Les deux siéges de Constantinople par les Arabes. Leur invasion en France, et leur défaite par Charles Martel. Guerre civile des Ommiades et des Abbassides. Littérature des Arabes. Luxe des califes. Entreprises navales sur l’île de Crète, sur la Sicile et sur Rome. Décadence et division de l’empire des califes. Défaites et victoires des empereurs grecs.
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LORSQUE les Arabes sortirent de leur désert pour la première fois, ils durent s’étonner de la facilité et de la rapidité de leurs succès ; mais lorsque dans leur carrière triomphante ils arrivèrent aux bords de L’Indus et au sommet des Pyrénées, lorsque après une foule d’épreuves ils eurent reconnu toute la force de leurs cimeterres et toute l’énergie de leur foi ; ils durent s’étonner également de trouver quelque nation capable de résister à leurs invincibles armes, et quelques limites capables de borner l’empire des successeurs du prophète. On peut pardonner cette confiance à des fanatiques et à des soldats, quand on songe que l’historien qui suit aujourd’hui avec calme les triomphes des Sarrasins, a besoin d’un assez grand travail pour s’expliquer comment la religion et les peuples, de l’Europe, l’Espagne exceptée, ont pu échapper à ce danger imminent et en apparence .fresque inévitable. Les déserts des Scythes et des Sarmates étaient gardés par leur étendue, par leur pauvreté et le courage des pasteurs du Nord ; la Chine était très éloigné et inaccessible ; mais les musulmans avaient asservi la plus grande partie de la zone tempérée ; les Grecs se trouvaient épuisés par les calamités de la guerre, par la perte de leurs plus belles provinces, et la chute précipitée de la monarchie des Goths pouvait faire trembler les Barbares de l’Europe. Je vais développer les causes qui préservèrent la Bretagne et la Gaule du joug civil et religieux du Koran ; qui protégèrent la majesté de Rome et différèrent la servitude de Constantinople, qui donnèrent de la vigueur à la défense des chrétiens, et jetèrent parmi les mahométans des semences de division et de faiblesse. Quarante-six ans après la fuite de Mahomet, ses disciples parurent en armes sous les murs de Constantinople[1] ; ils étaient animés par le mot véritable ou supposé du prophète, que la première armée qui assiégerait la ville des Césars obtiendrait le pardon de ses péchés : les Arabes voyaient d’ailleurs la gloire de cette longue suite de triomphes des premiers Romains justement transférée aux vainqueurs de la nouvelle Rome, et la richesse des nations déposée dans cette ville si favorablement située pour être à la fois le centre du commerce et le siége du gouvernement. Le calife Moawiyah, après avoir étouffé ses rivaux et affermi son trône, voulut expier, par le succès et la gloire de cette sainte expédition, le sang des citoyens versé dans les guerres civiles[2]. Ses préparatifs sur mer et sur terre égalèrent l’importance de l’objet : le commandement fut confié à Sophian, vieux guerrier ; mais les troupes furent animées par la présence et l’exemple d’Yezid, fils du commandeur des fidèles. Les Grecs avaient peu de chose à espérer, et leurs ennemis peu de chose à craindre du courage et de la vigilance de l’empereur, qui déshonorait le nom de Constantin, et n’imitait d’Héraclius, son grand-père, que les années qui avaient terni sa gloire. Les forces navales des Sarrasins traversèrent, sans être arrêtées, et sans rencontrer de résistance le canal de l’Hellespont, qu’aujourd’hui même les Turcs regardent comme le boulevard naturel de la capitale[3]. La flotte arabe jeta l’ancre, et les troupes débarquèrent prés du palais d’Hebdomon, à sept milles de la place. Durant plusieurs jours elles livrèrent, depuis l’aurore jusqu’à la nuit, des assauts qui se prolongeaient de la porte dorée au promontoire oriental ; et le poids et l’effort des colonnes placées sur les derrières, précipitaient en avant les guerriers de la première ligne ; mais les assiégeants avaient mal jugé de la force et des ressources de Constantinople. Ses murs solides et élevés étaient défendus par une garnison nombreuse et disciplinée. Le courage romain fut réveillé par l’excès du danger qui menaçait la religion et l’empire : les habitants fugitifs des provinces conduises, qui s’y étaient réfugiés, renouvelèrent avec plus de succès les moyens de défense employés à Damas et à Alexandrie, et les Sarrasins furent épouvantés de l’effet extraordinaire et prodigieux du feu grégeois. Cette opiniâtre résistance les détermina à se tourner vers des entreprises plus aisées : ils pillèrent les côtes d’Europe et d’Asie qui bordent la Propontide ; et après avoir tenu la mer depuis le mois d’avril jusqu’à celui de septembre, ils se retirèrent à quatre-vingts milles de la capitale, dans l’île de Cyzique, où ils avaient établi leurs magasins et déposé leur butin. Ils furent si patients dans leur persévérance ou si faibles dans leurs opérations, que les six étés suivants on les vit former le même plan d’attaque terminé par la même retraite ; chaque entreprise manquée diminuait leur vigueur et leurs espérances de succès ; jusqu’à ce qu’enfin les naufrages et les maladies, le glaive et le feu de l’ennemi, les contraignirent d’abandonner leur inutile projet. Ils eurent à regretter la perte ou à célébrer le martyre de trente mille musulmans qui perdirent la vie au siège de Constantinople, et les pompeuses funérailles d’Abu-Ayub ou Job excitèrent la curiosité des chrétiens eux-mêmes. Ce vénérable Arabe, l’un des derniers compagnons de Mahomet, était au nombre des ansars ou auxiliaires de Médine, qui accueillirent le prophète lors de son évasion de la Mecque. Dans sa jeunesse il s’était trouvé aux combats de Beder et d’Ohud ; parvenu à la maturité de l’âge, il avait été l’ami et le camarade d’Ali, et il venait d’épuiser le reste de ses forces loin de sa patrie, dans une guerre contre les ennemis du Koran. Sa mémoire fut toujours respectée ; mais on négligea, on ignora même le lieu de sa sépulture durant près de huit siècles, jusqu’à la prise de Constantinople par Mahomet II. Une de ces visions, moyens ordinaires de toutes les religions du monde, apprit aux musulmans qu’Ayub était enterré au pied des murs et au fond du port ; on y éleva une mosquée qu’on a choisie avec raison pour le lieu de l’inauguration simple et martiale