Histoire de la décadence et de la chute de l’Empire romain

 

Chapitre XVI

Conduite du gouvernement romain envers les chrétiens, depuis le règne de Néron jusqu’à celui de Constantin.

 

 

EN CONSIDÉRANT la pureté de la religion chrétienne, la sainteté de sa morale, la vie innocente et austère du plus grand nombre de ceux qui, durant les premiers siècles, embrassèrent la foi de l’Évangile, nous devrions naturellement supposer qu’une doctrine si bienfaisante aurait été reçue, même par un monde idolâtre, avec tout le respect qu’elle méritait ; que les personnes les plus distinguées par leurs connaissances et par la politesse de leurs moeurs, auraient bien pu tourner en ridicule les miracles de la nouvelle secte, mais qu’elles en auraient estimé les vertus ; que, loin de la persécuter, les magistrats auraient protégé une classe d’hommes qui rendaient une obéissance passive aux lois, quoiqu’ils se refusassent aux soins actifs de la guerre et du gouvernement. D’un autre côté, si on se rappelle la tolérance universelle du polythéisme, invariablement soutenue parla croyance du peuple, par l’incrédulité des philosophes et par la politique du sénat et des empereurs romains, il est difficile de découvrir quelle nouvelle offense les chrétiens avaient commise, quelle nouvelle injure avait aigri la douce indifférence de l’antiquité, et, avait pu  provoquer les princes romains, jusqu’alors insensibles à la vue de toutes les formes variées de la religion qui subsistait en paix sous leur gouvernement modéré ; quels nouveaux motifs enfin les portèrent tout à coup à infliger des châtiments cruels à quelques-uns de leurs sujets qui avaient adopté une forme de foi et de culte singulière, mais innocente.

La politiqué religieuse de l’ancien monde semble avoir pris un caractère plus sévère et plus intolérant pour s’opposer aux progrès du christianisme : quatre-vingts ans environ après la mort de Jésus-Christ, ses innocents disciples furent condamnés à mort par la sentence d’un proconsul humain et philosophe, et en vertu des lois d’un empereur distingué par la sagesse et par la justice de son administration générale. Les apologies qui furent souvent adressées aux successeurs de Trajan sont remplies des plaintes les plus touchantes : elles peignent le sort infortuné des chrétiens, qui, obéissant aux mouvements de leur conscience, sollicitaient la permission d’exercer librement leur religion, et qui, seuls parmi les sujet de l’empire romain, se trouvaient exclus des avantages de leur sage gouvernement. On a rapporté avec sur la mort de quelques martyrs éminents, et depuis que le christianisme a été revêtu du pouvoir suprême, les supérieurs de l’Église ne se sont pas moins appliqués à étaler la cruauté de leurs adversaires idolâtres, qu’à imiter leur conduite. Notre intention, dans ce chapitre, est de séparer, s’il est possible, un petit nombre de faits authentiques et intéressants, d’une masse informe de fictions et d’erreurs, et d’exposer avec ordre et avec clarté les causes, l’étendue, la durée et les circonstances les plus importantes des persécutions souffertes par les premiers chrétiens[1].

Opprimés par la crainte, animés par le ressentiment, et peut-être échauffés par l’enthousiasme, les sectateurs d’une religion persécutée sont rarement dans une disposition d’esprit capable d’examiner tranquillement ou d’apprécier de bonne foi les motifs de leurs ennemis, puisque ces motifs  échappent souvent à l’œil pénétrant et impartial de ceux que la distance met à l’abri des flammes de la persécution. On a expliqué d’une manière probable la conduite des empereurs envers lès premiers chrétiens ; et la raison qui en a été donnée paraît d’autant plus spécieuse, qu’elle est tirée de la nature du polythéisme. Nous avons déjà observé que l’harmonie religieuse de l’ancien monde était principalement soutenue par la déférence implicite mutuelle que conservaient les nations de l’antiquité pour leurs cérémonies et pour leurs traditions respectives ; on devait donc s’attendre qu’elles s’uniraient avec indignation contre une secte ou un peuple qui se séparerait de la communion du genre humain, et qui prétendant posséder seul la science, divine, traiterait orgueilleusement d’idolâtre et d’impie toute forme de culte différente du sien. Les droits de la tolérance s’appuyaient sur une indulgence mutuelle ; on ne pouvait plus les réclamer dès qu’on refusait le tribut accoutumé. Comme les Juifs, et les Juifs seuls, persistèrent opiniâtrement à refuser ce tribut, considérons le traitement qu’ils éprouvèrent de la part des magistrats de l’empire ; un pareil examen pourra servir à expliquer jusqu’à quel point les principes sont justifiés par les faits, et nous découvrirons peut-être en même temps les véritables causes de la persécution qu’a éprouvé le christianisme.

Sans répéter ce que l’on a déjà dit de la vénération des princes et des gouverneurs romains pour le temple de Jérusalem, nous observerons seulement que la destruction du temple et de la ville fut accompagnée et suivie de toutes les circonstances capables d’aigrir l’esprit des conquérants, et d’autoriser la persécution religieuse par les arguments les plus spécieux de justice, de politique et de sûreté publique. Depuis le règne de Néron jusqu’à celui d’Antonin le Pieux, les Juifs ne supportèrent la domination de Rome qu’avec une violente impatience qui les précipita dans de fréquentes révoltes, et produisit souvent les plus furieux massacres. L’humanité est révoltée au récit des cruautés horribles qu’ils commirent dans les villes d’Égypte, de Chypre et de Cyrène, où, sous le voile d’une amitié perfide, ils abusèrent de la confiance des habitants[2] ; et nous sommes tentés d’applaudir à la vengeance sévère que les armes des légions tirèrent d’une race de fanatiques qu’une superstition barbare et crédule semblait rendre les ennemis implacables, non seulement du gouvernement de Rome, mais encore de tout le genre humain[3]. L’enthousiasme des Juifs avait pour base l’opinion que la loi leur défendait de payer des taxes à un maître idolâtre ; qu’ils avaient puisé dans leurs anciens oracles l’espérance flatteuse qu’il s’élèverait bientôt un Messie conquérant, envoyé pour briser leurs chaînes, et pour donner aux favoris du ciel l’empire de la terre. Ce fut en s’annonçant comme le libérateur si longtemps attendu, et en exhortant tous  les descendants d’Abraham à soutenir l’espoir d’Israël, que le fameux Barchochébas trouva le moyen de rassembler une armée formidable, avec laquelle il résiste pendant, deux ans à la puissance de l’empereur Adrien[4].

Malgré tant d’insultes réitérées, le ressentiment des princes romains ne s’étendit point au-delà de leurs victoires, et leurs alarmes se dissipèrent avec la guerre et les dangers. L’indulgence générale du polythéisme et la douceur naturelle d’Antonin le Pieux  rendirent aux Juifs leurs anciens privilèges. Ils obtinrent encore une fois la liberté de circoncire leurs enfants. On leur imposa seulement la condition facile de ne jamais conférer à un prosélyte étranger cette marque distinctive de la race hébraïque[5]. Les restes nombreux de ce peuple, quoique toujours exclus de l’enceinte de Jérusalem, eurent la permission de former et d’entretenir des établissements considérables en Italie et dans les provinces ; d’acquérir le droit de bourgeoisie romaine, de jouir des honneurs municipaux, et de pouvoir en même temps  être exempts des charges pénibles et dispendieuses de la société. La modération ou le mépris des Romains donna une sanction légale à la forme d’administration ecclésiastique qui fut instituée par la secte vaincue. Le patriarche qui avait fixé sa résidence à Tibériade, nommait les ministres et les apôtres inférieurs ; il exerçait une juridiction domestique et ses frères dispersés lui payaient une contribution annuelle[6]. De nouvelles synagogues furent souvent élevées dans les principales villes de l’empire. Enfin, on observait publiquement, et avec la plus grande solennité, les sabbats, les jeûnes et les fêtes qui avaient été ordonnées par la loi de Moïse ou prescrites par les traditions des rabbins[7]. Un traitement si doux modéra par degrés l’obstination des Juifs. Ils ne se laissèrent plus entraîner par de vaines prédictions ; et, renonçant à toute idée de conquêtes, ils se conduisirent en sujets paisibles et industrieux. La haine qu’ils nourrissaient contre le genre humain, au lieu de les porter à des actes de cruauté et de violence, se déploya d’une manière moins dangereuse. Ils saisirent avidement toutes les occasions de tromper les idolâtres dans le commerce, et ils prononcèrent en secret des imprécations équivoques contre le superbe royaume d’Édom[8].

