Histoire de la décadence et de la chute de l’Empire romain

 

Chapitre XVII

Fondation de Constantinople. Système politique de Constantin et de ses successeurs. De la discipline militaire. De la cour et des finances.

 

 

L’INFORTUNÉ Licinius est le dernier rival qui se soit opposé, à la grandeur de Constantin, est le dernier captif qui ait orné son triomphe. Après un règne heureux et tranquille, pendant lequel le conquérant avait donné à ses peuples une capitale, une politique et une religion nouvelles, il légua la possession de l’empire à sa famille ; et les innovations qu’il avait établies ont été adoptées et conservées par une longue suite de générations. Le siècle de Constantin le Grand et de ses fils est riche en événements mémorables ; mais l’historien se perdrait dans leur nombre, et dans leur variété s’il ne séparait pas avec soin ceux qui n’ont ensemble d’autre rapport que celui de l’ordre des temps. Il exposera les institutions politiques qui donnèrent de la force et de la stabilité à l’empire, avant d’entrer dans le détail des guerres et des révolutions qui en hâtèrent le déclin. Il adoptera la division inconnue aux anciens, d’affaires civiles et d’affaires ecclésiastiques. Enfin, la victoire des chrétiens et leurs discordes intestines présenteront tour à tour de nombreux objets d’édification et de scandale.

Après la défaite et l’abdication de Licinius, son rival victorieux posa les fondements d’une ville destinée à devenir un jour la maîtresse de l’Orient, et à survivre à l’empire et à la religion de son fondateur. Les motifs, soit d’orgueil, soit de politique, qui avaient engagé Dioclétien à s’éloigner le premier de la capitale de l’empire, avaient acquis un nouveau poids, par l’exemple de ses successeurs et quarante années d’habitude. Rome se trouvait insensiblement confondue avec ces États soumis qui avaient autrefois reconnu sa souveraineté ; et la patrie des Césars n’inspirait qu’une froide indifférence à un prince guerrier, né sur lés rives du Danube, élevé dans les cours ou dans les armées d’Asie, et revêtu de la pourpre par les légions de la Bretagne. Les Italiens, qui avaient regardé Constantin comme leur libérateur, obéirent avec soumission aux édits qu’il daigna quelquefois adresser au sénat et au peuple de Rome ; mais ils eurent rarement l’honneur de posséder leur souverain. Tant que la vigueur de son âge le lui permit, Constantin selon les différents besoins de la paix ou de la guerre, visita successivement les frontières de ses vastes États, soit avec une lenteur pleine de dignité, soit avec l’appareil imposant de la rapidité la plus active, et se tint toujours prêt à entrer en campagne contre ses ennemis étrangers et domestiques. Mais enfin, parvenu au faîte de sa postérité et au déclin de sa vie, il conçut le dessein de fixer dans une résidence moins variable la force et la majesté du trône. Dans le choix d’une situation avantageuse, il préféra les confins de l’Europe et de l’Asie, pour pouvoir mieux assujettir sous son bras puissant les Barbares qui habitaient entre le Danube et le Tanaïs et pour éclairer de plus près la conduite du roi de Perse, qui supportait impatiemment le joug, que lui avait imposé un traité ignominieux. Telles avaient été les vues de Dioclétien quand il avait choisi et embelli le séjour de Nicomédie. Mais sa mémoire était justement odieuse au protecteur de l’Église, et Constantin n’était pas insensible à l’ambition de fonder une ville qui pût perpétuer la gloire de son nom. Pendant les dernières opérations de la guerre contre Licinius, il avait eu souvent l’occasion d’observer, comme capitaine et comme homme d’État, l’incomparable position de Byzance, et de remarquer combien la nature, en la mettant à l’abri d’une attaque étrangère, lui avait prodigué de moyens pour faciliter et encourager un commerce immense. Plusieurs siècles avant Constantin, un des plus judicieux écrivains de l’antiquité[1] avait décrit les avantages de cette situation, qui avait donné l’empire des mers à une faible colonie sortie de la Grèce, et en avait fait cette république indépendante et florissante[2].

Si nous considérons Byzance dans toute l’étendue qu’elle acquit avec l’auguste nom de Constantinople, nous pouvons nous la représenter comme un triangle inégal. L’angle obtus qui s’avance vers l’orient et vers les rives de l’Asie, est battu par les vagues du Bosphore de Thrace. Le nord de la ville est borné par le port, et le sud est baigné par la Propontide ou la mer de Marmara. La base du triangle regarde l’occident, et termine le continent de l’Europe. Mais il est nécessaire d’entrer ici dans une description plus détaillée pour faire comprendre la structure géographique et la situation respective des mers et des terres qui forment ce port incomparable.

