Règne de Claude. Défaite des Goths. Victoires, triomphe et mort d’Aurélien.
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SOUS les règnes, déplorables de Valérien et de Gallien, l’empire avait été opprimé et presque détruit par les tyrans, les soldats et les Barbares. Il fut sauvé par une suite de princes, qui tiraient leur obscure origine des provinces martiales de l’Illyrie. Durant un espace de trente ans environ, Claude, Aurélien, Probus, Dioclétien et ses collègues triomphèrent des ennemis étrangers et domestiques de l’État, rétablirent, avec la discipline, la force des frontières et méritèrent le titre glorieux de restaurateurs de l’univers romain. Un tyran efféminé fit place, à une succession de héros. Le
peuple indigné contre Gallien lui imputait tous ses malheurs ; et réellement
ils tiraient, pour la plupart, leur source des mœurs dissolues et de l’administration
indolente de ce prince. Il n’avait pas même ces sentiments d’honneur qui
suppléent si souvent au manque de vertu publique, et tant que la possession
de l’Italie ne lui fut pas disputée, une victoire remportée par les Barbares,
la perte d’une province, ou la rébellion d’un général, troubla rarement le
cours paisible de sa vie voluptueuse. Enfin une armée considérable [an 268], campée
sur le Haut Danube, donna la pourpre impériale à son chef Auréole, qui,
dédaignant les montagnes de Sa dernière ressource était de séduire la fidélité des assiégeants. Il répandit dans leur camp des libelles, pour exhorter les soldats à se séparer d’un prince indigne, qui sacrifiait le bonheur public à son luxe, et la vie de ses meilleurs sujets aux plus légers soupçons. Les artifices d’Auréole inspirèrent une crainte et le mécontentement aux principaux officiers de son rival. Il se forma une conspiration dans laquelle entrèrent Héraclien, préfet du prétoire ; Marcien, général habile et renommé ; Cécrops qui commandait un nombreux corps de gardes dalmates. La mort de Gallien fut résolue. Les conjurés voulaient terminer d’abord le siége de Milan ; mais la vue du danger qui redoublait à chaque instant de délai, les força de hâter l’exécution de leur audacieuse entreprise. La nuit était fort avancée, et l’empereur avait prolongé les plaisirs de la table. Tout à coup on vient lui annoncer qu’Auréole, à la tête de toutes ses troupes, a fait une sortie vigoureuse. Gallien, qui ne manqua jamais de courage personnel, quitte avec précipitation le lit magnifique sur lequel il était couché, et, sans se donner le temps de prendre ses armes ou d’assembler ses gardes, il monte à cheval et court à toute bride vers le lieu supposé de l’attaque. Il se trouve bientôt environné d’ennemis déclarés ou couverts : un dard lancé au milieu de l’obscurité par une main inconnue lui fait une blessure mortelle [20 mars 263]. Des sentiments patriotiques qui s’élevèrent dans l’âme de Gallien quelques moments avant sa mort, l’engagèrent à nommer pour son successeur un prince digne de régner. Sa dernière volonté fut que l’on donnât les ornements impériaux à Claude, qui commandait alors un détachement dans le voisinage de Pavie. Au moins ce bruit ne tarda-t-il pas à se répandre ; et les conjurés, qui étaient déjà convenus de placer Claude sur le trône, s’empressèrent d’obéir aux ordres de leur maître. La mort de Gallien parut d’abord suspecte aux troupes ; elles commençaient à manifester leur ressentiment. Un présent de vingt pièces d’or distribué à chaque soldat détruisit leurs soupçons et apaisa leur colère. L’armée ratifia l’élection et reconnut le mérite du nouveau souverain[2]. Malgré les fables inventées par la flatterie[3], pour illustrer l’origine
de Claude, l’obscurité qui la couvrait en prouve suffisamment la bassesse. Il
paraît seulement qu’il avait pris naissance dans une des provinces du Danube,
qu’il passa sa jeunesse au milieu des armes, et que son courage modeste lui
attira la faveur et la confiance de l’empereur Dèce. Le sénat et le peuple le
jugeaient dès lors capable de remplir les emplois les plus importants, et
reprochaient à Valérien la négligence avec laquelle il le laissait dans le
poste subalterne de tribun. L’empereur ne tarda pas à distinguer le mérite de
Claude, qui fut nommé général en chef de la frontière d’Illyrie, avec le
commandement de toutes les troupes de Cette lettre si humble, dans laquelle il sollicitait sa réconciliation avec un sujet mécontent, était accompagnée de présents consistant en une somme considérable, en habits magnifiques et en vaisselle d’or et d’argent. C’est ainsi que Gallien sut apaiser l’indignation et dissiper les craintes de son général d’Illyrie ; et durant le reste de son règne la formidable épée de Claude ne fut jamais tirée que pour défendre un maître qu’il ne pouvait estimer. A la fin, il est vrai, il accepta la pourpre teinte du sang de Gallien ; mais, éloigné du camp des conjurés il n’avait pas trempé dans leurs complots, et, quoique peut-être il applaudit à la chute du tyran, nous osons présumer qu’il n’y eut aucune part[6]. Claude avait environ cinquante-quatre ans lorsqu’il monta sur le trône. Le siège de Milan continuait toujours ; Auréole découvrit bientôt que ses artifices avaient servi seulement à élever contre lui un adversaire plus redoutable. Il essaya de proposer à Claude un traité