Progrès de la religion chrétienne. Sentiments, mœurs, nombre et condition des premiers chrétiens.
|
UN EXAMEN impartial, mais raisonné, des progrès et de l’établissement du christianisme, peut être regardé comme une partie très essentielle de l’histoire de l’empire romain. Tandis que la force ouverte et des principes cachés de décadence attaquent et minent à la fois ce grand corps, une religion humble et pure jette sans effort des racines dans l’esprit des hommes, croît au milieu du silence et de l’obscurité, tire de l’opposition une nouvelle vigueur, et arbore enfin sur les ruines du Capitole la bannière triomphante de la croix. Son influence ne se borne pas à la durée ni aux limites de l’empire ; après une révolution de treize ou quatorze siècles, cette religion est encore celle des nations de l’Europe qui ont surpassé tous les autres peuples de l’univers dans les arts, dans les sciences, aussi bien que dans les armes : le zèle et l’industrie des Européens ont porté le christianisme sur les rivages les plus reculés de l’Asie et de l’Afrique ; et par le moyen de leurs colonies, il a été solidement. établi depuis le Chili jusqu’au Canada, dans un monde inconnu aux anciens. Un pareil examen serait sans doute utile et intéressant ; mais il se présente ici deux difficultés particulières. Les monuments suspects et imparfaits de l’histoire ecclésiastique nous mettent rarement en état d’écarter les nuages épais qui couvrent le berceau du christianisme. D’un autre côté, la grande loi de l’impartialité nous oblige trop souvent de révéler les imperfections de ceux des chrétiens qui, sans être inspirés, prêchèrent ou embrassèrent l’Évangile. Aux yeux d’un observateur peu attentif, leurs fautes sembleront peut-être jeter une ombre sur la foi qu’ils professaient ; mais le scandale du vrai fidèle et le triomphe imaginaire de l’impie cesseront, dès qu’ils se rappelleront, non seulement par qui, mais encore à qui la révélation divine a été donnée. Le théologien peut se livrer au plaisir de représenter la religion descendant du ciel dans tout l’éclat de sa gloire, et environnée de sa pureté primitive. Une tâche plus triste est imposée à l’historien : il doit découvrir le mélange inévitable d’erreur et de corruption qu’a dû contracter la foi dans un long séjour parmi des êtres faibles et dégénérés. La curiosité nous porté à vouloir démêler les moyens qui
ont assuré les, succès étonnants du christianisme sur les religions établies
alors dans l’univers : il est facile de la satisfaire par une réponse
naturelle et décisive. Sans doute cette victoire est due à l’évidence
convaincante de la doctrine elle-même et à la providence invariable de son
grand auteur. Mais ne sait-on pas que la raison et la vérité trouvent
rarement un accueil aussi favorable parmi les hommes ? Et puisque la
sagesse de I. Nous avons déjà fait connaître l’harmonie religieuse du monde ancien, et la facilité avec laquelle tant de nations si différentes, et même ennemies, avaient adopté, ou du moins respecté les superstitions les unes des autres[1]. Un seul peuple refusa de souscrire à cet accord universel du genre humain. Les Juifs, qui sous la domination des Assyriens et des Perses, avaient langui pendant plusieurs siècles au rang des plus vils de leurs esclaves[2], sortirent tout à coup de l’obscurité lorsqu’ils furent soumis aux successeurs d’Alexandre ; et comme leur nombre s’augmenta avec une rapidité étonnante en Orient, et dans la suite en Occident, ils excitèrent bientôt la surprise et la curiosité des autres nations[3]. Leur opiniâtreté invincible à conserver leurs cérémonies particulières, et leurs mœurs insociables, semblaient indiquer une espèce d’hommes qui professaient hardiment ou qui, déguisaient à peine une haine implacable[4] contre le reste du genre humain. Ni la violence d’Antiochus, ni les artifices d’Hérode, ni l’exemple des nations circonvoisines, ne purent jamais engager les Juifs à joindre aux institutions de Moïse la mythologie élégante des Grecs[5]. Les Romains, attachés aux maximes d’une tolérance universelle, protégèrent une superstition qu’ils méprisaient[6]. Auguste, si rempli de condescendance envers tous les sujets de son empire, daigna ordonner que l’on offrit des prières pour la prospérité de son règne dans le temple de Jérusalem[7] ; tandis que le dernier des enfants d’Abraham serait devenu un objet d’horreur à ses propres yeux et à ceux de ses frères, s’il eût rendu le même hommage au Jupiter du Capitole. La modération des vainqueurs ne fut pas capable d’apaiser les préjugés inquiets d’un peuple alarmé et scandalisé à la voie des enseignes du paganisme qui devaient nécessairement s’introduire dans une province romaine[8]. En vain Caligula voulut-il placer sa statue dans le tempe de Jérusalem ; ce projet insensé fut déjoué par la résolution unanime des habitants, qui redoutaient bien moins la mort qu’une profanation si impie[9]. Leur attachement à la loi de Moïse égalait leur aversion pour tout culte étranger. Leur zèle pieux, resserré et contrarié dans son cours, acquit la force et quelquefois l’impétuosité d’un torrent. Cette persévérance inflexible, qui paraissait si odieuse
ou si ridicule au monde ancien, prend un caractère plus auguste depuis que La religion juive renfermait tout ce qui pouvait servir à
sa défense ; mais elle n’était point destinée à faire des conquêtes, et
probablement le nombre des prosélytes ne surpassa jamais beaucoup celui des
apostats. Les promesses divines avaient été originairement faites à une seule
famille ; c’était à elle qu’avait été prescrite la pratique distinctive de la
circoncision. Lorsque la postérité d’Abraham eut multiplié comme les sables
