Histoire de la décadence et de la chute de l’Empire romain

 

CHAPITRE LVI

Les Sarrasins, les Francs et les Grecs en Italie. Premières aventures des Normands, et leur établissement dans cette partie de l’Europe. Caractère et conquêtes de Robert Guiscard, duc de la Pouille. Délivrance de la Sicile par Roger, frère de Guiscard. Victoire de Robert sur les empereurs l’Orient et de l’Occident. Roger, roi de Sicile, envahit l’Afrique et la Grèce. L’empereur Manuel Comnène. Guerre des Grecs et des Normands. Extinction des Normands.

 

 

LES trois grandes nations du monde, les Grecs, les Sarrasins et les Francs, se rencontrèrent et se combattirent sur le théâtre de l’Italie[1]. Les provinces méridionales qui foraient aujourd’hui le royaume de Naples, étaient presque toutes soumises aux ducs Lombards, princes de Bénévent[2], si redoutables à la guerre qu’ils arrêtèrent un moment le génie de Charlemagne, et si zélés pour le progrès des lumières, qu’ils entretenaient dans leur capitale une académie de trente-deux philosophes ou grammairiens. Lorsque cet état si florissant eut été détruit et divisé, on en vit sortir les principautés rivales de Bénévent, de Salerne et de Capone : l’ambition et la vengeance aveuglèrent les différents partis au point qu’ils appelèrent les Sarrasins ; et leur héritage commun devint la proie de ces étrangers. Deux siècles de calamités accablèrent l’Italie de maux cruels et sans cesse renouvelés, que ceux qui l’opprimaient n’étaient pas en état de guérir par l’union et le tranquillité qui suivent une conquête solidement affermie. Les vaisseaux des Sarrasins sortaient souvent et presque chaque année du port de Palerme ; les chrétiens de Naples les accueillaient avec trop d’indulgence : la côte d’Afrique fournissait des armements plus redoutables ; et les Arabes même de l’Andalousie venaient quelquefois secourir ou repousser des musulmans d’une secte opposée à la leur. Dans le cours des événements de la terre, les fourches Caudines se trouvèrent encore une fois destinées à cacher une embuscade ; le sang des Africains arrosa une seconde fois les champs de Cannes ; et le souverain de Rome attaqua ou défendit de nouveau les murs de Capoue et de Tarente. Une colonie de Sarrasins s’était formée à Bari, qui domine l’entrée du golfe Adriatique ; et, comme ils ravageaient sans distinction .de personnes les terres des Grecs et des Latins : les deux empereurs irrités se réunirent pour en tirer vengeance. Basile le Macédonien le premier de sa race, et Louis, arrière-petit-fils de Charlemagne[3], signèrent une alliance offensive, et chacune des parties fournit ce qui manquait à l’autre. L’empereur grec ne pouvait sans imprudence envoyer combattre en Italie les troupes stationnées en Asie, et les guerriers latins n’auraient pas suffi, si la marine de Byzance n’avait pas été maîtresse de I’embouchure du golfe. L’infanterie des Francs, la cavalerie et les galères des Grecs, investirent la forteresse de Bari ; et l’émir arabe, après s’être défendu quatre ans, se soumit à la clémence de Louis, qui conduisit en personne les opérations du siège. L’union des deux empereurs les avait rendus maîtres de cette place importante ; mais des plaintes dictées de part et d’autre par la jalousie et l’orgueil, troublèrent bientôt leur amitié. Les Grecs s’attribuaient le mérite de la conquête et la gloire du triomphe ; ils vantaient la grandeur de leurs forces, et tournèrent en dérision l’intempérance et la paresse d’une poignée de Barbares qui servaient sous les drapeaux du prince Carlovingien. La réponse de celui-ci respire l’éloquence de l’indignation et de la vérité. Nous avouons la grandeur de vos préparatifs, dit l’arrière-petit-fils de Charlemagne ; vos armées étaient en effet nombreuses comme ces bataillons de sauterelles qui obscurcissent un jour d’été, battant des ailes, et, après un vol de peu d’étendue, tombent à terre, fatiguées et hors d’haleine. Semblables à ces insectes, vous êtes tombés après un faible effort ; vous avez été vaincus par votre propre lâcheté ; vous avez abandonné le champ de bataille pour insulter, pour dépouiller les chrétiens de la côte d’Esclavonie, qui sont nos sujets. Le nombre de nos guerriers était peu considérable ; et pourquoi ne se trouvait-il pas plus grand ? parce que, lassé de vous attendre, j’avais renvoyé mon armée, en ne gardant que des soldats d’élite pour continuer le blocus de la place. Si, en présence du danger et de la mort, ils se sont livrés aux plaisirs de leurs festins hospitaliers, ces fêtés ont-elles diminué la vigueur de leurs entreprises ? Est-ce votre frugalité qui a renversé les murs de Bari ? Ces braves Francs, quoique la fatigue et la maladie leur eussent enlevé beaucoup de monde, s’ont-ils pas coupé et vaincu les trois plus puissants émirs des Sarrasins ? La défaite de ces émirs n’a-t-elle pas précipité la chute de la ville ? Bari est tombée ; la frayeur a saisi Tarente, la Calabre sera délivrée ; et si nous sommes maîtres de la mer, on eut arracher la Sicile des mains des infidèles. Mon frère, ajoutait-il (et rien n’est plus propre que ce nom de frère à blesser la vanité des Grecs), pressez les secours maritimes que vous devez me fournir ; respectez vos alliés, et défiez- vous des flâneries[4].

La mort de Louis et la faiblesse de la maison Carlovingienne anéantirent ces hantes espérances ; et à qui que ce fût des deux nations qu’appartînt l’honneur de la réduction de Bari, les empereurs grecs, Basile et son fils Léon, en recueillirent les avantages. La Pouille et la Calabre reconnurent de gré ou de force leur souveraineté ; une ligne idéale du mont Garganus à la baie de Salerne montre que la plus grande partie du royaume de Naples était soumise à l’empire d’Orient. Au-delà de cette ligne étaient les ducs ou les républiques d’Amalfi[5] et de Naples, qui, n’ayant jamais manqué aux devoirs de la vassalité, se réjouissaient du voisinage de leur légitime souverain, et Amalfi s’enrichissait du commerce qu’elle faisait avec l’Europe des productions et des ouvrages de l’Asie, mais les princes lombards de Bénévent, de Salerne et de Capoue[6], furent détachés malgré eux des provinces latines, et violèrent souvent la promesse qu’ils avaient faite de demeurer soumis et de payer un tribut. La ville de Bari s’enrichit et s’agrandit ; elle devint la métropole du nouveau thême ou de la nouvelle province de Lombardie ; l’officier qui y commandait obtint le titre de patrice, et ensuite le nom singulier de catapan[7], et on régla l’administration de l’Église et de l’État de manière à les subordonner complètement au trône de Constantinople. Ces princes de l’Italie ne disputèrent la puissance que par des efforts sans vigueur et sans accord, et les Grecs repoussèrent ou déjouèrent ceux des troupes de l’Allemagne, qui descendaient des Alpes sous le drapeau des Othon. Le premier et le plus grand de ces empereurs saxons se vit contraint d’abandonner le siége de Bari ; le second, après avoir pendu les plus hardis de ses évêques et de ses barons, sortit avec honneur de la sanglante bataille de Crotone. La valeur des Sarrasins y triompha des Francs[8]. Les escadres de Byzance avaient cependant chassé ces corsaires des forteresses et des côtes de l’Italie ; mais l’intérêt l’avait emporté sur la superstition ou le ressentiment ; le calife d’Égypte avait envoyé quarante mille musulmans au secours de son allié chrétien. Les successeurs de Basile II se laissèrent persuader qu’ils devaient la conquête de la Lombardie et la conservation de cette province à la justice de leurs lois, aux vertus de leurs ministres, et à la reconnaissance d’un peuple qu’ils avaient délivré de l’anarchie et de l’oppression. Une suite de révoltes dut jeter un rayon de lumière dans le palais de Constantinople ; et le rapide succès des aventuriers normands dissipa les illusions entretenues par la flatterie.

