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LE SYSTÈME d’administration qu’avait établi Dioclétien,
perdit son équilibre dès qu’il ne fut plus soutenu par la main ferme et
adroite du fondateur. Ce système exigeait un mélange si heureux de talents et
de caractères différents, qu’il eût été difficile de les rassembler de nouveau.
Pouvait-on se flatter de voir encore une fois deux empereurs sans jalousie,
deux Césars sans ambition, et quatre princes indépendants animés du même
esprit, et invariablement attachés à l’intérêt général ? L’abdication de
Dioclétien et de Maximien fut suivie de dix-huit ans de confusion et de
discordes ; cinq guerres civiles déchirèrent le sein de l’empire ; et
les intervalles de paix furent moins un état de repos qu’une suspension
d’armes entre des monarques ennemis, qui, s’observant mutuellement avec l’œil
de la crainte et de la haine, s’efforçaient d’accroître leur puissance aux dépens
de leurs sujets.
Dès que Dioclétien et Maximien eurent quitté la pourpre, le
poste qu’ils avaient occupé fut, en vertu des règles de la nouvelle
constitution, rempli par les deux Césars. Constance et Galère prirent
aussitôt le titre d’Auguste[1]. Le droit de
préséance, et les honneurs dus à l’âge furent accordés au premier de ces
princes. Il gouverna sous une nouvelle dénomination son ancien département, la Gaule, l’Espagne et la Bretagne. L’administration
de ces vastes provinces suffisait pour exercer ses talons et pour satisfaire
son ambition. La modération, la douceur et la tempérance, caractérisaient principalement
cet aimable souverain, et ses heureux sujets avaient souvent occasion d’opposer
les vertus de leur maître aux passions violentes de Maximien, et même à la
conduite artificieuse de Dioclétien. Au lieu d’imiter le vaste et la magnificence
asiatique, qu’ils avaient introduits dans leurs cours, Constance conserva la
modestie d’un prince romain. Il disait avec sincérité que son plus grand
trésor était dans le cœur de ses peuples ; et qu’il pouvait compter sur
leur libéralité et sur leur reconnaissance toutes les fois que la dignité du trône
et que les dangers de l’État exigeraient quelqu’un secours extraordinaire[2]. Les habitants de
la Gaule, de l’Espagne
et de la Bretagne,
pleins du sentiment de son mérite et du bonheur dont ils jouissaient, ne songeaient
qu’avec anxiété à la santé languissante de leur souverain, et ils
envisageaient avec inquiétude l’âge encore tendre des enfants qu’il avait eus
de son second mariage avec la fille de Maximien.
Les qualités de Constance formaient un contraste frappant
avec le caractère dur et sévère de son collègue. Galère avait des droits à
l’estime de ses sujets ; il daigna rarement mériter leur affection. Sa.
réputation dans les armes, et surtout le succès brillant de la guerre de Perse
avaient enorgueilli son esprit naturellement altier, et qui ne pouvait
souffrir de supérieur ni même d’égal. S’il était possible de croire le
témoignage suspect d’un écrivain peu judicieux, nous pourrions attribuer l’abdication
de Dioclétien aux menaces de Galère, et il nous serait facile de rapporter les
particularités d’une conversation secrète entre ces deux princes, dans laquelle
le premier montra autant de faiblesse que l’autre développa d’ingratitude et
d’arrogance[3].
Mais un examen impartial du caractère et de la conduite de Dioclétien, suffit
pour détruire ces anecdotes obscures. Quelles qu’aient pu être les intentions
de ce prince, s’il eût eu à redouter la violence de Galère, sa prudence lui
aurait donné les moyens de prévenir un débat ignominieux ; et comme il avait
tenu le sceptre avec éclat, il serait descendu du trône sans rien perdre de
sa gloire.
Lorsque Galère et Constance eurent été élevés au rang d’Auguste,
le nouveau système de gouvernement impérial exigeait deux autres Césars.
Dioclétien désirait sincèrement de se retirer du monde : regardant Galère,
qui avait épousé sa fille, comme l’appui le plus ferme de sa famille et de
l’empire, il consentit sans peine à lui laisser le soin brillant et dangereux
d’une nomination si importante. On ne consulta pour ce choix ni l’intérêt ni l’inclination
des princes d’Occident. Ils avaient chacun un fils qui était parvenu à l’âge
d’homme ; et l’on devait naturellement espérer que leurs enfants seraient
revêtus de la pourpre. Mais la vengeance impuissante de Maximien n’était plus
à craindre ; et Constance, supérieur à la crainte des dangers, cédait à
son humanité qui lui faisait redouter pour ses peuples les maux d’une guerre
civile. Les deux Césars élus par Galère convenaient bien mieux à ses vues
ambitieuses : il paraît que leur principale recommandation consistait dans
leur peu de mérite et de considération personnelle. L’un d’eux, fils d’une
sœur de Galère, se nommait Daza, ou, comme on l’appela dans la suite,
Maximin. Il était jeune, sans expérience ; ses manières et son langage
décelaient l’éducation rustique qu’il avait reçue. Quels furent son étonnement
et celui de tout l’empire, lorsque après avoir reçu la pourpre des mains de Dioclétien, il fut
élevé à la dignité de César ; et qu’on lui confia le commandement
suprême de l’Égypte et de la Syrie[4] ! Dans le même
instant, Sévère, serviteur fidèle, bien que livré aux plaisirs, et qui ne
manquait pas de capacité pour les affaires, se rendit à Milan, où Maximien
lui remit à regret les ornements de César et la possession de l’Italie et de
l’Afrique[5]. Selon les formes
de la constitution, Sévère reconnut la suprématie de l’empereur
d’Occident ; mais il demeura entièrement dévoué aux ordres de son
bienfaiteur Galère, qui, se réservant les provinces situées entre les confins
de l’Italie et ceux de la
Syrie, établit solidement son autorité sur les trois quarts
de l’empire. Persuadé que la mort de Constance le rendrait bientôt seul
maître de univers romain ; Galère avait déjà, dit-on, réglé dans son esprit
l’ordre d’une longue succession de princes, et il comptait, après avoir
accompli vingt années d’un règne glorieux, passer tranquillement le reste de ses
jours dans la retraite[6].
Mais en moins de dix-huit mois deux révolutions
inattendues détruisirent ses vastes projets. L’espoir qu’avait Galère de
réunir à ses domaines les provinces occidentales fut renversé par l’élévation
de Constantin, et bientôt la révolte et les succès de Maxence lui enlevèrent
l’Italie et l’Afrique.
La réputation de Constantin a rendu intéressantes aux yeux
de la postérité les plus petites particularités de sa vie et de ses actions.
Le lieu de sa naissance et la condition de sa mère Hélène sont devenus un
sujet de dispute, non seulement parmi les savants, mais encore parmi les nations.
Malgré la tradition récente qui donne pour père à Hélène un roi de la Bretagne, nous sommes
forcé d’avouer qu’elle était fille d’un aubergiste[7]. D’un autre côté,
nous pouvons défendre la légitimité de son mariage contre ceux qui l’ont
regardée comme la concubine de Constance[8]. Constantin le
Grand naquit, selon toute apparence, à Naissus, ville de la Dacie[9]. Il n’est pas
étonnant que dans une province, et au sein d’une famille distinguée seulement
par la profession des armes, il n’ait point cultivé son esprit, et qu’il ait
montré, dès ses premières années, peu de goût pour les sciences[10]. Il avait
environ dix-huit ans lorsque son père fut nommé César [en 293] ;
mis cet heureux événement fut accompagné du divorce de sa mère ; et l’éclat
d’une alliance impériale réduisit le fils d’Hélène à un état de disgrâce et d’humiliation.
Au lieu de suivre Constance en Occident il resta au service de Dioclétien.
