Histoire de la décadence et de la chute de l’Empire romain

 

Chapitre X

Les empereurs Dèce, Gallus, Émilien, Valérien et Gallien. Irruption générale des Barbares. Les trente tyrans.

 

 

DEPUIS les jeux séculaires célébrés avec tant de pompe par Philippe, jusqu’à la mort de l’empereur Gallien, vingt ans de calamites désolèrent et déshonorèrent l’univers romain. Durant cette période désastreuse, dont tous les instants furent marqués par la honte et par le malheur, les provinces restèrent exposées aux invasions des Barbares, et gémirent sous le despotisme des tyrans militaires : l’empire s’affaissait de tous côtés ; ce grand corps semblait toucher au moment de sa ruine. La confusion des temps et le manque de matériaux présentent d’égales difficultés à l’historien qui voudrait mettre un ordre suivi dans sa narration. Entouré de fragments imparfaits, toujours, concis, souvent obscurs, quelquefois contradictoires, il est réduit à recueillir, à comparer, à conjecturer ; et quoiqu’il ne lui soit pas permis de ranger ses conjectures dans la classe des faits, il peut suppléer au défaut des monuments historiques par la connaissance générale de l’homme et du jeu des passions, lorsque n’étant retenues par aucun frein, elles exercent toute leur violence.

Ainsi l’on concevra, sans difficulté, que les massacres successifs de tant d’empereurs durent relâcher tous les liens de fidélité entre les princes et les sujets ; que les généraux de Philippe étaient disposés à imiter l’exemple de leur maître ; et que le caprice des armées, accoutumées depuis longtemps à de fréquentes et violentes évolutions, pouvait élever sur le trône le dernier des soldats. L’histoire se contente d’ajouter que la première rébellion contre l’empereur Philippe éclata parmi les légions de Mœsie, dans l’été de l’année 249. Le choix de ces troupes séditieuses tomba sur Marinus, officier subalterne[1]. Philippe prit l’alarme : il craignit que ces premières étincelles ne causassent un embrasement général. Déchiré par les remords d’une conscience coupable, et tremblant à la vue du danger qui le menaçait, il fit part au sénat de la révolte des légions. Le morne silence qui régna d’abord dans l’assemblée attestait la crainte, et peut-être le mécontentement  général, jusqu’à ce qu’enfin Dèce, l’un des sénateurs, prenant un caractère conforme à la noblesse de son extraction, osât montrer plus de fermeté que le prince. Il parla de la conspiration comme d’un soulèvement passager et digne de mépris, et il traita Marinus de vain fantôme, qui serait détruit en peu de jours par la même inconstance qui l’avait créé. Le prompt accomplissement de la prophétie frappa l’empereur. Rempli d’une juste estime pour celui dont les conseils avaient été si utiles, il le crut seul capable de rétablir l’harmonie et la discipline dans une armée dont l’esprit inquiet n’avait pas été entièrement calmé après la mort du rival de Philippe. Dèce refusa longtemps d’accepter cet emploi ; il voulait faire entende au prince, combien il était dangereux de présenter un chef habile à des soldats animés par le ressentiment et par la crainte. L’événement justifia encore sa prédiction : les légions de Mœsie forcèrent leur juge à devenir leur complice ; elles ne lui laissèrent que l’alternative de la mort ou de la pourpre. Après une démarche si décisive, il n’avait plus à balancer ; il mena ou fait obligé de suivre son armée jusqu’aux confins de l’Italie, tandis que Philippe, rassemblant toutes ses forces pour repousser le compétiteur redoutable qu’il avait lui-même élevé, marchait à sa rencontre. Les troupes impériales étaient supérieures en nombre ; mais les rebelles formaient une armée de vétérans, commandés par un général habile et expérimenté[2]. Philippe fut ou tué dans le combat, ou mis à mort quelques jours après à Vérone. Les prétoriens massacrèrent à Rome son fils, qu’il avait associé à l’empire. L’heureux Dèce, moins criminel, que la plupart des usurpateurs de ce siècle, fut universellement reconnu par les provinces et par le sénat. On dit qu’immédiatement après avoir été forcé d’accepter le titre d’Auguste, il avait, par un message particulier, assuré Philippe de sa fidélité et de son innocence, déclarant solennellement qu’à son arrivée en Italie il quitterait les ornements impériaux, et reprendrait le rang d’un sujet soumis. Ses protestations pouvaient être sincères ; mais, dans la situation où la fortune l’avait placé, il lui aurait été difficile de recevoir ou d’accorder le pardon[3].

Le nouvel empereur avait à peine employé quelques mois au rétablissement de la paix et à l’administration de la justice, lorsqu’il fut tout à coup appelé sur les rivés du Danube par des cris de guerre et par l’invasion des Goths. C’est ici la première occasion importante où l’histoire fasse mention de ce grand peuple qui, bientôt après, renversa la monarchie romaine, saccagea le Capitole, et donna des lois à la Gaule, à l’Espagne et à l’Italie. Ses conquêtes en Occident ont laissé des traces si profondes, que même encore aujourd’hui on se sert, quoique fort improprement, du nom de Goths pour désigner tous les Barbares grossiers et belliqueux.

Dans le commencement du sixième siècle, les Goths, maîtres de l’Italie, et devenus souverains d’un puissant empire, se livrèrent au plaisir de contempler leur ancienne gloire et l’avenir brillant qui s’offrait à leurs yeux. Ils désirèrent de perpétuer le souvenir de leurs ancêtres, et de transmettre leurs exploits aux siècles futurs. Le savant Cassiodore, principal ministre de la cour de Ravenne, remplit les vœux des conquérants. Son histoire des Goths consistait en douze livres ; elle est maintenant réduite à l’abrégé imparfait de Jornandès[4]. Ces écrivains ont en l’art de passer avec rapidité sur les malheurs de leur nation, de célébrer son courage lorsqu’il était secondé par la fortune, et d’orner ses triomphes de plusieurs trophées érigés en Asie par les Scythes. Sur la foi incertaine de quelques poésies, les seules archives des Barbares, ils font venir originairement les Goths[5] de la Scandinavie[6]. Cette vaste péninsule, située à l’extrémité septentrionale de l’ancien continent, n’était pas inconnue aux conquérants de Rome. De nouveaux liens d’amitié avaient resserré les premiers nœuds du sang. On avait vu un roi scandinave abdiquer volontairement sa sauvage dignité, et se rendre à Ravenne pour y passer le reste de ses jours au milieu d’une cour tranquille et polie [Jornandès, 3]. Des vestiges, qui ne peuvent être attribués à la vanité nationale, attestent l’ancienne résidence des Goths dans les contrées au nord de la Baltique. Depuis le géographe Ptolémée, le midi de la Suède semble avoir toujours appartenu à la partie la moins entreprenante de la nation, et même aujourd’hui un pays considérable est divisé en Gothie orientale et occidentale. Depuis le neuvième siècle jusqu’au douzième, tandis que le christianisme s’avançait à pas lents dans le Septentrion, les Goths et les Suédois formaient, sous la même domination, deux nations différentes, et quelquefois ennemies[7]. Le dernier de ces deux noms a prévalu, sans anéantir le premier. Les Suédois, assez grands par eux-mêmes pour se contenter de leur réputation dans les armes, ont toujours réclamé l’ancienne gloire des Goths. Dans un moment de ressentiment contre la cour de Rome, Charles XII fit entendre que ses troupes victorieuses n’avaient pas dégénéré de leurs braves ancêtres, dont la valeur avait autrefois subjugué la reine du monde[8].