L’instabilité des choses humaines se faisait tristement sentir dans le contraste qui se trouvait entre l’état de la Pouille et de la Calabre, au dixième siècle de l’ère chrétienne, eu celui dont elles avaient joui du temps de Pythagore. A la plus reculée de ces deux époques, la côte de la grande Grèce (tel était alors le nom de l’Italie) était couverte de cités libres et opulentes. Ces villes étaient peuplées de soldats, d’artistes et de philosophes, et les forces militaires de Tarente, de Sybaris et Crotone, n’étaient guère inférieures à celles d’un puissant royaume. Au siècle dont nous écrivons l’histoire, ces provinces étaient en proie à l’ignorance, ruinées par la tyrannie, et dépeuplées par la guerre des Barbares ; et peut-être ne devons-nous pas trop sévèrement accuser d’exagération un auteur, contemporain qui nous montre un vaste et fertile district dévasté, comme le fut la terre après le déluge universel[9]. Dans l’histoire des ravages exercés par les Arabes, les Francs et les Grecs dans l’Italie méridionale, je choisirai deux ou trois anecdotes qui feront connaître les mœurs de ces peuples. 1° Les Sarrasins aimaient à profaner aussi bien qu’à piller les monastères et les églises. Au siège de Salerne, un chef musulman avait établi son lit sur la table de la communion, et toutes les nuits il immolait la virginité d’une religieuse. Tandis qu’il s’efforçait de vaincre la résistance que lui opposait une d’entre elles, une poutre détachée du toit par adresse ou par accident vint tomber sur sa tête, et la mort de cet impudique musulman fut attribuée à la colère de Jésus-Christ, qui prenait enfin la défense de sa fidèle épouse[10]. 2° Les Sarrasins assiégeaient les villes de Bénévent et de Capoue : les Lombards, après avoir vainement demandé du secours aux successeurs de Charlemagne, implorèrent la clémence et l’appui de l’empereur grec[11]. Un citoyen intrépide, qu’on descendit du haut des murs, traversa les retranchements, fit sa commission, et tomba, entre les mains des Barbares au moment où il allait rendre le courage à la ville par les bonnes nouvelles qu’il rapportait. Les ennemis lui ordonnèrent de favoriser leur entreprise en trompant ses compatriotes, des richesses et des honneurs devaient être le prix de sa fausseté ; la sincérité, au contraire, le dévouait à une mort prompte et certaine : il parut se rendre ; mais dès qu’il fui à la portée du rempart, il s’écria à haute voix : Mes amis, mes frères, ayez du courage et de la patience ; continuez à tenir, votre souverain sait votre détresse, et vos libérateurs approchent. Je sais le sort qui m’attend, et je confie ma femme, et mes enfants, à votre reconnaissance. La fureur des Arabes confirma son témoignage, et ce généreux citoyen fut percé de mille coups ; il mérite de vivre à jamais dans la mémoire des hommes vertueux : au reste, ce même trait a été appliqué à différentes occasions, soit des temps anciens ou des temps modernes, ce qui peut jeter quelque doute sur la réalité[12]. 3° La troisième anecdote pourra exciter le sourire au milieu des horreurs de la guerre. Thibaut, marquis de Camerino et de Spolette[13], soutenait les rebelles de Bénévent, et montrait dans sa conduite une cruauté tranquille, qui n’était point alors incompatible avec l’héroïsme. Les captifs de la nation ou du parti des Grecs, qui tombaient entre ses mains, perdaient les organes de la virilité ; et aggravant cet outrage par de cruelles plaisanteries, il se flattait, disait-il, qu’il pourrait présenter à l’empereur une troupe de ces eunuques qui faisaient l’ornement le plus précieux de la cour de Byzance. La garnison d’un château avait été défaite dans une sortie, et les prisonniers condamnés à la mutilation ordinaire. L’exécution fut interrompue par une femme qui se précipita comme une forcenée au milieu des bourreaux, et par ses cris força Thibaut à l’écouter : Est-ce ainsi, magnanime héros, s’écria-t-elle, que vous déclarez la guerre aux femmes, aux femmes qui ne vous ont jamais fait aucun tort, et qui n’ont d’autres armes que leur quenouille, et leur fuseau ? Thibaut ayant nié le fait, déclara que, depuis les Amazones, il n’avait pas ouï parler d’une guerre contre des femmes : Eh quoi ! reprit-elle furieuse, pouviez-vous nous attaquer d’une manière plus directe, pouviez-vous nous blesser dans une partie plus sensible, que vous ne le faites en privant nos maris de ce que nous aimons le plus, de la source de nos plaisirs, et de l’espérance de nôtre postérité ? Vous avec enlevé nos troupeaux, je l’ai souffert sans murmure ; mais cette fatale injure, cette perte irréparable, a lassé ma patience, et appelle sur vos têtes la justice du ciel et celle des hommes. On applaudit à son éloquence par ses éclats de rire ; les sauvages Francs, inaccessibles à la pitié, furent touchés d’un désespoir raisonnable autant que plaisant ; et, outre la délivrance des captifs, elle obtint la restitution de ses biens. Comme elle retournait en triomphe au château, un messager vint lui demander, au nom de Thibaut, quel châtiment il faudrait infliger à son mari, si on le reprenait les armes à la main. Si tel est son crime et son malheur, répondit-elle sans hésiter, il a des yeux et un nez, des mains et des pieds ; ces choses lui appartiennent ; et il peut mériter de les perdre par ses délits ; mais que mon seigneur et maître daigne épargner ce que sa petite servante ose réclamer comme sa propriété particulière et légitime[14].