des sultans turcs[4]. L’issue du siége rétablit dans l’Orient et l’Occident la gloire des armes romaines et obscurcit pour un moment celle des Sarrasins. L’envoyé de l’empereur à Damas fut bien reçu dans un conseil général des émirs ou Koreishites ; les deux empires signèrent une paix ou une trêve de trente ans, et le commandeur des croyants abaissa sa dignité jusqu’à promettre un tribut annuel de cinquante chevaux de bonne race, de cinquante esclaves et de trois mille pièces d’or[5]. Ce calife était avancé en âge ; il voulait jouir de son pouvoir et terminer sa carrière dans la tranquillité et le repos : tandis que son nom faisait trembler les Maures et les Indiens, son palais et la ville de Damas étaient insultés par les Mardaïtes ou Maronites au mont Liban, qui ont été la meilleure barrière de l’empire, jusqu’à l’époque où la politique soupçonneuse des Grecs les désarma et les relégua dans une autre contrée[6]. Après la révolte de l’Arabie et de la Perse, la maison d’Ommiyah[7] ne possédait plus que les royaumes de la Syrie et de l’Égypte : son embarras et sa frayeur la déterminèrent à céder toujours davantage aux pressantes demandes des chrétiens, et l’on convint du tribut d’un esclave, d’un cheval et de mille pièces d’or, pour chacun des trois cent soixante-cinq jours de l’année solaire ; mais dès qu’Abdalmalek eut, par ses armes et par sa politique, rétabli l’intégrité de l’empire, il se refusa à une marque de servitude qui blessait sa conscience non moins que sa fierté : il cessa de payer le tribut ; et les Grecs affaiblis par la tyrannie extravagante de Justinien II, par la légitime rébellion du peuple et le fréquent renouvellement de ses adversaires et de ses successeurs, ne purent le demander les armes à la main. Jusqu’au règne d’Abdalmalek, les Sarrasins s’étaient contentés de jouir des trésors de la Perse et de ceux de home, sous l’empreinte de Chosroès ou de l’empereur, de Constantinople ; ce calife fit fabriquer des monnaies d’or et d’argent, et l’inscription de ces monnaies appelées dinars, bien qu’elle put être censurée par quelque sévère casuiste, annonçait l’unité du dieu de Mahomet[8]. Sous le règne du calife Walid, on cessa d’employer la langue et les caractères grecs dans les comptes du revenu public[9]. Si ce changement a produit l’invention ou établi l’usage des chiffres qu’on appelle communément arabes ou indiens, un règlement de bureau imaginé par les musulmans a donné lieu aux découvertes les plus importantes de l’arithmétique, de l’algèbre et des sciences mathématiques[10]. Tandis que le calife Walid sommeillait sur le trône de Damas et que ses lieutenants achevaient la conquête de la Transoxiane et de l’Espagne, une troisième armée de Sarrasins inondait les provinces de l’Asie-Mineure et s’approchait de Byzance. Mais la tentative et le mauvais succès d’un second siége étaient réservés à son frère Soliman, animé, à ce qu’il parait, d’une ambition plus active et d’un courage plus martial. Dans les révolutions de l’empire grec, après que le tyran Justinien eut été puni et vengé, un humble secrétaire, Anastase ou Artemius, fut élevé à la pourpre par le hasard ou par son mérite. Des bruits de guerre vinrent bientôt l’alarmer, et l’ambassadeur qu’il avait envoyé à Damas lui rapporta la terrible nouvelle des préparatifs que faisaient les Sarrasins sur mer et sur terre pour un armement bien supérieur à tous ceux qu’on avait vus jusqu’alors ou à tout ce qu’on pouvait imaginer. Les précautions d’Anastase ne furent indignes ni de son rang, ni du danger qui le menaçait. Il ordonna de faire sortir de la ville toute personne qui n’aurait pas des vivres pour un siège de trois années ; il remplit les magasins et les arsenaux ; il fit réparer et fortifier les murs ; et on plaça sur les remparts, ou sur des brigantins dont on augmenta le nombre à la hâte, les machines qui lançaient des pierres, des dards ou du feu. Il est à la fois plus sûr et plus honorable de prévenir une attaque que de la repousser ; les Grecs conçurent un projet au-dessus de leur courage ordinaire, celui de brûler les munitions navales de l’ennemi, les bois de cyprès qu’on avait tirés du Liban et amenés sur les côtes de Phénicie pour le service de la flotte égyptienne. La lâcheté ou la perfidie des troupes qu’on appelait, d’après une nouvelle dénomination, les soldats du Theme Obsequien[11], firent échouer cette généreuse entreprise. Elles assassinèrent leur chef, abandonnèrent leur drapeau dans l’île de Rhodes, se dispersèrent sur le continent voisin, et obtinrent ensuite leur pardon, ou peut-être une récompense, en choisissant pour empereur un simple officier des finances. Il s’appelait Théodose, et son nom pouvait être agréable au sénat et au peuple ; mais après un règne de quelques mois, il tomba du trône dans un cloître, et remit à la main plus vigoureuse de Léon l’Isaurien, la défense de la capitale et de l’empire. Le plus redoutable des Sarrasins, Moslemah, frère du calife, approchait à la tête de cent vingt mille Arabes et Persans, dont le plus grand nombre étaient montés sur des chevaux ou des chameaux : et les siéges de Tyane, d’Amorium et de Pergame, places qu’ils emportèrent, furent assez longs pour exercer leur savoir et augmenter leurs espérances. C’est au passage très connu d’Abydos sur l’Hellespont., que les musulmans passèrent pour la première fois d’Asie en Europe. De là, tournant les villes de la Thrace situées sur la Propontide, Moslemah investit Constantinople du côté de la terre : il environna son camp d’un fossé et d’un rempart ; il établit ses machines de siège, et annonça par ses paroles et ses actions que si l’obstination des assiégés se montrait égale à la sienne, il attendrait patiemment dans cette position le retour des semailles et de la récolte. Les Grecs de la capitale offrirent de racheter leur religion et leur empire, en payant une amende ou une contribution d’une pièce d’or par tête d’habitant. Mais cette offre magnifique fut, rejetée avec dédain, et l’arrivée des navires de l’Égypte et de la Syrie augmenta la présomption de Moslemah. On a porté ces navires au nombre de dix-huit cents, par où l’on peut juger de leur petitesse : ils étaient accompagnés de vingt vaisseaux dont la grandeur nuisait à leur légèreté, et qui toutefois ne contenaient que cent soldats pesamment armés. Cette nombreuse escadre