Le célèbre temple d’Upsal subsistait encore à la fin du onzième siècle dans cette ville, la plus considérable de celles des Goths et des Suédois. L’or enlevé par les Scandinaves, dans leurs expéditions maritimes, en faisait le principal ornement ; et la superstition y avait consacré, sous des formes grossières, les trois principales divinités, le dieu de la guerre, la déesse de la génération et le dieu du tonnerre. Dans la fête générale que l’on célébrait chaque neuvième année, deux animaux de toute espèce, sans en excepter l’espèce humaine, étaient immolés avec la plus grande cérémonie, et leurs corps ensanglantés suspendus dans le bois sacré qui tenait au temple[9]. Les seules traces qui subsistent maintenant de ce culte barbare sont contenues dans l’Edda, système de mythologie compilé en Islande vers le treizième siècle, et que les savants de Suède et de Danemark ont étudié comme le geste le plus précieux de leurs anciennes traditions.

Malgré l’obscurité mystérieuse de l’Edda, il est facile de distinguer deux personnages confondus sous le nom d’Odin le dieu de la guerre et le grand législateur de la Scandinavie. Celui-ci est le Mahomet du Nord ; ce fut lui qui institua une religion adaptée au climat et au peuple. De nombreuses tribus, sur les deux rives de la Baltique, furent subjuguées par la valeur invincible d’Odin, par son éloquence persuasive et par sa réputation d’habile magicien. Pendant le cours d’une vie longue et heureuse, il ne s’était occupé qu’à propager sa religion : il y mit le sceau par une mort volontaire. Redoutant les approches ignominieuses des maladies et des infirmités, il résolut d’expirer comme il convenait à un guerrier. Dans une assemblée solennelle des Suédois et des Goths, il se fit neuf blessures mortelles. Je cours, disait-il en rendant le dernier soupir, préparer le festin des héros dans le palais du dieu de la guerre[10].

Le lieu de la naissance d’Odin et de sa résidence habituelle est désigné sous le nom d’As-gard. L’heureuse conformité de ce nom avec As-bourg ou As-of[11], mots dont la signification est la même, sert de base à un système historique si ingénieux, que nous souhaiterions qu’il fût vrai[12]. On suppose qu’Odin était le chef d’une tribu de Barbares qui habitèrent les bords des Palus-Méotides, jusqu’à ce que la chute de Mithridate et les armes victorieuses de Pompée fissent trembler le Nord pour sa liberté. Odin, trop faible pour résister à un pouvoir si formidable, ne céda qu’en frémissant : forcé de quitter son pays natal, il conduisit sa tribu depuis les frontières de la Sarmatie asiatique jusqu’en Suède, avec le projet véritablement grand de former, dans des retraites inaccessibles à la servitude, une religion et un peuple qui pussent servir un jour sa vengeance immortelle, lorsque ses invincibles Goths, animés par l’enthousiasme de la gloire, sortiraient en nombreux essaims des environs du pôle pour châtier les oppresseurs du genre humain[13].

Quand même tant de générations successives du peuple goth auraient été capables de conserver quelques faibles traces de leur origine des Scandinaves, ce n’est pas à des Barbares sans lettres que nous pourrions demander un détail exact des temps et des circonstances de leurs migrations. Le passage de la Baltique était une entreprise facile et naturelle. Les habitants de la Suède avaient un nombre suffisant de vaisseaux à rames [Tacite, Germ., 44] ; et depuis Carlscroon jusqu’aux ports les plus voisins de la Prusse et de la Poméranie, la distance n’est que d’environ cent milles. Ici enfin nous marchons à la lueur de l’histoire sur un terrain solide. Du moins, en remontant jusqu’à l’ère chrétienne[14], au plus tard jusqu’au siècle des Antonins [Ptolémée, II], nous voyons les Goths établis à l’embouchure de la Vistule, et dans cette fertile province où longtemps après furent bâties les villes commerçantes de Thorn, d’Elbing, de Königsberg et de Dantzig[15]. A l’occident de ces contrées, les nombreuses tribus des Vandales se répandirent le long des rives de l’Oder, et des côtes maritimes du Mecklembourg et de la Poméranie. Une ressemblance frappante de mœurs, de traits, de religion, et de langage, semble indiquer que les Vandales et les Goths étaient originairement une grande et même nation[16]. Ceux-ci paraissent avoir, été subdivisés en  Ostrogoths, Visigoths et Gépides[17]. La distinction des diverses tribus vandales fut plus fortement marquée par les noms indépendants d’Hérules, de Bourguignons, de Lombards, et d’une foule d’autres petits États, qui formèrent, pour la plupart, dans les siècles, suivants, de puissantes monarchies.