Puisque les Juifs, qui rejetaient avec horreur les divinités adorées par leurs souverains et par les autres sujets de l’empire, jouissaient cependant du libre exercice de leur religion insociable, il a donc existé quelque autre cause, qui exposait les disciples de Jésus-Christ à des rigueurs que n’éprouvait pas la postérité d’Abraham. La différence qui se trouvait entre eux est simple et facile à saisir, mais aux yeux de l’antiquité, elle paraissait de la plus grande importance. Les Juifs étaient une nation, les chrétiens une secte ; et l’on croyait, que si tout corps politique est obligé de respecter les institutions religieuses de ses voisins, il est de son devoir de conserver celles de ses ancêtres. La voix des oracles, les préceptes des philosophes, et l’autorité des lois, concouraient unanimement à fortifier cette obligation nationale. Les prétentions hautaines des Juifs, qui vantaient leur sainteté supérieure pouvaient porter les polythéistes à les regarder comme une race odieuse et impure. En dédaignant de se mêler avec les autres peuples, les descendants d’Abraham pouvaient s’attirer leur mépris. Les lois de Moïse pouvaient être, pour la plupart, frivoles ou absurdes ; cependant, puisque durant plusieurs siècles elles avaient été reçues par une grande société, ceux qui les pratiquaient, alléguaient pour leur justification l’exemple du genre humain ; et l’on convenait universellement qu’ils avaient le droit d’exercer un culte qu’il ne leur aurait pas été possible de négliger sans être criminels. Mais ce principe, qui devenait la sauvegarde de la synagogue des Juifs, ne pouvait servir à protéger ni à favoriser la primitive église. Les chrétiens en embrassant la foi de l’Évangile, étaient supposés coupables d’un crime impardonnable et inouï. Ils rompaient les liens sacrés de la coutume et de l’éducation ; ils violaient les institutions religieuses de leur pays ; et ils méprisaient orgueilleusement tout ce que leurs ancêtres avaient cru comme vrai, avaient révéré comme sacré. Une pareille apostasie (si l’on peut se servir de cette expression) ne tenait pas seulement à quelque objet ou à quelque lieu particulier ; en effet, le pieux déserteur qui fuyait les temples de l’Égypte ou de la Syrie, aurait également dédaigné de chercher un asile dans ceux d’Athènes ou de Carthage. Tout chrétien rejetait avec mépris les superstitions de sa famille, de sa ville, de sa province. Le corps entier des chrétiens refusait unanimement de reconnaître les dieux de Rome, de l’empire et de l’univers. En vain le fidèle opprimé réclamait-il le droit inaltérable que tout homme à de disposer de sa conscience et de son jugement particulier ; sa situation pouvait bien exciter la pitié des philosophes ou des polythéistes de l’univers païen, mais ses arguments ne touchaient jamais leur esprit. Ils ne concevaient pas que l’on balançât à se conformer au culte établi ; et de pareils scrupules ne leur causaient pas moins d’étonnement que si l’on eût conçu une soudaine horreur pour les mœurs, l’habillement et le langage de sa patrie[9].

A la surprise des païens succéda bientôt le ressentiment ; et les plus pieux des hommes furent exposés à l’injuste, mais dangereuse accusation d’impiété. La malignité et le préjugé se réunirent pour représenter les chrétiens comme une société d’athées, qui avaient osé attaquer la constitution religieuse de l’empire, et dont l’audace méritait que le magistrat civil sévit contre eux selon toute la rigueur des lois. Ils s’étaient séparés (et ils se glorifiaient de l’avouer) de toutes les superstitions adoptées dans les différentes parties du globe par le génie inventif du polythéisme ; mais on ne voyait pas aussi évidemment, quelle divinité ou quelle forme de culte ils avaient substituée aux dieu et aux temples de l’antiquité. L’idée pure et sublime qu’ils se formaient de l’Être suprême, échappait à l’intelligence grossière du peuple. La multitude des païens ne pouvait concevoir, un dieu spirituel et unique, qui n’était représenté sous aucune figure corporelle ni sous aucun symbole visible, et que l’on n’adorait point avec la pompe ordinaire des libations et des fêtes, des autels et des sacrifices[10]. La raison ou la vanité engageait les sages de la Grèce et de Rome, qui avaient élevé leur esprit à la contemplation de l’existence et des attributs d’une cause première ; à réserver pour eux-mêmes et pour leurs disciples choisis le privilège de cette dévotion philosophique[11]. Ils étaient bien loin d’admettre les préjugés du genre humain comme la règle de la vérité ; mais ils croyaient que ces préjugés tenaient à la disposition primitive de notre nature ; et, selon  eux toute forme de foi et de culte qui, faite pour le peuple, prétendait n’avoir pas besoin de l’assistance des sens, devait, à mesure qu’elle s’éloignait de la superstition, devenir plus incapable de réprimer les écarts de l’imagination et les visions du fanatisme. Le coup d’œil d’indifférence que les gens d’esprit et les savants daignaient jeter sur la révélation chrétienne, ne servait qu’à les confirmer dans cette opinion, précipitée ; ils se persuadaient que le principe d’unité divine, qui aurait pu leur inspirer de la vénération, s’y trouvait dégradé par l’enthousiasme extravagant des nouveaux sectaires, et anéanti par leurs spéculations chimériques. Dans un célèbre dialogue attribué à Lucien, on affecte de  tourner en ridicule et de traiter avec mépris le dogme mystérieux de la Trinité. Cet ouvrage prouve combien l’auteur connaissait peu la faiblesse de la raison humaine et la nature impénétrable des perfections divines[12].

Il aurait paru moins surprenant que le fondateur du christianisme eût été non seulement révéré par ses disciples comme un sage et comme un prophète, mais encore adoré comme un dieu. Les polythéistes étaient disposés à recevoir tout article de foi qui semblait se rapprocher de la mythologie du peuple, quelque éloignée ou quelque imparfaite que fut la ressemblance. Les légendes de Bacchus, d’Hercule et d’Esculape les avaient en quelque façon préparés à voir paraître le fils de Dieu sous une forme humaine[13] ; mais ils s’étonnaient que les chrétiens abandonnassent les temples de ces anciens héros, qui dans l’enfance du monde, avaient inventé les arts, établi des lois, et vaincu les monstres ou les tyrans de la terre ; et qu’ils eussent choisi pour objet exclusif de leur culte religieux un prédicateur obscur, qui, dans un siècle moderne et chez un peuple barbare, avait été victime de la méchanceté de ses compatriotes, ou des soupçons du gouvernement romain. La multitude des idolâtres, sensible seulement aux avantages temporels,  rejetait le présent inestimable de la vie et de l’immortalité que Jésus de Nazareth offrait au genre humain. Ces hommes charnels le voyaient sans renommée, sans empire ,sans succès : et ils ne pensaient pas que de pareilles privations fussent compensées par sa constance et par sa douceur au milieu des maux cruels qu’il avait soufferts volontairement ; par sa bienveillance universelle, par la simplicité sublime de ses actions et de son caractère ; et en même temps qu’ils refusaient de reconnaître le triomphe étonnant du divin auteur de la vraie religion sur les puissances des ténèbres et du tombeau, ils représentaient sous de fausses couleurs, ou avec dérision sa naissance équivoque, sa vie errante, et sa mort ignominieuse[14].  

Un chrétien, en préférant ainsi ses sentiments particuliers à la religion nationale commettait un crime personnel, qu’aggravaient l’union et le nombre des coupables. On sait, et nous avons déjà dit que toute association entre les sujets de l’empire alarmait la politique de Rome : toujours défiante et soupçonneuse ; elle n’accordait qu’avec la plus grande réserve des privilèges aux sociétés particulières ; même à celles qui avaient été formées dans les visés les moins nuisibles et les plus avantageuses[15]. Les assemblées religieuses des chrétiens,  qui s’étaient séparés du culte public, parurent bien moins innocentes. Illégales dans leur principe, elles pouvaient avoir des suites très dangereuses ; et les empereurs ne croyaient pas violer les lois de la justice, lorsque, dans la vue d’entretenir la paix de l’État, ils défendaient ces assemblées sécrètes et quelquefois nocturnes[16]. La pieuse désobéissance des chrétiens faisait paraître leur conduite et peut-être, leurs desseins sous un jour beaucoup plus sérieux et bien plus criminel. Les souverains de Rome, qu’une prompte soumission aurait pu désarmer, crurent leur honneur intéressé à l’exécution de leurs ordres ; et ils essayèrent plus d’une fois de subjuguer, par des châtiments rigoureux cet esprit indépendant qui reconnaissait hautement une autorité supérieure à celle du magistrat. L’étendue et la durée de cette conspiration spirituelle semblait la rendre de jour en jour plus digne d’attirer les regards du prince. Nous avons déjà observé que le zèle actif et triomphant des chrétiens les avait insensiblement répandus dans toutes les provinces et dans presque toutes les villes de l’empire. Les nouveaux convertis paraissaient renoncer à leur patrie, à leur famille, afin de s’unir par des liens indissolubles à un corps particulier, qui prenait partout un caractère diffèrent de celui du genre humain. Leur aspect sombre et austère, leur horreur pour les affaires et pour les plaisirs de la vie, leurs prédictions fréquentes des calamités qui menaçaient l’univers[17], causaient la plus vive inquiétude ; les païens craignaient qu’il ne s’élevât quelque danger au sein de cette secte, d’autant plus redoutée qu’elle était plus obscure. Quelle que puisse être leur conduite, dit Pline en parlant des chrétiens, leur opiniâtreté inflexible paraît mériter d’être punie[18].

