Histoire de la décadence et de la chute de l’Empire romain

 

Chapitre XV

Progrès de la religion chrétienne. Sentiments, mœurs, nombre et condition des premiers chrétiens.

 

 

UN EXAMEN impartial, mais raisonné, des progrès et de l’établissement du christianisme, peut être regardé comme une partie très essentielle de l’histoire de l’empire romain. Tandis que la force ouverte et des principes cachés de décadence attaquent et minent à la fois ce grand corps, une religion humble et pure jette sans effort des racines dans l’esprit des hommes, croît au milieu du silence et de l’obscurité, tire de l’opposition une nouvelle vigueur, et arbore enfin sur les ruines du Capitole la bannière triomphante de la croix. Son influence ne se borne pas à la durée ni aux limites de l’empire ; après une révolution de treize ou quatorze siècles, cette religion est encore celle des nations de l’Europe qui ont surpassé tous les autres peuples de l’univers dans les arts, dans les sciences, aussi bien que dans les armes : le zèle et l’industrie des Européens ont porté le christianisme sur les rivages les plus reculés de l’Asie et de l’Afrique ; et par le moyen de leurs colonies, il a été solidement. établi depuis le Chili jusqu’au Canada, dans un monde inconnu aux anciens.

Un pareil examen serait sans doute utile et intéressant ; mais il se présente ici deux difficultés particulières. Les monuments suspects et imparfaits de l’histoire ecclésiastique nous mettent rarement en état d’écarter les nuages épais qui couvrent le berceau du christianisme. D’un autre côté, la grande loi de l’impartialité nous oblige trop souvent de révéler les imperfections de ceux des chrétiens qui, sans être inspirés, prêchèrent ou embrassèrent l’Évangile. Aux yeux d’un observateur peu attentif, leurs fautes sembleront peut-être jeter une ombre sur la foi qu’ils professaient ; mais le scandale du vrai fidèle et le triomphe imaginaire de l’impie cesseront, dès qu’ils se rappelleront, non seulement par qui, mais encore à qui la révélation divine a été donnée. Le théologien peut se livrer au plaisir de représenter la religion descendant du ciel dans tout l’éclat de sa gloire, et environnée de sa pureté primitive. Une tâche plus triste est imposée à l’historien : il doit découvrir le mélange inévitable d’erreur et de corruption qu’a dû contracter la foi dans un long séjour parmi des êtres faibles et dégénérés.

La curiosité nous porté à vouloir démêler les moyens qui ont assuré les, succès étonnants du christianisme sur les religions établies alors dans l’univers : il est facile de la satisfaire par une réponse naturelle et décisive. Sans doute cette victoire est due à l’évidence convaincante de la doctrine elle-même et à la providence invariable de son grand auteur. Mais ne sait-on pas que la raison et la vérité trouvent rarement un accueil aussi favorable parmi les hommes ? Et puisque la sagesse de la Providence daigne souvent employer nos passions et les circonstances générales où se trouve le genre humain, comme des instruments propres à l’exécution de ses vues, il peut aussi nous être permis de demander, avec toute la soumission convenable, non pas quelle fut la cause première des progrès rapides de l’Église chrétienne, mais quelles en ont été les causes secondes. Les cinq suivantes paraissent être celles qui ont favorisé son établissement de la manière la plus efficace. 1° Le zèle inflexible, et, s’il nous est permis de le dire, intolérant des chrétiens ; zèle puisé, il est vrai, dans la religion juive, mais dégagé de cet esprit étroit et insociable, qui, loin d’inviter les gentils à embrasser la loi de Moïse, les en avait détournés. 2° La doctrine d’une vie future, perfectionnée et accompagnée de tout ce qui pouvait donner du poids et de la force à cette vérité importante. 3° Le don des miracles attribué à l’Église primitive. 4° La morale pure et austère des fidèles. 5° L’union et la discipline de la république chrétienne, qui forma par degrés, dans le sein de l’empire romain, un État libre, dont la force devenait de jour en jour plus considérable.

I. Nous avons déjà fait connaître l’harmonie religieuse du monde ancien, et la facilité avec laquelle tant de nations si différentes, et même ennemies, avaient adopté, ou du moins respecté les superstitions les unes des autres[1]. Un seul peuple refusa de souscrire à cet accord universel du genre humain. Les Juifs, qui sous la domination des Assyriens et des Perses, avaient langui pendant plusieurs siècles au rang des plus vils de leurs esclaves[2], sortirent tout à coup de l’obscurité lorsqu’ils furent soumis aux successeurs d’Alexandre ; et comme leur nombre s’augmenta avec une rapidité étonnante en Orient, et dans la suite en Occident, ils excitèrent bientôt la surprise et la curiosité des autres nations[3]. Leur opiniâtreté invincible à conserver leurs cérémonies particulières, et leurs mœurs insociables, semblaient indiquer une espèce d’hommes qui professaient hardiment ou qui, déguisaient à peine une haine implacable[4] contre le reste du genre humain. Ni la violence d’Antiochus, ni les artifices d’Hérode, ni l’exemple des nations circonvoisines, ne purent jamais engager les Juifs à joindre aux institutions de Moïse la mythologie élégante des Grecs[5]. Les Romains, attachés aux maximes d’une tolérance universelle, protégèrent une superstition qu’ils méprisaient[6]. Auguste, si rempli de condescendance envers tous les sujets de son empire, daigna ordonner que l’on offrit des prières pour la prospérité de son règne dans le temple de Jérusalem[7] ; tandis que le dernier des enfants d’Abraham serait devenu un objet d’horreur à ses propres yeux et à ceux de ses frères, s’il eût rendu le même hommage au Jupiter du Capitole. La modération des vainqueurs ne fut pas capable d’apaiser les préjugés inquiets d’un peuple alarmé et scandalisé à la voie des enseignes du paganisme qui devaient nécessairement s’introduire dans une province romaine[8]. En vain Caligula voulut-il placer sa statue dans le tempe de Jérusalem ; ce projet insensé fut déjoué par la résolution unanime des habitants, qui redoutaient bien moins la mort qu’une profanation si impie[9]. Leur attachement à la loi de Moïse égalait leur aversion pour tout culte étranger. Leur zèle pieux, resserré et contrarié dans son cours, acquit la force et quelquefois l’impétuosité d’un torrent.

Cette persévérance inflexible, qui paraissait si odieuse ou si ridicule au monde ancien, prend un caractère plus auguste depuis que la Providence a daigné nous révéler l’histoire mystérieuse du peuple choisi ; mais le respect et même le scrupule avec lesquels les Juifs du second temple conservèrent les institutions de Moïse, paraîtront encore plus étonnants, si l’on compare cet attachement avec l’incrédulité opiniâtre de leurs ancêtres. Au temps où la loi avait été donnée sur le mont Sinaï, au milieu des éclats de la foudre, où les flots de l’Océan étaient devenus immobiles, où les corps célestes avaient suspendu leur cours pour favoriser les expéditions des Israélites ; au temps enfin où des récompenses et des punitions temporelles étaient les suites immédiates de leur piété ou de leur désobéissance, ils se révoltaient, sans cesse contre la majesté visible de leur divin roi ; ils plaçaient les idoles des nations dans le sanctuaire de Jéhovah ; enfin ils imitaient toutes les cérémonies fantastiques pratiquées sous les tentes des Arabes, ou dans les villes de la Phénicie[10]. A mesure que le ciel, justement irrité, retira sa protection à des ingrats, leur foi acquit un nouveau degré de vigueur et de pureté. Les contemporains de Moïse et de Josué avaient contemplé avec indifférence les miracles les plus étonnants : dans un temps moins reculé, sous le poids des calamités les plus cruelles, la foi des Juifs en ces mêmes prodiges, les préserva de la contagion universelle de l’idolâtrie ; et, ce qui est entièrement contraire à la marche générale de l’esprit humain, ce peuple singulier semble avoir cru plus fermement et avec plus de promptitude les traditions de ses premiers pères que les témoignages de ses propres sens[11].