d’alliance et de partage : Dites-lui, répliqua l’intrépide empereur, que de pareilles offres pouvaient être faites à Gallien ; Gallien les aurait peut-être écoutées patiemment ; il aurait pu accepter un collègue aussi méprisable que lui[7]. Ce dur refus intimida les assiégés. Le mauvais succès d’une dernière tentative leur ôta toute espérance : Auréole rendit la ville, et fut forcé, de se livrer à la discrétion du vainqueur. L’armée le déclara digne de mort ; après une faible résistance, Claude consentit à l’exécution de la sentence. Les sénateurs ne montrèrent pas moins de zèle pour leur nouveau souverain. Ils ratifièrent peut-être avec des transports sincères, l’élection de Claude ; et, comme son prédécesseur avait été leur ennemi personnel, ils exercèrent, sous le voile de la justice, une vengeance sévère contré ses amis et contre sa famille. Triste interprète des lois, le sénat eut la permission d’ordonner le châtiment des coupables ; le prince se réserva le plaisir et le mérite d’obtenir par son intercession une amnistie générale[8]. De pareils actes de clémence pourraient paraître l’effet de l’ostentation, et font moins connaître le véritable caractère de Claude, qu’une circonstance peu importante en elle-même, ou ce prince sembla suivre les mouvements de son propre cœur. Les fréquentes rebellions des provinces avaient rendu presque tous les habitants coupables de lèse-majesté ; presque toutes les propriétés avaient encouru la confiscation , et souvent Gallien avait déployé sa libéralité en distribuant à ses officiers les dépouilles de ses sujets. A l’avènement de Claude, une vieille femme se jeta à ses pieds, lui demandant justice d’un général qui sous le dernier empereur, avait obtenu une concession arbitraire de son patrimoine. Le général était Claude lui-même, dont la vertu n’avait pas entièrement échappé à la contagion des temps. Le reproche fit rougir le prince ; mais il méritait la confiance que cette infortunée mettait dans son équité : l’aveu de sa faute fut accompagné d’une prompte restitution et de dédommagements considérables [Zonare, XII]. Clandé voulait rendre à l’empire son ancienne splendeur. Pour exécuter une entreprise si difficile, il fallait d’abord réveiller dans ses soldats un sentiment d’ordre et d’obéissance. Il leur représenta, avec l’autorité d’un ancien général, que le relâchement de la discipline avait introduit une foule de désordres dont les troupes elles-mêmes commençaient enfin à sentir les pernicieux effets ; qu’un peuple ruiné par d’oppression et devenu indolent par désespoir, ne pouvait plus fournir à de nombreuses armées les moyens de se livrer à la débauche, ni même ceux de subsister ; que le danger de chaque individu augmentait avec le despotisme de l’ordre militaire. En effet, ajoutait-il, des princes qui tremblent sur le trône, sont sans cesse portés à sacrifier la vie de tout sujet suspect. L’empereur s’étendit, en outre, sur les suites funestes d’un caprice violent, dont les soldats étaient les premières victimes, puisque leurs élections séditieuses avaient été si souvent suivies de guerres civiles qui détruisaient la fleur des légions, moissonnée dans les combats ; ou par l’abus cruel de la victoire. Il peignit des plus vives couleurs l’épuisement des finances, la désolation des provinces, la honte du nom romain, et le triomphe insolent des Barbares avides. C’est contre ces Barbares, s’écriait-il, que je prétends diriger les premiers efforts de vos armes. Que Tetricus règne pendant quelque temps dans les provinces occidentales ; que Zénobie même conserve la domination de l’Orient[9]. Ces usurpateurs sont mes ennemis personnels ; je ne songerai jamais à venger des injures particulières qu’après avoir sauvé un empire prêt à s’écrouler, et dont la ruine, si. nous ne nous hâtons de la prévenir, écrasera l’armée et le peuple. Les diverses tribus de Il existe encore une lettre originale de Claude, adressée
au sénat et au peuple dans cette occasion mémorable. Pères
conscrits, dit l’empereur, sachez que trois
cent vingt mille Goths ont envahi le territoire romain. Si je les défais,
votre gratitude sera la récompense de mes services. Si je succombe, n’oubliez
pas que je suis le successeur de Gallien. La république est de toutes parts
fatiguée et épuisée. Nous avons à combattre, après Valérien, après Ingenuus,
Regillianus, Celsus, Lollianus, Posthume, et mille autres, qu’un juste mépris
pour Gallien a forcés de se révolter. Nous manquons de dards, de pique et de
boucliers. Les provinces les plus belliqueuses de l’empire, L’événement surpassa son attente et celle de l’univers. Par les victoires les plus signalées il arracha l’empire aux Barbares qui le déchiraient, et il mérita de la postérité le surnom glorieux de Claude le Gothique. Les relations imparfaites d’une guerre irrégulière[12] nous empêchent de- décrire l’ordre et les circonstances de ses exploits ; cependant, s’il nous était permis de nous servir d’une pareille expression, nous pourrions distribuer en trois actes cette fameuse tragédie. 