Règne de Dioclétien et de ses trois associés, Maximien, Galère et Constance. Rétablissement général de l’ordre et de la tranquillité. Guerre de Perse. Victoire et triomphe des empereurs romains. Nouvelle forme d’administration. Abdication de Dioclétien et de Maximien.
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AUTANT le règne de Dioclétien fut plus illustre que celui
de ses prédécesseurs, autant sa naissance était plus basse et plus obscure.
Les droits puissants du mérite et de la violence avaient souvent renversé les
prérogatives idéales de la noblesse ; mais il existait toujours une ligne de
séparation entre les hommes libres et ceux qui vivaient dans la servitude.
Les parents du prince qui succéda aux fils de Carus avaient été esclaves dans
la maison d’Anulinus, sénateur romain. Le nom qui servait à distinguer
Dioclétien lui venait d’une petite ville de Dalmatie d’où sa mère tirait son
origine[1]. Il parait
cependant que son père, après avoir obtenu la liberté, exerça le métier de
scribe, emploi réservé communément aux personnes de son état[2]. Des oracles
favorables, ou plutôt l’impulsion d’un mérite supérieur, éveillèrent
l’ambition du fils, l’engagement à suivre la profession des armes, et lui
annoncèrent une fortune brillante. Le hasard et son propre génie,
contribuèrent à son élévation. Ce serait un spectacle très curieux que
d’observer l’enchaînement des circonstances qui lui fournirent les moyens de
remplir ses hautes destinées, et de développer aux yeux de l’univers les talents
qu’il avait reçus de la nature. Dioclétien obtint successivement le
gouvernement de Dioclétien usa de sa victoire avec une douceur singulière. Depuis longtemps les Romains applaudissaient à la clémence du vainqueur lorsque les peines ordinaires de mort, d’exil et de confiscation, étaient infligées avec quelque degré de modération et de justice : ils furent agréablement surpris de l’issue d’une guerre civile dont la rage ne s’étendit pas au delà du champ de bataille. L’empereur donna sa confiance au principal ministre de la maison de Carus, Aristobule. Il respecta la vie, la fortune, la dignité de ses adversaires ; et même les serviteurs de Carin[4] conservèrent, pour la plupart, leurs emplois. La prudence contribua vraisemblablement à l’humanité de l’artificieux Dalmate. Parmi tous ces officiers, les uns avaient acheté sa faveur par une trahison secrète ; il estimait dans les autres les sentiments de fidélité et de reconnaissance qu’ils avaient montrés pour un maître infortuné. Aurélien, Probus et Carus, princes habiles, avaient placé dans les différents départements de l’État et de l’armée des sujets d’un mérite reconnu, dont l’éloignement serait devenu nuisible au service public, sans servir à l’intérêt du prince. D’ailleurs, une pareille conduite donnait à l’univers romain les plus magnifiques espérances. L’empereur eut soin de fortifier ces impressions favorables, en déclarant que de toutes les vertus de ses prédécesseurs, il se proposait surtout d’imiter la philosophie pleine d’humanité de Marc-Aurèle[5]. La première action considérable de son règne, parut un garant de sa modération et de sa sincérité. Il prit pour collègue Maximien, et lui accorda d’abord le titre de César [1er avril 286], ensuite celui d’Auguste[6]. Marc-Aurèle avait déjà donné un pareil exemple ; mais, en couronnant un jeune prince livré à ses passions, il avait sacrifié le bonheur de l’État pour acquitter une dette de reconnaissance particulière. Les motifs de Dioclétien et l’objet de son choix furent d’une nature entièrement différente. En associant aux travaux du gouvernement un ami, un compagnon d’armes, il s’assurait, en cas de danger, les moyens de pouvoir défendre à la fois l’Orient et l’Occident. Maximien, né paysan, et, de même qu’Aurélien, dans le territoire de Sirmium, n’avait reçu aucune éducation. Sans lettres[7], sans égard pour les lois, la rusticité de ses manières décela toujours, dans le rang le plus élevé, la bassesse de son extraction. Il ne connaissait d’autre science que celle de la guerre. Il s’était distingué pendant plusieurs années de service sur toutes les frontières de l’empire ; et, quoique ses talents militaires le rendissent plus propre à obéir qu’à commander, quoique peut-être il ne soit jamais parvenu à acquérir l’habileté d’un général consommé, sa valeur, sa fermeté et son expérience, le mirent en état d’exécuter les entreprises les plus difficiles. Ses vices même ne furent pas inutiles à son bienfaiteur, insensible à la pitié, prêt à se porter aux actions les plus violentes sans en redouter les suites, Maximien était toujours l’instrument des cruautés que son rusé collègue savait à la fois suggérer et désavouer. Dès qu’un sacrifice sanglant avait été offert à la nécessité ou à la vengeance, Dioclétien, par une prudente intercession, sauvait le petit nombre de ceux qu’il n’avait jamais eu l’intention de punir : il reprenait avec douceur la sévérité de son impitoyable associé ; et il jouissait de l’amour des peuples, qui ne cessaient de comparer à l’âge d’or et au siècle de fer des maximes de gouvernement si opposées. Malgré la différence des caractères, les deux empereurs conservèrent sur le trône l’amitié qu’ils avaient contractée dans une condition privée. Maximien, dont l’esprit altier et turbulent lui devint par la suite si fatal, et troubla la tranquillité publique, était accoutumé à respecter le génie de Dioclétien, et il avouait l’ascendant de la raison sur une violence brutale[8]. La superstition ou l’orgueil engagea ces princes à prendre les titres, l’un de Jovius, l’autre d’Herculius. Tandis que, selon le langage des mercenaires orateurs de ce siècle, la sagesse clairvoyante de Jupiter imprimait le mouvement à l’univers, le bras invincible d’Hercule purgeait la terre des monstres et des tyrans[9]. Mais la toute puissance même de Jovius et d’Herculius ne
suffisait pas à supporter le fardeau de l’administration publique. Le sage
Dioclétien s’aperçut que l’empire, assailli de tous côtés par les Barbares,
exigeait de tous côtés la présence d’une armée et d’un empereur. Il prit donc
la résolution de diviser encore une fois cette masse énorme de pouvoir, et de
donner, avec le titre inférieur de César, une portion égale d’autorité
souveraine à deux généraux d’un mérite reconnu[10]. Son choix tomba
sur Galère, dont le nom d’Armentarius rappelait l’état de pâtre qu’il avait
d’abord exercé, et sur Constance, nommé Chlore[11], par allusion à
la pâleur de son teint. Tout ce que nous avons dit de la patrie, de
l’extraction et des mœurs d’Herculius, s’applique exactement à Galère, qui
fut souvent, et avec raison, appelé Maximien le jeune, quoique dans plusieurs
occasions il ait montré plus de talents et de vertus que le prince de ce nom.