L’établissement des Normands à Naples et en Sicile[15] est un événement qui, dès son origine, eut des suites importantes pour l’Italie et l’empire d’Orient. Les provinces des Grecs, des Lombards et des Sarrasins, divisées entre elles, étaient exposées à devenir la proie du premier qui voudrait les envahir : à cette même époque, les audacieux pirates de la Scandinavie ravageaient toutes les terres et toutes les mers de l’Europe. Après une longue suite de pillages et de meurtres les Normands acceptèrent et occupèrent un vaste et fertile canton de la France, auquel ils donnèrent leur nom : ils quittèrent leurs dieux pour celui des chrétiens[16] et les ducs de la Normandie se reconnurent vassaux des successeurs de Charlemagne et de Capet. Cette énergie farouche qu’ils avaient apportée des montagnes glacées de la Norvège, se polit, sans se corrompre sous un climat plus doux ; les compagnons de Rollon se mêlèrent peu à peu aux naturels du pays : ils adoptèrent les mœurs, la langue[17] et l’audace chevaleresque des Français ; et, dans un siècle guerrier, les Normands méritèrent la palme de la valeur et des prouesses militaires. Parmi les superstitions alors en usage, celles auxquelles ils se livrèrent avec le plus d’ardeur furent les pèlerinages de Rome, de l’Italie et de la Terre-Sainte. Cette active dévotion augmentait, par l’exercice, les forces de leur âme et de leur corps ; le danger leur servit d’aiguillon, et les plaisirs de la nouveauté étaient leur récompense ; l’étonnement, la crédulité et l’espérance, embellissaient à leurs yeux la scène du monde. Ils se liguaient pour leur défense mutuelle, et les voleurs des Alpes, qu’attirait l’habit d’un pèlerin, étaient châtiés souvent par le bras d’un guerrier. Dans un de ces pieux voyages à la caverne du Garganus, montagne de la Pouille, sanctifiée par une apparition de l’archange saint Michel[18], ils furent accostés par un étranger en habit grec et qui se découvrit bientôt à eux pour un rebelle fugitif et ennemi mortel de l’empire de Byzance. Son nom était Melo, noble de Bari : après une révolte dans laquelle il avait échoué, il s’était vu forcé de fuir et de chercher à son pays d’autres alliés et d’autres vengeurs. Le maintien audacieux des Normands ranima son espoir et détermina sa confiance[19] : ils écoutèrent ses plaintes et surtout ses promesses. Les richesses qu’il leur offrit en perspective démontraient la justice de sa cause et la terre fertile qu’opprimaient des tyrans efféminés leur parut l’héritage de la valeur. De retour dans la Normandie ils y répandirent le goût des expéditions lointaines, et une troupe d’aventuriers, peu nombreuse, mais intrépide, s’unit volontairement pour la délivrance de la Pouille. Ils traversèrent les Alpes séparément et cachés sous des habits de pèlerins ; ils trouvèrent aux environs de Rome, Melo, qui fournit des armes et des chevaux aux plus pauvres et les mena aux combats sans perdre de temps. Leur bravoure triompha dans la première action ; mais, accablés dans la seconde par les Grecs supérieurs en nombre et bien pourvus de machines de guerre, ils firent leur retraite avec indignation et sans tourner le dos à l’ennemi. L’infortuné Melo employa le reste de sa vie à solliciter les secours de la cour d’Allemagne : les Normands, engagés dans sa cause, exclus de la terre qui leur avait été promise, errèrent parmi les collines et les vallées de l’Italie, et furent réduits à conquérir, à la pointe de l’épée leur subsistance journalière. Cette redoutable épée servit tour à tour aux princes de Capoue, de Bénévent, de Salerne et de Naples, dans les querelles qui s’élevaient entre eux ; la valeur et la discipline des Normands déterminaient la victoire en faveur du parti qu’ils adoptaient, et ils avaient soin de maintenir l’équilibre des pouvoirs, de peur que la prépondérance de l’un des États ne rendit leurs secours moins importants, et leurs services moins utiles. Ils occupèrent d’abord un camp fortifié, situé au milieu des marais de la Campanie ; mais la libéralité du duc de Naples leur procura bientôt un établissement plus commode et plus solide. Il bâtit pour eux, à huit milles de sa résidence, la ville d’Averse, qu’il fit fortifier pour lui servir de boulevard contre Capone. Il leur accorda la jouissance du blé et des fruits, des prairies et des bois de ce fertile canton[20]. La nouvelle de leurs succès y amenait chaque année de nouvelles troupes de pèlerins et de soldats : les pauvres y étaient conduits par la nécessité, les riches par l’espérance ; et tout te qu’il y avait en Normandie de généreux et d’actif soupirait après la fortune et la gloire. La ville indépendante d’Averse offrait un asile aux habitants de la province environnante, qui se trouvaient hors de la protection des lois, à quiconque était parvenu à se soustraire à l’injustice ou à la justice de ses supérieurs ; et ces réfugiés adoptaient bientôt les mœurs et la langue de la colonie gauloise. Le comte Rainolfe fut le premier chef des Normands, et on sait que, dans l’origine de la société, le premier rang est la récompense et la preuve du mérite supérieur[21].

Depuis la conquête de la Sicile par les Arabes, les empereurs grecs s’étaient occupés sans cesse des moyens de rentrer dans cette belle province ; mais l’éloignement, et la mer opposèrent des obstacles invincibles à leurs efforts les plus vigoureux. Des expéditions dispendieuses, après quelques lueurs de succès, finissaient par ajouter de nouvelles pages de calamités et d’humiliations aux annales de Byzance ; une seule de ces expéditions lui coûta vingt mille de ses meilleurs soldats, et les musulmans victorieux se raillèrent d’une nation qui donnait à des eunuques, non seulement la garde de ses femmes, mais aussi le commandement de ses guerriers[22]. Après un règne de deux siècles, les Sarrasins se perdirent par leurs divisions[23]. L’émir refusa de reconnaître l’autorité du roi de Tunis ; le peuple se souleva contre l’émir ; les chefs envahirent les villes : le dernier des rebelles gouvernait à son gré son village ou son château et le plus faible de d’eux frères qui se faisaient la guerre implora le secours des chrétiens. Partout où se trouvait le danger, les Normands étaient prompts à accourir et à se rendre utiles. Arduin, agent et interprète des Grecs, enrôla cinq cents chevaliers et guerriers à cheval sous le drapeau de Maniacès, gouverneur de la Lombardie. Lorsqu’ils débarquèrent en Sicile, les deux frères étaient réconciliés ; l’union de la Sicile et de l’Afrique se trouvait rétablie, et des troupes gardaient le bord de la mer : les Normands menaient l’avant-garde, et les Arabes de Messine sentirent la valeur d’un ennemi dont ils n’avaient pas encore éprouvé les coups. Dans une seconde action, l’émir de Syracuse fut désarçonné et transpercé par Guillaume de Haute-vienne, surnommé Bras-de-fer. Dans une troisième bataille, ses intrépides soldats mirent en déroute une armée de soixante mille Sarrasins et ne laissèrent aux Grecs d’autre fatigue que celle de poursuivre les troupes vaincues : brillante victoire, mais dont il faut dire que la plume de l’historien partage le mérite avec la lance des Normands ; il est sûr néanmoins qu’ils contribuèrent essentiellement aux succès de Maniacés, qui soumit à l’empereur treize cités et la plus grande partie de la Sicile. Il souilla sa gloire militaire par son ingratitude et sa tyrannie ; il oublia, dans le partage du butin, le mérite de ses braves auxiliaires : leur avarice et leur orgueil furent également révoltés de ce traitement injurieux. Ils se plaignirent par la bouche de leur interprète : on dédaigna leurs plaintes, et on fustigea l’interprète : les souffrances seules de cette fustigation lui étaient personnelles ; l’outrage regardait ceux dont il avait exprimé les sentiments ; c’était à eux à le venger. Cependant ils dissimulèrent jusqu’à ce que, soit du consentement des Grecs, soit en s’échappant, ils eussent trouvé moyen de repasser sur le continent de l’Italie : les Normands d’Averse Pouille partagèrent leur colère, et la province de la Pouille[24] fut envahie, comme le gage de la dette, vingt ans après leur première émigration. Leur armée n’était encore composée que de sept cents cavaliers et cinq cents fantassins, et les troupes de Byzance, lorsqu’on eut rappelé en Italie les légions qui avaient fait la guerre de Sicile se montaient, dit-on, à soixante mille hommes[25]. Un héraut leur proposa le choix du combat bu de la retraite : Le combat !  s’écrièrent d’une voix tous les Normands, et un de lents plus robustes guerriers renversa d’un coup de poing le cheval du messager des Grecs. On renvoya, ce messager avec un autre cheval : les généraux byzantins eurent soin de cacher l’insulte aux troupes de l’empire ; mais deux batailles qui se suivirent de près leur firent connaître d’une plus terrible manière la force et la bravoure des Normands. Les Asiatiques s’enfuirent dans les plaines de Cannes devant les aventuriers de la France ; le duc de Lombardie tomba au pouvoir des vainqueurs. Les habitants de la Pouille se soumirent à une nouvelle domination ; et l’empereur grec ne sauva de ce naufrage que les quatre places de Bari, d’Otrante, de Brindes et de Tarente. C’est de cette époque que date l’empire des Normands en qui éclipsa bientôt la naissante colonie d’Averse. Le peuple élut douze comtes[26] ; l’âge, la naissance et le mérite déterminèrent les suffrages. Les contributions des districts qui leur étaient appropriés servaient à leur usage particulier, et chacun des comtes éleva au milieu de ses terres une forteresse qui commandait à ses vassaux. Là ville de Melphi, leur résidence commune, placée au centre de la province, devint la métropole et la citadelle de l’État ; chacun des douze comtes y occupait une maison et un quartier séparés, et ce sénat militaire réglait les affaires de la nation. Le premier d’entre eux président et général de la république, reçut le turc de comte de la Pouille, et cette dignité fut conférée à Guillaume Bras-de-fer, représenté, dans le langage de ce siècle, comme un lion dans les combats ; un agneau dans la société, et un ange dans les conseils[27]. Un auteur national et contemporain décrit de bonne foi les mœurs de ses compatriotes[28]. Les Normands, dit Malaterra, sont un peuple astucieux et vindicatif ; l’éloquence et la dissimulation semblent héréditaires en eux : ils savent s’abaisser à la flatterie ; mais si la loi ne les tient pas sous le joug, ils se livrent à tous les excès de leurs passions. Leurs princes se piquent de munificence envers le peuple ; le peuple garde le milieu ou plutôt il réunit les extrêmes de l’avarice et de la prodigalité : avides de richesses et de domination, ils méprisent tout ce qu’ils possèdent et espèrent tout ce qu’ils désirent ; les armes et les chevaux, le luxe des habits et l’exercice de la chasse et de la fauconnerie, font les délices des Normands[29] ; mais, dans les occasions pressantes, ils supportent avec une patience incroyable les rigueurs de tous les climats, et la fatigue et les privations d’une vie militaire[30].