Le canal tortueux  à travers lequel les eaux du Pont-Euxin s’écoulent avec une constante rapidité vers la mer Méditerranée, reçut le nom de Bosphore, aussi célèbre dans l’histoire que dans les fables de l’antiquité[3]. Une foule de temples et d’autels expiatoires, semés avec profusion sur ses rochers et sur ses bards, attestaient les terreurs, l’ignorance et la dévotion des navigateurs de la Grèce, qui, à l’exemple des Argonautes, allaient à la découverte des routes dangereuses du Pont-Euxin et de ses rives inhospitalières. La tradition a longtemps conservé la mémoire du palais de Phinée, infesté par les dégoûtantes harpies[4] ; et celle du règne d’Amycus le Sylvain[5], qui proposa le combat du ceste au fils de Léda[6]. Le détroit du Bosphore est terminé par les roches Cyanées, qui, selon les poètes, flottaient autrefois sur les eaux et avaient été destinées par les dieux à défendre l’entrée de l’Euxin contre la curiosité des profanes[7]. Depuis les roches Cyanées jusqu’à la pointe et au port de Byzance, la longueur sinueuse du Bosphore se prolonge l’espace d’environ seize milles[8], et sa largeur la plus ordinaire peut se calculer à peu près à un mille et demi. Les nouveaux forts d’Europe et d’Asie sont construits sur les deux continents et sur les fondements des deux temples célèbres de Sérapis et de Jupiter Urius. Les anciens châteaux, ouvrages des empereurs grecs, défendent la partie la plus étroite du canal ; dans un endroit où les deux rives opposées ne sont qu’à cinq cents pas de distance l’une de l’autre. Ces citadelles furent rétablies et fortifiées par Mahomet II ; quand il médita le siége de Constantinople[9]. L’empereur ottoman ignorait très probablement que prés de deux mille ans, avant lui, Darius avait choisi la même position pour lier ensemble les deux continents par un pont de bateaux[10]. À peu de distance des anciens châteaux on découvre la petite ville de Chrysopolis ou Scutari, qu’on peut regarder comme le faubourg de Constantinople du côté de l’Asie. Le Bosphore, à l’endroit où il commence à s’élargir du côté de la Propontide, passe entre Byzance et Chalcédoine. La dernière de ces villes fut bâtie par les Grecs, quelques années avant l’autre ; et l’aveuglement qui fit négliger à ses fondateurs les avantages de la côte opposée, a été tourné en ridicule par une expression de mépris qui a passé en proverbe[11]. Le port de Constantinople, qu’on peut regarder comme un bras du Bosphore, fut connu très anciennement sous le nom de la corne d’or. La courbe qu’il décrit a à peut près la figure du bois d’un cerf, ou plutôt encore de la corne, d’un bœuf[12]. L’épithète d’or fait allusion aux richesses que tous les vents amènent des pays les plus éloignés dans le port vaste et sûr de Constantinople. Le Lycus, formé par l’union de deux petits ruisseaux, verse constamment dans ce port une quantité d’eau douce qui en nettoie le fond et attire dans cet asile commode les bancs de poissons que les retours périodiques amènent constamment dans ces parages. Comme le flux et le reflux sont peu sensibles dans ces mers, la profondeur invariable des eaux permet, dans tous les temps,  de décharger les marchandises sur le quai, sans le secours de bateaux et on a vu en quelques endroits les plus gros vaisseaux rester à flot, tandis que leur proue était appuyée contre les maisons[13]. De la bouche du Lycus à l’entrée du port, ce bras du Bosphore a plus de sept milles de longueur. L’entrée a environ cinq cents verges de largeur. On y pouvait tendre, dans le besoin, une forte chaîne de fer pour défendre le port et la ville des attaques d’une flotte ennemie[14].

Entre le Bosphore et l’Hellespont, les côtes de l’Europe et de l’Asie renferment, en s’éloignant l’une de l’autre, la mer de Marmara, connue des anciens sous le nom de Propontide. La navigation, depuis la sortie du Bosphore jusqu’à l’entrée d’e l’Hellespont, est d’environ cent vint milles. Les vaisseaux qui dirigent leur course à l’occident, en traversant la mer de Marmara, peuvent suivre les côtes escarpées de la Thrace et de la Bithynie, sans jamais perdre de vue la cime orgueilleuse de l’Olympe, toujours couverte de neige[15]. Ils laissent à leur gauche un golfe enfoncé au fond duquel était située la ville de Nicomédie, où Dioclétien avait fixé sa résidence impériale, et ils dépassent les petites îles de Cyzique et de Proconnèse, avant de jeter l’ancre à Gallipoli, où la mer, qui sépare l’Europe de l’Asie, se rétrécit de nouveau et forme un étroit canal.

Les géographes qui ont examiné avec le plus d’intelligence et de soin, la forme et l’étendue de l’Hellespont, évaluent à environ soixante milles le cours sinueux de ce détroit célèbre, et portent à peu près, à trois milles sa largeur ordinaire[16]. La partie la plus étroite du Canal se trouvé au nord des anciens forts ottomans, entre les villes de Sestos et d’Abydos : ce fut là que l’aventureux Léandre brava le danger, et passa la mer à la nage, pour posséder sa maîtresse[17]. Ce fut dans ce même endroit où les bancs des deux rives, sont au plus à cinq cents pas l’une de l’autre[18], que Xerxès plaça ce merveilleux pont de bateaux, pour faire passer en Europe un million sept cent mille Barbares[19]. Une mer resserrée dans des limites si étroites ne semble guère mériter l’épithète de vaste qu’Homère et Orphée donnent souvent à l’Hellespont. Mais nos idées de grandeur sont d’une nature relative ; le voyageur, et surtout le poète qui naviguait sur l’Hellespont, oubliait insensiblement la mer. En suivant ses détours et en contemplant le spectacle champêtre qui termine de tous côtés cette riante perspective, son imagination séduite lui peignait ce détroit fameux avec tous les attributs d’une rivière majestueuse, qui coulait rapidement à travers une contrée couverte de bois, et versait enfin ses eaux par une vaste embouchure dans la mer Égée, ou Archipel[20]. L’ancienne Troie[21], située sur une éminence au pied du mont Ida, voyait à ses pieds l’entrée de l’Hellespont, qui y reçoit à peine quelques eaux des immortels ruisseaux du Simoïs et du Scamandre. Le camp des Grecs occupait un espace de douze milles le long du rivage entre le promontoire de Sigée et celui de Rhète ; et les flancs de leur armée étaient défendus par les chefs les plus  courageux de ceux qui combattaient sous les drapeaux d’Agamemnon. Le premier de ces promontoires était occupé par Achille et ses invincibles Myrmidons. L’indomptable Ajax occupait l’autre. Quand Ajax eut péri victime de son orgueil déçu et de l’ingratitude des Grecs, on éleva son tombeau dans l’endroit où il avait défendu la flotte contre la fureur de Jupiter et d’Hector ; et les habitants de la ville de Rhète, que l’on commençait à bâtir, lui accordèrent les honneurs divins[22]. Constantin, avant de donner à la situation de Byzance la préférence qu’elle méritait, avait eu dessein de placer le siège de l’empire sur ce terrain fameux, d’où les Romains prétendaient tirer leur fabuleuse origine. Il avait choisi, pour bâtir sa nouvelle capitale, la vaste plaine qui s’étend au-dessous de l’ancienne Troie vers le promontoire de Rhète et le tombeau d’Ajax ; et quoique cette idée ait été bientôt abandonnée, les restes imposants des tours et des murs imparfaits de la ville, commencée attirèrent longtemps les yeux et l’attention des navigateurs[23].

