Histoire de la décadence et de la chute de l’Empire romain

 

CHAPITRE LXI

Partage de l’empire entre les Français et les Vénitiens. Cinq empereurs latins des maisons de Flandre et de Courtenai. Leurs guerres contre les Bulgares et contre les Grecs. Faiblesse et pauvreté de l’empire latin. Les Grecs reprennent Constantinople. Conséquences générales des croisades.

 

 

APRÈS la mort des princes légitimes, les Français et les Vénitiens se crurent suffisamment assurés de la justice de leur cause et de son succès ; pour se partager d’avance les provinces de l’empire[1] : ils convinrent, par un traité, de nommer douze électeurs, six de chaque nation, et de reconnaître pour empereur de l’Orient celui qui obtiendrait la majorité de leurs suffrages. Les confédérés stipulèrent qu’en cas que les voix fussent également partagées, le sort déciderait entre les deux candidats. Ils lui accordèrent d’avance les titres et les prérogatives des empereurs précédents, les deux palais de Blachernes et de Boucoléon, et le quart de toutes les possessions qui composaient la monarchie des Grecs ; les trois autres parts, divisées en deux portions égales, furent destinées à être partagées entre les Vénitiens et les barons français. On convint que tous les feudataires, dont par une honorable distinction, le doge fût seul excepté, prêteraient au nouveau souverain foi, hommage et serment de service militaire, comme au chef suprême de l’empire : que celle des deux nations qui donnerait l’empereur, céderait à l’autre la nomination du patriarche ; et que tous les pèlerins, quelle que fût leur impatience de visiter la Terre-Sainte, consacreraient encore une année à la conquête et à la défense des provinces de l’empire grec. Lorsque les Latins furent les maîtres de Constantinople, ils confirmèrent le traité et l’exécutèrent. Le premier et le plus important de leurs soins fut l’élection d’un empereur. Les six électeurs français étaient tous ecclésiastiques : l’abbé de Loches, l’archevêque élu d’Acre en Palestine, et les évêques de Soissons, de Troyes, d’Halberstadt et de Bethléem : ce dernier remplissait dans le camp l’office de légat du pape. Respectables par leurs lumières et leur caractère sacré, ils étaient d’autant plus propres à faire un choix, qu’ils ne pouvaient pas en être l’objet. On choisit les six Vénitiens parmi les principaux ministres de l’État, et les illustres familles des Querini et des Contarini s’enorgueillissent encore d’y trouver leurs ancêtres. Les douze électeurs s’assemblèrent dans la chapelle du palais, et procédèrent à l’élection après avoir solennellement invoqué le Saint-Esprit. Le respect et la reconnaissance réunirent d’abord tous les suffrages en faveur du doge. Il était l’auteur de l’entreprise, et, malgré son âge, et son état de cécité, ses exploits auraient pu mériter les éloges et l’envie des plus jeunes chevaliers ; mais le patriote Dandolo dédaignait toute ambition personnelle, et se contenta, de l’honneur des suffrages qui le déclaraient digne de régner. Les Vénitiens, ses compatriotes, et, peut-être ses amis, s’opposèrent eux-mêmes à sa nomination[2] : ils représentèrent avec l’éloquence de la vérité les inconvénients qui pouvaient résulter pour la liberté nationale et pour la cause commune, de l’union incompatible de la première magistrature d’une république et de la souveraineté de l’Orient. L’exclusion du doge laissa le champ libre aux mérites plus balancés de Boniface et de Baudouin, et tous les candidats moins illustres abandonnèrent respectueusement leurs prétentions. La maturité de l’âge, une réputation brillante, le choix des aventuriers et le vœu des Grecs recommandaient le marquis de Montferrat ; et j’ai peine à croire que ses petites possessions au pied des Alpes[3] aient pu donner de l’inquiétude à la république de Venise, maîtresse de la mer. Mais le comte de Flandre, âgé de trente-deux ans, vaillant, pieux et chaste, était chef d’un peuple riche et belliqueux, descendant de Charlemagne, cousin du roi de France, et pair des barons et des prélats qui auraient consenti avec répugnance à se soumettre à l’empire d’un étranger. Ces barons, le doge et le marquis, à leur tête, attendaient à la porte de la chapelle la décision des électeurs. L’évêque de Soissons vint l’annoncer au nom de ses collègues. Vous avez juré, dit-il, d’obéir au prince que nous choisirions par nos suffrages unanimes, Baudouin, comte de Flandre et de Hainaut, est votre souverain et empereur d’Orient. Le comte fut salué par de bruyantes acclamations, que répétèrent bientôt dans toute la ville la joie des Latins et la tremblante adulation des Grecs. Boniface s’empressa le premier de baiser la main de son rival et de l’élever sur un bouclier. Baudouin fut transporté dans la cathédrale, où on lui chaussa solennellement les brodequins de pourpre. Trois semaines après l’élection, il fut couronné par le légat du pape, faisant les fonctions de patriarche ; mais le clergé vénitien remplit bientôt le chapitre de Sainte-Sophie, plaça Thomas Morosini sur le trône ecclésiastique, et ne négligea aucun moyen pour conserver à sa nation les honneurs et les bénéfices de Eglise grecque[4]. Le successeur de Constantin ne tarda pas à envoyer dans la Palestine, en France et à Rome, la nouvelle de cette révolution mémorable ; il fit transporter dans la Palestine, comme un trophée, les portes de Constantinople et les chaînes du port[5], et prit des Assises de Jérusalem, les lois et les usages qui convenaient le mieux à une colonie française et à une conquête d’Orient : Baudouin, par ses lettres invite tous les Français à venir augmenter cette colonie, peupler une vaste et superbe capitale, et cultiver des terres fertiles préparées à récompenser amplement les travaux du prêtre et ceux du soldat. Il félicite le pontife de Rome sur le rétablissement de son autorité dans l’Orient, l’engage à éteindre le schisme des Grecs par sa présence dans un concile général ; et sollicite son indulgence et sa bénédiction pour des pèlerins qui avaient contrevenu à ses ordres[6]. Innocent répondit avec autant de dignité que de prudence : il attribue aux vices des hommes la subversion de l’empire d’Orient ; et adore les décrets de la Providence ; les conquérants seront, dit-il, ou absous ou condamnés par leur conduite future et la validité de leur traité dépend du jugement de saint Pierre ; mais Innocent leur prescrit, comme leur devoir le plus sacré, d’établir une juste subordination d’obéissance et de tribut, des Grecs aux Latins, des magistrats au clergé et du clergé au pape.

Dans le partage des provinces de l’empire[7], la part des Vénitiens se trouvait plus considérable que celle de l’empereur latin : il n’en possédait qu’un quart ; Venise se réserva la bonne moitié du reste, et l’autre moitié fût distribuée entre les aventuriers de France et de Lombardie. Le vénérable Dandolo fut proclamé despote de la Romanie et, selon l’usage des Grecs, chaussé des brodequins de pourpre. Il termina sa longue et glorieuse carrière à Constantinople ; et si sa prérogative ne passa point à ses successeurs, ils en conservèrent dû moins le titre jusqu’au milieu du quatorzième siècle, en y joignant le titre réel, mais singulier, de seigneurs d’un quart et demi de l’empire romain[8]. Le doge, esclave de l’État, avait rarement la permission de s’éloigner du timon de la république ; mais il se faisait représenté en Grèce par un bailli ou régent revêtu d’une juridiction en dernière ressort sur la colonie des Vénitiens. Ceux-ci possédaient trois des huit quartiers de Constantinople ; et leur tribunal indépendant était composé de six juges, quatre conseillers, deux chambellans, deux avocats fiscaux et un connétable. Une longue expérience du commerce d’Orient les avait mis à portée de choisir leur part avec discernement ; ils firent cependant une imprudence en acceptant le gouvernement et la défense d’Andrinople ; mais leur sage politique s’occupa de former une chaîne de villes, d’îles et de factoreries, le long de la côte maritime, qui s’étend depuis les environs de Raguse jusqu’à l’Hellespont et au Bosphore. Les travaux dispendieux de ces conquêtes épuisaient leur trésor ; ils renoncèrent aux anciennes maximes de leur gouvernement, adoptèrent un système féodal, et se contentèrent de l’hommage des nobles[9] pour les possessions que ceux-ci entreprenaient de conquérir et de défendre. Ce fut ainsi que la famille de Sanut acquit le duché de Naxos, qui comprenait la plus grande partie de l’Archipel, La république acheta au marquis de Montferrat, pour la somme de dix mille marcs, l’île fertile de Crète ou Candie, et les débris de cent villes[10]. Mais les vues étroites d’une orgueilleuse -aristocratie[11] ne permirent pas d’en tirer un grand parti, et les plus sages des sénateurs déclarèrent que ce n’était pas la possession des terres, mais l’empire de la mer, qui formait le trésor de Saint-Marc. Sur la moitié échue aux aventuriers, le marquis de Montferrat était sans contredit celui qui méritait la plus forte récompense. Outre l’île de Crète, on compensa son exclusion du trône par le titre de roi et les provinces au-delà de l’Hellespont ; mais il échangea sagement cette conquête difficile et éloignée, pour le royaume de Thessalonique ou de Macédoine, à deux journées de la capitale, et assez près des États du roi de Hongrie, son beau-frère, pour en recevoir au besoin des secours. Sa marche à travers ces provinces fut accompagnée des acclamations sincères ou simulées des Grecs ; et l’ancienne et véritable Grèce reçut encore un conquérant latin[12], qui foula cette terre classique d’un pied indifférent. Les beautés de la vallée de Tempé attirèrent à peine ses regards ; il traversa avec précaution le passage étroit des Thermopyles, occupa Thèbes, Athènes et Argos, villes inconnues pour lui, et prit d’assaut Corinthe et Napoli[13], qui avaient essayé de lui résister. Les lots des pèlerins latins furent réglés par le sort, ou le choix, et des échanges successifs. Dans la joie de leur triomphe, ils abusèrent sans modération de leur pouvoir sur la vie et la fortune d’un grand nombre d’hommes. Après un examen exact des provinces, ils pesèrent dans la balance de l’avarice le revenu de chaque district, la situation plus ou moins avantageuse, et les ressources plus ou moins abondantes pour la subsistance des hommes et des chevaux. Leurs prétentions s’étendirent jusque sur les anciens démembrements de l’empire romain ; le Nil et l’Euphrate se trouvaient compris dans leurs partages imaginaires, et heureux était le guerrier qui se trouvait avoir dans son lot le palais du sultan d’Iconium[14]. Je n’entreprendrai point de donner ici leur généalogie ni le détail de leurs possessions ; il me suffit de dire que les comtes de Blois et de Saint-Pol obtinrent le duché de Nicée et la seigneurie de Demotica[15] ; les principaux fiefs furent tenus à la charge du service de connétable, de chambellan, d’échanson, de sommelier et de maître d’hôtel. Notre historien, Geoffroi de Villehardouin, acquit un riche établissement sur les bords de l’Hèbre, et réunit les offices de maréchal d. Champagne et de Romanie. Chaque baron partit à la tête de ses chevaliers et de ses archers, pour s’emparer de son lot, et la plupart éprouvèrent d’abord peu de résistance ; mais il résulta de cette dispersion une faiblesse générale, et l’on sent combien de querelles devaient s’élever dans un état de choses et parmi des hommes dont la force était l’unique loi. Trois mois après la conquête de Constantinople, l’empereur et le roi de Thessalonique marchèrent l’un contre l’autre : l’autorité du doge, les conseils du maréchal ou la courageuse fermeté des pairs, parvinrent à les réconcilier[16].

