détesté comme la plus cruelle insulte que pût leur faire subir le sacrilège caprice d’un tyran. L’usage de ce titre odieux sous le règne de Constantin, est un fait inexplicable et isolé, auquel on peut à peine ajouter foi, malgré les autorités réunies des médailles impériales et des écrivains contemporains[31]. Tout l’empire prenait le plus grand intérêt à l’éducation
de cinq princes reconnus pour les successeurs de Constantin. On les prépara,
par les exercices du corps, aux fatigués de la guerre, et aux devoirs d’une
vie active. Ceux qui ont eu l’occasion de parler de l’éducation et des
talents de Constance, le représentent comme très habile dans les arts
gymnastiques du saut et de la course, très adroit à se servir d’un arc, à
manier un cheval et toutes les armes d’usage pour la cavalerie et pour l’infanterie[32]. On donna les
mêmes soins, peut-être avec moins de succès, à la culture de l’esprit des
autres fils et des neveux de Constantin[33]. Les plus
célèbres professeurs de la foi chrétienne, de la philosophie grecque et de la
jurisprudence romaine furent appelés par la libéralité de l’empereur, qui se
réserva la tâche importante d’instruire les jeunes princes dans l’art de
connaître et de gouverner les hommes.
Mais le génie de Constantin avait été formé par l’expérience et l’adversité.
Le commerce familier d’une vie privée, les dangers auxquels il avait été
longtemps exposé dans la cour de Galère, lui avaient appris à gouverner ses
passions, à lutter contre celles de ses égaux, et à n’attendre sa sûreté
présente et sa grandeur future que de sa prudence et de la fermeté de sa
conduite. Les princes qui devaient lui, succéder avaient le désavantage d’être
nés et élevés sous la pourpre impériale. Toujours environnés d’un cortége de
flatteurs, ils passaient leur jeunesse
dans les jouissances du luxe et dans l’attente du trône ; et la dignité de
leur rang nr leur permettait pas de descendre de cette situation élevée d’où
les différents caractères des hommes semblent offrir un aspect égal et
uniforme. L’indulgence de Constantin les admit, dès leur tendre jeunesse, à
partager l’administration de l’empire ; et ils étudièrent l’art de régner aux
dépens des peuples dont on leur donnait le gouvernement. Le jeune Constantin
tenait sa cour dans des Gaules ; son frère Constance avait échangé cet ancien
patrimoine de son père pour les
contrées plus riches mais moins guerrières de l’Orient. Dans la
personne de Constans le troisième de ces princes l’Italie, l’Illyrie occidentale
et l’Afrique, révéraient le représentant de Constantin le Grand. On plaça
Dalmatius sur les frontières de Parmi les diverses branches de la race humaine, les Sarmates
semblent former une espèce particulière,
qui réuni les mœurs et les usages des Barbares de l’Asie à la figure et à la
couleur des anciens habitants de l’Europe[36]. Selon les différentes
conjectures de la paix ou de la guerre ; des alliances ou des conquêtes, les
Sarmates étaient resserrés sur les bords du Tanaïs, ou s’étendaient sur les
immenses plaines qui séparent Le tendre Ovide, après une jeunesse passée dans les
jouissances du luxe et de la renommée fut exilé, sans espoir de retour, sur
les bords glacés du Danube, exposé presque sans défense à la fureur de ces
monstres du désert, et redoutant même que son ombre douce et délicate ne se
trouvât un jour confondue avec leurs mânes farouches. Dans ses lamentations
pathétiques et quelquefois trop efféminées[41], il décrit de la
manière la plus animée l’habillement, les mœurs, las armes et les incursions
des Gètes et des Sarmates, qui avaient fait ensemble une alliance de
brigandage et de destruction. L’histoire nous donne lieu de penser que les
Sarmates étaient les descendants des Jazyges, la tribu la plus nombreuse et
la plus guerrière de cette nation. L’attrait de l’abondance leur fit chercher
un établissement fixe sur les frontières de l’empire. Peu de temps après le
règne d’Auguste, les Daces, qui vivaient de leur pêche sur le bords de Ces motifs d’inimitié envenimèrent sans doute les contestations
qui ne peuvent manquer de s’élever souvent sur les frontières entre deux
nations guerrières et indépendantes. Les princes vandales étaient excités par
la crainte et par la vengeance, et les rois des Goths aspiraient à étendre
leur domination depuis l’Euxin jusqu’aux confins de Il sait au moins en tirer avantage par ses négociations
avec les peuples libres et guerriers de la Chersonèse[45], dont la capitale,
située sur la côte occidentale de Irrités de ce mépris apparent, les Sarmates oublièrent,
avec la légèreté ordinaire aux Barbares le service qu’on venait de leur
rendre, et les dangers qui les menaçaient encore. De nouvelles incursions sur
le territoire de l’empire excitèrent l’indignation de Constantin et le
déterminèrent a les abandonner à leur destinée ; il ne s’opposa plus à l’ambition
de Gerberic, guerrier renommé, qui venait de monter sur le trône des Goths.