La religion juive renfermait tout ce qui pouvait servir à sa défense ; mais elle n’était point destinée à faire des conquêtes, et probablement le nombre des prosélytes ne surpassa jamais beaucoup celui des apostats. Les promesses divines avaient été originairement faites à une seule famille ; c’était à elle qu’avait été prescrite la pratique distinctive de la circoncision. Lorsque la postérité d’Abraham eut multiplié comme les sables de la mer, la Divinité qui lui avait dicté de sa bouche un système de lois et de cérémonies, se déclara le dieu propre, et en quelque sorte national d’Israël ; et elle parut toujours extrêmement jalouse de séparer son peuple favori d’avec le reste des hommes. La conquête de la terre de Canaan fut accompagnée de tant de circonstances merveilleuses, et d’une si grande effusion de sang, que les Juifs restèrent dans un état d’inimitié irréconciliable avec tous leurs voisins. Les vainqueurs avaient reçu ordre d’exterminer quelques-unes des tribus les plus idolâtres : les faiblesses de l’humanité retardèrent rarement l’exécution des volontés de l’Être suprême. Les mariages et les alliances avec les autres nations ne leur étaient pas permis. Ils ne pouvaient recevoir les étrangers dans la congrégation ; et cette défense quelquefois perpétuelle, s’étendait presque toujours à la troisième, à la septième, ou même à la dixième génération. L’obligation de prêcher aux gentils la foi de Moïse n’avait jamais été prescrite comme un précepte de la loi, et les Juifs ne pensèrent point à s’imposer volontairement un pareil devoir. Lorsqu’il s’agissait d’admettre de nouveaux citoyens, ce peuple insociable suivait plutôt l’orgueilleuse vanité des Grecs que la politique généreuse des Romains. Les descendants d’Abraham, fiers de l’opinion qu’ils avaient seuls hérité de l’alliance, craignaient de diminuer la valeur de leur patrimoine en le  partageant trop facilement avec les étrangers de la terre. Une plus grande communication avec le genre humain étendit leurs connaissances sans guérir leurs préjugés ; et toutes les fois que le dieu d’Israël acquérait de nouveaux adorateurs, il en était bien plus redevable à l’humeur inconstante du polythéisme qu’au zèle actif de ses propres missionnaires[12]. La religion de Moïse semble avoir été instituée pour une contrée particulière, aussi bien que pour une seule nation. Si les Juifs eussent exécuté rigoureusement le précepte qui ordonnait à tous les mâles de se présenter trois fois dans l’année, devant Jéhovah, il leur eût été impossible de se répandre au-delà de la terre promise[13]. A la vérité, la destruction du temple de Jérusalem leva cet obstacle ; mais la plus grande partie de la religion mosaïque fut enveloppée dans ses ruines. Les païens avaient été étonnés pendant longtemps du bruit étrange qui s’était répandu que cet édifice ne renfermait qu’un sanctuaire vide[14]. Lorsque la nation juive eut été dispersée, ils furent en peine de découvrir quel pouvait être l’objet, quels pouvaient être les instruments d’un culte qui manquait de temples et d’autels, de prêtres et de sacrifices. Cependant les Juifs, dans l’état même d’abaissement où ils avaient été réduits, ne renoncèrent pas à des privilèges exclusifs et qui flattaient leur orgueil : loin de rechercher la société des étrangers, ils l’évitèrent soigneusement, et ils observaient alors avec une rigueur inflexible les articles de la loi qu’il était en leur pouvoir de pratiquer. Des distinctions particulières de jours, d’aliments, et une foule d’observances habituelles, quoique pénibles, combattaient trop, ouvertement les coutumes et les préjugés des autres peuples, pour ne pas exciter leur dégoût et leur aversion. La circoncision, pratique douloureuse, quelquefois même accompagnée de danger, était seule capable d’éteindre la ferveur du prosélyte[15] au moment où il se présentait à la porte de la synagogue.

Ce fut dans ces conjonctures que le christianisme parut sur la terre, armé de toute la rigueur de la loi mosaïque, et débarrassé du poids de ses fers. Le nouveau système prescrivait, aussi formellement que l’ancien, un zèle exclusif pour la vérité de la révélation et l’unité de Dieu. Tout ce que la religion apprenait alors aux hommes concernant la nature et les desseins de l’Être suprême, servait à augmenter leur vénération pour cette doctrine mystérieuse. L’autorité divine de Moïse et des prophètes était admise, et même établie comme la base la plus solide du christianisme. Depuis le commencement du monde, une suite non interrompue de prédictions avait annoncé et préparé la venue si désirée du Sauveur, quoique, pour se conformer aux idées grossières des Juifs, le Messie eût plus souvent été représenté sous la forme d’un roi et d’un conquérant que sous celle d’un prophète, d’un martyr et du fils de Dieu. Par son sacrifice expiatoire, les sacrifices imparfaits du temple furent à la fois consommés et abolis. A la loi ancienne qui consistait seulement en types et en figures, succéda un culte pur, spirituel, également adapté tous les climats et à tous les états du genre humain. On substitua à l’initiation par le sang l’initiation par l’eau. La faveur divine, au lieu de n’être accordée qu’à la postérité d’Abraham, fut universellement promise à l’homme libre et à l’esclave, au Grec et au Barbare, au Juif et au gentil. Les membres de l’Église chrétienne jouissaient pour toujours, sans partage, de tous les privilèges qui, en élevant le prosélyte jusqu’au ciel, pouvaient exalter sa dévotion, assurer son bonheur, ou même satisfaire cet orgueil secret, qui, sous l’apparence de la dévotion, s’insinue dans le cœur humain. Mais en même temps on permit à tous les hommes, on les sollicita même d’accepter une distinction glorieuse, que non seulement on leur offrait comme une faveur, mais qu’ils étaient forcés d’accepter comme une obligation. Le devoir le plus sacré d’un nouveau converti fut de communiquer à ses amis et à ses parents le trésor inestimable qu’il avait reçu, et de les prévenir des suites funestes d’un refus qui serait sévèrement puni, comme une désobéissance criminelle à la volonté d’un dieu bienfaisant, mais dont la toute puissance était redoutable.

Ce ne fut pas cependant sans peine que l’Église secoua le joug de la synagogue, et cet affranchissement exigea un temps assez long. Les Juifs convertis reconnaissaient dans la personne de Jésus le Messie annoncé par les anciens oracles ; ils le respectaient comme un divin prophète, qui avait enseigné la religion et la vertu ; mais ils restèrent opiniâtrement attachés aux cérémonies de leurs ancêtres, et ils voulurent les faire adopter aux gentils, qui augmentaient continuellement le nombre des fidèles. Ces chrétiens judaïsants semblent avoir trouvé des arguments assez plausibles dans l’origine céleste de la loi mosaïque, et dans les perfections immuables de son grand auteur. Ils prétendaient que si l’Être qui est le même dans toute l’éternité, avait eu dessein d’abolir ces rites sacrés qui avaient servi à distinguer son peuple choisi, ce second acte de sa volonté aurait été annoncé d’une manière aussi claire et aussi solennelle que le premier ; que, dans ce cas, la religion de Moïse, au lieu de ces déclarations fréquentes qui en supposent ou qui en assurent la perpétuité, aurait été représentée comme un plan provisoire destiné à subsister seulement jusqu’à ce que le Messie fût venu enseigner aux hommes une foi et un culte plus parfaits[16]. Le Messie lui-même et ses disciples qui conversèrent arec lui sur la terre, loin d’autoriser par leur exemple, les petites observances de la loi mosaïque[17], auraient annoncé à l’univers que ces cérémonies, désormais inutiles, étaient détruites, et ils n’auraient pas souffert que le christianisme restât pendant plusieurs années obscurément confondu parmi les sectes de l’Église juive. Tels furent, ce qu’il paraît, les arguments employés pour défendre la cause expirante de la loi de Moïse ; mais l’industrieuse érudition de nos théologiens a suffisamment expliqué les termes ambigus de l’Ancien Testament, et la conduite équivoque des prédicateurs apostoliques. Il fallait développer par degrés le système de l’Évangile ; il fallait user de la plus grande réserve et des ménagements les plus délicats, en prononçant une sentence de condamnation si contraire aux inclinations et aux préjugés des Juifs convertis.

L’Histoire de l’Église de Jérusalem fournit, une preuve frappante de la nécessité de ces précautions, et de l’impression profonde que la religion juive avait faite sur l’esprit de ses sectateurs. Les quinze premiers évêques de Jérusalem furent tous des Juifs circoncis et la congrégation à laquelle ils présidaient, unissait la loi de Moïse avec la doctrine de Jésus-Christ[18]. La tradition primitive d’une Église fondée quarante jours seulement après la mort du Sauveur, et gouvernée pendant presque autant d’années sous l’inspection immédiate des apôtres, devait naturellement être reçue comme le modèle de la foi orthodoxe[19]. Les Églises éloignées avaient souvent recours à l’autorité respectable de leur mère, dont elles s’empressaient de soulager les besoins par de généreuses contributions d’aumônes. Mais lorsque des sociétés nombreuses et opulentes eurent été établies dans les grandes villes de l’empire, Antioche, Alexandrie, Éphèse, Corinthe et Rome, on vit insensiblement diminuer la vénération que Jérusalem avait inspirée à toutes les colonies chrétiennes. Les Juifs convertis, ou, comme on les appela dans la suite, les nazaréens, qui avaient jeté les fondements de l’Église, se trouvèrent bien accablés par la multitude des prosélytes, qui, de toutes les différentes religions du polythéisme, accouraient en foule se ranger sous la bannière de Jésus-Christ ; et les gentils, autorisés par leur apôtre particulier à rejeter le fardeau insupportable des cérémonies mosaïques, voulurent aussi refuser à leurs frères plus scrupuleux la même tolérance qu’ils avaient d’abord humblement sollicitée pour eux-mêmes. Les nazaréens ressentirent vivement la ruine de la ville, du temple et de la religion nationale du peuple juif : en effet, quoiqu’ils eussent renoncé à la foi de leurs ancêtres, ils tenaient toujours intimement, par leurs mœurs, à des compatriotes impies, donc les malheurs, attribués par les païens au mépris de l’Être suprême, étaient, à bien plus juste titre, aux yeux des chrétiens, l’effet de la colère d’un Dieu vengeur. Après la destruction de Jérusalem, les nazaréens se retirèrent au-delà du Jourdain dans la petite ville de Pella, où cette ancienne Église languit durant plus de soixante ans dans la solitude et dans l’obscurité[20]. Ils avaient toujours la consolation de faire de pieuses visites à la cité sainte ; et ils se nourrissaient de l’espoir qu’ils seraient un jour rendus à ces demeures chéries que la religion et la nature leur avaient appris à aimer et à respecter. Mais enfin, sous le règne d’Adrien, le fanatisme désespéré des Juifs combla la mesure de leurs calamités ; et les Romains, indignés des rebellions réitérées de ce peuple, usèrent avec rigueur des droits de la victoire. L’empereur bâtit une nouvelle ville sur le mont Sion[21], il lui donna le nom d’Œlia Capitolina, lui accorda les privilèges d’une colonie ; et, décernant les châtiments les plus sévères contre tout Juif qui oserait approcher de son enceinte, il y mit en garnison une cohorte romaine pour assurer l’exécution de ses ordres. Les nazaréens ne pouvaient échapper que par une seule voie à la proscription générale. La force de la vérité fut alors secourue de l’influence des avantages temporels. Ils élurent pour leur évêque Marcus, prélat de la race des gentils, et qui tirait probablement son origine de l’Italie ou de quelque province latine[22]. A sa persuasion, la plus grande partie de la secte abandonna la loi de Moïse, qu’elle avait suivie constamment pendant plus d’un siècle. En sacrifiant ainsi leurs coutumes et leurs préjugés, les nazaréens obtinrent l’entrée libre de la colonie d’Adrien, et cimentèrent plus fermement leur union avec l’Église catholique[23].