Deux fugitifs qui avaient occupé le trône, de Constantinople prenaient encore le titre d’empereurs, et les sujets de ces princes détrônés pouvaient céder à un mouvement de compassion pour l’ancien Alexis ou être excités à la vengeance par l’ambitieux Mourzoufle. Une alliance de famille, un intérêt commun, les mêmes crimes et le mérite d’avoir ôté la vie aux ennemis de son rival, engagèrent le second usurpateur à se réunir avec le premier. Mourzoufle se rendit dans le camp d’Alexis ; il y fût reçu avec des caresses et des honneurs ; mais les scélérats sont incapables d’amitié et doivent se méfier de ceux qui leur ressemblent. On le saisit dans le Bain, et après l’avoir privé de la vie, Alexis s’assura de ses troupes, s’empara de ses trésors, et le fit chasser du camp, loin duquel Mourzoufle fut réduit à errer, objet de mépris et d’horreur pour ceux qui avaient, plus qu’Alexis, le droit de haïr et de punir l’assassin de l’empereur Isaac et de son fils. Poursuivi par la crainte et le remords, il cherchait à passer en Asie, lorsque les Latins de Constantinople le surprirent, et par un jugement public, le condamnèrent à une mort ignominieuse. Après avoir balancé pour son supplice entre la hache, la roue et le pal, les juges firent placer[17] Mourzoufle sur le sommet d’un pilier de marbre blanc élevé de cent quarante sept pieds, que l’on nommait la colonne de Théodose[18]. Du haut de cette colonne, il fut précipité en bas la tête la première, et se brisa sur le pavé, en présence d’une multitude de spectateurs rassemblés dans le Forum de Taurus, et qui voyaient avec étonnement, dans ce singulier spectacle, l’explication et l’accomplissement d’aine ancienne prédiction[19]. Le sort d’Alexis est moins tragique : le marquis en fit présent au roi des Romains, et le lui envoya  en Italie. Condamné à une, prison perpétuelle, l’usurpateur fut transféré d’une forteresse des Alpes dans un monastère de l’Asie, et ne gagna, pas beaucoup au change. Mais avant la révolution, Alexis avait donné sa fille en mariage à un jeune héros qui rétablit et occupa le trône des princes grecs[20]. Théodore Lascaris avait signalé sa valeur dans les deux sièges de Constantinople. Après la fuite de Mourzoufle, les Latins étant déjà dans la ville, il s’offrit au peuple et aux soldats pour leur empereur ; cette offre pouvait être un acte de vertu et était bien certainement une preuve de courage. S’il eût pu donner une âme à cette multitude, elle aurait écrasé sous ses pieds des étrangers qui la menaçaient ; mais le lâche désespoir des Grecs refusa son secours, et Théodore se retira dans l’Anatolie, pour y respirer l’air de la liberté, hors de la vue et de l’atteinte des conquérants. Sous le titre de despote et ensuite d’empereur ; il attira sous ses drapeaux le petit nombre d’hommes courageux que le mépris de la vie soutenait contre l’esclavage et, regardant comme légitime tout ce qui pouvait contribuer au salut public, il implora sans scrupule l’alliance du sultan des Turcs. Nicée, où Théodore fixât sa résidence, Pruse, Philadelphie, Smyrne et Éphèse, ouvrirent leurs portes à leur libérateur. Ses victoires et même ses défaites augmentèrent ses forces et sa réputation, et le successeur de Constantin conserva cette portion de l’empire qui s’étendait depuis les bords du Méandre jusqu’aux faubourgs de Nicomédie, et dans la suite, jusqu’à ceux de Constantinople. L’héritier légitime des Comnènes, fils du vertueux Manuel et petit-fils du féroce Andronic, en possédait aussi une faible portion dans une province, éloignée : on le nommait Alexis, et le surnom de Grand s’appliquait probablement plus à sa taille qu’à ses exploits. Les l’Ange, sans craindre son origine, l’avaient nommé gouverneur ou duc de Trébisonde[21] ; sa naissance lui donnait de l’ambition, et la révolution lui valut l’indépendance. Sans changer de titre, il régna paisiblement sur la côte de la mer Noire, depuis Sinope jusqu’au Phase. Le fils qui lui succéda, et dont on ignore le nom, n’est connu que comme le vassal du sultan, qu’il suivait à la guerre avec deux cents lances. Ce prince Comnène n’était que duc de Trébisonde ; ce fut le petit-fils d’Alexis qui, déterminé par l’orgueil et la jalousie, prit le titre d’empereur. Dans la partie occidentale de l’empire, Michel, bâtard de la maison des l’Ange, et connu avant la révolution comme otage, soldat et rebelle, sauva un troisième fragment du naufrage. Après s’être évadé du camp de Boniface, il obtint, par son mariage avec la fille du gouverneur de Durazzo, la possession de cette ville importante il prit le titre de despote, et fonda une principauté puissante dans l’Épire, l’Étolie et la Thessalie, qui ont toujours été peuplées d’une race belliqueuse. Ceux des Grecs qui avaient offert leurs services aux Latins, leurs nouveaux souverains, furent refusés par ces souverains orgueilleux, et exclus[22] de tous les honneurs civils et militaires, comme des hommes nés pour obéir et trembler. Leur ressentiment les excita à prouver, en devenant des ennemis dangereux, qu’on aurait pu trouver en eux des amis utiles. L’adversité avait endurci leur courage, tous les citoyens distingués par leur savoir ou leur vertu, leur valeur ou leur naissance, abandonnèrent Constantinople, et se retirèrent sous les gouvernements indépendants de Trébisonde, d’Épire ou de Nicée. On ne cite qu’un seul patricien qui ait mérité le douteux éloge d’attachement et de fidélité aux Francs. Le peuple des villes et des campagnes se serait soumis sans peine à une servitude régulière et modérée ; quelques années de paix et d’industrie auraient bientôt fait oublier la guerre et ses désordres passagers ; mais la tyrannie du système féodal éloignait les douceurs de la paix et anéantissait les fruits de l’industrie. Une administration simple et des lois sages donnaient aux empereurs romains de Constantinople, s’ils avaient eu les talents nécessaires pour en faire usage, les moyens de protéger leurs sujets. Mais le trône des Latins était occupé par un prince titulaire, chef et souvent esclave de ses indociles confédérés. L’épée des barons disposait de tous les fiefs de l’empire, depuis le royaume jusqu’au plus mince château. Leur ignorance ; leurs discordes et leur pauvreté, étendaient la tyrannie jusque dans les villages les plus éloignés. Les Grecs, également opprimés par le pouvoir temporel des prêtres et par la haine fanatique des soldats, se trouvaient séparés pour toujours, de leurs conquérants par la barrière insurmontable du langage et de la religion. Tant que les croisés restèrent réunis dans la capitale, le souvenir de leur victoire et la terreur de leurs armes imposèrent silence à un pays subjugué. Leur séparation découvrit la faiblesse de leur nombre et les défauts de leur discipline ; quelques échecs causés par leur imprudence apprirent qu’ils n’étaient pas invincibles. La crainte des Grecs diminuait, et leur haine augmentait en proportion. Ils passèrent bientôt des murmures aux conspirations ; et avant la fin d’une année d’esclavage, le peuple vaincu implora ou accepta avec confiance le secours d’un Barbare dont il avait éprouvé la puissance, et à la reconnaissance duquel il se fiait[23].