s’avançait vers le Bosphore sur une mer tranquille, par un bon vent, et, pour me servir ici des expressions des Grecs, une forêt mouvante ombrageait la surface du détroit ; le général sarrasin avait fixé la nuit fatale destinée à un assaut général par mer et par terre. Afin d’augmenter la confiance de l’ennemi, l’empereur avait fait abattre la chaîne qui gardait l’entrée du port ; mais tandis que les musulmans examinaient s’ils profiteraient de l’occasion ou s’ils n’avaient pas à craindre quelque piége, la mort les enveloppa. Les Grecs lancèrent leurs brûlots ; les Arabes, leurs armes et leurs navires devinrent la proie des flammes ; ceux des vaisseaux qui voulurent prendre la fuite, se brisèrent les uns contre les autres ou furent engloutis par les vagues ; et on ne trouve dans les historiens aucun vestige de cette escadre qui menaçait d’anéantir l’empire. Les musulmans firent une perte encore plus irréparable ; le calife Soliman mourut d’une indigestion[12] dans son camp, prés de Kinnisrin ou Chalcis en Syrie, lorsqu’il se préparait à marcher à Constantinople avec le reste des forces de l’Orient. Un parent et un ennemi de Moslemah, remplaça Soliman, et les inutiles et funestes vertus d’un bigot déshonorèrent le trône d’un prince rempli d’activité et de talents. Tandis qu’Omar, le nouveau calife, s’occupait à calmer et à satisfaire les scrupules de son aveugle conscience, sa négligence plutôt que sa résolution laissait continuer le siége pendant l’hiver[13]. Cet hiver fut extraordinairement rigoureux. Une neige profonde couvrit la terre durant plus de cent jours ; et les naturels des climats brûlants de l’Égypte et de l’Arabie demeurèrent engourdis et presque sans vie dans leur camp glacé. Ils se ranimèrent au retour du printemps ; on avait fait pour eux un second effort ; ils reçurent deux flottes nombreuses chargées de blé, d’armes et de soldats : la première, de quatre cents transports et galères, venait d’Alexandrie ; et la seconde, de trois cent soixante navires, venait des ports de l’Afrique. Mais les terribles feux des Grecs se rallumèrent de nouveau, et si la destruction fut moins complète, ce fut parce que l’expérience avait appris aux musulmans à se tenir loin du danger ; ou par la trahison des Égyptiens qui servaient sur la flotte, et qui passèrent avec leurs vaisseaux du côté de l’empereur des chrétiens. Le commerce et la navigation de la capitale se rétablirent, et les pêcheries fournirent au besoin et même au luxe des habitants. Mais les troupes de Moslemah se virent bientôt en proie à la famine et aux maladies qui s’augmentèrent bientôt d’une manière effrayante par la nécessité où se trouvèrent ces malheureux de recourir aux nourritures les plus dégoûtantes et les plus révoltantes pour la nature. L’esprit de conquête et même de fanatisme avait disparu : les Sarrasins ne pouvaient plus sortir de leurs lignes seuls du en petits détachements, sans s’exposer aux impitoyables vengeances des paysans de la Thrace. Les dons et les promesses de Léon lui procurèrent une armée de Bulgares qui arriva des bords du Danube ; ces sauvages auxiliaires expièrent en quelque sorte les maux qu’ils avaient faits à l’empire par la défaite et le massacre, de vingt-deux mille Asiatiques. On répandit avec adresse le bruit que les Francs, peuplades inconnues du monde latin, armaient sur mer et sur terre en faveur des chrétiens ; et ce formidable secours, qui remplit de joie les assiégés, épouvanta les assiégeants. Enfin, après un siége de treize mois[14], Moslemah, privé d’espoir, reçut avec joie du calife la permission de se retirer. La cavalerie arabe traversa l’Hellespont et les provinces de l’Asie sans retard et sans être inquiétée, mais une armée de musulmans avait été taillée en pièces du côté de la Bithynie ; et le reste de la flotte avait tellement souffert à diverses reprises des tempêtes et du feu grégeois, que cinq galères seulement arrivèrent à Alexandrie pour y faire le récit de leurs nombreux et presque incroyables désastres[15]. Si Constantinople se tira des deux sièges qu’entreprirent les Arabes, on peut l’attribuer surtout aux ravages et à l’épouvante que répandait le feu grégeois, rendu encore plus effrayant par sa nouveauté[16]. L’important secret de cette composition terrible, et les moyens de la diriger, avaient été donnés par Callinicus, originaire d’Héliopolis en Syrie, qui avait abandonné le service du calife pour passer du côté de l’empereur[17]. Le talent d’un chimiste, et d’un ingénieur se trouva équivaloir à des escadres et à des armées ; et cette découverte ou cette amélioration dans l’art de la guerre arriva heureusement à l’époque où1es Romains, dégénérés ne pouvaient lutter contre le fanatisme guerrier et la jeunesse vigoureuse des Sarrasins. L’historien qui voudra analyser cette extraordinaire composition doit se méfier de son ignorance et de celle des auteurs grecs, si portés au merveilleux, si négligents, et en cette occasion si jaloux de garder la découverte pour eux seuls. D’après les mots obscurs et peut-être trompeurs, qu’ils laissent échapper, on est tenté de croire que le naphte[18] ou le bitume liquide, huile légère, tenace et inflammable[19], qui vient de la terre, et qui prend feu dès qu’elle touche l’atmosphère, était le principal ingrédient du feu grégeois. Le naphte se mêlait, j’ignore de quelle manière et dans quelle proportion, avec le soufre et avec la poix qu’on tire des sapins[20]. De cette mixtion, qui produisait une fumée épaisse et une explosion bruyante, sortait une flamme ardente et durable qui non seulement s’élevait sur une ligne perpendiculaire, mais qui brûlait avec la même force de côté et par en bas ; au lieu de l’éteindre, l’eau la nourrissait et lui donnait de l’activité ; le sable, l’urine et le vinaigre, étaient les seuls moyens de calmer la fureur de cet agent redoutable, que les Grecs nommaient avec raison le feu liquide ou le feu maritime. On l’employait contre l’ennemi avec le même succès sur mer et sur terre, dans les batailles ou dans les sièges. On le versait du haut des remparts, à l’aide d’une grande chaudière ; on le jetait dans des boulets de pierre et de fer rougis, ou bien on le lançait sur des traits et des javelines couverts de lin et d’étoupes fortement imbibés d’huile inflammable ; d’autres fois on le déposait dans des brûlots destinés à