Ce tableau succinct doit avoir mis le lecteur en état d’apprécier les avantages de la position de Constantinople. La nature semble l’avoir formée pour être la capitale et le centre d’un grand empire. Située au 41e degré de latitude, la ville impériale dominait, du haut de ses sept Collines[24], les rives de l’Europe et de l’Asie. Le climat était sain et tempéré, le sol fertile, le port vaste et sûr. Le seul endroit susceptible d’être attaqué du côté du continent, était d’une petite étendue et d’une défense facile. Le Bosphore et l’Hellespont sont pour ainsi dire les deux portes de Constantinople ; et le prince qui était, le maître de ces passages importants pouvait toujours les fermer aux flottes des ennemis, et les ouvrir à celles du commerce. Les provinces de l’Orient durent en quelque sorte leur salut à la politique de Constantin. Les Barbares de l’Euxin, qui dans le siècle précédent, avaient conduit leurs flottes jusqu’au centre de la Méditerranée, désespérant de forcer cette barrière insurmontable, renoncèrent bientôt à leurs pirateries. Lorsque les portes du Bosphore et de l’Hellespont étaient fermées, la capitale n’en souffrait point. Les denrées de nécessité et les jouissances du luxe et de l’opulence se trouvaient en abondance dans sa spacieuse enceinte. Les côtes maritimes de la Thrace et de la Bithynie, accablées sous le poids du despotisme ottoman, présentent encore une riche perspective de vignes, de jardins et de terres fertiles et cultivées ; et la Propontide a toujours été renommée par la qualité inépuisable de ses poissons délicieux : ils s’y rendent régulièrement tous les ans dans la même saison, et on peut en pêcher abondamment sans adresse et presque sans peine[25]. Quand le passage des détroits était ouvert au commerce, toutes les richesses de la nature et de l’art s’y rendaient du nord et du sud, par l’Euxin et par la Méditerranée. Tout ce que pouvaient fournir de grosses denrées les forêts de la Germanie et de la Scythie, depuis les sources du Tanaïs et du Borysthéne ; tous les produits de l’industrie de l’Europe et de l’Asie, les blés de l’Égypte, les pierres précieuses et les épices des parties les plus reculées de l’Inde, étaient amenés par les vents jusque dans le port de Constantinople, qui attira pendant plusieurs siècles tout le commerce de l’ancien monde[26].

Le spectacle de la beauté, de la sûreté et de la richesse réunies dans ce coin de la terre, suffisait pour justifier le choix de Constantin. Mais, comme on avait jugé décent dans tous les temps d’attribuer l’origine des grandes villes[27] à quelque prodige fabuleux qui pût l’environner d’une majesté convenable, l’empereur voulût persuader que sa résolution lui avait été dictée moins par les conseils incertains de la politique humaine, que par les infaillibles décrets de la divine sagesse. Dans une de ses lois, il a pris soin d’instruire la postérité que c’était par l’ordre exprès de Dieu qu’il avait posé les inébranlables fondements de Constantinople[28] ; et quoiqu’il n’ait pas jugé à propos de raconter de quelle manière la céleste inspiration s’était communiquée à son esprit, l’imagination des écrivains de l’âge suivant a libéralement suppléé à son modeste silence. Ils ont rapporté avec détail la vision nocturne qui apparut à Constantin endormi sous les murs de Byzance. Le génie tutélaire de la ville, sous la figure d’une vieille matrone affaissée par le poids de l’âge et des infirmités, fut tout à coup changé en une jeune fille fraîche et brillante, que l’empereur revêtit lui-même des ornements de la dignité impériale[29]. Le monarque s’éveilla, interpréta le songe mystérieux, et obéit sans hésiter à la volonté du ciel. Le jour où la ville, ou bien une colonie prenait naissante, était célébré, chez les Romains avec toutes les cérémonies que peut inventer une superstition libérale[30]. Constantin omit peut-être quelques-unes de ces pratiques qui semblaient tenir trop fortement de leur origine païenne, mais il ne négligea rien pour laisser dans l’esprit des spectateurs une profonde impression d’espérance et de vénération. L’empereur à pied, une lance à la main, conduisait solennellement le cortége, et dirigeait le sillon destiné à tracer l’enceinte de la capitale ; il le fit continuer si longtemps que les spectateurs en furent étonnés. Quelques-uns lui ayant fait observer qu’il avait déjà excédé les plus vastes dimensions d’une grande ville : J’avancerai, répondit Constantin, jusqu’à ce que le guide invisible qui marche devant moi juge à propos de m’arrêter[31]. Sans prétendre expliquer la nature ou les motifs de cet extraordinaire conducteur, nous nous bornerons modestement à décrire l’étendue et les limites de Constantinople[32].