de la mer, Ce fut dans ces conjonctures que le christianisme parut sur la terre, armé de toute la rigueur de la loi mosaïque, et débarrassé du poids de ses fers. Le nouveau système prescrivait, aussi formellement que l’ancien, un zèle exclusif pour la vérité de la révélation et l’unité de Dieu. Tout ce que la religion apprenait alors aux hommes concernant la nature et les desseins de l’Être suprême, servait à augmenter leur vénération pour cette doctrine mystérieuse. L’autorité divine de Moïse et des prophètes était admise, et même établie comme la base la plus solide du christianisme. Depuis le commencement du monde, une suite non interrompue de prédictions avait annoncé et préparé la venue si désirée du Sauveur, quoique, pour se conformer aux idées grossières des Juifs, le Messie eût plus souvent été représenté sous la forme d’un roi et d’un conquérant que sous celle d’un prophète, d’un martyr et du fils de Dieu. Par son sacrifice expiatoire, les sacrifices imparfaits du temple furent à la fois consommés et abolis. A la loi ancienne qui consistait seulement en types et en figures, succéda un culte pur, spirituel, également adapté tous les climats et à tous les états du genre humain. On substitua à l’initiation par le sang l’initiation par l’eau. La faveur divine, au lieu de n’être accordée qu’à la postérité d’Abraham, fut universellement promise à l’homme libre et à l’esclave, au Grec et au Barbare, au Juif et au gentil. Les membres de l’Église chrétienne jouissaient pour toujours, sans partage, de tous les privilèges qui, en élevant le prosélyte jusqu’au ciel, pouvaient exalter sa dévotion, assurer son bonheur, ou même satisfaire cet orgueil secret, qui, sous l’apparence de la dévotion, s’insinue dans le cœur humain. Mais en même temps on permit à tous les hommes, on les sollicita même d’accepter une distinction glorieuse, que non seulement on leur offrait comme une faveur, mais qu’ils étaient forcés d’accepter comme une obligation. Le devoir le plus sacré d’un nouveau converti fut de communiquer à ses amis et à ses parents le trésor inestimable qu’il avait reçu, et de les prévenir des suites funestes d’un refus qui serait sévèrement puni, comme une désobéissance criminelle à la volonté d’un dieu bienfaisant, mais dont la toute puissance était redoutable. Ce ne fut pas cependant sans peine que l’Église secoua le joug de la synagogue, et cet affranchissement exigea un temps assez long. Les Juifs convertis reconnaissaient dans la personne de Jésus le Messie annoncé par les anciens oracles ; ils le respectaient comme un divin prophète, qui avait enseigné la religion et la vertu ; mais ils restèrent opiniâtrement attachés aux cérémonies de leurs ancêtres, et ils voulurent les faire adopter aux gentils, qui augmentaient continuellement le nombre des fidèles. Ces chrétiens judaïsants semblent avoir trouvé des arguments assez plausibles dans l’origine céleste de la loi mosaïque, et dans les perfections immuables de son grand auteur. Ils prétendaient que si l’Être qui est le même dans toute l’éternité, avait eu dessein d’abolir ces rites sacrés qui avaient servi à distinguer son peuple choisi, ce second acte de sa volonté aurait été annoncé d’une manière aussi claire et aussi solennelle que le premier ; que, dans ce cas, la religion de Moïse, au lieu de ces déclarations fréquentes qui en supposent ou qui en assurent la perpétuité, aurait été représentée comme un plan provisoire destiné à subsister seulement jusqu’à ce que le Messie fût venu enseigner aux hommes une foi et un culte plus parfaits[16]. Le Messie lui-même et ses disciples qui conversèrent arec lui sur la terre, loin d’autoriser par leur exemple, les petites observances de la loi mosaïque[17], auraient annoncé à l’univers que ces cérémonies, désormais inutiles, étaient détruites, et ils n’auraient pas souffert que le christianisme restât pendant plusieurs années obscurément confondu parmi les sectes de l’Église juive. Tels furent, ce qu’il paraît, les arguments employés pour défendre la cause expirante de la loi de Moïse ; mais l’industrieuse érudition de nos théologiens a suffisamment expliqué les termes ambigus de l’Ancien Testament, et la conduite équivoque des prédicateurs apostoliques. Il fallait développer par degrés le système de l’Évangile ; il fallait user de la plus grande réserve et des ménagements les plus délicats, en prononçant une sentence de condamnation si contraire aux inclinations et aux préjugés des Juifs convertis. L’Histoire de l’Église de Jérusalem fournit, une preuve frappante de la nécessité de ces précautions, et de l’impression profonde que la religion juive avait faite sur l’esprit de ses sectateurs. Les quinze premiers évêques de Jérusalem furent tous des Juifs circoncis et la congrégation à laquelle ils présidaient, unissait la loi de Moïse avec la doctrine de Jésus-Christ[18]. La tradition primitive d’une Église fondée quarante jours seulement après la mort du Sauveur, et gouvernée pendant presque autant d’années sous l’inspection immédiate des apôtres, devait naturellement être reçue comme le modèle de la foi orthodoxe[19]. Les Églises éloignées avaient souvent recours à l’autorité respectable de leur mère, dont elles s’empressaient de soulager les besoins par de généreuses contributions d’aumônes. Mais lorsque des sociétés nombreuses et opulentes eurent été établies dans les grandes villes de l’empire, Antioche, Alexandrie, Éphèse, Corinthe et Rome, on vit insensiblement diminuer la vénération que Jérusalem avait inspirée à toutes les colonies chrétiennes. Les Juifs convertis, ou, comme on les appela dans la suite, les nazaréens, qui avaient jeté les fondements de l’Église, se trouvèrent bien accablés par la multitude des prosélytes, qui, de toutes les différentes religions du polythéisme, accouraient en foule se ranger sous la bannière de Jésus-Christ ; et les gentils, autorisés par leur apôtre particulier à rejeter le fardeau insupportable des cérémonies mosaïques, voulurent aussi refuser à leurs frères plus scrupuleux la même tolérance qu’ils avaient d’abord humblement sollicitée pour eux-mêmes. Les nazaréens ressentirent vivement la ruine de la ville, du temple et de la religion nationale du peuple juif : en effet, quoiqu’ils eussent renoncé à la foi de leurs ancêtres, ils tenaient toujours intimement, par leurs mœurs, à des compatriotes impies, donc les malheurs, attribués par les païens au mépris de l’Être suprême, étaient, à bien plus juste titre, aux yeux des chrétiens, l’effet de la colère d’un Dieu vengeur. Après la destruction de Jérusalem, les nazaréens se retirèrent au-delà du Jourdain dans la petite ville de Pella, où cette ancienne Église languit durant plus de soixante ans dans la solitude et dans l’obscurité[20]. Ils avaient toujours la consolation de faire de pieuses visites à la cité sainte ; et ils se nourrissaient de l’espoir qu’ils seraient un jour rendus à ces demeures chéries que la religion et la nature leur avaient appris à aimer et à respecter. Mais enfin, sous le règne d’Adrien, le fanatisme désespéré des Juifs combla la mesure de leurs calamités ; et les Romains, indignés des rebellions réitérées de ce peuple, usèrent avec rigueur des droits de la victoire. L’empereur bâtit une nouvelle ville sur le mont Sion[21], il lui donna le nom d’Œlia Capitolina, lui accorda les privilèges d’une colonie ; et, décernant les châtiments les plus sévères contre tout Juif qui oserait approcher de son enceinte, il y mit en garnison une cohorte romaine pour