Histoire de la décadence et de la chute de l’Empire romain

 

CHAPITRE LXVI

Sollicitations des empereurs d’Orient auprès des papes. Voyages de Jean Paléologue Ier, de Manuel et de Jean II, dans les cours de l’Occident. Union des Églises grecque et latine proposée par le concile de Bâle, et accomplie à Ferrare et à Florence. État de la littérature à Constantinople. Sa renaissance en Italie, où elle fut portée par les Grecs fugitifs. Curiosité et émulation des Latins.

 

 

DURANT les quatre derniers siècles de leur empire, on pourrait considérer les marques de haine ou d’amitié des princes grecs à l’égard du pape, comme le thermomètre de leur détresse et de leur prospérité, du succès et de la chute des dynasties barbares. Lorsque les Turcs de la race de Seljouk envahirent l’Asie et menacèrent. Constantinople nous avons vu les ambassadeurs, d’Alexis implorer an concile de Plaisance la protection du père commun des chrétiens. A peine les pèlerins français eurent repoussé le sultan de Nicée à Iconium, que les empereurs de Byzance reprirent ou cessèrent de dissimuler leur haine et leur mépris naturel pour les schismatiques de l’Occident, et cette imprudence précipita la première chute de leur empire. Le ton doux et charitable de Vatacès marque la date de l’invasion des Mongouls. Après la prise de Constantinople, des factions et des ennemis étrangers ébranlèrent le trône du premier Paléologue. Tant que l’épée de Charles fut suspendue sur sa tête, il fit bassement sa cour au pape, et sacrifia au danger du moment sa foi, ses vertus, et l’affection de ses sujets. Après la mort de Michel, le prince et le peuple soutinrent l’indépendance de leur Église et la pureté de leur symbole. Andronic l’Ancien ne craignait ni n’aimait les Latins : dans ses derniers malheurs, l’orgueil servit de rempart à sa superstition ; il ne put décemment rétracter à la fin de sa vie les opinions qu’il avait soutenues avec fermeté dans sa jeunesse. Andronic, son petit-fils, asservi par son caractère et par sa situation, lorsqu’il vit les Turcs envahir la Bithynie, sollicita une alliance spirituelle et temporelle avec les princes de l’Occident. Après cinquante ans de séparation et de silence, le moine Barlaam fut député secrètement vers le pape Benoît XII ; et il paraît que ses insidieuses instructions avaient été tracées par la main habile du grand-domestique[1]. Très saint père, dit le moine, l’empereur ne désire pas moins que vous la réunion des deux Églises ; mais, dans une entreprise si délicate il se trouve forcé de respecter sa propre dignité et les préjugés de ses sujets. Les moyens sont de deux sortes, la force ou la persuasion. L’insuffisance du premier est déjà démontrée par l’expérience, puisque les Latins ont subjugué l’empire sans pouvoir ébranler l’opinion des habitants : La persuasion, plus lente, est aussi plus sûre et plus solide. Trente ou quarante de nos docteurs, envoyés chez vous en députation, s’accorderaient probablement avec ceux du Vatican dans l’amour de la vérité et l’unité d’un symbole ; mais, à leur retour, quel serait le fruit ou la récompense de leur démarche ? Le mépris de leurs confrères, et les reproches d’une nation aveugle et opiniâtre. Cependant les Grecs sont accoutumés à révérer les conciles généraux qui ont figé les articles de notre foi ; et s’ils rejettent les décrets de Lyon, c’est parce qu’on n’a daigné ni entendre ni admettre les représentants de l’Église orientale dans cette réunion arbitraire. Pour accomplir cette pieuse opération, il sera expédient et même nécessaire qu’un légat intelligent parte pour la Grèce, assemble les patriarches de Constantinople, d’Alexandrie, d’Antioche et de Jérusalem, et qu’il prépare avec eux la tenue d’un synode libre et universel. Mais dans ce moment-ci, continua le subtil agent des Grecs, l’empire a tout à craindre de l’invasion des Turcs, qui occupent déjà quatre des principales villes de l’Anatolie. Les habitants annoncent le désir de rentrer sous l’obéissance de leur souverain et dans le sein de leur religion ; mais les forces et les revenus de l’empereur sont insuffisants pour cette entreprise ; et le légat romain doit se faire accompagner ou précéder d’une armée de Francs, pour chasser les infidèles et ouvrir la route du saint-sépulcre. En cas que les Latins soupçonneux exigeassent d’avance quelques garants, quelques gages de la fidélité des Grecs, Barlaam avait préparé une réponse raisonnable et convaincante : 1° Un synode général peut seul consommer la réunion des deux Églises ; il est impossible de l’assembler avant d’avoir délivré les trois patriarches de l’Orient, et un grand nombre d’autres prélats, du joug des mahométans. 2° Les Grecs sont aliénés par d’anciennes injures et une longue tyrannie : on ne peut espérer de les regagner que par quelque acte de fraternité, par quelque secours efficace, qui appuie l’autorité et les arguments de l’empereur et des partisans de l’union. 3° Quand même il resterait quelque légère différence dans la foi ou dans les cérémonies, les Grecs ne sont pas moins les disciples du Christ, et les Turcs sont les ennemis communs de tout ce qui porte le nom de chrétien. L’Arménie, l’île de Rhodes et l’île de Chypre, sont également attaquées, et il convient à la piété des princes français de s’armer pour la défense générale de la religion. 4° Quand même ils regarderaient les sujets d’Andronic comme les plus odieux des schismatiques, des hérétiques ou des païens, l’intérêt des princes de l’Occident devrait les engager à s’acquérir un utile allié, à protéger un empire chancelant qui couvre les frontières de l’Europe, et à se joindre aux Grecs contre les Turcs, sans attendre que ces derniers, après avoir conquis la Grèce, se servent de ses forces et de ses trésors pour porter dans le cœur de l’Europe leurs armes victorieuses. Les offres, les arguments et les demandes d’Andronic, furent éludés avec une froide et dédaigneuse indifférence. Les rois de France et de Naples rejetèrent les dangers et la gloire d’une croisade. Le pape refusa de convoquer un nouveau concile pour régler les anciens articles de la foi ; et, par égard pour les vieilles prétentions de l’empereur et du clergé latin, il fit usage dans sa réponse à l’empereur grec, d’une suscription offensante : Au Moderator[2] ou gouverneur des Grecs, et à ceux qui se disent les patriarches de l’Église d’Orient. On ne pouvait choisir pour cette ambassade une circonstance ou un caractère moins favorables. Benoît XII[3] était un lourd paysan, toujours embarrassé de scrupules, et abruti par le vin et la paresse. Sa vanité put enrichir la tiare d’une troisième couronne ; mais il était également inhabile à gouverner un royaume ou l’Église.