Lorsque le nom et les honneurs de l’Église de Jérusalem eurent été rétablis sur le mont Sion, on accusa de schisme et d’hérésie les restes obscurs des nazaréens qui avaient refusé d’accompagner leur évêque latin.  Ils conservèrent toujours leur première habitation de Pella, d’où ils se répandirent dans les villages situés aux environs de Damas ; ils formèrent une petite Église à Bœrée, aujourd’hui Alep en Syrie[24]. Le nom de nazaréen parut trop honorable pour ces juifs chrétiens ; ils furent bientôt appelés ébionites[25], terme de mépris, qui marquait la pauvreté prétendue de leur esprit, aussi bien que de leur condition[26]. Peu d’années après le retour de l’Église de Jérusalem, il s’éleva une question qui devint un sujet de doute et de controverse : il s’agissait de décider si un homme qui reconnaissait sincèrement Jésus pour le Messie, mais qui persistait toujours à observer la loi de Moïse, pouvait espérer d’être sauvé. L’humanité de saint Justin martyr le faisait pencher pour l’affirmative ; et, tout en s’exprimant avec la défiance la plus réservée, il osa prononcer en faveur de ces chrétiens imparfaits, pourvu qu’ils se contentassent de pratiquer les cérémonies de Moïse, sans prétendre que l’usage dût en être général ou nécessaire[27]. Mais lorsqu’on pressa saint Justin de déclarer le sentiment de l’Église, il avoua que plusieurs chrétiens orthodoxes, non seulement privaient leurs frères judaïsants de l’espoir du salut, mais encore que, dans les devoirs ordinaires de l’amitié, de l’hospitalité et de la vie civile, ils refusaient d’avoir avec eux aucune communication[28]. L’opinion la plus rigoureuse l’emporta sur la plus douée, comme on devait naturellement s’y attendre, et les disciples de Moïse furent à jamais séparés de ceux de Jésus-Christ. Les malheureux ébionites, rejetés d’une religion comme apostats, et de l’autre comme hérétiques, se trouvèrent forcés de prendre un caractère plus décidé ; et, quoiqu’on puisse apercevoir jusque dans le quatrième siècle quelques traces de cette ancienne secte, elle se perdit insensiblement, dans la synagogue ou dans l’Église[29].

Tandis que l’Église orthodoxe tenait un juste milieu entre une vénération excessive et un mépris déplacé pour la loi de Moïse, les divers hérétiques prenaient les extrêmes opposés, et s’égaraient également dans les routes de l’erreur et de l’extravagance. La vérité reconnue de la religion juive avait persuadé aux ébionites qu’elle ne pouvait jamais être abolie ; ses imperfections prétendues donnèrent naissance à l’opinion non moins téméraire des gnostiques, qu’elle n’avait jamais été instituée par la sagesse de Dieu. Il est contre l’autorité de Moïse et des prophètes quelques objections qui se présentent trop facilement à l’esprit sceptique ; quoiqu’elles n’aient pour principes que notre ignorance sur une antiquité reculée, et la faiblesse de notre esprit incapable de se former une idée juste de l’économie divine. C’était sur ces objections que s’appuyait la vaine science des gnostiques[30] ; et qu’ils insistaient vivement. Ennemis, pour la plupart, des plaisirs des sens, ces hérétiques censuraient avec aigreur la polygamie des patriarches, les galanteries de David et le sérail de Salomon. Comment concilier, disaient-ils, la conquête de la terre de Canaan, et la destruction d’un peuple sans défiance, avec les notions communes de la justice et de l’humanité ? Lorsqu’ils jetaient ensuite les yeux sur la liste sanguinaire de meurtres, d’exécutions et de massacres qui souillent presque à chaque page les annales des Juifs, ils reconnaissaient que les Barbares de la Palestine n’avaient pas eu plus de compassion pour leurs amis et pour leurs compatriotes, que pour leurs ennemis idolâtres[31]. Passant ensuite des sectateurs de la loi à la loi elle-même, ils prétendaient qu’une religion qui consistait seulement en sacrifices sanglants, en cérémonies puériles, et dont toutes les punitions et toutes les récompenses étaient temporelles ne pouvait ni inspirer l’amour de la vertu, ni réprimer l’impétuosité des passions. Les gnostiques s’efforçaient de jeter un ridicule sur la narration de l’écrivain sacré, lorsqu’il décrit la création du monde et la chute de l’homme ; ils traitaient avec une dérision profane le repos de la Divinité après six jours de travail, la côte d’Adam, le jardin d’Éden, les arbres de la vie et de la science, le serpent parlant, le fruit défendu, et la condamnation éternelle prononcée contre le genre humain pour l’offense légère de ses premiers parents[32]. Les gnostiques osaient même représenter le Dieu d’Israël comme un être sujet à l’erreur et à la passion, capricieux dans sa faveur, implacable dans sa vengeance, bassement jaloux de son culte religieux, n’accordant ses bienfaits qu’à un seul peuple, et n’étendant point sa providence au-delà de cette vie passagère. Ils ne pouvaient apercevoir dans une pareille image aucun des traits qui caractérisent le père commun, le maître sage et tout-puissant de l’univers[33]. Ils convenaient que la religion du peuple juif était en quelque sorte, moins criminelle que l’idolâtrie des autres nations ; mais leur doctrine avait pour base la mission de Jésus-Christ. Ils enseignaient qu’il devait être adoré comme la première et la plus brillante émanation de la Divinité et qu’il avait paru sur la terre pour dissiper les différentes erreurs des hommes, et pour révéler un nouveau système de vérité et de perfection. Par une condescendance très singulière, les plus savants pères de l’Église ont eu l’imprudence d’admettre les sophismes de cette secte. Avouant que le sens littéral des divines Écritures répugne à tous les principes de la raison et de la foi, ils se croient en sûreté et invulnérables derrière le large voile de l’allégorie, qu’ils ont soin d’étendre sur toutes les parties délicates du système de Moïse[34].

On a observé d’une manière plus ingénieuse que la pureté primitive de l’Église n’avait jamais été violée par le schisme ni par l’hérésie, avant le règne de Trajan ou d’Adrien[35], cent ans environ après la mort de Jésus-Christ[36]. Disons  plutôt que, durant cette période, les disciples du Messie donnèrent à la foi et à la pratique une latitude que ne se permirent jamais les fidèles des siècles suivants. A mesure que les limités de la communion se resserrèrent insensiblement, et que le parti dominant exerça son autorité spirituelle avec plus de rigueur, quelques-uns de ses membres les plus respectables, sommés de renoncer leurs opinions particulières, n’en devinrent que plus hardis à les soutenir, à poursuivre les conséquences de leurs faux principes, et à lever ouvertement l’étendard de la révolte contre l’unité de l’Église. Les gnostiques se distinguèrent surtout par leur politesse, par leur savoir et par leur opulence. L’orgueil leur fit prendre la dénomination générale de gnostiques, qui exprimait une supériorité de connaissances : peut-être aussi ce nom leur fut-il donné ironiquement par des adversaires envieux. Cette secte, composée presque toute de familles païennes, parait avoir eu principalement pour fondateurs des habitants de la Syrie ou de l’Égypte, contrées où la chaleur du climat dispose et l’esprit et le corps à une dévotion indolente et contemplative. Les gnostiques mêlaient à la foi de Jésus-Christ plusieurs dogmes sublimes, mais obscurs, tirés de la philosophie orientale et même de la religion de Zoroastre, concernant l’éternité de la matière, l’existence de deux principes, et la hiérarchie mystérieuse du monde invisible[37]. Dès qu’ils se furent élancés dans ce vaste abîme, ils prirent pour guide une imagination désordonnée ; et comme les sentiers de l’erreur sont variés et infinis, les gnostiques, se trouvèrent imperceptiblement divisés en plus de cinquante sectes particulières[38], dont les principales paraissent avoir été les basilidiens, les valentiniens, les marcionites, et dans un temps moins reculé, les manichéens. Chacune de ces sectes pouvait se vanter d’avoir ses évêques et ses congrégations, ses docteurs et ses martyrs[39]. Au lieu des quatre Évangiles adoptés par l’Église, les hérétiques produisaient une foule d’histoires dans lesquelles ils avaient adapté à leurs doctrines respectives[40] les actions et les discours de Jésus-Christ et de ses apôtres. Le succès des gnostiques fut rapide et fort étendu[41]. Ils couvrirent l’Asie et l’Égypte, s’établirent à Rome et pénétrèrent quelquefois dans les provinces de l’Occident. Ils s’élevèrent, pour la plupart, dans le second siècle ; le troisième fut l’époque de leur splendeur. Ils furent entièrement terrassés, dans le quatrième ou dans le cinquième, par l’influence supérieure de quelques nouvelles controverses, et par l’ascendant de la puissance dominante. Quoiqu’ils troublassent sans cesse la paix de l’Église, et qu’ils en avilissent souvent la dignité, ils contribuèrent plus à favoriser qu’à retarder les progrès du christianisme. Les païens, convertis, dont les objections les plus fortes étaient contre la loi de Moïse, pouvaient être admis dans le sein de plusieurs sociétés chrétiennes, qui n’exigeaient pas de leur esprit, encore rempli de préjugés, la croyance d’une révélation intérieure ; insensiblement leur foi s’étendit et se fortifia, de sorte qu’a la fin l’Église profita des conquêtes de ses ennemis les plus invétérés[42].