1° La bataille décisive fut livrée près de Naissus, ville de Dardanie[13]. Les légions plièrent d’abord, accablées par le nombre et glacées d’effroi par de premiers malheurs ; leur ruine paraissait inévitable, si la conduite habile de l’empereur ne leur eût ménagé un prompt secours. Un fort détachement sortant tout à coup des passages secrets et difficiles des montagnes, dont il s’était emparé par son ordre, attaqua subitement les derrières des Goths victorieux. L’activité de Claude mit à profit cet instant favorable. Il ranima le courage de ses troupes, rétablit leurs rangs et pressa l’ennemi de toutes parts. On prétend que dans cette bataille cinquante mille hommes restèrent sur la place. De nombreux corps de Barbares, retranchés derrière leurs chariots, se retirèrent, ou plutôt s’échappèrent à l’abri de cette fortification mobile. 2° Nous pouvons présumer qu’un obstacle, insurmontable peut-être là fatigue ou la désobéissance ces vainqueurs, empêcha Claude d’achever, en un jour la destruction des Goths. La guerre se répandit dans les provinces de Mœsie, de Thrace et de Macédoine et les opérations de la campagne, tant sur mer que sur terre, se bornèrent à des marches, des surprises et des engagements fortuits qui ne présentent que des mêlées sans aucune action régulière. Lorsque les Romains souffraient quelque échec, leur lâcheté ou leur imprudence en était le plus souvent la cause ; mais les talents supérieurs de leur souverain, la parfaite connaissance qu’il avait du pays, ses sages mesures, et son discernement dans le choix de ses officiers, assurèrent presque toujours le succès de ses armes. Tant de victoires lui procurèrent un butin immense, qui consistait principalement en troupeaux et en prisonniers. Une troupe choisie de jeunes Barbares fut incorporée dans les légions ; les autres prisonniers furent vendus comme esclaves ; et le nombre des femmes captives était si considérable, que chaque soldat en eut deux ou trois pour sa part : d’où nous pouvons juger que des Goths n’avaient point envahi l’empire seulement pour le dévaster, mais qu’ils avaient aussi formé quelque projet d’établissement, puisqu’ils avaient mené leurs familles même dans une expédition navale. 3° Leur flotte fut prise ou coulée à fond : perte irréparable qui intercepta leur retraite. Les Romans formèrent une vaste enceinte de postes distribués avec art, courageusement soutenus, et qui se resserrant par degrés, vers un centre commun, forcèrent les Barbares de se réfugier dans les parties les plus inaccessibles du mont Hémus, où ils trouvèrent un asile assuré, mais où ils eurent à peine de quoi subsister. Dans le cours d’un hiver rigoureux, durant lequel ils furent assiégés par les troupes de l’empereur, la famine, la peste, le fer et la désertion, diminuèrent continuellement toute cette multitude. Au retour du printemps on ne vit paraître sous les armes qu’une petite bande de guerriers hardis et désespérés, reste de cette puissante armée qui s’était embarquée à l’embouchure du Niester. La peste, qui avait emporté tant de Barbares, devint fatale à leur vainqueur [mars]. Après deux ans d’un règne court, mais glorieux, Claude rendit les derniers soupirs à Sirmium, au milieu des pleurs et des acclamations de ses sujets. Prêt à expirer, il assembla ses principaux officiers, et leur recommanda Aurélien, un de ses généraux, comme le plus digne du trône, et comme le plus capable d’exécuter le grand projet qu’il avait à peine eu le temps d’entreprendre. Les vertus de Claude, sa valeur, son affabilité[14], sa justice et sa tempérance, son amour pour la gloire et pour la patrie, le placent au rang de ce petit nombre de princes qui honorèrent la pourpre romaine. Ses vertus cependant doivent une partie de leur célébrité au zèle particulier et à la complaisance des écrivains courtisans du siècle de Constantin, arrière petit-fils de Crispus, le frère aîné de Claude. La voix de la flatterie apprit bientôt à répéter que les dieux, après avoir enlevé Claude avec tant de précipitation, récompensaient son mérite et sa piété en perpétuant à jamais l’empire dans sa famille[15]. Malgré ces oracles, la grandeur des Flaviens (nom que se donna la maison de Constance) ne brilla que plus de vingt ans après son fondateur ; et même l’élévation de Claude causa la ruine de Quintilius son frère qui n’eût point assez de modération ou assez de courage pour descendre au rang inférieur que lui avait assigné le patriotisme du dernier empereur. Immédiatement après la mort de ce prince, Quintilius prit inconsidérément la pourpré dans la ville d’Aquilée, où il commandait une armée considérable. Quoique son règne n’ait duré que dix-sept jours[16], il eut le temps d’obtenir la sanction du sénat, et d’éprouver une sédition de la part des troupes [avril]. Dès qu’il eut appris que les légions redoutables du Danube avaient conféré la puissance impériale au brave Aurélien, il se sentit accablé sous la réputation et le mérite de son rival ; et, s’étant fait ouvrir les veines, il s’épargna la honte de disputer le trône origine et avec des forces trop inégales[17]. Le plan général de cet ouvrage ne nous permet de pas d’entrer
dans de grands détails sur les actions de chaque empereur après son avènement,
encore moins de décrire les diverses particularités de cette portion de sa
vie écoulée, avant qu’il montât sur le trône. Nous nous contenterons d’observer
que le père d’Aurélien était un paysan du territoire de Sirmium, où il
faisait valoir une petite ferme qui appartenait à Aurelius, riche sénateur.