assurer l’exécution de ses ordres. Les nazaréens ne pouvaient échapper que par une seule voie à la proscription générale. La force de la vérité fut alors secourue de l’influence des avantages temporels. Ils élurent pour leur évêque Marcus, prélat de la race des gentils, et qui tirait probablement son origine de l’Italie ou de quelque province latine[22]. A sa persuasion, la plus grande partie de la secte abandonna la loi de Moïse, qu’elle avait suivie constamment pendant plus d’un siècle. En sacrifiant ainsi leurs coutumes et leurs préjugés, les nazaréens obtinrent l’entrée libre de la colonie d’Adrien, et cimentèrent plus fermement leur union avec l’Église catholique[23]. Lorsque le nom et les honneurs de l’Église de Jérusalem eurent été rétablis sur le mont Sion, on accusa de schisme et d’hérésie les restes obscurs des nazaréens qui avaient refusé d’accompagner leur évêque latin. Ils conservèrent toujours leur première habitation de Pella, d’où ils se répandirent dans les villages situés aux environs de Damas ; ils formèrent une petite Église à Bœrée, aujourd’hui Alep en Syrie[24]. Le nom de nazaréen parut trop honorable pour ces juifs chrétiens ; ils furent bientôt appelés ébionites[25], terme de mépris, qui marquait la pauvreté prétendue de leur esprit, aussi bien que de leur condition[26]. Peu d’années après le retour de l’Église de Jérusalem, il s’éleva une question qui devint un sujet de doute et de controverse : il s’agissait de décider si un homme qui reconnaissait sincèrement Jésus pour le Messie, mais qui persistait toujours à observer la loi de Moïse, pouvait espérer d’être sauvé. L’humanité de saint Justin martyr le faisait pencher pour l’affirmative ; et, tout en s’exprimant avec la défiance la plus réservée, il osa prononcer en faveur de ces chrétiens imparfaits, pourvu qu’ils se contentassent de pratiquer les cérémonies de Moïse, sans prétendre que l’usage dût en être général ou nécessaire[27]. Mais lorsqu’on pressa saint Justin de déclarer le sentiment de l’Église, il avoua que plusieurs chrétiens orthodoxes, non seulement privaient leurs frères judaïsants de l’espoir du salut, mais encore que, dans les devoirs ordinaires de l’amitié, de l’hospitalité et de la vie civile, ils refusaient d’avoir avec eux aucune communication[28]. L’opinion la plus rigoureuse l’emporta sur la plus douée, comme on devait naturellement s’y attendre, et les disciples de Moïse furent à jamais séparés de ceux de Jésus-Christ. Les malheureux ébionites, rejetés d’une religion comme apostats, et de l’autre comme hérétiques, se trouvèrent forcés de prendre un caractère plus décidé ; et, quoiqu’on puisse apercevoir jusque dans le quatrième siècle quelques traces de cette ancienne secte, elle se perdit insensiblement, dans la synagogue ou dans l’Église[29]. Tandis que l’Église orthodoxe tenait un juste milieu entre
une vénération excessive et un mépris déplacé pour la loi de Moïse, les
divers hérétiques prenaient les extrêmes opposés, et s’égaraient également
dans les routes de l’erreur et de l’extravagance. La vérité reconnue de la
religion juive avait persuadé aux ébionites qu’elle ne pouvait jamais être
abolie ; ses imperfections prétendues donnèrent naissance à l’opinion non
moins téméraire des gnostiques, qu’elle n’avait jamais été instituée par la
sagesse de Dieu. Il est contre l’autorité de Moïse et des prophètes quelques
objections qui se présentent trop facilement à l’esprit sceptique ;
quoiqu’elles n’aient pour principes que notre ignorance sur une antiquité
reculée, et la faiblesse de notre esprit incapable de se former une idée
juste de l’économie divine. C’était sur ces objections que s’appuyait la
vaine science des gnostiques[30] ; et qu’ils
insistaient vivement. Ennemis, pour la plupart, des plaisirs des sens, ces
hérétiques censuraient avec aigreur la polygamie des patriarches, les
galanteries de David et le sérail de Salomon. Comment concilier,
disaient-ils, la conquête de la terre de Canaan, et la destruction d’un
peuple sans défiance, avec les notions communes de la justice et de l’humanité ?
Lorsqu’ils jetaient ensuite les yeux sur la liste sanguinaire de meurtres, d’exécutions
et de massacres qui souillent presque à chaque page les annales des Juifs,
ils reconnaissaient que les Barbares de On a observé d’une manière plus ingénieuse que la pureté
primitive de l’Église n’avait jamais été violée par le schisme ni par l’hérésie,
avant le règne de Trajan ou d’Adrien[35], cent ans
environ après la mort de Jésus-Christ[36]. Disons plutôt que, durant cette période, les
disciples du Messie donnèrent à la foi et à la pratique une latitude que ne
se permirent jamais les fidèles des siècles suivants. A mesure que les
limités de la communion se resserrèrent insensiblement, et que le parti
dominant exerça son autorité spirituelle avec plus de rigueur, quelques-uns
de ses membres les plus respectables, sommés de renoncer leurs opinions
particulières, n’en devinrent que plus hardis à les soutenir, à poursuivre
les conséquences de leurs faux principes, et à lever ouvertement l’étendard
de la révolte contre l’unité de l’Église. Les gnostiques se distinguèrent
surtout par leur politesse, par leur savoir et par leur opulence. L’orgueil
leur fit prendre la dénomination générale de gnostiques, qui exprimait
une supériorité de connaissances : peut-être aussi ce nom leur fut-il donné
ironiquement par des adversaires envieux. Cette secte, composée presque toute
de familles païennes, parait avoir eu principalement pour fondateurs des
habitants de A reste, quelle que put être, entre les orthodoxes, les
ébionites et les gnostiques, la différence d’opinion concernant la divinité
ou la nécessité de la loi de Moïse, un zèle exclusif les animait tous
également ; et ils avaient pour l’idolâtrie la même horreur qui avait
distingué les Juifs parmi les autres nations du monde ancien. Le philosophe,
qui ne voyait dans le système du polythéisme qu’un mélange ridicule de fraude
et d’erreur, pouvait librement sourire de pitié sous le masque de la
dévotion, sans craindre que son mépris ou sa complaisance l’exposât au
ressentiment de quelque puissance invisible, ou plutôt, selon lui,
imaginaire. Mais les premiers chrétiens envisageaient avec bien plus d’effroi,
et sous un jour beaucoup plus odieux, la religion du paganisme. Les fidèles
et les hérétiques s’accordaient à regarder les démons comme les auteurs, les
patrons et les objets de l’idolâtrie[43]. Ces esprits
rebelles qui avaient été dégradés de l’état d’ange, et précipités dans le
gouffre infernal, avaient toujours la permission d’errer sur la terre, de