L’origine de Constance était moins obscure que celle de ses collègues.
Eutrope, son père, tenait un rang considérable parmi les nobles de Dardanie,
et sa mère était nièce de l’empereur Claude[12]. Quoique
Constance eût passé sa jeunesse dans les armées, son caractère était doux et
aimable. Depuis longtemps la voix du peuple le jugeait digne du rang qu’il
avait enfin obtenu. Pour resserrer les liens de la politique par ceux de
l’union domestique, les empereurs adoptèrent les Césars, et leur donnèrent
leurs filles en mariage[13], après les avoir
obligés de répudier leurs femmes. Dioclétien fut père de Galère ;
Maximien, de Constance. Ces quatre princes se distribuèrent entre eux la vaste
étendue de l’empire romain. La défense de L’élection des deux Césars n’eut lieu que six ans environ après l’association de Maximien. Dans cet intervalle, il se passa plusieurs événements mémorables ; mais, pour mettre de la clarté dans notre narration, nous avons préféré d’exposer d’abord clans son ensemble la forme du gouvernement établi par Dioclétien, et de rapporter ensuite les événements de son règne, en suivant plutôt l’ordre naturel des faits que les dates d’une chronologie fort incertaine. Le premier exploit de Maximien [en 287], dont les monuments imparfaits
de ce siècle ne parlent qu’en peu de mots, mérite, par sa singularité, de
trouver place dans une histoire destinée à peindre les mœurs du genre humain.
Il réprima les paysans de Ces vexations les jetèrent enfin dans le désespoir. De tous cotés ils s’élevèrent en foule, armés des instruments de leurs professions, et guidés par une fureur capable de tout renverser. Le laboureur devint un fantassin. Les bergers montèrent à cheval. Les villages abandonnés, les villes ouvertes, furent livrés aux flammes, et les paysans commirent autant de ravages que le plus terrible ennemi[20]. Ils réclamaient les droits naturels de l’homme, mais ils réclamaient ces droits avec la cruauté la plus farouche. Les nobles Gaulois, redoutant à juste titre leur vengeance, cherchèrent un abri dans les villes fortifiées, ou s’éloignèrent d’un pays devenu le théâtre de l’anarchie. Les paysans régnèrent sans obstacle. Deux de leurs chefs eurent même la folie, et la témérité de prendre les ornements impériaux[21]. Leur puissance expira bientôt à l’approche des légions. La force unie à la discipline obtint une victoire facile sur une multitude confuse et licencieuse [Eutrope, IX, 20]. On punit sévèrement les paysans qui furent trouvés les armes à la main. Les autres, effrayés, retournèrent à leurs habitations, et leurs efforts inutiles pour la liberté, ne servirent qu’à appesantir leurs chaînes. Le cours des passions populaires est si impétueux et en même temps si uniforme, que, malgré la disette des matériaux, nous aurions pu décrire les particularités de cette guerre. Mais nous ne sommes pas disposé à croire que les principaux chefs de la révolte, Ælianus et Amandus, aient été chrétiens[22], ni que leur rébellion, ainsi qu’il arriva du temps de Luther, ait été occasionnée par l’abus des principes bienfaisants du christianisme, qui tendent à établir la liberté naturelle de l’homme. Maximien n’eut pas plus tôt arraché Lorsque En s’emparant de la flotte de Boulogne, Carausius avait enlevé
à l’empereur les moyens de le poursuivre et de se venger. Lorsque après un
temps considérable et des travaux immenses, on mit en mer une nouvelle flotte[29], les troupes
impériales, qui n’avaient jamais porté les armes sur cet élément, furent
bientôt défaites par les matelots expérimentés de l’usurpateur. Cet effort
inutile amena un traité de paix. Dioclétien et son collègue, qui redoutaient
avec raison, l’esprit entreprenant de Carausius, lui cédèrent la souveraineté
de Les préparatifs n’étaient point encore terminés, lorsque
Constance apprit la mort du tyran [en 294]. Cet événement parut un présage certain des victoires
du César. Les sujets de Carausius imitèrent l’exemple de trahison qu’il avait
donné ; il fut tué par Allectus, son premier ministre, qui hérita de sa
puissance et de ses dangers. Mais l’assassin n’avait pas assez de talents pour
exercer l’autorité souveraine ni pour la défendre. Il vit avec effroi sur le
continent la rive opposée déjà couverte d’armes, de troupes et de vaisseaux.