Son fils, passionné pour les armes, entra au service comme simple
soldat ; il obtint successivement les grades de centurion, de préfet d’une
légion, d’inspecteur au camp, de général ou duc d’une frontière, comme on les
appelait alors ; enfin, durant la guerre des Goths, il exerça l’important
emploi de commandant en chef de la cavalerie. Dans ces différents postes il
se distingua par une valeur extraordinaire[18], par une
discipline rigide et par des exploits éclatants. Il reçut le consulat de l’empereur,
Valérien qui, selon le langage pompeux du siècle, le désigna par les noms de
sauveur de l’Illyrie, de restaurateur de Ce prince ne régna que quatre ans et neuf mois environ ;
mais tous les instants de cette courte période sont remplis d’événements
mémorables. Il termina la guerre des Goths, châtia les Germains qui avaient
envahi l’Italie, retira Aurélien dut cette suite non interrompue de succès à sa rigidité scrupuleuse pour la discipline. Ses règlements militaires sont contenus dans une lettre très concise, qu’il écrivit à un de ses officiers subalternes en lui ordonnant de les faire exécuter, s’il veut devenir tribun ou s’il est attaché à la vie. Le jeu, la table et l’art de la divination, sont sévèrement défendus. L’empereur espère que ses soldats seront modestes, sobres et laborieux ; qu’ils auront soin de tenir leur armure brillante, leurs épées affilées, leurs vêtements et leurs chevaux en état de paraître au moindre signal, sur le champ de bataille ; qu’ils observeront la frugalité et la chasteté, et qu’ils vivront paisiblement dans leurs quartiers , sans endommager les champs de blé, sans dérober même une brebis, une poule ou une grappe de raisin ; sans exiger des habitants du sel, de l’huile ou du bois. Ce que l’État leur donne, continue l’empereur, suffit pour leur subsistance. Que leurs richesses proviennent des dépouilles de l’ennemi, et non des larmes de nos sujets[20]. Un seul exemple fera connaître la rigueur et même la cruauté d’Aurélien. Un soldat avait séduit la femme de son hôte : le coupable fut attaché à deux arbres, qui, forcément courbés l’un vers l’autre, déchirèrent ses membres, en se redressant tout à coup. Quelques exécutions semblables inspirèrent un effroi salutaire : les châtiments d’Aurélien étaient terribles ; mais il avait rarement occasion de punir plus d’une fois la même offense. Sa conduite donnait une sanction à ses lois ; et les légions séditieuses redoutaient un chef qui, après avoir appris à obéir, était digne de commander. A la mort de Claude, les Goths avaient repris courage. L’appréhension d’une guerre civile avait obligé les Goths à retirer, pour les employer ailleurs, les troupes qui gardaient les passages du mont Hémus et les bords du Danube. Selon toutes les apparences les tribus des Goths et des Vandales, qui n’avaient point encore porté les armes, contre l’empire, profitèrent d’une occasion si favorable, quittèrent leurs établissements en Ukraine, traversèrent les fleuves, et se joignirent en foule à leurs compatriotes pour piller les provinces romaines. Aurélien marcha au-devant de cette nouvelle armée. L’approche seule de la nuit mit fin à un combat sanglant et douteux [Zozime, I]. Les Goths et les Romains, épuisés par les calamités sans nombre qu’ils avaient réciproquement causées et souffertes pendant une guerre de vingt ans, consentirent un traité durable et avantageux. Les Barbares le sollicitaient avec empressement ; les légions, auxquelles l’empereur remit prudemment la décision de cette affaire importante, s’empressèrent de le ratifier. Les Goths promirent de fournir aux armées de Rome un corps de deux mille auxiliaires, entièrement composé de cavalerie, à condition qu’ils ne seraient pas troublés dans leur retraite, et qu’on leur accorderait près du Danube un marché régulier, pourvu par les soins de l’empereur, mais dont ils feraient les frais. Le traité fut observé par eux avec une fidélité si religieuse, qu’un parti de cinq cents hommes s’étant écarté du camp pour piller, le roi ou général des Barbares fit arrêter leur chef, et le condamna à être percé de dards, comme une victime dévouée à la sainteté de leurs engagements. Il est assez vraisemblable que les mesures d’Aurélien contribuèrent à entretenir ces dispositions pacifiques. Ce prince avait exigé pour otages les enfants des chefs ennemis. Les fils furent élevés près de sa personne dans la profession des armes ; il donna aux jeunes filles une éducation romaine, et, en les mariant à quelques-uns de ses principaux officiers, il unit insensiblement les deux nations par les liens les plus étroits et les plus chers[21]. Mais la condition la plus importante de la paix avait été plutôt
entendue qu’exprimée dans le traité. Aurélien retira les troupes romaines de Tandis que la conduite fermé et modérée d’Aurélien
rétablissait la frontière d’Illyrie, les Allemands[25] violèrent les
conditions de la paix que Gallien avait achetée, ou qui leur avaient été
imposées par Claude. Leur jeunesse bouillante ne respirait que la
guerre ; ils volèrent tout à coup aux armes, et parurent sur le champ de
bataille avec quarante mille chevaux[26] et, une
infanterie double de la cavalerie[27]. Quelques villes