Les précautions avec lesquelles les disciples de Jésus-Christ remplissaient les devoirs de la religion, avaient d’abord été dictées par la nécessité et par la crainte ; ce fut ensuite par choix qu’ils les employèrent. En imitant le secret auguste qui régnait dans les mystères d’Éleusis, les fidèles se flattèrent de rendre leurs institutions sacrées plus respectables aux yeux du monde païen[19]. Mais l’évènement, comme il est souvent arrivé dans les opérations d’une politique subtile, trompa leurs vœux et leur attente. On conclut qu’ils cachaient seulement ce qu’ils auraient rougi de montrer. Leur fausse prudence donna lieu à des contes horribles, inventés par la malignité, et que la crédulité soupçonneuse s’empressa d’adopter. On peignait les chrétiens comme les plus scélérats de tous les hommes, qui pratiquaient dans leurs sombres retraites toutes les abominations que peut enfanter un esprit corrompu, et qui, pour obtenir la faveur de leur Dieu inconnu, sacrifiaient toutes les vertus morales. Plusieurs même prétendaient avouer ou rapporter les cérémonies de cette secte abhorrée. Un enfant nouveau-né, entièrement couvert de farine, est présenté, disaient-ils, comme un symbole mystique d’initiation, au couteau du prosélyte, qui, sans connaître la malheureuse victime de son erreur, lui porte un grand nombre de blessures secrètes et martelées. Aussitôt que le crime est consommé, les sectaires boivent le sang, et dans leurs transports furieux ils déchirent les membres palpitants. Tous également coupables du même forfait, ils s’engagent mutuellement à un secret éternel. A ce sacrifice inhumain, ajoutait-on avec la même assurance, succède un festin digne de cette horrible scène, et dans lequel l’intempérance excite la débauche la plus révoltante. Au moment désigné, les lumières sont tout à coup éteintes ; la honte est bannie, la nature est oubliée et selon les effets du hasard, les ténèbres de la nuit sont souillées par le commerce incestueux des frères et des sœurs, des mères et de leurs fils[20].

Mais la lecture des anciennes apologies ne laissera pas même le plus léger soupçon  dans l’esprit d’un adversaire de bonde foi. Les chrétiens, avec la sécurité intrépide de l’innocence, appelaient de ces bruits vagues et populaires à l’équité des magistrats.  Ils avouent que si l’on peut prouver les crimes qui leur sont imputés par la calomnie, ils méritent les plus sévères punitions : ils provoquent le châtiment, ils défient la preuve : ils avancent en même temps, avec autant de raison que de vérité, que l’accusation n’est pas moins dépourvue de probabilité que dénuée de preuves : ils insistent sur la sainteté et sur la pureté de l’Évangile, qui souvent met un frein aux plaisirs les plus légitimes. Peut-on croire sérieusement, s’écrient-ils, que ces divins préceptes ordonnent la pratique des crimes les plus atroces, qu’une grande société consente à se déshonorer aux yeux de ses propres membres et qu’une foule de personnes de tout état, de tout âge, de tout sexe, devenues tout à coup insensibles à la crainte de la mort ou de l’infamie, osent violer les principes que la nature et l’éducation ont imprimés si profondément dans leurs âmes ? [21] Il eût été impossible de répondre à cette justification, et rien ne pouvait en affaiblir la force ou en détruire l’effet, que la conduite peu judicieuse des apologistes eux-mêmes ; qui trahissaient la cause commune de la religion pour satisfaire leur pieuse haine contre les ennemis domestiques de l’Église. Tantôt ils insinuaient faiblement, tantôt ils soutenaient à haute voix  que les marcionites, les carpocratiens et les autres sectes des gnostiques, célébraient réellement les mêmes sacrifices sanglants, les mêmes fêtes incestueuses, si faussement attribués aux vrais fidèles ; cependant tous ces hérésiarques, quoique égarés dans les sentiers de l’erreur pensaient toujours en hommes, et se gouvernaient selon les préceptes du christianisme[22]. Les schismatiques faisaient retomber de pareilles accusations sur l’Église dont ils avaient abandonné la communion[23], et l’on reconnaissait de tous côtés que la licence la plus scandaleuse régnait parmi un grand nombre de ceux qui affectaient le nom de chrétiens. Un magistrat idolâtre, qui n’avait ni le loisir ni le talent nécessaires pour discerner la nuance presque imperceptible entre la foi orthodoxe et la dépravation hérétique pouvait aisément imaginer qu’une animosité mutuelle leur avait arraché l’aveu d’un crime commun. Heureusement pour le repos, ou du moins pour l’honneur des premiers fidèles, les magistrats se conduisirent quelquefois avec une prudence et une modération rarement compatibles avec le zèle religieux ; et le résultat impartial de leurs recherches fut que les sectaires qui avaient abandonné le culte établi leur paraissaient sincères dans leur croyance et irréprochables dans leurs mœurs ; quoique d’un autre côté, par l’excès et par l’absurdité de leur superstition, ils pussent encourir toute la rigueur des lois[24].

L’histoire, qui entreprend de rapporter les événements passés pour l’instruction des siècles futurs, serait indigné de cet honorable emploi, si elle s’abaissait à plaider la cause des tyrans ou à justifier les maximes de la persécution. Cependant, il faut l’avouer, la conduite des empereurs qui parurent le moins favorables à la primitive Église, n’est certainement pas aussi criminelle que celle des souverains modernes, qui ont employé l’arme de la terreur et de la violence contre les opinions religieuses d’une partie de leurs sujets. Un Charles-Quint et un Louis XIV pouvaient dans leurs réflexions, ou même dans leur propre cœur, une juste idée des droits de la conscience, de l’obligation de la foi et de l’innocence de l’erreur. Mais les princes et les magistrats de l’ancienne Rome ne connaissaient point les principes qui inspiraient et qui autorisaient l’opiniâtreté inflexible des chrétiens dans la cause de la vérité, ils ne découvraient en eux-mêmes aucun motif qui les eût portés à refuser une soumission légale, et pour ainsi dire naturelle, aux institutions sacrées de la patrie. La même raison qui rend leur conduite moins odieuse, contribua, selon toutes les apparences, à ralentir la rigueur de leurs persécutions. Comme ils étaient animés, non par le zèle furieux du fanatisme, mais par la politique modérée qui convenait à des législateurs, le mépris dut souvent relâcher, et l’humanité suspendre l’exécution des lois qu’ils avaient établies contre les humbles et obscurs disciples de Jésus-Christ. Si l’on considère en général le caractère et les motifs des empereurs on conclura naturellement : 1° qu’il dut s’écouler un temps considérable avant que la nouvelle secte leur parut un objet digne de l’attention du gouvernement ; qu’ils agirent avec précaution et avec répugnance, quand il fut question de condamner ceux de leurs sujets qui avaient été accusés d’un crime si extraordinaire ; 3° qu’ils furent modérés en infligeant des punitions ; 4° que l’Église affligée goûta plusieurs intervalles de paix et de tranquillité. Quoique les auteurs païens, qui ont traité l’histoire de leur temps avec le plus d’étendue et avec les plus grands détails, aient montré une extrême indifférence pour les affaires des chrétiens[25], nous pouvons encore appuyer chacune de ces suppositions probables par des faits authentiques.

