Origine de la première croisade et nombre des croisés. Caractère des princes latins. Leur marche à Constantinople. Politique de l’empereur grec Alexis. Conquête de Nicée, d’Antioche et de Jérusalem, par les Francs. Délivrance du saint-sépulcre. Godefroi de Bouillon, premier roi de Jérusalem. Institution du royaume français ou latin.
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ENVIRON vingt ans après que les Turcs se furent emparés de Jérusalem, un ermite nommé Pierre, né à Amiens en Picardie[1], visita le saint-sépulcre. Ce qu’il vit souffrir aux chrétiens, ce qu’il souffrit lui-même, excita son ressentiment. et sa sensibilité ; mêlant ses larmes à celles du patriarche, il le pressa de lui apprendre si on ne pouvait plus espérer aucun secours des ; empereurs de l’Orient. Le patriarche, lui peignit les vices et la faiblesse des successeurs de Constantin : J’armerai pour vous, lui dit Pierre, les nations guerrières de l’Europe ; et l’Europe fut docile à la voix de l’ermite. Le patriarche, étonné, lui remit, à son départ, des lettres de créance dans lesquelles il peignait les maux des chrétiens. A peine l’ermite avait pris terre à Bari, qu’il courut, sans perdre un instant, se jeter aux pieds du pontife romain. La petite taille de Pierre et son maintien ignoble n’étaient pas propres à en imposer ; mais il avait œil vif et perçant, et possédait cette véhémence d’élocution qui entraîne presque toujours la persuasion[2]. Né d’une famille de gentilshommes (car il faut maintenant nous servir de l’idiome moderne), il servit d’abord sous les comtes de Boulogne, seigneurs de son voisinage et les héros de la première croisade ; mais il se dégoûta bientôt des armes et du monde ; et si, comme on l’a dit, sa femme, bien que noble, se trouvait être vieille et laide, on conçoit qu’il pût, sans beaucoup de répugnance, la quitter pour se retirer dans un couvent, et peu de temps après dans un ermitage. La pénitence austère qu’il s’imposa dans cette solitude, affaiblit son corps et échauffa son imagination. Tout ce qu’il désirait, il le croyait ; et tout ce qu’il croyait, ses songes et ses révélations lui en présentaient la réalité. Pierre l’ermite revint de Jérusalem complètement fanatique ; mais comme il se rendait remarquable par l’excès d’une folie alors en vogue, le pape Urbain II le reçut comme un prophète, applaudit à son glorieux dessein, promit de d’appuyer dans un concile général et l’encouragea à proclamer la délivrance de la Terre-Sainte. Soutenu de l’approbation du pontife, le zélé missionnaire traversa les provinces d’Italie et de France avec autant de succès que de rapidité. Il observait la diète la plus austère ; ses prières étaient longues et ferventes ; et il distribuait d’une main les aumônes qu’il recevait de l’autre. La tête chauve et les pieds nus, son corps maigre enveloppé d’une robe grossière Pierre portait et présentait aux passants un pesant crucifix ; la foule qui l’écoutait respectait jusqu’à l’âne sûr lequel l’ermite était monté, comme le serviteur de l’homme de Dieu ; il prêchait dans les églises, dans les rues et sur les grands chemins, l’innombrable multitude qui se pressait autour de lui, et se présentait, avec une assurance égale, dans les palais et dans les chaumières. Sa voix véhémente entraînait rapidement le peuple, et tout était peuple alors : Pierre les appelait dévotement aux armes, et au repentir. Lorsqu’il peignait les souffrances des habitants et des pèlerins de la Palestine, la compassion passait dans tous les cœurs ; et elle se changeait en indignation quand il sommait les guerriers du siècle de défendre leurs frères et de délivrer leur Sauveur. Compensant le défaut d’art et d’éloquence par des soupirs des larmes et des élans de ferveur, Pierre suppléait aussi a la faiblesse de ses arguments par de bruyants et fréquents appels au Christ, à la Vierge sa mère, aux saints et à tous les anges du paradis, avec lesquels il avait familièrement conversé. Les orateurs les plus parfaits de la Grèce auraient pu porter envie aux succès de son éloquence ; l’enthousiasme grossier qui l’enflammait se communiqua rapidement, et la chrétienté attendit avec impatience le concile et les décrets du souverain pontife. Le courageux Grégoire II avait, formé le projet d’armer Europe contre l’Asie ; ses lettres peignent encore l’ardeur de son zèle et de son ambition. Des deux côtés des Alpes, cinquante mille catholiques s’étaient enrôlés sous les drapeaux de saint Pierre[3] ; et son dessein de marcher à leur tête contre les sectaires impies de Mahomet, a été révélé par son successeur. Mais le reproche ou la gloire d’exécuter cette sainte entreprise, bien que non pas en personne, était réservé à Urbain II[4], le plus fidèle des disciples de Grégoire. Urbain entreprit la conquête de l’Orient tandis que Guibert de Ravenne possédait et fortifiait la plus grande partie de Rome, et lui disputait le titre de pape et les honneurs du pontificat. Il tenta de réunir les puissances de l’Occident dans une circonstance où les princes étaient séparés de l’Église ; et les peuples de leurs princes, par l’excommunication que ses prédécesseurs et lui-même avaient fulminée contre l’empereur et contre le roi de France. Philippe Ier, roi de France, supportait patiemment des censures qu’il s’était attirées par le scandale de sa conduite et de son mariage adultère. Henri IV d’Allemagne soutenait le droit d’investitures, la prérogative de confirmer les élections des évêques par la crosse et l’anneau. Mais en Italie, le parti de l’empereur était écrasé par les armes des Normands et de la comtesse Mathilde ; et cette longue querelle venait d’être envenimée par la révolte de son fils Conrad et l’ignominie de son épouse[5], qui révéla, dans les conciles de Constance et de Plaisance, les nombreuses prostitutions auxquelles elle avait été exposée par un mari peu soigneux de l’honneur de sa femme et du sien propre[6]. L’opinion générale était si favorable à la cause d’Urbain, son influence était si puissante ; que le concile qu’il rassembla à Plaisance[7] fut composé de deux cents évêques d’Italie, de France, de Bourgogne, de Souabe et de Bavière. Quatre mille ecclésiastiques et trente mille laïques se rendirent à cette importante assemblée ; et comme la plus spacieuse cathédrale n’aurait pas suffi pour les contenir, les séances, qui durèrent sept jours, se tinrent dans une plaine voisine de la ville. Les ambassadeurs d’Alexis Comnène, empereur grec, vinrent y exposer les malheurs de leur souverain et le danger de Constantinople, qui n’était plus séparée que par un bras de mer étroit des Turcs, les ennemis implacables de tout ce qui portait le nom de chrétiens. Ils flattèrent adroitement, dans leur supplique, la vanité des princes latins, et leur représentèrent que la prudence et la religion les invitaient à repousser les Barbares sur les confins de l’Asie avant qu’ils s’avançassent dans le cœur de l’Europe. Au récit de la triste et périlleuse situation des chrétiens de l’Orient ; toute l’assemblée fondit en larmes ; les plus ardents déclarèrent qu’ils étaient prêts à marcher, et les envoyés d’Alexis emportèrent en partant l’assurance d’un secours prompt et puissant. Le projet de délivrer Constantinople n’était qu’une partie du projet plus vaste formé pour la délivrance de Jérusalem ; mais le prudent Urbain en remit la décision finale à un second synode qu’il proposa d’assembler dans une ville de France durant l’automne de la même année. Ce court délai tendait à augmenter l’enthousiasme ; et d’ailleurs le pontife fondait son plus ferme espoir sur une nation de soldats[8], fière de la supériorité de son nom et ambitieuse d’imiter son héros Charlemagne[9], à qui le roman populaire de Turpin[10] avait attribué la conquête de Jérusalem et de la Terre-Sainte. Un motif d’affection ou de vanité détermina peut-être le choix d’Urbain, anciennement moine de Cluny, et né à Châtillon-sur-Marne, dans la province