tourmenter le corps des pécheurs et de séduire leurs âmes. Les démons s’aperçurent
bientôt et abusèrent du penchant naturel de l’homme à la dévotion ;
détournant adroitement les mortels de l’adoration qu’ils devaient à leur
Créateur ; ils usurpèrent la place et les honneurs de l’Être suprême. Le
succès de leurs détestables artifices satisfit à la foi de leur vanité et
leur vengeance ; ils goûtèrent la seule consolation dont ils puissent être
susceptibles, l’espoir d’envelopper, l’espèce humaine dans leur crime, et
dans leur misère. Il était reconnu, ou du moins on s’imaginait qu’ils s’étaient
partagé entre eux les rôles les plus importants du polythéisme l’un de ces
démons prenait le nom et les attributs de Jupiter ; l’autre d’Esculape,
un troisième de Vénus, et un quatrième peut-être d’Apollon[44]. On ajoutait que
leur longue expérience et leur nature aérienne les mettaient en état de
remplir ces différents caractères avec une adresse et avec une dignité
convenables. Cachés dans les temples, ils avaient institué les fêtes et les
sacrifices ; ils avaient inventé les fables : les oracles étaient
rendus par ces esprits infernaux, et il leur avait souvent été permis de
faire des miracles. Les chrétiens, qui, par l’intervention des démons,
pouvaient expliquer si facilement toutes les apparences surnaturelles,
admettaient sans peine et même avec empressement les fictions les plus
extravagantes de la mythologie païenne. Mais en ajoutant foi à ces fictions,
le chrétien ne les envisageait qu’avec horreur. La plus petite marque de
respect pour le culte national eût été à ses yeux un hommage direct rendu aux
esprits infernaux, et un acte de rébellion contre la majesté de Dieu. Par une
suite de cette opinion, le devoir le plus essentiel, mais en même temps le
plus difficile d’un chrétien, était de se conserver pur et exempt de toute
pratique d’idolâtrie. La religion des anciens peuples ne consistait pas
simplement en une doctrine spéculative, professée dans des écoles ou prêchée
dans les temples. Les divinités et les rites innombrables du polythéisme
étaient étroitement liés à tous les détails de la vie publique ou privée :
les plaisirs, les affaires,
rappelaient à chaque instant ces cérémonies, et il était presque impossible
de ne pas les observer, à moins de fuir en même temps tout commerce avec les
hommes, et de renoncer aux devoirs et aux amusements de la société[45]. Les actes les
plus solennels de la guerre et de la paix étaient toujours préparés ou conclu
par les sacrifices auxquels le magistrat, le sénateur et le soldat, ne
pouvaient se dispenser de présider ou de participer[46]. Les spectacles
publics formaient une partie essentielle de la dévotion riante des païens.
Ils se persuadaient que leurs divinités acceptaient, comme l’offrande la plus
agréable, ces jeux que le prince et le peuple célébraient dans les fêtes
instituées en leur honneur[47]. Le fidèle, qui
fuyait avec une pieuse horreur les abominations du cirque ou du théâtre, se trouvait dans
chaque repas exposé à des embûches infernales, toutes les fois que ses amis,
invoquant les dieux propices, versaient des libations[48], et formaient
des vœux pour leur bonheur réciproque. Lorsque l’épouse, enlevée d’entre les
bras de ses parents, franchissait, avec une répugnance affectée, le seuil de
sa nouvelle demeure[49], accompagnée de
tout le cortège de l’hymen ; lorsque la pompe funèbre s’avançait lentement
vers le bûcher[50],
dans ces importantes occasions, le chrétien, tremblant de se rendre coupable
du crime attaché a des cérémonies impies, se trouvait forcé d’abandonner les
personnes qu’il chérissait le plus. Toutes les professions, tous les métiers
qui contribuaient à former, ou à décorer les idoles, étaient déclarés
infectés du poison de l’idolâtrie[51] : sentence
sévère, puisqu’elle dévouait aux tourments éternels cette portion si
considérable de la société qui exerce les arts libéraux et mécaniques. Si
nous jetons les yeux sur les restes innombrables de l’antiquité, outre les
images des dieux et les instruments sacrés de leur culte, nous voyons que les
maisons, les habits et les meubles des païens, devaient leurs plus riches
ornements aux formes élégantes et aux fictions agréables consacrées par l’imagination
des Grecs[52].
C’était aussi dans cette origine impure qu’avaient pris naissance la musique,
la peinture, l’éloquence et la poésie. Dans le langage des pères de l’Église,
Apollon et les Muses sont les organes de l’esprit infernal ; Homère et
Virgile en sont les principaux ministres ; et cette mythologie brillante qui
remplit, qui anime les productions de leur génie, est destinée à célébrer la
gloire des démons. La langue même de Les tentations dangereuses, qui se tenaient de tous côtés en embuscade pour surprendre le fidèle, l’attaquaient les jours de fêtes publiques avec une violence redoublée. Ces institutions augustes avaient été disposées et arrangées, dans l’année, avec tant d’art, que la superstition prenait toujours le masque du plaisir et souvent celui de la vertu[54]. Chez les Romains, quelques-unes des fêtes les plus sacrées avaient pour objet de célébrer les calendes de janvier, en prononçant solennellement des vœux pour la félicité publique et pour le bonheur des citoyens ; de rappeler le souvenir des morts, et d’attirer les regards des dieux sur la génération présente ; de poser les bornes invariables des propriétés ; de saluer au retour du printemps, les puissances vivifiantes qui répandent la fécondité ; de perpétuer ces deux ères mémorables de Rome, la fondation de la ville et celle de la république, et de rétablir durant la licence bienfaisante des saturnales, l’égalité primitive du genre humain. On peut juger quelle devait être l’horreur des chrétiens pour ces cérémonies impies, par la scrupuleuse délicatesse qu’ils avaient montrée dans une occasion moins alarmante. Aux jours d’allégresse publique, les anciens avaient coutume d’orner leurs portes de lampes et de branches de laurier, et de ceindre leurs têtes de guirlandes de fleurs. Cet usage innocent, qui formait un spectacle agréable, aurait pu être toléré comme une institution purement civile ; mais il se trouvait malheureusement que les portes étaient sous la protection des dieux pénates, que le laurier était consacré à l’amant de Daphné, et que ces guirlandes de fleurs, quoique souvent le symbole de la joie ou de la tristesse avaient été employées, dans leur première origine, au service de la superstition. Ceux des chrétiens qui se déterminaient à suivre, sur ce point, les coutumes de la patrie et les ordres du