I. La sagesse de la Providence jeta sur le berceau de l’Église un voile mystérieux qui servit non seulement à défendre les chrétiens de la malignité d’un monde idolâtre, mais encore à les dérober aux yeux des profanes jusqu’à ce qu’ils eussent été multipliés, et que leur foi fût parvenue à sa maturité. Les cérémonies de Moïse ne furent abolies, que lentement et par degrés : tant qu’elles subsistèrent, les chrétiens trouvèrent un moyen sûr et innocent d’échapper aux regards de leurs ennemis. Les plus anciens prosélytes de l’Évangile, presque tous de la race d’Abraham, étaient distingués, par la marque particulière de la circoncision. Ils offrirent leurs vœux dans le temple de Jérusalem jusqu’à la ruine totale de cette ville, et ils recevaient la loi et les écrits des prophètes comme les inspirations véritables de la Divinité. Les païens convertis, qui, par une adoption spirituelle, avaient été associés à l’espérance d’Israël, furent aussi confondus avec les Juifs[26] ; et comme les polythéistes faisaient moins d’attention aux articles de foi qu’au culte extérieur, la nouvelle secte, qui cachait avec soin, ou qui annonçait que faiblement sa grandeur et son ambition futures, profita de la tolérance universelle que les Romains accordaient depuis longtemps, à un peuple ancien et célèbre de leur empire. Peut-être les Juifs plus jaloux de leur foi et animés d’un zèle plus violent, ne tardèrent-ils pas à s’apercevoir que leurs frères nazaréens se séparaient de plus en plus de la synagogue ; ils auraient volontiers éteint cette hérésie dans le sang de ceux qui l’avaient embrassée. Mais les décrets du ciel avaient déjà ôté toute arme à leur haine ; on leur avait enlevé l’administration de la justice criminelle ; et quoiqu’ils se portassent quelquefois à la sédition, il ne leur était pas facile d’inspirer à l’esprit calme d’un magistrat romain l’aigreur de leur zèle et de leurs préjugés. Les gouverneurs des provinces prêtaient l’oreille à toutes les accusations qui pouvaient concerner la sûreté publique ; mais dès qu’ils apprenaient qu’il s’agissait de mots, non de faits, et que l’on disputait seulement sur l’interprétation des lois, et des prophéties juives ; une discussion sérieuse des différends obscurs qui pouvaient s’élever au milieu d’un peuple barbare et superstitieux leur paraissait indigne de la majesté de Rome. L’ignorance et le mépris protégèrent l’innocence des premiers chrétiens ; et le tribunal des magistrats idolâtres devint souvent leur asile le plus assuré contre la fureur de la synagogue[27]. Si nous adoptions les traditions d’une antiquité trop crédule, nous pourrions rapporter les longs voyages, les faits merveilleux, et les différents genres de mort des douze apôtres ; mais des recherches plus exactes nous portent à douter qu’il ait jamais été possible à aucun de ceux qui avaient vu les miracles de Jésus-Christ, d’aller hors de la Palestine, sceller de leur sang[28] la vérité de leur témoignage[29]. Si l’on considère le terme ordinaire de la vie humaine, on présumera naturellement que la plupart n’existaient plus lors de la guerre furieuse allumée par le mécontentement des Juifs, et qui ne fut terminée que par la ruine de Jérusalem. Durant le long intervalle qui s’écoula entre la mort de Jésus-Christ et cette rébellion mémorable, nous ne découvrons aucune trace de l’intolérance des Romains, si ce n’est dans cette persécution subite, momentanée, mais cruelle que souffrirent sous Néron les chrétiens de Rome, trente cinq ans après le premier de ces grands événements, et deux ans seulement avant le second. Le caractère de l’historien philosophe qui nous a transmis la connaissance de ce fait singulier, suffirait seule pour le rendre digne de toute notre attention.

Dans la dixième année du règne de Néron, le feu ravagea la capitale de l’empire avec une fureur dont il n’y avait point encore eu d’exemple[30]. Les monuments des arts de la Grèce et des exploits du peuple romain, les trophées des guerres puniques et les dépouilles de la Gaule, les temples les plus sacrés et les plus superbes palais, furent enveloppés dans une destruction commune. Des quatorze quartiers que comprenait Rome, quatre seulement demeurèrent entiers, trois furent détruits de fond en comble, et les sept autres, après l’incendie, ne présentaient qu’un triste spectacle de ruines et de désolation. La vigilance du gouvernement semble n’avoir négligé aucun des moyens qui pouvaient apporter quelque consolation au milieu d’une calamité si terrible. Les jardins du prince furent ouverts à la multitude des infortunés ; des bâtiments construits à la hâte leur servirent d’asile, et l’on distribua en grande abondance d’u blé et des vivres à un prix très modéré[31]. Il paraît que la politique la plus généreuse dicta des édits qui réglaient la disposition des rues et la construction des maisons particulières ; et, comme il arrive ordinairement dans un siècle de prospérité, l’embrasement de Rome produisit en peu d’années une nouvelle ville, plus régulière et plus belles que la première. Mais toute la prudence de Néron, et toute l’humanité qu’il affecta, ne purent le mettre à l’abri du soupçon public : il n’était point de crime que l’on ne pût imputer à l’assassin de sa femme et de sa mère ; et le prince qui avait prostitué sa personne et sa dignité sur le théâtre paraissait capable de la folie la plus extravagante. On accusait hautement l’empereur d’avoir mis le feu à sa capitale ; et comme les histoires les plus incroyables sont celles qui conviennent le mieux à un peuple en fureur, on avançait sérieusement et on croyait avec certitude, que Néron, jouissant d’un désastre qu’il avait causé, s’amusait dans ce moment cruel à chanter sur sa lyre la destruction de l’ancienne Troie[32]. Pour détourner un soupçon que toute la puissance du despotisme n’aurait point été en état d’étouffer, l’empereur prit le parti de substituer à sa place de prétendus criminels.

Dans cette vue, dit Tacite, il fit périr, par les plus aux cruels supplices, des hommes détestés à cause de leurs infamies, nommés vulgairement chrétiens. Christ, de qui vient leur nom, avait été puni de mort sous Tibère par l’intendant Ponce Pilate[33]. Cette pernicieuse superstition, réprimée pour un temps, reprenait vigueur[34] non seulement dans la Judée, source du mal, mais à Rome, où vient aboutir et se multiplier tout ce que les passions inventent d’ailleurs d’infâme et de cruel. On arrêta d’abord des gens qui s’avouaient coupables ; et, sur leur déposition, une multitude de chrétiens, que l’on convainquit moins d’avoir brûlé Rome que de haïr le genre humain[35]. On joignit les insultes aux supplices : les uns, enveloppés de peaux de bêtes féroces, furent dévorés par des chiens ; d’autres attachés en croix ; plusieurs brûlés vifs ; on allumait leurs corps sur le déclin du jour pour servir de flambeaux. Néron prêta ses jardins à ce spectacle, auquel il ajouta les jeux du cirque, mêlé parmi la populace en habit de côcher ou conduisant lui-même un char. Ainsi, quoique les chrétiens fusent des scélérats dignes des plus rigoureux châtiments, on ne pouvait s’empêcher de les plaindre, parce qu’ils n’étaient pas immolés à l’utilité publique mais à la cruauté d’un seul[36]. Ceux qui contemplent d’un œil curieux les révolutions du genre humain, peuvent observer que les jardins et le cirque de Néron sur le Vatican, qui furent arrose du sang des premiers chrétiens, sont devenus bien plus fameux encore par le triomphe de la religion persécutée, et par l’abus qu’elle à fait de ses victoires. Sur le même terrain[37] les pontifes chrétiens ont élevé dans la suite un temple qui surpasse de beaucoup les antiques monuments de la gloire du Capitole. Ce sont eux qui, tirant d’un humble pêcheur de Galilée leurs prétentions à la monarchie universelle, ont succédé au trône des Césars ; et qui, après avoir donné des lois aux conquérants barbares de Rome, ont étendu leur juridiction spirituelle depuis la côte de la mer Glaciale jusqu’aux rivages de l’océan Pacifique.

Avant de perdre entièrement de vue la persécution de Néron, nous croyons devoir ajouter un petit nombre de remarques qui pourront servir à lever les difficultés que présente le récit de cet événement et à jeter quelque lumière sur l’histoire postérieure de l’Église.

1° Le scepticisme le plus hardi est forcé de respecter la vérité de ce fait extraordinaire et l’intégrité de ce passage célèbre de Tacite. La vérité en est attestée par le témoignage de Suétone. Cet auteur exact et soigneux parle des châtiments, que Néron infligea aux chrétiens, secte d’hommes qui avaient embrassé une superstition nouvelle et malfaisante[38]. La pureté du texte de Tacite se trouve garantie par la conformité des plus anciens manuscrits, par le caractère inimitable du style de ce grand écrivain, par la réputation qui préserva ses ouvrages des interpolations d’une pieuse fraude, et par la substance de sa narration, où il accuse les chrétiens des crimes les plus atroces, sans donner à entendre que le don des miracles, où même l’art de la magie, les élevât au-dessus des autres hommes[39].

2° Cependant Tacite n’était né probablement que quelques années avant l’incendie de Rome[40], et ne pouvait connaître que par la lecture et par la conversation un fait arrivé dans son enfance. Avant de se montrer en public il attendit tranquillement que son génie fût parvenu à toute sa maturité ; et il avait plus de quarante ans, lorsqu’un tendre respect pour la mémoire du vertueux Agricola lui arracha la première de ces productions historiques qui feront les délices, et l’instruction de la postérité la plus reculée. Des qu’il eut essayé ses forces, dans la vie de son beau-père et dans la description de la Germanie, il conçut et il exécuta enfin un ouvrage plus difficile, l’histoire de Rome en trente livres, depuis la chute de Néron jusqu’à l’avènement de Nerva : l’administration du dernier de ces princes ramerait un âge de justice et de prospérité, dont Tacite réservait le tableau pour l’occupation de sa vieillesse[41]. Mais lorsqu’il eut envisagé son sujet de plus prés, jugeant peut-être qu’il était à la fois plus honorable et moins dangereux, de décrire les vices des tyrans qui n’existait plus, que de célébrer les vertus d’un prince vivant, il aima mieux rapporter en forme d’annales les actions des quatre premiers successeurs d’Auguste. Rassembler les événements qui s’étaient passés durant une période de quatre-vingts ans, les disposer, les peindre dans un ouvrage immortel dont chaque phrase renferme les observations les plus profondes et les images les plus brillantes, c’était une entreprise qui devait suffire pour exercer le génie de Tacite lui-même, pendant la plus grande partie de sa vie. Dans les dernières années du règne de Trajan, tandis que le monarque victorieux étendait la puissance de Rome au-delà de ses anciennes limites, l’historien peignait, dans le second et dans e quatrième livre de ses Annales, la tyrannie de Tibère[42] ; et l’empereur Adrien monta probablement sur le trône avant que Tacite, selon la marche de son ouvrage, pût parler de l’incendie de Rome, et de la cruauté de Néron envers les malheureux chrétiens. A soixante ans de distance, l’annaliste se trouvait forcé d’adopter les relations des contemporains ; mais le philosophe, en exposant l’origine, les progrès et le caractère de la nouvelle secte, devait naturellement se conformer moins aux idées du siècle de Néron qu’aux notions ou aux préjugés du temps d’Adrien.