de Champagne ; et il était le premier Français qui eût occupé le trône pontifical : il avait illustré sa famille et son pays, et il n’existe peut-être pas un plaisir plus doux que de reparaître, dans tout l’éclat d’une haute dignité, sur le théâtre où nôtre jeunesse, se passa dans l’obscurité et dans les travaux. Ce peut être d’abord un sujet d’étonnement de voir le pontife romain élever au cœur de la France le tribunal d’où il lançait ses anathèmes contre le souverain de cette contrée ; mais la surprise cessera dès qu’on se sera fait une juste idée d’un roi de France du onzième siècle[11]. Philippe Ier était petit-fils de Hugues Capet, le fondateur de la famille régnante, qui, dans le déclin de la postérité de Charlemagne, avait ajouté le titre de roi à ses États héréditaires de Paris et d’Orléans. La juridiction et le revenu de ce petit État lui appartenaient en propre ; mais dans tout le reste de la France, Hugues et ses premiers descendants n’étaient que les seigneurs suzerains d’environ soixante ducs ou comtes héréditaires et indépendants[12], dédaignant les assemblées légales, et aussi peu soumis aux lois qu’au monarque, vengé à son tour de leur insubordination par l’indocilité de la noblesse inférieure. A Clermont, dans les terres du comte d’Auvergne[13] ; le pape pouvait braver impunément le, ressentiment de Philippe, et le concile qu’il y assembla ne fut ni moins nombreux ni moins respectable que celui de Plaisance[14]. Outre sa cour et le collège de cardinaux romains ; le pape y réunit treize archevêques et deux cent vingt-cinq évêques : on y comptait quatre cents prélats mitrés ; les saints et les docteurs les plus renommés du siècle vinrent éclairer les pères de l’Église, et les aider de leurs conseils ; une foule de seigneurs puissants et de vaillants chevaliers accourut de tous les royaumes voisins au concile[15], et en attendit impatiemment les décrets. Telle était l’ardeur du zèle et de la curiosité, que des milliers d’étrangers, ne trouvant plus à se loger dans la ville, campèrent dans la plaine au milieu du mois de novembre. Huit jours de séances produisirent quelques canons édifiants ou utiles pour la réforme des mœurs. On prononça une censure sévère contre la licence des guerres entre particuliers : on confirma la trêve de Dieu[16], ou la suspension de toute hostilité durant quatre jours de la semaine. L’Église, se déclara la protectrice des prêtres et des femmes, qu’elle prit sous sa sauvegarde, et cette protection s’étendit durant trois ans aux laboureurs et aux marchands, victimes impuissantes des vexations militaires. Mais une loi, quelque respectable que soit l’autorité dont elle émane, ne parvient pas à changer en un instant le caractère d’une génération, et l’on sait beaucoup moins de gré à Urbain de ses efforts pour apaiser les querelles des particuliers, lorsqu’on songe que le but de ses efforts était de faciliter les moyens de répandre les flammes de la guerre depuis les bords de l’Atlantique jusqu’aux rives de l’Euphrate. Depuis la tenue du synode de Plaisance, le brut de ce grand projet s’était répandu chez toutes les nations. Les ecclésiastiques qui en revenaient avaient prêché, dans tous les diocèses, le mérite et la gloire attachés à la délivrance de la Terre-Sainte, et le pontife, du haut de la chaire qu’on lui avait élevée dans le marché de Clermont, n’eut à persuader que des auditeurs bien préparés et pressés de le croire. Ses arguments étaient clairs, son exhortation véhémente, et : le succès immanquable. Des milliers, de voix réunies en une seule, interrompirent l’orateur et s’écrièrent bruyamment, dans le grossier langage du temps : Dieu le veut, Dieu le veut ![17] — Dieu le veut en vérité, leur répliqua le pieux Urbain ; que ce mot mémorable, dicté sans doute par le Saint-Esprit soit dorénavant votre cri de guerre ; il animera le zèle et le courage des défenseurs de Jésus-Christ. Sa croix est le symbole de votre salut. Portez-en une rouge, de couleur de sang, sur votre poitrine ou sur vos épaules, comme une marque extérieure de votre engagement irrévocable. On obéit avec joie ; un grand nombre d’ecclésiastiques et de laïques attachèrent sur leurs habits le signe des croisés[18], et pressèrent Urbain de marcher à leur tête. Le prudent successeur de Grégoire refusa ce dangereux honneur, alléguant pour motif le schisme de l’Église et les devoirs du pontificat. Il recommanda aux fidèles dont le sexe, la profession, l’âge ou les infirmités retenaient le zèle, de seconder, par leurs prières et leurs aumônes, le courage de ceux à qui leurs forces permettaient de servir en personne. Urbain donna le titre et les pouvoirs de légat apostolique à Adhémar, évêque de Puy en Velay, qui avait reçu le premier la croix de la main du souverain pontife. Le plus ardent des chefs temporels était Raimond, comte de Toulouse ; ses ambassadeurs excusèrent son absence dut concile, et s’engagèrent pour leur maître. Tous les champions se confessèrent et reçurent l’absolution, avec une exhortation superflue d’inviter leurs compatriotes et leurs amis à les suivre. Le départ pour la Terre-Sainte fut fixé au jour solennel de l’Assomption, ou au 15 août de l’année suivante[19]. La pratique de la violence est si familière aux hommes, qu’on pourrait supposer qu’elle leur est naturelle. Le plus léger prétexte, le droit le plus suspect, nous paraissent un motif suffisant pour armer deux nations l’une contre l’autre ; mais le nom et la nature d’une guerre sainte exigent .un examen plus rigoureux, et nous ne devons pas croire légèrement que les serviteurs d’un prince de paix aient tiré de son fourreau le glaive de destruction sans des motifs respectables, un droit légitime et une nécessité indispensable. On s’éclaire sur la politique bonne ou mauvaise d’une action par la leçon tardive de l’expérience ; mais, avant d’agir, il faut au moins que la conscience approuve le but et le motif de l’entreprise. Dans le siècle des croisades, les chrétiens de l’Orient et de l’Occident étaient fortement persuadés de la justice et du mérite de leur expédition ; leurs arguments se trouvent sans cesse obscurcis par un abus continuel de l’Écriture et des figures de la rhétorique : mais ils paraissent insister particulièrement sur le droit naturel et sacré de défendre leur religion, sur leurs titres particuliers à la possession de la Terre-Sainte, et sur l’impiété de leurs ennemis, soit mahométans ou païens[20]. 1° Le droit d’une juste défense comprend sans doute celle de nos alliés civils et spirituels ; il dépend de l’existence réelle du danger, et ce danger est plus ou moins pressant en proportion de la haine et de la puissance des ennemis. On a imputé aux mahométans une maxime pernicieuse, celle d’extirper par le glaive toutes les autres religions. Cette accusation de la haine ou de l’ignorance est suffisamment réfutée par le Koran, par l’histoire des conquérants musulmans, et par la tolérance publique et légale accordée au culte des chrétiens ; mais on ne saurait nier que les mahométans n’asservissent les Églises d’Orient sous un joug de fer ; que, soit en paix, soit en guerre, ils ne s’attribuent, de droit divin et incontestable, l’empire de l’univers ; et que les conséquences nécessaires de leur, croyance ne menacent continuellement les nations qu’ils nomment infidèles, de la perte de leur religion ou de leur liberté. Dans le onzième siècle, les victoires des Turcs, faisaient craindre avec raison cette double perte. Ils avaient soumis en moins de trente ans tous les royaumes de l’Asie, jusqu’à Jérusalem et l’Hellespont, et l’empire grec semblait pencher vers sa ruine. Indépendamment d’un sentiment naturel d’affection pour leurs frères, les Latins étaient personnellement intéressés à défendre Constantinople la plus puissante barrière de l’Occident, et le privilège de la défense doit s’étendre aussi légitimement à prévenir qu’à repousser une invasion : mais le succès de cette entreprise