Wisumar, roi vandale, quoique seul et sans secours, défendit son royaume avec
un courage intrépide ; une bataille
décisive lui enleva la victoire avec la vie, et moissonna la fleur de la
jeunesse sarmate. Ce qui restait de la nation prit le parti désespéré d’armer
tous les esclaves, composés d’une race robuste de pâtres et de chasseurs. A l’aide
de ce ramas confus de troupes indisciplinées, ils vengèrent leur défaite, et
chassèrent les usurpateurs hors de leurs frontières. Mais ils s’aperçurent bientôt
qu’ils n’avaient fait que changer un ennemi étranger contre un ennemi domestique,
et plus dangereux et plus implacable. Se rappelant avec fureur leur ancienne
servitude, et s’animant par la gloire qu’ils venaient d’acquérir, les esclaves,
sous le nom de Limigantes, prétendirent à la possession du pays qu’ils
avaient sauvé, et l’usurpèrent. Leurs maîtres, trop faibles pour s’opposer
aux fureurs d’une populace effrénée, préférèrent l’exil à la tyrannie de
leurs esclaves. Quelques Sarmates fugitifs sollicitèrent une protection moins
ignominieuse sous les étendards des Goths leurs ennemis. Un nombre plus
considérable se retira derrière les montagnes Carpathiennes chez les Quades,
peuple germain, leurs alliés, et ils furent admis, sans difficulté à partager
le superflu des terres incultes et inutiles. Mais la plus grande partie de cette
malheureuse nation tourna les yeux vers les provinces romaines. Implorant l’indulgence
et la protection de l’empereur, ils promirent solennellement, comme sujets, en
temps de paix, et comme soldats à la guerre, la plus inviolable fidélité à l’empire
daignait les recevoir dans son sein. D’après les maximes adoptées par Probus,
et par ses successeurs, les offres de cette colonie barbare furent acceptées
avec empressement, et l’on partagea une quantité suffisante des terres des
provinces de En châtiant l’orgueil des Goths, et en acceptant l’hommage
d’une nation suppliante, Constantin assura la gloire de l’empire romain ; et
les ambassadeurs de l’Éthiopie, de Mais ce prétendu règne n’était qu’une comédie ; et l’on s’aperçut bientôt que le plus absolu des monarques fait rarement respecter ses volontés dès que ses peuples n’ont plus rien à espérer de sa faveur ni à craindre de son ressentiment. Les ministres et les généraux qui avaient plié le genou devant les restes inanimés de leur souverain, s’occupaient secrètement des moyens d’exclure ses neveux Dalmatius et Annibalianus de la part qu’il leur avait assignée dans la succession de l’empire. Nous n’avons qu’une connaissance trop imparfaite de la cour de Constantin, pour pénétrer les motifs réels qui déterminèrent les chefs de cette conspiration ; à moins qu’on ne les suppose animés d’un esprit de jalousie et de vengeance contre le préfet Ablavius, favori orgueilleux qui avait longtemps dirigé les conseils et abusé de la confiance du dernier empereur. Mais on conçoit aisément, les arguments qu’ils durent employer pour obtenir le concours du peuple et de l’armée. Ils en trouvèrent dont ils pouvaient se servir avec autant de décence que de vérité, dans la supériorité de rang due aux enfants de Constantin, dans le danger de multiplier les souverains, et dans les malheurs dont la république était menacée par la discorde inévitable de tant de princes rivaux, qui n’étaient point liés par la sympathie de l’affection fraternelle. Cette intrigue, conduite avec zèle, fut tenue secrète jusqu’au moment où l’armée fut amenée à déclarer d’une voix bruyante et unanime qu’elle ne souffrirait pour souverains dans l’empire que les fils du monarque qu’elle