Les Normands de la Pouille se trouvaient aux confins des deux empires d’Allemagne et de Constantinople ; et, selon la politique du moment, ils recevaient l’investiture de leurs terres de l’un ou de l’autre des deux empereurs. Mais le droit de conquête étant le titre le plus solide de ces aventuriers : ils n’aimaient personne et ne se fiaient à personne ; personne ne les aimait ni ne se fiait à eux le mépris qu’ils inspiraient aux princes était mêlé de frayeur, et la crainte des naturels du pays à leur égard était mêlée de haine et de ressentiment. Dès qu’ils désiraient un cheval, une femme, un jardin, ils ne manquaient pas de s’en emparer[31] ; et les chefs seulement coloraient leur cupidité des noms plus spécieux d’ambition et de gloire. Les douze comtes se liguaient quelquefois pour commettre une injustice ; dans leurs querelles domestiques, ils se disputaient la dépouille du peuple : les vertus de Guillaume disparurent avec lui, et Drogon, son frère et son successeur, était plus propre à conduire la valeur qu’à réprimer la violence de ses égaux. Sous le règne de Constantin Monomaque, le cabinet de Constantinople essaya moins par bienfaisance que par politique, de délivrer l’Italie de cette calamité permanente, plus fâcheuse qu’un torrent de Barbares[32], et Argyre, fils de Melo, qu’on chargea de l’exécution de ce dessein, reçut les titres les plus pompeux[33] et les pouvoirs les plus étendus. La mémoire de son père devait être pour lui un titre auprès des Normands : il s’était déjà assuré de leur service volontaire pour étouffer la révolte de Manacès, et venger leur injure particulière en  même temps que celle de l’État. Constantin voulait tirer cette colonie guerrière des provinces de l’Italie et l’a transplanter sur le théâtre de la guerre de Perse. Pour première marque de la magnificence impériale, le fils de Melo répandit parmi les chefs l’or de la Grèce et les ouvrages précieux de son industrie. Mais ses artifices furent déjoués par le bon sens et le courage des vainqueurs de la Pouille : après avoir rejeté ses présents ou du moins ses propositions, ils déclarèrent d’une voix unanime qu’ils n’abandonneraient pas leurs possessions et leurs espérances pour cette fortune éloignée qu’on leur offrait en Asie. Les moyens de persuasion ayant échoué, Argyre résolut de les soumettre ou de les détruire ; il réclama contre l’ennemi commun le secours des puissances latines, et forma une alliance offensive entre le pape, l’empereur d’Orient et celui d’Occident. Le trône de saint Pierre se trouvait occupé par Léon IX, un saint[34] dans toute la simplicité de ce caractère, fait pour se tromper lui-même et tromper le monde, et, par le respect qu’il inspirait, propre à consacrer sous le nom de piété les mesures les plus contraires à la pratique de la religion. Son humanité s’était laissée toucher par les plaintes, peut-être par les calomnies d’un peuple opprimé ; les impies Normands avaient interrompu le paiement des dîmes, et on ne manqua pas de décider qu’on pouvait s’armer du glaive temporel contre des brigands sacrilèges qui méprisaient les censures de l’Église. Léon, né en Allemagne, d’une famille noble et alliée de la maison royale, avait un libre accès à la cour de l’empereur Henri III, et possédait sa confiance : pour trouver des guerriers et des alliés, son zèle ardent le conduisit de la Pouille en Saxe et des rives de l’Elbe à celles du Tibre. Pendant ces préparatifs, Argyre se servit en secret des armes les plus criminelles. Une multitude de Normands furent sacrifiés aux intérêts de l’État ou à des vengeances particulières, et le brave Drogon fut assassiné dans une église (1051). Son frère, Humphroy, troisième comte de la Pouille, hérita de son courage. Les assassins furent punis ; Argyre, renversé et blessé, courut loin du champ de bataille, cacher sa honte derrière les murs de Bari, en attendant les tardifs secours de ses alliés.

Mais L’empire de Constantin était troublé par la guerre contre les Turcs : Henri, était faible et irrésolu ; et le pape, au lieu de repasser les Alpes avec une armée d’Allemands, ne ramena que sept cents soldats de la Souabe et quelques volontaires de la Lorraine. Dans sa marche lente de Mantoue à Bénévent, il reçut sous la sainte bannière un vil mélange d’Italiens de toutes les classes[35]. Le prêtre et le voleur couchaient dans la même tente : on voyait dans les premiers rangs les piques se mêler avec les croix ; et le saint guerrier qui les conduisait répétait dans l’ordre des marches, des campements et des combats, les leçons militaires qu’il avait reçues dans sa jeunesse. Les Normands de la Pouille ne purent mettre en campagne que trois mille cavaliers et un petit nombre de fantassins. La défection des naturels du pays les priva de vivres et coupa leur retraite, et un respect superstitieux glaça pour un moment leur bravoure incapable de crainte. En voyant Léon s’approcher en ennemi, ils fléchirent, le genou, sans honte et sans répugnance devant leur père spirituel. Mais le pape fut inexorable : ses Allemands, fiers de leur haute taille, se moquèrent de la petite stature de leurs adversaires[36] ; et on déclara à ceux-ci qu’ils devaient choisir entre la mort et l’exil. Les Normands dédaignaient la fuite, et plusieurs d’entre eux n’ayant pas pris de nourriture depuis trois jours, leur petite armée se décida pour une mort plus prompte et plus honorable. Après avoir monté la colline de Civitella, ils descendirent dans la plaine, et chargèrent, en trois divisions, les troupes du pape. Richard, comte d’Averse, et le fameux Robent Guiscard, qui étaient à la gauche et au centre, attaquèrent, enfoncèrent, mirent en déroute et poursuivirent les troupeaux d’italiens qui combattaient sans discipline et fuyaient sans rougir. Le comté Humphroy, qui menait la cavalerie de l’aile droite, eut à remplir une tâche plus difficile. On a représenté les Allemands comme peu habiles à manier la lance et le cheval ; mais ils formaient à pied une impénétrable phalange, et ni homme, ni cheval, ni armure, ne pouvaient résister à la pesanteur de leurs énormes sabres, qu’ils faisaient tomber à deux mains sur l’ennemi. Ils se défendaient avec opiniâtreté, lorsque la cavalerie, qui revenait de la poursuite, les environna, et ils moururent dans leurs rangs avec l’estime de l’ennemi et le plaisir de s’être vengés. Le pape prit la fuite et trouva les portes de Civitella fermées ; il fut pris par ses pieux vainqueurs, qui, baisant ses pieds, lui demandèrent sa bénédiction, et l’absolution de leur coupable victoire. Dans cet ennemi captif, les soldats ne voyaient que le vicaire de Jésus-Christ : et bien que ces marques de respect puissent de la part des chefs être attribuées à la politique, il y a tout lieu de croire qu’ils partageaient les superstitions du peuple. Dans le calme de la retraite, le pontife, dont les intentions avaient été bonnes, regretta l’effusion du sang humain versé à son occasion ; il sentit qu’il avait été une cause de péchés et de scandales, et comme son entreprise n’avait pas réussi, il voyait le blâme général s’attacher à l’inconvenance de sa conduite[37]. Dans ces dispositions, il ne se refusa point au traité avantageux qu’on lui proposait ; il abandonna une alliance prêchée par lui-même comme la cause de Dieu, et ratifia les conquêtes passées et futures des Normands.