Après la mort d’Andronic, les Grecs, en proie aux guerres civiles, ne purent s’occuper de la réunion générale des chrétiens. Mais dès que Cantacuzène eut pardonné à ses ennemis vaincus, il entreprit de justifier ou au moins d’atténuer la faute qu’il avait commise en introduisant les Turcs dans l’Europe, et en mariant sa fille à un prince musulman. Deux de ses ministres, accompagnés d’un interprète latin, se rendirent par ses ordres à la cour du pontife romain, transplantée dans la ville d’Avignon, sur les bords du Rhône, où elle resta durant soixante-dix ans. Ils représentèrent la dure nécessité qui les avait forcés d’embrasser l’alliance des infidèles, et firent entendre par son ordre les mots spécieux et édifiants de croisade et d’union. Le pape Clément VI[4], successeur de Benoît XII, leur fit une réception affable et honorable, parut touché des malheurs de Cantacuzène, convaincu de son mérite, persuadé de son innocence, et parfaitement instruit de l’état et des révolutions de son empire. Il avait appris tous ces détails d’une dame de Savoie, de la suite de l’impératrice Anne[5]. Si Clément ne possédait pas les vertus d’un prêtre, il avait du moins l’élévation et la magnificence d’un prince, et distribuait les bénéfices et les royaumes avec la même facilité. Sous son règne, Avignon fut le siége du faste et des plaisirs. Il avait surpassé dans sa jeunesse la licence des mœurs d’un baron, et son palais, lorsqu’il fut devenu pape, sa chambre a coucher même, étaient souvent embellis ou déshonorés par la présence de ses favorites. Les guerres de la France et de l’Angleterre ne permettaient pas de penser à une croisade ; mais la vanité de Clément s’amusa de ce projet brillant, et les ambassadeurs grecs s’en retournèrent avec deux prélats latins députés par le pontife. A leur arrivée à Constantinople, l’empereur et les nonces se complimentèrent mutuellement sur leur éloquence et leur piété. Les fréquentes conférences se passèrent en louanges et en promesses, dont ils se laissaient réciproquement amuser sans y donner la moindre confiance. Je suis enchanté, leur dit le dévot Cantacuzène, du projet de notre guerre sainte ; elle fera ma gloire personnelle en même temps que le bien de toute la chrétienté. Mes États offriront aux armées françaises un passage libre et sûr ; mes troupes, mes galères et mes trésors, seront consacrés à la cause commune, et mon sort serait digne d’envie si je pouvais mériter et obtenir la couronne du martyre. Je tâcherais en vain de vous peindre l’ardeur avec laquelle je désire la réunion des membres épars de Jésus-Christ. Si ma mort pouvait y servir, je présenterais avec joie ma tête et mon épée. Si ce phénix spirituel devait naître de mes cendres, j’élèverais mon bûcher et je l’allumerais de mes propres mains. L’empereur grec osa cependant observer que c’était l’orgueil et la précipitation des Latins qui avaient introduit les articles de foi sur lesquels se divisaient les deux Églises. Il blâma la conduite servile et tyrannique du premier Paléologue, et déclara qu’il ne soumettrait sa conscience qu’aux décrets libres d’un synode général. Les circonstances, continua-t-il, ne permettent ni au pape ni à moi de nous réunir à Rome ou à Constantinople ; mais on peut choisir une ville maritime sur les frontières des deux empires, pour assembler les évêques et instruire les fidèles de l’Orient et de l’Occident. Les nonces parurent satisfaits de ces propositions, et Cantacuzène affecta de déplorer la perte de ses espérances, qui furent bientôt détruites par la mort de Clément et les dispositions différentes de son successeur. Quant à lui, il vécut longtemps encore, mais dans un cloître, d’où l’humble moine ne put, si ce n’est par ses prières, influer sur la conduite de son pupille et les destinées de l’empire[6].

Cependant, de tous les princes de Byzance, aucun ne fut si bien disposé que le pupille Jean Paléologue à rentrer sous l’obéissance du pontife romain. Sa mère, Anne de Savoie, avait été baptisée dans le giron de l’Église latine : son mariage avec Andronic l’avait forcée à changer de nom, d’habillement et de culte ; mais son cœur était demeuré fidèle à son pays et à sa religion. Elle avait dirigé elle-même l’éducation de son fils, et l’empereur devenu homme, du moins par sa taille si ce n’est par son esprit, ne cessa point de se laisser gouverner par elle. Lorsque la retraite de Cantacuzène le laissa seul maître de la monarchie grecque, les Turcs commandaient sur l’Hellespont. Le fils de Cantacuzène assemblait des rebelles à Andrinople ; et Paléologue ne pouvait se fier ni à son peuple ni à lui- même. Par le conseil de sa mère, et dans l’espérance d’un secours étranger, il sacrifia les droits de l’Église et de l’État, et cet acte d’esclavage[7], signé d’encre pourpre et scellé d’une bulle d’or, fut secrètement porté au pape par un italien. Le premier article du traité consistait en un serment de fidélité et d’obéissance à Innocent VI et à ses successeurs, les pontifes suprêmes de l’Église catholique et romaine. L’empereur promettait de rendre à leurs nonces ou légats tous les honneurs auxquels ils pouvaient légitimement prétendre, de préparer un palais pour les recevoir, et une église pour leurs cérémonies ; enfin de donner Manuel, son second fils, pour otage et garant de sa fidélité. Pour toutes ces concessions, il demandait un prompt secours de quinze galères avec cinq cents hommes d’armes et mille archers pour le défendre contre ses ennemis chrétiens et musulmans. Paléologue promit de soumettre ses peuples et son clergé au joug spirituel du pontife romain. Mais pour vaincre la résistance qu’il prévoyait de la part des Grecs, il proposa les deux moyens efficaces de l’éducation et de la séduction. Le légat fut autorisé à distribuer les bénéfices vacants parmi les ecclésiastiques qui souscriraient au symbole du Vatican. On institua trois écoles pour enseigner à la jeunesse de Constantinople la langue et la doctrine des Latins, et le nom d’Andronic, héritier de l’empire, parut le premier sur la liste des étudiants. Paléologue déclarait que si tous ses efforts devenaient superflus, si la force et la persuasion se trouvaient insuffisantes, il se croirait indigne de régner. Il transférait dans ce cas à Innocent toute son autorité royale et paternelle, lui donnant plein pouvoir de diriger sa famille et son royaume, et de marier Andronic son fils et son successeur. Mais ce traité n’eut jamais ni exécution ni publicité. Le secours des Romains et la soumission des Grecs n’existèrent que dans l’imagination de leur souverain, que le secret sauva seul du déshonneur de cette inutile humiliation.