porter dans un plus grand nombre d’endroits la flamme qui les dévorait ; plus communément on le faisait passer à travers de longs tubes de cuivre placés sur l’avant d’une galère ; dont l’extrémité, figurant la bouche de quelque monstre sauvage, semblait vomir des torrents de feu liquide. Cet art important était soigneusement renfermé dans Constantinople, comme le palladium de l’État. Lorsque l’empereur prêtait ses galères et son artillerie à ses alliés de Rome, on n’avait garde de leur apprendre le secret du feu grégeois et les terreurs des ennemis étaient augmentées et entretenues par leur ignorance et leur étonnement. L’un des empereurs[21] indique, dans son Traité sur l’Administration de l’empire, les réponses et les excuses au moyen desquelles on peut éluder la curiosité indiscrète et les importunes sollicitations des Barbares. Il recommande de dire qu’un ange a révélé le mystère du feu grégeois au premier et au plus grand des Constantin, en lui ordonnant d’une manière expresse de ne jamais communiquer aux nations étrangères ce don du ciel et cette grâce particulière accordés aux Romains ; que le prince et les sujets sont également obligés de garder sur ce point un silence religieux, auquel ils ne peuvent manquer sans s’exposer aux peines temporelles et spirituelles réservées à la trahison et au sacrilège ; qu’une pareille impiété attirerait sur-le-champ sur le coupable la vengeance miraculeuse du Dieu des chrétiens. Ces précautions rendirent les Romains de l’Orient maîtres de leur secret durant quatre siècles ; et à la fin du onzième, les Pisans, accoutumés à toutes les mers et instruits dans tous les arts, se virent foudroyés par le feu grégeois sans en pouvoir deviner la composition. A la fin les musulmans le découvrirent ou le dérobèrent, et, dans les guerres de la Syrie et de l’Égypte, firent retomber sur les chrétiens le moyen que ceux-ci avaient inventé contre eux. Un chevalier qui méprisait les glaives et les lances des Sarrasins raconte de bonne foi ses frayeurs et celles de ses compagnons à la vue et au bruit de la funeste machine qui vomissait des torrents de feu grégeois, comme le nomment encore les écrivains français. Il arrivait fendant les airs, dit Joinville[22], sous la forme d’un dragon ailé à longue queue, et de la grosseur d’un tonneau ; il était bruyant comme la foudre, il avait la vitesse de l’éclair, et sa funeste lumière dissipait les ténèbres de la nuit. L’usage du feu grégeois, ou, comme on pourrait le nommer maintenant, du feu sarrasin, a continué jusque vers le milieu du quatorzième siècle[23] ; jusqu’à l’époque où des combinaisons de nitre, de soufre et de charbon, produit de la science ou du hasard, ont amené, par la découverte de la poudre à canon, une nouvelle révolution dans l’art de la guerre et les annales du monde[24]. Constantinople et le feu grégeois empêchèrent les Arabes de pénétrer en Europe du côté de l’Orient ; mais à l’Occident et du côté des Pyrénées, les vainqueurs de l’Espagne menaçaient d’une invasion les provinces de la Gaule[25]. La décadence de la monarchie française attirait ces fanatiques toujours avides de conquêtes : les descendants de Clovis n’avaient pas hérité de son courage et de son caractère indompté. Le malheur ou la faiblesse des derniers rois de la race mérovingienne avait attaché à leurs noms le titre de fainéants[26]. Ils régnaient sans pouvoir et mouraient sans gloire. Un château situé aux environs de Compiègne[27] était leur résidence ou leur prison ; mais toutes les années, aux mois de mars et de mai, un chariot attelé de six bœufs les menait à l’assemblée des Francs où ils donnaient audience aux ambassadeurs étrangers, et où ils ratifiaient les actes du maire du palais. Cet officier domestique se trouvait être le ministre de la nation et le maître du prince : un emploi public était devenu le patrimoine d’une seule famille. Le premier Pépin avait laissé à sa veuve et au fils qu’elle lui avait donné, la tutelle d’un roi déjà dans la maturité de son âge, et cette faible régence avait été renversée par les plus ambitieux des bâtards de Pépin. Un gouvernement moitié sauvage et moitié corrompu se trouvait presque dissous ; les ducs tributaires, les comtes gouverneurs des provinces et les seigneurs des fiefs, cherchaient, à l’exemple des maires du palais, à s’élever sur la faiblesse d’un monarque méprisé. Parmi les chefs indépendants, un des plus hardis et des plus heureux fut Eudes, duc d’Aquitaine, qui, dans les provinces méridionales de la Gaule, usurpa l’autorité et même le titre de roi. Les Goths, les Gascons et les Francs, se rassemblèrent sous le drapeau de ce héros chrétien ; il repoussa la première invasion des Sarrasins, et Zama, lieutenant du calife, perdit sous les murs de Toulouse son armée et la vie. L’ambition de ses successeurs fut aiguillonnée par la vengeance ; ils passèrent de nouveau les Pyrénées ; et entrèrent dans la Gaule avec de grandes forces et la résolution de conquérir ce pays. Ils choisirent une seconde fois cette position avantageuse de Narbonne[28], qui avait déterminé les Romains à y établir leur première colonie ; ils réclamèrent la province de Septimanie ou du Languedoc, comme une dépendance de la monarchie d’Espagne. Les vignobles de la Gascogne et des environs de Bordeaux devinrent la possession du souverain de Damas et de Samarcande ; et le midi de la France, depuis l’embouchure de la Garonne jusqu’à celle du Rhône, adopta les mœurs et la religion de l’Arabie. Mais ces étroites limites ne convenaient pas au courage d’Adalrahman ou Abderame, que je calife d’Abde-Hashem avait rendu aux vœux des soldats et du peuple d’Espagne. Ce vieux et intrépide général destinait au joug du prophète le reste de la France et de l’Europe ; et, se croyant certain de vaincre tous les obstacles que lui pourraient opposer la nature ou les hommes, il se disposa, à l’aide d’une armée formidable, à exécuter l’arrêt qu’il avait porté ; il eut d’abord à réprimer la rébellion de Munuza, chef maure, qui était le maître des passages les plus importants des Pyrénées. Munuza avait accepté l’alliance du duc d’Aquitaine ; et Eudes, conduit par des motifs d’intérêt particulier, ou, par des vues d’intérêt public, avait donné sa fille, jeune personne d’une grande beauté, à un Africain infidèle : mais Abderame assiégea avec des forces supérieures