A reste, quelle que put être, entre les orthodoxes, les ébionites et les gnostiques, la différence d’opinion concernant la divinité ou la nécessité de la loi de Moïse, un zèle exclusif les animait tous également ; et ils avaient pour l’idolâtrie la même horreur qui avait distingué les Juifs parmi les autres nations du monde ancien. Le philosophe, qui ne voyait dans le système du polythéisme qu’un mélange ridicule de fraude et d’erreur, pouvait librement sourire de pitié sous le masque de la dévotion, sans craindre que son mépris ou sa complaisance l’exposât au ressentiment de quelque puissance invisible, ou plutôt, selon lui, imaginaire. Mais les premiers chrétiens envisageaient avec bien plus d’effroi, et sous un jour beaucoup plus odieux, la religion du paganisme. Les fidèles et les hérétiques s’accordaient à regarder les démons comme les auteurs, les patrons et les objets de l’idolâtrie[43]. Ces esprits rebelles qui avaient été dégradés de l’état d’ange, et précipités dans le gouffre infernal, avaient toujours la permission d’errer sur la terre, de tourmenter le corps des pécheurs et de séduire leurs âmes. Les démons s’aperçurent bientôt et abusèrent du penchant naturel de l’homme à la dévotion ; détournant adroitement les mortels de l’adoration qu’ils devaient à leur Créateur ; ils usurpèrent la place et les honneurs de l’Être suprême. Le succès de leurs détestables artifices satisfit à la foi de leur vanité et leur vengeance ; ils goûtèrent la seule consolation dont ils puissent être susceptibles, l’espoir d’envelopper, l’espèce humaine dans leur crime, et dans leur misère. Il était reconnu, ou du moins on s’imaginait qu’ils s’étaient partagé entre eux les rôles les plus importants du polythéisme l’un de ces démons prenait le nom et les attributs de Jupiter ; l’autre d’Esculape, un troisième de Vénus, et un quatrième peut-être d’Apollon[44]. On ajoutait que leur longue expérience et leur nature aérienne les mettaient en état de remplir ces différents caractères avec une adresse et avec une dignité convenables. Cachés dans les temples, ils avaient institué les fêtes et les sacrifices ; ils avaient inventé les fables : les oracles étaient rendus par ces esprits infernaux, et il leur avait souvent été permis de faire des miracles. Les chrétiens, qui, par l’intervention des démons, pouvaient expliquer si facilement toutes les apparences surnaturelles, admettaient sans peine et même avec empressement les fictions les plus extravagantes de la mythologie païenne. Mais en ajoutant foi à ces fictions, le chrétien ne les envisageait qu’avec horreur. La plus petite marque de respect pour le culte national eût été à ses yeux un hommage direct rendu aux esprits infernaux, et un acte de rébellion contre la majesté de Dieu. Par une suite de cette opinion, le devoir le plus essentiel, mais en même temps le plus difficile d’un chrétien, était de se conserver pur et exempt de toute pratique d’idolâtrie. La religion des anciens peuples ne consistait pas simplement en une doctrine spéculative, professée dans des écoles ou prêchée dans les temples. Les divinités et les rites innombrables du polythéisme étaient étroitement liés à tous les détails de la vie publique ou privée : les  plaisirs, les affaires, rappelaient à chaque instant ces cérémonies, et il était presque impossible de ne pas les observer, à moins de fuir en même temps tout commerce avec les hommes, et de renoncer aux devoirs et aux amusements de la société[45]. Les actes les plus solennels de la guerre et de la paix étaient toujours préparés ou conclu par les sacrifices auxquels le magistrat, le sénateur et le soldat, ne pouvaient se dispenser de présider ou de participer[46]. Les spectacles publics formaient une partie essentielle de la dévotion riante des païens. Ils se persuadaient que leurs divinités acceptaient, comme l’offrande la plus agréable, ces jeux que le prince et le peuple célébraient dans les fêtes instituées en leur honneur[47]. Le fidèle, qui fuyait avec une pieuse horreur les abominations  du cirque ou du théâtre, se trouvait dans chaque repas exposé à des embûches infernales, toutes les fois que ses amis, invoquant les dieux propices, versaient des libations[48], et formaient des vœux pour leur bonheur réciproque. Lorsque l’épouse, enlevée d’entre les bras de ses parents, franchissait, avec une répugnance affectée, le seuil de sa nouvelle demeure[49], accompagnée de tout le cortège de l’hymen ; lorsque la pompe funèbre s’avançait lentement vers le bûcher[50], dans ces importantes occasions, le chrétien, tremblant de se rendre coupable du crime attaché a des cérémonies impies, se trouvait forcé d’abandonner les personnes qu’il chérissait le plus. Toutes les professions, tous les métiers qui contribuaient à former, ou à décorer les idoles, étaient déclarés infectés du poison de l’idolâtrie[51] : sentence sévère, puisqu’elle dévouait aux tourments éternels cette portion si considérable de la société qui exerce les arts libéraux et mécaniques. Si nous jetons les yeux sur les restes innombrables de l’antiquité, outre les images des dieux et les instruments sacrés de leur culte, nous voyons que les maisons, les habits et les meubles des païens, devaient leurs plus riches ornements aux formes élégantes et aux fictions agréables consacrées par l’imagination des Grecs[52]. C’était aussi dans cette origine impure qu’avaient pris naissance la musique, la peinture, l’éloquence et la poésie. Dans le langage des pères de l’Église, Apollon et les Muses sont les organes de l’esprit infernal ; Homère et Virgile en sont les principaux ministres ; et cette mythologie brillante qui remplit, qui anime les productions de leur génie, est destinée à célébrer la gloire des démons. La langue même de la Grèce et celle de Rome abondaient en expressions familières, mais impies, que le chrétien imprudent courait le risque de prononcer trop légèrement, ou d’entendre avec trop de patience[53].

Les tentations dangereuses, qui se tenaient de tous côtés en embuscade pour surprendre le fidèle, l’attaquaient les jours de fêtes publiques avec une violence redoublée. Ces institutions augustes avaient été disposées et arrangées, dans l’année, avec tant d’art, que la superstition prenait toujours le masque du plaisir et souvent celui de la vertu[54]. Chez les Romains, quelques-unes des fêtes les plus sacrées avaient pour objet de célébrer les calendes de janvier, en prononçant solennellement des vœux pour la félicité publique et pour le bonheur des citoyens ; de rappeler le souvenir des morts, et d’attirer les regards des dieux sur la génération présente ; de poser les bornes invariables des propriétés ; de saluer au retour du printemps, les puissances vivifiantes qui répandent la fécondité ; de perpétuer ces deux ères mémorables  de Rome, la fondation de la ville et celle de la république, et de rétablir durant la licence bienfaisante des saturnales, l’égalité primitive du genre humain. On peut juger quelle devait être l’horreur des chrétiens pour ces cérémonies impies, par la scrupuleuse délicatesse qu’ils avaient montrée dans une occasion moins alarmante. Aux jours d’allégresse publique, les anciens avaient coutume d’orner leurs portes de lampes et de branches de laurier, et de ceindre leurs têtes de guirlandes de fleurs. Cet usage innocent, qui formait un spectacle agréable, aurait pu être toléré comme une institution purement civile ; mais il se trouvait malheureusement que les portes étaient sous la protection des dieux pénates, que le laurier était consacré à l’amant de Daphné, et que ces guirlandes de fleurs, quoique souvent le symbole de la joie ou de la tristesse avaient été employées, dans leur première origine, au service de la superstition. Ceux des chrétiens qui se déterminaient à suivre, sur ce point, les coutumes de la patrie et les ordres du magistrat, éprouvaient de terribles agitations : en proie aux plus sombres alarmes, ils redoutaient les reproches de leur conscience, les censures de l’Église et l’annonce de la vengeance divine[55].