Les armées victorieuses des Turcs fondirent bientôt sur lui. Après avoir perdu Andrinople et la Romanie, il se trouva resserré dans sa capitale, vassal de l’orgueilleux Amurath, et réduit à la misérable espérance de n’être que le dernier dévoré par ce sauvage. Dans cet état d’abaissement, Paléologue prit la résolution de s’embarquer pour Venise, d’où il alla se jeter aux pieds du pape. Il fut le premier souverain de Byzance qui eût jamais visité les régions inconnues de l’Occident ; mais Paléologue ne pouvait espérer de trouver ailleurs des secours et de la consolation ; et sa dignité était moins offensée de paraître dans le sacré collège qu’à la Porte ottomane. Après une longue absence, les papes retournaient alors des bords du Rhône sur ceux du Tibre : Urbain V[8], pontife d’un caractère doux et vertueux, encouragea ou permis le pèlerinage du prince grec ; et le palais du Vatican reçut dans la même année les deux fantômes d’empereurs qui représentaient la majesté de Constantin et de Charlemagne. Dans cette visité de supplication le souverain de Constantinople, dont le malheur absorbait la vanité, poussa la soumission des paroles et des formes au-delà de ce qu’on pouvait attendre : obligé de passer d’abord par un examen, il reconnut, en bon catholique, en présence de quatre cardinaux, la suprématie du pape et de la double procession du Saint-Esprit. A prés cette purification, on l’introduisit à une audience publique dans l’église de Saint-Pierre, où Urbain siégeait sur son trône, environné d’un cortége de cardinaux. Le prince grec après trois génuflexions, baisa dévotement les pieds, les mains et enfin la bouche du saint père, qui célébra une grand’messe en sa présence, lui permit de tenir la bride de sa mule, et lui donna un repas somptueux dans le Vatican. Malgré cette réception amicale et honorable, Urbain accorda quelque préférence à l’empereur d’Occident[9], et Paléologue n’obtint point le rare privilège de chanter l’évangile en qualité de diacre[10]. Urbain tâcha de ranimer le zèle du roi de France et des autres souverains de l’Europe en faveur de son prosélyte ; mais ils étaient trop occupés de leurs querelles particulières pour penser à la cause générale. L’empereur fonda son dernier espoir sur un mercenaire anglais, Jean Hawkwood[11] ou Acuto, qui, suivi d’une bande d’aventuriers sous le nom de la confrérie blanche, avait ravager toute l’Italie, depuis les Alpes jusqu’à la Calabre, vendait ses services à ceux qui voulaient les payer, et avait encouru une juste excommunication en attaquant la résidence du pape. Urbain autorisa cependant une négociation avec ce brigand ; mais les forces ou le courage d’Hawkwood se trouvèrent au-dessous de cette entreprise, et ce fut peut-être un bonheur pour Paléologue d’avoir manqué un secours probablement dispendieux, certainement insuffisant, et peut-être dangereux[12]. L’infortuné Grec se préparait à quitter l’Italie[13] ; mais il fut arrêté par un obstacle humiliant. En passant Venise, il avait emprunté des sommes considérables à une usure exorbitante ; ses coffres étaient vides, et ses créanciers inquiets le retinrent pour sûreté de leur paiement. En vain l’empereur pressait Andronic, régent du royaume, et son fils aîné, d’user de toutes les ressources et de dépouiller, s’il le fallait, les autels pour tirer son père d’une captivité ignominieuse. Insensible à la honte de son père, ce fils dénaturé se réjouissait secrètement de sa captivité. L’État était pauvre, le clergé opiniâtre ; on ne pouvait même manquer au besoin de quelque scrupule religieux pour servir de masque à une criminelle indifférence. Manuel, frère d’Andronic, après lui avoir sévèrement reproché cette négligence si contraire à son devoir, vendit ou engagea ce qu’il possédait, s’embarqua pour Venise, délivra son père, et s’offrit lui-même pour sûreté de la dette. De retour à Constantinople, comme empereur et comme père, Paléologue traita ses deux fils chacun selon leur mérite. Mais le pèlerinage de Rome n’avait réformé ni la foi ni les mœurs de l’indolent Paléologue, et son apostasie ou conversion, dépourvue d’effets comme de sincérité, fut promptement oubliée des Grecs et des Latins[14].

Trente ans après le retour de Paléologue, le même motif fit entreprendre, mais avec plus d’étendue, le voyage de l’Occident à Manuel, son successeur. J’ai raconté, dans le chapitre précédent, son traité avec Bajazet, l’infraction du traité, le siége ou blocus de Constantinople, et le secours que les Français envoyèrent sous les ordres du vaillant Boucicault[15]. Manuel avait sollicité, par ses ambassadeurs, l’aide des princes latins ; mais on imagina que la présence d’un monarque infortuné arracherait des larmes et des secours aux Barbares les plus durs[16] ;  et le maréchal, qui lui conseillait ce voyage, le précéda pour préparer sa réception. Les Turcs interceptaient la communication par terre mais la navigation de Venise était ouverte et sûre. On le reçut en Italie comme le premier, ou du moins comme le second des princes chrétiens. Manuel inspira la compassion comme confesseur et champion de la foi, et la dignité de sa conduite empêcha que cette compassion ne dégénérât en mépris. De Venise, il passa successivement à Padoue et à Pavie. Le duc de Milan, quoique allié secret de Bajazet, le fit conduire honorablement jusqu’aux frontières de ses États[17]. Lorsqu’il entra sur les terres[18] de France, les officiers du roi se chargèrent de l’accompagner et de le défrayer. Une cavalcade de deux mille des plus riches citoyens de Paris alla en armes au devant de lui jusqu’à Charenton. Aux portes de Paris, il fut complimenté par le chancelier et le parlement, et Charles VI, suivi des princes et de la noblesse, embrassa son frère avec cordialité. On revêtit le successeur de Constantin d’une robe de soie blanche et on lui présenta pour monture un superbe cheval blanc. Ce cérémonial n’est point indifférent chez les Français : on y considère la couleur blanche comme le symbole de la souveraineté ; et l’empereur d’Allemagne, après avoir réclamé avec hauteur cette distinction dans sa dernière visite et avoir éprouvé un refus positif, avait été contraint de monter un cheval noir. Manuel logea au Louvre ; les bals et les fêtes se succédèrent avec rapidité ; les Français cherchèrent, en variant ingénieusement les plaisirs de la chasse et de la table, à déployer leur magnificence aux yeux du prince étranger, et à le distraire un instant de sa douleur. On lui accorda l’usage particulier d’une chapelle, et les docteurs de Sorbonne observèrent avec surprise, et peut-être avec scandale, le langage les cérémonies et les vêtements du clergé grec. Mais du premier coup d’œil il put apercevoir qu’il n’avait point de secours à espérer de la France : l’infortuné Charles VI, ne jouissait que de quelques instants lucides, et retombait sans cesse dans un état de frénésie ou de stupidité. Le duc d’Orléans, son frère, et son oncle le duc de Bourgogne, saisissaient alternativement les rênes du gouvernement ; la guerre civile fut bientôt la suite de leur désastreuse concurrence. Le premier, jeune et d’un caractère ardent, se livrait avec impétuosité à sa passion pour les femmes et pour tous les plaisirs. Le second était père de Jean, comte de Nevers, délivré récemment de sa captivité chez les Turcs. Ce jeune prince intrépide aurait volontiers couru de nouveaux hasards pour effacer sa honte ; mais son père, plus prudent, en avait assez des frais et des dangers de la première expérience. Lorsque Manuel eut satisfait la curiosité et peut-être fatigué la patience des Français, il résolut de passer en Angleterre. Sur la route de Douvres à Londres, le prieur et les moines de Saint-Augustin lui firent à Cantorbéry une réception honorable. A Blackheath, il trouva le roi Henri IV, qui, suivi de toute sa cour, vint saluer le roi grec, dit notre vieil historien, dont je transcris exactement les expressions, et fut traité à Londres, durant plusieurs jours, comme l’empereur de l’Orient[19]. Mais l’Angleterre était encore moins disposée que la France à entreprendre une croisade. Dans cette même année, le souverain légitime avait été déposé et mis à mort. L’ambitieux usurpateur Henri de Lancastre, en proie à l’inquiétude et aux remords, n’osait éloigner ses troupes d’un trône continuellement, ébranlé par des révoltes et des conspirations : il plaignit, loua et fêta l’empereur de Constantinople ; mais s’il fit vœu de prendre la croix, ce fut sans doute pour apaiser son peuple et peut-être sa conscience par le mérite ou l’apparence de ce pieux projet[20]. Comblé cependant de présents et d’honneurs, le prince grec fit une seconde visite à Paris, et, après avoir passé deux années dans les cours de l’Occident, il traversa l’Allemagne et l’Italie, s’embarqua à Venise, et attendit patiemment dans la Morée le moment de sa ruine ou de sa délivrance. Il avait cependant échappé à la nécessité ignominieuse de vendre sa religion, soit publiquement, soit en secret. Le schisme déchirait l’Église latine : deux papes, l’un à Rome et l’autre à Avignon, se disputaient l’obéissance des rois, des nations et des universités de l’Europe. L’empereur grec, attentif à ménager les deux partis, s’abstint de toute correspondance avec ces deux rivaux, tous deux indignés et peu favorisés de l’opinion. Il partit au moment du jubilé, et traversa toute l’Italie sans demander ou mériter l’indulgence plénière, qui efface les péchés des fidèles et les dispense de la pénitence. Cette négligence offensa le pape de Rome ; il accusa Manuel d’irrévérence pour l’image du Christ, et exhorta les princes de l’Italie à abandonner un schismatique obstiné[21].