En effet, Constance avait prudemment divisé ses forces, afin de diviser
pareillement l’attention et la résistance de l’ennemi. Enfin, l’attaque fut faite
par la principale escadre, qui, sous le commandement du préfet Asclépiodate,
officier d’un mérite distingué, avait été assemblée à l’embouchure de L’île n’avait plus à redouter que des ennemis domestiques. Tant que les gouverneurs restaient fidèles et les troupes disciplinées les incursions des sauvages à demi nus de l’Écosse et de l’Irlande, ne pouvaient inquiéter la sûreté de la province. La paix du continent et la défense des grands fleuves qui servaient de limites à l’empire, étaient des objets beaucoup plus difficiles, et d’une plus grande importance. La politique de Dioclétien, qui dirigeait les conseils de ses associés, pourvut à la sûreté de l’État en semant la discorde parmi les Barbares, et en augmentant les fortifications des frontières romaines. En Orient, il traça une ligne de camps depuis l’Égypte jusqu’aux domaines des Perses. Chaque camp fut rempli d’un certain. nombre de troupes stationnaires, commandées par leurs officiers respectifs, et fournies de toutes sortes d’armes qu’elles tiraient des arsenaux nouvellement établis dans les villes d’Antioche, d’Émèse et de Damas[32]. L’empereur ne prit pas moins de précautions coutre la valeur si souvent éprouvée des Barbares de l’Europe. De l’embouchure du Rhin à celle du Danube, les anciens camps, les villes et les citadelles, furent réparés avec soin, et l’on construisit de nouvelles forteresses dans les lieux les plus exposés. La plus exacte vigilance fut introduite parmi les garnisons des frontières. Enfin, on n’oublia rien pour assurer et pour mettre à l’abri de toute insulte cette longue chaîne de fortifications[33]. Une barrière si respectable fut rarement forcée, et les nations ennemies, contenues de toutes parts, tournèrent souvent leur rage les uns contre les autres. Les Goths, les Vandales, les Gépides, les Bourguignons, les Allemands, détruisaient leur propre force par de cruelles hostilités : quelque fût le vainqueur, le vaincu était un ennemi de Rome. Les sujets de Dioclétien jouissaient de ce spectacle sanglant, et ils voyaient avec joie les Barbares exposés seuls alors à toutes les horreurs de la guerre civile[34]. Malgré la politique de Dioclétien, il ne lui fut pas toujours
possible, pendant son règne de vingt ans, de maintenir la paix le long d’une
frontière de plusieurs centaines de milles. Quelquefois les Barbares
suspendaient leurs animosités domestiques. La vigilance des garnisons cédait
quelquefois à l’adresse ou à la force. Lorsque les provinces étaient
envahies, Dioclétien se conduisait avec cette dignité calme qu’il affecta
toujours ou qu’il possédait réellement. Se réservant pour les occasions
dignes de sa présence, il n’exposait jamais sa personne ni sa réputation à
d’inutiles dangers. Après avoir employé tous les moyens que dictait la prudence
pour assurer ses succès, il usait avec ostentation de sa victoire. Dans les
guerres plus difficiles, et dont l’événement paraissait plus douteux, il se servait
du bras de Maximien; et ce soldat fidèle attribuait modestement ses exploits
aux sages conseils et à l’heureuse influence de son bienfaiteur. Mais après l’adoption
des deux Césars, les empereurs, préférant un théâtre moins agité, confièrent à
leurs fils adoptifs la défense du Rhin
et du Danube. Le vigilant Galère ne fut jamais réduit à la nécessité de
combattre les Barbares sur le territoire de l’empire[35]. Le brave et
infatigable Constance délivra Dioclétien et ses collègues suivirent, dans la manière dont
ils disposèrent des vaincus, la conduite qu’avait adoptée l’empereur Probus.
Les Barbares captifs, échangeant la mort contre l’esclavage, furent
distribués parmi les habitants des provinces, et fixés dans les pays
qu’avaient dépeuplés les calamités de la guerre. On spécifie particulièrement
dans Pendant que les Césars exerçaient leur valeur sur les
rives du Rhin et du Danube, l’Afrique exigeait la présence des empereurs. Du
Nil au mont Atlas tout était en armes. Cinq nations maures[39], sorties de
leurs déserts, avaient réuni leurs forces pour envahir des provinces tranquilles.
Julien avait pris la pourpre à Carthage[40], Achille dans
Alexandrie. Les Blemmyes même renouvelaient ou plutôt continuaient leurs
hostilités dans Dans le temps que Dioclétien punissait les crimes de
l’Égypte, il assurait le repos et le bonheur futur de cette province par de sages
règlements, qui furent confirmés et perfectionnés sous le règne de ses
successeurs[46].
Un édit très remarquable de ce prince, loin de paraître l’effet d’une
tyrannie jalouse, doit être applaudi comme un acte de prudence et d’humanité.