magistrat, éprouvaient de terribles agitations : en proie aux plus sombres alarmes, ils redoutaient les reproches de leur conscience, les censures de l’Église et l’annonce de la vengeance divine[55]. Tels étaient les soins pénibles qu’il fallait prendre, pour garantir la pureté à l’Évangile du souffle empoisonné de l’idolâtrie. Les partisans de l’ancienne religion observaient avec indifférence les rites publics ou particuliers qu’ils tenaient de l’éducation et de l’habitude ; mais toutes les fois que ces cérémonies superstitieuses se présentaient, elles fournissaient aux chrétiens une occasion de s’opposer avec force aux .anciennes erreurs, et de déclarer leurs sentiments. Ces protestations fréquentes affermissaient leur attachement à la foi ; et à mesure que leur zèle s’augmentait, ils soutenaient, avec plus d’ardeur et avec des succès plus marqués cette guerre sainte, qu’ils avaient entreprise contre l’empire des démons. II. Les écrits de Cicéron[56] peignent des couleurs
les plus vives l’ignorance, les erreurs et l’incertitude des anciens
philosophes, au sujet de l’immortalité de l’âme. Ils voulaient armer leurs
disciples contre la crainte de la mort ; ils leur inculquaient cette
idée simple, mais triste, que le coup
fatal de notre dissolution nous délivre des calamités de la vie, et que ceux
qui ont peu de temps à exister ont si peu de temps à souffrir. Rome et Puisque la philosophie, malgré les efforts les plus
sublimes, ne peut parvenir qu’à indiquer faiblement le désir, l’espérance, ou
tout au plus la probabilité d’une vie à venir ; il n’appartient donc qu’à
la révélation divine d’affirmer l’existence et de représenter l’état de ce
pays invisible, destiné à recevoir les âmes des hommes après leur séparation
d’avec les corps. Mais il est facile d’apercevoir dans les religions de On se serait naturellement attendu qu’un principe si
essentiel à la religion aurait été révélé dans les termes les plus clairs au
peuple choisi de Lorsque la promesse d’un bonheur éternel fut offerte aux
hommes, sous la condition d’adopter la croyance et d’observer les préceptes
de l’Évangile, il n’est pas étonnant qu’une proposition si avantageuse ait
été acceptée par un grand nombre de personnes de toutes les religions, de
tous les états, et de toutes les provinces de l’empire romain. Les premiers
chrétiens avaient pour leur existence présente un mépris, et ils attendaient
l’immortalité avec une confiance dont la foi douteuse et imparfaite des
siècles modernes saurait donner qu’une bien faible idée. Dans la primitive
Église, l’influence de la vérité tirait une force prodigieuse d’une opinion
respectable, par son utilité et par son ancienneté, mais qui n’a pas été
justifiée par le fait. On croyait universellement que la fin du monde et le
royaume des cieux étaient sur le point d’arriver. L’approche de ce
merveilleux événement avait été prédite par les apôtres ; leurs plus
anciens disciples en avarient conservé la tradition ; et ceux qui
expliquaient littéralement les paroles de Jésus-Christ lui-même, étaient
obligés de croire que le Fils de l’Homme allait bientôt paraître dans les
nuages, et qu’il descendrait de nouveau sur la terre avec tout l’éclat de sa
gloire, avant l’extinction totale de cette génération qui avait été témoin de
son humble état dans le monde, et qui pouvait attester les calamités des
Juifs sous Vespasien et sous l’empereur Adrien. Dix-sept siècles révolus nous
ont appris a ne pas trop presser le langage mystérieux des prophéties et de l’Apocalypse ;
mais cette erreur, tant que les sages décrets de L’ancienne doctrine des millénaires, qui eut tant de partisans, tenait intimement à l’opinion de la seconde venue du Messie. Comme les ouvrages de la création avaient été fais en six jours, leur état actuel était fixé à six mille ans[67], selon une tradition attribuée au prophète Élie. Par la même analogie on prétendait que cette longue période, alors presque accomplie[68], de travaux et de disputes, succèderait un joyeux sabbat de dix siècles, et que Jésus-Christ, suivi de la milice triomphante des saints et des élus échappés à la mort ; ou miraculeusement rappelés à la vie, régnerait sur la terre jusqu’au temps désigné pour la dernière et générale résurrection. Cet espoir flattait tellement l’esprit des fidèles, que la nouvelle Jérusalem, siége de ce royaume de félicité, fut bientôt ornée de toutes les peintures les plus séduisantes de l’imagination. Dans ce séjour délicieux, où les habitants devaient conserver leurs sens et toutes les facultés de la nature humaine, un bonheur qui aurait consisté seulement dans des plaisirs purs et spirituels, aurait paru trop raffiné. Le jardin d’Éden et les amusements de la vie pastorale ne convenaient plus aux progrès que la société avait faits sous l’empire romain. Une ville fut donc bâtie, brillante d’or et de pierres précieuses ; partout aux environs la terre produisait d’elle-même avec une abondance surnaturelle ; la vigne croissait sans culture, et le peuple; heureux et innocent, jouissait de tous ces biens sans être retenu par aucune de ces lois jalouses qui distribuent si inégalement les propriétés[69]. Depuis saint Justin martyr[70] et saint Irénée, qui avait conversé familièrement avec les disciples immédiats des apôtres, jusqu’à Lactance précepteur du fils de Constantin[71], tous les pères de l’Église ont eu soin d’annoncer ce millénaire : quoique cette idée pût n’être pas universellement adoptée, elle paraît avoir été dominante parmi les chrétiens orthodoxes, et elle semble si bien adaptée aux désirs et aux craintes du genre humain, qu’elle a dû contribuer beaucoup au progrès de la religion chrétienne. Mais lorsque l’édifice de l’Église a été presque entièrement achevé, on mit de côté les instruments qui avaient servi à sa construction. La doctrine du règne de Jésus-Christ sur la terre, traitée d’abord d’allégorie profonde, parut par degrés incertaine, et inutile ; elle fut enfin rejetée, comme l’invention absurde de l’hérésie et du fanatisme[72] : une prophétie, mystérieuse, qui forme encore une partie du canon sacré, mais que l’on croyait favorable à l’opinion du moment, n’échappa qu’avec peine à la sentence de l’Église[73]. Tandis qu’on promettait aux disciples de Jésus-Christ le
bonheur et la gloire d’un règne temporel, les calamités les plus terribles
étaient annoncées à un monde incrédule. L’édification de la nouvelle