n’exigeait pas des secours si nombreux ; et la raison ne peut approuver les effrayantes émigrations qui dépeuplèrent l’Europe et s’ensevelirent inutilement dans l’Asie. 2° La possession de la Palestine n’aurait contribué d’aucune manière à la puissance ou à la sûreté des Latins, et le fanatisme a pu seul entreprendre d’excuser cette conquête d’une petite contrée éloignée. Les chrétiens réclamaient leurs droits sur la terre promise en vertu d’un titre inaliénable scellé du sang de Jésus-Christ ; leur devoir les obligeait, disaient-ils, à chasser de leur saint héritage d’injustes possesseurs qui profanaient son sépulcre et insultaient à la dévotion des pèlerins. On alléguerait vainement que la prééminence de Jérusalem et la sainteté de la Palestine avaient disparu avec la loi de Moïse ; que le Dieu des chrétiens n’est point une divinité locale, et que la possession de Bethléem ou du Calvaire, l’acquisition de sa tombe et de son berceau, ne lui feront point excuser la violation des préceptes moraux de l’Évangile. Ces arguments s’émousseront toujours contre les armes pesantes de la superstition, et les âmes religieuses n’abandonneront pas aisément leurs droits sur la terre sacrée des mystères et des miracles. 3° Mais les guerres saintes, qui ont ensanglanté tous les climats de ce globe, depuis l’Égypte jusqu’à la Livonie, et depuis le Pérou jusqu’à l’Indoustan, ont eu besoin de s’autoriser de maximes plus générales et plus flexibles. On a supposé souvent et affirmé, dans plusieurs occasions, que la différence de doctrine religieuse suffit pour justifier des hostilités ; que les champions de la croix peuvent subjuguer saintement, ou, même immoler pieusement tous les mécréants opiniâtres, et que la grâce est l’unique source du pouvoir dans ce monde et du bonheur dans l’autre. Plus de quatre siècles avant la première croisade, les Barbares de l’Arabie et de la Germanie avaient envahi, à peu près vers la même époque et de la même manière, les provinces orientales et occidentales de l’empire romain. Les conquêtes des Francs furent légitimées par le temps, par des traités et par leur conversion au christianisme ; mais les princes mahométans passaient encore, aux yeux de leurs sujets et de leurs voisins pour des usurpateurs tyranniques auxquels, soit par la guerre ou la révolte, on pouvait légitimement ravir une possession illégitime[21]. A mesure que les mœurs des chrétiens se corrompirent, leur discipline de pénitence augmenta de sévérité[22], et le grand nombre des péchés entraîna la multiplicité des remèdes. Dans l’Église primitive, l’expiation se préparait par une confession publique et volontaire. Dans le moyen âge, les évêques et les prêtres interrogèrent le criminel, le forcèrent à un compte sévère de sa pensée, de ses paroles et de ses actions, et lui prescrivirent les conditions qui devaient obtenir la miséricorde divine ; mais, comme la tyrannie et l’indulgence pouvaient abuser alternativement de ce pouvoir arbitraire, on composa unie règle de discipline pour servir’ d’instruction et de guide aux juges spirituels. Les Grecs furent les premiers inventeurs de cette législation ; l’Église latine traduisit ou imita leurs préceptes de pénitence[23] ; et du temps de Charlemagne le clergé de chaque diocèse avait un code qu’il cachait prudemment aux yeux du vulgaire. Dans cette estimation dangereuse des offensés et des punitions, la pénétration et l’expérience des moines prévoyaient tous les cas et toutes les différences. Il se trouvait dans leur liste des péchés que n’eût pas soupçonnés l’innocence, et d’autres auxquels la raisonne peut ajouter foi. Les crimes plus ordinaires de fornication, d’adultère, de parjure et de sacrilège, de rapine et de meurtre, s’expiaient par une pénitence que l’on prolongeait relativement aux circonstances, depuis quarante jours jusqu’à sept ans. Durant ce cours de mortifications salutaires, un régime de prières et de jeûnes rétablissait la santé de l’âme et obtenait l’absolution du criminel. Le désordre de ses vêtements annonçait ses remords et sa douleur ; il s’abstenait de toutes les affaires et de tous les plaisirs de la société : mais l’exécution rigoureuse de ces institutions aurait fait un désert du palais, du camp et de la ville ; les Barbares de l’Occident ne manquaient ni de confiance ni de docilité, mais la nature se révoltait souvent tonde les principes, et le magistrat tâchait en vain d’appuyer la juridiction ecclésiastique. Il était, à la vérité, impossible d’accomplir littéralement les pénitences. Le crime d’adultère se multipliait par le renouvellement journalier des faiblesses, et celui d’homicide pouvait comprendre le massacre d’un peuple entier ; chaque action faisait un compte séparé ; et dans ces temps de vice et d’anarchie, le pécheur le moins coupable pouvait aisément contracter une dette de trois cents ans. On suppléait à son insolvabilité par une commutation ou indulgence : vingt-six solidi[24] d’argent, environ quatre livres sterling, acquittaient la pénitence d’une année pour l’homme riche, et trois solidi ou neuf schellings rendaient le même service à l’indigent. Ces aumônes furent bientôt employées aux usages de l’Église, qui tira de la rémission des péchés une source inépuisable de richesses et de puissance. Une dette de trois cents ans, environ douze cents livres sterling, aurait ruiné la fortune la plus brillante ; on suppléa au défaut d’or et d’argent par l’aliénation des terres ; Pépin et Charlemagne déclarent formellement que leurs immenses donations ont pour but la guérison de leur âme. C’est une maxime de la loi civile, que quiconque ne peut payer de sa bourse doit payer de son corps ; et les moines adoptèrent la pratique de la flagellation, équivalent douloureux, mais économique. D’après une estimation arbitraire, on évalua l’année de pénitence à trois mille coups de discipline[25] ; et telles étaient la patience et l’activité du fameux ermite saint Dominique l’Encuirassé[26], qu’en six jours il acquittait la dette d’un si 5cle entier par une fustigation de trois cent mille coups. Un grand nombre de pénitents des deux sexes imita son exemple. Et comme il était permis de transporter à un autre le mérite de sa flagellation, un champion vigoureux .pouvait expier sur son dos les péchés de tous ses bienfaiteurs[27]. Ces compensations de sa bourse et de sa personne introduisirent dans le onzième siècle, un genre de satisfaction plus honorable. Les prédécesseurs d’Urbain II avaient accordé des indulgences à ceux qui prenaient, les armes contre les Sarrasins de l’Afrique et de l’Espagne ; ce pontife, dans le concile de Clermont accorda une indulgence plénière à tous ceux qui s’enrôleraient sous les étendards de la croix. Il leur donna l’absolution de tous leurs pêchés, et un acquit général de goût ce qui pouvait rester dû des pénitences canoniques[28]. La froide philosophie de notre siècle ne concevra pas la vive impression que produisit cette promesse sur des âmes criminelles et fanatiques. A la voix de leur pasteur, les brigands, les meurtriers, les incendiaires, accouraient par milliers, pour racheter leur âme, en transportant chez les infidèles les fureurs qu’ils avaient exercées dans leur patrie. Les coupables de tous les rangs et de toutes les espèces, adoptèrent avidement ce nouveau moyen d’expiation. Nul n’était pur, nul ne pouvait se croire exempt de péché ni de pénitence ; et ceux qui avaient le moins à redouter de la justice de Dieu ou de l’Église, n’en avaient que plus de droit d’attendre, dans ce monde et dans l’autre, la récompense de leur pieux courage. Le clergé latin n’hésita point à promettre la couronne du martyre[29] à ceux qui succomberaient dans cette sainte expédition ; et ceux qui survive aient à la conquête de la Terre-Sainte, devaient attendre sans impatience le prix toujours croissant qui leur était réservé dans le ciel. Ils offraient leur sang au Fils de Dieu, qui s’était immolé pour leur