On rechercha soigneusement, par ses ordres, tous les
anciens livres qui traitaient de l’art admirable de faire de l’or et de
l’argent. Dioclétien les livra sans pitié aux flammes, craignant, comme on
nous l’assure, que l’opulence des Égyptiens ne leur inspirât l’audace de se
révolter contre l’empire[47]. Mais s’il eût
été convaincu de la réalité de ce secret inestimable, au lieu de l’ensevelir
dans un éternel oubli, il s’en serait servi pour augmenter les revenus publics.
Il est bien plus vraisemblable que ce prince sensé connaissait l’extravagance
de ces prétentions magnifiques ; et qu’il voulut préserver la raison et
la fortune de ses sujets d’une occupation funeste. On peut remarquer que ces
ouvrages anciens, attribués si libéralement à Pythagore, à Salomon ou au
fameux Hermès, n’étaient cependant qu’un funeste présent de quelques adeptes
plus modernes. Les Grecs ne s’attachèrent ni à l’abus ni à l’usage de la
chimie. Dans ce recueil immense, où Pline a consigné les découvertes, les
arts et les erreurs -e l’esprit humain, il n’est point parlé de la
transmutation des métaux. La persécution de Dioclétien est le premier
événement authentique dans l’histoire de l’alchimie. La conquête de l’Égypte
par les Arabes répandit cette vaine science sur tout le globe. Née de la
cupidité, l’alchimie fut étudiée à La réduction de l’Égypte fut immédiatement suivie de la guerre de Perse. La fortune avait réservé au règne de Dioclétien la gloire de vaincre cette puissante nation, et de forcer les successeurs d’Artaxerxés à reconnaître la supériorité de l’empire romain. Nous avons déjà dit que sous le règne de Valérien les armes et la perfidie des Perses avaient subjugué l’Arménie, et qu’après l’assassinat de Chosroês, Tiridate son fils encore enfant, sauvé par des amis fidèles, avait été élevé sous la protection des empereurs. Tiridate tira de son exil des avantages qu’il n’aurait jamais pu se procurer sur le trône de ses pères. Il apprit de bonne heure à connaître l’adversité, le genre humain et la discipline romaine. Ce prince signala sa jeunesse par des actions de bravoure ; il déploya une force et une adresse peu communes dans tous les exercices militaires, et même dans les combats moins glorieux des jeux olympiques[49]. Ces qualités furent plus noblement employées à la défense de son bienfaiteur Licinius[50]. Cet officier, dans la sédition qui causa la mort de Probus, avait couru les plus grands dangers. Les soldats furieux étaient sur le point de forcer sa tente, le bras seul du prince d’Arménie les arrêta. La reconnaissance de Tiridate contribua bientôt après à son rétablissement. Licinius avait toujours été l’ami et le compagnon de Galère et le mérite de celui-ci, longtemps avant qu’il parvint au rang de César, lui avait attiré l’estime de Dioclétien. La troisième année du règne de cet empereur, Tiridate obtint l’investiture du royaume d’Arménie. Cette démarche, fondée sur la justice, ne semblait pas moins avantageuse à l’intérêt de Rome. Il était temps d’arracher à la domination des Perses une contrée importante, qui, depuis le règne de Néron, avait toujours été gouvernée, sous la protection de l’empire, par la branche cadette de la maison des Arsacides[51]. Lorsque Tiridate parut sur les frontières de l’Arménie, il fut reçu avec des protestations sincères de joie et de fidélité. Durant vingt-six ans ce royaume avait éprouvé les malheurs réels et imaginaires d’un joug étranger. Les monarques persans avaient orné leur nouvelle conquête de bâtiments magnifiques ; mais le peuple contemplait avec horreur ces monuments élevés à ses frais, et qui attestaient la servitude de la patrie. L’appréhension d’une révolte avait inspiré les précautions les plus rigoureuses. L’insulte aggravait l’oppression ; et le vainqueur, chargé de la haine publique, prenait, pour en prévenir l’effet, toutes les mesures qui pouvaient la rendre encore plus implacable. Nous avons déjà remarqué l’esprit intolérant de la religion des mages. Les statues des souverains de l’Arménie placés au rang des dieux, et les images sacrées du soleil et de la lune, furent mises en pièces par le zèle des Perses. Ils érigèrent sur la cime du mont Baghavan[52] un autel, où brûla le feu perpétuel d’Ormuzd. Une nation irritée par tant d’injures devait naturellement s’armer avec ardeur pour la défense de sa liberté, de sa religion et de la souveraineté de ses monarques héréditaires. Le torrent renversa tous les obstacles ; et les Perses, incapables de résister à son impétuosité, prirent la fuite avec précipitation. Les nobles d’Arménie accoururent sous les étendards de Tiridate, tous vantant leurs mérites passés, offrant leurs services pour l’avenir, et demandant au nouveau roi les honneurs et les récompenses qu’on leur avait dédaigneusement refusés sous un gouvernement étranger[53]. On nomma pour commander l’armée Artavasdès, fils de ce sénateur fidèle qui avait sauvé Tiridate dans son enfance, et dont la famille avait été victime de cette action généreuse. Le frère d’Artavasdès obtint le gouvernement d’une province. Un des premiers grades militaires fut donné, au satrape Otas, homme d’un courage et d’une tempérance singuliers. Il offrit au roi sa sœur[54] et un trésor considérable, qui, renfermés