A l’époque des croisades, les Grecs avaient contemplé avec autant de terreur que de surprise le cours perpétuel des émigrations qui ne cessaient de s’écouler des pays inconnus de l’Occident. Les visites de leurs derniers empereurs déchirèrent le voile de séparation, et leur découvrirent les puissantes nations de l’Europe, qu’ils n’osèrent plus insulter du nom de barbares. Un historien grec de ce siècle[22] a conservé les observations du prince Manuel et des observateurs plus curieux qui l’accompagnaient. Je vais rassembler ces idées éparses et les présenter en raccourci à mon lecteur. Peut-être ne verra-t-il pas sans plaisir ce tableau grossier de l’Allemagne, de la France et de l’Angleterre, dont l’état ancien et moderne nous est si bien connu. 1° L’Allemagne, dit Chalcocondyles, offre un vaste pays, et s’étend depuis Vienne jusqu’à l’Océan, depuis Prague en Bohême jusqu’à la rivière Tartessus et aux[23] Pyrénées (cette géographie paraîtra sans doute un peu extraordinaire). Le sol est assez fertile, quoiqu’il ne produise ni figues ni olives ; l’air y est sain, les hommes sont robustes et d’une santé vigoureuse. On éprouve rarement, dans ces contrées septentrionales, les calamités de la peste ou des tremblements de terre. Après les Scythes ou les Tartares, on peut regarder les Allemands ou Germains comme la nation la plus nombreuse. Ils sont braves et patients ; et si toutes leurs forces obéissaient à un seul chef, elles seraient irrésistibles. Ils ont obtenu du pape le privilège d’élire l’empereur des Romains[24], et le patriarche latin n’a point de sujets plus zélés et plus soumis. La plus grande partie de ces pays est divisée entre des princes et des prélats ; mais Strasbourg, Cologne, Hambourg, et plus de deux cents villes libres forment autant de républiques confédérées, régies par des lois sages et justes, conformes à la volonté et à l’intérêt général. Les duels, ou combats singuliers à pied, y sont d’un usage familier, en temps de paix et de guerre. Les Allemands excellent dans tous les arts mécaniques ; c’est à leur industrie que nous devons l’invention de la poudre et des canons connus aujourd’hui de la plus grande partie des nations. 2° Le royaume de France s’étend environ à quinze ou vingt jours de marche depuis l’Allemagne jusqu’à l’Espagne, et depuis les Alpes jusqu’à la mer, qui la sépare de l’Angleterre : on y trouve un grand nombre de villes florissantes. Paris, la résidence des rois, surpassé toutes les autres en luxe et en richesses. Un grand nombre de princes et de seigneurs se rendent alternativement dans le palais du monarque, et le reconnaissent pour leur souverain. Les plus puissants sont les ducs de Bretagne et de Bourgogne : le dernier possède les riches provinces de Flandre, dont les ports sont fréquentés par nos commerçants et par les négociants des pays les plus éloignés. La nation française est ancienne et opulente ; sa langue et ses mœurs, bien qu’avec quelque différence, ne s’éloignent pas entièrement de celles des Italiens. La dignité impériale de Charlemagne, leurs victoires sur les Sarrasins, et les exploits de leurs héros Olivier et Roland[25], les enorgueillissent au point qu’ils se regardent comme le premier peuple de l’Occident ; mais cette vanité insensée a été récemment humiliée par l’événement malheureux de leur guerre contre les Anglais qui habitent l’île de la Bretagne. 3° On peut considérer la Bretagne au milieu de l’Océan, et vis-à-vis des côtes de la Flandre, comme une ou comme trois îles réunies par l’uniformité de mœurs et de langage sous le même gouvernement. Sa circonférence est de cinq mille stades ; le pays, couvert d’un grand nombre de villes et de villages, produit peu de fruits et point de vin, mais il abonde en orge, en froment, en miel et en laines. Les habitants fabriquent une grande quantité de draps et d’étoffes ; Londres[26], leur capitale, l’emporte pour le luxe, la richesse et la population, sur toutes les villes de l’Occident. Elle est située sur la Tanise, rivière large et rapide, qui, à la distance de trente milles, se jette dans la mer des Gales. Le flux et le reflux offrent tous les jours aux vaisseaux de commerce la facilité d’entrer et de sortir sans danger de son port. Le roi est le chef d’une puissante et turbulente aristocratie. Ses premiers vassaux possèdent leurs fiefs en franc-alleu héréditaire ; et les lois fixent les limites de son autorité et de leur obéissance. Ce royaume a été souvent déchiré par des factions, et conquis par des étrangers ; mais les habitants sont courageux, robustes, renommés dans les armes et victorieux à la guerre. Leurs boucliers ressemblent à ceux des Italiens, et leur épée à celle des Grecs. Leurs principales forces consistent dans la supériorité de leurs archers. Leur langage n’a aucune affinité avec celui du continent ; mais leurs habitudes de vie diffèrent peu de celles des Français. On peut regarder le mépris de la chasteté des femmes et de l’honneur conjugal comme la principale singularité de leurs mœurs. Dans leurs visites réciproques, le premier acte d’hospitalité est de permettre à leurs hôtes les embrassements de leurs femmes et de leurs filles. Entre amis, ils les empruntent et les prêtent sans honte, sans que personne soit blessé de cet étrange commerce et de ses suites inévitables[27]. Instruits comme nous le sommes des usages de la vieille Angleterre et sûrs de la vertu de nos mères, nous pouvons sourire de la crédulité, ou nous indigner de l’injustice de l’historien grec, qui a confondu sans doute un baiser[28] décent de réception, avec des familiarités criminelles ; mais cette injustice ou cette crédulité peuvent nous être utiles en nous apprenant à nous méfier des détails donnés par des voyageurs sur des nations étrangères et éloignées, et à ne pas croire légèrement des faits qui répugnent au caractère de l’homme et aux sentiments de la nature[29].