salut s’ils prenaient la croix et entraient avec confiance dans la voie da Seigneur : sa providence devait veiller sur eux, et peut-être sa puissance devait-elle leur aplanir visiblement et miraculeusement tous les obstacles. La nuée et la colonne de Jéhovah avaient marché devant les Israélites jusque dans la terre promise ; les chrétiens ne pouvaient-ils pas espérer, à plus juste titre, que les rivières s’ouvriraient à leur passage, que les murs des plus fortes villes tomberaient au son de leurs trompettes, et que le soleil arrêterait son cours pour leur laisser le temps nécessaire à la destruction des infidèles ? Parmi les chefs et les soldats qui couraient au saint-sépulcre, j’oserai affirmer qu’il n’y en avait pas un qui ne fût animé par l’esprit d’enthousiasme, par la confiance du mérite de l’entreprise, par l’espoir de la récompense et de la protection divine. Mais je suis également persuadé que, pour le plus grand nombre, ces motifs n’étaient pas les seuls ; que, pour quelques-uns même, ils ne formaient pas les principaux mobiles de l’entreprise. L’influence ou l’abus de la religion arrêtent difficilement le torrent des mœurs nationales ; mais lorsqu’ils veulent en hâter le cours, leur impulsion devient irrésistible. Les papes et les synodes tonnaient en vain contre les guerres des particuliers les tournois sanglants, les amours licencieuses et les duels judiciaires ; ils ont réussi plus aisément à exciter parmi les Grecs des disputes métaphysiques, à attirer dans les cloîtres les victimes du despotisme et de l’anarchie, à sanctifier la patience des lâches et des esclaves, ou depuis à s’attribuer le mérite de l’humanité et de la bienveillance qu’on remarque parmi les, chrétiens modernes. Le mouvement et la guerre étaient les passions chéries des Francs ou Latins ; on leur ordonnait de s’y livrer par esprit de pénitence, de se transporter dans des pays éloignés, et de tirer leur épée contre les peuplés de l’Orient ; le succès, ou même l’entreprise, devait immortaliser les noms des héros de la croix, et la piété la plus pure pouvait ne pas être insensible à cette brillante perspective de gloire militaire. Dans leurs petites guerres européennes, ils versaient le sang de leurs amis ou de leurs compatriotes pour acquérir peut-être un village ou un château ; ils devaient donc marcher avec joie contre les nations étrangères, ennemis dévoués à leurs armes. Déjà ils saisissaient en imagination les riches couronnes de l’Asie ; et les succès des Normands, dans la Pouille et dans la Sicile, semblaient promettre un trône au plus obscur des aventuriers. Le pays des chrétiens, dans ces temps de barbarie, le cédait à celui des mahométans pour le climat et pour la culture ; les avantages que la nature et l’art prodiguaient à l’Asie avaient été considérablement exagérés par le zèle ou l’enthousiasme des pèlerins, et par l’idée qu’en donnaient à l’Europe les produits d’un commerce dans l’enfance ; la crédulité du vulgaire de toutes les classes se prêtait au récit de toutes les merveilles de cette terre arrosée par des sources de miel et des ruisseaux de lait, remplie de mines d’or et de diamants, couverte de palais de marbre et de jaspe, ombragée de bosquets odoriférants de cinnamonmum et d’encens. Chaque guerrier comptait sur son épée pour acquérir, dans ce paradis terrestre, un riche et honorable établissement auquel. il ne donnait de bornés que celles de ses désirs[30]. Leurs vassaux et leurs soldats s’en rapportaient de leur fortune à Dieu et à leur maître. La dépouille d’un émir turc suffisait pour enrichir jusqu’au dernier soldat de l’armée ; et la saveur des vins de la Grèce, la beauté les femmes grecques, excitaient dans l’imagination des champions de la croix, des mouvements plus conformes à leur nature qu’à leur profession[31]. L’amour de la liberté animait les victimes de la tyrannie féodale et ecclésiastique. En prenant la croix, les bourgeois et les paysans attachés à la servitude le la glèbe, pouvaient échapper au pouvoir d’un maître orgueilleux ; et se transplanter avec leur famille dans une terre de liberté. Le moine pouvait se soustraire à la discipline de son couvent, le débiteur suspendre les arrérages, de l’usure, et la poursuite de ses créanciers ; les brigands et les malfaiteurs de toutes les sortes éludaient les châtiments de leurs crimes et bravaient les lois avec impunité[32]. Ces motifs étaient puissants et en grand hombre ; mais, après avoir calculé leur influence sur chaque individu en particulier, il faut y ajouter l’autorité indéfinie et toujours croissante de l’exemple et de la mode. Les premiers prosélytes devinrent les plus zélés et les plus utiles missionnaires de la croix. Ils prêchaient à leurs amis et à leurs compatriotes l’obligation, le mérite, et la récompense de la sainte expédition, et les auditeurs les moins disposés se trouvaient insensiblement entraînés par le tourbillon de l’autorité ou de la persuasion. Une jeunesse guerrière s’enflammait au moindre reproche ou soupçon de lâcheté ; l’occasion de visiter le saint-sépulcre sous la protection d’une armée formidable, séduisait les vieillards et les infirmes, les femmes et les enfants, qui consultaient plus leur zèle que leurs forces ; et ceux qui, la veille, avaient traité leurs compagnons d’insensés, adoptaient le lendemain avec ardeur la même folie. L’ignorance, qui exagérait les avantagés de l’entreprise, en diminuait aussi les dangers. Depuis la conquête des Turcs, les pèlerinages étaient interromps ; les chefs eux-mêmes n’avaient que des notions imparfaites sur la longueur de la route et la situation des ennemis ; et telle était la stupidité des gens du peuple, qu’à la première ville ou au premier château au-delà des limites qui leur étaient connues, ils étaient tentés de demander si ce n’était pas Jérusalem, le terme, de leur voyage et l’objet de leurs travaux. Cependant les plus prudents d’entre les croisés, peul sûrs d’être nourris par une pluie de cailles ou de manne céleste, eurent soin de se pourvoir de ces métaux précieux admis en tout pays à représenter les commodités de la vie ; et pour avoir de quoi soutenir, selon leur rang, les dépenses de la route, les princes engagèrent leurs domaines ou même leurs provinces. Les nobles vendirent leurs terres et leurs châteaux, les paysans leur bétail et leurs instruments de labourage : la foule et l’empressement des vendeurs faisaient baisser le prix des propriétés ; tandis que les besoins et l’impatience des acheteurs donnaient aux armes et aux chevaux une valeur exorbitante. Ceux qui demeuraient et possédaient quelque argent avec le bon sens nécessaire pour le mettre à profit, s’enrichirent de l’épidémie générale[33] ; les souverains acquirent à bon marché les domaines de leurs vassaux, et les acquéreurs ecclésiastiques firent entrer en paiement l’assurance de leurs prières. Quelques croisés zélés imprimèrent sur leur peau la croix que les autres ne portaient que sur leur habit ils se servaient d’un fer chaud ou d’une liqueur corrosive qui rendait la marque indélébile ; et un moine rusé, en montrant, cette croix gravée miraculeuse sur sa poitrine, obtint la vénération du peuple et les plus riches bénéfices de la Palestine[34]. Le concile de Clermont avait fixe le départ des croisés au 15 août ; mais ce terme fut anticipé par la foule impatiente des plébéiens indigents. Je raconterai succinctement leurs souffrances et leurs fureurs, avant de commencer le récit de l’entreprise plus sérieuse et plus heureuse de leurs chefs. Dès le commencement du printemps plus de soixante mille personnes des deux sexes et des dernières classes du peuple vinrent des confins de la France et de la Lorraine, se réunir autour du premier missionnaire de la croisade, et le presser, par leurs cris et leurs importunités, de les conduire au saint-sépulcre. Pierre devenu général sans en avoir les talents ou l’autorité, conduisit ou suivit ses ardents prosélytes le long