3° Tacite laisse très souvent à la curiosité ou à la pénétration du lecteur, le soin de suppléer ces pensées et ces circonstances intermédiaires que, dans son style concis, il juge à propos de supprimer. Il nous est donc permis d’imaginer quelque cause probable qui ait produit l’animosité de Néron contre les chrétiens que leur obscurité et leur innocence semblaient devoir mettre à l’abri de son indignation et même soustraire à ses regards[43]. Les Juifs qui, opprimés dans leur propre patrie, formaient un peuple nombreux au milieu de la capitale, paraissaient bien plus exposés aux soupçons de l’empereur, et de ses sujets. Une nation vaincue, déjà connus par son horreur pour le joug romain, pouvait, sans beaucoup d’invraisemblance, être soupçonnée d’avoir recours aux moyens les plus atroces, dans la vue de satisfaire sa vengeance implacable. Mais les Juifs avaient de puissants défenseurs dans le palais, et même dans le coeur du tyran. La belle Poppée, sa femme et sa maîtresse, et un comédien de la race d’Abraham, qui avait gagné sa faveur, avaient déjà intercédé pour des sujets persécutés[44]. Il fallait offrir à leur place d’autres victimes ; et l’on pouvait facilement insinuer que l’incendie de Rome ne devait pas être attribué aux véritables Israélites, mais qu’il s’était élevé parmi eux une secte nouvelle, et dangereuse de galiléens, capables des crimes les plus horribles. Sous le nom de galiléens, on confondait deux classes d’hommes bien différentes et entièrement opposées l’une à l’autre dans leurs mœurs et dans leurs principes : les disciples qui avaient embrassé la foi de Jésus de Nazareth[45], et les enthousiastes qui. avaient suivi l’étendard de Judas le Gaulonite[46]. Les premiers étaient les amis, les autres les ennemis du genre humain ; et s’il se trouvait entre eux quelque ressemblance, elle consistait dans la même constance opiniâtre, qui les rendait insensibles aux supplices et à la mort, quand il s’agissait de défendre leur cause. Les partisans de Judas, qui avaient soufflé le feu de la rébellion parmi leurs compatriotes, furent bientôt ensevelis sous les ruines de Jérusalem, tandis que les disciples de Jésus-Christ, après avoir reçu le nom plus célèbre de chrétiens, se répandirent dans toutes les parties de l’empire. Quoi de plus naturel que du temps d’Adrien, Tacite ait rapporté exclusivement à ces mêmes chrétiens un crime et une punition qu’il aurait pu attribuer avec bien plus de vérité et de justice à une secte dont la mémoire odieuse avait été presque anéantie[47] ?

4° Quelque opinion que l’on puisse se former de cette conjecture (car nous ne donnons que comme une conjecture ce que nous venons d’avancer), il est évident que la cause et les effets de la perfection de Néron[48] ne s’étendirent pas au delà de l’enceinte de Rome[49]. Les dogmes religieux des galiléens ou des chrétiens ne furent alors ni punis ni même recherchés. Et comme l’idée de leurs souffrances se trouva liée pendant longtemps à celle de la cruauté et de l’injustice, la modération porta les princes suivants à épargner une secte opprimée par un tyran, qui avait coutume de tourner sa fureur contre la vertu et contre l’innocence.

Il est assez remarquable que presque dans le même temps, le temple de Jérusalem et le Capitole de Rome aient été en proie aux flammes qu’avait allumées la guerre[50]. Par une circonstance non moins singulière, le tribut que la dévotion aurait voulu consacrer au premier de ces édifices, fut employé par un ennemi victorieux à la construction et à l’ornement du second[51]. Les empereurs établirent une capitation générale sur le peuple juif ; et quoique chaque individu payât une très petite somme, l’usage que l’on faisait du produit de cette taxe, et la sévérité avec laquelle elle était levée, parurent une oppression intolérable[52]. Les officiers du fisc soumettant à leurs exactions, plusieurs personnes qui n’étaient ni du sang ni de la religion des Juifs, les chrétiens qui avaient été cachés à l’ombre de la synagogue, ne purent alors échapper à la sévérité de ces vexations. Évitant avec soin tout ce qui portait le caractère de l’idolâtrie, leur conscience ne leur permettait pas de contribuer à la gloire du démon, que l’on adorait sous le nom de Jupiter Capitolin. Comme il existait encore, parmi les chrétiens, un parti nombreux, quoique diminuant sans cesse, qui suivait toujours la loi de Moïse, en vain s’efforçaient-ils de déguiser leur origine : la marqué de la circoncision[53] prouvait d’une manière décisive qu’ils étaient Juifs ; et les magistrats romains n’avaient pas assez de loisir pour examiner la différence de leurs dogmes religieux. Au milieu des chrétiens qui furent amenés devant le tribunal de l’empereur, ou, ce qui semble plus probable, devant celui du procurateur de la Judée, on vit paraître plusieurs personnes distinguées par une naissance plus véritablement noble que celle des plus grands monarques. Ces accusés étaient les petits-fils de l’apôtre saint Jude, qui était lui-même frère de Jésus-Christ[54]. Leur droit naturel au trône de David aurait pu leur attirer le respect du peuple et exciter la jalousie du gouverneur. Mais la bassesse de leur extérieur et la simplicité de leurs réponses lui persuadèrent bientôt qu’ils n’avaient ni le désir ni le pouvoir de troublez la paix de l’empire. Ils avouèrent de bonne loi qu’ils descendaient des anciens rois de la Palestine, et qu’ils étaient proches parents du Messie ; mais, renonçant à toute vue temporelle, ils déclarèrent que le royaume, dont ils attendaient pieusement la possession, était d’une nature purement spirituelle et angélique. Lorsqu’on les interrogea sur leur fortune et sur leurs occupations, ils montrèrent leurs mains endurcies par des travaux journaliers, et ils protestèrent qu’ils tiraient toute leur subsistance de la culture d’une ferme qui, située prés du village de Cocaba, avait environ trente-neuf πλεθρα (vingt-quatre acres anglaises) d’étendue[55], et dont le produit se montait à neuf mille drachmes, environ trois cents livres sterling. Les petits-fils de saint Jude furent renvoyés avec compassion et avec mépris[56].

L’obscurité de la maison de David pouvait la mettre à l’abri des soupçons d’un tyran ; mais le lâche Domitien, toujours prêt à répandre le sang de ceux des Romains qu’il craignait, qu’il haïssait, ou qu’il estimait, fut alarmé de sa propre famille. Des deux fils de Flavius Sabinus[57] son oncle, l’aîné fut bientôt convaincu d’avoir eut intention de conspirer ; le plus jeune, nommé  Flavius Clemens, dut quelque temps sa sûreté à son manque de courage et de talent[58]. L’empereur accorda d’abord sa faveur et sa protection à un parent si peu dangereux. Après lui avoir fait épouser sa propre nièce, Domitilla, il désigna pour ses successeurs au trône les enfants nés de ce mariage. Leur père fut revêtu du consulat, mais Clemens avait à peine fini le terme de sa magistrature annuelle, que, sur un léger prétexte, il fut condamné et exécuté. Domitilla fut reléguée dans une île déserte sur la côte de Campanie[59] ; et l’on décerna la peine de confiscation ou même de mort contre plusieurs personnes enveloppées dans la même accusation. Le crime qu’on leur reprochait était celui d’athéisme et de mœurs judaïques[60] ; association singulière d’idées, qui ne peut s’appliquer, avec quelque vraisemblance, qu’aux chrétiens, connus d’une manière obscure et fort imparfaite par les magistrats et par les écrivains de ce siècle. Sur la foi d’une interprétation si probable, l’Église, trop empressée d’admettre les soupçons d’un tyran, comme une preuve du crime honorable des accusés, a placé Clemens et Domitilia parmi ses premiers martyrs et la cruauté de Domitien a été flétrie du nom de seconde persécution ; mais cette persécution, si on peut l’appeler ainsi, ne fut pas de longue durée. Peu de mois après la mort de Clemens et le bannissement de sa femme, Étienne, un des affranchis de Domitilla, et qui avait gagné la faveur de sa maîtresse, mais qui n’en avait sûrement pas embrassé la foi assassina l’empereur dans son palais[61]. Le sénat condamna la mémoire de Domitien ; ses actes furent annulés, les exilés rappelés ; sous l’administration douce de Nerva, les innocents furent rendus à leur rang et à leur fortune[62] ; et même les plus coupables obtinrent leur pardon ou échappèrent à la rigueur de la justice.