Calo-Jean ou Joannice, chef révolté des Valaques et des Bulgares, s’était empresse de complimenter les Latins par une ambassade. Le titre de roi, et la sainte-bannière qu’il avait reçue du pontife romain, semblaient l’autoriser à se regarder comme leur frère, et en qualité de leur complice dans le renversement de l’empire grec, il croyait pourvoir aspirer au titre de leur ami. Joannice apprit avec étonnement que le comte de Flandre, imitant l’orgueil fastueux des successeurs de Constantin, avait renvoyé ses ambassadeurs, en déclarant avec hauteur qu’il fallait que le rebelle vint mériter son pardon en touchant de son front le marche pied du trône. S’il eût écouté son ressentiment, cet outrage aurait été lavé dans le sang ; mais, par une politique plus prudente[24], le roi des Bulgares épiant avec soin les progrès du mécontentement des Grecs, se montra sensible à leurs malheurs, et promit de soutenir de sa personne, et de toutes les forces de son royaume, les premiers efforts qu’ils tenteraient pour recouvrer leur liberté. La haine nationale étendit la conjuration et assura en même temps le secret et la fidélité. Les Grecs désiraient avec impatience le moment de plonger un poignard dans le sein de leurs ennemis victorieux ; mais ils attendirent prudemment que Henri, frère de l’empereur, eût emmené la fleur des troupes au-delà de l’Hellespont. La plupart des villes et des villages de la Thrace se montrèrent exacts au moment et au signal convenus ; et les Latins, sans armes et sans soupçons, se trouvèrent en proie à l’impitoyable et lâche vengeance de leurs esclaves. De Demotica, où commença cette scène de massacres, quelques vassaux du comte de Saint-Pol cherchèrent un asile à Andrinople ; mais la populace furieuse avait ou chassé ou immolé les Français et les Vénitiens. Celles des garnisons qui parvinrent à faire leur retraite, se rencontrèrent sur la route de la capitale ; et les forteresses isolées, qui résistaient aux rebelles, ignoraient mutuellement leur sort et celui de leur souverain. La renommée et la terreur annoncèrent au loin la révolte des Grecs et l’approche rapide du roi des Bulgares ; Joannice avait ajouté à ses troupes nationales un corps de quatorze mille Comans, tirés des déserts de la Scythie, qui buvaient, dit-on, le sang de leurs captifs et sacrifiaient les chrétiens sur les autels de leurs divinités[25].

Alarmé de cette révolte, l’empereur dépêcha un courrier pour rappeler son frère Henri ; et si Baudouin eut attendu le retour de ce valeureux prince, qui devait lui ramener un secours de vingt mille Arméniens, il aurait pu attaquer le roi des Bulgares avec l’égalité du nombre et la supériorité décisive des armes et de la discipline. Mais l’esprit de la chevalerie ne savait point distinguer la prudence de la lâcheté. L’empereur parut dans la plaine avec cent quarante chevaliers et leur suite ordinaire de sergents et d’archers. Après d’inutiles représentations, le maréchal obéit et conduisit l’avant-garde sur la route d’Andrinople ; le comte de Blois commandait le corps de bataille, le vieux doge suivait à l’arrière-garde. Les Latins fugitifs accoururent de toutes parts sous les drapeaux de cette petite armée : ils entreprirent le siége d’Andrinople ; et telles étaient les pieuses dispositions des croisés qu’ils s’occupèrent, durant la semaine sainte, à piller la campagne pour leur subsistance ; et à construire des machinés destinées à la destruction d’un peuple chrétien. Mais ils furent bientôt troublés dans cette occupation par la cavalerie légère des Comans, qui vint audacieusement escarmoucher presque sur le bord de leurs lignes en désordre. Le maréchal fit publier une proclamation qui avertissait la cavalerie de se trouver prête, au premier son de la trompette, à monter à cheval et à se former en bataille, et défendait, sous peine de mort, qu’aucun se détachât à la poursuite de l’ennemi. Le comte de Blois désobéit le premier à cette sage proclamation, et son imprudence entraîna la perte de l’empereur. Les Comans, à la manière des Parthes ou des Tartares prirent la fuite dès la première charge ; mais, après une course de deux lieues, ils firent volte-face se rallièrent et enveloppèrent les pesants escadrons français au moment où les chevaliers et leurs chevaux, également essoufflés, étaient presque hors d’état de se défendre. Le comte fut tué sur le champ de bataille, l’empereur fut fait prisonnier ; et si ce fut pour avoir, l’un dédaigné de fuir, l’autre refusé de céder, leur valeur personnelle compensa faiblement l’ignorance ou la négligence qu’ils montrèrent des devoirs imposés à un général[26].

Fier de la victoire et de son illustre captif, le Bulgare s’avança pour secourir Andrinople et achever la défaite des Latins ; leur destruction eût été inévitable, si le maréchal de Romanie n’avait déployé ce courage calme et ces talents militaires rares dans tous les siècles, mais plus extraordinaires encore dans un temps où la guerre était moins une science qu’une passion. Villehardouin versa ses craintes et sa douleur dans le sein de son courageux et fidèle ami le doge ; mais il répandit dans le camp une confiance qui était l’unique moyen de salut. Après avoir conservé durant tout un jour son poste dangereux entre la ville et l’armée ennemie, le maréchal décampa sans bruit dans la nuit, et sa savante retraite de trois jours consécutifs aurait été admirée de Xénophon et des dix mille : courant sans cesse de l’arrière à l’avant-garde, là il soutenait le poids de la poursuite des uns, ici il retenait l’a précipitation des fugitifs. Partout où les Comans se présentaient, ils trouvaient une ligne de lances inébranlables. Le troisième jour, les troupes harassées aperçurent la mer, la ville solitaire de Rhodosto[27] ; et leurs compagnons arrivant des côtes de l’Asie, ils s’embrassèrent, versèrent des larmes, et réunirent leurs armés et leurs conseils. Le comte Henri prit, au nom de son frère, le gouvernement d’un empire encore dans l’enfance et déjà dans la caducité[28]. Les Comans se retirèrent durant les chaleurs de l’été ; mais au moment du danger, sept mille Latins, infidèles à leur serment et à leurs compatriotes, désertèrent la capitale, et de faibles succès compensèrent mal la perte de cent vingt chevaliers qui périrent dans la plaine de Rusium. Il ne restait plus à l’empereur que Constantinople et deux ou trois forteresses sur les côtes d’Europe et d’Asie. Le roi des Bulgares, irrésistible et inexorable, éluda respectueusement les instances du pape, qui conjurait son nouveau prosélyte de rendre aux Latins affligés la paix et leur empereur. La délivrance de Baudouin, répondit Joannice, n’est plus au pouvoir des mortels. Ce prince était mort en prison ; l’ignorance et la crédulité ont produit sur le genre de sa mort plusieurs versions différentes. Ceux qui aiment les histoires tragiques, croiront volontiers que le chaste captif résista aux désirs amoureux de la reine des Bulgares, que son refus l’exposa aux calomnies d’une femme et à la jalousie d’un sauvage ; qu’on lui coupa les pieds et les mains, que le reste du corps fut jeté tout sanglant parmi les carcasses des chiens et des chevaux, et qu’il respirait encore au bout de trois jours, lorsque les oiseaux de proie vinrent le dévorer[29]. Vingt ans après, dans une forêt des Pays-Bas, un ermite s’annonça comme le comte Baudouin., empereur de Constantinople et légitime souverain de la Flandre ; il raconta les circonstances extraordinaires de sa fuite, ses aventures et sa pénitence, chez un peuple également disposé à la révolte et à la crédulité. Dans un premier transport, la Flandre reconnut le souverain qu’elle avait si longtemps pleuré. Mais la cour de France, après un court examen, démasqua l’imposteur, et il subit une mort ignominieuse. Les Flamands n’abandonnèrent pas cependant une illusion qu’ils chérissaient, et les plus graves historiens accusent la comtesse Jeanne d’avoir sacrifié à l’ambition la vie de son malheureux père[30].