des bords du Rhin et du Danube. Leur nombre et leurs besoins les forcèrent bientôt à se séparer. Gauthier, sans avoir, lieutenant de l’ermite et soldat courageux quoique indigent, commanda l’avant-garde des croisés. On peut se faire une idée de cette populace, en observant qu’on n’y comptait qu’environ huit cavaliers pour quinze mille piétons. Godescal, autre moine fanatique dont les sermons avaient entraîné quinze à vingt mille paysans des villages d’Allemagne, suivit de près l’exemple et les traces de Pierre l’Ermite ; et ceux-ci furent encore bientôt suivis de deux cent mille aventuriers, le plus stupide et le plus grossier rebut du peuple, qui mêlaient aux pratiques de piété toute la licence du brigandage, de l’ivrognerie, et de la prostitution. Quelques comtes ou gentilshommes, à la tête de trois mille chevaux, suivaient les mouvements de cette multitude pour partager son butin. Mais leurs véritables chefs (pourra-t-on croire à cet excès de démence ?) étaient une oie et une chèvre qu’ils portaient à la tête de la troupe, et auxquelles ces dignes chrétiens attribuaient une inspiration divine[35]. Ce fut contre les Juifs, les meurtriers de Jésus-Christ, que s’exercent les premiers et les moins difficiles exploits de cette bande de fanatiques et de celles qui la suivirent. Les riches et nombreuses colonies établies dans les villes commerçantes du Rhin et de la Moselle, y jouissaient, sous la protection de l’empereur et des évêques, du libre exercice de leur religion[36]. A Verdun, Trèves, Mayence, Spire et Worms, plusieurs milliers de ces infortunés furent pillés et massacrés[37] ; depuis la persécution d’Adrien, ils n’en avaient pas souffert d’aussi sanglante. La fermeté des évêques en sauva quelques-uns qui feignirent passagèrement d’embrasser la religion chrétienne ; mais les Juifs les plus opiniâtres opposèrent le fanatisme au fanatisme ; ils barricadèrent leurs maisons et trompèrent la rage ou du moins l’avarice de leurs implacables ennemis, en se précipitant dans le fleuve ou dans les flammes avec leurs familles et leurs richesses. Entre les confins de l’Autriche et la capitale de l’empire d’Orient ; les croisés eurent à traverser un intervalle de six cents milles dans les déserts sauvages de la Hongrie et de la Bulgarie[38]. Le sol en est fertile et entrecoupé de rivières ; mais on n’y rencontrait alors que des marais, et ces vastes forêts dont l’étendue ne connaît plus de bornes dès que l’homme cesse d’exercer sur la terre son impérieuse industrie. Les deux nations avaient reçu les principes du christianisme ; les Hongrois obéissaient à un prince né parmi eux ; et les Bulgares étaient gouvernés par un lieutenant de l’empereur grec ; mais leur caractère féroce se réveillait au plus léger prétexte de mécontentement, et les brigandages des croisés leur en fournirent de légitimes. L’agriculture devait être languissante et mal dirigée chez un peuple ignorant, dont les villes, construites en bois et en roseaux, étaient abandonnées l’été pour les tentes, habitations des pâtres et des chasseurs. Les pèlerins demandèrent avec arrogance quelques provisions, s’en saisirent de force, les consommèrent avec voracité, et se livrèrent, dès la première querelle, à l’indignation et à la vengeance. Mais leur ignorance générale du pays, de la guerre et de la discipline, les exposait à donner dans toutes les embûches. Le préfet de Bulgarie avait sous ses ordres des troupes régulières, et au premier bruit de la trompette guerrière, la huitième ou la dixième partie des Hongrois courait aux armes et formait un corps de cavalerie formidable ; ils dressèrent, des piéges à ces pieux brigands et exercèrent contre eux une vengeance sanglante et implacable[39]. Environ un tiers de cette multitude se sauva, nue et dépouillée ; dans la Thrace, et Pierre l’Ermite fut de ce nombre. L’empereur, qui respectait les motifs du voyage des Latins et désirait leurs secours, les fit conduire par une route sûre et facile jusqu’à Constantinople, et leur conseilla d’attendre l’arrivée de leurs compatriotes. Le souvenir de leurs fautes et de leurs pertes les contint jusqu’au moment où, ranimés par l’accueil hospitalier des Grecs, ils sentirent se rallumer leur cupidité : elle n’épargna point leur bienfaiteur ; les jardins les palais et les églises, furent également l’objet de leurs dévastations. Alexis, craignant pour sa propre sûreté, sut les engager, à passer sur la rive asiatique du Bosphore ; mais leur aveugle impétuosité leur fit bientôt abandonner ce poste indiqué par l’empereur, et se précipiter, tête baissée, contre les Turcs qui occupaient la route de Jérusalem. L’ermite, honteux de son personnage, s’était retiré de leur camp à Constantinople ; et Gauthier, son lieutenant, qui méritait de commander de meilleures troupes, essaya sans succès d’introduire un peu d’ordre et de discipline parmi ces sauvages. Ils se séparèrent pour piller, et tombèrent sans peine dans les piéges que leur avait préparés le sultan. Soliman avait fait adroitement courir le bruit que ceux des croisés qui marchaient en avant s’étaient emparés de sa capitale ; les autres se précipitèrent dans la plaine de Nicée pour joindre leurs compagnons et partager les dépouilles. Ils y furent accablés par les flèches des Turcs ; des monceaux d’ossements informèrent ceux qui les suivirent du lieu de leur défaite[40], et trois cent mille des premiers croisés s’étaient ensevelis dans l’Asie, avant d’avoir enlevé une seule ville aux infidèles, avant que les chefs et les nobles de leur pays eussent achevé les préparatifs de leur entreprise. Aucun des monarques de l’Europe, ne marcha en personne à la première croisade. L’empereur de la Henri IV n’était pas disposé à obéir aux injonctions du pape : Philippe Ier, roi de France, s’occupait de ses plaisirs, et Guillaume le Roux, roi d’Angleterre, d’une conquête récente. Les rois d’Espagne faisaient dans l’intérieur de leur pays la guerre aux Maures ; les souverains septentrionaux de l’Écosse et du Danemark[41], de la Suède et de la Pologne, ne prenaient point encore de part aux intérêts et aux passions des peuples du Midi. Le zèle religieux se fit plus efficacement sentir aux princes du second ordre, qui tenaient une place importante dans le système féodal. Leur situation les réunit naturellement sous quatre chefs principaux ; mais, dans la peinture de leur caractère, je puis m’éviter des répétitions inutiles, en observant ici que le courage et l’habitude des armes étaient les attributs généraux de tous les aventuriers chrétiens. 1° Godefroi de Bouillon méritait le premier rang à la guerre et dans les conseils, et il eût été heureux pour les croisés, qu’ils eussent chargé seul de leur conduite un héros accompli, digne de représenter Charlemagne, dont il descendait par les femmes. Son père était de la noble race des comtes de Boulogne. Sa mère avait Hérité du Brabant ou Basse-Lorraine[42], et l’empereur avait investi Godefroi de ce duché, qui a été transmis à tort sa seigneurie de Bouillon dans les Ardennes[43]. Au service de Henri IV, il porta le grand étendard de l’empire, et perça de sa lance le cœur de Rodolphe, le roi rebelle. Godefroi escalada le premier les murs de Rome, et sa maladie, son vœu ou peut-être ses remords d’avoir porté les armes contre le pape, le confirmèrent dans la résolution qu’il avait déjà prise de visiter le saint-sépulcre, non pas comme pèlerin, mais comme libérateur. Sa valeur était tempérée par la prudence et la modération ; sa piété, quoique aveugle, était sincère, et il pratiquait dans le tumulte des camps toutes les vertus réelles et imaginaires d’un cénobite. Supérieur aux factions qui divisaient les chefs, Godefroi[44] réservait sa haine aux ennemis du Christ, et bien que cette entreprise lui eût valu un royaume, ses rivaux rendaient justice à la pureté de son zèle et à son désintéressement. Il était accompagne de ses deux frères ; Eustache, l’aîné, qui avait hérité du comté de Boulogne, et Baudouin, le cadet, dont les vertus étaient moins exemptés de soupçon. Des deux côtés du Rhin on respectait également le duc de Lorraine : sa naissance et son éducation lui rendaient la langue teutonique et la langue française également familières. Les barons de France, d’Allemagne et de Lorraine, assemblèrent leurs vassaux, et les confédérés qui marchèrent sous sa bannière composaient, quatre-vingt mille fantassins et dix mille chevaux. 