les principales forteresses de la Cerdagne ; le rebelle fut pris et tué dans les montagnes, et sa veuve envoyée à Damas pour satisfaire les désirs, ou, ce qui est plus vraisemblable, la vanité du calife. Après avoir traversé les Pyrénées, Abderame passa le Rhône sans perdre de temps, et mit le siège devant Arles. Une armée de chrétiens voulut secourir cette ville : on voyait encore au treizième siècle les tombeaux de leurs chefs, et le fleuve rapide entraîna dans la Méditerranée des milliers de leurs cadavres. Abderame n’eut pas moins de succès du côté de l’Océan. Il traversa sans opposition la Garonne et la Dordogne, qui réunissent leurs eaux dans le golfe de Bordeaux ; mais il trouva au-delà de ces rivières le camp de l’intrépide Eudes qui avait formé une seconde armée, et qui essuya une seconde défaite si fatale aux chrétiens, que de leur aveu, Dieu seul pouvait compter le nombre des morts. Après cette victoire, l’armée des Sarrasins inonda les provinces de l’Aquitaine, dont les noms gaulois se trouvent déguisés plutôt qu’effacés par les dénominations actuelles de Périgord, Saintonge et Poitou. Abderame arbora son drapeau sur les murs, ou du moins devant les portes de Tours et de Sens, et ses détachements parcoururent le royaume de Bourgogne, jusqu’aux villes si connues de Lyon et Besançon. La tradition a conservé longtemps le souvenir de ces ravages ; car Abderame n’épargnait ni le pays ni les habitants ; et l’invasion de la France par les Maures et les musulmans, a donné lieu à des fables dont les romans de chevalerie ont dénaturé les faits d’une manière si bizarre, et que l’Arioste a ornés de couleurs si brillantes et si agréables. Dans l’état de décadence où se trouvaient la société et les arts, les villes abandonnées de leurs habitants n’offraient aux Sarrasins qu’une proie de peu de valeur ; leur plus riche butin se composa des dépouilles des églises, et des monastères qu’ils livrèrent aux flammes après les avoir pillés ; saint Hilaire de Poitiers et saint Martin de Tours oublièrent, en ces occurrences, cette puissance miraculeuse qui devait servir à la défense de leurs tombeaux[29]. Les Sarrasins s’étaient avancés en triomphe l’espace de plus d’un millier de milles, depuis le rocher de Gibraltar jusqu’aux bords de la Loire ; encore autant, et ils seraient arrivés aux confins de la Pologne et aux montagnes de l’Écosse : le passage du Rhin n’est pas plus difficile que celui du Nil et de l’Euphrate, et à un autre côté la flotte arabe aurait pu pénétrer dans la Tamise sans livrer un combat naval. Les écoles d’Oxford expliqueraient peut-être aujourd’hui le Koran, et du haut de ses chaires on démontrerait à un peuple circoncis la sainteté et la vérité de la révélation de Mahomet[30]. Le génie et la fortune d’un seul homme sauvèrent la chrétienté. Charles, fils illégitime de Pépin d’Héristal, se contentait du titre de maire ou de duc des Francs ; mais il méritait de devenir la tige d’une race de rois. Il gouverna vingt-quatre ans le royaume ; ses soins vigilants rétablirent et soutinrent la dignité du trône, et les rebelles de la Germanie et à la Gaule figent écrasés successivement par l’activité d’un guerrier qui, dans la même campagne, arborait ses drapeaux sur l’Elbe, le Rhône et les côtes de l’Océan. Au moment du danger, ce fut la voix publique qui l’appela au secours de la patrie ; son rival, le duc d’Aquitaine, fut réduit à paraître au nombre des fugitifs et des suppliants. Hélas ! s’écriaient les Francs, quel malheur ! quelle indignité ! Il y a longtemps qu’on nous parle du nom, des conquêtes des Arabes ; nous craignions leur attaque du côté de l’orient ; ils ont conquis l’Espagne, et c’est par l’occident qu’ils envahissent notre pays. Cependant ils nous sont inférieurs en nombre, et leurs armes ne valent pas les nôtres puisqu’ils n’ont pas de boucliers. — Si vous suivez mon conseil, leur répondit l’habile maire du palais, vous n’interromprez point leur marche, et vous ne précipiterez pas votre attaque : c’est un torrent qu’il est dangereux d’arrêter dans sa course ; la soif des richesses et le sentiment de leur gloire redoublent leur valeur, et la valeur est au-dessus des armes et du nombre. Attendez que, chargés de butin ; ils soient embarrassés dans leurs mouvements. Ces richesses diviseront leurs conseils, et assureront votre victoire. Cette politique subtile est peut-être de l’invention des écrivains arabes, et la situation de Charles peut faire supposer à ses délais un motif moins noble et plus personnel, le secret désir d’humilier l’orgueil et de ravager les provinces du rebelle de d’Aquitaine. Il est cependant plus vraisemblable que les délais de Charles furent forcés et contraires à son désir. La première et la seconde race ne connaissaient point les armées permanentes ; les Sarrasins étaient alors les maîtres de plus de la moitié du royaume : selon leur position respective, les Francs de la. Neustrie et ceux de l’Austrasie se montrèrent trop effrayés ou trop peu occupés du danger qui les menaçait et les secours accordés volontairement par les Gépides et les Germains avaient beaucoup de chemin à faire pour se rendre au camp des chrétiens. Dès que Charles Martel eut rassemblé ses forces, il chercha l’ennemi et le trouva au milieu de la France, entre Tours et Poitiers. Sa marche bien calculée avait été couverte par une chaîne de collines, et il parait qu’Abderame fut surpris de son arrivée inattendue. Les nations de l’Asie, de l’Afrique et de l’Europe, marchaient avec la même ardeur à une bataille qui devait changer la face du monde. Les six premiers jours se passèrent en escarmouches, où les cavaliers et les archers de l’Orient eurent l’avantage ; mais dans la bataille rangée qui eut lieu le septième, les Orientaux furent accablés par la force et la stature des Germains, dont les cœurs inébranlables et les mains de fer[31] assurèrent la liberté civile et religieuse de leur postérité. Le surnom de Martel ou de Marteau qu’on donna à Charles, est un témoignage de la pesanteur de ses irrésistibles coups : le ressentiment et l’émulation animèrent la valeur d’Eudes ; et leurs compagnons d’armes sont, aux yeux de l’histoire, les véritables pairs et les vrais paladins de la chevalerie française. On combattit jusqu’au dernier rayon du jour ; Abderame fut tué, et les Sarrasins se retirèrent dans leur