Dans le siècle des Antonins, les Goths habitaient encore la Prusse. Déjà, sous le règne d’Alexandre Sévère, leurs hostilités et leurs incursions fréquentes avaient annoncé leur voisinage aux Romains de la Dacie[18]. Cet intervalle, qui est d’environ soixante-dix ans, est donc la période où nous devons placer la seconde migration des Goths, lorsqu’ils se portèrent de la Baltique au Pont-Euxin ; mais il est impossible d’en démêler la cause au milieu des différents ressorts qui faisaient mouvoir des Barbares errants. La peste ou la famine, une victoire ou une défaite, un oracle des dieux ou l’éloquence d’un chef entreprenant, suffisaient pour les attirer dans les climats plus tempérés du Midi. Outre l’influence d’une religion guerrière, leur nombre et leur intrépidité les mettaient en état d’affronter les plus grands dangers. Leurs boucliers ronds et leurs épées courtes les rendaient formidables, lorsqu’ils en venaient aux mains. Leur noble soumission à des rois héréditaires donnait à leurs conseils une union et une stabilisé peu communes[19]. Amala, le héros de ce siècle, le dixième aïeul de Théodoric, roi d’Italie, était digne de les commander. Ce chef illustre soutenait par l’ascendant du mérite personnel, la noblesse de son origine qu’il attribuait aux Anses ou demi-dieux de la nation [Jornandès,13-14].

Le bruit d’une grande entreprise, répandu dans la Germanie, excita le courage des plus braves guerriers de plusieurs nations vandales, que nous voyons, un petit nombre d’années après, prendre part à la guerre sous le nom générique de Goths[20]. Les conquérants se rendirent d’abord sur les rives du Prypek, rivière que les anciens ont universellement regardée comme la branche méridionale du Borysthène[21]. Ce grand fleuve, qui arrose les plaines de la Pologne et de la Russie, servit de direction aux Barbares, et leur procura pendant toute leur marche une provision constante d’eau, et d’excellents pâturages pour les nombreux troupeaux qui les accompagnaient. Pleins de confiance en leur propre bravoure, ils pénétrèrent dans des contrées inconnues sans songer aux puissances qui auraient pu s’opposer à leurs progrès. Les Bastarnes et les Vénèdes furent les premiers qui se présentèrent. La fleur de leur jeunesse prit parti, de gré ou de force, dans l’armée des Goths. Les Bastarnes occupaient le nord des monts Krapacks. L’immense contrée qui séparait ces peuples des sauvages de Finlande était habitée, ou plutôt dévastée, par les Vénèdes [Tacite, Germ., 46]. On a quelques raisons de croire que les Bastarnes, qui se distinguèrent dans la guerre de Macédoine [Cluvier, Germ. ant., III, 43], et qui formèrent, ensuite ces tribus redoutables de Peucins, de Borans, de Carpiens, etc., tiraient leur origine de la Germanie[22]. Nous sommes encore mieux fondés à placer dans la Sarmatie le berceau des Vénèdes, qui devinrent si fameux dans le moyen âge[23] ; mais le mélange du sang et des mœurs sur la frontière douteuse de ces deux vastes régions embarrasse souvent l’observateur le plus exact[24]. En s’avançant plus près du Pont-Euxin, les Goths rencontrèrent des races plus pures de Sarmates, les Jaziges, les Alains[25] et les Roxolans. Les Goths furent vraisemblablement les premiers Germains qui aperçurent les bouches du Tanaïs et du Borysthène. Il est facile de connaître ce qui distinguait particulièrement les peuples de la Germanie et de la Sarmatie. Des cabanes fixes ou des tentes mobiles, les lois du mariage, qui permettaient d’épouser une ou plusieurs femmes, un habit serré ou des robes flottantes, une force militaire qui consistait principalement en infanterie ou en cavalerie ; telles sont les marques caractéristiques de ces deux grandes portions du genre humain. Il ne faut pas surtout oublier l’usage des langues teutonique et esclavonne, dont la dernière s’est répandue, par la voie des armes, des confins de l’Italie au voisinage du Japon.

Avant d’attaquer les provinces romaines, les Goths possédaient déjà l’Ukraine, pays d’une grande étendue et d’une rare fertilité. Il est partagé presque également par le Borysthène, qui reçoit des deux côtés les eaux de plusieurs rivières navigables. Cette vaste contrée renfermait en quelques endroits des bois immenses de chênes antiques et très élevés. L’abondance du gibier et du poisson, les ruches innombrables que l’on trouvait dans les cavités des rocs ou dans le creux des vieux arbres, et qui, même en ces temps grossiers, formaient une branche considérable du commerce, la beauté du bétail, la température de l’air, un sol propice à toute espèce de grains, la richesse de la végétation, tout attestait la libéralité de la nature, et invitait l’industrie de l’homme[26]. Les Goths dédaignèrent ces avantages : une vie de paresse, de pauvreté et de rapine, leur parut toujours préférable.

Les hordes des Scythes, qui bordaient leurs nouveaux établissements, du côté de l’Orient, ne leur offraient que le hasard incertain d’une victoire inutile : l’aspect brillant des campagnes romaines avait bien plus d’attraits pour eux. Les champs de la Dacie, cultivés par des habitants industrieux, pouvaient être moissonnés par un peuple guerrier. Les successeurs de Trajan consultèrent moins les véritables intérêts de l’État que de fausses idées de grandeur, lorsqu’ils conservèrent les conquêtes de ce prince au-delà du Danube. Il est probable que leur politique affaiblit l’empire du côté de ce fleuve. La Dacie, province nouvelle et à peine soumise, n’était ni assez forte pour résister aux Barbares, ni assez opulente pour assouvir leur cupidité. Tant que les rives éloignées du Niester servirent de bornes à l’empire, les fortifications du bas Danube furent gardées avec moins de précautions : ensevelis dans une fatale sécurité, les habitants de la Mœsie se persuadèrent qu’une distance trop vaste pour être franchie les mettait à l’abri de tout danger de la part des Barbares. L’irruption des Goths, sous le règne de Philippe, les tira de leur funeste erreur. Le roi ou chef de cette fière nation traversa avec mépris la province de la Dacie, et passa le Niester et le Danube, sans rencontrer aucun obstacle. Les troupes romaines ne connaissaient déjà plus de discipline ; elles livrèrent à l’ennemi les postes importants qui leur avaient été confiés et la crainte d’un juste châtiment en fit passer un grand nombre sous lés étendards  des Goths. Tous ces Barbares parurent enfin devant Marcianopolis[27], ville bâtie par Trajan en l’honneur de sa sœur, et qui servait alors de capitale à la seconde Mœsie[28]. Les habitants se crurent trop heureux de racheter à prix d’argent leurs biens et leurs personnes ; et les conquérants retournèrent dans leurs déserts, plutôt encouragés que satisfaits par ce premier succès de leurs armes contre un État faible, mais opulent. Dèce fut bientôt informé que Cniva, roi des Goths, avait passé une seconde fois le Danube avec des troupes plus nombreuses ; que ses détachements répandaient de tous côtés la désolation en Mœsie ; et que le principal corps d’armée composé de soixante-dix mille Germains et Sarmates pouvait se porter aux entreprises les plus audacieuses. Une invasion si formidable exigeait la présence du monarque, et le développement de toutes ses forces.