L’Égypte et la Perse
furent le théâtre de ses exploits, et il s’éleva par degrés au rang honorable
de tribun de la première classe. Constantin avait la taille haute et l’air
majestueux ; il était adroit dans tous les exercices du corps ;
intrépide à la guerre, affable en temps de paix ; dans toutes ses
actions, la prudence tempérait le feu de la jeunesse ; et, tant que
l’ambition occupa son esprit, il se montra froid et insensible à l’attrait du
plaisir. La faveur du peuple et des soldats qui le déclaraient digne du rang
de César, ne servit qu’à enflammer la jalousie inquiète de Galère ; et
quoique ce prince n’osât point employer ouvertement la violence, un monarque
absolu manque rarement de moyens pour se venger d’une manière sûre et secrète[11]. Chaque instant augmentait
le danger de Constantin et l’inquiétude de son père, qui, par des lettres
multipliées, marquait le désir le plus vif d’embrasser son fils. La politique
de Galère lui suggéra pendant quelque temps des excuses et des motifs de
délai ; mais il ne lui était plus possible de rejeter une demande si
naturelle de son associé, sans maintenir son refus par les armes. Enfin,
après bien, des difficultés, Constantin eût la permission de partir, et sa diligence
incroyable déconcerta les mesures[12] que l’empereur
avait prises, peut-être, pour intercepter un voyage dont il redoutait avec raison
les conséquences. Quittant le palais de Nicomédie pendant la nuit, le fils de
Constance traversa en poste la
Bithynie, la
Thrace, la
Dacie, la
Pannonie, l’Italie et la Gaule, au milieu des acclamations du peuple, et
il arriva au port de Boulogne au moment même où son père se préparait à
passer en Bretagne[13].
L’expédition de Constance dans cette île, et une victoire facile
qu’il remporta sur les Barbares de la Calédonie, furent les derniers exploits de son
règne. Il expira dans le palais impérial d’York, près de quatorze ans et demi
après qu’il eut été revêtu de la dignité de César [25 juillet 306]. Il n’avait jouit
que quinze mois du rang d’Auguste. Sa mort fut suivie immédiatement de
l’élévation de Constantin. Les idées de succession et d’héritage sont si
simples, qu’elles paraissent presque à tous les hommes fondées non seulement sur
la raison, mais encore sur la nature elle-même. Notre imagination applique
facilement au gouvernement des États les principes adoptés pour les
propriétés particulières ; et toutes les fois qu’un père vertueux laisse
après lui un fils dont le mérite semble justifier l’estime du peuple ou
seulement ses espérances, la double influence du préjugé et de l’affection agit
avec une force irrésistible. L’élite des armées d’Occident avait suivi
Constance en Bretagne. Aux troupes nationales se trouvait joint un corps
nombreux d’Allemands, qui obéissaient à Grocus, un de leurs chefs
héréditaires[14].
Les partisans de Constantin inspirèrent avec soin aux légions une haute idée
de leur importance, et ils ne manquèrent pas de les assurer que l’Espagne, la Gaule et la Bretagne, approuveraient
leur choix. Ils demandaient aux soldats s’ils pouvaient balancer un moment
entre l’honneur de placer à leur tête le digne fils du prince qui leur avait
été si cher, et, la honte d’attendre patiemment l’arrivée de quelque étranger
obscur, que le souverain de l’Asie daignerait accorder aux armées, et aux provinces
de l’Occident. On insinuait en même temps que la gratitude et la générosité
tenaient une place distinguée parmi les vertus de Constantin. Ce prince
adroit eût soin de ne se montrer aux troupes que lorsqu’elles furent disposées
à le saluer des noms d’Auguste et d’empereur. Le trône était l’objet de ses
désirs, et le seul asile où il pût être en sûreté, quand même il eût été moins
dirigé par l’ambition. Connaissant le caractère et les sentiments de Galère, il
savait assez que s’il voulait vivre, il devait se déterminer à régner. La
résistance convenable et même opiniâtre qu’il crut devoir affecter[15] avait pour objet
de justifier son usurpation ; et il ne céda aux acclamations de l’armée, que
lorsqu’elles lui eurent fourni la matière convenable d’une lettre qu’il
envoya aussitôt à l’empereur d’Orient. Constantin lui apprend qu’il a eu le
malheur de perdre son père ; il expose modestement ses droits naturels à le
succession de Constance, et il déplore, en termes bien respectueux, la
violence affectueuse des troupes, qui ne lui a pas permis de solliciter la
pourpre impériale d’une manière régulière et conforme à la constitution. Les
premiers mouvements de Galère furent ceux de la surprise, du chagrin et de la
fureur ; et comme il savait rarement commander à ses passions, il menaça
hautement le député de le livrer aux flammes avec la lettre insolente qu’il
avait apportée. Mais son ressentiment s’apaisa par degrés. Lorsqu’il eut
calculé les chances incertaines de la guerre ; lorsqu’il eut pesé le
caractère et les forces de son compétiteur, il consentit à profiter de l’accommodement
honorable que la prudence de Constantin lui avait offert. Sans condamner et
sans ratifier le choix de l’armée de Bretagne, Galère reconnut le fils de son
ancien collègue pour souverain des provinces situées au-delà des Alpes ; mais
il lui accorda seulement le titre de César ; et il ne lui donna que le
quatrième rang parmi les princes romains : ce fut son favori, Sévère qui remplit
le poste vacant d’Auguste. L’harmonie de l’empire parut toujours subsister,
et Constantin, qui possédait déjà le réel de l’autorité suprême, attendit
patiemment l’occasion d’en obtenir les honneurs.
Constance avait eu de son second mariage six
enfants : trois fils et trois filles[16]. Leur extraction
impériale semblait devoir être préférée à la naissance plus obscure du fils
d’Hélène. Mais Constantin, âgé pour lors de trente-deux ans, possédait déjà
toute la vigueur de l’esprit et du corps, dans un temps où l’aîné de ses
frères ne pouvait avoir plus de treize ans. L’empereur, en mourant[17], avait reconnu
et ratifia les droits que la supériorité de mérite donnait à l’aîné de tous
ses fils ; c’était à lui que Constance avait légué le soin de la sûreté
aussi bien que de la grandeur de sa famille, et il l’avait conjuré de prendre
à l’égard des enfants de Théodora les sentiments et l’autorité d’un père.
Leur excellente éducation, leurs mariages avantageux, la vie qu’ils passèrent
tranquillement au milieu des honneurs, et les premières dignités de l’Etat
dont ils furent revêtus, attestent la tendresse fraternelle de Constantin.
D’un autre côté, ces princes, naturellement doux et portés à la reconnaissance,
se soumirent sans peine à l’ascendant de son génie et de sa fortune[18].
A peine l’ambitieux Galère avait-il pris son parti sur le
mécompte qu’il venait d’essuyer dans la Gaule, que la perte imprévue de l’Italie blessa
de la manière la plus sensible son orgueil et son autorité. La longue absence
des empereurs avait rempli Rome de mécontentement et d’indignation. Le peuple
avait enfin découvert que la préférence donnée aux villes de Milan et de
Nicomédie ne devait point être attribuée à l’inclinaison particulière de
Dioclétien, mais à la fourme constante du gouvernement qu’il avait institué.