II. Dix ans après environ, sous le règne de Trajan, Pline le Jeune fut nommé par ce prince, son maître et son ami, gouverneur de la Bithynie et du Pont. Pline se trouva bientôt dans un grand embarras, lors qu’il fût question de déterminer quelle loi, quelle règle d’équité il devait suivre en exerçant des fonctions qui répugnaient à son humanité. Il n’avait jamais vu de procédure légale contre les chrétiens, dont il parait que le nom seul lui était connu ; il n’avait pas la moindre idée de la nature de leur crime, de la manière de les convaincre, ni du genre de punition qu’ils méritaient : dans cette incertitude, il eut recours à son oracle ordinaire, la sagesse de Trajan. En envoyant à ce prince une peinture fidèle, et à certains égards favorable, de la nouvelle superstition, il le conjure de daigner résoudre ses doutes et éclairer son ignorance[63]. Pline avait passé sa vie dans l’étude des lettres et au milieu des affaires du monde. Dès l’âge de dix-neuf ans, il avait plaidé avec distinction devant les tribunaux de Rome[64]. Devenu ensuite, membre du sénat, et revêtu de la dignité de consul, il avait formé de nombreuses liaisons avec des hommes de tout état, soit dans l’Italie, soit dans les provinces. Cette ignorance dont il parle peut donc nous donner des éclaircissements utiles. Nous ne craindrons pas d’avancer que, lorsqu’il accepta le gouvernement de la Bithynie, il ne se trouvait aucune loi générale, aucun décret porté par le sénat qui fût alors en vigueur contre les chrétiens ; que ni Trajan, ni aucun de ses prédécesseurs vertueux, dont les édits avaient été reçus dans la jurisprudence civile et criminelle, n’avaient déclaré publiquement leurs intentions au sujet de la nouvelle secte ; et que, quelles que pussent être les mesures employées précédemment contre les chrétiens, il n’y avait point encore eu de décision assez respectable ni assez authentique pour servir de modèle à un magistrat romain.

La réponse de Trajan, à laquelle dans les siècles suivants, les chrétiens en ont souvent appelé, renferme tous les égards pour la justice et pour l’humanité, qui pouvaient se concilier avec les notions erronées que suivait ce prince en matière de police religieuse[65]. Au lieu de déployer le zèle implacable d’un inquisiteur avide de découvrir les plus légères traces de l’hérésie, et se glorifiant dans le nombre de ses victimes, l’empereur prend bien plus de soin à protéger l’innocence qu’à empêcher le coupable de s’échapper. Il reconnaît combien il est difficile de former un plan général ; mais il établit deux règlements utiles, qui furent souvent l’appui et la consolation des chrétiens opprimés. Quoiqu’il ordonne aux magistrats de punir tout homme convaincu selon les lois, par une sorte de contradiction digne de son humanité, il leur défend de faire aucune perquisition contre ceux que l’on pourrait soupçonner de ce crime. Il ne leur est pas permis de recevoir toute espèce de dénonciation. L’empereur rejette les délations anonymes, comme trop opposées à l’équité de son gouvernement ; et, pour convaincre les personnes auxquelles on impute le crime de christianisme, il exige expressément le témoignage positif d’un accusateur, qui parle ouvertement et qui se montre en public. Ceux qui jouaient un rôle si odieux, étaient vraisemblablement obligés de motiver leurs soupçons, de spécifier relativement au temps, au lieu, les assemblées secrètes qu’avaient fréquentées les chrétiens qu’ils accusaient, et de rapporter un grand nombre de circonstances que la plus inquiète vigilance dérobait à l’œil du profane. S’ils réussissaient dans leur poursuite, ils s’attiraient la haine d’un parti considérable et actif ; ils s’exposaient aux reproches des gens honnêtes et éclairés, et ils se couvraient de l’opprobre attaché, dans tous les siècles et dans tous les pays, au caractère de délateur. Si au contraire ils n’apportaient pas de preuves suffisantes, ils encouraient la peine sévère, et peut-être capitale décernée en vertu d’une loi de l’empereur Adrien, contre ceux qui attribuaient faussement à leurs concitoyens le crime de christianisme. La violence de l’animosité personnelle ou superstitieuse pouvait quelquefois l’emporter sur la crainte plus naturelle du danger et de l’infamie ; mais on ne croira sûrement pas que les sujets idolâtres, de l’empire romain aient formé légèrement ou fréquemment des accusations dont ils avaient si peu à espérer[66].

L’expédient que l’on employait pour éluder la prudente des lois peut servir a prouver combien elle se prêtait peu aux projets pernicieux de la haine personnelle, ou du zèle de la superstition ; mais dans une assemblée tumultueuse, la crainte et la honte, qui agissent si puissamment sur l’esprit des individus, perdent la plus grande partie de leur influence. Le dévot chrétien, selon qu’il désirait ou qu’il appréhendait la couronne du martyre, attendait avec impatience ou avec terreur le retour des fêtes ou des jeux publics, célébrés en certains temps fixes. Dans ces occasions, les habitants des grandes villes de l’empire, se rendaient en foule au cirque ou au théâtre : là, tous les objets qui frappaient leurs regards, toutes les cérémonies auxquelles ils assistaient, contribuaient à enflammer leur dévotion et à étouffer leur humanité. Tandis que de nombreux spectateurs, couronnés de guirlandes, parfumés d’encens, purifiés par le sang des victimes, et environnés des autels et des statues de leurs divinités tutélaires, se livraient aux plaisirs qu’ils regardaient comme une partie essentielle de leur culte religieux, ils se rappelaient que les chrétiens seuls avaient en horreur les dieux du genre humain, et que, par leur absence ou par leur sombre aspect au milieu de ces fêtes solennelles, ils semblaient insulter à la félicité publique ou ne l’envisager qu’avec peine. Si l’empire avait été affligé de quelque calamité récente, d’une peste, d’une famine ou d’une guerre malheureuse ; si le Tibre avait débordé, ou que le Nil ne se fût point élevé au-dessus de ses rives ; si la terre avait tremblé, si l’ordre des saisons avait été interrompu, les païens superstitieux se persuadaient que les crimes et l’impiété des chrétiens, qu’épargnait la douceur excessive du gouvernement, avaient enfin provoqué la justice divine. Ce n’était point au milieu d’une populace turbulente et irritée, qu’il eût pété possible d’observer les formes d’une procédure légale ; ce n’était point dans un amphithéâtre teint du sang des bêtes sauvages et des gladiateurs, que la voix de la pitié aurait pu se faire entendre. Les clameurs impatientes de la multitude, dénonçaient les chrétiens comme les ennemis des dieux et des hommes ; elles les condamnaient aux supplices les plus cruels ; et poussant la licence jusqu’à désigner par leur nom les principaux chefs de la nouvelle secte, elles exigeaient impérieusement qu’ils fussent aussitôt saisis et jetés aux lions[67]. Les gouverneurs et les magistrats des provinces, qui présidaient  aux spectacles publics, étaient assez portés à satisfaire les désirs du peuple et à en apaiser la rage par le sacrifice d’un petit nombre de victimes odieuses. Mais la sagesse des empereurs mit l’Église à l’abri de ces cris tumultueux et de ces accusations irrégulières qu’ils jugeaient indignes de la fermeté et de la justice de leur administration ; les édits d’Adrien et d’Antonin le Pieux déclarèrent expressément que la voix de la multitude ne serait jamais admise, comme preuve légale pour convaincre ou pour punir ces infortunés livrés aux rêveries du christianisme[68].