Jérusalem devait être accompagnée de la destruction de La réprobation des païens les plus sages et les plus vertueux, dont le crime était d’ignorer ou de ne pas croire la vérité divine, semble blesser la raison et l’humanité de notre siècle[76]. Mais la primitive Église, dont la foi portait sur une base bien plus ferme, livrait sans balancer aux supplices éternels la partie la plus considérable de l’espèce humaine. On pouvait se permettre une espérance charitable en faveur de Socrate ou de quelques autres sages de l’antiquité qui avaient consulté la lumière de la raison avant qu’on eût vu briller celle de l’Évangile[77] ; mais on assurait unanimement que les idolâtres qui, depuis la naissance, ou la mort de Jésus-Christ, avaient opiniâtrement persisté dans le culte des démons, ne méritaient ni ne pouvaient attendre de pardon de la justice d’un Dieu irrité. Ces sentiments rigides, qui avaient été inconnus au monde ancien, paraissent avoir répandu de l’amertume dans un système d’amour et d’harmonie. Souvent la différence des religions rompit les nœuds du sang et de l’amitié. Les fidèles qui gémissaient dans ce monde sous la puissance tyrannique des païens, s’abandonnaient quelquefois à leur ressentiment ; et trompés par les mouvements d’un orgueil spirituel, ils se plaisaient à comparer leur triomphe futur avec les tourments réservés à leurs ennemis. Vous aimez les spectacles, s’écrit sévère Tertullien : attendez le plus grand de tous les spectacles ; le jugement dernier, jugement universel de l’univers. Oh ! combien j’admirerai, combien je rirai, combien je me réjouirai, combien je triompherai, lorsque je contemplerait tant de superbes monarques et de dieux imaginaires, poussant d’affreux gémissements dans le plus profond de l’abîme, tant de magistrats, qui persécutaient le nom du Seigneur, liquéfiés dans des fournaises mille fois plus ardentes que celles où ils ont précipité les chrétiens ; tant de sages philosophes rougissant au milieu des flammes avec les disciples qu’ils ont séduits ; tant de poètes célèbres tremblants devant le tribunal non de Minos, mais de Jésus-Christ ; tant d’acteurs tragiques élevant la voix avec bien plus de force pour exprimer leurs propres douleurs ; tant de danseurs ! …[78] Mais l’humanité du lecteur me pardonnera de tirer un voile sur le reste de cette description révoltante, continuée par le zélé Africain avec une recherche d’esprit remplie d’affectation et de cruauté[79]. Sans doute parmi les premiers chrétiens il y avait un grand nombre dont le caractère s’accordait mieux avec la douceur et la charité de leur profession de foi. Plusieurs d’entre eux ressentaient une compassion sincère à la vue des dangers de leurs amis et de leurs compatriotes ; et, animés d’une ardeur bienfaisante, ils s’efforçaient de les arracher à une perte inévitable. L’indifférent polythéiste, qui se trouvait tout à coup assailli par des terreurs imprévues, dont ne pouvaient le garantir ses prêtres et ses philosophes, était souvent effrayé et subjugué par la menace d’un supplice éternel. Ses alarmes aidaient aux progrès de sa foi et de sa raison ; et s’il parvenait une fois à soupçonner que la religion chrétienne pouvait bien être véritable, il devenait facile de lui persuader qu’il n’avait point de parti plus sage, ni plus prudent à embrasser. III. Les dons surnaturels que le chrétien, disait-on, recevait même durant cette vie, devaient, en l’élevant au-dessus des autres hommes, le consoler de leurs injustices, et contribuer à convaincre les infidèles. Outre les prodiges qui, dans différentes occasions, ont pu être opérés par l’intervention immédiate de Dieu, lorsque, pour le service de la religion, il suspendait les lois de la nature, l’Église chrétienne, depuis le temps des apôtres et de leurs premiers disciples, a prétendu à une succession non interrompue de pouvoirs miraculeux[80], tels que les dons des langues, des visions et des prophéties, le pouvoir de chasser les démons, de guérir les malades et de ressusciter les morts. La connaissance des langues étrangères fut souvent accordée aux contemporains de saint Irénée, quoique saint Irénée lui-même, en prêchant l’Évangile, aux natifs de la Gaule[81], se soit trouvé obligé de lutter contré les difficultés d’un dialecte barbare. L’inspiration divine, suivant la tradition, se communiquait soit par des visions, soit par des songes. Les fidèles de tout rang, de tout état, les femmes et les vieillards, les enfants aussi bien que les évêques, avaient également part à cette faveur. Lorsque leurs âmes pieuses avaient été suffisamment préparées par les prières, les jeûnes et les veilles, à recevoir l’impulsion extraordinaire, ils entraient tout à coup dans un saint transport, et, ravis en extase, ils disaient ce qui leur était inspiré, simples instruments de l’Esprit Saint, comme la flûte est l’organe de celui qui en tire des sons[82]. Nous pouvons ajouter que ces visions avaient principalement pour objet de dévoiler l’histoire future de l’Église, ou d’en régler l’administration présente. L’expulsion des démons que l’on contraignait d’abandonner le corps des malheureux qu’ils avaient eu la permission de tourmenter, était le triomphe ordinaire, mais en même temps le plus signalé de la foi ; et les anciens apologistes ne cessent de répéter qu’une pareille victoire est la preuve la plus convaincante de la vérité du christianisme. Cette cérémonie imposante avait lieu communément en public devant un grand nombre de spectateurs. Le patient était délivré par le pouvoir ou par l’habileté de l’exorciste, et l’on entendait le démon vaincu avouer que sous le nom d’un faux dieu du paganisme, il avait usurpé pendant longtemps l’adoration du genre humain[83]. Mais la guérison miraculeuse des maladies les plus, invétérées et même des maladies surnaturelles ne causera plus de surprise, si l’on se rappelle que du temps de saint Irénée, vers la fin du second siècle, la résurrection des morts ne paraissait point un événement extraordinaire ; que dans les occasions nécessaires, les longs jeûnes et les supplications réunies de tous les fidèles du lieu, suffisaient souvent pour opérer le miracle, et que les personnes ainsi rendues aux prières de leurs frères, avaient vécu plusieurs années parmi eux[84]. Dans une période où la foi pouvait se vanter d’avoir remporté tant de victoires étonnantes sur la mort, il est difficile d’expliquer le scepticisme de ces philosophes qui rejetaient ou qui osaient tourner en ridicule la doctrine de la résurrection. Un Grec d’une naissance distinguée, défendant le parti de l’erreur contre Théophile, évêque d’Antioche, réduisit toute la dispute à un seul point, à la vérité très important. Il promit que si on pouvait lui montrer une seule personne qui eût été tirée du sein des morts, il embrasserait aussitôt la religion chrétienne. Il est assez singulier que le prélat de la première Église de l’Orient, malgré son zèle, pour la conversion de son ami n’ait pas jugé a propos d’accepter ce défi simple et raisonnable[85]. Les miracles de la primitive Église, après avoir obtenu la