Dans l’état où est aujourd’hui la ville, le palais et les jardins du sérail occupent le promontoire oriental, la première des sept collines, et renferment environ cent cinquante acres anglais. Le siège de la défiance du despotisme ottoman est posé sur les fondations d’une république grecque ; mais il est probable que les Byzantins avaient été tentés par la commodité du port, d’étendre leurs habitations de ce côté, au-delà des limites actuelles du sérail. Les nouveaux murs de Constantin commençaient au port et joignaient la Propontide, à travers le diamètre élargi du triangle, à la distance de quinze stades de l’ancienne fortification, et, avec la ville de Byzance, on y renferma cinq des sept collines, qu’en approchant de Constantinople on voit s’élever l’une au-dessus de l’autre, avec une majestueuse régularité[33]. Environ cent ans après la mort du fondateur, les nouveaux bâtiments furent continués d’un côté jusqu’au port, et de l’autre le long de la Propontide. Ils couvraient déjà la pointe étroite de la sixième colline, et le large sommet de la septième. La nécessité de défendre ces faubourgs contre les invasions fréquentes des Barbares engagea Théodose le Jeune à entourer à demeure sa capitale d’une enceinte de murs qui en renfermaient toute l’étendue[34]. Du promontoire oriental à la portes d’or, là plus grande longueur de Constantinople était environ de trois milles romains[35] ; sa circonférence était de dix à onze, et sa surface peut être calculée comme égale à deux mille acres anglais. On ne peut excuser la crédulité et les exagérations des voyageurs modernes, qui comprennent quelquefois dans les limites de Constantinople les villages adjacents de la rive européenne ; et même ceux de la côté asiatique[36]. Mais les faubourgs de Péra et de Galata, quoique situés au-delà du port, peuvent être regardés comme faisant partie de le ville[37], et cette augmentation peut, en quelque façon, justifier un historien de Byzance, qui donne à cette ville, où il est- né, seize milles grecs ou quatorze milles romains de circonférence[38]. Cette étendue paraît assez digne d’une résidence impériale ; cependant, Constantinople le cède, à cet égard, à Babylone, à Thèbes[39], à l’ancienne Rome, à Londres, et même à Paris[40].

Le maître du monde romain, aspirant à élever un monument éternel à la gloire de son règne, pouvait y employer les richesses, les travaux, et tout ce qui restait encore de génie à des millions de sujets obéissants. On  peut se faire  une idée des trésors que la magnificence impériale consacra à la construction de Constantinople, par la dépense des murs, des portiques et des aqueducs, dont les frais se montèrent à deux millions cinq cent mille livres sterling[41]. Les forêts qui couvraient les rives de l’Euxin, et les fameuses carrières de marbre blanc qui se trouvaient dans la petite île de Proconnèse, fournirent une quantité inépuisable de matériaux, qu’un court trajet de mer transportait sans peine dans le port de Byzance[42]. Une multitude de manœuvres et d’artisans hâtaient, par leurs travaux assidus, la fin de cette entreprise. Mais l’impatience de Constantin lui fit bientôt découvrir que, dans l’état de décadence où se trouvaient les arts, le nombre et le génie de ses architectes ne répondaient point à la grandeur de ses desseins ; il ordonna aux magistrats des provinces les plus éloignées de former des écoles, de payer des professeurs, et d’engager, par l’espoir des récompenses et des privilèges, les jeunes gens qui avaient reçu une éducation distinguée[43] ; à se livrer à l’étude et à la pratique de l’architecture. Les constructions de la nouvelle ville furent exécutées par des ouvriers tels que le règne de Constantin pouvait les fournir ; mais elles furent décorées par les mains des artistes les plus célèbres du siècle de Périclès et d’Alexandre. Le pouvoir d’un empereur romain n’allait pas jusqu’à ranimer le génie de Phidias et de Lysippe ; mais les immortelles productions qu’ils avaient léguées à la  postérité, furent livrées sans défense à l’orgueilleuse avidité du despote. Par ses ordres, les villes de la Grèce et de l’Asie furent dépouillées de leurs plus riches ornements[44]. Les trophées des guerres mémorables ; les objets de la vénération religieuse, les statues les plus précieuses des dieux et des héros, des sages, et des poètes de l’antiquité, contribuèrent à l’embellissement de la superbe Constantinople, et ont fait dire à l’historien Cedrenus[45], avec une sorte d’enthousiasme, qu’il semblait ne plus rien manquer à la ville que les âmes des hommes illustres que représentaient ces admirables monuments ; mais ce n’est ni dans la ville de Constantin, ni dans un empire sur le déclin, à une époque où l’esprit humain languissait sous le joug du despotisme religieux et civil, qu’il fait chercher l’âme d’Homère et celle de Démosthène.