III. Le châtiment n’était pas une suite inévitable de la conviction ; et lorsque le crime avait été clairement prouvé par les témoins ou même par la confession volontaire du coupable, on lui laissait toujours l’alternative de la vie ou de la mort. Ce qui excitait l’indignation du magistrat, c’était moins l’offense passée que la résistance actuelle. Il croyait offrir un pardon facile à mériter, puisqu’en consentant à jeter quelques grains d’encens sur l’autel l’accusé se retirait tranquille et approuvé. On croyait qu’un juge humain devait chercher à détromper plutôt qu’à punir ces aveugles enthousiastes. Prenant un ton différent, selon l’âge, le sexe ou la situation des prisonniers, il daignait souvent exposer à leurs yeux tout ce que la vie avait de plus agréable, tout ce que la mort avait de plus terrible ; souvent il les sollicitait, les conjurait même d’avoir quelque compassion pour leurs personnes, pour leurs familles et pour leurs amis[69]. Si les menaces et les exhortations n’avaient aucun effet, il avait recours à la violence ; les fouets, les tortures, venaient suppléer au défaut d’arguments ; et l’on employait les supplices les plus cruels pour subjuguer une opiniâtreté si inflexible, et, selon les païens, si criminelle. Les anciens apologistes du christianisme ont censuré avec autant de sévérité que de justice, la conduite irrégulière de leurs persécuteurs, qui, contre tout principe de procédure criminelle, faisaient usage de la question pour arracher, non l’aveu, mais la dénégation du crime qui était l’objet de leurs recherches[70]. Les moines des siècles suivants, qui, dans leurs solitudes paisibles, prenaient plaisir à diversifier la mort et les souffrances des premiers martyrs, ont souvent inventé des tourments d’une espèce plus raffinée et plus ingénieuse. Il leur a plu, entre autres, de supposer que les magistrats romains, foulant aux pieds toute considération de vertu morale et de décence publique, s’efforçaient de séduire ceux qu’ils ne pouvaient vaincre ; et, que l’on exerçait par leurs ordres, la violence la plus brutale contre ceux qui avaient résisté à la séduction. Des femmes, que la religion avait préparées à mépriser la mort, subissaient quelquefois une épreuve plus dangereuse, et se trouvaient réduites à la nécessité de décider si elles mettaient leur foi à un plus haut prix que leur chasteté. Le juge les livrait aux embrassements impurs de quelques jeunes gens, et il exhortait solennellement ces ministres de sa violence à maintenir de toutes leurs forces l’honneur de Vénus contre une vierge impie qui refusait de brûler de l’encens sur ses autels. Au reste, ils ne parvenaient presque jamais à leur but, et l’interposition de quelque miracle venait à propos délivrer les chastes épouses de Jésus-Christ de la honte d’une défaite même involontaire. Il ne faut pas, à la vérité, négliger d’observer que les mémoires les plus anciens et les plus authentiques de l’Église[71] sont rarement défigurés par des fictions si folles et si indécentes[72].

C’est par une méprisé bien naturelle que l’on a si peu respecté la vérité et la vraisemblance dans le tableau des premiers martyrs. Les écrivains ecclésiastiques du quatrième et du cinquième siècle, animés d’un zèle implacable et inflexible contre les hérétiques et les idolâtres de leur temps, ont supposé que les magistrats de Rome avaient été dirigés par les mêmes sentiments. Parmi ceux qui étaient revêtus de quelques dignités dans l’empire, on en voyait peut-être quelques-uns qui avaient adopté les préjugés de la populace. La cruauté des autres pouvait être aigrie par des motifs d’avarice ou de ressentiment personnel[73]. Mais on ne saurait en douter, et les déclarations que la reconnaissance a dictées aux premiers chrétiens en sont un sûr garant, les magistrats qui exerçaient dans les provinces l’autorité de l’empereur ou du sénat, et auxquels seul on avait confié le droit de vie et de mort, se conduisirent, en général, comme des hommes qui joignaient à une excellente éducation des mœurs honnêtes, qui respectaient les règles de la justice, et qui avaient étudié les préceptes de la philosophie ; la plupart refusaient le rôle odieux de persécuteur ; souvent ils rejetaient les accusations avec mépris, ou ils suggéraient aux chrétiens les moyens d’éluder la sévérité des lois[74]. Toutes les fois qu’on leur remettait un pouvoir illimité[75], ils s’en servaient moins pour opprimer l’Église que pour la protéger et pour la secourir dans son affliction. Ils étaient bien éloignés de condamner tous les chrétiens accusés devant leur tribunal, et de punir du dernier supplice tous ceux qui étaient convaincus d’un attachement opiniâtre à la nouvelle superstition. Se contentant d’infliger des châtiments plus doux, tels que les emprisonnements, l’exil ou l’esclavage dans les mines[76] ; ils laissaient aux victimes infortunées de leur justice quelque possibilité d’espérer qu’un événement heureux, l’élévation, le mariage ou le triomphe d’un empereur, les rendrait peut-être bientôt, en vertu d’un pardon général, à leur premier état. Ceux que le magistrat dévouait immédiatement à la mort, semblent avoir été tirés des rangs les plus opposés ; ces martyrs étaient ou des évêques et des prêtres, les personnages les plus distingués par leur rang et par leur influence, et dont l’exemple pouvait imprimer la terreur à toute la secte[77], ou bien on sacrifiait les derniers et les plus vils d’entre les chrétiens, et particulièrement des esclaves, dont on estimait peu la vie, et dont les anciens contemplaient les maux avec trop d’indifférence[78]. Le savant Origène, qui avait étudié et qui connaissait par expérience l’histoire de l’Église, déclare, dans les termes les plus formels, que le nombré des martyrs était peu considérable[79]. Son autorité suffirait seule pour détruire cette armée innombrable de confesseurs dont les reliques, tirées pour la plupart des catacombes de Rome, ont rempli tant d’églises[80], et dont les aventures merveilleuses ont été le sujet de tant de romans sacrés[81]. Mais l’assertion générale d’Origène est expliquée et confirmée par le témoignage particulier de saint Denys, son ami, qui dans la ville immense d’Alexandrie, et du temps de la persécution rigoureuse de l’empereur Dèce, compte seulement dix hommes et sept femmes exécutés pour avoir professé la religion chrétienne[82].

Pendant cette même persécution, le zélé, l’éloquent, l’ambitieux Cyprien gouvernait l’Église, non seulement de Carthage, mais encore de l’Afrique ; il possédait toutes les qualités qui pouvaient lui attirer le respect des fidèles, ou exciter les soupçons et le ressentiment des magistrats païens. Le caractère de ce saint prélat, et le poste qu’il occupa semblaient le désigner à l’envie comme la victime la plus digne de tomber sous ses coups[83]. Cependant l’histoire de la vie de saint Cyprien prouve assez que notre imagination a exagéré la situation périlleuse dans laquelle se trouvait un évêque chrétien[84], et que s’il était exposé à des dangers, l’ambition en court de plus grands dans la poursuite des honneurs temporels. Quatre empereurs romains avec leurs familles, leurs amis et leurs partisans, furent massacrés dans l’espace de dix années, pendant lesquelles saint Cyprien guida, par son autorité et par son éloquence, les conseils de l’Église de Carthage. Ce fut la troisième année seulement de son administration qu’il eut lieu de redouter, pendant quelques mois, les édits sévères de Dèce, la vigilance des magistrats et les clameurs de la multitude qui demandait à grands cris que saint Cyprien, ce chef des chrétiens, fût jetés aux lions. La prudence lui conseillait de se mettre à couvert pendant quelque temps : la voix la prudence fut écoutée. Il se retira dans une solitude obscure, d’où, il pouvait entretenir une correspondance suivie avec le clergé et avec le peuple de Carthage ; et, se dérobant à la fureur de la tempête jusqu’à ce qu’elle fût dissipée, il conserva sa vie, sans cependant renoncer à sa réputation ni à son pouvoir. Malgré toutes les précautions, il ne put éviter les reproches de ses ennemis personnels, qui insultaient à sa conduite, ni la censure des chrétiens plus rigides qui la déploraient. On l’accusa d’avoir manqué lâchement, et par une désertion criminelle, aux devoirs les plus sacrés[85]. Saint Cyprien allégua  pour sa justification, la nécessité de se réserver pour les besoins futurs de l’Église, l’exemple de plusieurs saints évêques[86], et les avertissements divins, qui lui avaient souvent été communiqués, comme il le déclare lui-même, dans des visions et dans des extases[87]. Mais sa meilleure apologie est la fermeté avec laquelle, huit ans après, souffrit la mort en défendant la cause de la religion. L’histoire authentique de son martyre a été écrite avec une sincérité et une impartialité peu ordinaires ; nous en rapporterons les circonstances les plus intéressantes, persuadé qu’elles donneront les plus grands éclaircissements sur l’esprit et sur la force des persécutions des Romains[88].