sanction des temps, ont été dernièrement attaqués dans un ouvrage[86] rempli de
recherches curieuses, mais hardies, et qui malgré l’accueil favorable qu’il à
reçu du public, paraît avoir excité un scandale général parmi les théologiens
de toutes les Églises protestantes de l’Europe[87]. En hasardant
notre sentiment sur cette matière, nous serons bien moins déterminé par
quelques arguments particuliers que par notre manière de voir et de
réfléchir, et surtout par le degré d’évidence que nous avons coutume d’exiger,
quand il s’agit de prouver un évènement miraculeux. Le droit d’un historien
ne l’oblige pas à s’ériger en juge de son autorité privée, dans une
controverse si délicate et d’une telle importance ; mais d’un autre
coté, il ne doit pas dissimulé la
difficulté qu’il éprouve à trouver une théorie qui puisse concilier l’intérêt
de la religion avec celui de la raison, à faire une application convenable de
cette théorie, et à tracer avec précision les limites de cette période
fortunée, exempte de fraude et d’erreur, à laquelle nous croyons pouvoir
assigner le don des pouvoirs surnaturels. Depuis le premier des pères jusqu’au
dernier des papes il se présente une succession non interrompue d’évêques, de
saints, de martyrs et de miracles ; et en même temps les progrès de la
superstition ont été suivis et si imperceptibles, que nous ne savons dans
quel anneau particulier la chaîne de la tradition doit être rompue. Chaque
siècle atteste authentiquement les événements merveilleux qui l’ont distingué
; et son témoignage ne paraît d’abord ni moins puissant ni moins respectable
que celui de la génération précédente. Si bien qu’insensiblement nous sommes
conduits à ne pouvoir, sans une inconséquence avouée, refuser dans le
huitième ou le douzième siècle, au vénérable Béde et à saint Bernard, le même
degré de confiance que nous avons accordé si libéralement, dans le second, à
saint Justin et à saint Irénée[88]. Si la vérité de
quelques-uns de ces miracles est appréciée par leur utilité apparente, chaque
siècle avait des incrédules à convaincre, des hérétiques à réfuter et des
nations idolâtres à convertir. Il a toujours été possible de produire des
motifs suffisants pour justifier l’intervention du ciel ; et cependant,
puisqu’on ne peut admettre de révélation sans être persuadé de la réalité des
miracles, et que, de l’aveu de tout homme raisonnable, cette puissance
surnaturelle a cessé, il a donc évidemment existé quelque période où le don
des miracles a été enlevé subitement, ou par degrés, à l’Église
chrétienne. Quelle qu’ait été l’époque
choisie pour un pareil dessein, que cette révolution soit arrivée à la mort
des apôtres, à la conversion de l’empire romain ou à l’extinction de l’hérésie
arienne[89],
l’insensibilité des chrétiens qui vécurent alors excitera toujours avec
raison notre surprise. Ils conservèrent toujours leurs prétentions après avoir
perdu leur pouvoir. La crédulité exerça les fonctions de la foi ; il fut
permis au fanatisme de prendre le langage de l’inspiration, et les effets du
hasard ou les prestiges de l’imposture furent attribués à des causes divines.
L’exemple récent des véritables miracles aurait dû faire connaître à l’univers
chrétien les voies de Quelque opinion que l’on puisse avoir des miracles de la
primitive Église depuis le temps des apôtres, cette docilité de caractère que
l’on remarque parmi les chrétiens du second et du troisième siècle, procura
quelques avantages à la cause de la vérité et de la religion. Aujourd’hui un
scepticisme caché et même involontaire s’attache aux dispositions les plus
religieuses. Le sentiment que l’on éprouve en admettant les vérités
surnaturelles, est bien moins une croyance active qu’un acquiescement froid
et passif. Accoutumés depuis longtemps à observer et à respecter l’ordre
invariable de la nature, notre raison, ou du moins notre imagination, n’est
pas suffisamment préparée à soutenir l’action visible de IV. Mais dans les premiers siècles de l’Église, le chrétien démontrait sa foi par ses vertus ; et l’on avait raison de supposer que la persuasion divine, dont l’effet est d’éclairer ou de subjuguer l’intelligence, doit en même temps purifier le cœur du fidèle et diriger ses actions. Les plus anciens apologistes du christianisme, lorsqu’ils attestent l’innocence de leurs frères, et les écrivains d’un siècle moins reculé, qui célèbrent la sainteté de leurs ancêtres, représentent avec des couleurs les plus vives la réformation des mœurs que la prédication de l’Évangile opéra parmi les hommes. Comme mon intention est de remarquer seulement les causes humaines qui ont secondé l’influence de la révélation, j’exposerai légèrement deux motifs qui ont pu naturellement rendre la vie des premiers chrétiens plus pure et plus austère que celle de leurs contemporains idolâtres, ou de leurs successeurs dégénérés. L’un était le repentir de leurs fautes passées ; l’autre, le désir louable qu’ils avaient de soutenir la réputation de la société dans laquelle ils avaient été admis. Les chrétiens ont été autrefois accusés d’attirer dans leur parti les plus grands scélérats. S’il faut en croire des imputations suggérées par l’ignorance ou par la malignité des païens, le coupable, dès qu’il éprouvait quelques remords, se déterminait aisément à laver dans les eaux du baptême, des crimes pour lesquels les temples des dieux refusaient d’accorder aucune expiation. Mais ce reproche, exposé dans son véritable jour, honore autant l’Église, qu’il a contribué à augmenter le nombre des fidèles[90]. Les apologistes du christianisme peuvent avouer, sans rougir, que la plupart des saints les plus éminents ont été avant leur baptême, les plais scandaleux des pécheurs. Ceux qui dans le monde avaient suivi, quoique d’une manière très imparfaite, les lois de la bienveillance et de l’honnêteté, se contentaient de l’opinion de leur propre droiture ; et la satisfaction calme qu’ils éprouvaient les rendait bien moins susceptibles de ces émotions soudaines de honte, de douleur et d’effroi, qui ont enfanté tant de conversions merveilleuses. Guidés par l’exemple de leur divin maître, les missionnaires de l’Évangile ne dédaignaient pas la société des hommes, et surtout des femmes, qui, accablés du poids de leurs vices, en ressentaient souvent les effets. Comme ces