Après son retour et la victoire de Timour, Manuel régna plusieurs années heureux et paisible. Tant que les fils de Bajazet recherchèrent son amitié et ménagèrent ses faibles États, il se contenta de son ancienne religion, et composa dans ses loisirs vingt dialogues théologiques pour sa défense. L’arrivée des ambassadeurs grecs au concile de Constance[30], annonça le rétablissement de la puissance ottomane en même temps que celle de l’Église latine : les conquêtes d’Amurath et de Mahomet rapprochèrent l’empereur du Vatican ; le siège de Constantinople fit presque acquiescer à la double procession du Saint-Esprit ; et lorsque débarrassé de ses rivaux, Martin V occupa seul la chaire pontificale, il se rétablit entre l’Orient et l’Occident un commerce amical de lettres et d’ambassades. L’ambition d’une part, et de l’autre l’infortune, dictaient un même langage de paix et de charité. Manuel affectait le désir de marier les six princes ses fils à des princesses italiennes, et le pape, non moins rusé, fit passer à Constantinople la fille du marquis de Montferrat avec un cortége séduisant de jeunes filles de haute naissance, dont les charmes lui paraissaient propres à vaincre l’obstination des schismatiques. Sous l’extérieur du zèle, on pouvait cependant apercevoir que tout était faux à la cour et dans l’Église de Constantinople. Selon que le danger paraissait plus ou moins pressant, l’empereur précipitait ou prolongeait ses négociations, autorisait ou désavouait ses ministres, et échappait à des instances trop pressantes en alléguant la nécessité de consulter les patriarches et les prélats, et l’impossibilité de les assembler dans un moment où les Turcs environnaient la capitale. D’après l’examen des transactions publiques, il paraît que les Grecs insistaient sur trois opérations successives, un secours, un concile et enfin la réunion, tandis que les Latins éludaient la seconde, et ne voulaient s’engager à la première que comme une suite et une récompense volontaire de la troisième ; mais l’extrait d’une conversation particulière de Manuel nous expliquera plus clairement l’énigme de sa conduite et ses véritables intentions. Sur la fin de ses jours, l’empereur avait revêtu de la pourpre Jean Paléologue II, son fils aîné, sur lequel il se reposait de la plus grande partie du gouvernement. Dans un de ses entretiens avec son collègue, où il n’avait pour témoin que l’historien Phranza, son chambellan favori[31], Manuel développa à son successeur les vrais motifs de ses négociations avec le pontife de Rome[32]. Il ne nous reste, dit Manuel, pour toute ressource contre les Turcs, que la crainte de notre réunion avec les Latins, la terreur que leur inspirent les belliqueuses nations de l’Occident, qui pourraient se liguer pour notre délivrance et leur destruction. Des que vous serez pressé par les infidèles, faites-leur envisager ce danger. Proposez un concile, entrez en négociations ; mais prolongez-les toujours et éludez la convocation de cette assemblée, qui ne vous serait d’aucune utilité spirituelle ou temporelle. Aucun des deux partis ne voudra reculer ou se rétracter ; les Latins sont orgueilleux, les Grecs sont obstinés. En voulant accomplir la réunion, vous ne feriez que confirmer le schisme, aliéner les Églises, et nous exposer sans ressource et sans espoir à la merci des Barbares. Peu satisfait de cette sage leçon, le jeune prince se leva et sortit en silence. Le prudent monarque, continue Phranza, me regarda, et reprit ainsi son discours : Mon fils se croit grand et héroïque ; mais, hélas ! ce siècle misérable n’offre aucun champ à l’héroïsme ni à la grandeur. Son esprit audacieux pouvait convenir dans les temps plus heureux de nos ancêtres. Notre situation présente exige moins un empereur qu’un économe circonspect des débris de notre fortune. Je n’ai point oublié les vastes espérances qu’il fondait sur notre alliance avec Mustapha, et je crains que sa témérité imprudente ou même sa piété ne précipite la ruine de notre maison et de la monarchie. L’expérience et l’autorité de Manuel éludèrent cependant le concile et conservèrent la paix jusqu’à la soixante-dix-huitième année de son âge, dans laquelle il expira revêtu d’un habit monastique, après avoir distribué ses meubles précieux à ses enfants, aux pauvres, à ses médecins et à ses domestiques favoris. Andronic[33] son second fils, eut pour sa part la principauté de Thessalonique, et mourut de la lèpre peu de temps après avoir vendu cette ville aux Vénitiens, qui en furent promptement dépouillés par les Turcs. Quelques succès avaient réuni le Péloponnèse ou Morée à l’empire, et dans des temps plus heureux, Manuel avait fortifié l’isthme, dans une étendue de six milles[34], d’un mur solide, flanqué de cent cinquante-trois tours, qui disparut à la première irruption des Ottomans. La fertile péninsule aurait pu suffire aux quatre jeunes princes, Théodore, Constantin, Démétrius et Thomas ; mais ils épuisèrent les lestes de leurs forces en guerres civiles, et les vaincus se réfugièrent dans le palais de Constantinople ; où ils vécurent sous la protection et la dépendance de leur frère Jean Paléologue II.

Ce prince, l’aîné des fils de Manuel, fut reconnu, après la mort de son père, pour seul empereur des Grecs, Il s’occupa d’abord de répudier son épouse et de contracter un nouveau manage avec la princesse de Trébisonde. La beauté était à ses yeux la plus indispensable qualité d’une impératrice. Il obtint l’aveu de son clergé, en le menaçant de se retirer dans un cloître, et d’abandonner le trône à son frète Constantin, si on refusait de consentir à son divorce. La première, ou pour mieux dire la seule victoire de Paléologue, fut celle qu’il remporta sur un Juif[35], qu’après une longue et savante dispute, il convertit à la foi chrétienne : cette importante conquête à été soigneusement consignée dans l’histoire du temps ; mais il renouvela bientôt le projet de réunir les deux Églises, et, sans égard pour les avis de son père, prêta l’oreille, à ce qu’il paraît de bonne foi, à la proposition de s’aboucher avec le pape dans un concile général au-delà de la mer Adriatique. Martin V encourageait ce dangereux projet, et son successeur Eugène s’en occupa faiblement, jusqu’à ce qu’enfin, après une négociation languissante, l’empereur reçut une sommation de la part d’une assemblée revêtue d’un caractère différent, celle des prélats indépendants de Bâle, qui s’intitulaient les représentants et les juges de l’Église catholique.

Le pontife romain avait défendu et gagné la cause de la liberté ecclésiastique ; mais le clergé victorieux se trouva bientôt exposé à la tyrannie de son libérateur, que son caractère sacré mettait à l’abri des armes, qu’il employait si efficacement contre les magistrats civils. Les appels anéantissaient leur grande charte ou le droit d’élection ; on l’éludait par des commendes, on le déjouait par des survivances, et il était obligé de céder à des réserves arbitraires[36]. La cour de Rome institua une vente publique qui enrichissait les cardinaux et les favoris du pape des dépouilles de toutes les nations ; celles-ci voyaient les principaux bénéfices de leur territoire s’accumuler sur la tête des étrangers et des absents. Durant leur résidence à Avignon, l’ambition des papes se convertit en avarice et en débauche[37]. Ils imposaient rigoureusement sur le clergé le tribut des dîmes et des premiers fruits ; mais ils toléraient ouvertement l’impunité des vices, des désordres et de la corruption. Ces scandales multipliés furent aggravés par le grand schisme d’Occident, qui dura plus d’un demi-siècle. Dans leurs fougueuses querelles, les deux pontifes de Rome et d’Avignon publiaient réciproquement les vices de leur rival ; leur situation précaire avilissait leur autorité, relâchait leur discipline et multipliait leurs besoins et leurs exactions. Les synodes de Pise et de Constance[38], furent successivement tenus pour guérir les maux de l’Église et rétablir son autorité ; mais, sentant leurs forces, ces grandes assemblées résolurent de rétablir les privilèges de l’aristocratie chrétienne. Les pères de Constance prononcèrent une sentence personnelle contre deux pontifes qu’ils refusaient de reconnaître, et déposèrent par une troisième celui qu’ils avaient avoué pour leur souverain. Ils procédèrent ensuite à limiter l’autorité du pape, et ne se séparèrent point qu’ils ne l’eussent soumis à la suprématie d’un concile général. On statua que pour la réforme et le maintien de l’Église, on convoquerait régulièrement ces assemblées à une époque fixe, et que chaque synode indiquerait, avant de se dissoudre, le temps et le lieu de l’assemblée suivante. La cour de Rome éluda facilement la convocation du concile de Sienne ; mais là vigoureuse fermeté de celui de Bâle[39] pensa être fatale à Eugène IV, le pontife régnant. Les pères, qui pressentaient ses desseins, se hâtèrent de publier, par leur premier décret, que les représentants de l’Église militante étaient revêtus d’une Juridiction spirituelle ou divine sur tous les chrétiens, sans en excepter le pape, et qu’on ne pouvait dissoudre, proroger ni transférer un concile général, qu’après la délibération libre de ses membrés, suivie de leur consentement. Eugène n’ayant pas moins fulminé sa bulle de dissolution, ils osèrent sommer, réprimander et menacer le rebelle, successeur de saint Pierre après lui avoir accordé, par de longs délais le temps du repentir, ils déclarèrent finalement que s’il ne se soumettait pas avant le terme fixe de soixante jours, il demeurerait suspendu de toute autorité temporelle et ecclésiastique ; et pour établir leur juridiction sur le prince comme sur le prêtre, ils s’emparèrent de l’administration du gouvernement d’Avignon, annulèrent l’aliénation du patrimoine sacré, et défendirent de lever à Rome de nouvelles contributions. Leur hardiesse fût justifiée, non seulement par l’opinion générale du clergé, mais par l’approbation et la protection des premiers monarques de la chrétienté. L’empereur Sigismond se déclara le serviteur et le défenseur du synode ; l’Allemagne et la France en firent autant ; le duc de Milan était l’ennemi personnel d’Eugène, et une émeute du peuple romain força le pontife à fuir du Vatican. Rejeté à la fois par ses sujets spirituels et temporels, il ne lui resta d’autre parti à prendre que celui de la soumission. Eugène se rétracta dans une bulle humiliante, qui ratifiait tous les actes du concile, incorporait ses légats et les cardinaux à cette assemblée vénérable, et semblait annoncer sa résignation aux décrets d’une législature suprême. Leur renommée s’étendit jusque dans l’Orient, et ce fut en présence des pères du concile que Sigismond reçut les ambassadeurs ottomans[40], qui mirent à ses pieds douze grands vases remplis de robes de soie et de pièces d’or. Les pères de Bâle aspiraient à la gloire de ramener les Grecs et les Bohémiens dans le giron de l’Église ; leurs députés pressèrent l’empereur et le patriarche de Constantinople de se réunir à une assemblée qui possédait la confiance des nations de l’Occident. Paléologue n’était point éloigné d’accepter cette proposition, et le sénat catholique reçut honorablement ses ambassadeurs ; mais le choix du lieu parut un obstacle insurmontable : il refusait obstinément de traverser les Alpes ou la mer de Sicile, et exigeait qu’on assemblât le concile dans quelque ville de l’Italie, ou dans les environs du Danube. Les autres articles éprouvèrent moins de difficultés : on convint de défrayer l’empereur et une suite de sept cents personnes durant son voyage[41], de lui faire remettre sur-le-champ une somme de huit mille ducats[42] pour aider son clergé, et d’accorder dans son absence un secours de dix mille ducats, de trois cents archers et de quelques galères, pour la sûreté de Constantinople. La ville d’Avignon fit les fonds des premières avances, et l’on prépara l’embarquement à Marseille, quoique avec un peu de lenteur et de difficulté.