de L’empereur apprit presque en même temps l’irruption et la retraite des Barbares. Aussitôt, rassemblant un corps de troupes choisies, il s’avança secrètement et avec célérité le long des lisières de la forêt Hercynienne [septembre 270]. Les Allemands, chargés des dépouilles de l’Italie, arrivèrent au Danube sans soupçonner, que sur la rive opposée, une armée romaine, cachée dans un poste avantageux, se disposait à intercepter leur retour. Aurélien favorisa leur fatale sécurité ; il laissa environ la moitié de ses forces passer le fleuve sans inquiétude et sans précautions. Leur situation et l’étonnement dont ils furent saisis lui assurèrent une victoire facile. Il poussa plus loin ses avantages. Ce prince habile disposa ses légions en un croissant, dont les deux extrémités traversaient le Danube ; ces extrémités, se rapprochant tout à coup vers le centre, entourèrent arrière-garde des Allemands. Cette manœuvre imprévue terrassa les Barbares. De quelque côté qu’ils jetassent les yeux, ils n’apercevaient qu’un pays dévasté, un fleuve profond et rapide, un ennemi victorieux et implacable. Dans cette dure extrémité, ils ne dédaignèrent plus de demander la paix. Aurélien reçut leurs ambassadeurs à la tête de son camp, avec une pompe militaire propre à leur imprimer l’idée de la grandeur et de la discipline de Rome. Les légions, rangées en ordre de bataille, se tenaient sous les armes dans un silence imposant. Les principaux commandants revêtus des marques de leur dignité, entouraient à cheval le trône de l’empereur. Derrière le trône, les images sacrées du prince et de ses prédécesseurs[29] ; les aigles dorées, et les tableaux sur lesquels étaient écrits en lettres d’or les noms et les titres honorables des légions, brillaient dans l’air, élevés sur de hautes piques couvertes d’argent. Lorsque l’empereur prit séance, son maintien noble, sa beauté mâle et sa figure majestueuse [Vopiscus, H. Aug.], apprirent aux Barbares à révérer la personne aussi bien que la pourpre de leur vainqueur. Les députés se prosternèrent contre terre en silence ; ils eurent ordre de se relever, et on leur accorda la liberté de parler, ce qu’ils firent avec le secours des interprètes. Ils cherchèrent à diminuer leur perfidie, exagérèrent leurs exploits ; s’étendirent sur les vicissitudes de la fortune, vantèrent les avantages de la paix, et, avec une confiance mal placée, ils demandèrent un subside considérable pour prix de l’alliance qu’ils offraient aux Romains. La réponse d’Aurélien fut sévère et impérieuse. Il traita leurs offres avec mépris, et leurs demandes avec indignation. Après leur avoir reproché d’ignorer également l’art de la guerre et les lois de la paix, il les renvoya, en ne leur laissant que le choix de se mettre entièrement à sa discrétion, ou d’attendre les effets terribles de son ressentiment[30]. Aurélien aurait pu céder à la nation des Goths une province éloignée ; mais il savait combien il était dangereux de se fier ou de pardonner à des Barbares perfides, dont la puissance formidable tenait l’Italie dans des alarmes continuelles. Il paraît qu’immédiatement après cette conférence, quelque événement imprévu exigea la présence de l’empereur en Pannonie. Il remit a ses généraux le soin de terminer la destruction des Allemands par le fer ou par le moyen plus sur de la famine. Mais l’activité du désespoir a souvent triomphé de la confiance indolente qu’inspire la certitude du succès. Les Barbares, ne pouvant traverser le camp romain et le Danube, forcèrent les postes plus faibles ou moins soigneusement gardés qui leur fermaient l’entrée des provinces, et ils retournèrent avec une célérité incroyable, mais par une route différente, vers les montagnes d’Italie [H. Aug., p. 215]. Aurélien, qui croyait la guerre entièrement finie, apprit avec chagrin que les Allemands s’étaient échappés, et qu’ils ravageaient déjà le territoire de Milan. Les légions eurent ordre de suivre, aussi promptement qu’il était possible à ces corps pesants, la marche rapide d’un ennemi dont l’infanterie et la cavalerie s’avançaient avec une vitesse presque égale. Quelques jours après, l’empereur lui-même vola au secours de l’Italie, à la tête de tous les prétoriens qui avaient servi dans les guerres d’Illyrie [Dexippus, p. 12], et d’un corps choisi d’auxiliaires, parmi lesquels on voyait les otages et la cavalerie des Vandales. Comme les troupes légères des Allemands couraient tout le pays entre les Alpes et les Apennins, par la découverte, l’attaque et la poursuite de leurs nombreux détachements, exerçaient sans cesse la vigilance d’Aurélien et de ses généraux. Les opérations de la campagne ne se bornèrent cependant pas à des actions particulières. On parle de trois combats opiniâtres dans lesquels les deux armées mesurèrent toutes leurs forces avec des succès divers [Victor le Jeune, Aurélien]. Le premier fut livré près de Plaisance ; et les Romains essuyèrent une si grande perte, que, selon l’expression d’un auteur très prévenu pour Aurélien, on appréhenda la dissolution prochaine de l’empire [Vopiscus, H. Aug.]. Ces ruses Barbares, ayant suivi la lisière des bois, tombèrent tout à coup, à l’approche de la nuit, sur les légions fatiguées et encore dans le désordre d’une longue marche. Il eût été difficile de résister à l’impétuosité du choc des Barbares : le massacré fut horrible. Enfin l’empereur rallia ses troupes, et par sa constance en sa fermeté rétablit, jusqu’à un certain point, l’honneur de ses armes. La seconde, bataille se donna près de Fano, en Ombrie, dans la plaine qui, cinq cents ans auparavant, avait été si fatale au frère d’Annibal[31] ; tant les Germains victorieux s’étaient avancés en Italie par les voies Flaminienne et Émilienne, avec le projet de surprendre les habitants de Rome, et de saccager la maîtresse du monde. Mais Aurélien veillait à sa sûreté : toujours attaché à la poursuite de l’ennemi, il remporta enfin une victoire complète[32]. Les débris de l’armée vaincue furent exterminés dans une troisième et dernière bataille, près de Pavie, et l’Italie n’eut plus à redouter les incursions des Allemands. La crainte à été la première, cause de la superstition :
chaque nouvelle calamité excite les mortels tremblants à tâcher de conjurer
la colère de leurs invisibles ennemis. Quoique l’espoir le plus assuré de la
république fût dans la valeur et dans la conduite d’Aurélien ;
cependant, lorsqu’on attendait à chaque instant les Barbares aux portes de Rome,
le sénat ordonna, par un décret solennel, que les livres de la sibylle
fussent consultés, tant était grande la consternation générale ! L’empereur
lui-même, porté par un principe de religion ou de politique, approuva des
mesures si salutaires ; il écrivit même au sénat pour lui reprocher sa
lenteur[33].