dans une citadelle, avaient échappé l’un et l’autre à la cupidité des Perses. Parmi les seigneurs d’Arménie parut un allié dont la destinée est trop remarquable pour être passée sous silence. Il se nommait Mamgo, et il avait pris naissance en Scythie. Fort peu d’années auparavant, la horde qui lui obéissait campait sur les confins de l’empire chinois[55] ; qui s’étendait alors jusqu’au voisinage de la Sogdiane[56]. Ayant encouru la disgrâce de son maître, Mamgo, suivi de ses partisans, se retira sur les rives de l’Oxus, et implora la protection de Sapor. L’empereur chinois réclama le fugitif, en faisant valoir les droits de souveraineté. Le monarque persan allégua les lois de l’hospitalité ; mais ce ne fut pas sans quelque difficulté qu’il évita la guerre, en promettant de bannir Mamgo à l’extrémité de l’Occident ; punition, disait-il, non moins terrible que la mort même. L’Arménie fut choisie pour le lieu de l’exil, et on assigna aux Scythes un territoire considérable où ils pussent nourrir leurs troupeaux, et transporter leurs tentes d’un lieu à l’autre, selon les différentes saisons de l’année. Ils eurent ordre de repousser l’invasion de Tiridate ; mais leur chef, après avoir pesé les services, et les injures qu’il avait reçues du monarque persan résolus d’abandonner son parti. Le prince arménien, qui connaissait le mérite et la puissance d’un pareil allié traita Mamgo avec distinction; et, en l’admettant à sa confiance, acquit un brave et fidèle serviteur, qui contribua très efficacement à le faire remonter sur le trône de ses ancêtres [H. Arm., 2, 81]. La fortune sembla favoriser pendant quelque temps la valeur entreprenante de Tiridate. Non seulement il chassa de l’Arménie les ennemis de sa famille et de son peuple, mais encore animé du désir de se venger, il porta ses armes, ou du moins fit des incursions dans le cœur de l’Assyrie. L’historien qui a sauvé de l’oubli le nom de Tiridate, célèbre avec l’enthousiasme national sa valeur personnelle ; et, suivant le véritable esprit des romans orientaux, il décrit les géants et les éléphants qui tombèrent sous son bras invincible. D’autres monuments nous apprennent que le prince arménien dut une partie de ses avantages aux troubles qui déchiraient la monarchie persane. Des frères rivaux se disputaient alors le trône. Hormuz, après avoir épuisé sans succès toutes les ressources de son parti, implora le secours dangereux des Barbares qui habitaient les bords de la mer Caspienne[57]. Au reste, la guerre civile fut bientôt terminée, soit par la défaite d’un des deux partis, soit par un accommodement ; et Narsès, universellement reconnu roi de Perse, tourna toutes ses forces contre l’ennemi étranger. La victoire ne pouvait être disputée ; la valeur du héros fut incapable de résister à la puissance du monarque. Tiridate, obligé de descendre une seconde fois du trône d’Arménie, vint encore se réfugier à la cour des empereurs. Narsès rétablit bientôt son autorité dans la province rebelle, et, se plaignant hautement de la protection accordée par les Romains à des séditieux et à des fugitifs, il médita la conquête de l’Orient[58]. Ni la prudence ni l’honneur ne permettaient aux souverains de Rome d’abandonner la cause du roi d’Arménie. La guerre de Perse fut résolue. Dioclétien, avec cette dignité calme qui se montrait toujours dans sa conduite, fixa sa résidence à Antioche, d’où il préparait et dirigeait les opérations militaires[59]. Le commandement fut donne à l’intrépide valeur de Galère, qui, pour cet objet se transporta des rives du Danube à celles de l’Euphrate. Les armées se rencontrèrent bientôt dans les plaines de Mésopotamie et se livrèrent deux combats où les succès furent douteux et balancés. La troisième bataille fut plus décisive. Les troupes romaines essuyèrent une défaite totale, attribuée généralement à la témérité de Galère, qui osa attaquer avec un petit corps de troupes l’armée innombrable des Perses[60]. Mais, en examinant le théâtre de l’action, il est aisé de découvrir à cet échec une cause différente. Le même terrain où Galère fut vaincu avait été célèbre par la mort de Crassus, et par le massacre de dix légions. C’était une plaine de plus de soixante milles, qui s’étendant depuis la hauteur de Carrhes jusqu’à l’Euphrate, présentait une surface unie et stérile de déserts sablonneux, sans une seule éminence, sans un seul arbre, sans une source d’eau fraîche[61]. L’infanterie pesante des Romains, accablée par la chaleur, et cruellement tourmentée de la soif ne pouvait espérer de vaincre en conservant ses rangs, ni rompre ses rangs sans s’exposer aux plus grands périls. Dans cette extrémité, elle fut successivement environnée de troupes supérieures en nombre, harassée par les évolutions rapides de la cavalerie des Barbares, et détruite par leurs fléchés redoutables. Le roi d’Arménie avait signalé sa valeur sur le champ de bataille, et s’était couvert de gloire au milieu des malheurs publics. Il fut poursuivi jusqu’aux bords de l’Euphrate. Son cheval était blessé et il ne paraissait pas pouvoir échapper à un ennemi victorieux. Aussitôt Tiridate, embrasse le seul parti qui lui reste à prendre il met pied à terre, et s’élance dans le fleuve. Son armure était pesante, l’Euphrate très profond, car il avait en cet endroit au moins quatre cents toises de large[62] : cependant la force et l’adresse du prince le servirent si heureusement, qu’il arriva en sûreté sur la rive opposée[63]. Pour le général romain, nous ignorons comment il se sauva. Lorsqu’il retourna dans la ville d’Antioche Dioclétien le reçut non avec la tendresse d’un ami et d’un collègue ; mais avec l’indignation d’un souverain irrité. Vêtu de la pourpre impériale, humilié par le souvenir de sa faute et de son malheur, le plus orgueilleux des hommes fut obligé de suivre à pied le char de l’empereur l’espace d’un mille environ, et d’étaler devant toute la cour le spectacle de sa disgrâce[64]. Dès que Dioclétien eut satisfait son ressentiment particulier,