Dèce trouva les Goths occupés au siège de Nicopolis [en 250], sur le Jatrus, un de ces monuments qui devaient perpétuer le souvenir des exploits de Trajan[29]. A son approche ils se retirèrent ; mais avec le projet de voler à une conquête plus importante, et d’attaquer Philippopolis[30], ville de Thrace bâtie par le père d’Alexandre, presque au pied du Mont Hémus[31]. L’empereur les suivit par des marches forcée dans un pays difficile ; mais lorsqu’il se croyait encore à une distance considérable de leur arrière garde, Cniva se tourna contre lui avec une violente impétuosité. Le camp des Romains fut pillé ; et, pour la première fois, leur souverain prit la fuite devant une troupe de Barbares à peine armés. Après, une grande résistance Philippopolis, privée de secours, fût emportée d’assaut. On assure que cent mille personnes perdirent la vie dans le sac de cette ville [Ammien, 31, 5].

Plusieurs prisonniers de marque ajoutèrent à l’importance du butin, et Priscus, frère du dernier empereur Philippe, ne rougit point de prendre la pourpre, sous la protection des plus cruels, ennemis de Rome [Aurelius Victor, 29]. Cependant la longueur du siège avait donné le temps à Dèce de ranimer le courage, de rétablir la discipline, et d’augmenter le nombre de ses troupes. Il intercepta différents partis de Barbares, qui accouraient de la Germanie pour venir partager la victoire de leurs compatriotes[32]. Des officiers d’une fidélité et d’une valeur éprouvées[33] eurent ordre de garder les passages des montagnes ; les fortifications du Danube furent réparées et mises en état de défense ; enfin le prince employa les plus grands efforts pour s’opposer aux progrès ou à la retraite des Goths. Encouragé par le retour de la fortune, il se préparait à frapper de plus grands coups, et il attendait avec inquiétude le moment de venger sa propre gloire et celle des armes romaines[34].

Dans le temps qu’il luttait contre la violence de la tempête, son esprit calme et réfléchi, au milieu du tumulte de la guerre, méditait sur les causes plus générales qui, depuis le siècle des Antonins, avaient précipité si impétueusement la décadence de la grandeur romaine. Il découvrit bientôt qu’il était impossible de replacer cette grandeur sur une base solide, sans rétablir la vertu publique, les principes fondamentaux de la constitution, les mœurs antiques de l’État, et la majesté opprimée des lois. Pour exécuter un projet si beau, mais si difficile, il résolut de faire revivre l’ancien office de censeur, magistrature importante qui avait beaucoup contribué à maintenir le gouvernement[35], jusqu’à ce qu’usurpée par les Césars, elle eût perdu son intégrité primitive, et fût tombée insensiblement en oubli[36]. Persuadé que la faveur, du souverain peut donner la puissance, mais que l’estime du peuple confère seule l’autorité, Dèce abandonna le choix d’un censeur au libre suffrage du sénat. Les voix unanimes, ou plutôt les acclamations de l’assemblée, nommèrent Valérien comme le plus digne de remplir cet auguste emploi [27 octobre 251]. Ce vertueux citoyen, qui fut depuis revêtu de la pourpre, servait alors avec distinction dans les troupes. Dès que l’empereur eut appris son élection, il assembla dans son camp un conseil général, et, avant de donner l’investiture au nouveau censeur, il crut devoir lui rappeler la difficulté et l’importance de sa charge. Heureux Valérien, dit le prince à son illustre sujet, heureux d’avoir mérité l’approbation du sénat et de la république ! acceptez la censure, et réformez les mœurs du genre humain. Vous choisirez parmi les sénateurs ceux qui méritent de conserver leur rang dans cette auguste assemblée. L’ordre équestre vous devra rétablissement de son ancienne splendeur. En augmentant les revenus de l’État, songez à diminuer les charges publiques. Partagez en plusieurs classes régulières la multitude confuse des citoyens. Que la puissance militaire, les richesses, les vertus et les ressources de Rome, soient l’objet constant, de votre attention. Vos décisions auront force de loi. L’armée, le palais, les ministres de la justice, les grands officiers de l’empire, sont soumis à votre tribunal : nul n’est excepté que les consuls ordinaires[37], le préfet de la ville, le roi des sacrifices et la première des vestales, aussi longtemps que cette vierge conservera sa chasteté ; et même ce petit nombre, qui peut ne pas redouter la sévérité du censeur romain, s’efforcera de gagner son estime[38].

Un magistrat revêtu d’un pouvoir si étendu aurait été moins le ministre que le collègue de son maître[39]. Valérien redoutait, avec raison, une place qui devait l’exposer aux soupçons et à l’envie. Sa modestie parut alarmée de la grandeur du poste où on voulait le placer. Après avoir insisté sur sa propre insuffisance et sur la corruption du siècle il représenta fort adroitement que l’office de censeur ne pouvait être séparé de la dignité impériale, et que les mains d’un sujet étaient trop faibles pour supporter l’énorme fardeau d’une telle administration[40]. Les événements de la guerre arrêtèrent bientôt l’exécution d’un projet séduisant, mais impraticable, mirent Valérien à l’abri du danger, et épargnèrent probablement au prince la honte de ne pas réussir. Un censeur peut maintenir les mœurs d’un État ; il ne saura jamais les rétablir. Il est impossible que l’autorité d’un pareil magistrat soit avantageuse, qu’elle produise même aucun effet, à moins qu’il ne trouve dans le cœur du peuple un sentiment vif d’honneur et de vertu, et qu’il ne soit soutenu par un respect religieux pour l’opinion publique, et par une foule de préjugés utiles favorisant les mœurs nationales. Dans un temps où ces principes sont anéantis, l’office de censeur doit dégénérer en vaine représentation, ou devenir un instrument d’oppression[41] et de despotisme. Il était plus aisé de vaincre les Goths que de déraciner les vices de l’État, et cependant la première de ces entreprises coûta à l’empereur son armée et la vie.