Tels étaient les soins pénibles qu’il fallait prendre, pour garantir la pureté à l’Évangile du souffle empoisonné de l’idolâtrie. Les partisans de l’ancienne religion observaient avec indifférence les rites publics ou particuliers qu’ils tenaient de l’éducation et de l’habitude ; mais toutes les fois que ces cérémonies superstitieuses se présentaient, elles fournissaient aux chrétiens une occasion de s’opposer avec force aux .anciennes erreurs, et de déclarer leurs sentiments. Ces protestations fréquentes affermissaient leur attachement à la foi ; et à mesure que leur zèle s’augmentait, ils soutenaient, avec plus d’ardeur et avec des succès plus marqués cette guerre sainte, qu’ils avaient entreprise contre l’empire des démons.

II. Les écrits de Cicéron[56] peignent des couleurs les plus vives l’ignorance, les erreurs et l’incertitude des anciens philosophes, au sujet de l’immortalité de l’âme. Ils voulaient armer leurs disciples contre la crainte de la mort ; ils leur inculquaient cette idée simple, mais triste,  que le coup fatal de notre dissolution nous délivre des calamités de la vie, et que ceux qui ont peu de temps à exister ont si peu de temps à souffrir. Rome et la Grèce renfermaient cependant un petit nombre de sages qui avaient conçu une idée plus relevée, et à certains égards, plus juste de la nature humaine, quoique dans leurs sublimes recherches, leur raison ait souvent pris pour guide leur imagination, et que leur imagination ait été dirigée par la vanité. Lorsqu’ils contemplaient avec complaisance l’étendue de leurs puissances intellectuelles ; lorsque dans les spéculations les plus profondes, ou dans les études les plus importantes, ils exerçaient les diverses facultés de la mémoire de l’imagination et du jugement ; lorsque enfin ils méditaient sur cet amour de la gloire, qui les transportait dans les siècles futurs, bien au-delà des limites de la mort et du tombeau , ils ne pouvaient consentir à se confondre avec les animaux des champs, ni se résoudre à supposer qu’un être, dont la dignité leur inspirait l’admiration la plus vive, fût réduit à une petite portion de terre et à une durée de quelques années. Pour appuyer des sentiments si favorables à l’excellence de notre espèce, ils appelèrent à leur secours la science, ou plutôt le langage de la métaphysique. Ils découvrirent bientôt que, comme aucune des propriétés de la matière ne peut s’appliquer aux opérations de l’esprit, l’âme devait être une substance différente du corps, pure, simple et spirituelle, incapable de dissolution, et susceptible d’un degré plus parfait de bonheur et de vertu, après être sortie de sa prison corporelle. Les philosophes qui marchèrent sur les traces de Platon, tirèrent de ces principes nobles et spécieux une conclusion qu’il eût été très difficile de justifier, puisque, non contents d’établir l’immortalité de l’âme, ils prétendaient prouver son éternité antérieure, et qu’ils penchaient à la regarder comme une portion de cet esprit infini, existant par lui-même, qui remplit et soutient l’univers[57]. Un système si élevé au-dessus des sens et de l’expérience de tous les hommes pouvait amuser le loisir d’un philosophe ; peut-être aussi, dans le silence de la solitude, cette doctrine consolante offrait-elle quelquefois un rayon d’espoir à la vertu découragée. Mais la faible impression qui avait été communiquée dans les écoles, se perdait bientôt au milieu du tumulte et des agitations de la vie active. Nous connaissons assez les actions, les caractères et les motifs des personnages éminents qui fleurirent du temps de Cicéron et des premiers Césars, pour être assurés que leur conduite dans cette vie ne fut jamais dirigée par aucune conviction sérieuse des punitions et des récompenses d’un état futur. Au barreau et dans le sénat de Rome, les orateurs les plus habiles, ne craignaient pas d’offenser leurs auditeurs[58] en représentant cette doctrine comme une opinion vaine et extravagante, que rejetait avec mépris tout homme dont l’esprit avait été cultivé par l’éducation.

Puisque la philosophie, malgré les efforts les plus sublimes, ne peut parvenir qu’à indiquer faiblement le désir, l’espérance, ou tout au plus la probabilité d’une vie à venir ; il n’appartient donc qu’à la révélation divine d’affirmer l’existence et de représenter l’état de ce pays invisible, destiné à recevoir les âmes des hommes après leur séparation d’avec les corps. Mais il est facile d’apercevoir dans les religions de la Grèce et de Rome plusieurs défauts inhérents, qui les rendaient incapables d’entreprendre une tâche si difficile. 1° Le système général de la mythologie ancienne ne portait sur aucune preuve solide ; et les plus sages d’entre les païens avaient déjà secoué l’autorité qu’elle avait usurpée. 2° La description des régions infernales avait été abandonnée aux peintres et aux poètes ; et leur imagination les peuplait d’un si grand nombre de fantômes et de monstres, elle distribuait les punitions et les récompenses avec si peu d’égalité, qu’une vérité auguste, la plus faite pour le coeur de l’homme, avait été insensiblement étouffée et dégradée par le mélange absurde des fictions les plus grossières[59]. 3° A peine les polythéistes les plus religieux de la Grèce et de Rome envisageaient-ils la doctrine d’un état futur comme un article fondamental de foi. La providence des dieux avait plutôt rapport aux sociétés publiques qu’aux individus et elle se développait principalement sur le théâtre visible de notre univers. Les vœux particuliers offerts devant les autels de Jupiter ou d’Apollon exprimaient le désir inquiet de leurs adorateurs pour la félicité temporelle, et marquaient en même temps leur ignorance ou leur insensibilité concernant une vie à venir[60]. La vérité importante de l’immortalité de l’âme fut annoncée avec plus de soin et avec plus de succès dans l’Inde, en Assyrie, en Égypte et dans la Gaule ; et puisque ce n’est point dans une supériorité de connaissances parmi ces Barbares que nous  pouvons trouver la raison d’une différente si sensible ; il faut l’attribuer à l’influence d’un ordre de prêtres établis dans ces contrées, et qui employaient les motifs de vertu comme des instruments d’ambition[61].

On se serait naturellement attendu qu’un principe si essentiel à la religion aurait été révélé dans les termes les plus clairs au peuple choisi de la Palestine, et qu’il aurait pu être confié en toute sûreté à la race sacerdotale d’Aaron. Il est de notre devoir d’adorer les décrets mystérieux de la Providence[62] lorsque nous voyons la doctrine de l’immortalité de l’âme omise dans la loi mosaïque[63]. Les prophètes l’annoncèrent obscurément ; et durant la longue période qui s’écoula entre la servitude chez les Égyptiens et la captivité de Babylone, les espérances aussi bien que les craintes des Juifs paraissent avoir été resserrées dans le cercle étroit de la vie présente[64]. Après que Cyrus eut permis à la nation exilée de retourner dans la terre promise, et qu’Esdras eut rétabli les anciens monuments de la religion, deux sectes célèbres, les saducéens et les pharisiens s’élevèrent à Jérusalem[65]. Les premiers qui formaient la classe la plus opulente et la plus distinguée de l’État, s’attachaient au sens littéral de la loi de Moïse, et ils rejetaient pieusement l’immortalité de l’âme comme une opinion qui n’avait point été consignée dans le livre divin, seule règle reconnue de leur foi. A l’autorité des écritures, les pharisiens ajoutaient celle de la tradition, et sous le nom de tradition ils comprenaient plusieurs dogmes spéculatifs tirés de la philosophie ou de la religion des Orientaux. Les doctrines de la fatalité ou de la prédestination, des anges et des esprits, et d’un état futur de récompenses et de punitions, étaient au nombre de- ces nouveaux articles de leur croyance. Comme les pharisiens, par l’austérité de leurs mœurs, avaient attiré dans leur parti le corps de la nation juive, sous le règne des princes et des pontifes Asmonéens, l’immortalité de l’âme devint l’opinion dominante de la synagogue. L’humeur des Juifs n’était pas capable de se contenter de cet acquiescement froid et languissant qui aurait pu satisfaire l’esprit d’un polythéiste ; dès qu’ils eurent admis l’idée d’une vie à venir, ils l’embrassèrent avec tout le zèle qui avait toujours caractérisé la nation. Au reste, leur zèle n’ajoutait rien à l’évidence ni à la probabilité de cette doctrine ; et il était encore nécessaire que le dogme de la vie et de l’immortalité, qui avait été dicté par la nature, approuvé par la raison, et adopté par la superstition, reçût de l’autorité et de l’exemple de Jésus-Christ la sanction de vérité divine.