Toutes les nations civilisées établissent durant la guerre un cartel pour l’échange ou la rançon des prisonniers. Si leur captivité est prolongée, leur sort n’est point un mystère, et ils sont traités, selon leur rang, avec honneur ou avec humanité, mais les lois de la guerre étaient inconnues au sauvage prince des Bulgares ; il était difficile d’éclairer la silencieuse obscurité de ses prisons, et une année entière s’écoula avant que les Latins acquissent la certitude de la mort de Baudouin, et que son frère Henri consentit à prendre le titre d’empereur. Les Grecs applaudirent à sa modération comme à l’exemple d’une rare et inimitable vertu ; ambitieux, inconstants et perfides, ils étaient toujours prêts à saisir ou à anticiper l’occasion d’une vacance, dans le temps où presque toutes les monarchies de l’Europe avaient peu à peu reconnu et confirmé les lois de succession qui font également la sûreté des peuples et des souverains. Les héros de la croisade moururent ou se retirèrent successivement, et Henri se trouva presque seul chargé de la guerre et de la défense de l’empire. Le vénérable Dandolo, chargé d’ans et de gloire, était descendu dans la tombe ; le marquis de Montferrat revint lentement de la guerre qu’il faisait dans le Péloponnèse, pour venger Baudouin et défendre Thessalonique. Dans son entrevue avec l’empereur, ils réglèrent quelques vaines contestations sur l’hommage et le service féodaux ; une estime mutuelle et le danger commun les réunirent solidement, et ces deux princes scellèrent leur alliance par le mariage de Henri avec la fille de Boniface ; mais Henri eut bientôt à pleurer la mort de son beau-père et de son ami. Par le conseil de quelques Grecs restés fidèles, le marquis de Montferrat fit avec succès une irruption hardie dans les montagnes de Rhodope. Les Bulgares prirent la fuite à son approche ; mais ils se rallièrent pour harceler sa retraite. L’intrépide chevalier, ayant appris qu’ils attaquaient son arrière-garde, sauta sur son cheval, baissa sa lance et courut aux ennemis sans daigner se couvrir de son armure ; mais, dans sa poursuite imprudente, il fut percé d’un trait mortel, et les Barbares fugitifs présentèrent sa tête à Calo-Jean, comme un trophée d’une victoire dont il n’avait point eu le mérite. C’est alors, c’est à cet accident funeste que tombe la plume de Villehardouin et que sa voix expire[31] ; et s’il continua d’exercer l’office de maréchal de la Romanie, la suite de ses exploits n’est point connue de la postérité[32]. Henri n’était point au-dessous de la situation difficile où il se trouvait alors. Au siège de Constantinople, et au-delà de l’Hellespont, il avait acquis la réputation d’un vaillant chevalier et d’un habile général. A l’intrépidité de son frère, Henri joignait la prudence et la douceur, vertus peu connues de l’impétueux Baudouin. Dans la double guerre contre les Grecs de l’Asie et les Bulgares de l’Europe, il fut toujours le premier à cheval ou sur les vaisseaux, et sans jamais négliger les précautions qui pouvaient assurer la victoire, il excita souvent, par son exemple, les Latins découragés à sauver et à seconder leur intrépide empereur ; mais ses efforts et quelques secours d’hommes et d’argent de France contribuèrent moins à leurs succès que les fautes, la cruauté et la mort du plus formidable de leurs adversaires. En invitant Calo-Jean à les tirer d’esclavage, les Grecs avaient espéré qu’il protégerait leurs lois et leur liberté ; mais ils eurent bientôt la triste occasion de comparer les degrés de férocité nationale et à abhorrer le conquérant sauvage qui ne dissimulait plus l’intention de dépeupler la Thrace, de démolir les villes et de transplanter les habitants au-delà du Danube. Plusieurs villes et villages de la Thrace étaient déjà évacués ; on ne voyait plus à la place de Philippopolis qu’un monceau de ruines, et les habitants d’Andrinople et de Demotica, premiers auteurs de la révolte, redoutaient le même sort. Un cri de douleur et de repentir s’éleva jusqu’au trône de Henri, et l’empereur eut la grandeur d’âme d’ajouter la confiance au pardon. Il ne put rassembler sous ses drapeaux que quatre cents chevaliers avec leur suite d’archers et de sergents ; à la tête de ce petit corps d’armée, il chercha et repoussa le Bulgare, qui, outre son infanterie, commandait quarante mille hommes de cavalerie. Dans cette expédition, Henri eut occasion de sentir la différence d’avoir ou pour ou contre soi le vœu des habitants. Il sauva les villes qui subsistaient encore ; le sauvage Joannice, battu et couvert de honte, fût forcé d’abandonner sa proie, et le siège de Thessalonique fut la dernière des calamités qu’il causa ou éprouva. Durant l’obscurité de la nuit, il fut assassiné dans sa tente, et le général, ou peut-être le meurtrier qui le trouva baigné dans son sang ; attribua ce coup à la lance de saint Démétrius et fut généralement cru[33]. Après avoir remporté plusieurs victoires, Henri conclut sagement un traité de paix honorable avec le successeur de Joannice et les princes d’Épire et de Nicée. L’abandon de quelques limites incertaines valut à l’empereur et à ses feudataires la possession tranquille d’un vaste royaume ; et son règne, qui ne dura que dix ans, procura à l’empire un court intervalle de paix et de prospérité. Supérieur à la politique étroite de Baudouin et de Boniface, il confiait sans crainte aux Grecs les emplois civils et miliaires, et cette conduite généreuse devenait d’autant plus nécessaire, que les princes d’Épire et de Nicée avaient appris à séduire et à employer la valeur mercenaire des Latins. Henri s’attachait à unir tous ses sujets et à récompenser leur mérite, quels que fussent leur pays et leur langage ; mais il parut moins empressé de travailler à l’impraticable réunion des deux Églises. Pélage, légat du pape, qui affectait à Constantinople l’autorité d’un souverain, avait interdit le culte grec, et exigeait à la rigueur le paiement des dîmes, la profession de foi relative à la procession du Saint-Esprit, et l’obéissance aveugle au pontife romain. Dans tous les temps, le parti le plus faible a réclamé les devoirs de la conscience et les droits de la tolérance. Nos corps, disaient les Grecs, sont à César, mais nos âmes sont à Dieu.  La fermeté de l’empereur arrêta la persécution[34] ; et s’il est vrai qu’il mourut empoisonné par les Grecs, cette preuve de folie et d’ingratitude doit nous donner une triste opinion du genre humain. Sa valeur n’était qu’une vertu commune qu’il partageait avec dix mille chevaliers ; mais, dans un siècle de superstition, Henri eut le courage bien plus extraordinaire de s’opposer à l’orgueil et à l’avarice du clergé. Il osa placer, dans la cathédrale de Sainte-Sophie, son trône à la droite du patriarche, et cette présomption lui attira les plus aigres censures de la part du pape Innocent III. Par un édit salutaire, un des premiers exemples des lois de mainmorte, l’empereur défendit l’aliénation des fiefs. Un grand nombre de Latins, empressés de retourner en Europe, abandonnaient leurs terres à l’Église, qui les payait en argent comptant ou avec des indulgences. Ces terres sacrées étaient immédiatement déchargées du service militaire, et une colonie de soldats aurait été bientôt convertie en une communauté de prêtres[35].

Le vertueux Henri mourut à Thessalonique, où il était allé défendre le royaume et le fils, encore enfant de son ami Boniface. La mort des deux premiers empereurs de Constantinople avait éteint la ligne mille des comtes de Flandre ; mais leur sœur Yolande était l’épouse d’un prince français, et la mère d’une nombreuse postérité. Une de ses filles avait épousé André, roi de Hongrie, brave et pieux champion de la paix. En le plaçant sur le trône, les barons de la Romane se seraient assuré le secours d’un royaume puissant et voisin ; mais le sage André respectait les lois de la succession, et les Latins invitèrent la princesse Yolande et son mari, Pierre de Courtenai, comte d’Auxerre, à venir ceindre le diadème de l’empire d’Orient. L’origine illustre de son père, la maison royale de sa mère, le faisaient respecter des barons français comme le plus proche parent de leur roi. Il jouissait d’une réputation brillante et dominait sur de vastes possessions ; dans la sanglante croisade contre les Albigeois, les prêtres et les soldats avaient été pleinement satisfaits de son zèle et de sa valeur. La vanité pouvait s’applaudir devoir tin Français sur le trône de Constantinople, mais la prudence devait inspirer moins d’envie que de compassion pour cette grandeur dangereuse et illusoire. Pour soutenir dignement ce titre, Courtenai fut contraint de vendre ou d’engager la plus riche partie de son patrimoine. A l’aide de ces expédients, de la libéralité de son parent Philippe-Auguste, et de l’esprit de chevalerie qui régnait dans toute la nation, il fut en état de passer les Alpes à la tête de cent quarante chevaliers et de cinq mille cinq cents sergents ou archers. Après avoir hésité, le pape Honorius III consentit à couronner le successeur de Constantin ; mais il fit cette cérémonie dans une église hors de l’enceinte de la ville, de peur qui elle ne semblât supposer conférer quelque droit de souveraineté sur l’ancienne capitale. Les Vénitiens s’étaient engagés à transporter Pierre avec ses troupes au-delà de la mer Adriatique, et l’impératrice avec ses quatre enfants, dans le palais de Byzance ; mais ils exigèrent pour prix de ce service, qu’il reprit Durazzo, occupé par le despote de l’Épire. Michel l’Ange ou Comnène, le premier de sa dynastie, avait légué sa puissance et son ambition à son frère Théodore, qui menaçait et attaquait déjà les établissements des Latins. Après avoir acquitté sa dette par un assaut inutile, l’empereur leva le siège, et continua par terre son dangereux voyage jusqu’à Thessalonique. Il se perdit dans les montagnes de l’Épire ; les passages se trouvèrent fortifiés, les provisions manquèrent, on le retarda par de perfides apparences de négociation ; Pierre de Courtenai et le légat romain furent arrêtés à l’issue d’un banquet ; et les troupes françaises ; sans chef et sans ressource, mirent bas les armes, sous la promesse trompeuse, d’être nourries et traitées avec humanité. Le Vatican lança ses foudres sur l’impie Théodore, et le menaça de la vengeance de la terre et du ciel. Mais les clameurs du pape n’avaient pour objet que son légat ; il oublia l’empereur captif et ses soldats, et pardonna au despote d’Épire ou plutôt le protégea dès qu’il eut délivré le légat, et promis l’obéissance spirituelle au pontife romain. Des ordres absolus d’Honorius réprimèrent l’ardeur des Vénitiens et celle du roi de Hongrie ; et une mort[36], soit naturelle, soit violente, termina seule la captivité de l’infortuné Pierre de Courtenai[37].

La longue incertitude de son sort, la présence de la souveraine légitime Yolande, son épouse ou sa veuve firent différer l’élévation d’un nouvel empereur. Avant de mourir, et au milieu de la douleur, cette princesse mit au monde un fils qui reçut le nom de Baudouin, et fut le dernier et le plus infortuné des princes latins de Constantinople : sa naissance était un titre à l’attachement des barons de la Romanie ; mais son enfance aurait longtemps exposé l’État aux troubles d’une minorité, et les droits de ses frères prévalurent. L’aîné, Philippe de Courtenai, qui, par sa mère, avait hérité de Namur, eut la sagesse de préférer la réalité d’un marquisat à l’ombre d’un empire. A  son refus Robert, le second des fils de Pierre et d’Yolande appelé au trône de Constantinople. Averti par le malheur de son père, il poursuivit lentement sa route à travers l’Allemagne et le long du Danube. Le mariage de sa sœur avec le roi de Hongrie, lui ouvrit un passage, et le patriarche couronna Robert dans la cathédrale de Sainte-Sophie ; mais il n’éprouva, durant tout son règne, qu’humiliations et calamités, et la colonie de la Nouvelle France, comme on l’appelait alors, céda de tous côtés aux efforts des Grecs de l’Épire et de Nicée. Après une victoire qu’il dut plus à sa perfidie qu’à sa valeur, Théodore l’Ange entra dans le royaume de Thessalonique, expulsa le faible Démétrius, fils du marquis Boniface, planta ses étendards sur les murs d’Andrinople, et ajouta orgueilleusement son nom à la liste des trois ou quatre empereurs rivaux. Jean Vatacès, gendre et successeur de Théodore Lascaris, envahit les restes de la province d’Asie, et déploya, dans un règne de trente-trois ans, toutes les vertus du conquérant et du législateur. Sous sa discipline, la valeur des Français mercenaires devint le plus sûr instrument de ses victoires, et leur désertion du service de leur pays fut en même temps l’annonce et la cause de la supériorité renaissante des Grecs. Vatacès construisit une flotte, fit la loi sur l’Hellespont, réduisit les îles de Lesbos et de Rhodes, attaqua les Vénitiens de Candie, et intercepta les secours, lents et faibles qui arrivaient de l’Occident. L’empereur latin fit enfin l’effort d’opposer une armée à Vatacès, et, dans la défaite de cette armée, le reste des chevaliers et des premiers conquérants périt sur le champ de bataille. Mais le pusillanime Robert était moins sensible aux succès de son ennemi qu’à l’insolence de ses sujets latins, qui abusaient également de la faiblesse de l’empereur et de celle de l’empire. Ses malheurs personnels attestent la férocité du siècle et l’anarchie de son gouvernement. Séduit par la beauté d’une fille noble de la province d’Artois, Robert, oubliant ses engagements avec la fille de Vatacès, introduisit sa maîtresse dans son palais, et la mère de cette jeune fille, éblouie par l’éclat de la pourpre, consentit à la lui donner, quoiqu’elle l’eut promise en mariage à un gentilhomme de Bourgogne. L’amour de celui-ci se convertit en fureur : il assembla ses amis, força les portes du palais, précipita dans l’Océan la mère de sa maîtresse, et coupa inhumainement le nez et les lèvres de la femme ou concubine de l’empereur. Loin de vouloir punir le coupable, les barons applaudirent à une action féroce[38] que Robert, comme prince ou comme homme ne pouvait pas pardonner. Il s’échappa de sa coupable capitale, et courut implorer la justice ou la compassion des pontifes romains : le pape l’exhorta froidement à retourner dans son royaume ; mais, avant de pouvoir se rendre à ce conseil, il succomba sous le poids de la douleur, de la honte et d’un ressentiment impuissant[39].