En vain ses successeurs, peu de mois après son abdication, avaient-ils élevé,
au nom de ce prince, ces bains magnifiques dont la vaste enceinte renferme
aujourd’hui un si grand nombre d’églises et de couvents[19], et dont les
ruines ont servi de matériaux à tant d’édifices modernes : les murmures
impatients des Romains troublèrent la tranquillité de ces élégantes
retraites, siége du luxe et de la mollesse. Le bruit se répandit
insensiblement que l’on viendrait bientôt leur redemander les sommes
employées à la construction de ces bâtiments. Vers le même temps, l’avarice
de Galère ou peut-être les besoins de l’État l’avaient engagé à faire une
perquisition exacte et rigoureuse des propriétés de ses sujets, pour établir
une taxe générale sur leurs terres et sur leurs personnes. Il paraît que
leurs biens-fonds furent soumis au plus sévère examen, et, dans la vue
d’obtenir une déclaration sincère de leurs autres richesses, on appliquait à
la question les personnes soupçonnées de quelque fraude à cet égard[20]. Les privilèges
qui avaient élevé l’Italie au-dessus des autres provinces furent oubliés. Déjà
les policiers du fisc s’occupaient du dénombrement du peuple romain, et ils
commençaient à établir la proportion des nouvelles taxes. Lors même que
l’esprit de liberté a été entièrement éteint, les sujets les plus accoutumés
au joug ont osé quelquefois détendre leurs propriétés contre une usurpation
dont il n’y avait point encore eu d’exemple. Mais ici l’insulte aggrava
l’injure, et le sentiment de l’intérêt particulier fut réveillé par celui de
l’honneur national. La conquête de la Macédoine, comme nous l’avons déjà observé,
avait délivré les Romains du poids des impositions personnelles. Depuis près
de cinq cents ans, ils jouissaient de cette exemption, quoique durant cette
époque ils eussent subi toutes les formes de despotisme. Ils ne purent supporter
l’insolence d’un paysan d’Illyrie, qui, du fond de sa résidence en Asie,
osait mettre Rome au rang des villes tributaires de son empire. Ces premiers
mouvements de fureur furent encouragés par l’autorité, ou du moins par la
connivence du sénat. Les faibles restes des gardes prétoriennes, qui avaient
lieu de craindre une entière dissolution, saisirent avidement un prétexte si honorable
de tirer l’épée, et se déclarèrent prêts à défendre leur patrie opprimée.
Tous les citoyens désiraient, bientôt ils espérèrent chasser de l’Italie les
tyrans étrangers et remettre le sceptre entre les mains d’un prince qui, par
le lieu de sa résidence, et par ses maximes de gouvernement, méritât désormais
de reprendre le titre d’empereur romain. Le nom et la situation de Maxence déterminèrent
en sa faveur l’enthousiasme du peuple.
Maxence, fils de l’empereur Maximien, avait épousé la fille
de Galère. Ce mariage et sa naissance semblaient lui frayer le chemin au trône ;
mais ses vices et son incapacité le firent exclure de la dignité de César,
que, par une dangereuse supériorité de talent, Constantin avait mérité de ne pas
obtenir. Galère voulait des associés qui ne pussent ni déshonorer le choix de
leur bienfaiteur ni résister à ses ordres. Un obscur étranger fut donc nommé
souverain de l’Italie, et on laissa le fils du dernier empereur, redescendu a
l’état de simple particulier, jouir de tous les avantages de la fortune dans
une maison de campagne, à quelques milles de Rome. Les sombres passions de
son âme, la honte, le dépit et la rage furent enflammées par l’envie, lorsqu’il
apprit les succès de Constantin. Le mécontentement public ranima bientôt les
espérances de Maxence. On lui persuada facilement d’unir ses injures et ses
prétentions personnelles avec la cause du peuple romain. Deux tribuns des
gardes prétoriennes et un intendant des provisions furent l’âme du
complot ; et comme tous les esprits concouraient au même but,
l’événement ne fut ni douteux ni difficile. Les gardes massacrèrent le préfet
de la ville et un petit nombre de magistrats qui restaient attachés à Sévère.
Maxence, revêtu de la pourpre, fut déclaré au milieu des applaudissements du
sénat et du peuples protecteur de la dignité et de la liberté romaine [28 octobre 306].
On ne sait si Maximien avait été informé de la conspiration avant qu’elle
éclatât, mais, dès que l’étendard de la révolte eut été arboré dans Rome, le
vieil empereur sortit tout à coup de la retraite où l’autorité de Dioclétien
l’avait condamné à mener tristement une vie solitaire. Lorsque Maximien parut
de nouveau sur la scène, il cacha son ambition sous le voile de la tendresse
paternelle. A la sollicitation de son fils et du sénat, il voulut bien reprendre
la pourpre. Son ancienne dignité, son expérience, sa réputation dans les
armes, donnèrent de l’éclat et de la force au parti de Maxence[21].
L’empereur Sévère, pour suivre l’avis ou plutôt les ordres
de son collègue, se rendit en diligence à Rome, persuadé que la promptitude
inattendue de ses mesures dissiperait facilement le tumulte d’une populace
timide, dirigée, par un jeune débauché. Mais à son arrivée il trouva les
portes de la ville fermées, les murs couverts d’hommes et de machines de guerre,
et les rebelles commandés par un chef expérimenté. Les troupes même de
l’empereur manquaient de courage ou d’affection. Un détachement considérable
de Maures, attiré par la promesse d’une grande récompense, passa du côté de
l’ennemi, et s’il est vrai que ces Barbares eussent été levés par Maximien
dans son expédition en Afrique, ils préférèrent les sentiments naturels de la
reconnaissance aux liens artificiels d’une fidélité promise. Le préfet du
prétoire, Anulinus, se déclara pour Maxence, et il entraîna avec lui la plus
grande partie des soldats accoutumés à recevoir ses ordres. Rome, selon
l‘expression d’un orateur, rappela ses armées ; et l’infortuné Sévère
sans force et sans conseil, se retira ou plutôt s’enfuit avec précipitation à
Ravenne. Il pouvait y être pendant quelque temps en sûreté. Les marais qui
environnaient cette ville suffisaient pour empêcher l’approche de l’armée
d’Italie, et les fortifications de la place étaiént capables de résister à
ses attaques. La mer, que Sévère tenait avec une flotte puissante, assurait
ses approvisionnements, et ouvrait ses ports aux légions d’Illyrie et des provinces
orientales qui, au retour du printemps, auraient marché à son secours.
Maximien, qui conduisait le siége en personne, redoutait les suites d’une
entreprise gui pouvait consumer son temps et son armée. Persuadé, qu’il
n’avait rien à espérer de la force et de la famille, il eut recours à des moyens
qui convenaient bien moins à son caractère qu’à celui de son ancien
collègue ; et ce ne fut pas tant contre les murs de Ravenne que contre
l’esprit de Sévère qu’il dirigea ses attaques. La trahison que ce malheureux
prince avait éprouvée, le disposait à douter de la sincérité de ses plus fidèles
amis. Les émissaires de Maximien persuadèrent facilement à Sévère qu’il se
tramait un complot pour livrer la ville ; et, dans la crainte qu’il
avait de se voir remis à la discrétion d’un vainqueur irrité, ils le
déterminèrent à recevoir la promesse d’une capitulation honorable. Il fut
traité d’abord avec humanité et avec respect. Maximien mena l’empereur captif
à Rome et lui donna, l’assurance la plus solennelle que sa vie était en
sûreté, puisqu’il avait abandonné la pourpre. Mais Sévère ne put obtenir
qu’une mort douce et les honneurs funèbres réservés aux empereurs. Lorsque la
sentence lui fut signifiée, on le laissa maître de la maniéré de l’exécuter.
Il se fit ouvrir ses veines à l’exemple des anciens [février 307].
Dès qu’il eut rendu les derniers soupirs[22], son corps fut
porté au tombeau qui avait été construit pour la famille de Gallien.