Lorsque la promesse d’un bonheur éternel fut offerte aux hommes, sous la condition d’adopter la croyance et d’observer les préceptes de l’Évangile, il n’est pas étonnant qu’une proposition si avantageuse ait été acceptée par un grand nombre de personnes de toutes les religions, de tous les états, et de toutes les provinces de l’empire romain. Les premiers chrétiens avaient pour leur existence présente un mépris, et ils attendaient l’immortalité avec une confiance dont la foi douteuse et imparfaite des siècles modernes saurait donner qu’une bien faible idée. Dans la primitive Église, l’influence de la vérité tirait une force prodigieuse d’une opinion respectable, par son utilité et par son ancienneté, mais qui n’a pas été justifiée par le fait. On croyait universellement que la fin du monde et le royaume des cieux étaient sur le point d’arriver. L’approche de ce merveilleux événement avait été prédite par les apôtres ; leurs plus anciens disciples en avarient conservé la tradition ; et ceux qui expliquaient littéralement les paroles de Jésus-Christ lui-même, étaient obligés de croire que le Fils de l’Homme allait bientôt paraître dans les nuages, et qu’il descendrait de nouveau sur la terre avec tout l’éclat de sa gloire, avant l’extinction totale de cette génération qui avait été témoin de son humble état dans le monde, et qui pouvait attester les calamités des Juifs sous Vespasien et sous l’empereur Adrien. Dix-sept siècles révolus nous ont appris a ne pas trop presser le langage mystérieux des prophéties et de l’Apocalypse ; mais cette erreur, tant que les sages décrets de la Providence qui permis qu’elle subsistât dans l’Église, produisit les effets les plus salutaires sur la foi et sur la conduite des chrétiens, qui vivaient dans l’attente auguste de ce moment où le globe lui-même et toutes les différentes races des mortels trembleraient à l’aspect de leur divin juge[66].

L’ancienne doctrine des millénaires, qui eut tant de partisans, tenait intimement à l’opinion de la seconde venue du Messie. Comme les ouvrages de la création avaient été fais en six jours, leur état actuel était fixé à six mille ans[67], selon une tradition attribuée au prophète Élie. Par la même analogie on prétendait que cette longue période, alors presque accomplie[68], de travaux et de disputes, succèderait un joyeux sabbat de dix siècles, et que Jésus-Christ, suivi de la milice triomphante des saints et des élus échappés à la mort ; ou miraculeusement rappelés à la vie, régnerait sur la terre jusqu’au temps désigné pour la dernière et générale résurrection. Cet espoir flattait tellement l’esprit des fidèles, que la nouvelle Jérusalem, siége de ce royaume de félicité, fut bientôt ornée de toutes les peintures les plus séduisantes de l’imagination.  Dans ce séjour délicieux, où les habitants devaient conserver leurs sens et toutes les facultés de la nature humaine, un bonheur qui aurait consisté seulement dans des plaisirs purs et spirituels, aurait paru trop raffiné. Le jardin d’Éden et les amusements de la vie pastorale ne convenaient plus aux progrès que la société avait faits sous l’empire romain. Une ville fut donc bâtie, brillante d’or et de pierres précieuses ; partout aux environs la terre produisait d’elle-même avec une abondance surnaturelle ; la vigne croissait sans culture, et le peuple; heureux et innocent, jouissait de tous ces biens sans être retenu par aucune de ces lois jalouses qui distribuent si inégalement les propriétés[69]. Depuis saint Justin martyr[70] et saint Irénée, qui avait conversé familièrement avec les disciples immédiats des apôtres, jusqu’à Lactance précepteur du fils de Constantin[71], tous les pères de l’Église ont eu soin d’annoncer ce millénaire : quoique cette idée pût n’être pas universellement adoptée, elle paraît avoir été dominante parmi les chrétiens orthodoxes, et elle semble si bien adaptée aux désirs et aux craintes du genre humain, qu’elle a dû contribuer beaucoup au progrès de la religion chrétienne. Mais lorsque l’édifice de l’Église a été presque entièrement achevé, on mit de côté les instruments qui avaient servi à sa construction. La doctrine du règne de Jésus-Christ sur la terre, traitée d’abord d’allégorie profonde, parut par degrés incertaine, et inutile ; elle fut enfin rejetée, comme l’invention absurde de l’hérésie et du fanatisme[72] : une prophétie, mystérieuse, qui forme encore une partie du canon sacré, mais que l’on croyait favorable à l’opinion du moment, n’échappa qu’avec peine à la sentence de l’Église[73].

Tandis qu’on promettait aux disciples de Jésus-Christ le bonheur et la gloire d’un règne temporel, les calamités les plus terribles étaient annoncées à un monde incrédule. L’édification de la nouvelle Jérusalem devait être accompagnée de la destruction de la Babylone mystique ; et, tant que les princes qui régnèrent avant Constantin, persistèrent dans la profession de l’idolâtrie, le nom de Babylone fût appliqué à la ville et à l’empire de Rome. Tous les maux que les causes physiques et morales peuvent produire pour affliger une nation florissante, lui avaient été annoncés. Les discordes intestines, l’invasion des plus féroces Barbares accourus des extrémités du Nord, la peste et la famine, les comètes et les éclipses, les tremblements de terre et les inondations, tout présageait une révolution terrible[74]. Ces signes effrayants n’étaient que les avant-coureurs de la grande catastrophe. L’instant fatal approchait où la patrie des Scipions et des Césars devait être consumée par une flamme descendue du ciel ; où la ville aux sept collines, ses palais, ses temples et ses arcs de triomphe, devaient être bientôt ensevelis dans un lac immense de feu et de bitume ; et le monde, qui avait déjà péri par l’eau, devait éprouver une destruction plus prompte par le feu. Ce qui pouvait apporter quelque consolation à la vanité des Romains, c’est que le terme de leur empire devait être en même temps la fin de l’univers. Dans cette opinion d’un incendie général, la foi des chrétiens coïncidait heureusement avec la tradition de l’Orient, la philosophie des stoïciens, et les analogies naturelles. Le pays même où la religion plaçait l’origine et la principale scène de l’embrasement avait été singulièrement disposé par la nature pour ce grand événement. Il renfermait dans son sein de profondes cavernes, des lits de souffre et de nombreux volcans que l’Etna, le Vésuve et les îles de Lipari, représentent d’une manière très imparfaite. Aux yeux même du sceptique le plus calme et le plus intrépide, l’opinion que le système actuel de l’univers devait être détruit par le feu paraissait extrêmement probable. Le chrétien, qui fondait bien moins sa croyance sur les arguments trompeurs de la raison que sur l’autorité de la tradition et sur l’interprétation de l’Écriture, attendait avec terreur et avec confiance cette destruction totale, persuadé, qu’elle allait bientôt arriver ; et comme cette idée remplissait, perpétuellement son esprit, tous les désastres qui tombaient sur l’empire lui paraissaient autant de symptômes infaillibles de la décadence d’un monde expirant[75].

La réprobation des païens les plus sages et les plus vertueux, dont le crime était d’ignorer ou de ne pas croire la vérité divine, semble blesser la raison et l’humanité de notre siècle[76]. Mais la primitive Église, dont la foi portait sur une base bien plus ferme, livrait sans balancer aux supplices éternels la partie la plus considérable de l’espèce humaine. On pouvait se permettre une espérance charitable en faveur de Socrate ou de quelques autres sages de l’antiquité qui avaient consulté la lumière de la raison avant qu’on eût vu briller celle de l’Évangile[77] ; mais on assurait unanimement que les idolâtres qui, depuis la naissance, ou la mort de Jésus-Christ, avaient opiniâtrement persisté dans le culte des démons, ne méritaient ni ne pouvaient attendre de pardon de la justice d’un Dieu irrité. Ces sentiments rigides, qui avaient été inconnus au monde ancien, paraissent avoir répandu de l’amertume dans un système d’amour et d’harmonie. Souvent la différence des religions rompit les nœuds du sang et de l’amitié. Les fidèles qui gémissaient dans ce monde sous la puissance tyrannique des païens, s’abandonnaient quelquefois à leur ressentiment ; et trompés par les mouvements d’un orgueil spirituel, ils se plaisaient à comparer leur triomphe futur avec les tourments réservés à leurs ennemis. Vous aimez les spectacles, s’écrit sévère Tertullien : attendez le plus grand de tous les spectacles ; le jugement dernier, jugement universel de l’univers. Oh ! combien j’admirerai, combien je rirai, combien je me réjouirai, combien je triompherai, lorsque je contemplerait tant de superbes monarques et de dieux imaginaires, poussant d’affreux gémissements dans le plus profond de l’abîme, tant de magistrats, qui persécutaient le nom du Seigneur, liquéfiés dans des fournaises mille fois plus ardentes que celles où ils ont précipité les chrétiens ; tant de sages philosophes rougissant au milieu des flammes avec les disciples  qu’ils ont séduits ; tant de poètes célèbres tremblants devant le tribunal non de Minos, mais de Jésus-Christ ; tant d’acteurs tragiques élevant la voix avec bien plus de force pour exprimer leurs propres douleurs ; tant de danseurs ![78] Mais l’humanité du lecteur me pardonnera de tirer un voile sur le reste de cette description révoltante, continuée par le zélé Africain avec une recherche d’esprit remplie d’affectation et de cruauté[79].

Sans doute parmi les premiers chrétiens il y avait un grand nombre dont le caractère s’accordait mieux avec la douceur et la charité de leur profession de foi. Plusieurs d’entre eux ressentaient une compassion sincère à la vue des dangers de leurs amis et de leurs compatriotes ; et, animés d’une ardeur bienfaisante, ils s’efforçaient de les arracher à une perte inévitable. L’indifférent polythéiste, qui se trouvait tout à coup assailli par des terreurs imprévues, dont ne pouvaient le garantir ses prêtres et ses philosophes, était souvent effrayé et subjugué par la menace d’un supplice éternel. Ses alarmes aidaient aux progrès de sa foi et de sa raison ; et s’il parvenait une fois à soupçonner que la religion chrétienne pouvait bien être véritable, il devenait facile de lui persuader qu’il n’avait point de parti plus sage, ni plus prudent à embrasser.