et qu’il eut soutenu la majesté de la puissance impériale ; ce prince,
cédant aux instances du César, lui permit de réparer son honneur et celui des
armes romaines. Aux troupes efféminées de l’Asie, qui avaient probablement
été employées dans la première expédition, on substitua des vétérans et de
nouvelles levées tirées des frontières de l’Illyrie ; et le prince prit
à son service un corps considérable de Goths auxiliaires[65]. Galère repassa
l’Euphrate à la tête d’une armée choisie de vingt-cinq mille hommes ;
mais, au lieu d’exposer ses légions dans les plaines découvertes de Dans le temps que l’Asie attendait avec inquiétude la décision de la fortune, Dioclétien, ayant levé en Syrie une forte armée d’observation, déployait à quelque distance du théâtre de la guerre les ressources de la puissance romaine, et se réservait pour les événements importants. A la nouvelle de la victoire remportée sur les Perses, il s’avança sur la frontière, dans la vue de modérer, par sa présence et par ses conseils, l’orgueil de Galère. Les princes romains se virent à Nisibis, où ils se donnèrent les témoignages les plus signalés, l’un de respect, l’autre d’estime. Ce fut dans cette ville qu’ils reçurent bientôt après l’ambassadeur du grand roi[70]. La force ou du moins l’ambition de Narsès avait été abattue par sa dernière défaite. La paix lui parut le seul moyen d’arrêter le progrès des armes romaines. Il députa Apharban, qui possédait sa faveur et sa confiance, pour négocier un traité, ou plutôt, pour recevoir les conditions qu’il plairait au vainqueur d’imposer. Apharban commença par exprimer combien son maître était reconnaissant du traitement généreux qu’éprouvait sa famille ; il demanda ensuite la liberté de ces illustres captifs. Il célébra la valeur de Galère, sans dégrader la réputation de Narsès, et il ne rougit pas d’avouer la supériorité du César victorieux sur un monarque qui surpassait, par l’état de sa gloire, tous les princes de sa race. Malgré la justice de la cause des Perses, il était chargé de soumettre les différends actuels à la décision des empereurs romains, persuadé qu’au milieu de leur prospérité ces princes n’oublieraient pas les vicissitudes de la fortune. Apharban termina son discours par une allégorie dans le goût oriental. Les monarchies persane et romaine, disait-il, étaient les deux yeux de l’univers, qui resterait imparfait et mutilé, si l’on arrachait l’un des deux. Il convient bien aux Persans,
répliqua Galère, dans un transport de rage qui semblait agiter tous ses
membres, il convient bien aux Persans de s’étendre
sur les vicissitudes de la fortune, et de nous étaler froidement des préceptes
de vertu ! Qu’ils se rappellent leur modération envers l’infortuné Valérien
après avoir vaincu ce prince par trahison, ils l’ont traité avec
indignité ; ils l’ont retenu jusqu’au dernier moment de sa vie dans une
honteuse captivité, et après sa mort ils ont exposé son corps a une ignominie
perpétuelle. Prenant ensuite un ton plus adouci, Galère insinua que la
pratique des Romains n’avait jamais été de fouler aux pieds un ennemi vaincu ;
que, dans la circonstance présente, ils consulteraient plutôt ce qu’ils
devaient à leur dignité que ce que méritait la conduite des Perses. En congédiant
Apharban, il lui fit espérer que Narsès apprendrait bientôt à quelles
conditions il obtiendrait de la clémence des empereurs une paix durable et la
liberté de sa famille. On peut apercevoir dans cette conférence les passions
violentes de Galère, en même temps que sa déférence pour l’autorité et pour
la sagesse supérieure de Dioclétien. Le premier de ces princes aspira à la
conquête de l’Orient ; il avait même proposé de réduire Pour remplir leur promesse, les empereurs envoyèrent à la
cour de Narsès Sicorius-Probes, un de leurs secrétaires, qui lui communiqua
leur dernière résolution. Comme ministre de paix, il fut reçu avec la plus
grande politesse et avec les marques de la plus sincère amitié ; mais, sous
prétexte de lui accorder un repos nécessaire, après un si long voyage, on
remit son audience de jour en jour, et il fut obligé de suivre le roi dans
plusieurs marches très lentes. Il fut enfin admis en présence de ce monarque,
près de l’Asprudus, rivière de Dès que cette difficulté eut été levée, une paix solennelle
fut conclue et ratifiée entre les deux nations. Les conditions d’un traité si
glorieux pour l’empire, et devenu si nécessaire aux Perses, méritent une
attention d’autant plus particulière, que l’histoire de Rome présente