Pendant le siége de Byzance, la tente du conquérant avait été placée sûr le sommet de la seconde colline ; et, pour perpétuer le souvenir de sa victoire, il fit de cet emplacement le principal Forum[46]. Cette place semble avoir été construite sur une forme circulaire, ou plutôt elliptique ; les deux entrées, qui se faisaient face, formaient deux arcs de triomphe : les portiques qui l’environnaient de tous côtés étaient remplis de statues. Au milieu du Forum s’élevait une colonne très haute, dont le fragment mutilé est aujourd’hui dégradé par la triviale dénomination de pilier brûlé. La base de cette colonne était un piédestal de marbre blanc, de vingt pieds d’élévation. Elle était composée de dix blocs de porphyre, chacun environ de dix pieds de hanteur, et de trente trois de circonférence[47]. La statue colossale d’Apollon était placés sur le sommet de la colonne, à cent vingt pieds de terre. Elle était de bronze, et avait été apportée d’Athènes, où d’une ville de Phrygie : on prétendait qu’elle était l’ouvrage de Phidias. L’artiste avait représenté le dieu du jour, ou, comme on a prétendu depuis, Constantin lui-même, avec un sceptre dans la main droite, le globe du monde dans la gauche, et une couronne de rayons étincelants sur sa tête[48]. Le Cirque, ou l’Hippodrome était un bâtiment majestueux d’environ quatre cents pas de longueur et cent pas de largeur[49]. L’espace qui séparait les deux bornes était rempli d’obélisques et de statues ; et l’on y remarque encore un singulier monument de l’antiquité, les corps de trois serpents entrelacés formant un pilier de cuivre. Leur triple tête avait soutenu autrefois le trépied d’or qui fut consacré dans le temple de Delphes par les Grecs, après la défaite de Xerxès et leur victoire[50]. Il y a déjà longtemps que l’Hippodrome a été défiguré par les mains barbares des conquérants turcs. Cependant, sous la dénomination équivalente d’Atméidan, il sert encore aujourd’hui d’emplacement pour exercer les chevaux[51]. Du trône d’où l’empereur voyait les jeux du Clique, un escalier tournant[52] le conduisait au palais. Ce magnifique édifice le cédait à peine au palais de Rome ; avec les cours, les jardins et les portiques qui en dépendaient, il couvrait une étendue considérable de terrain, sur les bords de la Propontide, entre l’Hippodrome et l’église de Sainte-Sophie[53]. On pourrait aussi faire la description et l’éloge des bains qui conservèrent toujours le nom de Zeuxippe, même après avoir été enrichis par la libéralité de Constantin, de superbes colonnes de  marbres de toute espèce et de plus de soixante statues de bronze[54] ; mais ce serait s’écarter du but de cette histoire que de s’attacher à décrire minutieusement les bâtiments et les différents quartiers de la ville. Il suffira de dire que tout ce qui peut contribuer à la magnificence et à la majesté d’une vaste capitale, ainsi qu’au bien-être et aux plaisirs de ses nombreux habitants, se trouvait en abondance à Constantinople. Une description qui fut faite cent ans après sa fondation, y compte un Capitole ou école pour les sciences, un cirque, deux théâtres, huit bains publics et cent cinquante-trois bains particuliers, cinquante-deux portiques, cinq greniers publics, huit aqueducs ou réservoirs d’eau, quatre grandes salles ou cours de justice où s’assemblait le sénat, quatorze églises, quatorze palais, et quatre mille trois cent quatre-vingt-huit maisons que leur grandeur et leur magnificence distinguaient de la multitude des habitations du peuple[55].

La population de cette ville favorite fut, après sa fondation, l’objet de la plus sérieuse attention de son fondateur. Dans l’obscurité des temps postérieurs à la translation de l’empire, les suites soit prochaines, soit éloignées de cet événement mémorable, furent étrangement altérées et confondues par la vanité des Grecs et par la crédulité des Latins[56]. On assura et on crut que toutes les familles nobles de Rome, le sénat et l’ordre équestre, avec le nombre prodigieux de gens qui leur appartenaient, avaient suivi leur empereur sur les bords de la Propontide ; qu’il n’avait laissé à Rome, pour peupler la solitude de cette ancienne capitale, qu’une race bâtarde d’étrangers et de plébéiens, et que les terres d’Italie, depuis longtemps converties en jardins, se trouvèrent à la fois sans culture et sans habitants[57]. Dans le cour de cette histoire, de pareilles exagérations seront réduites à leur juste valeur. Cependant, comme on ne peut attribuer l’accroissement de Constantinople à l’augmentation générale du genre humain ou à celle de l’industrie, il faut bien que cette colonie se soit élevée et enrichie aux dépens des autres villes de l’empire. Il est probable que l’empereur invita un grand nombre des riches sénateurs de Rome et des provinces orientales à vernir habiter l’endroit fortuné qu’il avait choisi pour en faire sa propre résidence. Les invitations d’un maître ressemblent beaucoup à des ordres ; et l’empereur y ajoutait des libéralités qui obtenaient une obéissance prompte et volontaire. Il fit présent à ses favoris des palais dans les différents quartiers de la ville ; il leur donna des terres et des pensions pour soutenir leur rang[58] ; et il aliéna les domaines du Pont et de l’Asie, pour leur assurer des fortunes héréditaires, sous la condition peu onéreuse de tenir une maison dans la capitale[59]. Ces encouragements et ces récompenses devinrent bientôt superflus et furent supprimés peu à peu. Une grande partie du revenu public est toujours dépensée dans la résidence du gouvernement, par le prince, par ses ministres, par les officiers de justice, et par les officiers et les domestiques du palais. Les plus riches habitants des provinces y sont attirés par les motifs puissants de l’intérêt et du devoir, de la curiosité et des plaisirs. Une troisième classe encore plus nombreuse s’y forme insensiblement, celle des domestiques, des ouvriers et des marchands qui tirent leur subsistance de leurs propres travaux et des besoins ou de la fantaisie de leurs supérieurs. En moins d’un siècle, Constantinople le disputait à Rome même, pour les richesses et pour la population. De nouveaux rangs de maisons entassées les unes sur les autres, sans égard pour la santé ou pour la commodité des habitants, ne formaient, plus que des rues trop étroites pour la multitude d’hommes, de chevaux et de voitures qui s’y pressaient continuellement. L’enceinte devint insuffisante pour contenir l’accroissement du peuple ; et les bâtiments qu’on poussa des deux côtés jusque dans la mer auraient seuls composé une grande ville[60].