Le siècle de la chevalerie est le seul dans lequel la valeur ait pu élever de simples particuliers sur les trônes de Jérusalem et de Constantinople. La souveraineté titulaire de Jérusalem appartenait à Marie, fille d’Isabelle et de Conrad de Montferrat, et petite-fille d’Alméric ou et Amaury. La voix publique, et le jugement de Philippe-Auguste lui avaient donné pour époux Jean de Brienne, d’une famille noble de la Champagne, désigné comme le plus brave défenseur de la Terre-Sainte[40]. Dans la cinquième croisade il conduisit cent mille Latins à la conquête de l’Égypte, et acheva la prise de Damiette : on attribua unanimement le revers dont elle fut suivie à l’avarice et à l’orgueil du légat. Après le mariage de sa fille avec Frédéric II[41], l’ingratitude de l’empereur lui fit accepter le commandement des troupes de l’Église ; quoique âgé et privé de sa couronne, le brave et généreux Jean de Brienne était toujours prêt à tirer son épée pour le service de la chrétienté. Durant les sept années du règne de son frère, Baudouin de Courtenai n’était point encore sorti de l’enfance, et les barons de la Romanie sentaient la nécessité de placer le sceptre entre les mains d’un homme et d’un héros. Le vénérable roi de Jérusalem aurait dédaigné le nom et l’office de régent ; ils convinrent de l’investir pour sa vie du titre et des prérogatives d’empereur, sous la seule condition qu’il donnerait à Baudouin sa seconde fille pour épouse ; et que, dans la maturité de son âge, ce jeune prince succèderait au trône de Constantinople. Le choix de Jean de Brienne, sa réputation et sa présence ranimèrent l’espérance des Grecs et des Latins. Ils admirèrent l’air martial, la vigueur[42] d’un vieillard âgé de plus de quatre-vingts ans, et sa taille, au-dessus des proportions ordinaires ; mais l’avarice et l’amour du repos avaient, à ce qu’il parut, refroidi en lui l’ardeur des entreprises ; ses troupes se débandèrent, et deux années s’écoulèrent dans une honteuse inaction. Il fut réveillé de cet assoupissement par l’alliance menaçante de Vatacès, empereur de Nicée, et d’Azan, roi des Bulgares. Ils assiégèrent Constantinople avec une armée de cent mille hommes et une flotte de trois cents vaisseaux de guerre, tandis que les forces de l’empereur latin ne consistaient qu’en cent soixante chevaliers et un petit nombre de sergents et d’archers. J’hésite à raconter qu’au lieu de défendre la ville, le héros fit une sortie à la tête de sa cavalerie, et que de quarante-huit escadrons ennemis, trois seulement échappèrent à son invincible épée. Enflammés par son exemple, l’infanterie et les citoyens s’élancèrent sur les vaisseaux qui étaient à l’ancre au pied des murs, et en amenèrent vingt-cinq en triomphe dans le port de Constantinople. A la voix de l’empereur, les vassaux et les alliés prirent les armes pour sa défense, renversèrent tous les obstacles qui s’opposaient à leur passage, et remportèrent, l’année suivante, une seconde victoire sur les mêmes ennemis. Les poètes de ce siècle grossier ont comparé Jean de Brienne à Hector, Roland et Judas Macchabée[43], mais le silence des Grecs affaiblit un peu la gloire du prince et l’autorité de ses panégyristes. L’empire perdit bientôt son dernier défenseur, et le monarque expirant eut l’ambition d’entrer en paradis vêtu de la robe d’un cordelier[44].

Dans la double victoire de Jean de Brienne, je ne trouve, point de traces du nom ou des exploits de Baudouin, son pupille, qui avait atteint l’âge du service militaire, et succéda au trône de son père adoptif[45]. Ce jeune prince s’occupa de commissions plus convenables à son caractère ; on l’envoya visiter les cours de l’Occident, et principalement celles du pape et du roi de France, pour exciter leur compassion par la vue de son innocence et de son malheur, et solliciter des secours d’hommes et d’argent. Il répéta trois fois ces humiliantes tournées, dans lesquelles il semble avoir toujours tâché de prolonger son absence et de différer son retour. Des vingt cinq années de son règne, le plus grand nombre fut passé hors de son royaume, et il ne se crut jamais moins libre et moins en sûreté que dans sa patrie et dans sa capitale. Sa vanité put, dans quelques occasions, jouir avec complaisance des honneurs de la pourpre et du titre d’Auguste. Au concile général de Lyon, tandis que Frédéric II était excommunié et déposé, son collègue d’Orient siégeait sur son trône à la droite du pontife romain. Mais combien de fois cet empereur mendiant et exilé ne fut-il pas dégradé à ses propres yeux et à ceux de toutes les nations, par des mépris ou par une pitié insultante ! Lorsqu’il passa pour la première fois en Angleterre, on l’arrêta à Douvres avec une sévère réprimande d’avoir osé entrer sans permission dans un royaume indépendant. Cependant, après quelques délais, il obtint la liberté de continuer sa route, fut reçu avec une politesse froide, et partit reconnaissant d’un présent de sept cents marcs d’argent[46]. Baudouin ne tira de l’avarice de Rome qui la proclamation d’une croisade et un trésor d’indulgences, monnaie dont on avait fait baisser la valeur par un usage trop fréquent et trop peu réfléchi. La naissance et les malheurs du prince grec intéressèrent l’âme généreuse de son cousin Louis IX ; mais le zèle guerrier du saint roi se portait vers l’Égypte et la Palestine. Baudouin soulagea pour un moment sa pauvreté et celle de son empire par la vente du marquisat de Namur et de la seigneurie de Courtenai ; seuls restes de ses États héréditaires[47]. Au moyen de ces expédients honteux ou ruineux, il conduisit en Romanie une armée de trente mille hommes, dont la terreur doubla le nombre aux yeux des Grecs. Ses premières dépêches aux cours de France et d’Angleterre annoncèrent des succès et des espérances. Il avait soumis tous les alentours de la capitale jusqu’à la distance de trois jours de marche, et la conquête d’une ville importante, mais qu’il ne nomme pas, et que je présume être Chiorli, devait assurer la facilité du passage et la tranquillité de la frontière. Mais toutes ces espérances (supposé que Baudouin ait dit la vérité) s’évanouirent comme un songe ; les troupes et les trésors de France se dissipèrent dans ses mains inhabiles, et l’empereur latin ne trouva d’appui pour son trône que dans une alliance honteuse avec les Turcs et les Comans. Pour sceller son traité il donna sa nièce en mariage à l’infidèle sultan de Cogni, et pour plaire aux Comans, Baudouin se soumit aux cérémonies de leur religion. On immola un chien entre les deux armées, et les princes contractants goûtèrent du sang l’un de l’autre, comme un gage de fidélité[48]. Le successeur d’Auguste démolit les maisons vacantes de son palais ou de sa prison de Constantinople, pour en tirer du bois de chauffage, et il s’empara des plombs qui couvraient les églises pour fournir à la dépense de sa maison. Des marchands d’Italie lui firent quelques prêts à grosse usure ; et Philippe, son fils et son successeur, servit, durant quelque temps, de gage pour une dette que l’empereur avait contractée à Venise[49]. La faim, la soif et la nudité sont des maux réels, mais l’opulence n’est que relative ; un prince qui serait riche comme particulier, peut être exposé, s’il étend ses besoins, à toutes les amertumes et les angoisses de l’indigence.