De quelque manière qu’elles eussent été usurpées, les provinces de la Pouille et de la Calabre faisaient partie de la donation de Constantin et du patrimoine de saint Pierre : ainsi, le don et l’acceptation confirmaient à la fois les prétentions du pontife et celles des Normands. Ils se promirent réciproquement l’appui de leurs armes spirituelles ou temporelles : les Normands s’engagèrent ensuite à paye à la cour de Rome un tribut ou une redevance de douze deniers par charrue, et depuis cette transaction mémorable, c’est-à-dire depuis environ sept siècles le royaume de Naples est demeuré fief du saint-siège[38].

On fait descendre Robert Guiscard[39] tantôt d’un paysan, tantôt d’un duc de Normandie l’orgueil et l’ignorance se sont réunis chez une princesse grecque[40], pour rabaisser la naissance de Guiscard, et l’ignorance et l’adulation chez les Italiens, ses sujets, pour la relever[41]. Il. avait reçu le jour dans la seconde classe ou l’ordre moyen de la noblesse[42]. Il sortait d’une race de vavasseurs ou bannerets du diocèse de Coutances en Basse-Normandie, où ils habitaient le noble château de Hauteville ; Tancrède son père se distinguait à la cour et l’armée du duc, auquel il était tenu de fournir dix soldats ou chevaliers. Deux mariages dans une famille qui n’était pas indigne de la sienne, rendirent Tancrède père de douze enfants qui furent tous élevés dans la maison paternelle, et chéris de sa seconde femme avec une égale tendresse. Mais un modique patrimoine ne suffisait pas à une progéniture nombreuse et entreprenante : les douze frères, voyant autour d’eux les funestes suites de la pauvreté et de la discorde, résolurent de chercher fortune dans les guerres étrangères. Deux seulement se chargèrent du soin de perpétuer leur race et de soigner la vieillesse de leur père ; les dix autres, partant du château à mesure qu’ils arrivaient à l’âge de virilité, traversèrent les Alpes et joignirent les Normands de la Pouille. Les aînés furent entraînés par leur valeur ; le succès de ceux-ci encouragea les plus jeunes ; et Guillaume, Drogon et Humphroy, les derniers de tous, méritèrent d’être les chefs de leur nation et les fondateurs de la nouvelle république. Robert, le premier des sept fils du second mariage, possédait, de l’aveu même de ses ennemis, toutes les qualités d’un capitaine et d’un homme d’État. Sa stature excédait celle des hommes les plus grands de son armée : les proportions de son corps étaient celles qui donnent à la fois la force et la grâce ; au déclin de sa vie, il jouissait encore de cette ferme vigueur de santé capable de tout supporter, de cette noblesse de maintien faite pour imposer à tous. Son visage était vermeil, ses épaules larges ; ses longs cheveux et sa longue barbe avaient la couleur du lin ; ses yeux jetaient du feu, et sa voix, comme celle d’Achille, pouvait, au milieu du tumulte d’une bataille, maintenir l’obéissance et répandre la terreur. Dans les siècles barbares de la chevalerie, ces avantages étaient trop importants pour échapper à l’attention du poète ou de l’historien. Ils observent que Robert faisait tout à la fois, et, avec la même dextérité, usage de son épée qu’il tenait de la main droite, et de sa lance qu’il tenait de la main gauche ; qu’il fut désarçonné trois fois à la bataille de Civitella, et qu’à la fin de cette journée mémorable, il fut reconnu qu’il avait remporté le prix de la valeur sur tous les guerriers, soit de l’une ou de l’autre armée[43]. Son insatiable ambition était fondée sur le sentiment de sa supériorité ; dans le choix de ses moyens d’élévation, il n’était jamais arrêté par les scrupules de la justice, rarement par les sentiments de l’humanité ; et quoiqu’il ne fût pas insensible à la renommée, il agissait indifféremment en secret ou à découvert, selon que l’une ou l’autre de ces méthodes lui paraissait plus favorable à l’intérêt du moment. On donna le surnom de Guiscard[44] à ce grand maître de la sagesse politique, trop souvent confondue avec la dissimulation et la fourberie ; et le poète apulien le loue d’avoir surpassé l’astuce d’Ulysse et l’éloquence de Cicéron. Cependant ses artifices, se déguisaient sous une apparence de franchise militaire dans sa plus haute fortune, il demeura accessible et affable pour ses soldats, et, tout en se montrant indulgent pour les préjugés de ses nouveaux sujets, il affectait dans son vêtement et dans ses mœurs l’ancien usage de son pays. Il pillait avec avidité, afin de répandre des largesses avec profusion. Sa première indigence lui avait donné les habitudes de la frugalité ; le gain d’un marchand ne lui paraissait pas indigne de son attention, et il faisait subir sans pitié à ses captifs de longues et cruelles tortures pour les forcer à découvrir leurs trésors cachés. Selon les Grecs, il partit de la Normandie suivi seulement de cinq cavaliers et de trente fantassins ; et ce calcul paraît encore exagéré ; ce sixième fils de Tancrède de Hauteville passa les Alpes sous un habit de pèlerin, et leva ses premiers soldats parmi les aventuriers de l’Italie. Ses frères et ses compatriotes s’étaient partagé les fertiles terres de la Pouille, mais ils gardaient chacun leur part avec la jalousie de l’avarice : le jeune homme plein d’ambition gagna les montagnes de la Calabre, et dans ses premiers exploits contre les Grecs et les naturels du pays, il n’est pas facile de distinguer le héros du brigand. Surprendre un château ou un couvent, attirer un riche citoyen dans un piège, enlever des vivres dans les villages des environs, tels furent les obscurs travaux qui exercèrent sa force et ses facultés intellectuelles. Les volontaires de la Normandie se rangèrent sous ses drapeaux, et les paysans de la Calabre, commandés par lui, prirent le nom et le caractère des Normands.