Les distributions fréquentes et régulières de vin et d’huile, de blé ou de pain, d’argent ou de denrées, avaient presque dispensé du travail les citoyens les plus pauvres de Rome. La magnificence des premiers Césars fût à un certain point imitée par le fondateur de Constantinople[61] ; mais quoique sa libéralité ait excité les applaudissements du peuple, elle n’a pas obtenu ceux de la postérité[62]. Une nation de législateurs et de conquérants pouvait réclamer ses droits aux moissons de l’Afrique, qu’elle avait achetées au prix de son sang ; et Auguste se conduisit habilement en faisant perdre aux Romains, dans les fêtes et dans l’abondance le souvenir de leur liberté. Mais la prodigalité de Constantin ne pouvait avoir pour excuse, ni son propre intérêt ni celui du public. Le tribut annuel de blé, imposé sur l’Égypte en faveur de sa nouvelle capitale, était répandu sur une populace paresseuse et insolente, aux dépens des cultivateurs[63] d’une province industrieuse[64]. Cet empereur fit encore quelques autres règlements moins blâmables, mais peu dignes d’attention. Il divisa Constantinople en quatorze quartiers[65], honora le conseil public du nom de sénat[66], accorda aux habitants les privilèges des Italiens[67], et, décora la nouvelle ville du nom de colonie et de fille aînée si bien aimée de l’ancienne Rome. La vénérable métropole conserva la suprématie légale et reconnue, due à son âge, à son rang et au souvenir de son ancienne grandeur[68].

Comme Constantin pressait les constructions avec l’impatience d’un amant, les murs, les portiques et les principaux édifices furent achevés en peu d’années, on. selon d’autres, en peu de mois[69]. Mais cette diligence extraordinaire paraîtra moins incroyable, quand on saura qu’un grand nombre de bâtiments furent finis si à la hâte et si imparfaitement qu’on eut beaucoup de peine à les empêcher de s’écrouler sous le règne suivant[70]. Pendant qu’ils avaient encore la vigueur et l’éclat de la jeunesse, l’empereur se prépara à célébrer la dédicace de sa nouvelle ville[71].

On peut aisément se représenter les jeux et les largesses qui couronnèrent la pompe de cette fête mémorable. Mais, une cérémonie singulière, et qui fut plus durable, mérite quelque attention. A chaque anniversaire de la fondation, la statue de Constantin faite par ses ordres en bois doré, était portée sur un char de triomphe, tenant dans sa main droite une petite image du génie de la ville. Les gardes, dans leur plus riche appareil, portaient des flambeaux de cire blanche, et accompagnaient cette procession solennelle dans sa marche à travers l’Hippodrome. Quand elle arrivait vis-à-vis du trône l’empereur régnant se levait saluait avec l’air du respect et de la reconnaissance, et adorait la mémoire de son prédécesseur[72]. A la fête de la dédicace, un édit, gravé sur une colonne de marbre, donna à Constantinople le nom de seconde ou nouvelle Rome[73]. Mais le nom de Constantinople[74] a prévalu sur cette honorable dénomination, et, après une révolution de quatorze siècles, il perpétue encore la renommée de Constantin[75].

La fondation d’une nouvelle capitale se trouve nécessairement liée avec l’établissement d’une nouvelle forme d’administration civile et militaire. Un exposé distinct du système compliqué de la politique introduite par Dioclétien, suivie par Constantin, et perfectionnée par ses premiers successeurs, offrira non seulement à l’imagination le tableau singulier d’un grand empire, mais aidera en même temps à découvrir les causes secrètes de sa rapide décadence. La recherche de quelques institutions remarquables pourra nous faire remonter souvent aux temps les plus reculés de l’histoire romaine, et nous ramener quelquefois ses époques les plus récentes ; mais ce qui fera spécialement l’objet de nos recherches ne s’étendra pas au delà des cent trente années qui se sont écoulées depuis l’avènement de Constantin, jusqu’à la publication du code  de Théodose[76]. C’est dans ce code et dans la Notitia de l’Orient et de l’Occident[77] que nous avons aise le plus grand nombre de nos remarques et les détails les plus authentiques sur l’état de cet empire. Ces éclaircissements retarderont un peu la marche de l’histoire, mais cette suspension ne déplaira qu’aux lecteurs superficiels qui ignorent combien est importante la connaissance des lois et des mœurs, et qui ne repaissent leur avide curiosité que des intrigues passagères d’une cour ou de l’issue d’une bataille.

Le sage orgueil des Romains, content de la réalité du pouvoir, abandonnait à la vanité de l’Orient les formes et les cérémonies, de la représentation[78] ; mais quand ils eurent perdu jusqu’à l’image des vertus dont leur ancienne liberté avait été la source, la simplicité de leurs manières disparut insensiblement, et les Romains s’abaissèrent jusqu’à imiter la fastueuse affectation des courtisans de l’Asie. Les distinctions du mérite personnel son influence si brillante dans une république, si faible et si obscure dans une monarchie, furent abolis par le despotisme des empereurs. Tous les rangs, toutes les dignités furent asservies à une subordination sévère, depuis l’esclave titré, assis sur les degrés du trône, jusqu’aux plus vils instruments du pouvoir arbitraire. Cette multitude de serviteurs abjects étaient intéressés à maintenir le nouveau gouvernement, dans la crainte qu’une révolution ne détruisit leurs espérances, et ne leur enlevât le prix de leurs services. Dans cette divine hiérarchie (c’est le titre qu’on lui donne souvent), chaque rang était marqué avec la plus scrupuleuse exactitude ; et chaque dignité était asservie à une quantité de vaines cérémonies, dont il fallait faire son étude, et qu’on ne pouvait négliger sans commettre un sacrilège[79]. La pureté de la langue latine se corrompit en acceptant une profusion d’épithètes enfantées par la vanité des uns et par la bassesse des autres. Cicéron les aurait à peine entreprises, et au reste les aurait rejetées avec indignation. Les principaux officiers de l’empire recevaient de l’empereur lui-même les titres mensongers de votre sincérité, votre gravité, votre éminence, votre excellence, votre sublime grandeur, votre illustre et magnifique altesse[80]. Les titres ou patentes de leur office étaient blasonnés et chargés d’emblèmes, qui en expliquaient les fonctions et la dignité ; on’ y voyait le portrait de l’empereur régnant, un char de triomphe, le registre des édits placé sur une table couverte d’un riche tapis, et éclairée de quatre flambeaux, la figure allégorique des provinces qu’ils gouvernaient, les noms et les étendards des troupes qu’ils commandaient. Quelques-unes de ces enseignes officielles étaient exposées à la vue dans leurs salles d’audience ; d’autres précédaient la pompe de leur marche quand ils paraissaient en public ; enfin, dans toutes les circonstances, leur magnificence et celle de leur suite nombreuse tendaient à inspirer le plus profond respect pour les représentants de la majesté suprême. Un observateur philosophe aurait pu regarder le système du gouvernement romain comme un magnifique théâtre rempli d’acteurs, qui, jouant différents rôles, répétaient les discours et imitaient les passions des personnages qu’ils représentaient[81].