Le prince offre dans sa lettre, de fournir à tous les frais des sacrifices,
et de donner tous les animaux, tous les captifs que les dieux exigeraient.
Malgré ces promesses magnifiques, il ne parait pas qu’aucune victime humaine ait
expié de son sang les fautes du peuple romain. Les oracles de la sibylle [ Malgré la confiance que les Romains pouvaient avoir dans ces remparts fantastiques, l’expérience du passé et la crainte de l’avenir les engagèrent à construire des fortifications réelles et d’une nature plus solide. Sous les successeurs de Romulus, les sept collines de Rome avaient été entourées d’une muraille de plus de treize milles de circonférence[35]. Cette enceinte paraît peut-être bien vaste, comparée à la force et à la population de l’État dans son enfance ; mais les premiers habitants de Rome avaient besoin de défendre une grande étendue de pâturages et de terres labourables contre les incursions fréquentes et subites des peuples du Latium, leurs ennemis perpétuels. A mesure que la grandeur romaine s’éleva, la ville et le nombre des habitants, devinrent plus considérables ; insensiblement tout le terrain fait occupé, les anciens murs ne servirent plus de limites, de superbes édifices couvrirent le Champ de Mars, et des faubourgs magnifiques, bâtis sur toutes les avenues, annoncèrent la capitale de l’univers[36]. L’opinion vulgaire donnait plus de cinquante milles de circuit à la nouvelle muraille, commencée par Aurélien[37] et finie sous le règne de Probus ; des observations plus exactes la réduisent à vingt et un milles environ [Nardini, Roma ant., I, 8]. Ce grand, mais affligeant ouvrage, par le soin que l’on prenait de pourvoir à la défense de la capitale, n’annonçait que trop la décadence de la monarchie. Les Romains, qui, dans un siècle plus fortuné, confiaient aux armes des légions la sûreté des camps établis sur les frontières [Tacite, Hist., IV, 23], étaient bien loin de soupçonner qu’il serait un jour nécessaire de fortifier le siége de l’empire contre les invasions des Barbares[38]. La victoire de Claude sur les Goths, et les exploits d’Aurélien
contre les Allemands, faisaient espérer des jours plus heureux. Déjà Rome avait
repris sa supériorité sur les nations du Nord, il était réservé au vainqueur
des Allemands de punir les tyrans domestiques, et de réunir les membres épars
de l’empire. Quoiqu’il eût été reconnu par le sénat et par le peuple, les
frontières de l’Italie, de l’Afrique, de l’Illyrie et de Les Gaules avaient vu s’élever et tomber une foule leurs
de monarques qui se succédèrent rapidement. Les vertus sévères de Posthume
frirent la cause de sa perte. Après la chute d’un compétiteur qui avait pris
la pourpre à Mayence, il refusa d’abandonner à ses troupes le pillage de la
ville rebelle. Leur avarice trompée les rendit furieuses[39] ; elles massacrèrent
Posthume dans la septième année de son règne. Une cause moins honorable
précipita du trône Victorinus, son collègue. Les dérèglements de ce prince
ternissaient ses qualités brillantes[40] : souvent, pour satisfaire
ses passions, il employait la violence, sans égard pour les lois de la
société, ou même pour celles de l’amour[41]. Il périt à
Cologne, victime des complots de quelques maris jaloux, dont la vengeance eût
été plus excusable s’ils eussent épargné l’innocence de son fils. Après le
meurtre de tant de vaillants princes, il est assez étonnant qu’une femme ait
contenu pendant longtemps les fières légions de Lorsque celui-ci, dirigé par les conseils de son
ambitieuse bienfaitrice, monta sur le trône il avait le gouvernement de la
tranquille province d’Aquitaine ; emploi convenable à son caractère et à
son éducation. Devenu maître de Dès le règne de Claude, la ville d’Autun, seule et sans
secours, avait osé se déclarer contre les légions de Aurélien ne se fut pas plus tôt emparé de la personne et des provinces de Tetricus [an 272], qu’il tourna ses armes contre Zénobie, cette fameuse reine de Palmyre et de l’Orient. Dans l’Europe moderne plusieurs femmes ont soutenu glorieusement le fardeau d’un empire, et notre propre siècle en offre de beaux exemples. Mais, si nous en exceptons Sémiramis, dont les exploits paraissent incertains, Zénobie est la seule femme dont le génie supérieur ait brisé le joug de cette indolence servile à laquelle les mœurs et le climat de l’Asie assujettissaient son sexe[46]. Elle se disait descendue des anciens rois macédoniens qui régnèrent en Égypte : sa beauté égalait celle de Cléopâtre ; et elle surpassait de bien loin cette princesse en valeur et en chasteté[47]. Élevée au-dessus de son sexe par ses qualités éminentes Zénobie, était encore la plus belle des femmes. Elle avait (car en parlant d’une femme, ces bagatelles deviennent des détails importants) le teint brun, les dents d’une blancheur éclatante, une voix forte et harmonieuse, et de grands yeux noirs, dont une douceur attrayante tempérait la