Robert, dont l’ambition s’étendait avec sa fortune, excita la jalousie de son frère aîné, qui, dans une querelle passagère, menaça ses jours et mit des entraves à sa liberté. À la mort de Humphroy, ses fils en bas âge se trouvèrent exclus du commandement, et réduits à une vie privée par l’ambition de leur tuteur et de leur oncle ; Guiscard, élevé sur un boucher, fut déclaré comte de la Pouille, et général de la république. Plus puissant alors, et revêtu d’une autorité plus considérable, il voulut achever la conquête de la Calabre, et acquérir un rang qui le mît pour jamais au-dessus de ses égaux. Le pape l’avait excommunié pour quelques rapines ou quelques sacrilèges ; mais on persuada sans peine à Nicolas II que des amis ne peuvent se brouiller sans se nuire mutuellement, que les Normands étaient les fidèles défenseurs du saint-siège et que l’alliance d’un prince offrait plus de sûreté que la conduite capricieuse d’un corps aristocratique. Un synode de cent évêques s’assembla à Melphi, et le comte interrompit une entreprise importante pour veiller en personne à la sûreté du pontife romain et pour exécuter ses décrets. Celui-ci, par reconnaissance et par politique, accorda à Robert et à sa postérité le titre de duc[45], avec l’investiture de la Pouille, de la Calabre et de toutes les terres de l’Italie et de la Sicile qu’il enlèverait aux Grecs schismatiques et aux infidèles Sarrasins[46]. Le consentement du pape pouvait justifier les conquêtes de Robert, mais non pas l’autoriser à disposer d’un peuple libre et vainqueur, sans son aveu ; Guiscard ne rendit publique sa nouvelle dignité qu’après avoir illustré ses armes dans la campagne suivante, par la prise de Consenza et de Reggio. Au milieu de l’enthousiasme qu’inspirait son triomphe, il assembla ses troupes et leur demanda de confirmer par leur suffrage le jugement du vicaire de Jésus-Christ : les soldats saluèrent leur valeureux duc par des acclamations de joie ; et les comtes, jusqu’alors ses égaux, prononcèrent le serment de fidélité avec le sourire sur les lèvres et l’indignation dans le cœur. Robert se qualifia dès lors de duc de la Pouille, de la Calabre et de la Sicile, par la grâce de Dieu et de saint Pierre,  et travailla vingt années à mériter et à réaliser ces titres pompeux ; des sucrés si tardifs dans un pays si peu étendu paraissaient au-dessous des talents du chef et de la nation ; mais les Normands étaient en petit nombre ; ils avaient peu de ressources, leurs services étaient volontaires et précaires. Les grands desseins du duc furent quelquefois entravés par l’opposition de l’assemblée de ses barons ; les douze comtes élus par le peuple conspirèrent contre son autorité ; et les fils de Humphroy, dénonçant la perfidie de leur oncle, demandèrent justice et vengeance. L’habile Guiscard découvrit leurs complots, étouffa leur rébellion, et condamna les coupables à la mort ou à l’exil ; mais il consuma inutilement ses années et les forces de la nation dans ces querelles domestiques. Lorsqu’il eut mis en déroute ses ennemis du dehors, les Grecs, les Lombards et les Sarrasins ; les villes fortifiées de la côte de la mer leur servirent d’asile. Ils excellaient dans l’art des fortifications et celui de la défense ; les Normands, habitués à servir à cheval ne savaient combattre qu’en plaine : inhabiles à l’attaque des places, ils ne pouvaient s’en rendre maîtres que par la persévérance. Salerne se défendit plus de huit mois ; le siége ou le blocus de Bari dura près de quatre ans. Le duc normand se montrait le premier dans tous les dangers, était le dernier fatigué et le plus patient, dans ses souffrances. Tandis qu’il pressait la citadelle de Salerne, une pierre énorme, lancée du haut des remparts, mit en pièces une de ses machines, et un éclat de bois le blessa à la poitrine. Il logeait sous les murs de Bari, dans une mauvaise baraque formée de branches sèches et couverte de paille, poste dangereux, exposé de tous côtés aux rigueurs de l’hiver et aux traits de l’ennemi[47].

Les provinces conquises en Italie par Robert sont celles qui forment aujourd’hui le royaume de Naples, et les révolutions de sept siècles n’ont pas séparé les contrées réunies par ses armes[48]. Cette monarchie s’est composée des provinces grecques de la Calabre et de la Pouille, de la principauté de Salerne, soumise aux Lombards, de la république d’Amalfi, et des districts intérieurs du vaste et ancien duché de Bénévent. Trois de ces districts seulement échappèrent à sa domination, le premier pour jamais, et les deux autres jusque vers le milieu du siècle suivant. L’empereur d’Allemagne avait transféré au pape, par don ou par échange, la ville et le territoire immédiat de Bénévent ; et quoique cette terre sacrée ait été envahie quelquefois, le nom de saint Pierre triompha à la fin du glaive des Normands. Leur première colonie d’Averse subjugua et conserva l’État de Capoue ; et les princes de cette ville furent réduits à mendier leur subsistance à la porte du palais de leurs aïeux. Les ducs de la ville de Naples maintinrent la liberté populaire sous une apparence de soumission à l’empire de Byzance. Parmi les conquêtes de Guiscard, les lumières de Salerne[49] et le commerce d’Amalfi[50] doivent fixer un moment la curiosité du lecteur. 1° Une école de jurisprudence suppose des lois et des propriétés, et une religion bien claire ou l’évidence de la raison peut faire négliger la théologie ; mais à toutes les époques de la civilisation, les hommes ont besoin du secours de la médecine ; et, si le luxe rend les maladies aigues plus fréquentes, l’état de barbarie multiplie le nombre des contusions et des blessures. Les trésors de la médecine des Grecs s’étaient répandus parmi les colonies arabes de l’Afrique, de l’Espagne et de la Sicile : au milieu des communications de la paix et de la guerre, une étincelle de savoir avait paru et s’était maintenue à Salerne, ville recommandable par l’honnêteté des hommes et la beauté des femmes[51]. Une école, la première qu’on ait vue s’élever au milieu des ténèbres de l’Europe, s’y consacrait à l’art de guérir ; les moines et les évêques s’accommodèrent de cette profession salutaire et lucrative, et des malades sans nombre, du rang le plus élevé et des pays les plus éloignés, appelèrent ou allèrent chercher les médecins de Salerne. Les vainqueurs normands protégèrent cette école ; et Guiscard, bien qu’élevé dans le métier des armes, savait discerner le mérite et la valeur d’un philosophe. Après trente-neuf ans de voyages, Constantin, chrétien d’Afrique, rapporta de Bagdad la connaissance de la langue et des arts des Arabes, et Salerne profita de la pratique, des leçons et des écrits de l’élève d’Avicenne. Son école de médecine a sommeillé longtemps sous le nom d’université ; mais ses préceptes ont été réduits au douzième siècle en une suite d’aphorismes exprimés en vers léonins ou vers latins rimés[52]. 2° La ville d’Amalfi, située sept milles à  l’ouest de Salerne, et trente au sud de Naples, jadis obscure, déployait alors la puissance et les heureuses suites de l’industrie. Son territoire était fertile, mais de peu d’étendue, et ses habitants profitèrent de leur situation près d’une mer accessible ; ils se chargèrent les premiers du soin de fournir au monde occidental les ouvrages et les productions de l’Orient, et cet utile trafic fut la source de leur opulence et de leur liberté. Amalfi avait un gouvernement populaire, sous l’administration d’un duc, et la suprématie de l’empereur grec ; ses murs renfermaient cinquante mille citoyens, et aucune autre ville n’offrait une quantité si considérable d’or, d’argent et d’objets d’un luxe recherché. Les marins qui remplissaient son port excellaient dans la théorie et la pratique de la navigation et de l’astronomie, et on doit à leurs recherches ou à leur bonne fortune la découverte de la boussole, qui nous a donné le moyen de parcourir le globe. Leur commerce s’étendait aux rivages de l’Afrique, de l’Arabie et de l’Inde, ou du moins il embrassait les productions de ces trois pays, et leurs établissements à Constantinople, à Antioche, à Jérusalem et à Alexandrie, avaient acquis les privilèges de colonies indépendantes[53]. Après trois siècles de prospérité ; Amalfi fut subjuguée par les Normands ; et saccagée par la jalousie de la république de Pise. Elle ne contient plus qu’un millier de pêcheurs dont la misère peut s’enorgueillir des restes d’un arsenal, d’une cathédrale et des palais de ses anciens négociants[54].