regrettait[49]. Le jeune Dalmatius, auquel on accorde des talents presque égaux à ceux de Constantin le Grand, était lié avec ses cousins d’amitié autant que d’intérêt. Il ne semble pas qu’il ait pris en cette occasion aucune mesure pour soutenir par les armes les droits que lui et le prince son frère tenaient de la libéralité de leur oncle. Étourdis et accablés des cris d’une populace en fureur, ils ne pensèrent ni à faire résistance ni à s’échapper des mains de leurs implacables ennemis. Leur sort demeura incertain jusqu’à l’arrivée de Constance, le second et peut-être le plus chéri des fils de Constantin[50]. La voix de l’empereur mourant avait recommandé le soin de ses funérailles à la piété de Constance ; et ce prince, par la proximité de sa résidence en Orient, pouvait aisément prévenir l’arrivée de ses frères, dont l’un était en Italie et l’autre dans les Gaules. Quand il eut pris possession du palais de Constantinople, son premier soin fut de tranquilliser ses cousins en se rendant caution de leur sûreté par un serment solennel et le second fut de trouver un prétexte spécieux qui pût soulager sa conscience du poids d’une si imprudente promesse. La perfidie vint au secours de la cruauté et le plus odieux mensonge fut attesté par l’homme le plus vénérable par la sainteté de son ministère. Constance reçut un funeste rouleau des mains de l’évêque de Nicomédie, et le prélat affirma qu’il contenait le véritable testament de Constantin. L’empereur y annonçait le soupçon d’avoir été empoisonné par ses frères ; il conjurait ses fils de venger la mort et de pourvoir à leur propre sûreté par le châtiment des coupables[51]. Quelques raisons que pussent alléguer ces malheureux princes pour défendre leur vie et leur honneur contre une accusation peu croyable, ils furent réduits au silence par les clameurs des soldats qui se montrèrent à la fois leurs ennemis, leurs juges et leurs bourreaux. Les lois et toutes les formes légales de la justice furent violées par des iniquités multipliées ; dans le massacre général qui enveloppa les deux oncles de Constance, sept de ses cousins, dont Dalmatius et Annibalianus étaient les plus illustres, le patricien Optatus, qui avait épousé la sœur du dernier empereur, et le préfet Ablavius, qui par sa puissance et par ses richesses, avait conçu l’espoir d’obtenir la pourpre. Nous pourrions ajouter, si nous voulions augmenter l’horreur de cette scène sanglante, que Constance avait épousé lui-même la fille de son oncle Julius, et qu’il avait donné sa sœur en mariage à Annibalianus. Ces alliances, que la politique de Constantin, indifférente pour le préjugé du peuple[52], avait formées entre les différentes branches de la maison impériale, servirent seulement à prouver au monde que ces princes étaient aussi insensibles à l’affection conjugale, qu’ils étaient sourds à la voix du sang et aux supplications d’une jeunesse innocente. D’une si nombreuse famille, Gallus et Julien, les deux plus jeunes enfants de Julius Constance, furent seuls dérobés aux mains de ces assassins féroces jusqu’au moment où leur rage rassasiée de sang commença à se ralentir. L’empereur Constance, qui, pendant l’absence de ses frères, se trouvait le plus chargé du crime et du reproche, fit paraître dans quelques occasions un remords faible et passager des cruautés, que les perfides conseils de ses ministres et la violence irrésistible des soldats avaient arrachées à sa jeunesse sans expérience[53]. Le massacre de la race Flavienne fut suivi d’une nouvelle
division des provinces, ratifiée dans une entrevue des trois frères.