Dans sa triste situation, Paléologue jouissait du plaisir de voir les puissances ecclésiastiques de la l’Occident rechercher à l’envi son amitié. Mais l’artificieuse activité d’un monarque l’emporta sur la lenteur et l’inflexibilité qui formait le caractère des républiques. Les décrets de Bâle tendaient continuellement à limiter le despotisme du pape, et à élever dans l’Église un tribunal suprême et permanent. Eugène portait le joug avec impatience, et l’union des Grecs lui fournissait un prétexte décent pour transporter du Rhin sur le Pô un synode indocile et factieux. Au-delà des Alpes, les pères n’espéraient plus de conserver leur indépendance. La Savoie ou Avignon, qu’ils acceptèrent avec répugnance, étaient regardés à Constantinople comme situés fort au-delà des colonnes d’Hercule[43]. L’empereur et son clergé redoutaient les dangers d’une longue navigation ; ils s’offensèrent de l’orgueilleuse déclaration par laquelle le concile annonça qu’après avoir anéanti la nouvelle hérésie des Bohémiens, il déracinerait bientôt l’ancienne hérésie des Grecs[44]. Du côté d’Eugène, tout était douceur, complaisance et respect. Il invitait le souverain de Constantinople à faire cesser, par sa présence, le schisme des latins comme celui des Grecs. Il proposa pour le lieu de leur entrevue amicale, Ferrare, située sur les bords de la mer Adriatique ; et à l’aide d’une surprise ou de quelque artifices, se procura un faux décret du concile qui approuvait sa translation dans cette ville de l’Italie. Neuf galères furent équipées pour cette expédition à Venise et dans l’île de Candie : elles devancèrent les vaisseaux de Bâle, l’amiral romain reçut ordre de ceux-ci de les couler à fond, de les brûler et de les détruire[45] : ces escadres ecclésiastiques auraient pu se rencontrer dans les mêmes mers où Sparte et Athènes s’étaient disputé jadis la gloire de la prééminence. Alternativement assailli par les deux factions, qui semblaient toujours prêtes à en venir aux mains pour la possession de sa personne, Paléologue hésita encore, avant de quitter son palais et son pays, de tenter cette dangereuse entreprise. Il se rappelait les conseils de son père, et le bon sens devait lui suggérer que les Latins, divisés entre eux, ne s’accorderaient pas pour une cause étrangère. Sigismond essaya de le détourner de son voyage. On ne pouvait le soupçonner de partialité, puisqu’il adhérait au concile, et ce conseil recevait encore du poids de l’étrange opinion où l’on était que Sigismond nommerait un Grec pour succéder à l’empire[46]. Le sultan des Turcs était encore un conseiller qui ne méritait pas sa confiance, mais qu’il craignait d’offenser. Amurath ne comprenait rien aux querelles des chrétiens. Bien qu’il redoutât leur union, il offrit d’ouvrir ses trésors aux besoins de Paléologue, en déclarant toutefois, avec une apparence de générosité, que Constantinople serait inviolablement respectée durant l’absence de son souverain[47]. Les plus riches présents et les plus belles promesses achevèrent de décider le prince grec. Il désirait s’éloigner pour quelque temps d’une scène de malheur et de danger. Après s’être débarrassé des députés du concile par une réponse équivoque, il annonça la résolution de s’embarquer sur les galères du pape. Le grand âge du patriarche Joseph le rendait plus susceptible de crainte que d’espoir ; effrayé des dangers qu’il allait courir sur l’Océan, le pontife observa que dans un pays étranger sa faible voix et celle d’une trentaine de ses prélats seraient étouffées par le nombre et le pouvoir des évêques qui composaient le synode latin. Il céda cependant à la volonté de Paléologue, à la flatteuse assurance qu’on l’écouterait comme l’oracle des nations, et au désir secret d’apprendre de son frère de l’Occident à rendre l’Église indépendante des souverains[48]. Les cinq porte-croix ou dignitaires de Sainte-Sophie furent attachés à sa suite ; et l’un d’eux, le grand ecclésiarque ou prédicateur, Sylvestre Syropulus[49], a composé[50] une histoire curieuse et sincère de la fausse union[51]. Le clergé obéit malgré lui aux ordres de l’empereur et du patriarche ; mais la soumission était son premier devoir, et la patience sa plus utile vertu : on trouve dans une liste choisie de vingt prélats, les métropolitains d’Héraclée, Cyzique, Nicée, Nicomédie, Éphèse et Trébisonde, deux nouveaux évêques, Marc et Bessarion, élevés à cette dignité sur la confiance qu’inspiraient leur savoir et leur éloquence. On nomma quelques moines et quelques philosophes pour donner plus d’éclat à l’érudition et à la Sainteté de l’Église grecque, et une troupe de chanteurs et de musiciens pour le service de la chapelle impériale. Les patriarches d’Alexandrie, d’Antioche et de Jérusalem, envoyèrent des députés ou on leur en supposa ; le primat de Russie représentait une Église nationale, et les Grecs pouvaient le disputer aux Latins, pour l’étendue de leur empire spirituel. On exposa les précieux vases de Sainte-Sophie aux dangers de la mer, afin que le patriarche pût officier avec la pompe ordinaire ; et l’empereur employa tout l’or qu’il put rassembler, à décorer son char et son lit d’ornements massifs[52]. Mais tandis que les Grecs tâchaient de soutenir l’extérieur de leur ancienne magnificence, ils se disputaient le partage des quinze mille ducats que le pape leur avait donnés pour aumône préliminaire. Lorsque tous les préparatifs furent terminés, Paléologue, suivi d’un train nombreux, accompagné de son fière Démétrius et des premiers personnages de l’État et de l’Église, s’embarqua sur huit vaisseaux à voiles et à rames, cingla par le détroit de Gallipoli dans l’Archipel, et passa dans le golfe Adriatique[53].