Roger, le douzième ou le dernier des fils de Tancrède, avait été retenu longtemps en Normandie par sa jeunesse et le grand âge de son père. Appelé ensuite en Italie, il se hâta d’arriver dans la Pouille où il mérita l’estime et où bientôt après il excita la jalousie de Guiscard. Ils avaient la même valeur et la même ambition ; mais la jeunesse, la beauté et les manières élégantes de Roger, captivèrent l’affection des soldats et du peuple. Il avait si peu de moyens de subsistance pour lui et sa suite, composée de quarante personnes, qu’il descendit du rôle de guerrier à celui de brigand, et du brigandage au vol domestique. On avait alors des notions si imparfaites sur la propriété, que son propre historien, et par son ordre particulier, l’accuse d’avoir dérobé des chevaux dans une écurie de Melphi[55]. Son courage le fit sortir de la pauvreté et de la honte : il quitta ses viles habitudes pour la gloire et pour le mérite d’une guerre contre les infidèles, et il fut secondé dans l’invasion de la Sicile par le zèle et la politique de son frère Guiscard. Après la retraite des Grecs, les idolâtres (tel était le nom que les catholiques osaient donner aux Sarrasins) avaient réparé leurs pertes et étaient rentrés dans leurs possessions ; mais une petite troupe d’aventuriers opéra la délivrance de la Sicile, vainement entreprise, par les forces de l’empire d’Orient[56]. Lors de sa première tentative, Roger brava sur un canot découvert les dangers réels et les dangers fabuleux de Charybde et de Scylla, débarqua avec soixante soldats sur une côte ennemie, poussa les musulmans jusqu’aux portes de Messine, et retourna sain et sauf en Italie, chargé des dépouilles de la contrée environnante. Il déploya l’activité et la patience de son courage dans la forteresse de Trani. Parvenu à un âge avancé, il racontait avec plaisir que, durant le cours du siége, lui et la comtesse sa femme furent réduits à un manteau qu’ils portaient alternativement ; que son cheval ayant été tué, les Sarrasins l’entraînaient, mais qu’il se dégagea par la force de son épée, et rapporta sur son dos la selle de son coursier, afin de ne pas laisser le moindre trophée entre les mains des infidèles. Au siége de Trani trois cents Normands arrêtèrent et repoussèrent les forces de l’île. A à la bataille de Ceramio, cinquante mille hommes, tant de cavalerie que d’infanterie, furent mis en déroute par cent trente six soldats chrétiens, sans compter saint George, qui combattit à cheval aux premiers rangs. On réserva pour le successeur de saint Pierre les bannières ennemies et quatre chameaux, si on eût exposé ces dépouilles des Barbares, non pas au Vatican, mais au Capitole, elles auraient pu rappeler le souvenir des triomphes sur les Carthaginois. Ce qu’on dit du petit nombre des Normands ne doit probablement s’entendre que des chevaliers ou guerriers combattant à cheval, et de noble extraction, dont chacun avait cinq ou six hommes à sa suite[57] ; mais en adoptant cette interprétation, et en supposant tous les avantages que purent donner la valeur, la bonté des armes et la réputation, la déconfiture d’une si nombreuse armée réduit encore le lecteur prudent à choisir entre l’idée d’un miracle et celle d’une fable. Les Arabes de la Sicile recevaient de puissants secours de leurs compatriotes d’Afrique : les galères de Pise aidèrent la cavalerie des Normands à faire le siège de Palerme, et au moment de l’action, la jalousie des deux frères prit le noble caractère d’une émulation généreuse et invincible. Après une guerre de trente ans[58], Roger acquit, avec le titre de grand comte, la souveraineté de la plus grande et de la plus fertile des îles de la Méditerranée ; et son administration annonce un esprit libéral et éclairé, bien supérieur à son siècle et à son éducation. Il laissa aux musulmans la liberté de leur religion et la jouissance de leurs propriétés[59] : un philosophe, médecin de Mazara et de la race de Mahomet qui avait harangué le vainqueur, fut appelé à la cour ; on traduisit en latin sa géographie des sept climats, et Roger, après l’avoir lue avec attention, préféra le livre de l’Arabe aux écrits du Grec Ptolémée[60]. Un reste de naturels chrétiens avait contribué aux succès des Normands ; ils en furent récompensés par le triomphe de la croix. L’île rentra sons ma juridiction du pontife de Rome : on établit de nouveaux évêques dans les principales villes, et le clergé eut lieu d’être satisfait des magnifiques dotations accordée aux églises et aux monastères. Cependant le héros catholique soutint avec fermeté les droits du magistrat civil. Au lieu de renoncer à l’investiture des bénéfices, il eût l’adresse de tourner à son profit les prétentions des papes, et la singulière bulle qui déclare les princes de Sicile légats héréditaires et perpétuels du saint-siège[61], consolida et étendit la suprématie de la couronne.

La conquête de la Sicile avait été plus glorieuse qu’utile pour Robert Guiscard : la possession de la Pouille et de la Calabre ne suffisait pas à son ambition, et il résolût de saisir ou de faire naître une occasion d’envahir ou peut-être de subjuguer l’empire d’Orient[62]. Un divorce obtenu sous prétexte de consanguinité avait éloigné sa première épouse, la compagne de son humble fortune, et Bohémond, issu de ce premier mariage, se trouvait destiné à imiter son illustre père plutôt qu’à lui succéder. Sa seconde femme était fille des princes de Salerne ; les Lombards consentirent à reconnaître pour son héritier Roger, sorti de ce second mariage : cinq filles que Guiscard eut d’ailleurs de la princesse de Salerne, furent toutes honorablement mariées[63] ; et l’une d’elles fut fiancée en bas âge au jeune et beau Constantin, fils et héritier de l’empereur Michel[64] ; mais une révolution ébranla le trône de Constantinople ; la famille royale de Ducas fut emprisonnée dans le palais ou dans le cloître ; et Robert, affligé du malheur de sa fille et de l’expulsion de son allié, médita des projets de vengeance. Un Grec, qui se disait père de Constantin, parut bientôt à Salerne, et raconta l’histoire de son détrônement et de son évasion. Le duc ne méconnut point cet ami malheureux ; il l’environna de la pompe et le revêtit des titres de la dignité impériale. Michel[65] parcourut en triomphe la Pouille et la Calabre : les peuples le reçurent avec des larmes et des acclamations ; et le pape Grégoire VII exhorta les évêques à concourir, par leurs sermons, et les catholiques par le secours de leurs bras, au rétablissement de ce prince. Ses conversations avec Robert étaient fréquentes et familières ; la valeur des Normands et les trésors de l’empire grec donnaient quelque fondement à leurs promesses réciproques. Cependant, de l’aveu des Grecs et des Latins, ce Michel n’était qu’un fantôme et un imposteur : c’était un moine échappé de son couvent où un domestique qui avait servi dans le palais. L’adroit Guiscard avait imaginé cette fourberie : il comptait qu’après avoir donné ainsi une apparence de justice à ses armes, le faux empereur rentrerait, au premier signe, dans l’état obscur d’où il venait de le tirer ; mais on ne pouvait déterminer la croyance des Grecs que par la victoire, et l’ardeur des Latins n’égalait  pas leur crédulité : les soldats normands voulaient jouir en paix du fruit de leurs travaux, et la lâcheté des Italiens frémissait de la seule idée des périls connus et inconnus d’une expédition au-delà de la mer. Robert employa, sur ces nouvelles levées, le pouvoir des présents et des promesses, les menaces de l’autorité civile et de l’autorité ecclésiastique ; et quelques actes de violence ont donné lieu au reproche qui lui fut fait d’avoir enrôlé sans distinction et sans pitié, des vieillards et des enfants. Après deux années employées sans relâche en préparatifs, l’armée de terre et les forces navales s’assemblèrent à Otrante, dernier promontoire de l’Italie, situé à l’extrémité du talon de la botte ; Robert s’y rendit accompagné de sa femme, qui combattit à ses côtés, de son fils Bohémond, et de l’imposteur qu’on donnait pour l’empereur Michel. Treize cents chevaliers[66] normands, ou élevés à leur école, étaient le nerf de cette armée composée d’environ trente mille hommes[67] de toute espèce. Cent cinquante navires furent destinés à transporter les soldats, les chevaux, les armes, les machines de guerre et les tours de bois couvertes de peaux non travaillées. Ces bâtiments avaient été construits en Italie, et la république de Raguse, devenue l’alliée de Robert, avait fourni les galères.