Dans cette humiliante détresse, il restait encore à l’empereur ou à l’empire un trésor qui tirait sa valeur imaginaire de la dévotion du monde chrétien. Le bois de la vraie croix avait un peu perdu par les partages qui en avaient été faits, et son long séjour entre les mains des infidèles jetait quelques soupçons sur la quantité de parcelles qu’on en avait répandues dans l’Orient et dans l’Occident, mais on conservait dans la chapelle impériale de Constantinople une autre relique de la passion : la couronne d’épines de Jésus-Christ, était également précieuse et authentique. Dans l’absence de l’empereur, à l’exemple des anciens Égyptiens qui déposaient pour sûreté de leurs dettes les momies de leurs pères, et engageaient ainsi leur honneur, et leur religion au paiement de la somme, les barons de la Romanie empruntèrent treize mille cent trente-quatre pièces d’or, et donnèrent la sainte couronne pour gage[50], à l’échéance ils se trouvèrent hors d’état de payer. Nicolas Querini, riche commerçant vénitien, consentit à rembourser. Les prêteurs, à condition que la couronne serait déposée à Venise, et qu’elle deviendrait sa propriété personnelle, si on ne la rachetait pas avant un terme court et convenu. Les barons informèrent leur souverain de cette fâcheuse convention et du danger qui le menaçait ; et comme l’État ne pouvait pas fournir une somme d’environ sept mille livres sterling, Baudouin mettait un grand prix à retirer une telle pièce des mains des Vénitiens et à la faire passer dans celles du roi très chrétien[51] ; ce qui lui devenait à la fois plus honorable et plus avantageux : cependant la négociation éprouva quelque difficulté. Le pieux Louis IX aurait regardé l’achat d’une relique comme un crime de simonie ; mais en changeant seulement le style de la convention il pouvait rembourser la dette sans scrupule, recevoir le présent et en témoigner sa reconnaissance. Deux dominicains furent envoyés à Venise comme ambassadeurs, pour racheter et recevoir la sainte couronne qui avait échappé aux dangers de la mer et aux galères de Vatacès. A l’ouverture de la caisse, ils vérifièrent le sceau du doge et des barons qu’on avait apposé sur un reliquaire d’argent, dans lequel était renfermée la boite d’or qui contenait le monument de la passion. Les Vénitiens cédèrent à regret à la justice et à la puissance, et l’empereur Frédéric accorda respectueusement le passage. La cour de France s’avança jusqu’à Troyes en Champagne au devant de cette précieuse relique. Le roi, nu-pieds et vêtu d’une simple chemise, la porta lui-même en triomphe dans les rues de Paris, et le don de dix mille marcs d’argent consola Baudouin de son sacrifice. Le succès de cette négociation engagea l’empereur latin à offrir avec la même générosité les autres ornements de sa chapelle[52]. Un reste considérable du bois de la vraie croix, le lange de Jésus-Christ, la lance, l’éponge et la chaîne de sa passion, la verge de Moïse et une partie du crâne de saint Jean-Baptiste. Saint Louis employa une somme de vingt mille marcs à fonder, pour y recevoir toutes ces richesses spirituelles, la Sainte-Chapelle plaisamment immortalisée par la muse de Boileau. L’authenticité de ces reliques, si anciennes et tirées de pays si éloignés ne peut plus se prouver par les témoignages des hommes ; mais elle doit être admise par ceux qui croient aux miracles, qu’elles ont opérés. Dans le milieu du dernier siècle, la sainte piqûre d’une des épines de la couronne guérit radicalement un ulcère invétéré[53] : ce prodige est attesté par les chrétiens les plus dévots et les plus éclairés de la France, et n’est pas aisé à démentir, excepté pour ceux qui se trouvent prémunis d’un antidote général contre toute crédulité religieuse[54].

Les Latins de Constantinople[55] se trouvaient environnes et pressés de toutes parts. La discorde et la division des Grecs et des Bulgares pouvaient seules différer leur destruction ; la politique et la supériorité des armes de Vatacès, empereur de Nicée, leur enlevèrent ce dernier espoir. Depuis la Propontide jusqu’aux rochers de la Pamphylie, l’Asie jouissait, sous son règne, de la paix et de la prospérité, et les succès de chaque campagne augmentaient son influence dans l’Europe. Il chassa les Bulgares des forteresses situées dans les montagnes de la Macédoine et de la Thrace, et resserra leur royaume, le long des bords du Danube, dans les limites qui le renferment aujourd’hui. L’empereur des Romains ne put souffrir plus longtemps qu’un duc d’Épire, un prince Comnène de l’Occident, prétendît lui disputer ou partager avec lui les honneurs de la pourpre ; Démétrios changea humblement la couleur de ses brodequins, et accepta avec reconnaissance le titre de despote. Sa bassesse et son incapacité révoltèrent ses sujets, et ils implorèrent la protection du prince grec, son seigneur suzerain. Après quelque résistance, il réunit le royaume de Thessalonique à celui de Nicée. ; et Vatacès régna sans compétiteur depuis les frontières de la Turquie jusqu’au golfe Adriatique. Les princes d’Europe respectaient son mérite et sa puissance ; s’il eût voulu souscrire à la foi orthodoxe, c’est probable que le pape aurait abandonné sans regret l’empereur latin de Constantinople ; mais la mort de Vatacés, le règne court et troublé de son fils Théodore, et la minorité de Jean son petit-fils, suspendirent le rétablissement des Grecs. Dans le chapitre suivant, je rendrai compte de leurs révolutions intérieures ; il suffira d’observer ici que le jeune prince succomba sous l’ambition de son tuteur et de son collègue, Michel Paléologue, qui déploya le mélange de vices et de vertus ordinaire aux fondateurs d’une nouvelle dynastie. L’empereur Baudouin s’était flatté qu’une négociation que ne soutenait aucune force lui ferait recouvrer quelques provinces ou quelques villes. Ses ambassadeurs furent renvoyés de Nicée avec mépris et avec d’insultantes railleries : à chaque province qu’ils nommaient, Paléologue alléguait un prétexte qui l’obligeait à la conserver ; il était né dans l’une, il avait été élevé dans une autre au commandement militaire, il avait joui et se proposait de jouir longtemps, dans la troisième, des plaisirs de la chasse. Et que vous proposez vous donc de nous rendre ? lui demandèrent les ambassadeurs étonnés. — Rien, leur répondit le prince grec, pas un pouce de terre. Si votre maître désire la paix, qu’il me paie pour tribut annuel le produit des douanes de Constantinople ; à ce prix je puis lui permettre de régner : son refus sera le signal de la guerre. Je ne manque point d’expérience militaire, et je me fie de l’événement à Dieu et à mon épée[56].  Il fit le premier essai de ses armes contre le despote Pire. Sa victoire fut suivie d’une défaite ; et si dans les montagnes d’Épire le pouvoir des l’Ange ou Comnène résista à ses efforts et survécut à son règne, la captivité de Villehardouin, prince d’Achaïe, priva les Latins du plus actif et du plus puissant vassal de leur monarchie expirante. Les républiques de Gènes et de Venise, engagées dans leur première guerre navale, se disputaient l’empire de la mer et le commerce de l’Orient. L’orgueil et l’intérêt attachaient les Vénitiens à la défense de Constantinople : leurs rivaux offrirent leurs secours à ses ennemis, et l’alliance des Génois avec le conquérant schismatique provoqua l’indignation de l’Église latine[57].

Occupé de son grand projet, Michel visita lui-même toutes les forteresses de la Thrace et augmenta les garnisons. Après avoir chassé les restes, des Latins de leurs dernières possessions, il donna sans succès l’assaut au faubourg de Galata : un baron perfide, avec lequel il entretenait une correspondance, ne put ou ne voulut pas lui ouvrir Ies portes de la capitale. Au printemps suivant, Alexis Strategopolus, son général favori, qu’il avait décoré du titre de César, passa l’Hellespont, à la tête de huit cents chevaux et de quelque infanterie[58], pour exécuter une expédition secrète. Ses instructions lui enjoignaient de s’approcher de Constantinople, de tout examiner avec attention, d’épier les occasions qui pourraient se présenter, mais de ne hasarder contre la ville aucune entreprise douteuse ou dangereuse. Le territoire des environs, entre la Propontide et la mer Noire, était habité par une race hardie de paysans et de malfaiteurs exercés aux armes, et d’une fidélité fort incertaine, mais attachés préférablement par leur langage, leur religion et leur avantage présent au parti des Grecs. On les appelait les Volontaires[59], et ils offrirent, en cette qualité, leurs services au général de Michel, dont l’armée, augmentée des Comans auxiliaires, se trouva composée de vingt-cinq mille hommes[60]. L’ardeur de ces volontaires, et sa propre ambition, excitèrent le César à désobéir aux ordres précis à son maître, dans la juste confiance que le succès le justifierait de sa désobéissance. Les volontaires connaissaient l’état de faiblesse, de détresse et de terreur où se trouvaient les Latins, qu’ils étaient continuellement à portée d’observer, et ils présentèrent le moment comme très favorable pour surprendre et envahir Byzance. Un jeune imprudent, qui gouvernait depuis peu la colonie de Venise, était parti avec trente galères et les plus braves chevaliers français pour une folle expédition contre la ville de Daphnusia, située sur les bords de la mer Moire, à quarante lieues de Constantinople. Le reste des Latins était sans force et sans soupçons. Ils apprirent qu’Alexis avait passé l’Hellespont ; mais le faible nombre des troupes qu’il avait amenées dissipa leur inquiétude, et ils ne pensèrent point à s’informer de leur augmentation. En laissant son corps d’armée à une certaine distance, pour seconder au besoin ses opérations, il pouvait s’avancer, à la faveur de l’obscurité, avec un détachement choisi tandis que quelques-uns devaient attacher des échelles, à la partie la plus basse des murailles un vieux Grec avait promis d’introduire une partie de ses compatriotes, par un souterrain, jusque dans sa maison, d’où ils pourraient passer dans la ville et rompre en dedans la porte d’or qu’on n’ouvrait plus depuis longtemps, et le conquérant devait être maître de Byzance avant que les Latins fussent avertis du danger. Après avoir hésité quelque temps, Alexis s’en fia au zèle des volontaires : ils étaient hardis et confiants, ils réussirent ; et ce que j’ai dit du plan de l’entreprise apprend quels en furent l’exécution et le succès[61]. Alexis n’eut pas plus tôt passé le seuil de la porte d’or, qu’il trembla de sa témérité ; il s’arrêta, il délibéra ; mais ses volontaires désespérés le déterminèrent à avancer, en lui peignant la retraite comme difficile et plus dangereuse que l’attaque. Tandis qu’Alexis tenait ses troupes régulières en ordre de bataille, les Comans se dispersèrent de tous côtés. On sonna l’alarme ; et les menaces de pillage et d’incendie forcèrent les habitants à prendre un parti décisif. Les Grecs de Constantinople conservaient de l’attachement pour leurs anciens souverains. Les marchands génois considéraient l’alliance récente de leur république avec le prince grec, et la rivalité des Vénitiens. Tous les quartiers prirent les armes, et l’air retentit d’une acclamation générale : Victoire et longue vie à Michel et à Jean, les augustes empereurs des Romains ! Baudouin fut réveillé par les cris, mais le plus pressant danger ne put l’obliger à tirer l’épée pour défendre une ville qu’il abandonnait, peut-être avec plus de plaisir que de regret. Il courut au rivage, et aperçut heureusement les voiles de la flotte qui revenait de sa vaine expédition contre Daphnusia. Constantinople était irrévocablement perdue ; mais l’empereur latin et les principales familles s’embarquèrent sur les galères de Venise, qui, cinglèrent vers l’île d’Eubée d’où elles conduisirent en Italie l’auguste fugitif, que le pape reçut avec un mélange de mépris et de compassion. Depuis la perte de sa capitale jusqu’à sa mort, Baudouin passa treize ans à solliciter les puissances catholiques de se réunir pour le replacer sur son trône. Cette supplique lui était familière ; et il ne se montra pas, dans son dernier exil, plus indigent et plus avili qu’il ne l’avait été lors de ses trois premiers voyages dans les cours de l’Europe. Son fils Philippe hérita de son vain titre, et sa fille Catherine porta en mariage ses prétentions à Charles de Valois, frère de Philippe le Bel, roi de France. La ligne femelle de la maison de Courtenai, fut successivement représentée, par différentes alliances, jusqu’à ce que le titre d’empereur de Constantinople, trop pompeux et trop sonore pour se joindre au nom d’un particulier, s’éteignit modestement dans le silence et dans l’oubli[62].