2° Dans le parlement tenu en présence du roi, environ deux mois après le concile de Clermont, on peut considérer Hugues, comté de Vermandois, comme le plus illustre des princes qui prirent la croix ; mais c’est moins en raison de son mérite ou de ses possessions qu’il obtint le surnom de Grand, bien que sous ces deux rapports, il méritât d’être distingué, qu’en considération du rang d’un frère du roi de France[45]. Robert, duc de Normandie, et fils aîné de Guillaume le Conquérant, avait perdus le royaume d’Angleterre à la mort de son père, par sa propre indolence et par l’activité de son frère Guillaume le Roux. Une légèreté de caractère et une faiblesse excessives effaçaient les qualités estimables de Robert. Sa gaîté naturelle le livrait aux plaisirs ; sa profusion ruinait le prince et les peuples ; sa clémence aveugle multipliait les prévarications, et les vertus aimables d’un particulier devenaient des vices funestes chez un souverain. Il engagea, durant son absence, le duché de Normandie à l’usurpateur de l’Angleterre[46], pour la faible somme de dix mille marcs ; mais son départ pour la Terre-Sainte ; et sa conduite durant la guerre, annoncèrent dans Robert un changement de mœurs, qui lui rendit en quelque façon l’estime publique. Un autre Robert était comte de Flandre, province royale qui a donné dans ce siècle trois reines aux trônes de France, d’Angleterre et de Danemark. On le surnommait la lance et l’épée des chrétiens ; mais, en se livrant à l’impétuosité, d’un soldat, il oubliait quelquefois le devoir d’un général. Étienne, comte de Chartres, de Blois et de Troyes, était un des plus riches princes de son siècle, et l’on comparait le nombre de ses châteaux aux trois cent soixante-cinq jours de l’année. Il avait enrichi son esprit par l’étude des lettres, et dans le conseil des chefs, l’éloquent Étienne avait été choisi pour remplir les fonctions de président[47]. Ces quatre principaux chefs conduisaient les Français, les Normands et les pèlerins des îles de la Bretagne ; mais la liste des barons qui possédaient trois ou, quatre villes excéderait, dit un auteur contemporain, le catalogue des chefs de la guerre de Troie[48]. 3° Dans le midi de la France, le commandement fut partagé entre Adhémar, évêque du Puy, légat du pape, et Raimond, comte de Saint-Gilles et de Toulouse, qui ajoutait à ces titres les titres plus brillants de duc de Narbonne et de marquis de Provence. Le premier prélat respectable possédait également les vertus nécessaires pour ce monde et pour l’autre ; le second, vieux guerrier, avait déjà fait la guerre aux Sarrasins de l’Espagne, et dévouait les restes de sa vie non seulement à là délivrance, mais à la défense du saint-sépulcre. Son expérience et ses richesses lui donnaient un grand ascendant dans le camp des chrétiens, qui eurent souvent besoin de son secours et l’obtinrent quelquefois ; mais il était plus facile à Raimond de forcer les infidèles à louer, sa valeur que de conserver l’affection de Ses sujets et de ses compagnons d’armes : son caractère .arrogant, en vieux et opiniâtre, ternissait ses qualités brillantes, et, quoiqu’il eût abandonne pour la cause de Dieu un riche patrimoine, sa piété n’était pas, dans l’opinion publique, exempte d’un mélange d’avarice et d’ambition[49]. Les Provençaux passaient pour avoir l’esprit plus mercantile que martial, et, sous le nom de Provençaux[50], on comprenait les habitants de l’Auvergne et du Languedoc[51], les vassaux du royaume de Bourgogne et d’Arles. Raimond tira des frontières de l’Espagne une bande d’intrépides aventuriers ; dans son passage en Lombardie, une foule d’Italiens accourut sous ses drapeaux ; ses forces réunies se montèrent à cent mille combattants, soit infanterie ou cavalerie. Si Raimond fut le premier à prendre la croix et le dernier à se mettre en route, la grandeur de ses préparatifs et le projet de dire un éternel adieu à sa patrie peuvent être regardés comme une excuse légitime. 4° Le nom de Bohémond, fils de Robert Guiscard, était déjà fameux par sa double victoire sur l’empereur grec ; mais le testament de son père l’avait réduit à la principauté de Tarente et au souvenir de ses trophées d’Orient, lorsqu’il fut réveillé par le bruit de la sainte entreprise et par le passage des pèlerins français. C’est dans le caractère de ce chef normand que nous trouverons le plus d’ambition et de froide politiqué mêlées d’une légère dose de fanatisme religieux. Sa conduite autorise à croire qu’il avait secrètement dirigé le pape dans ses desseins, qu’il feignit d’apprendre avec autant d’étonnement qu’il mit d’ardeur à les seconder. Au siège d’Amalfi, ses discours et son exemple enflammèrent le zèle de l’armée confédérée ; il déchira son habit pour fournir des croix à ceux qui s’enrôlaient sous ses drapeaux, et se prépara à visiter Constantinople et l’Asie, à la tête de dix mille chevaux et de vingt mille hommes d’infanterie. Plusieurs princes normands suivirent leur ancien général, et son cousin Tancrède[52] l’accompagna dans cette entreprise plutôt qu’il ne marcha sous ses ordres. Le caractère accompli de Tancrède réunit toutes les vertus d’un parfait chevalier[53], le véritable esprit de la chevalerie, qui inspirait au guerrier des sentiments de bienfaisance et de générosité bien préférables à la méprisable philosophie et à la dévotion encore plus méprisable de ce temps. Dans l’intervalle du siècle de Charlemagne aux croisades, il s’était fait chez les Espagnols, les Normands et les Français, une révolution qui s’étendit rapidement dans, toute l’Europe ; on abandonna le service de l’infanterie aux plébéiens. La cavalerie devint la force des armées ; et le nom honorable de miles ou soldat fut réservé aux gentilshommes[54], qui combattaient à cheval après avoir été revêtus du caractère de chevalier. Les ducs et les comtes qui avaient usurpé les droits de la souveraineté, avaient partagé les provinces à leurs fidèles barons ; et les barons avaient distribué à leurs vassaux les fiefs et les bénéfices de leur juridiction. Ces vassaux militaires, pairs les uns des autres et même de leur seigneur suzerain, composaient l’ordre équestre ou l’ordre des nobles, qui auraient rougi de regarder le paysan ou le bourgeois comme un être de leur espèce. Ils conservaient la dignité de leur naissance par leur attention à ne contracter d’alliance qu’entre eux ; et leurs fils n’étaient admis dans l’ordre de la chevalerie qu’après avoir prouvé quatre quartiers ou générations sans tache et sans reproche ; mais un vaillant plébéien pouvait s’enrichir, s’anoblir dans l’exercice des armes, et devenir la tige d’une nouvelle race. Un simple chevalier avait le droit d’en recevoir un autre qu’il jugeait digne de cet honneur militaire ; et les belliqueux souverains de l’Europe tiraient plus de gloire de cette distinction personnelle, que de l’éclat du diadème. Cette cérémonie, dont on retrouve la trace dans Tacite et dans les bois de la Germanie[55], était dans son origine simple et sans mélangé d’idées religieuses. Après quelques épreuves d’usage l’on chaussait au candidat les éperons, on lui ceignait l’épée, et on le frappait légèrement sur l’épaule ou sur la joue, comme pour l’avertir que cet affront était le dernier qu’il dût souffrir sans en tirer vengeance ; mais la superstition était venue se mêler à toutes les actions de la vie, soit publique, soit privée ; les guerres saintes sanctifièrent la profession des armes, et l’ordre de la chevalerie