prosélytes passaient tout à coup du péché et de la superstition à l’espérance glorieuse de l’immortalité, ils prenaient le parti de se consacrer non seulement à l’exercice des vertus, mais encore à une vie de pénitence. Le désir de la perfection devenait la passion dominante de leur âme ; et si la raison s’arrête dans une froide modération, on sait avec quelle rapidité, avec quelle violence, nos passions nous font franchir l’espace qui se trouve entre les extrémités les plus opposées. Lorsque les nouveaux convertis avaient été enrôlés parmi les fidèles, et admis aux sacrements de l’Église, une autre considération d’une espèce moins relevée, mais pure cependant et respectable, les empêchait de retomber dans leurs désordres passés. Toute société particulière qui s’est séparée du grand corps de la nation ou de la religion à laquelle elle appartenait, excite aussitôt une attention et une méfiance universelles. C’est surtout quand elle est composée d’un très petit nombre de personnes, que leurs vertus ou leurs vices peuvent influer sur la réputation générale de la société. Chaque membre est obligé de veiller avec la plus exacte vigilance sur sa propre conduite et sur celle de ses frères, puisque, devant s’attendre à partager un déshonneur que quelques-uns répandraient sur tous, il espère participer à la réputation commune. Lorsque les chrétiens de Bithynie furent traduits devant le tribunal de Pline le Jeune, ils assurèrent le proconsul que, loin d’entrer dans aucune conspiration contraire aux lois de l’État, ils s’engageaient tous, par une obligation solennelle, à ne commettre aucun de ces crimes qui troublent la paix publique et particulière de la société, tels que le vol, le brigandage, l’adultère, le parjure et la fraude[91]. Cent ans après environ, Tertullien pouvait se vanter, avec un noble orgueil, qu’excepté pour la cause de la religion, on avait vu périr très peu de chrétiens[92] par la main du bourreau[93]. Leur vie sérieuse et retirée, entièrement éloignée du luxe et des plaisirs du siècle, les endurcissait à la chasteté, à la tempérance l’économie, à toute la modestie des vertus domestiques. Comme la plus grande partie d’entre eux exerçait quelque métier où quelque profession, il leur importait d’agir avec la bonne foi la plus évidente, et avec la plus scrupuleuse intégrité, pour éloigner tous les soupçons que les profanes sont trop disposés à concevoir contre les apparences de la sainteté. Le mépris du monde entretenait perpétuellement les fidèles dans des sentiments de patience, de douceur et d’humilité. Plus on les persécutait, plus ils s’attachaient les uns aux autres. Leur charité mutuelle et leur confiance généreuse n’ont point échappé aux regards des infidèles, et des amis perfides n’en ont que trop souvent abusé[94]. Ce qui doit donner une haute idée de la morale des premiers chrétiens, c’est que leurs fautes même, ou plutôt leurs erreurs, venaient d’un excès de vertu. Les évêques et les docteurs de l’Église, dont le témoignage atteste et dont l’autorité pouvait dirigés la foi, les principes et même la conduite de leurs contemporains, avaient étudié les Écritures avec moins de sagacité que de dévotion ; ils prenaient souvent dans le sens le plus littéral ces préceptes rigides, enseignés par Jésus-Christ et par ses apôtres, et que dans la suite des commentateurs prudents ont expliqués d’une manière moins stricte et plus figurée. Animés du désir d’élever la perfection de l’Évangile au-dessus de la doctrine de la philosophie, les pères ont porté dans leur zèle les devoirs de la mortification de soi-même, de la pureté et de la patience, à une hauteur où il nous est à peine possible d’atteindre, et bien moins encore de nous soutenir dans notre état présent de faiblesse et de corruption. Une doctrine si extraordinaire et si sublime ne pouvait manquer d’attirer la vénération du peuple ; mais elle n’était nullement propre à gagner le suffrage de ces philosophes mondains, qui, dans le cours de cette vie passagère, ne consultent que les mouvements de la nature et l’intérêt de la société[95]. Dans les caractères les plus vertueux et les plus honnêtes, il est facile de démêler deux penchants bien naturels : l’amour du plaisir et l’amour de l’action. Si l’amour du plaisir est épuré par l’art et par la science, s’il est embelli par les charmes de la société, et qu’il soit modifié par les justes égards qu’exigent la prudence, la santé et la réputation, il produit la plus grande partie du bonheur que l’homme goûte dans la vie privée. L’amour de l’action est un principe d’une espèce plus forte, et dont les effets ne sont pas si certains ; souvent il mène à la colère, à l’ambition, à la vengeance ; mais lorsqu’il est dirigé par un sentiment d’honnêteté et de bienfaisance, il enfante toutes les vertus ; et si ces vertus sont accompagnées de talents capables de les développer, une famille, un État ou un empire devra sa sûreté et sa prospérité au courage infatigable d’un seul homme. Nous pouvons donc attribuer à l’amour du plaisir la plupart des qualités aimables, à l’amour de l’action la plupart des qualités respectables et utiles. Un caractère sur lequel ces deux puissants mobiles agiraient de concert et dans une juste proportion, semblerait constituer l’idée la plus parfaite de la nature humaine. L’âme insensible et inactive que l’on ne supposerait dirigée par aucun de ces principes, serait unanimement rejetée de la société, comme incapable de procurer aucun bonheur à l’individu, ou aucun avantage public au monde. Mais ce n’était pas dans ce monde que les premiers chrétiens désiraient de se rendre agréables ou utiles. L’homme dont l’esprit a été cultivé par l’éducation, peut, dans ses moments de loisir, acquérir de nouvelles connaissances, exercer sa raison ou son imagination, et se livrer sans défiance à tout l’abandon d’une conversation agréable. Les pères cependant avaient en horreur des occupations si contraires à la sévérité de leur conduite, ou ils ne les permettaient qu’avec la plus grande réserve. Ils méprisaient toutes les connaissances qu’ils jugeaient inutiles à l’œuvre du salut, et les discours frivoles leur paraissaient un abus criminel du don de sa parole. Dans notre mode d’existence actuel, le corps est si étroitement uni avec l’âme, qu’il est de notre intérêt de jouit avec innocence et avec modération des plaisirs que peut goûter ce fidèle compagnon. Nos dévots prédécesseurs raisonnaient bien différemment : aspirant orgueilleusement à la perfection des anges, ils dédaignaient ou affectaient de dédaigner toute espèce de délices terrestres et corporelles |