vivacité. L’étude avait éclairé son esprit, et en avait augmenté l’énergie naturelle. Elle n’ignorait pas le latin ; mais elle possédait au même degré de perfection le grec, le syriaque et la langue égyptienne. Elle avait composé pour son usage un abrégé de l’histoire d’Orient ; et, guidée par le sublime Longin, elle comparait familièrement les beautés d’Homère et de Platon. Cette femme accomplie avait épousé Odenat, qui, né dans une condition privée[48], monta sur le trône de l’Orient. Elle devint bientôt l’amie et la compagne d’un héros. Odenat aimait passionnément la chasse : en temps de paix, il se plaisait à poursuivre les bêtes farouches du désert, les lions, les panthères et les ours : Zénobie se livrait avec la même ardeur à ce dangereux exercice. Endurcie à la fatigue, elle dédaigna bientôt l’usage des chars couverts : on la voyait le plus ordinairement à cheval, vêtue d’un habit militaire ; quelquefois elle marchait à pied, et faisait plusieurs milles à la tête des troupes. Les succès d’Odenat furent attribués, en grande partie, à la valeur et à la prudence extraordinaire de sa femme. Les victoires brillantes des deux époux sur le grand roi qu’ils poursuivirent deux fois jusqu’aux portes de Ctésiphon, devinrent la source de leur gloire et de leur puissance ; les armées qu’ils commandaient, et les provinces qu’ils avaient sauvées, ne voulurent avoir pour souverains que leurs invincibles chefs. Lorsque l’infortuné Valérien tomba entre les mains des Perses, le sénat et le peuple de Rome respectèrent un étranger qui vengeait la majesté de l’empire. L’insensible Gallien lui-même consentit à partager la pourpre avec Odenat, et il lui donna le titre de collègue. Après avoir chassé de l’Asie les Goths qui la dévastaient, le prince palmyrénien se rendit à la ville d’Émèse en Syrie. Il avait triomphé de tous ses ennemis à la guerre ; il périt par une trahison domestique. Son amusement favori de la chasse fut la cause ou du moins l’occasion de sa mort[49]. Mœonius, son neveu, eut l’audace de lancer sa javeline avant son oncle : quoiqu’il en eût été repris, il se porta plusieurs fois à la même insolence. Odenat, offensé comme monarque et comme chasseur, lui ôta son cheval, marque d’ignominie parmi les Barbares, et le fit mettre pendant quelque temps en prison. L’insulte fut bientôt oubliée ; mais Mœonius conserva le souvenir de la punition : aidé d’un petit nombre de complices, il assassina son oncle au mille d’une grande fête [an 267]. Odenat avait eu d’une autre femme que Zénobie un fils, nommé Hérode ; ce jeune prince, d’un caractère efféminé[50], éprouva le même sort que son père. Mœonius ne retira de son crime que le plaisir de la vengeance ; à peine avait-il pris le titre d’Auguste, que Zénobie l’immola aux mânes de son époux[51]. Assistée des plus fidèles amis d’Odenat, cette princesse
monta sur le trône, qu’elle remplit avec la plus grande habileté : elle
gouverna pendant plus de cinq ans Palmyre, Telle était l’adversaire qu’Aurélien avait à combattre [an 272], et
qui, malgré son sexe, devait paraître redoutable. Dès que l’empereur se fut
rendu en Asie, sa présence raffermit la fidélité de Zénobie aurait été peu digne de sa réputation, si elle eut souffert tranquillement que l’empereur se fut avancé jusqu’à cent milles de sa capitale. Le sort de l’Orient fut décidé dans deux grandes batailles, dont les circonstances ont entre elles un tel rapport, qu’il serait difficile de les distinguer l’une de l’autre. Nous savons seulement que la première se donna près d’Antioche[56] ; la seconde sous les murs d’Émèse. Dans ces deux combats la reine de Palmyre anima ses troupes par sa présence, et confia l’exécution de ses ordres à Zabdas, général habile, déjà connu par la conquête de l’Égypte. Ses forces nombreuses consistaient, pour la plupart, en archers et en chevaux couverts d’une armure d’airain. Les escadrons d’Aurélien, composés d’Illyriens et de Maures, ne purent soutenir le choc d’un adversaire si puissamment armé. Ils prirent la fuite en désordre, ou affectèrent de se retirer avec précipitation, engagèrent l’ennemi dans une poursuite pénible, le harassèrent par une infinité de petits combats, et enfin renversèrent cette masse de cavalerie impénétrable, mais trop lourde pour se prêter aux évolutions nécessaires. Cependant l’infanterie légère des Palmyréniens, lorsqu’elle eut tiré toutes ses flèches, sans moyen d’éviter un combat plus rapproché, n’offrit plus que des soldats désarmés à l’épée formidable des légions. Aurélien avait choisi ces troupes de vétérans qui campaient ordinairement sur le Haut-Danube, et dont la valeur avait été si rudement éprouvée dans la guerre des Allemands[57]. Après la défaite d’Émèse, Zénobie ne put rassembler une troisième armée. Les nations qui lui avaient obéi ne la reconnaissaient plus pour souveraine et le vainqueur, résolu de s’emparer de l’Égypte, avait envoyé dans cette province Probus, le plus brave de ses généraux. Palmyre était la dernière ressource de la veuve d’Odenat. Elle s’enferma dans sa capitale, fit toutes sortes de préparatifs pour une vigoureuse résistance ; et, remplie d’un courage intrépide, elle déclara que son règne ne finirait qu’avec sa vie. Dans les déserts incultes de l’Arabie la nature a semé