camp. Dans le désordre et le désespoir de la nuit, les diverses tribus de l’Yémen et de Damas, de l’Afrique et de l’Espagne, se laissèrent emporter à tourner leurs armes les unes contre les autres ; les restes de l’armée se dissipèrent tout à coup, et chaque émir, ne songeant qu’à sa sûreté, fit avec précipitation la retraite particulière. Au lever de l’aurore, la tranquillité du camp des Sarrasins fut d’abord regardée comme un piège par les chrétiens victorieux. Cependant, sur le rapport des espions, ils se hasardèrent enfin à aller reconnaître les richesses laissées dans les tentes vides ; mais, excepté quelques reliques fameuses, il ne rentra dans les mains des légitimes propriétaires qu’une bien petite portion de butin. Le monde catholique fut bientôt instruit de cette grande nouvelle, et les moines d’Italie assurèrent et crurent que le marteau de Charles avait écrasé trois cent cinquante ou trois cent soixante-quinze mille musulmans[32], tandis que les chrétiens n’avaient pas perdu plus de quinze cents hommes à la bataille de Tours ; mais ces contes incroyables sont suffisamment démentis par ce qu’on sait de la circonspection du général français, qui craignit les piéges et les hasards d’une poursuite, et qui renvoya dans leurs forêts ses alliés de la Germanie. L’inaction d’un vainqueur annonce qu’il a perdu de ses forces et vu couler beaucoup de son sang, et ce n’est pas au moment du combat, c’est au moment de la fuite des vaincus que se fait le plus grand carnage. Cependant la victoire des Francs fut complète et décisive : Eudes reprit l’Aquitaine ; les Arabes ne songèrent plus à la conquête des Gaules, et Charles Martel et ses braves descendants les repoussèrent bientôt au-delà des Pyrénées[33]. On est surpris que le clergé, qui doit à Charles Martel son existence, n’ait pas canonisé ou du moins n’ait pas comblé d’éloges le sauveur de la chrétienté ; mais, dans la détresse publique, le maire du palais s’était vu contraint d’employer au service de l’État et au paiement des soldas les richesses ou du moins les revenus des évêques et des abbés. On oublia son mérite pour ne se souvenir que de son sacrilège ; et un concile de France osa déclarer, dans une lettre à un prince Carlovingien, que son aïeul était damné, qu’à l’ouverture de son tombeau une odeur de feu et la vue d’un horrible dragon avaient effrayé les spectateurs, et qu’un saint personnage du temps avait eu le plaisir de voir l’âme et le corps de ce sacrilège brillant de toute éternité dans les abîmes de l’enfer[34]. La perle d’une armée et d’une province en Occident fit moins d’impression à la cour de Damas que l’élévation et les progrès d’un rival domestique. Excepté que les Syriens ; la maison d’Ommah n’avait jamais été l’objet de la faveur publique. On l’avait vue sous Mahomet persévérer dans l’idolâtrie et la rébellion ; elle avait adopté l’islamisme, malgré elle, son élévation avait été irrégulière et factieuse, et son trône avait été cimenté par le sang le plus sacré et le plus noble de l’Arabie. Le pieux Omar, le meilleur des princes de cette race, n’avait pas trouvé son titre suffisant ; et ils n’avaient pas dans leurs vertus personnelles de quoi se justifier d’avoir violé l’ordre de la succession : les yeux ainsi que le cœur des fidèles se tournaient vers la ligne de Hashem et les parents de l’apôtre de Dieu. De ces descendants du prophète, les Fatimites étaient inconsidérés ou pusillanimes ; mais les Abbassides nourrissaient avec courage et avec prudence les espérances de leur fortune. Du fond de la Syrie, où ils menaient une vie obscure, ils firent partir en secret des agents et des missionnaires qui prêchèrent dans les provinces d’Orient leur droit héréditaire et irrévocable ; Mohammed., fils d’Ali, fils d’Abdallah, fils d’Abbas, oncle du prophète, donna audience aux députés du Khorasan, et reçut d’eux un présent de quarante mille pièces d’or. Après la mort de Mohammed, une nombreuse troupe de fidèles qui n’attendaient qu’un chef et un signal de révolte, prêta serment de fidélité à son fils Ibrahim ; le gouverneur du Khorasan continua à déplorer l’inutilité de ses avertissements et le funeste sommeil des califes de Damas, jusqu’à l’époque où il fut chassé avec tous ses adhérents de la ville et du palais de Méru, par Abu-Moslem, général des rebelles[35]. Ce faiseur de rois, qui, dit-on, appela les Abbassides à régner, fut à la fin payé comme on l’est dans les cours, d’avoir osé se rendre utile. Une naissance ignoble, peut-être étrangère, n’avait pu arrêter l’ambitieuse énergie d’Abu-Moslem. Jaloux de ses femmes, prodigue de ses richesses, de son sang et de celui des autres, il se vantait avec plaisir, et peut-être avec vérité, d’avoir donné la mort à six cent mille ennemis et telle était l’intrépide gravité de son caractère et de sa physionomie qu’excepté un jour de bataille, on ne le vit jamais sourire. Dans les couleurs qu’avaient adoptées les différents partis, la couleur verte était celle des Fatimites ; les Ommiades avalent pris la couleur blanche, et, comme la plus opposée à celle-ci, les Abbassides avaient adopté le noir. Leurs turbans et leurs habits étaient obscurcis de cette triste couleur : deux étendards noirs portés sur des piques de neuf coudées de hauteur, paraissaient à l’avant-garde d’Abu-Moslem ; on les appelait la nuit et l’ombre, et ces noms allégoriques désignaient d’une manière obscure l’indissoluble union et la succession perpétuelle de la ligne de Hashem. De l’Indus à l’Euphrate, l’Orient fut bouleversé par les querelles de la faction des Blancs et de celle des Noirs ; les Abbassides étaient le plus souvent victorieux, mais les malheurs personnels de leur chef diminuèrent l’éclat de ces succès. La cour de Damas, s’éveillant enfin d’un long sommeil résolut d’empêcher le pèlerinage de la Mecque, qu’Ibrahim avait entrepris avec un brillant cortège pour se recommander à la fois à la faveur du prophète et à celle du peuple. Un détachement de cavalerie intercepta sa marche, se saisit de sa personne, et le malheureux Ibrahim expira dans un cachot de Harran sans avoir goûté les plaisirs de cette royauté qu’on lui avait tant promise. Saffah et Almansor, ses deux frères cadets, échappèrent au tyran ; ils se tinrent cachés à Cufa, jusqu’à l’époque où le zèle du peuple et l’arrivée de leurs partisans de l’Orient leur permirent de