Après une longue et fatigante navigation de soixante-dix-sept jours, cette escadre religieuse jeta l’ancre devant Venise, et la réception qui lui fut faite attesta la joie et la magnificence de cette république (9 février 1438). Souverain du monde, le modeste Auguste n’avait jamais exigé de ses sujets les honneurs que les Vénitiens indépendants prodiguèrent à son faible successeur. Du haut d’un trône placé sur la poupe de son vaisseau, Paléologue reçut la visite, ou, pour parler à la grecque, les adorations du doge et des sénateurs[54]. Ils montaient le Bucentaure suivi de douze puissantes galères : la mer était couverte d’innombrables gondoles destinées, les unes à la pompe du spectacle, les autres au plaisir des spectateurs ; l’air retentissait des sons de la musique et du bruit des acclamations ; les vêtements des matelots et même les vaisseaux brillaient de soie et d’or ; et tous les emblèmes présentaient les aigles- romaines unies aux lions de Saint-Marc. Ce brillant cortége remonta le grand canal et passa sous le pont de Rialto. Les Orientaux contemplaient avec admiration les palais, les églises et l’immense population d’une ville qui semblait flotter sur les vagues[55] ; mais ils soupirèrent en apercevant les dépouilles et les trophées du sac de Constantinople. Après avoir séjourné quinze jours à Venise, Paléologue continua sa route alternativement par terre et par eau jusqu’à Ferrare. La politique du Vatican l’emporta dans cette occasion sur son orgueil et le prince grec reçut tous les anciens honneurs accordés à l’empereur d’Orient. Il fit son entrée sur un cheval noir ; mais on conduisait devant lui un superbe cheval blanc dont le harnais était décoré d’aigles en broderie d’or. Il marcha couvert d’un dais soutenu par les princes de la maison d’Este, les fils ou les parents de Nicolas, marquis de la ville et souverain plus puissant que Paléologue[56]. Le prince grec ne descendit de cheval qu’au pied de l’escalier ; le pape s’avança jusqu’à la porte de son appartement, releva le prince au moment où il fléchissait le genou, et, après l’avoir embrassé paternellement, le conduisit à un siége placé à sa gauche. Le patriarche grec ne voulut point descendre de sa galère avant d’être convenu d’un cérémonial qui mît une apparence d’égalité entre l’évêque de Rome et celui de Constantinople ; celui-ci reçut du premier un embrassement fraternel, et tous les ecclésiastiques grecs refusèrent de baiser les pieds du pontife romain. A l’ouverture du synode, les chefs ecclésiastiques et temporels se disputèrent le centre ou la place d’honneur ; et Eugène n’éluda l’ancien cérémonial de Constantin et de Marcien, qu’en alléguant que ses prédécesseurs ne s’étaient trouvés en personne ni à Nicée, ni à Chalcédoine. Après de longs débats, on convint que les deux nations occuperaient, à droite et à gauche, les deux côtés de l’église ; que la chaire de saint Pierre serait élevée à la première place devant le rang des Latins, et que le trône de l’empereur grec, à la tête de son clergé, serait à la même hauteur, en face de la seconde place ou du siège vacant de l’empereur d’Occident[57].

Mais dès que les réjouissances et les formalités des Latins firent place à des discussions sérieuses, les Grecs mécontents du pape et d’eux-mêmes, se repentirent de leur imprudent voyage. Les émissaires d’Eugène l’avaient représenté à Constantinople comme au faîte de la prospérité, à la tête des princes et des prélats européens, prêts à sa voix, à croire et à prendre les armes. L’assemblée peu nombreuse du concile de Ferrare dissipa l’illusion. Les Latins ouvrirent la première session avec cinq archevêques, dix-huit évêques et dix abbés, dont le plus gland nombre étaient sujets ou compatriotes du pontife italien. Excepté le duc de Bourgogne, aucun des souverains de l’Occident ne daigna paraître ou envoyer des ambassadeurs ; et il n’était pas possible de supprimer les actes judiciaires de Bâle contre la personne et la dignité d’Eugène, qui se terminèrent par une nouvelle élection. Dans ces circonstances, Paléologue demanda et obtint un délai qui pût lui donner le temps d’obtenir des Latins quelque avantage temporel pour prix d’une union désapprouvée de ses sujets ; après la première séance, les débats publics furent remis à six mois. L’empereur, suivi d’une troupe de favoris et de janissaires, passa l’été dans un vaste monastère situé agréablement à six miles de Ferrare. Oubliant dans les plaisirs de la chasse les querelles de l’Église et les calamités de l’État, il ne s’occupa qu’à détruire le gibier, sans écouter les justes plaintes du marquis et des laboureurs[58]. Pendant ce temps, ses malheureux Grecs souffraient tous les maux de l’exil et de la pauvreté. On avait assigné à chaque étranger, pour sa dépense, trois ou quatre florins d’or par mois ; et quoique la somme entière ne monta pas à plus de sept cents florins, l’indigence ou la politique du Vatican laissait toujours beaucoup d’arrérages[59]. Ils soupiraient après leur délivrance ; mais un triple obstacle s’opposait à leur fuite. On ne souffrait pas qu’ils sortissent de Ferrare sans un passeport de leurs supérieurs : les Vénitiens avaient promis d’arrêter et de renvoyer les fugitifs ; et en arrivant à Constantinople ils ne pouvaient échapper à l’excommunication, aux amendes, et à une sentence qui condamnait même les ecclésiastiques à être déhouillés nus et fouettés publiquement[60]. La faim put seule décider les Grecs à ouvrir la première conférence ; et ce ne fut qu’avec une répugnance extrême qu’ils consentirent à suivre à Florence le synode fugitif. Mais cette nouvelle translation était inévitable, la peste était à Ferrare : on soupçonnait la fidélité du marquis ; les troupes du duc de Milan approchaient de la ville ; et comme elles occupaient la Romagne, ce ne fut pas sans peine et sans danger que le pape, l’empereur et les prélats trouvèrent un chemin à travers les sentiers peu fréquentés de l’Apennin[61].