rarement de pareils actes : en effet, la plupart de ses guerres ont été
terminées par une conquête absolue, ou entreprises contre des Barbares qui ignoraient
l’usage des lettres. 1° L’Aboras, appelé l’Araxe dans Xénophon fut désigné
comme la limite la limite des deux monarchies[72]. Cette rivière,
qui prend sa source près du Tigre, recevait à quelques milles au dessous de Nisibis
les eaux du Mygdonius ; elle passait ensuite sous les murs de Singara, et
tombait dans l’Euphrate à Circesium[73], ville frontière
que Dioclétien avait singulièrement fortifiée[74]. L’empire venait d’être délivré des tyrans et des Barbares;
cet ouvrage difficile avait été entièrement achevé par une succession de
paysans d’Illyrie. Dès que Dioclétien fut entré dans la vingtième année de
son règne, il se rendit à Rome pour y célébrer, par la pompe d’un triomphe [ Le terrain sur lequel Rome était bâtie avait été consacré
par d’anciennes cérémonies et des miracles imaginaires. La présence de
quelque dieu ou la mémoire de quelque héros semblait animer toutes les
parties de la ville, et le sceptre de l’univers avait été promis au Capitole[83]. L’habitant de
Rome sentait et reconnaissait l’empire de cette agréable illusion, qui lui
venait de ses ancêtres, et qui, fortifiée par l’éducation, était en quelque
sorte soutenue par l’idée qu’on avait de son utilité politique. La forme du
gouvernement et le siège de l’empire semblaient inséparables, et l’on ne
croyait pas pouvoir transporter l’un sans anéantir l’autre[84]. Mais la
souveraineté de la capitale se perdit insensiblement dans l’étendue de la
conquête. Les provinces s’élevèrent au même niveau ; et les nations
vaincues acquirent le nom et les privilèges des Romains, sans adopter leurs
préjugés. Cependant les gestes de l’ancienne constitution et la force de
l’habitude maintinrent pendant longtemps la dignité de Rome. Les empereurs,
quoique nés en Afrique ou en Illyrie, respectaient leur patrie adoptive,
comme le siège de leur grandeur et comme le centre de leurs vastes domaines.
La guerre exigeait souvent leur présence sur les frontières. Mais Dioclétien
et Maximien furent les premiers princes qui, en temps de paix, fixèrent leur
résidence ordinaire dans les provinces. Leur conduite, quel qu’en ait été le
motif particulier, pouvait être justifiée par des vues spécieuses de
politique. L’empereur de l’Occident tenait ordinairement sa cour à Milan,
dont la situation au pied des Alpes le mettait bien plus à portée de veiller
aux mouvements des Barbares de Le dégoût qu’il montra pour Rome et pour le ton de liberté qui régnait, parmi ses habitants, ne fut point l’effet d’un caprice momentané ; toutes ses démarches étaient le résultat de la politique la plus artificieuse. Ce prince habile avait adopté un nouveau système d’administration, qui fut entièrement exécuté dans la suite par la famille de Constantin. Comme le sénat conservait religieusement l’image de l’ancien gouvernement, Dioclétien résolut d’enlever à cet ordre le peu de pouvoir et de considération qui lui restait. Rappelons-nous quelles furent la grandeur passagère et les espérances ambitieuses des sénateurs huit ans environ avant l’avènement de ce monarque. Tant que l’enthousiasme subsista, quelques nobles eurent l’imprudence de déployer leur zèle pour la cause de la liberté ; et, lorsque les successeurs de Probus eurent abandonné le parti de la république, ces fiers patriciens furent incapables de déguiser leur inutile ressentiment. Comme souverain de l’Italie, Maximien fut chargé d’anéantir cet esprit d’indépendance, plus incommode que dangereux. Une pareille commission convenait parfaitement au caractère cruel de ce prince ; les plus illustres du sénat, que Dioclétien affectait toujours d’estime, furent enveloppés, par son impitoyable collègue, dans des accusations de complots imaginaires ; la possession d’une belle maison de campagne ou d’une terre bien cultivée les rendait évidemment coupables[88]. Les prétoriens, qui avaient opprimé si longtemps la majesté de Rome, commençaient à la protéger. Ces troupes hautaines, voyant que leur puissance, autrefois si formidable, leur échappait, étaient disposées à réunir leurs forces avec l’autorité du sénat. Dioclétien, par de prudentes mesures, diminua insensiblement le nombre des prétoriens, abolit leurs privilèges[89], et leur substitua deux fidèles légions d’Illyrie, qui, sous les nouveaux titres de Joviens et d’Herculiens, firent le service des gardes impériales[90]. Mais le coup le plus terrible que Dioclétien et Maximien portèrent au sénat, fut la révolution que, sans bruit et sans éclat, devait nécessairement amener leur longue absence. Tant que les empereurs résidèrent à Rome, cette assemblée, souvent opprimée, ne pouvait être négligée. Les successeurs d’Auguste avaient établi toutes les lois que leur dictait leur sagesse ou leur caprice ; mais ces lois avaient été ratifiées par la sanction du sénat, dont les délibérations et les décrets présentaient toujours l’image de l’ancienne liberté. Les sages monarques qui respectèrent les préjugés du peuple romain, avaient été en quelque sorte obligés de prendre le langage et la conduite convenables au général et au premier magistrat de la république. Dans