Quoique le caractère de Maxence et celui de Constantin
eussent très peu de rapport l’un avec l’autre, leur situation et leur intérêt
étaient les mêmes, et la prudence exigeait qu’ils réunissent leurs forces
contre l’ennemi commun. L’infatigable Maximien, quoique rang supérieur, et
malgré son âge avancé, passa les Alpes, sollicita une entrevue personnelle
avec le souverain de la Gaule,
et lui offrit sa fille Fausta, qu’il’ avait amenée avec lui, comme le gage de
la nouvelle alliance. Le mariage fait célébré dans la ville d’Arles avec une
magnificence extraordinaire, et l’ancien collègue de Dioclétien,
ressaisissant tous les droits qu’il prétendait avoir à l’empire d’Occident, conféra
le titre d’Auguste à son gendre et à son allié [21 mars 307]. En recevant cette
dignité des mains de son beau-père, Constantin paraissait embrasser la cause
de Rome et du sénat ; mais il ne s’exprima que d’une manière équivoque,
et les secours qu’il fournit furent lents et incapables de faire pencher la
balance. Il observait avec attention les démarches des souverains de l’Italie
et de l’empereur d’Orient, qui allaient bientôt mesurer leurs forces, et il
se préparait à consulter, dans la suite, sa sûreté et son ambition[23].
Une guerre si importante exigeait la présence et les talents
de Galère. A la tête d’une armée formidable, rassemblée dans l’Illyrie et
dans les provinces orientales, il entra en Italie, résolu de venger la mort
de Sévère, et de châtier les Romains rebelles, ou, comme s’exprimait ce
Barbare furieux, avec le projet d’exterminer le sénat et de passer tout le peuple
au fil de l’épée. Mais l’habile Maximien avait formé un plan judicieux de défense.
Son rival trouva toutes les places fortifiées, inaccessibles et remplies
d’ennemis, et quoiqu’il eût pénétré jusqu’à Narrai, à soixante milles de
Rome, sa domination en Italie ne s’étendait pas au-delà des limites étroites
de son camp. A la vue des obstacles qui naissaient de toutes parts, le superbe
Galère daigna le premier parler de réconciliation. Il envoya deux de ses
principaux officiers aux souverains de Rome pour leur offrir une entrevue.
Ces députés assurèrent Maxence qu’il avait tout à espérer, d’un prince qui
avait pour lui les sentiments et la tendresse d’un père, et qu’il devait bien
plus compter sur sa générosité que sur les chances incertaines de la guerre[24]. La proposition
de l’empereur d’Orient fut rejetée avec fermeté, et sa perfide amitié refusée
avec mépris. Il s’aperçu bientôt que s’il ne se déterminait à la retraite, il
avait tout lieu d’appréhender le sort de Sévère. Pour hâter sa ruine, les
Romains prodiguaient ces mêmes richesses qu’ils n’avaient pas voulu livrer à
sa tyrannique rapacité. Le nom de Maximien, la conduite populaire de son
fils, des sommes considérables distribuées en secret, et la promesse de
récompenses encore plus magnifiques, réprimèrent l’ardeur des légions d’Illyrie,
et corrompirent leur fidélité. Enfin, lorsque Galère donna le signal du départ,
ce ne fut qu’avec quelque peine qu’il put engager ses vétérans à ne pas
déserter un étendard qui les avait menés tant de fois à l’honneur et à la
victoire. Un auteur contemporain attribue le peu de succès de cette
expédition à deux autres causes : mais elles ne sont point de nature à
pouvoir être raisonnablement adoptées. Galère, dit-on, d’après les villes de
l’Orient qu’il connaissait, s’était formé une idée fort imparfaite de la
grandeur de Rome et il ne se trouva pas en état d’entreprendre le siége de
l’immense capitale de l’empire. Mais l’étendue d’une place ne sert qu’à la
rendre plus accessible à l’ennemi. Depuis longtemps Rome était accoutumée à
se soumettre dès qu’un vainqueur s’approchait de ses murs ; et
l’enthousiasme passager du peuple aurait bientôt échoué contre la discipline
et la valeur des légions. On prétend aussi que les soldats eux-mêmes furent
frappés d’horreur et de remords, et que ces enfants de la république, pleins de
respect pour leur antique mère, refusèrent d’en violer la sainteté[25]. Mais lorsqu’on
se rappelle avec quelle facilité l’esprit de parti et l’habitude de l’obéissance
militaire avaient, dans les anciennes guerres, armé les citoyens contre Rome,
et les avaient rendus ses ennemis les plus implacables, on est bien tenté d’ajouter
peu de foi à cette extrême délicatesse d’une foule d’étrangers et de
Barbares, qui, avant de porter la guerre en Italie, n’avaient jamais aperçu
cette contrée. S’ils n’eussent pas été retenus par des motifs plus
intéressés, leur réponse à Galère eût été celle des vétérans de César : Si notre général désire nous mener sur les rives du Tibre,
nous sommes prêts à tracer son camp. Quels que soient les mûrs qu’il veuille
renverser, il peut disposer de nos bras ; ils auront bientôt fait
mouvoir les machines. Nous ne balancerons pas, la ville dévouée à sa colère
fût-elle Rome elle-même. Ce sont, il est vrai, les expressions d’un
poète ; mais ce poète avait étudié attentivement l’Histoire, et on lui a
même reproché de n’avoir point osé s’en écarter [Lucain, Phars., I, 381].
Les soldats de Galère donnèrent une bien triste preuve de
leurs dispositions par les ravages qu’ils commirent dans leur retraite. Le
meurtre, le pillage, la licence la plus effrénée, marquèrent partout les
traces de leur passage. Ils enlevèrent les troupeaux des Italiens ; ils
réduisirent les villages en cendres ; enfin ils s’efforcèrent de
détruire le pays qu’il ne leur avait pas été possible de subjuguer. Pendant
toute la marche, Maxence harcela leur arrière-garde ; il évita sagement une
action générale avec ses vétérans braves et désespérés. Son père avait
entrepris un second voyage en Gaule, dans l’espoir d’engager Constantin, qui
avait levé une armée sur la frontière, à poursuivre l’ennemi, afin de
compléter la victoire. Mais la prudence et non le ressentiment dirigeait toutes
les actions de Constantin. Il persista dans la sage résolution de maintenir
une balance égale de pouvoir entre les divers souverains de l’empire. Il ne
haïssait déjà plus Galère depuis que ce prince entreprenant avait cessé d’être
un objet de terreur[26].
L’âme de Galère, quoique susceptible des passions les plus
violentes, n’était point incapable d’une amitié sincère et durable. Licinius,
qui avait a peu près les mêmes inclinations et le même caractère, paraît
avoir toujours eu son estime et sa tendresse. Leur intimité avait commencé
dans les temps peut-être plus heureux de leur jeunesse et de leur obscurité.
L’indépendance et les dangers de la vie militaire avaient cimenté cette première
union ; et ils avaient parcouru d’un pas presque égal la carrière des
honneurs attachés à la profession des armes. Il parait que Galère, du moment
où il fut revêtu de la dignité impériale, forma le projet d’élever un jour
son compagnon au même rang. Durant le peu de temps que dura sa prospérité, il
ne crût pas le titre de César digne de l’âge et du mérite de Licinius ;
il lui destinait la place de Constance avec l’empire de l’Occident. Tandis,
qu’il s’occupait de la guerre d’Italie, il envoya son ami sur le Danube pour
garder cette frontière importante. Aussitôt après cette malheureuse
expédition Licinius monta sur le trône vacant par la mort de Sévère, et il obtint
le gouvernement immédiat des provinces de l’Illyrie[27]. Dès que la nouvelle
de son élévation fut parvenue en Orient, Maximin, qui gouvernait ou plutôt opprimait
l’Égypte et la Syrie,
ne put dissimuler sa jalousie et son mécontentement. Dédaignant le nom inférieur
de César, il exigea hautement celui d’Auguste ; et Galère, après avoir
inutilement employé les prières et les raisons les plus fortes, souscrivit à
sa demande[28]
[en 308].
L’univers romain fut gouverné, pour la première et pour la dernière fois, par
six empereurs. En Occident, Constantin et Maxence affectaient de respecter
leur père Maximien. Licinius et Maximin, en Orient, montraient une
considération plus réelle à Galère leur bienfaiteur. L’opposition d’intérêt
et le souvenir récent d’une guerre cruelle divisèrent l’empire en deux
grandes puissances ennemies ; mais leurs craintes respectives
produisirent une tranquillité apparente et même une feinte réconciliation,
jusqu’à ce que là mort des deux plus anciens souverains, de Maximien et
surtout de Galère, donnât, une nouvelle direction aux vues et aux passions
ambitieuses des princes qui leur survécurent.