Tous les magistrats d’un ordre assez important pour être inscrits dans l’état général de l’empire, firent divisés en trois classes : 1° les illustres ; 2° les spectabiles, ou respectables ; 3° les clarissimi, qu’on peut rendre  par le mot honorables. Dans les temps de la simplicité romaine, on ne se servait de la dernière épithète, honorable, que comme d’une expression vague de déférence, mais elle devint à la fin le titre particulier de tous les membres du sénat[82] et par conséquent de tous ceux qu’on en tirait pour gouverner les provinces. Dans les temps très postérieurs, on accorda le titre nouveau de respectable à la vanité de ceux qui, par leur place, prétendaient à une distinction supérieure à celle d’un simple sénateur ; mais on ne donna jamais celui d’illustre qu’à quelques personnages éminents auxquels les deux ordres inférieurs devaient du respect et de l’obéissance : 1° aux consuls et aux patriciens ; 2° aux préfets du prétoire et aux préfets de Rome et de Constantinople ; 3° aux commandants généraux de la cavalerie et de l’infanterie ; et 4° aux sept ministres du palais, dont les fonctions créés étaient de servir la personne de l’empereur[83]. Parmi ces illustres magistrats, égaux par leur rang, l’ancienneté cédait le pas à la cumulation des dignités[84] ; et par le moyen d’un brevet d’honneur, ceux des empereurs qui aimaient à répandre des faveurs, pouvaient quelquefois satisfaire sinon l’ambition, du moins la vanité de leurs avides courtisans[85].

Tant que les consuls romains furent les premiers magistrats d’un pays  libre, ils durent au choix du peuple leur autorité légitime ; et tant que les empereurs consentirent à déguiser leur despotisme, les consuls continuèrent d’être élus par les suffrages réels ou apparents du sénat. Depuis le règne de Dioclétien, ces vestiges de liberté se trouvèrent effacés, et les heureux candidats qui recevaient les honneurs annuels du consulat, affectaient de déplorer la condition humiliante de leurs prédécesseurs. Les Scipion et les Caton avaient été obligés de solliciter les suffrages des plébéiens, de s’assujettir aux formes dispendieuses d’une élection populaire et de s’exposer à la honte d’un refus public. Ils se félicitaient de vivre dans un siècle et sous un gouvernement où un prince juste et éclairé distribuait les récompenses au mérite et à la vertu[86]. Dans les lettres que l’empereur écrivait aux deux consuls après leur élection, il leur déclarait qu’ils n’avaient été nommés que par sa seule autorité[87]. Il faisait graver leur nom et leur portrait sur des tablettes d’ivoire doré qu’il envoyait dans toutes les provinces[88], et dont il faisait des présents aux villes, aux magistrats, au sénat et au peuple. Leur inauguration se faisait dans le palais impérial ; et pendant l’espace de cent vingt années, Rome fut constamment privé de la présence de ses anciens magistrats[89]. Le matin du 1er de janvier, les consuls prenaient les marques de leur dignité. Ils portaient une robé de pourpre brodée en soie et en or, et quelquefois ornée de brillants[90]. Ils étaient suivis, dans cette cérémonie, des principaux officiers civils et militaires en habit de sénateurs, et des licteurs[91] portaient devant eux les inutiles faisceaux et les haches autrefois si formidables. Le cortège[92] se rendait du palais au Forum, la principale place de la ville. Là, les consuls montaient sur leur tribunal, s’asseyaient dans une chaise curule, construite sur le modèle des anciennes, et y exerçaient un acte de leur autorité, en affranchissant un esclave qu’on leur amenait exprès. Cette cérémonie était destinée à rappeler l’action célèbre de l’ancien Brutus, l’auteur de la liberté du consulat, quand  il déclara citoyen romain le fidèle Vindex qui avait révélé la conspiration des Tarquins[93].  La fête publique continuait plusieurs jours dans les grandes villes ; à Rome, par habitude, à Constantinople, par imitation, à Carthage, à Antioche et à Alexandrie, par l’amour du plaisir que secondait la surabondance des richesses[94]. Dans les deux capitales, les jeux du théâtre, du cirque et de l’Amphithéâtre[95], coûtaient quatre mille livres d’or, environ cent soixante mille livres sterling. Quand cette dépense  surpassait les facultés de la libéralité des deux magistrats, le trésor impérial y suppléait[96]. Dès que les consuls avaient rempli ces devoirs d’usage, ils pouvaient rentrer dans l’obscurité de la vie privée, pour jouir, tout le reste de l’année, du spectacle de leur oisive grandeur. Ils ne présidaient plus aux conseils de la nation ; ils ne se mêlaient plus ni de la paix ni de la guerre. Leurs talents, à moins qu’ils ne possédassent quelque autre emploi plus effectif, étaient plus d’aucune utilité et leur nom ne servait guère qu’à indiquer la date de l’année où ils s’étaient  assis sur le siège des Marius et des Cicéron. On conserva cependant jusque dans les derniers temps de la servitude romaine un grand respect pour ce nom sans autorité. Il flattait encore autant, et peut-être plus la vanité, qu’un autre titre avec plus de pouvoir : celui de consul fut constamment le principal objet de l’ambition et la récompense la plus estimée de la fidélité et de la vertu. Les empereurs eux-mêmes, qui méprisaient l’ombre illusoire de la république, croyaient ajouter à leur majesté et à la vénération du peuple, toutes les fois qu’ils se faisaient revêtir des honneurs annuels du consulat[97].