les camps et dans les provinces ils déployèrent la dignité de souverain ; et, dès qu’ils eurent fixé leur résidence loin de la capitale, ils abandonnèrent à jamais la dissimulation qu’Auguste avait recommandée à ses successeurs. En exerçant la puissance exécutive et législative de l’État, le prince prenait l’avis de ses ministres, au lieu de consulter le grand conseil de la nation. Le nom du sénat fut cependant cité avec honneur jusqu’à la destruction totale de l’empire : ses membres jouissaient de plusieurs distinctions honorables qui flattaient leur vanité[91]. Mais on laissa respectueusement tomber dans l’oubli l’assemblée auguste qui, pendant si longtemps, avait d’abord été la source et ensuite l’instrument du pouvoir. Le sénat, n’ayant plus de liaison avec la nouvelle constitution ni avec la cour impériale, resta sur le mont Capitolin comme un monument vénérable, mais inutile, d’antiquité. Lorsque les souverains de Rome eurent perdu de vue le sénat et leur ancienne capitale, ils oublièrent aisément l’origine et la nature du pouvoir qui leur était confié. Les emplois civils de consul, de proconsul, de censeur et de tribun, dont la réunion y avait formé l’autorité des princes, rappelaient encore au peuple une origine républicaine. Ces titres modestes disparurent[92] ; et si le souverain se fit toujours appeler, empereur ou imperator, ce mot fût pris dans un sens nouveau et plus relevé. Au lieu de signifier le général des armées romaines, il désigna le maître de l’univers. Au nom d’empereur, dont l’origine tenait aux institutions militaires on en joignit un autre qui marquait davantage l’esprit de servitude. La dénomination de seigneur ou dominus exprimait originairement, non l’autorité d’un prince sur ses sujets, ou celle d’un commandant sur ses soldats, mais le pouvoir arbitraire d’un maître sur des esclaves domestiques[93]. Considéré sous cet odieux aspect, il fut rejeté avec horreur par les premiers Césars. Leur résistance devint insensiblement plus faible et le nom moins odieux. Enfin la formule de notre seigneur et empereur fut non seulement adoptée par la flatterie, mais encore régulièrement admise dans les lois et dans les monuments publics. Ces expressions pompeuses devaient satisfaire la vanité la plus excessive ; et, si les successeurs de Dioclétien refusèrent le nom de roi, ce fût moins l’effet de leur modération que de leur délicatesse. Parmi les peuples qui parlaient latin (et cette langue était celle du gouvernement dans tout l’empire), le titre d’empereur, particulièrement réservé aux monarques de Rome, imprimait plus de vénération que celui de roi. Ces princes auraient été forcés de partager ce dernier nom avec une foule de chefs barbares, et ils n’auraient pu le tirer que de Romulus ou de Tarquin. Mais l’Orient avait des principes bien différents. Dès les premiers âges dont l’histoire fasse mention, les souverains de l’Asie avaient été nommés en grec basileus ou roi ; et, comme cette dénomination désignait dans ces contrées le rang le plus élevé, les habitants s’en servirent bientôt dans les humbles requêtes qu’ils portaient au pied du trône romain[94]. Les attributs même ou du moins les titres de la divinité furent usurpés par Dioclétien et par Maximien, qui les transmirent aux princes chrétiens, leurs successeurs[95]. Au reste, ces expressions extravagantes perdirent leur impiété en perdant leur signification primitive. Dès qu’une fois l’oreille est accoutumée au son, un pareil langage n’excite que l’indifférence, et est reçu comme une protestation de respect aussi vague qu’exagérée. Depuis le temps d’Auguste jusqu’au règne de Dioclétien, les Romains n’avaient eu pour leurs princes que les égards dus aux simples magistrats. L’empereur conversait familièrement avec ses concitoyens. Le manteau impérial ou robe militaire, entièrement de pourpre, était leur principale marque de distinction ; la toge des sénateurs était simplement bordée d’une large bande aussi de pourpre, et les chevaliers en portaient une plus étroite, sur leurs habits[96]. L’orgueil, ou plutôt la politique engagea Dioclétien à introduire dans sa cour, la magnificence des monarques persans[97]. Il osa ceindre le diadème, cette marque odieuse de la royauté dont les Romains avaient reproché l’usage à Caligula comme l’acte de la plus insigne folie. Le diadème était un large bandeau blanc et brodé de perles, qui entourait la tête de l’empereur. Dioclétien et ses successeurs portèrent de superbes robes d’or et de soie, et l’on ne vit qu’avec indignation leurs souliers même couverts de pierres précieuses. De nouvelles formes et de nouvelles cérémonies rendaient tous les jours plus difficile l’abord de leurs personnes sacrées. Les avenues du palais étaient sévèrement gardées par des officiers de différentes écoles (ainsi qu’on commençait à les nommer alors). Les appartements intérieurs étaient confiés à la vigilance des eunuques dont le nombre et l’influence, augmentant sans cesse, marquaient visiblement les progrès du despotisme. Lorsqu’un sujet obtenait enfin la permission de paraître en présence de l’empereur, il était obligé, quel que fût son rang, de se prosterner contre terre et d’adorer, selon la coutume des Orientaux la divinité de son seigneur et maître |