Sous le troisième consulat de Valérien et le quatrième de Gallien, saint Cyprien eut ordre de se rendre dans la chambre du conseil privé de Paternus, proconsul d’Afrique. Ce magistrat lui fit part de l’ordre impérial qu’il venait de recevoir[89], et par lequel il était enjoint à tous ceux qui avaient abandonné la religion romaine, de reprendre immédiatement la pratique des cérémonies de leurs ancêtres. Saint Cyprien répliqua qu’il était chrétien et évêque, et qu’il resterait attaché au culte du Dieu véritable et unique qu’il priait tous les jours pour la sûreté et pour la prospérité des deux empereurs ses légitimes souverains. Réclamant avec une confiance modeste le privilège d’un citoyen, il refusa de répondre à quelques questions captieuses et même illégales, que lui avait adressées le proconsul. Saint Cyprien fut condamné au bannissement comme coupable de désobéissance. On le mena sans délai à Curubis, ville libre et maritime de la Zeugitane, agréablement située dans un terrain fertile, et à quarante milles environ de Carthage[90]. L’évêque exilé y jouissait de toutes les commodités de la vie et de la conscience de sa vertu. Sa réputation était répandue en Afrique et en Italie. On publia une relation de sa conduite pour, l’édification du monde chrétien[91], et sa solitude fut souvent interrompue par les lettres, les visites et les félicitations des fidèles. A l’arrivée d’un nouveau proconsul dans la province, la fortune parut, pendant quelque temps, encore plus favorable à saint Cyprien : il fût rappelé de l’exil ; et quoiqu’on ne lui permît pas d’abord de retourner à Carthage, les jardins qu’il possédait aux environs de cette capitale lui furent assignés pour le lieu de sa résidence[92].

Enfin, précisément une année[93] après que saint Cyprien avait comparu pour la première fois devant le magistrat, Galère Maxime, proconsul d’Afrique reçut l’ordonnance impériale pour procéder à l’exécution de ceux qui prêchaient la religion chrétienne. L’évêque de Carthage savait qu’il serait immolé des premiers, et la faiblesse de la nature humaine le porta à se dérober, par une fuite secrète, au danger et à l’honneur du martyre[94] ; mais, rappelant bientôt la fermeté qui convenait à son caractère, il retourna dans ses jardins, où il attendit patiemment les ministres de la mort. Deux officiers de marque qui avaient été chargés de cette commission placèrent, saint Cyprien, au milieu d’eux sur un char et comme le proconsul avait alors d’autres occupations, ils le conduisirent, non en prison, mais dans une maison particulière de Carthage qui appartenait à l’un d’entre eux. On servit un repas élégant à l’évêque ; et ses amis eurent la permission de jouir encore une fois de sa société, tandis que les rues étaient remplies d’une multitude de chrétiens inquiets et alarmés du sort prochain de leur père spirituel[95]. Le matin, il parut devant le tribunal du proconsul, qui, après s’être informé du nom et de la situation de saint Cyprien, lui ordonna de sacrifier aux dieux et l’avertit de réfléchir sur les suites de sa désobéissance. Le refus de saint Cyprien fut ferme et décisif ; et le magistrat, lorsqu’il eût pris l’avis de son conseil, prononça, quoique avec quelque répugnance la sentence de mort : elle portait que Thascius Cyprianus serait immédiatement décapité, comme l’ennemi des dieux de Rome et comme chef d’une association criminelle ; qu’il avait entraîné dans une résistance sacrilège aux lois des très sacrés empereurs Valérien et Gallien[96]. Le genre de son supplice était le plus doux et le moins douloureux que l’on pût infliger à un homme convaincu d’un crime capital ; et l’on n’employa point la torture pour forcer l’évêque de Carthage à renoncer à ses principes ou à découvrir ses complices.

Dès que la sentence eut été proclamée, les chrétiens, qui s’étaient assemblés en foule devant les portes du palais, s’écrièrent tous : Nous mourrons avec lui. Les effusions généreuses de leur zèle et de leur affection furent sans utilité pour saint Cyprien, et sans inconvénient pour eux-mêmes. Il fut mené sans résistance, sans insulte, sous une escorte de tribuns et de centurions, dans une plaine vaste et unie, située près de la ville et qui était déjà remplie d’un grand nombre de spectateurs. On avait permis aux diacres et aux prêtres d’accompagner leur saint évêque[97] ; ils lui aidèrent à défaire le haut de sa robe, et ils étendirent des linges sur la terre pour recevoir les gouttes précieuses de son sang. Le martyr, après leur avoir commandé de donner au bourreau vingt-cinq pièces d’or, se couvrit le visage avec ses mains, et d’un seul coup la tête fût séparée.

Son corps resta durant quelques heures exposé à la curiosité des gentils ; mais on l’enleva pendant la nuit, et une procession pompeusement éclairée le porta, comme en triomphe, au cimetière des chrétiens. Les funérailles de saint Cyprien furent célébrées publiquement, sans aucune opposition de la part des magistrats. Ceux d’entre les fidèles qui avaient rendu ces derniers honneurs à sa personne et à sa mémoire, ne furent ni recherchés ni punis. Il est singulier que de tous les évêques qui étaient en si grand nombre dans la province d’Afrique, saint Cyprien ait été le premier jugé digne d’obtenir la couronne du martyre[98].

Il avait le choix de mourir martyr ou de vivre apostat ; mais c’était avoir à choisir de l’honneur ou de l’infamie. Quand nous pourrions même supposer que l’évêque de Carthage eût fait surgir son zèle pour la foi chrétienne d’instrument à son avarice ou à son ambition, il lui importait toujours de soutenir le rôle qu’il avait pris[99] ; et s’il possédait le moindre degré de courage, il devait s’exposer à plus cruels tourments, plutôt que de changer, par une seule action, la réputation d’une vie entière contre l’horreur de ses frères chrétiens, et contre le mépris du monde idolâtre. Mais si le zèle de saint Cyprien avait pour base la conviction sincère de la vérité des dogmes qu’il prêchait, loin de contempler avec effroi  la couronne du martyr, il devait la regarder comme l’objet de ses désirs. Les déclamations vagues, quoique éloquentes, des pères de l’Eglise ne nous présentent aucune idée distincte, et il serait difficile d’assigner le degré de gloire et de bonheur immortel qu’ils promettaient avec assurance aux chrétiens assez heureux pour répandre leur sang dans la cause de la religion[100]. Ils avaient soin d’inculquer que le feu du martyre tenait lieu de tout et qu’il expiait tous les péchés ; que bien différents des chrétiens ordinaires dont les âmes sont obligées de subir une purification lente et pénible, les martyrs triomphants entraient immédiatement dans le séjour du bonheur éternel, où, jouissant de la société des patriarches, des apôtres et des prophètes, ils régnaient avec Jésus-Christ, et assistaient au jugement universel du genre humain. L’assurance d’une réputation durable sur la terre, motif si propre à flatter la vanité de l’homme, animait souvent le courage des martyrs. Les honneurs de Rome et Athènes accordaient aux citoyens morts pour la partie, n’étaient que de timides démonstrations, que de vaines marques de respect, comparés à la gratitude, à la dévotion ardente avec laquelle la primitive Église célébrait les glorieux champions de l’Évangile. L’anniversaire de leurs vertus et de leurs souffrances était regardé comme une fête sacrée qui fut convertie, dans la suite, en un culte religieux. Il arrivait fréquemment que les magistrats païens ne punissaient pas du dernier supplice ceux qui avaient confessé publiquement la foi ; après être sortis de leurs prisons, ces chrétiens obtenaient les honneurs que méritaient leur martyre imparfait et leur généreuse résolution. Les femmes pieuses sollicitaient la permission d’appliquer leurs bouches sur les fers qu’ils avaient portés, sur les blessures qu’ils avaient reçues. Leurs personnes  étaient réputées sacrées, leurs décisions admises, avec déférence. Ils n’abusèrent que trop souvent, par leur orgueil spirituel et par leurs mœurs licencieuses, de la prééminente qu’ils devaient à leur zèle et à leur intrépidité[101]. En faisant connaître le haut prix qu’on attachait au mérite des martyrs, de pareilles distinctions décèlent le petit nombre de ceux qui souffrirent, et qui moururent pour la profession du christianisme.

Aujourd’hui que l’enthousiasme a fait place à une circonspection réservée, on serait plutôt disposé à critiquer qu’à louer, mais plus encore à louer qu’à imiter la ferveur des premiers chrétiens qui, selon la vive expression de Sulpice Sévère, désiraient le martyre avec plus d’ardeur que ses contemporains ne sollicitaient un évêché[102]. Les épîtres composées par saint Ignace, tandis que, chargé de chaînes, il traversait les villes de l’Asie, respirent les sentiments les plus opposés aux sensations ordinaires de l’homme. Il dédaigne la pitié des Romains ; il les conjure instamment de ne point le priver, par leur intercession de la couronne du martyre, quand il sera exposé dans l’amphithéâtre ; et il déclare que son intention est d’irriter et de provoquer les bêtes sauvages qui doivent être l’instrument de sa mort[103]. On rapporte plusieurs traits de courage de quelques martyrs qui exécutèrent réellement ce que saint Ignace avait résolu, qui irritèrent la fureur des lions ; qui, exhortant les bourreaux à se hâter, s’élancèrent avec joie dans les flammes allumées pour les consumer, et qui donnèrent des marques de plaisir et de satisfaction au milieu des tourments les plus cruels. On vit souvent le zèle  impatient des chrétiens forcer les barrières que le gouvernement avait posées pour la sûreté de l’Église ; ils suppléaient, par leurs déclarations volontaires, au manque d’accusations ; ils troublaient sans management le service public du paganisme