La distinction la plus orgueilleuse et la plus complète qui ait jamais existé, chez une nation entre la noblesse et le peuple, est sans doute celle des patriciens et des plébéiens, telle qu’elle fut établie dans les premiers temps de la république. Les richesses et les honneurs, les dignités de l’État et les cérémonies de la religion, étaient presque exclusivement entre les mains des premiers, qui, conservant avec un soin insultant la pureté de leur race[98], tenaient leurs clients, dans le plus humiliant vasselage. Mais ces distinctions, si incompatibles avec le génie d’un peuple libre, furent anéanties, après de longs débats, par les efforts constants des tribuns. Des plébéiens actifs et heureux acquirent des richesses, aspirèrent aux honneurs, méritèrent des triomphes, contractèrent des alliances, et devinrent, après quelques générations, aussi vains et aussi arrogants que les anciens nobles[99]. D’un autre côté, les premières familles patriciennes, dont le nombre ne fut jamais augmenté tant que subsista la république, s’éteignirent, ou par le cours ordinaire de la nature, ou par les ravages des guerres civiles et étrangères ; ou bien elles disparurent faute de mérite et de fortuné, et se mêlèrent insensiblement à la masse du peuple[100]. Il en restait peu qui pussent faire remonter clairement leur origine aux premiers temps de Rome, ou même à l’enfance de la république, lorsque César et Auguste, Claude et Vespasien firent d’une partie des sénateurs un nombre de nouvelles familles patriciennes, dans l’espoir de perpétuer cet ordre, qu’on regardait encore comme respectable et sacré[101]. Mais ces nouvelles créations, dans lesquelles la famille régnante était toujours comprise, se trouvaient bientôt effacées par la fureur des tyrans, par les fréquentes révolutions, par le changement des mœurs, par le mélange des nations étrangères[102] ; et lorsque Constantin monta sur le trône, on ne se souvenait plus guère que par une tradition vague et imparfaite que les patriciens avaient été les premiers des Romains. Le projet de former un corps de noblesse qui pût contenir l’autorité du monarque, dont elle fait la sûreté, ne convenait, ni au caractère ni à la politique de Constantin ; mais quand il se le serait sérieusement proposé, il eût peut-être été au-dessus de sa puissance de ratifier, par une loi arbitraire, une institution qui ne peut attendre sa sanction que de l’opinion et du temps. Il fit revivre, à la vérité, le titre de patriciens, main comme une distinction personnelle et point héréditaire. Ils ne le cédaient qu’à la supériorité passagère des consuls, jouissaient de la prééminence sur tous les grands officiers de l’État, et de leur entrée libre chez le prince dans tous les temps. Ce rang honorable était accordé à vie ; et comme il était ordinairement conféré à des ministres et à des favoris qui avaient blanchi dans la cour impériale, la véritable étymologie du mot fut corrompue par l’ignorance et par la flatterie ; et les patriciens de Constantin furent respectés comme les pères adoptifs de l’empereur et de la république[103].

Le sort des préfets du prétoire fut bien différent de celui des consuls et des patriciens. Ces derniers virent leur ancienne grandeur se changer en un vain titre. Les premiers, au contraire, s’élevant par degrés du rang le plus modeste, s’emparèrent à la fin de l’administration civile et militaire du mondé romain. Depuis le règne de Sévère jusqu’à celui de Dioclétien, les gardes et les palais, les lois et les finances, les armées et les provinces, furent confiés à leur surintendance ; et, comme les vizirs de l’Orient, ils tenaient d’une main le sceau, et de l’autre l’étendard de l’empire. L’ambition des préfets, toujours formidable, et quelquefois fatale à leur maître, était soutenue par la force des bandes prétoriennes ; mais quand Dioclétien eut affaibli ces troupes audacieuses, et que Constantin les eut tout à fait supprimées, les préfets survivant à leur chute furent réduits sans peine au rang de ministres utiles et obéissants. Quand ils ne répondirent plus de la vie et de la sûreté de l’empereur, ils abandonnèrent la juridiction qu’ils avaient réclamée et exercée jusqu’alors sur tous les départements du palais. Constantin leur ôta tout commandement militaire, dès qu’ils eurent cessé de conduire et de commander à la guerre l’élite des troupes romaines ; enfin, par une singulière révolution, les capitaines des gardes devinrent les magistrats civils des provinces. D’après le plan de gouvernement institué par Dioclétien, les quatre princes avaient chacun leur préfet du prétoire. Constantin, ayant réuni sous sa puissance la totalité de l’empire, continua de nommer quatre préfets, et leur confia les mêmes provinces que leurs prédécesseurs avaient gouvernées. 1° Le préfet de l’Orient étendait sa vaste juridiction sur les trois parties du globe qui obéissaient aux Romains, depuis les cataractes du Nil jusqu’aux bords du Phase, et depuis les montagnes de la Thrace jusqu’aux frontières de la Perse. 2° Les importantes provinces de la Pannonie, de la Dacie, de la Macédoine et de la Grèce, reconnaissaient l’autorité du préfet d’Illyrie. 3° Le pouvoir du préfet d’Italie n’était pas restreint dans cette province ; il s’étendait sur toute la Rhétie jusqu’aux bords du Danube, sur les îles de la Méditerranée, et sur la partie de l’Afrique qui est située entre les confins de la Cyrénaïque et ceux de