Lorsque Maximien avait, malgré sa répugnante, abdiqué
l’empire, la bouche vénale des orateurs de ce siècle avait applaudi à sa
modération philosophique. Ils le remercièrent de son généreux patriotisme,
lorsque son ambition alluma ou du moins attisa le feu de la guerre ; et
ils le reprirent doucement de cet amour pour le repos et pour la solitude,
qui l’avait éloigné du service public[29]. Mais il était
impossible que l’harmonie subsistât longtemps entre Maximien et son fils, tant
qu’ils seraient assis sur le même trône. Maxence qui se regardait comme le
souverain de l’Italie, légitimement élu par le sénat et par le peuple romain,
ne pouvait supporter les prétentions arrogantes de son père. D’un autre côté,
Maximien déclarait que son nom et ses talents avaient seuls établi sur le
trône un jeune prince téméraire et sans expérience. Une cause si importante
fut plaidée devant les gardes prétoriennes. Ces troupes, qui redoutaient la
sévérité du vieil empereur, embrassèrent le parti de Maxence[30]. On respecta
toutefois la vie et la liberté de Maximien, qui se retira en Illyrie,
affectant de déplorer son ancienne conduite, et méditant en secret de
nouveaux complots. Mais Galère, qui connaissait son caractère turbulent, le
força bientôt à quitter ses domaines, et le dernier asile du malheureux fugitif
fut la cour de Constantin[31]. Ce prince
habile eut pour son beau-père les plus grands égards et l’impératrice Fausta
le reçut avec toutes les marques de la tendresse filiale. Maximien, pour
éloigner tout soupçon, résigna une seconde fois la pourpre[32] ;
protestant qu’il était enfin convaincu de la vanité, des grandeurs et de l’ambition.
S’il eût suivi constamment ce dessein ; il aurait pu finir ses jours avec
moins de dignité, il est vrai, que dans sa première retraite ; cependant
il aurait encore goûté les douceurs d’un repos honorable. La vue du trône qui
frappait ses regards lui rappela le poste brillant d’où il était tombé ;
et il résolut de tenter, pour régner ou périr, le dernier effort du
désespoir. Une incursion des Francs avait obligé Constantin de se rendre sur
les bords du Rhin. Il n’avait avec lui qu’une partie de son armée : le reste
de ses troupes occupait .les provinces méridionales de la Gaule, qui se trouvaient
exposées aux entreprises de l’empereur d’Italie, et l’on avait déposé dans la
ville d’Arles un trésor considérable. Tout à coup le bruit se répand que
Constantin a perdu la vie dans son expédition. Maximien, qui avait inventé
cette fausse nouvelle, ou qui y avait ajouté foi trop légèrement, monte sur
le trône sans hésiter ; s’empare du trésor, et, le dispersant avec sa
profusion ordinaire parmi les soldats, il leur remet devant les yeux ses
exploits et son ancienne dignité. Il paraît même qu’il s’efforça d’attirer à
son parti son fils Maxence ; mais il n’avait point encore pu terminer
cette négociation, ni affermir son autorité, lorsque la célérité de
Constantin renversa toutes ses espérances. Ce prince ne fut pas plus tôt
informé de l’ingratitude et de la perfidie de son beau père, qu’il vola avec
une diligence incroyable des bords du Rhin à ceux de la Saône. Il s’embarqua à
Châlons sur cette dernière rivière. Arrivé à Lyon, il s’abandonna au cours
rapide du Rhône, et parût aux portes d’Arles avec des forces, auxquelles
Maximien ne pouvait espérer de résister ; il eut à peine le temps de se
réfugier dans la ville de Marseille, voisine de la ville d’Arles. La petite
langue de terre qui joignait cette place au continent était fortifiée, et la
mer pouvait favoriser la fuite de Maximien ou l’entrée des secours de son fils,
si Maxence avait intention d’envahir la Gaule, sous le prétexte honorable de défendre
un père malheureux, et qu’il pouvait prétendre outragé. Prévoyant les suites
fatales d’un délai, Constantin ordonna l’assaut ; mais les échelles se
trouvèrent trop courtes, et l’empereur d’Occident aurait pu demeurer arrêté
devant Marseille aussi longtemps que le premier des Césars. La garnison
elle-même mit fin à ce siége : les soldats, ne pouvant se dissimuler
leur faute et les dangers qui les menaçaient, achetèrent leur pardon en livrant
la ville et la personne de Maximien. Une sentence irrévocable de mort fut prononcée
en secret contre l’usurpateur [février 310]. Il obtint seulement la même grâce qu’il
avait accordée à Sévère ; et l’on publia qu’oppressé par les remords
d’une conscience tant de fois coupable, il s’était étranglé de ses propres
mains. Depuis qu’il avait perdu l’assistance de Dioclétien, et dédaigné les
avis modérés de ce sage collègue, il n’avait vécu que pour attirer sur l’État
une foule de malheurs, et sur lui-même d’innombrables humiliations. Enfin,
après trois ans de calamités, sa vie active fut terminée par une mort
ignominieuse. Ce prince méritait sa destinée ; mais nous applaudirions
davantage l’humanité de Constantin, s’il eût épargné un vieillard dont il avait
épousé la fille, et qui avait été le bienfaiteur de son père. Dans cette
triste scène, il paraît que Fausta sacrifia au devoir conjugal les sentiments
que lui put inspirer la nature[33].
Les dernières années de Galère furent moins honteuses et moins
infortunées. Quoiqu’il eût rempli plus de gloire le poste subordonné de César
que le rang suprême d’Auguste, il conserva jusqu’à l’instant de sa mort la première
place parmi les princes de l’empire romain : il vécut encore quatre ans environ
après sa retraite d’Italie ; et, renonçant sagement à ses projets de
monarchie universelle, il ne songea plus qu’à mener une vie agréable. On le
vit même alors s’occuper de travaux utiles à ses sujets ; il fit écouler
dans le Danube le superflu des eaux du lac Pelson, et couper les forêts
immenses qui l’entouraient ; ouvrage important qui rendait à la Pannonie une grande
étendue de terres labourables[34]. Ce prince
mourut d’une maladie longue et cruelle. Son corps, devenu d’une grosseur
excessive par une suite de l’intempérance à laquelle il s’était livré toute
sa vie, se couvrit d’ulcères et d’une multitude innombrable de ces insectes qui
ont donné leur nom à un mal affreux[35]. Mais, comme
Galère avait offensé un parti zélé et très puissant parmi ses sujets, ses
souffrances, loin d’exciter leur compassion, ont été signalées comme l’effet
visible de la justice divine[36]. Il n’eût pas
plutôt rendu les derniers soupirs dans son palais de Nicomédie, que les deux
princes dont il avait été le bienfaiteur commencèrent à rassembler leurs
forces, d’ans l’intention de se disputer ou de se partager les États qui lui
avaient appartenu. On les engagea cependant à renoncer au premier de ces projets,
et à se contenter du second. Les provinces d’Asie tombèrent, en partage à
Maximin ; celles d’Europe augmentèrent les domaines de Licinius :
l’Hellespont et le Bosphore de Thrace formèrent leurs limites respectives ; et
les rives de ces détroits, qui se trouvaient dans le centre de l’empire
romain furent couvertes de soldats, d’armes et de fortifications. La mort de
Maximien et de Galère réduisait à quatre le nombre des empereurs. Un intérêt
commun unit bientôt Constantin et Licinius : Maximin et Maxence conclurent
ensemble une secrète alliance. Leurs infortunés sujets attendaient avec
effroi les suites funestes d’une dissension devenue inévitable depuis que ces
souverains étaient plus retenus par la crainte ou par le respect que leur
inspirait Galère[37].