Après avoir raconté les expéditions des Latins dans la Palestine et à Constantinople, je ne puis quitter ce sujet sans considérer quelle fut l’influence des croisades dans les pays qui en furent les théâtres[63]. L’impression que les Francs avaient faite dans les royaumes mahométans d’Égypte et de Syrie, s’effaça dès qu’ils en disparurent, quoiqu’on n’en perdît pas le souvenir. Les fidèles disciples de Mahomet n’éprouvèrent jamais le profane désir d’étudier les lois ou le langage des idolâtres et leurs rapports, soit d’alliance ou d’inimitié, avec les étrangers de l’Occident, n’apportèrent pas la moindre altération à la simplicité primitive de leurs mœurs. Les Grecs, qui se croyaient fiers parce qu’ils étaient vains, se montrèrent un peu moins inflexibles. Dans les efforts qu’ils firent pour recouvrer leur empire, ils s’attachèrent à égaler la valeur, la discipline et la tactique de leurs adversaires. Ils pouvaient à juste titre mépriser a littérature moderne de l’Occident ; mais l’esprit de liberté qui y régnait leur révéla une partie des droits communs à tous les hommes, et ils adoptèrent quelques-unes des institutions publiques et privées des Français. La correspondance de Constantinople avec l’Italie répandit l’usage de l’idiome latin et l’on fit ensuite à quelques-uns des pères et des auteurs classiques l’honneur de les traduire en grec[64]. Mais la persécution enflamma le zèle religieux et les préjugés nationaux des chrétiens de l’Orient, et le règne des Latins confirma la séparation des d’eux Églises.

Si nous comparons, dans le siècle des croisades, les Latins de l’Europe aux Grecs et aux Arabes, si nous considérons chez ces différents peuples les divers degrés des lumières, des arts et de l’industrie ; nous n’accorderons sans doute à nos grossiers ancêtres que le troisième rang parmi les nations civilisées : on peut attribuer leurs progrès successifs et la supériorité dont ils jouissent aujourd’hui, à une énergie particulière, de leur caractère, à un esprit d’imitation et d’activité inconnu à leurs rivaux plus avancés, mais chez lesquels tout alors se trouvait dans un état de stagnation ou dans un mouvement rétrograde. Avec ces dispositions, les Latins devaient naturellement tirer des avantages immédiats et essentiels, d’une suite d’événements qui déployaient à leurs yeux le tableau du monde, et leur ouvraient de longue, et fréquentes communications avec les peuples les plus cultivés de l’Orient. Les progrès les plus précoces et les plus sensibles se manifestèrent dans le commerce ; dans les manufactures et dans les arts que font naître la soif des richesses, la nécessité, le goût des plaisirs ou la vanité. Parmi la foule des fanatiques, il se pouvait trouver un captif ou un pèlerin capable de remarquer une invention ingénieuse du Caire ou de Constantinople : celui qui rapporta celle des moulins à vent[65] fut le bienfaiteur des nations : l’histoire n’a pas daigné lui payer un tribut de reconnaissance ; mais les jouissances du luxe, le sucre et les étoffes de soie, tirés originairement de la Grèce et de l’Égypte, y tiennent une place honorable.  Les Latins sentirent plus tard les besoins intellectuels, et s’occupèrent plus lentement de les satisfaire. Des causes différentes et des événements plus récents, éveillèrent en Europe la curiosité, mère de l’étude, et dans le siècle des croisades, la littérature des Grecs et des Arabes ne leur inspirait que de l’indifférence. Ils avaient peut-être fait passer dans leur pratique quelques principes de médecine et adopté quelques figures de mathématiques ; la nécessité put former quelques interprètes d’un genre peu relevé, pour servir aux affaires des marchands et des soldats ; mais le commerce des Orientaux n’avait point répandu dans les écoles d’Europe l’étude et la connaissance de leurs langues[66]. Si un principe de religion, semblable à celui des mahométans, repoussait l’idiome du Koran, le désir de comprendre l’original de l’Évangile aurait dû exciter la patience et la curiosité des chrétiens et la même grammaire leur eût découvert les beautés d’Homère et de Platon. Cependant, durant un règne de soixante ans, les Latins de Constantinople dédaignèrent le langage et l’érudition de leurs sujets ; les manuscrits furent les seuls trésors qu’on ne leur envia point et qu’on ne chercha point à leur arracher. Les universités de l’Occident regardaient, à la vérité, Aristote comme leur oracle ; mais c’était un Aristote barbare, et, au lieu de recourir à la source, elles se contentaient humblement d’une traduction fautive composée par des Juifs ou des Maures de l’Andalousie. Les croisades n’eurent pour principe d’un fanatisme barbare et leurs effets les plus importants furent analogues à leur cause. Chaque pèlerin avait l’ambition de revenir chargé des dépouilles sacrées, des reliques de la Grèce et de la Palestine[67], et chacune de ces reliques était précédée et suivie d’une multitude de miracles et de visions ; la loi des catholiques fut altérée par de nouvelles légendes, et leur pratique par de nouvelles superstitions. La guerre sainte fut la source funeste qui produisit l’établissement de l’inquisition, les moines mendiants, les progrès définitifs de l’idolâtrie, et l’excès de l’abus des indulgences. L’esprit actif des Latins cherchait à se satisfaire aux dépens de leur raison et de leur religion ; et si l’ignorance et l’obscurité régnèrent dans les neuvième et dixième siècles, on peut dire aussi que les treizième et quatorzième furent le temps des fables et des absurdités.

Les peuples du Nord qui conquirent l’empire romain en adoptant le christianisme, en cultivant une terre fertile, se mêlèrent, insensiblement avec les provinciaux, et réchauffèrent les cendres des arts de l’antiquité. Vers le siècle de Charlemagne, leurs établissements avaient acquis un certain degré d’ordre et de stabilité, lorsque les invasions des Normands, des Sarrasins[68] et des Hongrois, nouveaux essaims de Barbares, replongèrent l’Occident de l’Europe dans son premier état d’anarchie et de barbarie. Vers le onzième siècle, l’expulsion ou la conversion des ennemis dit christianisme apaisèrent cette seconde tempête. La civilisation, qui depuis si longtemps semblait se retirer et se resserrer, recommença à s’étendre avec une constante rapidité, et ouvrit une nouvelle carrière aux épreuves et aux efforts de la génération naissante. Durant les deux siècles des croisades, les progrès des arts furent brillants et rapides ; mais je ne sois point de l’avis de certains philosophes, qui ont applaudi à l’influence de ces guerres saintes[69]. Il me semble qu’elles ont plutôt retardé qu’avancé la maturité de l’Europe[70]. La vie et les travaux de plusieurs millions d’hommes ensevelis dans l’Orient, auraient été plus utilement employés à cultiver et à perfectionner leur pays natal ; la masse toujours croissante des productions et de l’industrie aurait encouragé le commerce et la navigation ; et les Latins se seraient éclairés et enrichis par une correspondance amicale avec les peuples de l’Orient. Je n’aperçois qu’un seul point sur lequel les croisades aient produit un bien ou du moins fait disparaître un mal. La portion la plus considérable des habitants de l’Europe languissait enchaînée sur sa terré natale, sans propriété, sans liberté et sans lumières ; les nobles et les ecclésiastiques, qui ne composaient relativement qu’un très petit nombre, semblaient seuls mériter le nom d’hommes et de citoyens. Les artifices du clergé et l’épée des barons maintenaient ce système tyrannique. L’autorité des prêtres avait été utile dans les siècles de barbarie ; sans eux la lumière des sciences se serait tout à fait éteinte. Ils adoucirent la férocité de leurs contemporains ; le faible et l’indigent trouvèrent chez eux un asile et des secours dans leurs besoins ; enfin on leur dut la conservation ou le retour de l’ordre civil de la société. Mais l’indépendance, le brigandage et les discordes des nobles, ne produisirent jamais que des désordres et des calamités ; la main de fer de l’aristocratie militaire détruisait tout espoir d’industrie et de perfectionnement. On doit considérer les croisades comme une des causes qui contribuèrent le plus efficacement à renverser l’édifice gothique du système féodal. Les barons vendirent leurs terres, et une partie de leur race disparut dans ces expéditions périlleuses et dispendieuses. Leur pauvreté força leur orgueil à accorder ces chartres de liberté qui relâchèrent les liens de l’esclave, affranchirent la ferme du paysan et la boutique de l’ouvrier, et rendirent par degrés une existence à la portion la plus nombreuse et la plus utile de la société. L’incendie qui détruisit les arbres élevés et stériles de la forêt, donna de l’air et de l’espace aux plantes humbles et nourrissantes dont se couvre la terre.

 

DIGRESSION SUR LA FAMILLE DES COURTENAI

La pourpre des trois empereurs qui régnèrent à Constantinople légitimera ou excusera une digression sur l’origine de la maison de Courtenai, et sur les vicissitudes singulières de sa fortune[71], dans ses trois principales branches, 1° d’Édesse, 2° de France, et 3° d’Angleterre ; la dernière a survécu, seule aux révolutions de huit cents ans.