III. Les dons surnaturels que le chrétien, disait-on, recevait même durant cette vie, devaient, en l’élevant au-dessus des autres hommes, le consoler de leurs injustices, et contribuer à convaincre les infidèles. Outre les prodiges qui, dans différentes occasions, ont pu être opérés par l’intervention immédiate de Dieu, lorsque, pour le service de la religion, il suspendait les lois de la nature, l’Église chrétienne, depuis le temps des apôtres et de leurs premiers disciples, a prétendu à une succession non interrompue de pouvoirs miraculeux[80], tels que les dons des langues, des visions et des prophéties, le pouvoir de chasser les démons, de guérir les malades et de ressusciter les morts. La connaissance des langues étrangères fut souvent accordée aux contemporains de saint Irénée, quoique saint Irénée lui-même, en prêchant l’Évangile, aux natifs de la Gaule[81], se soit trouvé obligé de lutter contré les difficultés d’un dialecte barbare. L’inspiration divine, suivant la tradition, se communiquait soit par des visions, soit par des songes. Les fidèles de tout rang, de tout état, les femmes et les vieillards, les enfants aussi bien que les évêques, avaient également part à cette faveur. Lorsque leurs âmes pieuses avaient été suffisamment préparées par les prières, les jeûnes et les veilles, à recevoir l’impulsion extraordinaire, ils entraient tout à coup dans un saint transport, et, ravis en extase, ils disaient ce qui leur était inspiré, simples instruments de l’Esprit Saint, comme la flûte est l’organe de celui qui en tire des sons[82]. Nous pouvons ajouter que ces visions avaient principalement pour objet de dévoiler l’histoire future de l’Église, ou d’en régler l’administration présente. L’expulsion des démons que l’on contraignait d’abandonner le corps des malheureux qu’ils avaient eu la permission de tourmenter, était le triomphe ordinaire, mais en même temps le plus signalé de la foi ; et les anciens apologistes ne cessent de répéter qu’une pareille victoire est la preuve la plus convaincante de la vérité du christianisme. Cette cérémonie imposante avait lieu communément en public devant un grand nombre de spectateurs. Le patient était délivré par le pouvoir ou par l’habileté de l’exorciste, et l’on entendait le démon vaincu avouer que sous le nom d’un faux dieu du paganisme, il avait usurpé pendant longtemps l’adoration du genre humain[83]. Mais la guérison miraculeuse des maladies les plus, invétérées et même des maladies surnaturelles ne causera plus de surprise, si l’on se rappelle que du temps de saint Irénée, vers la fin du second siècle, la résurrection des morts ne paraissait point un événement extraordinaire ; que dans les occasions nécessaires, les longs jeûnes et les  supplications réunies de tous les fidèles du lieu, suffisaient souvent pour opérer le miracle, et que les personnes ainsi rendues aux prières de leurs frères, avaient vécu plusieurs années parmi eux[84]. Dans une période où la foi pouvait se vanter d’avoir remporté tant de victoires étonnantes sur la mort, il est difficile d’expliquer le scepticisme de ces philosophes qui rejetaient ou qui osaient tourner en ridicule la doctrine de la résurrection. Un Grec d’une naissance distinguée, défendant le parti de l’erreur contre Théophile, évêque d’Antioche, réduisit toute la dispute à un seul point, à la vérité très important. Il promit que si on pouvait lui montrer une seule personne qui eût été tirée du sein des morts, il embrasserait aussitôt la religion chrétienne. Il est assez singulier que le prélat de la première Église de l’Orient, malgré son zèle, pour la conversion de son ami n’ait pas jugé a propos d’accepter ce défi simple et raisonnable[85].

Les miracles de la primitive Église, après avoir obtenu la sanction des temps, ont été dernièrement attaqués dans un ouvrage[86] rempli de recherches curieuses, mais hardies, et qui malgré l’accueil favorable qu’il à reçu du public, paraît avoir excité un scandale général parmi les théologiens de toutes les Églises protestantes de l’Europe[87]. En hasardant notre sentiment sur cette matière, nous serons bien moins déterminé par quelques arguments particuliers que par notre manière de voir et de réfléchir, et surtout par le degré d’évidence que nous avons coutume d’exiger, quand il s’agit de prouver un évènement miraculeux. Le droit d’un historien ne l’oblige pas à s’ériger en juge de son autorité privée, dans une controverse si délicate et d’une telle importance ; mais d’un autre coté, il ne doit  pas dissimulé la difficulté qu’il éprouve à trouver une théorie qui puisse concilier l’intérêt de la religion avec celui de la raison, à faire une application convenable de cette théorie, et à tracer avec précision les limites de cette période fortunée, exempte de fraude et d’erreur, à laquelle nous croyons pouvoir assigner le don des pouvoirs surnaturels. Depuis le premier des pères jusqu’au dernier des papes il se présente une succession non interrompue d’évêques, de saints, de martyrs et de miracles ; et en même temps les progrès de la superstition ont été suivis et si imperceptibles, que nous ne savons dans quel anneau particulier la chaîne de la tradition doit être rompue. Chaque siècle atteste authentiquement les événements merveilleux qui l’ont distingué ; et son témoignage ne paraît d’abord ni moins puissant ni moins respectable que celui de la génération précédente. Si bien qu’insensiblement nous sommes conduits à ne pouvoir, sans une inconséquence avouée, refuser dans le huitième ou le douzième siècle, au vénérable Béde et à saint Bernard, le même degré de confiance que nous avons accordé si libéralement, dans le second, à saint Justin et à saint Irénée[88]. Si la vérité de quelques-uns de ces miracles est appréciée par leur utilité apparente, chaque siècle avait des incrédules à convaincre, des hérétiques à réfuter et des nations idolâtres à convertir. Il a toujours été possible de produire des motifs suffisants pour justifier l’intervention du ciel ; et cependant, puisqu’on ne peut admettre de révélation sans être persuadé de la réalité des miracles, et que, de l’aveu de tout homme raisonnable, cette puissance surnaturelle a cessé, il a donc évidemment existé quelque période où le don des miracles a été enlevé subitement, ou par degrés, à l’Église chrétienne.  Quelle qu’ait été l’époque choisie pour un pareil dessein, que cette révolution soit arrivée à la mort des apôtres, à la conversion de l’empire romain ou à l’extinction de l’hérésie arienne[89], l’insensibilité des chrétiens qui vécurent alors excitera toujours avec raison notre surprise. Ils conservèrent toujours leurs prétentions après avoir perdu leur pouvoir. La crédulité exerça les fonctions de la foi ; il fut permis au fanatisme de prendre le langage de l’inspiration, et les effets du hasard ou les prestiges de l’imposture furent attribués à des causes divines. L’exemple récent des véritables miracles aurait dû faire connaître à l’univers chrétien les voies de  la Providence, et, si nous pouvons employer une expression très imparfaite, habituer les yeux des fidèles à la manière d’un grand artiste. Si de nos jours le peintre le plus habile de l’Italie avait l’audace de décorer ses faibles copies des noms de Raphaël ou du Corrège, cette fraude insolente serait bientôt découverte, et elle exciterait la plus vive indignation.

Quelque opinion que l’on puisse avoir des miracles de la primitive Église depuis le temps des apôtres, cette docilité de caractère que l’on remarque parmi les chrétiens du second et du troisième siècle, procura quelques avantages à la cause de la vérité et de la religion. Aujourd’hui un scepticisme caché et même involontaire s’attache aux dispositions les plus religieuses. Le sentiment que l’on éprouve en admettant les vérités surnaturelles, est bien moins une croyance active qu’un acquiescement froid et passif. Accoutumés depuis longtemps à observer et à respecter l’ordre invariable de la nature, notre raison, ou du moins notre imagination, n’est pas suffisamment préparée à soutenir l’action visible de la Divinité. Mais à la naissance du christianisme le genre humain se trouvait dans une situation extrêmement différente. Les plus curieux, ou les plus crédules d’entre les païens, se déterminaient souvent à entrer dans une société qui se vantait de jouir du don des miracles. Les premiers chrétiens marchaient perpétuellement sur un terrain mystique, et leur esprit s’était formé à l’habitude de croire les événements les plus extraordinaires. Ils sentaient, ou ils se figuraient qu’assaillis de tous côtés par des démons, ils étaient sans cesse rassurés par les visions célestes, instruits par les prophéties, et miraculeusement délivrés des dangers, des maladies, de la mort même, par les supplications de l’Église. Les prodiges réels ou imaginaires dont ils se croyaient si souvent les objets, les instruments ou les spectateurs, les disposaient fort heureusement à recevoir avec la même facilité, mais avec bien plus de raison, les merveilles authentiques de l’Évangile : ainsi, des miracles qui n’excédaient pas la mesure de leur expérience, ne leur permettaient pas de douter de la vérité de ces mystères, qui, de leur propre, aveu, surpassaient les limites de leur entendement. C’est cette conviction intime des vérités surnaturelles, que l’on a tant célébrée sous le nom de foi : l’heureux état d’une âme sur laquelle elles avaient fait une impression profonde, paraissait le gage le plus assuré de la faveur divine et de la félicité future, et on le recommandait comme le premier et peut-être comme le seul mérite d’un chrétien. Selon les docteurs les plus rigides, les vertus morales qui peuvent être également pratiquées par les infidèles, ne sont d’aucune valeur ni d’aucune efficacité dans l’œuvre de notre justification.