Constantin, l’aîné des Césars, obtint, avec une certaine prééminence de rang,
la possession de la nouvelle capitale qui portait son nom et celui de son
père[54]. Tandis que les nations belliqueuses de l’Europe suivaient les étendards de ses frères. Constance, à la tête des troupes efféminées de l’Asie resta seul chargé de tout le poids de la guerre de Perse. À la mort de Constantin, le trône était occupé par Sapor, fils d’Hormouz, ou Hormisdas, petit-fils de Nardès, qui, après la victoire de Galère, avait humblement reconnu la supériorité de la puissance romaine. Quoique Sapor fut dans la trentième des longues années de son règne, il étant encore dans toute la vigueur de la jeunesse ; un étrange hasard avait rendu la date de son avènement antérieure à celle de sa naissance. La femme d’Hormouz était enceinte quand son mari mourut, et l’incertitude de l’événement de la grossesse et du sexe de l’enfant qui devait naître, excitait les ambitieuses espérances des princes de la maison de Sassan, mais les mages firent à la fois cesser leurs prétentions et les craintes de la guerre civile dont on était menacé, en assurant que la veuve d’Hormouz était enceinte et accoucherait heureusement d’un fils. Dociles à la voix de la superstition, les Persans préparèrent sans différer la cérémonie du couronnement. La reine partit publiquement dans son palais, couchée sur un lit magnifique ; le diadème fut placé sur l’endroit que l’on supposait cacher le futur héritier d’Artaxerxés, et les satrapes prosternés adorèrent la majesté de leur invisible et insensible souverain[56]. Si l’on peut ajouter foi à ce récit merveilleux, qui paraît cependant assez conforme aux mœurs de la nation et confirme par la durée extraordinaire de ce règne, nous serons forcés d’admirer également le bonheur et le génie du roi Sapor. Élevé dans la douce et solitaire retraite d’un harem, le jeune prince sentit la nécessité d’exercer la vigueur de son corps et celle de son esprit, et il fut digne, par son mérite personnel, d’un trône sur lequel on l’avait assis avant qu’il pût connaître les devoirs et les dangers du pouvoir absolu. Sa minorité fut exposée aux calamités presque inévitables de la discorde intestine ; sa capitale fut surprise et pillée par Thaïr, puissant roi d’Yémen ou d’Arabie, et la majesté de la famille royale, fut dégradée par la captivité d’une princesse, sœur du dernier roi. Mais aussitôt que Sapor eut atteint l’âge viril, le présomptueux Thaïr, sa nation et son royaume, succombèrent sous le premier effort du jeune guerrier, qui profita de sa victoire avec un si judicieux mélange de clémence et de rigueur, qu’il obtint de la crainte et de la reconnaissance des Arabes le surnom de Dhoulacnaf, ou protecteur de la nation[57]. Le monarque persan dont les ennemis même ont reconnu les talents
politiques et militaires, brûlait du désir de venger la honte de ses
ancêtres, et d’arracher aux Romains les cinq provinces situées au delà du Tigre.
La brillante renommée de Constantin, et les forces réelles ou apparentes de
ses États suspendirent l’entreprise ; et les négociations artificieuses de
Sapor surent amuser la patience de la cour impériale, dont sa conduite,
provoquait le ressentiment. La mort de Constantin fut le signal de la guerre[58] ; et l’état des
frontières de Syrie et d’Arménie semblait promettre aux Persans de riches
dépouilles et une conquête facile. L’exemple des massacres du palais avait
répandu l’esprit de licence et de sédition parmi les troupes de l’Orient, qui
n’étaient plus retenues par l’habitude d’obéissance qu’elles avaient eue pour
la personne de leur ancien chef. Constance eut la prudence de retourner sur
les bords de l’Euphrate aussitôt après son entrevue, avec ses frères en
Pannonie ; et les légions rentrèrent peu à peu dans leur devoir ; mais Sapor
avait profité du moment d’anarchie, pour former le siége de Nisibis, et s’emparer
des plus importantes places de la Mésopotamie[59]. En Arménie, le fameux
Tiridate jouissait depuis longtemps de la paix et de la gloire que méritaient
sa valeur et sa fidélité pour les Romains. Sa solide alliance avec Constantin,
lui avait procuré les avantages spirituels aussi bien que temporels. La
conversion de Tiridate ajoutait le nom de saint à celui de héros, et la foi
chrétienne prêchée et établie depuis l’Euphrate, jusqu’aux rives de Pendant la longue durée du règne de Constance, les provinces de l’Orient eurent beaucoup à souffrir de la guerre contre les Persans. Les incursions des troupes légères semaient le ravage et la terreur au-delà du Tigre et de l’Euphrate, des portes de Ctésiphon à celles d’Antioche. Les Arabes du désert étaient chargés de ce service actif. Divisés d’intérêts et d’affections quelques-uns de leurs chefs indépendants tenaient pour le parti de Sapor, et d’autres avaient engagé à l’empereur leur douteuse fidélité[61]. Des opérations militaires plus sérieuses furent conduites avec une égale vigueur, et les armées persane et romaine se disputèrent le terrain dans neuf journées sanglantes[62], où Constance commanda deux fois en personne. Ces actions furent presque toujours fatales aux Romains ; mais à la bataille