partagea les droits et les privilèges des ordres sacrés de la prêtrise. Le bain et la robe blanche du novice étaient une indécente imitation de la régénération du baptême. Les ministres de la religion bénissaient son épée qu’il déposait sur l’autel ; des prières et des jeûnes précédaient sa réception, et on l’armait chevalier au nom de Dieu, de saint George et de l’archange saint-Michel. Il faisait le vœu de remplir les devoirs de sa profession, et l’éducation, l’exemple et l’opinion publique, garantissaient l’exécution de sa promesse. Comme champion de Dieu et des d’âmes (j’ai honte de réunir deux idées si discordantes), il s’engageait à ne jamais trahir la vérité, à maintenir la justice, à protéger les malheureux, à pratiquer la courtoisie, vertu moins familière aux anciens, à combattre les infidèles, à mépriser les attraits d’une vie douce et paisible et à soutenir dans toutes les occasions périlleuses l’honneur de la chevalerie, dont l’abus introduisit bientôt parmi les chevaliers le mépris des arts pacifiques et de l’industrie. Ils se regardèrent comme les juges et les vengeurs de leurs injures, et rejetèrent également les lois de la société civile et de la discipline militaire. On a cependant éprouvé d’une manière bien sensible, et l’on a souvent remarqué les heureux effets de cette institution pour adoucir le caractère des Barbares, et leur inspirer des principes de bonne foi, de justice et d’humanité. Les préjugés nationaux s’effacèrent insensiblement, et la fraternité d’armes et de religion répandit l’uniformité et l’émulation parmi les chrétiens. Les guerriers de toutes les nations s’associaient continuellement au dehors pour des pèlerinages, dans l’intérieur pour des entreprises ou des exercices militaires ; et un juge impartial, doit donner la préférence aux tournois des Goths sur les jeux olympiques, si fameux dans l’antiquité[56]. Au lieu des spectacles indécents qui corrompaient les mœurs des Grecs et bannissaient du stadium les vierges et les matrones, de chastes et nobles beautés ajoutaient par le charme de leur présence à la décoration pompeuse de la lice, et le vainqueur recevait de leurs mains le prix de l’adresse et du courage. La force et l’adresse qu’exigeaient la lutte et le pugilat n’ont que des rapports éloignés et incertains avec le mérite d’un soldat ; mais les tournois, tels qu’ils furent inventés en Frange et imités dans l’Orient et dans l’Occident, présentent la véritable image des opérations militaires. Les combats particuliers les escarmouches générales, la défense d’un passage ou d’un château s’exécutaient comme à la guerre, et le succès dépendait également, dans les deux cas, de l’adresse du guerrier à manier son cheval et sa lance. La lance était l’arme particulière du chevalier ; il combattait sur un grand et lourd cheval, qu’il ne montait ordinairement qu’au moment du danger. Le reste du temps, on le conduisait en main, et le chevalier faisait paisiblement sa route sur un palefroi d’une allure plus commode. La description de son casque, de son épée de ses cuissards, de son bouclier, etc., serait ici superflue ; j’observerai seulement qu’au temps des croisades, les armures n’étaient pas si pesantes qu’elles le furent dans la suite, et qu’au lieu d’une lourde cuirasse, la poitrine n’était défendu que par un haubert ou cotte de mailles. Après avoir mis sa longue lance en arrêt, le chevalier pressait violemment de l’éperon son cheval de bataille, et s’élançait contre son adversaire. La cavalerie légère des Turcs et des Arabes pouvait rarement soutenir le choc direct et impétueux d’une telle charge. Chaque chevalier était accompagné sur le champ de bataille de son fidèle écuyer ; jeune homme presque toujours d’une naissance égale à la sienne ; et, qui faisait à ses côtés le noviciat de la chevalerie. Ses archers et ses hommes d’armes marchaient à sa suite, et il fallait toujours quatre, cinq six soldats pour composer une lance complète. Le service féodal n’obligeait point aux expéditions étrangères ou de la Terre-Sainte. On n’obtenait alors le service volontaire des chevaliers et de leur suite, que de leur zèle et de leur attachement, ou bien par des récompenses et des promesses. Leur nombre était en proportion de la puissance, des richesses, et de la réputation de chaque chef indépendant : ils se distinguaient par leur bannière, leurs armoiries et leur cri de guerre ; et c’est dans le récit de ces anciens exploits que les plus anciennes familles de l’Europe trouvent ou cherchent l’origine et les preuves de leur noblesse antique. Ce tableau abrégé de la chevalerie, m’a fait anticiper sur l’histoire des croisades, qui furent en même temps l’effet et la cause de cette institution[57]. Tels étaient les troupes et les chefs qui prirent la croix pour la délivrance du saint-sépulcre. Après le départ de la multitude des vagabonds, ils s’encouragèrent mutuellement, par lettres et dans des entrevues, à remplir leurs engagements, et à hâter leur départ. Leurs femmes et leurs sœurs voulurent partager le mérite et les dangers du pèlerinage ; ils convertirent leurs trésors en lingots d’or et d’argent ; les princes et les barons emmenèrent à leur suite leurs chiens et leurs faucons pour se procurer en route les plaisirs de la chasse, et fournir en même temps leur table. La difficulté de pourvoir à la subsistance d’un si grand nombre d’hommes et de chevaux, les obligea de diviser leurs forces : leur choix ou la situation décida de la route ; on convint de se réunir dans les environs de Constantinople, et de commencer immédiatement les opérations contre les Turcs. Des bords de la Meuse ou de la Moselle, Godefroi de Bouillon traversa en ligne directe l’Allemagne, la Hongrie et le pays des Bulgares : tant qu’il commanda seul, chaque pas de son armée donna de nouvelles preuves de sa prudence et de sa vertu. Il fut arrêté trois semaines sur les frontières de la Hongrie par un peuple chrétien qui détestait avec raison le nom, ou du moins l’abus de la croix. Les injures que les Hongrois avaient reçues des premiers pèlerins étaient encore récentes : ayant abusé à leur tour de la vengeance, ils devaient redouter la colère d’un héros de la même nation et engagé dans la même entreprise ; mais, après l’examen des motifs et des événements, le vertueux Godefroi se contenta de déplorer les crimes et les malheurs de ses indignes compatriotes. Il envoya douze députés, comme messagers de paix, demander en son nom la liberté du passage, et des provisions à un prix modéré. Pour ôter toute inquiétude aux Hongrois, Godefroi confia sa personne et ensuite celle de son frère à leur souverain Carloman, qui les traita d’une manière simple et amicale. Ils jurèrent réciproquement sur l’Évangile, l’objet commun de leur foi, d’observer les conventions ; et une proclamation portant peine de mort contint la licence et l’animosité des soldats latins. Depuis l’Autriche jusqu’à Belgrade, ils traversèrent les plaines de la Hongrie sans commettre ou souffrir la moindre injure ; et la présence de Carloman, qui voltigeait sur leurs flancs avec sa nombreuse cavalerie, servît autant à leur sûreté qu’à celle de ses États. Les croisés atteignirent les bords de la Save, et dès qu’ils eurent passé la rivière, le roi de Hongrie rendit les otages, et se sépara d’eux avec les vœux les plus sincères pour le succès de leur entreprise. Godefroi traversa de la même manière, et en observant là même discipline les forêts de la Bulgarie et les frontières de la Thrace, et put se féliciter d’avoir presque atteint le premier terme de son pèlerinage sans avoir tiré l’épée contre un chrétien. Après avoir suivi de Turin à Aquilée les routes agréables et faciles de la Lombardie, Raimond et ses Provençaux firent une marche de quarante jours dans les contrées sauvages de la Dalmatie[58] et de l’Esclavonie ; le ciel, était toujours nébuleux, le pays montueux et stérile. Les habitants prenaient la fuite ou se montraient en