IV. Mais dans les premiers siècles de l’Église, le chrétien démontrait sa foi par ses vertus ; et l’on avait raison de supposer que la persuasion divine, dont l’effet est d’éclairer ou de subjuguer l’intelligence, doit en même temps purifier le cœur du fidèle et diriger ses actions. Les plus anciens apologistes du christianisme, lorsqu’ils attestent l’innocence de leurs frères, et les écrivains d’un siècle moins reculé, qui célèbrent la sainteté de leurs ancêtres, représentent avec des couleurs les plus vives la réformation des mœurs que la prédication de l’Évangile opéra parmi les hommes. Comme mon intention est de remarquer seulement les causes humaines qui ont secondé l’influence de la révélation, j’exposerai légèrement deux motifs qui ont pu naturellement rendre la vie des premiers chrétiens plus pure et plus austère que celle de leurs contemporains idolâtres, ou de leurs successeurs dégénérés. L’un était le repentir de leurs fautes passées ; l’autre, le désir louable qu’ils avaient de soutenir la réputation de la société dans laquelle ils avaient été admis.

Les chrétiens ont été autrefois accusés d’attirer dans leur parti les plus grands scélérats. S’il faut en croire des imputations suggérées par l’ignorance ou par la malignité des païens, le coupable, dès qu’il éprouvait quelques remords, se déterminait aisément à laver dans les eaux du baptême, des crimes pour lesquels les temples des dieux refusaient d’accorder aucune expiation. Mais ce reproche, exposé dans son véritable jour, honore autant l’Église, qu’il a contribué à augmenter le nombre des fidèles[90]. Les apologistes du christianisme peuvent avouer, sans rougir, que la plupart des saints les plus éminents ont été avant leur baptême, les plais scandaleux des pécheurs. Ceux qui dans le monde avaient suivi, quoique d’une manière très imparfaite, les lois de la bienveillance et de l’honnêteté, se contentaient de l’opinion de leur propre droiture ; et la satisfaction calme qu’ils éprouvaient les rendait bien moins susceptibles de ces émotions soudaines de honte, de douleur et d’effroi, qui ont enfanté tant de conversions merveilleuses. Guidés par l’exemple de leur divin maître, les missionnaires de l’Évangile ne dédaignaient pas la société des hommes, et surtout des femmes, qui, accablés du poids de leurs vices, en ressentaient souvent les effets. Comme ces prosélytes passaient tout à coup du péché et de la superstition à l’espérance glorieuse de l’immortalité, ils prenaient le parti de se consacrer non seulement à l’exercice des vertus, mais encore à une vie de pénitence. Le désir de la perfection devenait la passion dominante de leur âme ; et si la raison s’arrête dans une froide modération, on sait avec quelle rapidité, avec quelle violence, nos passions nous font franchir l’espace qui se trouve entre les extrémités les plus opposées.

Lorsque les nouveaux convertis avaient été enrôlés parmi les fidèles, et admis aux sacrements de l’Église, une autre considération d’une espèce moins relevée, mais pure cependant et respectable, les empêchait de retomber dans leurs désordres passés. Toute société particulière qui s’est séparée du grand corps de la nation ou de la religion à laquelle elle appartenait, excite aussitôt une attention et une méfiance universelles. C’est surtout quand elle est composée d’un très petit nombre de personnes, que leurs vertus ou leurs vices peuvent influer sur la réputation générale de la société. Chaque membre est obligé de veiller avec la plus exacte vigilance sur sa propre conduite et sur  celle de ses frères, puisque, devant s’attendre à partager un déshonneur que quelques-uns répandraient sur tous, il espère participer à la réputation commune. Lorsque les chrétiens de Bithynie furent traduits devant le tribunal de Pline le Jeune, ils assurèrent le proconsul que, loin d’entrer dans aucune conspiration contraire aux lois de l’État, ils s’engageaient tous, par une obligation solennelle, à ne commettre aucun de ces crimes qui troublent la paix publique et particulière de la société, tels que le vol, le brigandage, l’adultère, le parjure et la fraude[91]. Cent ans après environ, Tertullien pouvait se vanter, avec un noble orgueil, qu’excepté pour la cause de la religion, on avait vu périr très peu de chrétiens[92] par la main du bourreau[93]. Leur vie sérieuse et retirée, entièrement éloignée du luxe et des plaisirs du siècle, les endurcissait à la chasteté, à la tempérance l’économie, à toute la modestie des vertus domestiques. Comme la plus grande partie d’entre eux exerçait quelque métier où quelque profession, il leur importait d’agir avec la bonne foi la plus évidente, et avec la plus scrupuleuse intégrité, pour éloigner tous les soupçons que les profanes sont trop disposés à concevoir contre les apparences de la sainteté. Le mépris du monde entretenait perpétuellement les fidèles dans des sentiments de patience, de douceur et d’humilité. Plus on les persécutait, plus ils s’attachaient les uns aux autres. Leur charité mutuelle et leur confiance généreuse n’ont point échappé aux regards des infidèles, et des amis perfides n’en ont que trop souvent abusé[94].

Ce qui doit donner une haute idée de la morale des premiers chrétiens, c’est que leurs fautes même, ou plutôt leurs erreurs, venaient d’un excès de vertu. Les évêques et les docteurs de l’Église, dont le témoignage atteste et dont l’autorité pouvait dirigés la foi, les principes et même la conduite de leurs contemporains, avaient étudié les Écritures avec moins de sagacité que de dévotion ; ils prenaient souvent dans le sens le plus littéral ces préceptes rigides, enseignés par Jésus-Christ et par ses apôtres, et que dans la suite des commentateurs prudents ont expliqués d’une manière moins stricte et plus figurée. Animés du désir d’élever la perfection de l’Évangile au-dessus de la doctrine de la philosophie, les pères ont porté dans leur zèle les devoirs de la mortification de soi-même, de la pureté et de la patience, à une hauteur où il nous est à peine possible d’atteindre, et bien moins encore de nous soutenir dans notre état présent de faiblesse et de corruption. Une doctrine si extraordinaire et si sublime ne pouvait manquer d’attirer la vénération du peuple ; mais elle n’était nullement propre à gagner le suffrage de ces philosophes mondains, qui, dans le cours de cette vie passagère, ne consultent que les mouvements de la nature et l’intérêt de la société[95].

Dans les caractères les plus vertueux et les plus honnêtes, il est facile de démêler deux penchants bien naturels : l’amour du plaisir et l’amour de l’action. Si l’amour du plaisir est épuré par l’art et par la science, s’il est embelli par les charmes de la société, et qu’il soit modifié par les justes égards qu’exigent la prudence, la santé et la réputation, il produit la plus grande partie du bonheur que l’homme goûte dans la vie privée. L’amour de l’action est un principe d’une espèce plus forte, et dont les effets ne sont pas si certains ; souvent il mène à la colère, à l’ambition, à la vengeance ; mais lorsqu’il est dirigé par un sentiment d’honnêteté et de bienfaisance, il enfante toutes les vertus ; et si ces vertus sont accompagnées de talents capables de les développer, une famille, un État ou un empire devra sa sûreté et sa prospérité au courage infatigable d’un seul homme. Nous pouvons donc attribuer à l’amour du plaisir la plupart des qualités aimables, à l’amour de l’action la plupart des qualités respectables et utiles. Un caractère sur lequel ces deux puissants mobiles agiraient de concert et dans une juste proportion, semblerait constituer l’idée la  plus parfaite de la nature humaine. L’âme insensible et inactive que l’on ne supposerait dirigée par aucun de ces principes, serait unanimement rejetée de la société, comme incapable de procurer aucun bonheur à l’individu, ou aucun avantage public au monde. Mais ce n’était pas dans ce monde que les premiers chrétiens désiraient de se rendre agréables ou utiles.

L’homme dont l’esprit a été cultivé par l’éducation, peut, dans ses moments de loisir, acquérir de nouvelles connaissances, exercer sa raison ou son imagination, et se livrer sans défiance à tout l’abandon d’une conversation agréable. Les pères cependant avaient en horreur des occupations si contraires à la sévérité de leur conduite, ou ils ne les permettaient qu’avec la plus grande réserve. Ils méprisaient toutes les connaissances qu’ils jugeaient inutiles à l’œuvre du salut, et les discours frivoles leur paraissaient un abus criminel du don de sa parole. Dans notre mode d’existence actuel, le corps est si étroitement uni avec l’âme, qu’il est de notre intérêt de jouit avec innocence et avec modération des plaisirs que peut goûter ce fidèle compagnon. Nos dévots prédécesseurs raisonnaient bien différemment : aspirant orgueilleusement à la perfection des anges, ils dédaignaient ou affectaient de dédaigner toute espèce de délices terrestres et corporelles