Parmi cette foule de crimes et de malheurs enfantés par
les passions des princes romains, on éprouve quelque plaisir à rencontrer
seulement une action qui puisse être attribuée à leur vertu. Constantin, dans
la sixième année de son règne, visita la ville d’Autun, et lui remit
généreusement les arrérages du tribut. Il réduisit en même temps la
proportion des contribuables. On comptait vingt-cinq mille personnes sujettes
à la capitation : ce nombre fut fixé à dix-huit mille[38]. Cependant cette
faveur même est la preuve la plus incontestable de la misère publique. Cette
taxe était si oppressive, soit en elle-même, soit dans la manière de la percevoir,
que le désespoir diminuait un revenu dont l’exaction s’efforçait d’augmenter
la masse. Une grande partie du territoire d’Autun restait sans culture :
une foule d’habitants aimaient mieux vivre dans l’exil et renoncer à la protection
des lois, que de supporter les charges de la société civile. Le bienfaisant
empereur, en soulageant les peines de ses sujets par cet acte particulier de
libéralité laissa vraisemblablement subsister les autres maux qu’avaient
introduits ses maximes générales d’administration. Mais ces maximes mêmes
étaient moins l’effet de son choix que celui de la nécessité ; et, si
nous, en exceptons la mort de Maximien, le règne de Constantin dans la Gaule paraît avoir été le
temps le plus innocent et même le plus vertueux de sa vie. Sa présence
mettait les provinces à l’abri des incursions des Barbares, qui redoutaient
ou qui avaient éprouvé son active valeur. Après une victoire signalée sur les
Francs et sur les Allemands, plusieurs de leurs princes furent exposés par
son ordre aux bêtes sauvages, dans l’amphithéâtre de Trèves ; et le peuple,
témoin de ce traitement envers de si illustres captifs, semble n’avoir rien
aperçu dans un pareil spectacle qui blessât les droits des nations ni ceux de
l’humanité[39].
Les vices de Maxence répandirent un nouvel éclat sur les
vertus de Constantin. Tandis, que les provinces de la Gaude goûtaient tout le
bonheur dont leur condition paraissait alors susceptible, l’Italie et
l’Afrique gémissaient sous le despotisme d’un tyran aussi méprisable
qu’odieux. A la vérité, le zèle de la faction et de la flatterie a trop
souvent sacrifié la réputation des vaincus à la gloire de leurs heureux
rivaux ; mais les écrivains même qui ont révélé avec le plus de plaisir et de
liberté les fautes de Constantin, conviennent unanimement que Maxence était
cruel, avide, et plongé dans la débauche[40]. Il avait eu le
bonheur d’apaiser une légère rébellion en Afrique. Le gouverneur, et un petit
nombre de personnes attachées à son parti, avaient seuls été coupables ;
la province entière porta la peine de leur crime. Toute l’étendue de cette
fertile contrée, et les villes florissantes, de Cirta et de Carthage, furent
dévastées par le fer et par le feu. L’abus de la victoire fut suivi de l’abus
des lois et de la jurisprudence ; une armée formidable d’espions et de délateurs
envahit l’Afrique. Les riches et les nobles furent aisément convaincus de
connivence avec les rebelles ; et ceux d’entre eux que l’empereur daigna
traitée avec clémence, furent punis seulement par la confiscation de leurs
biens[41]. Une victoire si
éclatante fut célébrée par un triomphe magnifique. Maxence exposa aux yeux du
peuple les dépouilles et les captifs d’une province romaine. L’état de la
capitale ne méritait pas moins de compassion que celui de l’Afrique. Les
richesses de Rome fournissaient un fonds inépuisable aux folles dépenses et à
la prodigalité du monarque ; et les ministres de ses finances connaissaient
parfaitement d’art de piller les sujets. Ce fut sous son règne que l’on
inventa la méthode d’exiger des sénateurs un don volontaire. Comme la
somme s’augmenta insensiblement les
prétextes que l’on imagina pour la lever, tels qu’une victoire, une
naissance, un mariage, ou le consulat du prince, furent multipliés dans la
même proportion[42].
Maxence nourrissait contre le sénat cette même haine implacable qui avait
caractérisé la plupart des premiers tyrans de Rome. Ce cœur ingrat ne pouvait
pardonné la généreuse fidélité qui l’avait élevé sur le trône, et qui l’avait
soutenu contre tous ses ennemis. La vie des sénateurs, était exposée à ses
cruels soupçons ; et, pour assouvir ses infâmes désirs, il portait le
déshonneur dans le sein des plus illustres familles. On peut croire qu’un
amant, revêtit de la pourpre se trouvait rarement réduit à soupirer en
vain ; mais toutes les fois que la persuasion manquait son effet, il
avait recours à la violente. L’histoire nous a conservé l’exemple mémorable
d’une femme de grande naissance qui conserva sa chasteté par une mort
volontaire[43].
Les soldats furent la seule classe d’hommes que Maxence parut respecter, on
dont il s’empressa de gagner l’affection. Il remplit Rome et l’Italie de
troupes dont il favorisa secrètement la licence : sûres de l’impunité, elles
avaient la liberté de pilier, de massacrer même le peuple[44], et elles se livraient
aux mêmes excès que leur maître. On voyait, souvent Maxence gratifier l’un de
ses favoris de la superbe maison de campagne ou de la belle femme d’un
sénateur. Un prince de ce caractère, également incapable de gouverner dans la
guerre et dans la paix, pouvait bien acheter l’appui des légions, mais non
pas leur estime. Cependant son orgueil égalait ses autres vices. Tandis
qu’éloigne du bruit des armes, il passait honteusement sa vie dans l’enceinte
de son palais ou dans les jardins de Salluste, on l’entendait répéter que lui
seul était empereur ; que les autres princes n’étaient que ses lieutenants,
et qu’il leur avait confié la garde des provinces frontières afin de pouvoir
goûter sans interruption les plaisirs et les agréments de sa capitale. Durant
les six années de son règne, Rome, qui avait si longtemps regretté l’absence
de son maître, regarda sa présence comme un affreux malheur[45].
Quelle que pût être l’horreur de Constantin pour la
conduite de Maxence ; quelque compassion que lui inspirât le sort des
Romains, de pareils motifs ne l’auraient probablement pas engagé à prendre
les armes. Ce fut le tyran lui-même qui attira la guerre dans ses États ; il
eut la témérité de provoquer un adversaire formidable, dont jusqu’alors
l’ambition avait été plutôt retenue par des considérations de prudence que
par des principes de justice[46]. Après la mort
de Maximien, ses titres, selon l’usage reçu, avaient été effacés, et ses
statues renversées avec ignominie. Son fils, qui l’avait persécuté et
abandonné pendant qu’il vivait, affecta les plus tendres égards pour sa
mémoire, et il ordonna que l’on fit éprouver le même traitement à toutes les
statues élevées, en Italie et en Afrique, en l’honneur de Constantin. Ce sage
prince, qui désirait sincèrement éviter une guerre dont il connaissait
l’importance et les difficultés, dissimulât d’abord l’insulte ; il
employa la voie plus douce des négociations, jusqu’à ce qu’enfin, convaincu
des dispositions hostiles et des projets ambitieux de l’empereur d’Italie, il
crut nécessaire d’armer pour sa défense ; Maxence avouait ouvertement
ses prétentions à la monarchie tout entière de l’Occident. Une grande armée,
levée par ses ordres, se préparait déjà à envahir les provinces de la Gaule du côté de la Rhétie ; et,
quoiqu’il n’eût aucun secours à espérer de Licinius, il se flattait que les
légions d’Illyrie, séduites par ses présents et par ses promesses,
abandonneraient l’étendard de leur maître, et viendraient se mettre au rang
de ses sujets et de ses soldats[47]. Constantin n’hésita
pas plus longtemps : il avait délibéré avec circonspection, il agit avec
vigueur. Le sénat et le peuple de Rome lui avaient envoyé des ambassadeurs
pour le conjurer de les délivrer d’un cruel tyran ; il leur donna une
audience particulière ; et, sans écouter les timides représentations de
son conseil ; il résolut de prévenir son adversaire, et de porter la guerre
dans le cœur de l’Italie[48].