Environnés des troupes romaines, les Goths se trouvaient exposés à des attaques continuelles. Le siège de Philippopolis leur avait coûté leurs meilleurs soldats, et le pays dévasté n’offrait plus de subsistance à ce qui restait de cette multitude de Barbares indisciplinés. Dans cette extrémité, ils auraient volontiers rendu leur butin et leurs prisonniers pour avoir la permission de se retirer paisiblement ; mais l’empereur se croyait sûr de la victoire, et résolu de répandre une terreur salutaire parmi toutes les nations du Nord, il refusa d’écouter aucun accommodement. Les Barbares intrépides préférèrent, la mort à l’esclavage. La bataille se donna sous les murs d’une ville obscure de la Mœsie, appelée Forum Terebronii[42]. L’armée des Goths était rangée sur trois lignes, et, par un effet du hasard ou d’une sage disposition, un marais couvrait le front de leur troisième ligne. Au commencement de l’action, le fils de Dèce, jeune prince de la plus belle espérance, et déjà revêtu de la pourpre, fut percé d’une flèche, et tomba mort à la vue d’un père affligé, qui, rassemblant toute sa fermeté, rappela à son armée, consternée que la perte d’un soldat importait peu à la république[43]. Le choc fut terrible ; c’était le combat du désespoir contre la douleur et la rage. Enfin la première, ligue des Goths fut enfoncée ; la seconde, qui s’avançait pour la soutenir, eut le même sort. La troisième seulement restait entière, disposée à disputer le passage du marais que l’ennemi présomptueux eut l’imprudence de vouloir forcer. La fortune change tout à coup. Tout est contre les Romains, la profondeur du marécage, un terrain où l’on enfonce pour peu qu’on s’arrête, où l’on glisse quand on fait un pas ; la pesanteur de la cuirasse, la hauteur des eaux, qui ne permet pas de lancer le javelot. Au contraire, les Barbares, habitués à combattre dans les terrains marécageux, outre l’avantage de la taille, avaient encore celui des longues piques, dont ils atteignaient de loin[44]. Après d’inutiles efforts, l’armée romaine fut ensevelie dans ce marais, et jamais on ne put retrouver le corps de l’empereur[45]. Tel fut le destin de Dèce, âgé pour lors de cinquante ans ; monarque accompli, actif dans la guerre, affable au sein de la paix[46]. Son fils aurait été digne de lui succéder. La vie et la mort de ces deux princes les ont fait comparer aux plus brillants modèles de la vertu républicaine[47].

Ce coup funeste abattit pour quelque temps l’insolence des légions. Il parait qu’elles attendirent patiemment et reçurent avec soumission le décret du sénat qui réglait la succession à l’empire. Un juste respect pour la mémoire de Dèce éleva sur le trône le seul fils qui lui survécut. Hostilien eut le titre d’empereur; mais, avec un rang égal, on donna une autorité plus réelle à Gallus, dont l’expérience et l’habileté parurent, proportionnées à l’importance des soins qui lui étaient confiés : la tutelle d’un jeune prince, et le gouvernement de l’empire en danger[48]. Le premier soin du nouvel empereur fut de délivrer les provinces illyriennes de l’oppression cruelle d’un ennemi victorieux. Il consentit à laisser entre les mains des Goths un butin immense, fruit de leur invasion ; et, ce qui ajoutait à la honte de l’État, il leur abandonna un grand nombre de prisonniers d’une naissance et d’un mérite distingués. Sacrifiant tout au désir d’apaiser le ressentiment de ces fiers vainqueurs, et de faciliter leur départ, il fournit abondamment leur camp de toutes les provisions qu’ils pouvaient désirer. Il s’engagea même à leur payer tous les ans une somme considérable, à condition qu’ils n’infesteraient plus les provinces romaines [Zonare, XII, p. 628].

Dans le siècle des Scipions, les rois, qui recherchaient la protection de la république ne dédaignaient pas de recevoir des présents de peu de valeur, mais auxquels la main d’un allié puissant attachait le plus grand prix. Une chaise d’ivoire, un simple manteau de pourpre, une coupe d’argent, ou quelques pièces de cuivre[49], satisfaisaient les souverains les plus opulents de la terre. Lorsque Rome eut englouti les trésors des nations, les Césars crurent qu’il était de  leur grandeur, et même de leur politique, d’exercer envers les alliés de l’État une libéralité constante et réglée par une sage modération : ils secouraient la pauvreté des Barbares, honoraient leur mérite, et récompensaient leur fidélité. Ces marques volontaires de bonté ne paraissaient pas arrachées par la crainte ; elles venaient seulement de la générosité ou de la gratitude des Romains. Les amis et les suppliants avaient des droits aux présents et aux subsides de l’empereur : ceux qui les réclamaient comme une dette[50] essuyaient un dur refus. Mais la clause d’un paiement annuel à un ennemi vainqueur ne peut être regardée que comme un tribut ignominieux : les Romains, jusque-là maîtres du monde, n’avaient point encore été accoutumés à recevoir la loi d’une troupe de Barbares. Le prince qui, par une concession nécessaire,  avait probablement sauvé sa patrie, devint l’objet du mépris et de l’aversion générale. Hostilien avait été enlevé au milieu des ravages de la peste ; on imputa sa mort à Gallus[51] ; le cri de la haine attribua même la défaite de Dèce aux conseils perfides de son odieux successeur[52]. La tranquillité que Rome goûta la première année de son administration[53] servit plus à enflammer qu’à apaiser le mécontentement public ; et, dès que le danger de la guerre eut été éloigné, on sentit plus fortement, et d’une manière bien plus vive l’infamie de la paix.