Mais la politique et le temps surmontèrent tous ces obstacles. La violence des pères de Bâle contribua au succès d’Eugène. Les nations de l’Europe détestèrent le schisme, et rejetèrent l’élection de Félix V, successivement duc de Savoie, ermite et pape. Les plus puissants des princes se rapprochèrent de son rival, et passèrent insensiblement de la neutralité à un attachement sincère. Les légats, suivis de quelques membres respectables, désertèrent vers les Romains, qui virent augmenter chaque jour leur nombre et ramener l’opinion publique. Le concile de Bâle se trouva réduit à trente-neuf évêques et trois cents membres du clergé inférieur[62] ; tandis que les Latins de Florence réunissaient à la personne du pape huit cardinaux, deux patriarches, huit archevêques, cinquante-deux évêques et quarante-cinq abbés ou chefs d’ordres religieux. Les travaux de neuf mois et les débats de vingt-cinq séances opérèrent enfin la réunion des Grecs. Les deux Églises avaient agité quatre questions principales : 1° l’usage du pain azyme dans la communion ; 2° la nature du purgatoire ; 3° la suprématie du pape ; 4° la procession simple ou double du Saint-Esprit. La cause des deux nations fut discutée par dix habiles théologiens. Le cardinal Julien employa son éloquence, inépuisable en faveur des Latins ; et les Grecs eurent pour principaux champions Marc d’Éphèse et Bessarion de Nicée. Nous ne passerons point sous silence une observation qui fait honneur aux progrès de la raison humaine. On traita la première de ces questions comme un point peu important qui pouvait varier sans conséquence selon l’opinion des temps ou des nations ; quant à la seconde, les deux partis convinrent qu’il devait y avoir un état intermédiaire de purification pour les péchés véniels. Quant à savoir si cette purification s’opérait par le feu élémentaire, c’était un point que dans peu d’années les contestants devaient avoir la commodité de décider sur le lieu même. La suprématie du pape paraissait plus importante et plus contestable ; cependant les Orientaux avaient toujours reconnu l’évêque de Rome pour le premier des cinq patriarches ; ils ne firent point difficulté d’admettre qu’il exercerait sa juridiction conformément aux saints canons, condescendance vague qui pouvait se définir ou s’éluder selon les circonstances. La procession du Saint-Esprit, du père seul, ou du père et du fils, était un article de foi plus profondément enraciné dans l’opinion des hommes. Dans les sessions de Ferrare et de Florence, on divisa l’addition latine de filioque en deux questions : 1° celle de la légalité ; 2° et celle de l’orthodoxie. Il n’est peut-être pas nécessaire de protester sur un pareil sujet de mon impartiale indifférence ; mais il me semble que les Grecs avaient en leur faveur un argument victorieux dans la défense, faite par le concile de Chalcédoine, d’ajouter aucun article, quel qu’il fût, au symbole de Nicée, ou plutôt de Constantinople[63]. Dans les affaires de ce monde, il n’est pas aisé de concevoir qu’une assemblée de législateurs puisse lier les mains à des successeurs revêtus de la même autorité ; mais une décision dictée par l’inspiration divine doit être vraie et immuable ; l’avis d’un évêque ou d’un synode provincial ne peut prévaloir contre le jugement universel de l’Église catholique. Quant au fond de la doctrine les arguments étaient égaux des deux côtés, et la dispute paraissait interminable : la procession d’un Dieu confond l’intelligence humaine. L’Évangile, placé sur l’autel, n’offrait rien qui pût résoudre cette question ; les textes des pères pouvaient avoir été falsifiés par supercherie ou embrouillés par des arguments captieux ; et les Grecs ne connaissaient ni les écrits des saints latins, ni leurs caractères[64]. Nous pouvons du moins être assurés que les arguments de chacun des deux partis parurent impuissants à ceux du parti opposé. La raison peut éclairer le préjugé ; une attention, soutenue peut rectifier l’erreur du premier coup d’œil, lorsque l’objet est à notre portée : mais les évêques et les moines avaient appris dès leur enfance à répéter une formule de mots mystérieux ; ils attachaient leur honneur national et personnel à la répétition des mêmes mots, et l’aigreur d’une dispute publique acheva de les rendre intraitables.

Tandis qu’ils se perdaient dans un labyrinthe d’arguments obscurs, le pape et l’empereur désiraient également une apparence d’union qui pouvait seule remplir le but de leur entrevue : l’obstination ne résista point à des négociations personnelles et secrètes. Le patriarche Joseph avait succombé sous le poids de l’âge et des infirmités ; ses dernières paroles avaient été des paroles de paix et de charité. L’espoir d’occuper sa place tentait l’ambition du clergé ; et la prompte soumission des archevêques de Russie et de Nicée, Isidore et Bessarion, fut achetée et récompensée par une prompte promotion à la dignité de cardinal. Dans les premiers débats, Bessarion s’était montré le plus ferme et le plus éloquent champion de l’Église grecque ; et, si sa patrie le rejeta comme apostat et comme enfant illégitime[65], il présenta, si l’on peut en croire l’histoire ecclésiastique, l’exemple rare d’un patriote qui se recommande à la cour par une résistance marquante et une soumission placée à propos. Aidé de ses deux coadjuteurs spirituels, l’empereur sut employer vis-à-vis de chacun des évêques les arguments les plus appropriés à leur situation générale et à leur caractère particulier. Tous cédèrent successivement à l’exemple ou à l’autorité. Prisonniers chez les Latins, et dépouillés de leurs revenus par les Turcs trois robes et quarante ducats formaient leur trésor qui se trouva bientôt épuisé[66]. Ils dépendaient, pour leur retour, des vaisseaux de Venise et de la générosité du pape ; et telle était leur indigence, qu’il suffit pour les gagner de leur offrir le paiement des arrérages qui leur étaient dus[67]. Le secours qu’exigeait le danger de Constantinople pouvait excuser une prudente et pieuse dissimulation ; mais on y ajouta de vives inquiétudes pour leur sûreté personnelle, en insinuant que les hérétiques opiniâtres seraient abandonnés en Italie à la justice ou à la vengeance du pontife romain[68]. Dans l’assemblée particulière des Grecs, vingt- quatre membres de cette Église approuvèrent la formule d’union, et il n’y eut que douze opposants. Mais les cinq porte-croix de Sainte-Sophie qui prétendaient à remplacer le patriarche, furent repoussés par les règles de l’ancienne discipline ; leur droit de voter fut transmis à des moines, à des grammairiens, à des laïques, dont on attendait plus de complaisance ; et la volonté du monarque produisit une fausse et lâche unanimité. Deux fidèles patriotes osèrent seuls déclarer leurs sentiments personnels et ceux de la nation. Démétrius, frère de l’empereur, se retira Venise pour n’être pas témoin de cette union ; et Marc d’Éphèse, prenant peut-être son orgueil pour sa conscience, traita les Latins d’hérétiques, rejeta leur communion, et se déclara hautement le champion de l’Église grecque et orthodoxe[69]. On essaya de rédiger le traité d’union en termes qui pussent satisfaire les Latins sans trop humilier les Grecs ; mais, en pesant les mots et les syllabes, on laissa cependant un peu incliner la balance en faveur du Vatican. On convint (je demande ici l’attention du lecteur) que le Saint-Esprit procède du père et du fils comme d’un même principe et d’une même substance ; qu’il procède par le fils étant de la même nature et de la même substance, et qu’il procède du père et du fils par une spiration et une production. On comprendra plus facilement les articles du traité préliminaire. Eugène s’engageait vis-à-vis des Grecs à payer tous les frais de leur retour ; à entretenir dans tous les temps deux galères et trois cents soldats pour la défense de Constantinople ; à fournir dix galères pour un an, ou vingt pour six mois, toutes les fois qu’il en serait requis ; à solliciter dans une occasion pressante les secours des princes d’Europe, et faire mouiller dans le port de Byzance tous les vaisseaux qui transporteraient des pèlerins à Jérusalem.

Dans la même année et presque dans le même jour (25 juin 1438), on déposait Eugène à Bâle, tandis qu’il terminait à Florence la réunion des Grecs avec les Latins. Le premier de ces synodes, que le pontife romain appelait à la vérité une assemblée de démons, le déclara coupable de simonie, de parjure, de tyrannie, d’hérésie et de schisme[70], incorrigible de ses vices et indigne de remplir aucune fonction ecclésiastique. Le second, au contraire, le révérait comme le vicaire légitime et sacré de Jésus-Christ, comme celui dont la piété et les vertus avaient réuni, après une séparation de six siècles, les catholiques d