L’entreprise ne présentait pas moins de dangers que de
gloire. Le malheureux, succès des deux premières invasions suffisait pour
inspirer les plus sérieuses alarmes. Dans ces deux guerres, les vétérans, qui
respectaient le nom de Maximien, avaient embrassé la cause de son fils. L’honneur
ni l’intérêt ne leur permettaient pas alors de penser à une seconde désertion.
Maxence, qui regardait les prétoriens comme le plus ferme rempart de son
trône, les avait reportés au nombre que leur avait assigné l’ancienne
institution. Ces soldats composaient, avec les autres Italiens qui étaient
entrés au service, un corps formidable de quatre-vingt mille hommes. Quarante
mille Maures et Carthaginois avaient été levés depuis la réduction de
l’Afrique. La Sicile
même envoya des troupes. Enfin, l’armée de Maxence se montait à cent
soixante-dix mille fantassins et dix-huit mille chevaux. Les richesses de
l’Italie fournissaient aux dépenses de la guerre, et les provinces voisines
furent épuisées pour former d’immenses magasins de blé et de provisions de
toute espèce. Les forces réunies de Constantin ne consistaient que dans
quatre-vingt-dix mille hommes de pied et huit mille de cavalerie[49]. Comme, durant
l’absence de l’empereur, la défense du Rhin exigeait une attention
extraordinaire, à moins qu’il ne sacrifiât la sûreté publique à ses querelles
particulières, il ne pouvait mener en Italie plus de la moitié de ses troupes[50]. A la tête de
quarante mille soldats environ, il ne craignit pas de se mesurer avec un rival
suivi d’une armée au moins quatre fois supérieure en nombre ; mais depuis
longtemps les armées de Rome, éloignées de tout danger, vivaient au sein de
la mollesse, et avaient été énervées par le luxe et l’indiscipline.
Accoutumés aux bains délicieux et aux théâtres de la capitale, les soldats ne
se traînaient qu’avec peine sur le champ de bataille. Parmi ces troupes, on
voyait surtout des vétérans qui avaient presque oublié l’usage des armes, et
de nouvelles levées qui n’avaient jamais su les manier. Les légions de la Gaule, endurcies aux
fatigues de la guerre, défendaient depuis plusieurs années les frontières de
l’empire contre les Barbares du Nord ; et ce service pénible en exerçant
leur valeur, avait affermi leur discipline. On observait entre les chefs la
même différence que parmi les armées. Le caprice et la flatterie avaient
d’abord inspiré à Maxence des idées de conquêtes. Bientôt ces espérances
ambitieuses cédèrent à l’habitude du plaisir et à la conviction de son inexpérience.
L’âme intrépide de Constantin avait été formée dès les premières années de sa
jeunesse à la guerre, à l’activité, à la science du commandement : nourri
dans les camps, il savait agir, et il avait appris l’art de commander.
Lorsque Annibal passa de la Gaule en Italie, il fut obligé
de chercher d’abord, ensuite de s’ouvrir un chemin à travers des montagnes
habitées par des peuples barbares, qui n’avaient jamais accordé le passage à
une armée régulière[51]. Les Alpes
étaient alors gardées par la nature ; de nos jours l’art les a fortifiées. Des
citadelles construites avec autant d’habileté que de peines et de dépenses,
commandent toutes les avenues qui conduisent à la plaine, et rendent, du côté
de la France,
l’Italie presque inaccessible aux ennemis du roi de Sardaigne[52]. Mais avant que
l’on eût pris ces précautions, les généraux qui ont voulu tenter le passage
ont rarement éprouvé de la difficulté ou de la résistance. Dans le siècle de
Constantin, les paysans des montagnes avaient perdu leur rudesse, et ils étaient
devenus des sujets obéissants. Le pays fournissait des vivres en
abondance ; et de superbes chemins tracés sur les Alpes, monuments étonnants
de la grandeur romaine, ouvraient plusieurs communications entre la Gaule et l’Italie[53]. Constantin
préféra la route des Alpes Cottiennes, aujourd’hui le mont Cenis, et il
conduisit ses troupes avec une diligence si active, qu’il descendit dans la
plaine de Piémont avant que la cour de Maxence eût reçu aucune nouvelle
certaine de son départ des bords du Rhin. La ville de Suze cependant, située
au pied du mont Cenis, était entourée de murs, et renfermait une garnison assez
nombreuse pour arrêter les progrès du conquérant. L’impatience des troupes de
Constantin dédaigna les formes ennuyeuses d’un siége. Le jour même qu’elles
parurent devant Suze, elles mirent le feu aux portes, appliquèrent des
échelles à la muraille, et, montant à l’assaut au milieu d’une grêle de
pierres et de flèches, elles entrèrent dans la place l’épée à la main, et
taillèrent en pièces la plus grande partie de ceux qui la défendaient.
Constantin fit éteindre les flammes, et les restes de Suze furent préservés
par ses soins d’une destruction totale. A quarante milles environ de cette
place, une résistance plus vigoureuse l’attendait. Les lieutenants de Maxence
avaient assemblé dans les plaines de Turin un corps nombreux d’Italiens. La principale
force de cette armée consistait en une espèce de cavalerie pesante, que les
Romains, depuis la décadence de leur discipline avaient empruntée des nations
de l’Orient. Les chevaux, aussi bien que les hommes, étaient revêtu d’une
armure complète, dont les joints s’adaptaient merveilleusement aux mouvements
du corps. Une pareille cavalerie avait un aspect formidable ; il paraissait
impossible de résister à son choc ; et comme en cette occasion les
généraux l’avaient disposée en colonne compacte ou coin, qui présentait une
pointe aiguë, et dont les flancs se prolongeaient à une grande profondeur,
ils espéraient pouvoir renverser facilement et écraser l’armée de Constantin.
Peut-être leur projet aurait-il réussi, si leur habile adversaire n’avait
embrassé le même plan de défense adopté et suivi par l’empereur Aurélien dans
une circonstance semblable. Les savantes évolutions de Constantin divisèrent
et harassèrent cette masse de cavalerie ; les troupes de Maxence prirent
la fuite avec confusion vers Turin, dont elles trouvèrent les portes
fermées ; aussi en échappa-t-il très peu à l’épée du vainqueur. Par ce
service signalé, Turin mérita la clémence et même la faveur du conquérant. Il
fit son entrée dans le palais impérial de Milan ; et, depuis les Alpes
jusqu’aux rives du Pô, presque toutes les villes d’Italie non seulement
reconnurent l’autorité de Constantin, mais embrassèrent avec ardeur le parti
de ce prince[54].
Les voies Émilienne et Flaminienne conduisaient de Milan à
Rome par une route facile de quatre cents de milles environ ; mais
quoique Constantin brûlât d’impatience de combattre le tyran, il tourna prudemment
ses armes contre une autre armée d’Italiens, qui, par leur force et par leur
position, pouvaient arrêter ses progrès et intercepter sa retraite, si la
fortune ne favorisait pas son entreprise. Ruricius Pompeianus, général d’un
courage et d’un mérite distingués, avait sous son commandement la ville de
Vérone et toutes les troupes de la province de Vénétie. Dès qu’il fut informé
que Constantin marchait à sa rencontre, il envoya contre lui un détachement
considérable de cavalerie, qui fut défait dans une action près de Brescia, et
que les légions de la Gaule
poursuivirent jusqu’aux portes de Vérone. La nécessité, l’importance et les
difficultés du siège de cette place, frappèrent à la fois l’esprit pénétrant
de Constantin[55].