Mais quel dût être, le ressentiment des Romains lorsqu’ils découvrirent qu’ils n’avaient point assuré leur repos, même au prix de leur honneur ? Le fatal secret de l’opulence et de la faiblesse de l’empire avait été révélé à l’univers. De nouveaux essaims de Barbares, enhardis par le succès de leurs compatriotes, et ne se croyant pas enchaînés par les mêmes traités, répandirent la désolation dans les provinces de l’Illyrie, et portèrent la terreur jusqu’au pied du Capitole. Un gouverneur de Pannonie et de Mœsie entreprit la défense de l’État, que paraissait abandonner le timide Gallus. Émilien rallia les troupes dispersées et ranima leur courage abattu. Tout à coup les Barbares sont attaqués, mis en déroute, chassés et poursuivis au delà du Danube. Le général victorieux distribua aux compagnons de ses exploits l’argent destiné pour le tribut, et les acclamations de l’armée le proclamèrent empereur sur le champ de bataille [Zozime, I, 25-26]. Gallus semblait avoir oublié les intérêts de l’État au milieu des plaisirs de l’Italie ; informé presque dans le même instant des succès, de la révolte et de la marche rapide de son ambitieux lieutenant, il s’avança au devant de lui jusqu’aux plaines de Spolète. Lorsque les armées furent en présence, les soldats de Gallus comparèrent la conduite ignominieuse de leur souverain avec la gloire de son rival : ils admiraient la valeur d’Émilien ; ils étaient attirés par la libéralité avec laquelle il offrait à tous les déserteurs une augmentation de paye considérable [Victor, in Cœsaribus]. Le meurtre de Gallus et de son fils. Volusien termina la guerre civile [mai 253] ; le sénat donna une sanction légale aux droits de la conquête. Les lettres d’Émilien  à cette assemblée sont un mélange de modération et de vanité : il l’assurait qu’il remettrait à sa sagesse l’administration civile, et que, content de la qualité de général, il maintiendrait la gloire de la république, et délivrerait l’empire en peu de temps des Barbares de l’Orient, et du Nord [Zonare, XII]. Son orgueil eut lieu d’être satisfait des louanges des sénateurs. Il existe encore des médailles où il est représenté avec le nom et les attributs d’Hercule le victorieux et de Mars Vengeur [Banduri numismata, p. 94].

Si le nouveau monarque possédait les talents nécessaires pour remplir ses magnifiques promesses, il n’en eut pas du moins le temps ; moins, de quatre mois s’écoulèrent entre son élévation et sa chute[54]. Il avait vaincu Gallus, et succomba sous un compétiteur plus formidable que Gallus. Cet infortuné, prince avait chargé Valérien, déjà revêtu du titre honorable de censeur, d’amener à son secours les légions de la Gaule et de la Germanie[55]. Valérien exécuta cette  commission avec zèle et avec fidélité ; arrivé trop tard pour sauver son souverain, il résolut de le venger. La sainteté de son caractère et plus encore la supériorité de son armée, imprimèrent du respect aux troupes d’Émilien, qui restaient toujours campées dans les plaines de Spolète. Ces soldats indisciplinés n’avaient jamais, été dirigés par aucun principe ; devenus alors incapables d’attachement personnel, ils ne balancèrent pas à tremper leurs mains dans le sang d’un prince, qui venait d’être l’objet de leur choix. Ils commirent seuls le crime[56] [août 253] ; Valérien, en recueillit le fruit. A la vérité, la guerre civile porta ce sage citoyen sur le trône ; mais il en monta les degrés avec une innocence rare dans ce siècle de révolutions, puisqu’il ne devait ni reconnaissance ni fidélité au souverain dont il prenait la place.

Valérien avait environ soixante ans[57] lorsqu’il commença son règne. Ce ne furent ni le caprice de la populace ni les clameurs de l’armée qui lui mirent la couronne sur la tête ; il semblait obéir à la voix unanime de l’univers. romain. Dans la carrière des honneurs qu’il avait successivement obtenus, il avait mérité la faveur des princes vertueux, et s’était montré l’ennemi des tyrans[58]. La noblesse de son extraction, la douceur et la pureté de ses mœurs, l’étendue de ses connaissances et la grande expérience qu’il avait acquise, lui attiraient la vénération du sénat et du peuple. Si le genre humain, selon la remarque d’un  ancien auteur, eût été libre de se donner un maître, son choix serait tombe sur Valérien[59]. Peut-être le mérite de cet empereur ne répondait-il pas à sa réputation : son habileté ou du moins son courage se ressentait peut-être de la langueur et du refroidissement de l’âge. La conviction de sa propre faiblesse engagea Valérien à partager le trône avec un associé plus jeune et plus actif. Les circonstances ne demandaient pas moins un général qu’un monarque, et l’expérience du censeur romain aurait dû lui désigner le collègue le plus digne par ses talents militaires de recevoir la pourpre comme la récompense de son mérite. Au lieu de faire un choix judicieux, qui, en affermissant son règne, aurait rendu sa mémoire chère à la postérité, Valérien ne consulta que les mouvements de sa tendresse ou de sa vanité ; il conféra les honneurs suprêmes à son fils Gallien, jeune prince dont les vices efféminés avaient été jusqu’alors cachés dans l’obscurité d’une condition privée[60]. Le père et le fils gouvernèrent ensemble l’univers durant sept ans environ. Gallien régna seul pendant huit autres années ; mais toute cette période ne présente qu’une suite non interrompue de calamités et de confusion. L’empire romain attaqué de tous cotés, éprouva à la fois la fureur aveugle des Barbares du dehors, et l’ambition cruelle des usurpateurs domestiques. Pour mettre de l’ordre et de la clarté dans notre narration, nous suivrons moins la succession incertaine des dates, que la division plus naturelle des sujets. Les plus dangereux ennemis de Rome furent alors : 1° les Francs, 2° les Allemands, 3° les Goths, 4° les Perses. Sous ces dénominations générales nous comprendrons des tribus moins considérables, qui se sont aussi rendues célèbres par leurs exploits, mais dont les noms rudes et obscurs ne serviraient qu’à surcharger la mémoire et à fatiguer l’attention du lecteur.