quelques terrains fertiles, qui s’élèvent, semblables à des îles, au milieu
d’un océan de sable. Le nom même de Tadmor ou Palmyre désigne, en syriaque et
en latin, la multitude de palmiers qui donnent de la verdure et de l’ombre à
ce climat tempéré. Les habitants y respiraient un air pur ; et le sol,
arrosé de plusieurs sources inestimables dans un tel climat, produisait des
fruits et du blé. Ces avantages particuliers, la situation de cette place à une
distance convenable[58] de Tandis qu’Aurélien traversait, les déserts. sablonneux qui séparaient Émèse de Palmyre, les Arabes l’inquiétèrent perpétuellement dans sa marche. Il ne lui fut pas toujours possible de défendre son armée, et surtout son bagage, contre ces troupes de brigands actifs et audacieux qui épiaient le moment de la surprise, et qui fuyant avec rapidité, éludaient la poursuite lente des légions. Leurs courses n’étaient qu’incommodes ; le siège de Palmyre offrait de bien plus grandes difficultés. Cet objet important exigeait toute l’activité d’Aurélien, qui fut blessé d’une flèche, comme il pressait en personne les attaques de la place. Le peuple romain, dit l’empereur dans une lettre originale, parle avec mépris de la guerre que je soutiens contre une femme. Il ne connaît ni le caractère ni la jouissance de Zénobie. On ne peut se faire aucune idée de ses immenses préparatifs. Palmyre est remplie d’une quantité prodigieuse de dards, de pierres et d’armes de toute espèce. Chaque partie des murs est garnie de deux ou trois balistes, et des machines de guerre lancent perpétuellement des feux. La crainte du châtiment inspire à Zénobie un désespoir qui augmente son courage. Cependant j’ai toujours la plus grande confiance dans les divinités tutélaires de Rome, qui jusqu’à présent ont favorisé toutes nos entreprises [Vopiscus, H. Aug.]. Malgré cette assurance, Aurélien doutait de la protection des dieux et de l’événement du siège. Persuadé qu’il était plus prudent d’avoir recours à une capitulation avantageuse, il offrit à la reine une retraite brillante ; aux citoyens, la confirmation de leurs privilèges. Ses propositions furent rejetées avec opiniâtreté, et l’insulte accompagna le refus. Zénobie imaginait qu’en peu de temps la contraindrait les
Romains à repasser le désert ; elle se flattait aussi, avec toute apparence de
raison, que les rois de l’Orient, et surtout le monarque de Lorsque la reine de Syrie parut devant Aurélien, ce prince lui demanda sévèrement, comment elle avait eu l’audace de prendre les armes contre les empereurs de Rome. La réponse de Zénobie fut un mélange prudent de respect et de fermeté. Parce que, dit-elle, j’aurais rougi de donner le titre d’empereur à un Gallien, à un Auréole. C’est vous seul que je reconnais comme mon vainqueur et comme mon souverain [Pollion, H. Aug.]. Mais la force d’esprit chez les femmes est presque toujours artificielle : aussi est-il bien rare qu’elle se soutienne. Le courage de Zénobie l’abandonna au moment du danger. Elle ne faut entendre, sans être glacée d’effroi, les clameurs des soldats qui demandaient à haute voix sa mort. Oubliant le généreux désespoir de Cléopâtre, qu’elle s’était proposée pour modèle, elle n’eut pas honte d’acheter sa grâce par le sacrifice de sa réputation et de ses amis. Ils avaient gouverné, dit-elle, la faiblesse de son sexe : ce fut à leurs conseils qu’elle imputa le crime d’une résistance opiniâtre ; ce fut sur leurs têtes qu’elle dirigea les traits de la vengeance du vainqueur. Le fameux Longin périt avec les victimes nombreuses, et peut-être innocentes, que la tremblante Zénobie dévouait à la mort. Le nom de Longin vivra plus longtemps que celui de la reine qui le trahit, ou du tyran qui le condamna. La science et le génie ne furent pas capables d’adoucir la colère d’un soldat ignorant ; mais ils avaient servi à élever et à régler l’âme de Longin. Sans proférer une seule plainte, il marcha tranquillement au supplice, touché de compassion pour les malheurs de sa souveraine, et consolant lui-même ses amis affligés[62]. Après avoir soumis l’Orient, Aurélien revint en Europe. Dès qu’il eut passé le détroit qui la sépare de l’Asie, il apprit que le gouverneur et la garnison de Palmyre venaient d’être massacrés, et que les habitants avaient de nouveau levé l’étendard de la révolte. Cette nouvelle allume sa colère ; il part sans hésiter, vole une seconde fois en Syrie. Sa marche précipitée jette, l’épouvante dans Antioche : bientôt Palmyre éprouve tout le poids de son ressentiment. Il existe encore une lettre de ce prince, où il avoue lui-même |