de Singara, leur imprudente sur le point de remporter une victoire complète et décisive. Les troupes qui occupaient Singara s’étaient retirées à l’approche de Sapor. Ce monarque passa le Tigre sur trois ponts, et campa prés du village de Hilleh, dans une position avantageuse. Ses nombreux pionniers l’environnèrent, en un seul jour, d’un fossé profond et d’un rempart, élevé. Lorsque ses innombrables soldats furent rangés en bataille, ils couvrirent les bords de la rivière, les hauteurs. voisines, et toute l’étendue d’une plaine de douze milles qui séparait les deux armées. Elles désiraient le combat avec une ardeur égale, mais après une légère résistance, les Barbares prirent la fuite en désordre soit qu’ils ne pussent soutenir le choc des Romains, où dans l’intention de fatiguer les pesantes légions, qui, bien qu’accablées par la soif et par la chaleur, les poursuivrent dans la plaine, et taillèrent en pièces un corps de cavalerie pesamment armée qui avait été posté devant la porte du camp pour protéger la retraite. Constance, entraîné lui-même dans la poursuite tâchait inutilement d’arrêter l’impétuosité de ses soldats, en leur représentant les dangers de la nuit qui approchait, et la certitude de compléter leur succès au point du jour. Se fiant plus à leur propre valeur qu’à l’expérience où à l’habileté de leur chef, ils imposèrent silence par leurs clameurs à ses sages remontrances, s’élancèrent dans le fossé, et se répandirent dans les tentes pour y réparer leurs forces épuisées et jouir du fruit de leurs travaux. Mais le prudent Sapor guettait le moment de la victoire. Son armée, dont la plus grande partie, secrètement postée sur les hauteurs, était restée spectatrice du combat, s’avança en silence à la faveur de l’obscurité, et les archers persans, guidés par la clarté du camp, lancèrent une grêle de traits sur cette foule en désordre. Les historiens[63] avouent avec sincérité qu’il y eut un grand carnage de Romains, et que le reste des légions fugitives n’échappa qu’avec des peines et des fatigues intolérables. Les panégyristes mêmes conviennent que la gloire de l’empereur fut obscurcie par la désobéissance de ses soldats, et ils tirent un voile sur les détails de cette retraite humiliante. Cependant un de ces orateurs mercenaires, si jaloux de la renommée de Constance, raconte avec le plus froide indifférence une action, si barbare, qu’au jugement de la postérité, elle doit imprimer sur l’empereur une tache infiniment plus honteuse que celle de sa défaite. Le fils de Sapor, et l’héritier de sa couronne, avait été pris dans le camp des Perses. Ce jeune infortuné, qui aurait obtenu la compassion de l’ennemi le plus sauvage, fut fustigé, mis à la torture, et publiquement exécuté par les barbares Romains[64]. Quelques avantages que Sapor eût obtenus par neuf victoires
consécutives qui avaient répandu chez les nations la renommée de sa valeur et
de ses talents militaires, il ne pouvait cependant espérer de réussir dans
ses desseins, tant que les Romains conserveraient les villes fortifiées de Trois ans s’étaient à peine écoulés depuis le partage de l’empire, et déjà les fils de Constantin semblaient impatients de montrer au monde qu’ils étaient incapables de suffire à leur ambition. L’aîné de ces princes se plaignit qu’il n’avait pas assez profité du meurtre de ses cousins ; et qu’on avait fait de leurs dépouilles une répartition inégale : il ne réclamât rien de Constance, qui avait à ses yeux le mérite du crime, mais il exigeait de Constans la cession des provinces de l’Afrique, comme un équivalent des riches contrées de Grèce et de Macédoine, qu’il avait obtenues à la mort de Dalmatius. Irrité du peu de sincérité d’une longue et inutile négociation Constantin suivit les conseils de ses favoris, qui tâchaient de lui persuader que son honneur et son intérêt lui défendaient également d’abandonner cette réclamation. A la tête d’un mélange confus de soldats tumultuairement assemblés, et plus faits pour piller que pour conquérir, il fondit sur les États de Constans par la route des Alpes Juliennes, et fit tomber sur les environs d’Aquilée les premiers effets de son ressentiment. Les mesures de Constans, qui résidait alors en Dacie, furent dirigées avec plus de sagesse et d’intelligence. Ayant appris l’invasion de son frère il détacha un corps choisi et discipliné de troupes illyriennes, qu’il se proposait de suivre lui-même avec le reste de ses forces. Mais la conduite de ses lieutenants termina la querelle de ces frères dénaturés. En feignant artificieusement de fuir devant Constantin, ils attaquèrent dans une embuscade au milieu d’un bois. Le jeune imprudent mal accompagné fut surpris, environné et tué. Quand on eut retiré son corps des eaux bourbeuses de l’Alsa, on le déposa dans un sépulcre impérial ; mais ses provinces reconnurent le vainqueur pour maître, et firent serment de fidélité à Constans, qui, refusant de partager ses nouvelles acquisitions avec son frère, posséda sans contestation plus des deux tiers de l’empire romain[70]. Le terme fatal de Constans lui-même fut encore retardé d’environ dix ans, et la mort de son frère fut vengée par |