I. Comme la postérité des Francs forme une des nations les plus grandes et les plus éclairées de l’Europe, l’érudition et le génie se sont épuisés pour découvrir l’état primitif de ses barbares ancêtres. Aux contes de la crédulité ont succédé les systèmes de l’imagination. L’esprit de recherche a scrupuleusement examiné tous les passages qui pouvaient éclaircir cette matière, et s’est porté sur tous les lieux où il a cru apercevoir de faibles traces d’une origine obscure. On a placé dans la Pannonie[61], dans la Gaule, dans le nord de la Germanie[62], l’origine de cette fameuse colonie de guerriers. Enfin les critiques les plus sensés, rejetant les fausses migrations de conquérants imaginaires, ont embrassé une opinion qui, par sa simplicité même, nous paraît être la seule vraie[63]. Selon leurs savantes conjectures, les anciens habitants du Weser et du Bas-Rhin se réunirent vers l’an 240[64], et formèrent une nouvelle confédération sous le nom de Francs. Le cercle de Westphalie, la landgraviat de Hesse, les duchés de Brunswick, et de Lunebourg, étaient autrefois la patrie des Chauques, qui, dans leurs marais inaccessibles, défiaient les armes romaines[65], des Chérusques, fiers du nom d’Arminius, des Caltes, redoutables par la force et par l’intrépidité de leur infanterie, et de plusieurs autres tribus[66] moins puissantes et moins célèbres [Tacite, Germ., 30, 37]. L’amour de la liberté était la passion dominante de ces Germains ; la jouissance de cette liberté, leur plus précieux trésor ; et le mot qui désignait cette jouissance, l’expression la plus agréable à leur oreille. Ils méritaient, ils prirent, ils conservèrent la dénomination de Francs ou hommes libres : titre honorable qui cachait, mais qui ne détruisait pas les noms particuliers des différents peuples de la confédération[67]. Un consentement tacite, et un avantage réciproque dictèrent les premières lois de l’union ; l’expérience et l’habitude la cimentèrent par degrés. La ligue des Francs pourrait être en quelque sorte comparée avec le corps helvétique, où chaque canton, retenant sa souveraineté indépendante, concourt avec les autres, dans la cause commune, sans reconnaître de chef suprême ni d’assemblée représentative[68]. Mais le principe des deux confédérations est extrêmement différent : une paix de deux cents ans a compensé la politique sage et vertueuse des Suisses. L’inconstance, la soif du pillage et la violation des traités les plus solennels, ont déshonoré le caractère des Francs.

Depuis longtemps les Romains éprouvaient la valeur entreprenante des habitants de la Basse Germanie ; tout à coup les forces réunies de ces Barbares menacèrent la Gaule d’une invasion plus formidable, et exigèrent la présence de Gallien, l’héritier et le collègue de l’empereur [Zozime, I]. Tandis que ce prince et Salonin, son fils, encore enfant, déployaient dans la cour de Trèves toute la majesté du trône, les armées se signalèrent sous le commandement de Posthume. Quoique cet habile général trahît par la suite la famille de Valérien, il fut toujours fidèle à la cause importante de la monarchie. Le langage perfide des panégyriques et des médailles parle obscurément d’une longue suite de victoires ; des titres, des trophées attestent, si l’on peut ajouter foi à un pareil témoignage, la réputation de Posthume, qui est souvent appelé le vainqueur des Germains et le libérateur de la Gaule[69].

Mais un simple fait, le seul à la vérité dont nous ayons une connaissance certaine, renverse en grande partie ces monuments de la vanité et de l’adulation. Le Rhin, quoique décoré du titre de sauvegarde des provinces, fut une bien faible barrière contre l’esprit de conquête qui animait les Francs. Leurs dévastations rapides s’étendirent depuis ce fleuve jusqu’au pied des Pyrénées. Ils franchirent bientôt ces hautes montagnes que la nature semblait leur opposer. L’Espagne n’avait jamais redouté les incursions des Germains ; elle fut incapable de leur résister. Pendant  douze ans, la plus grande partie du règne de Gallien, cette contrée opulente devint le théâtre des hostilités destructives auxquelles se livraient des ennemis inégaux en force. Tarragone, capitale florissante d’une province tranquille, fut saccagée et presque détruite[70] ; et du temps d’Orose, qui écrivait dans le cinquième siècle, de misérables cabanes, éparses au milieu des ruines d’un grand nombre de villes magnifiques, rappelaient encore la rage des Barbares[71]. Lorsque le pays épuisé n’offrit plus aucune espèce de butin,  les Francs s’emparèrent de quelques vaisseaux dans les ports d’Espagne[72], et passèrent en Mauritanie. Quel dut être, à la vue de ces peuples féroces, l’étonnement d’une région si éloignée ? Lorsqu’ils abordèrent sur la côte d’Afrique, où l’on ne connaissait ni leur nom, ni leurs mœurs, ni leurs traits, ils parurent sans doute tomber tout à coup d’un nouveau monde [Aurelius Victor ; Eutrope, IX, 6].    

II. Au-delà de l’Elbe, dans cette partie de la Haute Saxe que l’on appelle aujourd’hui le marquisat de Lusace, il existait anciennement un bois révéré, siége formidable de la religion des Suèves. Personne ne pouvait pénétrer dans son enceinte sacrée sans être lié et sans reconnaître, par cette humiliante cérémonie et par des prosternations, la présence immédiate de la divinité souveraine [Tacite, Germ., 38]. Le patriotisme ne contribuait pas moins que la superstition à consacrer le Sonnenwald, ou bois des Semnones [Cluvier, Germ. ant., III, 25]. Selon la croyance universelle, la nation avait reçu sa première existence sur ce lieu sacré. Les nombreuses tribus qui se glorifiaient d’être du sang des Suèves, y envoyaient en certains temps des ambassadeurs ; la mémoire de leur extraction commune se perpétuait par des rites barbares et des sacrifices humains. Les habitants des contrées intérieures de la Germanie, depuis les bords de l’Oder jusqu’à ceux du Danube, portaient le nom général de Suèves. Ces peuples étaient distingués des autres Germains par une mode particulière d’arranger leurs longs cheveux, qu’ils rassemblaient en forme de noeud sur le haut de la tête. Ils tenaient beaucoup à un ornement qui faisait paraître leurs rangs plus élevés et plus terribles sur le champ de bataille[73]. Les Germains si jaloux de la gloire militaire reconnaissaient tous la supériorité des Suèves ; ils ne croyaient pas que ce fût une honte de finir devant une nation à laquelle les dieux immortels eux-mêmes n’auraient pas résisté ; c’est ainsi que s’exprimèrent les tribus des Tenctères et des Usipètes, qui marchèrent avec une grande armée au devant du dictateur César [César, in Bell. gall., IV, 7].

Sous le règne de Caracalla, un nombreux essaim de Suèves, partit sur les rives du Mein et dans le voisinage des provinces romaines, attirés par l’espoir de trouver des vivres, du butin ou de la gloire[74]. Cette armée de volontaires levés à la hâte, forma par degrés une grande nation, et comme elle était composée d’une foule de tribus différentes, elle prit le nom d’Allemands (ou All-men, tous hommes)[75], pour désigner à la fois leurs différentes races et la bravoure qui leur était commune[76]. Ils se rendirent bientôt formidables aux Romains par leurs incursions. Les Allemands combattaient principalement à cheval ; et leur cavalerie tirait encore une nouvelle force d’un mélange d’infanterie légère, choisie parmi les jeunes guerriers les plus braves et les plus actifs, et accoutumés par de fréquents exercices à suivre les cavaliers dans les marches les plus longues, dans les chocs les plus furieux et dans les retraites les plus précipitées[77].