On ne pouvait approcher des murs que par une péninsule étroite à l’occident
de la ville. Les trois autres côtés étaient défendus par l’Adige, rivière
profonde, qui couvrait la province de Vénétie, d’où les assiégés tiraient un
secours inépuisable d’hommes et de vivres. Ce ne fut pas sans peine que
Constantin trouva moyen de passer la rivière : après plusieurs tentatives
inutiles, il la franchit dans un endroit où le torrent était moins impétueux,
à quelque distance au-dessus de la ville. Alors il entoura Vérone de fortes
lignes, conduisit ses attaques avec une vigueur mêlée de prudence, et
repoussa une sortie désespérée de Pompeianus. Cet intrépide général,
lorsqu’il eut mis en usage tous les moyens de défense que lui pouvait offrir
la force de la place ou celle de la garnison, s’échappa sécrété ment de
Vérone, moins inquiet de son propre sort que de la sûreté publique. Il
rassembla bientôt, avec une diligence incroyable, assez de troupes pour combattre
Constantin dans la plaine ou pour l’attaquer s’il persistait à rester dans
ses lignes. L’empereur, attentif aux mouvements d’un ennemi si redoutable, et
informé de son approche, laisse une partie de ses légions pour continuer les
opérations du siége ; et, suivi des troupes sur la valeur et sur la
fidélité desquelles il comptait le plus, il s’avance en personne au devant du
général de Maxence. L’armée de la
Gaule avait d’abord été rangée sur deux lignes égales,
selon les principes généraux de la tactique ; mais leur chef expérimenté,
voyant que le nombre des Italiens excédait de beaucoup celui de ses soldats,
change tout à coup ses dispositions : il diminue sa seconde ligne, et donne à
la première une étendue aussi considérable que le front de l’ennemi. De
pareilles évolutions, que de vieilles troupes peuvent seules exécuter sans
confusion au moment du danger, sont presque toujours décisives : cependant, comme
le combat commença vers la fin du jour, et qu’il fut disputé durant toute la
nuit, avec une grande opiniâtreté, l’habileté des généraux devint moins
nécessaire que le courage des soldats. Les premiers rayons du soleil éclairèrent
la victoire de Constantin ; il aperçut la plaine couverte de plusieurs
milliers d’Italiens vaincus. Leur général Pompeianus fût trouva parmi les
morts. Vérone se rendit aussitôt à discrétion, et la garnison fut faite
prisonnière de guerre[56]. Lorsque les officiers
de l’armée victorieuse félicitèrent leur maître sur cet important succès, ils
mêlèrent à leurs félicitations quelques-uns de ces reproches respectueux qui
ne sauraient blesser le monarque le plus jaloux de son autorité ; ils
représentèrent à Constantin que, non content de remplir tous les devoirs d’un
commandant, il avait exposé sa personne avec une bravoure dont l’excès
dégénérait presque en témérité et ils le conjurèrent de veiller désormais
davantage à sa propre conservation, et de penser que de sa vie dépendait la
sûreté de Rome et de l’empire [Panegyr. vet., IX, 10.].
Tandis que Constantin signalait sa valeur et son habileté
sur le champ de bataille, le souverain de l’Italie paraissait insensible aux
calamités et aux périls d’une guerre civile qui déchirait le sein de ses
États. Le plaisir était la seule occupation de Maxence. Cachant ou affectant
de cacher en public le mauvais succès de ses armes[57], il
s’abandonnait à une vaine confiance qui, éloignait le remède du mal, sans
éloigner le mal lui-même[58]. Plongé dans une
fatale sécurité, les progrès rapides de ses ennemis[59] furent à peine capables
de l’en tirer. Il se flattait que sa réputation de libéralité, et la majesté
du nom romain, qui l’avaient déjà délivré de deux invasions, dissiperaient
avec la même facilité l’armée rebelle de la Gaule. Les officiers
habiles et expérimentés qui avaient servi sous les étendards de Maximien,
furent enfin forcés d’apprendre à son indigne fils le danger imminent où il
se trouvait réduit : s’exprimant avec une liberté qui l’étonna, et qui seule
pouvait le convaincre, ils lui représentèrent la nécessité de prévenir sa
ruine en développant avec vigueur les forces qui lui restaient. Les
ressources de Maxence en hommes et en argent étaient encore considérables.
Les prétoriens sentaient combien leur intérêt et leur sûreté se trouvaient fortement
liés à la cause de leur maître. On assembla bientôt une nouvelle armée, plus
nombreuse que celles qui avaient été ensevelies dans les champs de Turin et
de Vérone. L’empereur était loin de songer à prendre le commandement de ses
groupes. Totalement étranger aux travaux de la guerre, il tremblait de la
seule idée d’une lutte si dangereuse ; et, comme la crainte est
ordinairement superstitieuse, il écoutait avec une sombre inquiétude le
rapport des augures, et des présages qui semblaient menacer sa vie et son
empire. Enfin, la honte lui tint lieu de courage, et le força de paraître sur
le champ de bataille. Ce lâche tyran ne put supporter le mépris du peuple
romain : partout le cirque retentissait des clameurs de
l’indignation ; la multitude assiégeait tumultueusement les portes du
palais, accusant la lâcheté d’un prince indolent et célébrant le courage
héroïque de son rival[60]. Maxence, avant
de quitter, Rome, consulta les livres sibyllins. Si les gardiens de ces
anciens oracles, ignoraient les secrets du destin, du moins étaient-ils
versés dans la science du monde : ils rendirent une réponse très prudente,
qui pouvait s’adapter à l’événement et sauver leur réputation, quel que fût
le sort des armes[61].
On a comparé la célérité de la marche de Constantin à la
conquête rapide de l’Italie par le premier des Césars : ce parallèle
flatteur est assez conforme à la vérité de l’histoire, puisque, entre la
reddition de Vérone et la fin décisive de la guerre [28
octobre 312], il ne s’écoula que cinquante-huit jours. Constantin
avait toujours appréhendé que le tyran ne suivît les conseils de la crainte,
peut-être même de la prudence, et qu’au lieu d’exposer ses dernières espérances
au risque d’une action générale, il ne s’enfermât dans Rome : d’amples
magasins auraient alors rassuré Maxence contre les dangers de la famine ;
et comme la situation de Constantin ne souffrait aucun délai, il se serait
peut-être vu réduit à la triste nécessité de détruire par le fer et par le
feu la ville impériale, le plus noble prix de sa victoire, et dont la
délivrance avait été le motif, ou plutôt le prétexte de la guerre civile[62]. Ce fut avec un plaisir
égal à sa surprise, qu’étant arrivé dans un lieu appelé Saxa-Rubra, à
neuf milles environ de Rome[63], il aperçut Maxence
et ses troupes disposées à livrer bataille[64]. Le large front
de cette armée remplissait une plaine très spacieuse, et ses lignes profondes
s’étendaient jusqu’au bord du Tibre, qui couvrait l’arrière-garde, et lui
coupait la retraite. On assure, et nous pouvons le croire, que Constantin rangea
ses légions avec une habileté consommée, et qu’il choisit pour lui même le
poste du danger et de l’honneur. Distingué par l’éclat de ses armes, il
chargea en personne la cavalerie de son rival. Cette attaque terrible
détermina la fortune de cette journée mémorable. La cavalerie de Maxence
consistait principalement en une troupe légère de Maures et de Numides, et en
cuirassiers dont l’armure pesante arrêtait tous les mouvements. Elle fut obligée
de céder à l’impétuosité des cavaliers gaulois, qui, plus fermes que les
Africains, surpassaient en activité les autres escadrons. La défaite des deux
ailes laissait à découvert les flancs de l’infanterie. Les Italiens
indisciplinés se décidèrent sans peine à fuir loin des drap |