ennemis : peu contenus par leur religion ou leur gouvernement, ils refusaient des guides et des provisions, tuaient les traîneurs qu’ils atteignaient, et exerçaient jour et nuit la vigilance du comte, qui tira plus d’avantages de l’exécution de quelques bandits, que de son entrevue et de son traité avec le prince de Scodra[59]. Les paysans et les soldats de l’empereur grec le harcelèrent sans cependant l’arrêter dans sa marche entre Durazzo et Constantinople, et se disposaient à troubler également, par quelques hostilités équivoques, le passage des autres chefs qui s’embarquaient sur la côte d’Italie pour traverser la mer Adriatique. Bohémond était pourvu d’armes et de vaisseaux ; il était prévoyant, soigneux de maintenir la discipline, et les provinces d’Épire et de Thessalie n’avaient pas encore oublié son nom ; ses talents militaires et la valeur de Tancrède aplanirent tous les obstacles. Le prince normand affecta de ménager les Grecs, mais il permit à ses soldats de piller le château d’un hérétique[60]. Les nobles de France pressèrent leur marche avec cette ardeur aveugle et présomptueuse qu’on a reprochée souvent à leur nation. Depuis les Alpes jusqu’à la Pouille, la marche de Hugues le Grand, des deux Robert et d’Étienne de Chartres, à travers un pays florissant et au milieu des acclamations des catholiques, fût une espèce de procession triomphale. Ils baisèrent les pieds du pontife romain, et le frère du roi[61] de France reçut des mains du pape l’étendard doré de saint Pierre ; mais dans cette visite de dévotion et de plaisir, ils négligèrent la saison et les moyens de s’embarquer. L’hiver fut inutilement perdu et leurs soldats dispersés dans les villes do l’Italie s’y corrompirent. La traversée, se fit séparément, sans aucun égard à la sûreté des flottes ni à la dignité des chefs : neuf mois après la fête de l’Assomption, fixée par le pape pour l’époque du départ, tous les princes latins se trouvaient dans les environs de Constantinople ; mais le comte de Vermandois y partit en captif : la tempête avait séparé ses premiers vaisseaux, et les lieutenants d’Alexis, contre toutes les lois des nations, s’étaient assurés de la personne du prince français. Cependant vingt-quatre chevaliers, décorés de leur armure d’or, avaient annoncé l’arrivée de Hughes, et ordonné à l’empereur de respecter le général des chrétiens latins et le frère du roi des rois[62]. J’ai lu dans un conte oriental la fable d’un berger qui perdit tout par l’accomplissement du vœu qu’il avait formé. Il demanda de l’eau : le Gange inonda ses terres et entraîna sa chaumière et son troupeau. Tel fut le sort qu’eut à craindre Alexis Comnène, dont le nom a déjà paru dans cette histoire, et dont la conduite est représentée si différemment par Anne sa fille[63] et par les écrivains latins[64]. Ses ambassadeurs avaient sollicité, dans le concile de Plaisance, un secours médiocre, peut-être d’environ dix mille hommes ; mais il fut épouvanté de l’approche de tant de chefs puissants et de tant de nations fanatiques. L’empereur flottait entre l’espérance et, la crainte, entré le courage et la timidité ; mais dans sa politique tortueuse ; qu’il prenait pour de la prudence, je ne puis me persuader et je ne trouve aucune raison de croire qu’il ait conspiré contre la vie ou contre l’honneur des héros français. L’es bandes conduites par Pierre l’Ermite n’offraient qu’un mélange d’animaux sauvages sans raison et sans humanité, et Alexis ne put ni prévenir ni regretter leur perte. Les troupes de Godefroi et de ses compagnons lui paraissaient mériter plus de considération, mais pas beaucoup plus de confiance. Leurs motifs pouvaient être pieux et purs ; mais l’empereur grec redoutait également l’ambition connue de Bohémond et le caractère inconnu des autres chefs. Le courage des Francs était aveugle et impétueux ; les richesses de la Grèce pouvaient les tenter ; la vue de leurs nombreuses armées, le sentiment de leurs forces pouvaient enfler leur orgueil et leur confiance, et Constantinople pouvait leur faire oublier Jérusalem. Après une longue marche et une abstinence pénible, les troupes de Godefroi campèrent dans les plaines de la Thrace ; elles apprirent avec indignation la captivité du comte de Vermandois, et le général fut obligé de permettre à leur ressentiment quelques représailles et quelques rapines. La soumission d’Alexis les apaisa ; il promit d’approvisionner leur camp ; et comme les soldats refusaient de passer le Bosphore au cœur de l’hiver, on assigna leurs quartiers au milieu des jardins et des palais qui couvraient les côtes de œ bras de mer. Mais il subsistait toujours une inimitié incurable entre deux nations qui se traitaient réciproquement d’esclaves ou de Barbares. L’ignorance amène le soupçon ; du soupçon l’on passe à des provocations journalières ; le préjugé est aveugle, la faim n’a point d’oreilles ; l’on accusa Alexis d’avoir formé le projet d’affamer ou d’attaquer les Latins dans un poste dangereux, environné de tous côtés par les eaux[65]. Godefroi fit sonner les trompettes, força un passage, couvrit la plaine, de son armée et insulta les faubourgs de Constantinople mais il n’était pas aisé de rompre les portes de la ville ou d’escalader des remparts garnis de soldats. Après un combat douteux, les deux partis écoutèrent la voix de la paix et de la religion. Les dons et les promesses de l’empereur adoucirent insensiblement la violence des Occidentaux : comme guerrier chrétien, Alexis tâcha de ranimer le zèle de la sainte entreprise, et promit de la seconder de ses troupes et de ses trésors. Au retour du printemps, Godefroi consentit à occuper dans l’Asie un camp commode et bien approvisionné ; et dès qu’il eut traversé le Bosphore, les vaisseaux grecs revinrent sur la rive opposée. On usa successivement de cette politique avec tous les chefs, séduits par l’exemple de ceux qui les avaient devancés et affaiblis par leur départ. Alexis, par ses soins et : son adresse, évita ainsi la jonction des deux armées Sous les murs de Constantinople, et, avant là fête de la Pentecôte ; il ne restait pas un seul des croisés sur la côte d’Europe. Ces armées qui menaçaient l’Europe, auraient pu délivrer l’Asie et repousser les Turcs des environs du Bosphore et de l’Hellespont. Les provinces fertiles depuis Nicée jusqu’à Antioche avaient été récemment enlevées à l’empereur romain, qui soutenait encore ses anciens droits sur les royaumes de la Syrie et de l’Égypte. Dans son enthousiasme, Alexis se livra ou feignit de se livrer à l’ambitieuse espérance de voir ses nouveaux alliés renverser avec lui les trônes de l’Asie ; mais après quelques réflexions ; la raison et ses dispositions naturelles à la méfiance le détournèrent de confier sa personne à des Barbares inconnus et sans frein. Il se contenta d’exiger des pèlerins français, par prudence ou par orgueil, un vain hommage ou serment de fidélité, et la promesse de lui restituer leurs conquêtes d’Asie, ou de se reconnaître pour les humbles et fidèles vassaux de son empire. Leur fierté se révolta d’abord à la proposition d’une servitude volontaire ; mais ils cédèrent successivement aux artifices séduisants de la flatterie et de la libéralité, et les premiers vaincus travaillèrent efficacement à multiplier les complices de leur honte. L’orgueil de Hugues de Vermandois ne tint point contre les honneurs qu’il reçut dans sa captivité, et l’exemple d’un frère du roi de France entraîna la soumission générale. Godefroi de Bouillon regardait toutes les considérations humaines comme subordonnées à la gloire de Dieu et au succès de la croisade ; il s’était constamment refusé aux sollicitations de Raimond et de Bohémond, qui le pressaient d’entreprendre la conquête de Constantinople. Alexis, pénétré de ses vertus, le nomma avec justice le champion de l’empire, et releva son titre de vassal par la qualité de fils adoptif, qu’il lui conféra avec toutes les cérémonies requises |