se montrer au public impatient de les voir. Saffah, revêtu des ornements du califat, des couleurs de sa secte ; et suivi d’une pompe religieuse et militaire, se rendit à la mosquée. Il monta en chaire, fit la prière et un sermon en qualité de successeur légitime de Mahomet ; et, après son départ, ses alliés reçurent d’un peuple affectionné le serment de fidélité. Mais c’était sur les bords du Zab, et non dans la mosquée de Cufa, que cette grande querelle devait se terminer. La faction des Flancs paraissait avoir tous les avantages ; l’autorité d’un gouvernement bien affermi, une armée de cent vingt mille soldats contre des ennemis six fois moins nombreux, la présence et le mérite du calife Merwan, le quatorzième et le dernier de la maison d’Ommiyah. Avant de monter sur le trône, il avait mérité par ses campagnes en Géorgie l’honorable surnom de l’âne de la Mésopotamie[36], et on aurait pu le compter parmi les plus grands princes, si les décrets éternels, dit Abulféda, n’avaient pas fixé cette époque pour la ruine de sa famille ; décret, ajouta-t-il, contre lequel toute la force et toute la sagesse des hommes lutteraient en vain. On comprit mal ou l’on viola les ordres de Merwan ; le retour de son cheval, que des besoins l’avaient obligé de quitter pour un moment, fit croire qu’il était mort ; et Abdallah, oncle de son compétiteur, sut diriger habilement l’enthousiasme des escadrons noirs. Après une défaite irréparable, le calife se sauva vers Mosul mais le drapeau des Abbassides flottait déjà sur le rempart ; alors il repassa le Tigre, jeta un regard de douleur sur son palais de Harran, traversa l’Euphrate, abandonna les fortifications de Damas, et sans s’arrêter dans la Palestine, prit son dernier camp à Busir, sur les rives du Nil[37]. Sa faite était pressée par l’infatigable Abdallah, qui en le poursuivant, augmentait chaque jour de force et de réputation. Les restes de la faction des Blancs furent définitivement vaincus en Égypte, et le coup de lance qui termina la vie et les inquiétudes de Merwan, lui parut peut-être aussi favorable qu’il était à son vainqueur. L’impitoyable vigilance du prince triomphant extirpa les branches les plus éloignées de la maison rivale. On dispersa leurs ossements ; on chargea leur mémoire d’imprécations, et le martyre de Hosein fût amplement vengé sur la postérité de ses tyrans. Quatre-vingts des Ommiades, qui s’étaient rendus sur la parole de leurs ennemis, ou comptaient sur leur clémence, furent invités à un festin qui se donnait à Damas : ils furent massacrés indistinctement en dépit des lois de l’hospitalité : on dressa la table sur leurs corps, et les gémissements de leur agonie augmentèrent la bonne humeur des convives. L’issue de la guerre civile établit solidement la dynastie des Abbassides ; mais les chrétiens furent les seuls qui dussent triompher du résultat de ces haines et des pertes qu’avaient éprouvées les disciples de Mahomet[38]. Cependant si les suites de cette révolution n’eussent pas porté atteinte à la force et à l’unité de l’empire des Sarrasins une génération aurait suffi pour remplacer tous les musulmans qu’avait moissonnés la guerre civile. Dans la proscription des Ommiades, Abdalrahman, jeune Arabe du sang royal, avait échappé seul à la fureur de ses ennemis : on le poursuivit des rives de l’Euphrate aux vallées du mont Atlas. Son arrivée dans le voisinage de l’Espagne ranima le zèle de la faction des Blancs. Jusqu’ici les Persans s’étaient mêlés seuls de la cause des Abbassides ; l’Occident n’avait point eu de part à la guerre civile, et les serviteurs de la famille détrônée y possédaient encore, mais d’une manière précaire, leurs terres et les emplois du gouvernement. Fortement excités par la reconnaissance, l’indignation et la crainte, ils engagèrent le petit-fils du calife Hashem à monter sur le trône de ses ancêtres. Dans la situation où il se trouvait, l’extrême témérité et l’extrême prudence n’avaient guère à donner qu’un même conseil. Les acclamations du peuple saluèrent son arrivée sur la côte d’Andalousie ; et, après des efforts couronnés par le succès, Abdalrahman établit le trône de Cordoue et fut la tige des Ommiades d’Espagne, qui régnèrent plus de deux siècles et demi des bords de l’Atlantique aux montagnes des Pyrénées[39]. Il tua dans un combat un lieutenant des Abbassides, qui était venu attaquer ses possessions avec une escadre et une armée. Un audacieux émissaire alla suspendre devant le palais de la Mecque la tête d’Ala, conservée dans du sel et du camphre ; et le calife Almansor se félicita, pour sa sûreté, d’être séparé d’un si formidable adversaire par les mers et une vaste étendue de pays. Leurs nouveaux projets et leurs déclarations de guerre n’eurent aucun effet : l’Espagne, au lieu d’ouvrir une porte à la conquête de l’Europe, fut détachée du tronc de la monarchie, et engagée dans des guerres continuelles avec l’Orient, elle se montra disposée à maintenir la paix et des liaisons d’amitié avec les princes chrétiens de Constantinople et de France. L’exemple des Ommiades fut suivi par les descendants vrais ou supposes d’Ali, les Édrissites de Mauritanie et les Fatimites de l’Égypte et de l’Afrique, les plus puissants de tous. Au dixième siècle, trois califes ou commandeurs des fidèles, qui régnaient à Bagdad, à Cairoan et à Cordoue, se disputaient le trône de Mahomet ; ils s’excommuniaient les uns les autres, et n’étaient d’accord que sur ce principe de discorde, qu’un sectaire est plus odieux et plus coupable qu’un infidèle[40]. La Mecque était le patrimoine de la ligne de Hashem ; mais les Abbassides ne songèrent jamais à habiter la ville du prophète. Ils prirent en aversion Damas qui avait été la résidence des Ommiades souillée par leur sang ; et Almansor, frère et successeur de Saffah, jeta les fondements de Bagdad[41], où résidèrent pendant cinq cents ans les califes ses successeurs[42]. On plaça la nouvelle capitale sur la rive orientale du Tigre, environ quinze milles au-dessus des ruines de Modain ; on l’environna d’un double mur, de forme circulaire ; et tel fut le rapide accroissement de cette cité, qui n’est plus aujourd’hui qu’une ville de province, que huit cent mille hommes et soixante mille femmes de Bagdad et des villages voisins assistèrent aux funérailles d’un saint chéri du peuple. Dans cette cité de paix[43], au