Ces fiers Germains, étonnés d’abord des préparatifs immenses d’Alexandre Sévère, tremblèrent devant son successeur, Barbare qui les égalait en courage et en férocité ; mais, toujours prêts à fondre sur les frontières de l’empire, ils augmentèrent le désordre général qui le déchira après la mort de Dèce. Les riches provinces de la Gaule éprouvèrent leur fureur, et ce peuple  arracha le premier le voile qui dérobait à l’univers la faible majesté de l’Italie. Un nombreux corps d’Allemands traversa le Danube, pénétra par les Alpes rhétiennes dans les plaines de la Lombardie, s’avança jusqu’à Ravenne, et déploya ses étendards victorieux presque à la vue de la capitale[78]. Cette insulte et le danger de l’État rallumèrent dans l’esprit des sénateurs quelque étincelle de leur ancienne vertu. Les empereurs se trouvaient alors engagés dans des guerres très éloignées ; Valérien en Orient, et Gallien sur les bords du Rhin : toutes les espérances, toutes les ressources des Romains étaient en eux-mêmes. Dans cette extrémité, le sénat prit la défense de la république ; il mit en ordre de bataille les gardes prétoriennes qui avaient été laissées dans la ville ; et, pour compléter leur nombre, il enrôla les plus forts et les plus zélés des plébéiens. Les Allemands, surpris de voir tout à coup une armée plus nombreuse que la leur, repassèrent en Germanie chargés de butin ; et le timide Romain prit pour une victoire la retraite des ennemis [Zozime, I, 34].

Lorsque Gallien eut appris que les Barbares avaient été forcés d’abandonner les murs de Rome, loin d’approuver la conduite du sénat il craignit que son courage ne le portât un jour à délivrer Rome de la tyrannie domestique, aussi bien que des invasions étrangères. Sa lâche ingratitude parut visiblement dans un édit qui défendait aux sénateurs d’exercer aucun emploi militaire, et même d’approcher du camp des légions : mais ces alarmes n’étaient pas fondées. Les patriciens, énervés par le luxe et par les richesses retombèrent bientôt dans leur caractère naturel ; ils acceptèrent comme une faveur cette exemption flétrissante de service ; et, contents pourvu qu’on les laissât jouir de leurs théâtres, de leurs bains et de leurs maisons de campagne, ils abandonnèrent avec joie les soins dangereux du gouvernement aux mains grossières des paysans et des soldats[79].

Un écrivain du Bas-Empire parle d’une autre invasion des Allemands, plus formidable, mais dont l’événement fut plus glorieux pour Rome. Trois cent mille de ces Barbares furent défaits, dit-on, prés de Milan, dans une bataille où Gallien combattit en personne avec dix mille Romains seulement [Zonare, XII]. Mais, selon toute probabilité, ce qu’il faut voir dans le récit de cette étonnante victoire, c’est la crédulité de l’historien, ou peut-être les exploits exagérés de quelque lieutenant de l’empereur. Gallien employa des armes d’une nature bien différente pour défendre l’Italie de la fureur des Germains. Il épousa Pipa, fille d’un roi des Marcomans, tribu suève souvent confondue avec les Allemands dans leurs guerres et dans leurs conquêtes[80] ; et il accorda au père, pour prix de son alliance, un établissement considérable en Pannonie. Il paraît que les charmes naturels d’une beauté sauvage fixèrent l’inconstance de l’empereur, et que les liens de la politique furent resserrés par ceux de l’amour. Mais l’orgueilleuse Rome conservait encore ses préjugés : elle refusa le nom de mariage à l’alliance profane d’un citoyen avec une Barbare, et l’épouse de Gallien ne fut jamais désignée que sous le titre flétrissant de sa concubine[81].

III. Nous avons déjà tracé la marche des Goths, depuis la Scandinavie, au- moins depuis la Prusse, jusqu’à l’embouchure du Borysthène ; et nous les avons vus porter ensuite leurs armes victorieuses sur les bords du Danube. Les provinces romaines que ce fleuve séparait de leurs établissements furent perpétuellement infestées par les Germains et par les Sarmates, sous les règnes de Valérien et de Gallien ; mais les habitants se défendirent avec une fermeté et un bonheur extraordinaires. Les pays qui étaient le théâtre de la guerre fournissaient aux légions un secours inépuisable d’excellents soldats : parmi ces paysans d’Illyrie, il y en eut plus d’un qui, parvenu au commandement des armées, déploya les talents d’un général habile. Les ennemis, campés sur les bords du Danube, menaçaient sans cesse les frontières, quoique leurs détachements pénétrassent quelquefois jusqu’aux confins de la Macédoine et de l’Italie, les lieutenants de l’empereur arrêtaient leur progrès, ou les coupaient dans leurs retraites[82]. Une nouvelle route vint s’offrir alors aux Barbares, et l’inondation couvrit d’autres contrées. Après avoir conquis l’Ukraine, les Goths devinrent bientôt maîtres de la côté septentrionale du Pont-Euxin : cette mer baignait au midi les provinces opulentes et amollies de l’Asie-Mineure, où l’on trouvait tout ce que pouvait attirer un peuple barbare et conquérant, et rien de ce qui aurait pu lui résister.

Les rives du Borysthène ne sont qu’à vingt lieues du passage étroit[83] qui communique à la Tartarie Crimée, péninsule connue chez les anciens sous le nom de Chersonèse Taurique[84]. C’est sur ce rivage affreux, qu’Euripide a placé la scène d’une de ses plus intéressantes tragédies[85]. L’imagination de ce poète savait embellir des plus brillantes couleurs les traditions de l’antiquité. Les sacrifices sanglants offerts à Diane, l’arrivée d’Oreste et de Pylade, le triomphe de la religion et de la vertu sur la férocité sauvage, sont l’emblème d’une vérité historique. Les Tauris, premiers habitants de la péninsule, avaient des mœurs cruelles ; elles s’adoucirent insensiblement par leur commerce avec les Grecs qui s’établirent le long des côtes maritimes. Ces colons