C’est lorsque le commerce n’a pas encore répandu les richesses, quand les lumières n’ont pas encore dissipé les préjuges, que les prérogatives de la naissance se font sentir le plus fortement, et sont reconnues avec le plus d’humilité. Dans tous les siècles, les lois et les usages des Germains ont distingué les divers rangs de la société. Les ducs et les comtes qui se partagèrent l’empire de Charlemagne, rendirent leurs offices héréditaires ; chaque baron léguait à ses enfants son honneur et son épée. Les familles les plus vaines de leurs prétentions se résignent à perdre dans l’obscurité du moyen âge la tige de leur arbre généalogique, dont les racines, quelque profondes qu’elles puissent être, aboutissent certainement à un plébéien ; et leurs généalogistes sont forcés de descendre à dix siècles après l’ère chrétienne, pour découvrir quelques renseignements dans les surnoms, les armoiries et les archives. Les premiers rayons de lumière[72], nous font discerner Athon, chevalier français ; sa noblesse est prouvée par le rang de son opéré, dont on ne dit point le nom, et nous trouvons la preuve de son opulence dans la construction du château de Courtenai, à environ cinquante-six milles au sud de Paris ; dans le district du Gâtinais. Depuis le règne de Robert, fils de Hugues Capet, les barons de Courtenai tiennent une place distinguée parmi les vassaux qui relevaient immédiatement de la couronne ; et Josselin, petit-fils d’Athon et d’une mère noble, est enregistré parmi les héros de la première croisade. Il s’attacha particulièrement aux étendards de Baudouin de Bruges, second comte d’Édesse, son parent ; ils étaient fils de deux sœurs. Baudouin lui donna en fief une principauté dont il était digne, qu’il sut conserver, et dont le service prouve qu’il citait suivi d’un grand nombre de guerriers. I. Les comtes d'Édesse 1101-1152. Après le départ de son cousin, Josselin fut investi du comté d’Édesse., et régna sur les deux rives de l’Euphrate. La sagesse de son gouvernement durant la paix lui attira un grand nombre de sujets de l’Europe et de la Syrie. Son économie remplit ses magasins de grains, d’huiles et de vins, et ses châteaux de chevaux, d’armes et d’argent. Dans le cours d’une sainte guerre de trente années, Josselin fut alternativement vainqueur et captif ; mais il mourut en soldat, porté dans sa litière à la tête de ses troupes ; et ses derniers regards virent la défaite des Turcs, qui s’étaient fiés sur son âge et ses infirmités. Son fils, successeur de son nom et de ses États, manquait moins de valeur que de vigilance ; mais il oublia quelquefois qu’il faut autant de soins pour conserver un empire que pour en faire la conquête. Le prince d’Édesse défia les forces des Turcs sans s’assurer le secours du prince d’Antioche, et négligea, dans les plaisirs de Turbessel en Syrie[73], la défense de la frontière qui séparait les chrétiens des Turcs au-delà de l’Euphrate. Tandis qu’il était absent, Zenghi, le premier des Atabeks, assiégea et emporta d’assaut Édesse sa capitale, faiblement défendue par une troupe de timides et perfides orientaux. Les Francs entreprirent de rentrer dans Édesse ; ils furent vaincus, et Courtenai termina sa vie dans les prisons d’Alep. Il lui restait encore un ample patrimoine ; mais sa veuve et son fils encore enfant ne pouvaient résister aux efforts de leurs vainqueurs ; ils cédèrent à l’empereur de Constantinople, en échange d’une pension annuelle, le soin de défendre et la honte de perdre les dernières possessions des Latins. La comtesse douairière d’Édesse, se retira dans la ville de Jérusalem avec ses deux enfants. Sa fille Agnès devint l’épouse et la mère d’un roi. Son fils, Josselin III, accepta l’office de sénéchal, le premier du royaume. Dans sa nouvelle seigneurie de la Palestine, il était tenu du service militaire de cinquante chevaliers ; et son nom tient une place honorable dans toutes les transactions de la guerre et de la paix ; mais on le vit disparaître lors de la perte de Jérusalem, et le nom de Courtenai, de la branche d’Édesse, fût éteint par le mariage de ses deux filles avec deux barons allemand et français[74].

II. Les Courtenai de France. Tandis que Josselin régnait au-delà à l’Euphrate, son frère aîné, Milon, fils de Josselin et petit-fils d’Athon, jouissait en paix, sur les bords de la Seine, de ses biens et de son château héréditaire, qui passèrent, après sa mort, à son troisième fils Renaud ou Réginald. Dans les annales des anciennes familles, on trouve peu d’exemples de génie ou de vertu ; mais l’orgueil de leurs descendants recueille avec soin les traits de rapines ou de violence, pourvu qu’ils annoncent une supériorité de valeur ou de puissance. Un descendant de Renaud de Courtenai devrait rougir du brigand qui dépouilla et emprisonna des marchands, quoiqu’ils eussent payé les droits du roi à Sens et à Orléans ; mais il en tirera vanité, parce que le comte de Champagne, régent du royaume, fut obligé de lever une armée pour le forcer à la restitution[75]. Renaud laissa ses domaines à sa fille aînée, et la donna en mariage au septième fils de Louis le Gros, qui en eut un grand nombre d’autres. Il serait naturel de supposer que ce nom va s’élever à la dignité à un nom royal, que les descendants de Pierre de France et d’Elisabeth de Courtenai jouirent du titre et des honneurs de princes du sang ; mis on négligea longtemps leurs réclamations, et on finit par les rejeter. Les motifs de cette disgrâce comprendront l’histoire de la seconde branche. 1° Dans les siècles des croisades, la maison royale de France était déjà révérée de l’Orient et de l’Occident. Mais on ne comptait que cinq règnes ou générations depuis Hugues Capet jusqu’à Pierre, et leur titre paraissait encore si précaire que chaque monarque croyait nécessaire de faire couronner durant sa vie son fils aîné. Les pairs de France ont maintenu longtemps leur droit de préséance sur les branches cadettes de la maison régnante ; et les princes du sang ne jouissaient pas, dans le douzième siècle, de cet éclat répandu aujourd’hui sur les princes les plus éloignés de la succession à la couronne. 2° Il fallait que les barons de Courtenai fissent grand cas de leur nom, et qu’il fût en grande vénération dans l’opinion publique, pour qu’ils imposassent au fils d’un monarque l’obligation d’adopter, en épousant leur fille, son nom et ses armes pour lui et pour toute sa postérité. Lorsqu’une héritière épouse son inférieur ou même son égal, on exige et on accorde souvent cet échange. Mais en s’éloignant de la tige royale, les descendants de Louis le Gros se trouvèrent insensiblement confondus avec les ancêtres de leur mère, et les nouveaux Courtenai méritaient peut-être de perdre les honneurs de leur naissance, auxquels, un motif d’intérêt les avait fait renoncer. 3° La honte fut infiniment plus durable que la récompense, et leur grandeur passagère se termina par une longue obscurité. Le premier fruit de cette union, Pierre de Courtenay, avait épousé, comme je l’ai déjà dit, la sœur des comtes de Flandre, les deux premiers empereurs latins de Constantinople. Il se rendit imprudemment à l’invitation des barons de la Romanie ; ses deux fils, Robert et Baudouin, occupèrent successivement le trône de Byzance, et perdirent les derniers restes de l’empire latin de l’Orient. La petite-fille de Baudouin II allia une seconde fois cette famille au sang de France et des Valois. Pour soutenir les frais d’un règne précaire et orageux, ils engagèrent ou vendirent toutes leurs anciennes possessions, et les derniers empereurs de Constantinople ne subsistèrent que des charités de Rome et de Naples.

Tandis que les aînés dissipaient leur fortune en courant les aventures romanesques, et que le château de Courtenai était profané par un plébéien, les branches cadettes de ce nom adoptif s’étendirent et se multiplièrent ; mais le temps et la pauvreté obscurcirent l’éclat de leur naissance. Après la mort de Robert, grand-bouteiller de France, ils descendirent du rang de princes à celui de barons ; les générations suivantes se confondirent avec les simples gentilshommes, et dans les seigneurs campagnards de Tanlai et de Champignelles on ne reconnaissait plus les descendants de Hugues Capet. Les plus aventureux embrassèrent sans déshonneur la profession de soldat ; les autres, moins riches et moins actifs, descendirent, comme leurs cousins de la branche de Dreux, dans l’humble classe des paysans. Durant une période obscure de quatre cents ans, leur origine royale devint chaque jour plus douteuse, et leur généalogie, au lieu, d’être enregistrée dans les annales du royaume, ne peut être vérifiée que par les recherches pénibles des généalogistes. Ce ne fut que vers la fin du seizième siècle, lorsqu’ils virent monter sur le trône une famille qui en était presque aussi éloignée, que les Courtenai servirent se réveiller le souvenir de leur naissance. Des doutes élevés sur la légitimité de leur noblesse leur firent entreprendre de prouver qu’ils descendaient de la famille royale. Ils réclamèrent la justice et la compassion de Henri IV, obtinrent l’attestation de vingt jurisconsultes d’Italie et d’Allemagne, et se comparèrent modestement aux descendants de David, dont le laps des siècles et le métier de charpentier n’avaient point anéanti les prérogatives[76] ; mais toutes les circonstances leur furent contraires, toutes les oreilles furent sourdes a leurs justes réclamations. L’indifférence des Valois semblait justifiée celle des Bourbons : les princes du sang, de la branche régnante, dédaignèrent l’alliance d’une parenté sans éclat : les parlements ne rejetèrent point leurs preuves ; mais, écartant un exemple dangereux par une distinction arbitraire, ils prétendirent que saint Louis était la véritable tige de la famille royale[77]. Les Courtenai continuèrent en vain leurs plaintes et leurs réclamations, qui se sont terminées dans ce siècle par la mort du dernier mâle de la famille[78]. Le sentiment de fierté qu’inspire la vertu adoucit la rigueur de leur situation ; ils, rejetèrent to