A l’entrée du golfe Adriatique, les côtes de l’Italie  et de l’Épire se rapprochent l’une de l’autre. L’espace qui est entre Brindes et Durazzo, connu sous le nom du passage romain, n’a pas plus de cent milles[68] ; en face d’Otrante, il n’en a que cinquante[69], et le peu de largeur du détroit donna à Pyrrhus et à Pompée l’idée sublime ou extravagante d’y élever un pont. Robert, avant d’embarquer ses munitions et ses troupes, détacha Bohémond avec quinze galères pour aller subjuguer ou menacer l’île de Gorfou, reconnaître la côte opposée, et s’assurer, aux environs de Vallone, d’un havre pour ses troupes. Bohémond fit sa traversée et son débarquement sans apercevoir d’ennemis ; et cet heureux essai fit connaître l’état de décadence où la négligence des Grecs avait réduit la marine. Les îles et les villes maritimes de l’Épire cédèrent aux armes de Robert ou à la terreur de son nom, et après son arrivée à Corfou (que je désigne par son nom moderne), il conduisit son escadre et son armée pour faire le siège de Durazzo. Cette ville, qui était la clef de l’empire du côté de l’occident, se trouvait gardée par son ancienne réputation, par des ouvrages récents, par le patricien George. Paléologue qui avait gagné des batailles en Orient, et enfin par une garnison d’Albanais et de Macédoniens, peuples connus de tout temps pour fournir de bons soldats. Le courage de Guiscard fut éprouvé dans cette entreprise par des dangers et des accidents de toute espèce : dans la saison la plus favorable de l’année, sa flotte qui longeait la côte, fut assaillie tout à coup d’un ouragan mêlé de neige ; de furieux vents du sud enflèrent la mer Adriatique, et un nouveau naufrage confirma l’infâme réputation des rochers Acrocérauniens[70]. Les voiles, la mâture et les rames furent mises en pièces ou enlevées au loin. La mer et les rivages furent couverts débris de vaisseaux, d’armes et de cadavres ; et les eaux engloutirent ou endommagèrent la plus grande partie des munitions. La galère ducale n’échappa qu’avec beaucoup de peine à la fureur des vagues, et Robert s’arrêta sept jours sur le cap voisin, pour rassembler les restes de sa flotte, et ranimer le courage battu de ses soldats. Les Normands n’étaient plus ces audacieux marins qui avaient reconnu l’Océan, du Groenland au mont Atlas, et qu’on avait vus sourire aux misérables dangers de la Méditerranée. Ils pleurèrent durant la tempête, et tremblèrent à l’approche des Vénitiens, que les prières les promesses de la cour de Byzance avaient engagés à les attaquer. L’action du premier jour ne fut pas désavantageuse à Bohémond, jeune homme imberbe[71], qui commandait les vaisseaux de son père ; les galères de la république de Venise demeurèrent toute la nuit sur leurs ancres, rangées en forme de croissant ; l’habileté de leur évolutions, la manière dont ils avaient posté leurs archers, le poids de leurs javelines et le feu grégeois que leur avait prêté l’empereur, décidèrent la victoire de la seconde journée. Les vaisseaux de la Pouille et de Raguse se réfugièrent à la côte ; plusieurs virent couper leurs câbles, et tombèrent au pouvoir du vainqueur. Une sortie de la garnison de Durazzo porta le carnage et l’épouvante jusque dans les tentes de Robert : on jeta les secours dans la place, et dès que les assiégeants ne furent plus maîtres de la mer, les îles et les villes maritimes cessèrent de leur envoyer des tributs et des provisions. Une maladie pestilentielle infecta bientôt l’armée des Normands, elle fit périr sans gloire cinq cents chevaliers ; et, en supposant que les morts obtinrent tous des funérailles, on voit, d’après la liste des enterrements, que Guiscard perdit dix mille personnes. Seul, inébranlable au milieu de tant de calamités, tandis qu’il faisait venir de nouvelles forces de la Pouille et de la Sicile ; il ébranlait de ses machines de siége, escaladait ou sapait les murs de Durazzo ; mais son industrie et sa valeur rencontrèrent une valeur égale et une industrie supérieure. Il avait conduit au pied du rempart une tour mobile qui renfermait cinq cents soldats ; la descente de la porte ou du pont-levis fut arrêtée par une énorme poutre, et la tour devint en un moment la proie du feu grégeois.

Tandis que les Turcs fondaient sur l’empire romain du côté de l’orient, et l’armée de Guiscard du côté de l’occident, le vieux successeur de Michel remettait le sceptre aux mains d’Alexis, illustre général et fondateur de la dynastie de Comnènes. La princesse Anne, qui a écrit l’histoire d’Alexis son père, observe, dans son style affecté, qu’Hercule lui-même n’aurait pu suffire à un double combat ; et sur ce principe, elle approuve la paix précipitée que son père conclut avec les Turcs, et qui lui permit d’aller lui-même au secours de Durazzo. Alexis, trouva le camp vide de soldats et le trésor vide d’argent ; mais telles furent la vigueur et l’activité de ses mesures, qu’en six mois il rassembla une armée de soixante-dix mille hommes[72], et fit une marche de cinq cents milles. Il leva ses troupes en Europe et en Asie, depuis le Péloponnèse jusqu’à la mer Noire ; la pompe de son rang se déployait dans la magnificence de sa garde composée de cavaliers couverts d’armes d’argent et richement équipés ; il marchait entouré d’un nombreux cortège de nobles et de princes, dont plusieurs (preuve de la douceur des mœurs du temps), un moment revêtus de la pourpre dans les révolutions du palais, vivaient riches et revêtus de charges considérables. Jeunes et ardents, ils devaient animer la multitude par leur exemple ; mais leur goût pour le plaisir, et leur mépris pour la subordination, étaient une source de désordres et de maux : ils voulaient qu’on les menât tout de suite au combat, et leurs clameurs importunes déconcertèrent la prudence d’Alexi