milieu des richesses de l’Orient, les Abbassides dédaignèrent bientôt la modération et la simplicité des premiers califes, et voulurent égaler la magnificence des rois de Perse. Almansor, après avoir fait tant de guerres eu élevé un si grand nombre d’édifices, laissa à peu près trente millions sterling, en or et en argent[44] ; et ses fils, soit par leurs vices, soit par leurs vertus, dissipèrent ce trésor en peu d’années. Mahadi, l’un d’entre eux dépensa six millions de dinars d’or en un seul pèlerinage à la Mecque. Ce put être par des motifs de charité et de dévotion qu’il établit des citernes et des caravansérails sur une route de sept cents milles. Mais cette troupe de chameaux chargés de neige qui marchaient à sa suite ne pouvait servir qu’à étonner les Arabes et à rafraîchir les liqueurs et les fruits qu’on servait sur la table du prince[45]. Les courtisans ne manquèrent pas sans doute de combler d’éloges la libéralité d’Almamon son petit-fils, qui, avant de descendre de cheval, distribua les quatre cinquièmes du revenu d’une province, deux millions quatre cent mille dinars d’or. Aux noces du même prince, on sema sur la tête de l’épousée mille perles de la première grosseur[46], et une loterie de terres et de maisons dispensa aux courtisans, les capricieuses frayeurs de la fortune. Au déclin de l’empire, l’éclat de la cour s’accrut au lieu de diminuer, et un ambassadeur grec eut occasion d’admirer ou de regarder en pitié la magnificence du faible Moctader. Toute l’armée du calife, tant cavalerie qu’infanterie était sous les armes, dit l’historien Abulféda, et composait un corps de cent soixante mille hommes ; les grands-officiers, ses esclaves favoris, se tenaient près de lui vêtus de la manière la plus brillante, avec des baudriers éclatants d’or et de pierreries. On voyait ensuite sept mille eunuques, parmi lesquels on en comptait quatre mille blancs, le reste noirs. Il y avait sept cents portiers ou gardes d’appartements. On voyait voguer sur le Tigre des chaloupes et des gondoles décorées de la manière la plus riche. La somptuosité n’était pas moindre dans l’intérieur du palais, orné de trente-huit mille pièces de tapisserie, parmi lesquelles douze mille cinq cents étaient de soie brodées en or ; on y trouvait vingt-deux mille tapis de pied. Le calife entretenait cent lions avec un garde pour chacun d’eux[47]. Entre autres raffinements d’un luxe merveilleux, il ne faut pas oublier un arbre d’or et d’argent qui portait dix-huit grosses branches, sur lesquelles, ainsi que sur les plus petits rameaux, on apercevait des oiseaux de toute espèce, faits ainsi que les feuilles de l’arbre, des mêmes métaux précieux. Cet arbre se balançait comme les arbres de nos bois ; et alors on entendait le ramage des différents oiseaux. C’est au milieu de tout cet appareil que l’ambassadeur grec fut conduit par le vizir au pied du trône du calife[48]. En Occident, les Ommiades d’Espagne soutenaient avec la même pompe le titre de commandeur des fidèles. Le troisième et le plus grand des Abdalrahman éleva, à trois milles de Cordoue, en l’honneur de sa sultane favorite, la ville, le palais et les jardins de Zehra. Il y employa vingt-cinq années de travail et plus de neuf millions sterling ; il fit venir de Constantinople les sculpteurs et les architectes les plus habiles de son siècle ; douze cents colonnes de marbre d’Espagne et d’Afrique, de Grèce et d’Italie, soutenaient ou décoraient ces édifices. La salle d’audience était incrustée d’or et de perles ; et des figures d’oiseaux et de quadrupèdes d’un prix infini environnaient un grand bassin placé au centre. Dans un pavillon élevé, situé au milieu des jardins, se trouvait un de ces bassins ou fontaines si délicieuses dans les climats chauds ; mais qui, au lieu d’eau, était remplie du vif-argent le plus pur. Le sérail d’Abdalrahman, en comptant ses femmes, ses concubines et ses eunuques noirs, était composé de six mille trois cents personnes ; et lorsqu’il allait à l’armée, il était suivi de douze mille gardes à cheval portant des baudriers et des cimeterres garnis en or[49]. Dans une condition privée, la pauvreté et la subordination répriment sans cesse nos désirs ; mais, un despote dont les volontés sont aveuglément suivies, dispose de la vie et du travail de millions d’hommes toujours prêts à satisfaire sur-le-champ ses fantaisies. Une si brillante position nous éblouit, et, quels que soient les conseils de la froide raison, il en est peu parmi nous qui se refusassent opiniâtrement à essayer des plaisirs et des soins de la royauté. Il peut donc être de quelque utilité d’indiquer sur cet objet l’opinion de ce même Abdalrahman, dont la magnificence a peut-être excité notre admiration et notre envie ; et de rapporter un écrit de sa main, trouvé dans son cabinet après sa mort. J’ai maintenant régné plus de cinquante ans, toujours victorieux ou en paix ; j’étais chéri de mes sujets, redouté de mes ennemis, et respecté de mes alliés. J’ai obtenu au gré de mes désirs la richesse et les honneurs ; la puissance et le plaisir, et il semble que rien sur la terre n’a dû manquer à ma félicité. Dans cette situation, j’ai compté avec soin les jours de bonheur véritable qui ont été mon partage ; ils se montent à quatorze..... Ô homme ! ne place pas ta confiance dans ce monde[50]. Le luxe des califes, si inutile à leur bonheur privé, affaiblit la vigueur et mit des bornes à l’agrandissement de l’empire des Arabes. Les premiers califes ne s’étaient occupés que de conquêtes temporelles et spirituelles ; et après avoir pourvu à leur dépense personnelle, qui se bornait aux nécessités de la vie, ils employaient scrupuleusement tout leur revenu à ces pieux desseins. La multitude des besoins et le défaut d’économie appauvrirent les Abbassides ; au lieu de se livrer aux grands objets de l’ambition, ils dévouaient à la recherche du faste et du plaisir leur temps, leurs sentiments et les forces de leur esprit. Des femmes et des eunuques usurpaient les récompenses dues à la valeur, et le camp royal se trouvait encombré par le luxe du palais. Les sujets du calife prenaient les mêmes mœurs. Le temps et la prospérité avaient calmé leur sévère enthousiasme ; ils cherchaient la fortune dans les travaux de l’industrie ; la gloire dans la culture des lettres, et le bonheur dans la tranquillité de la vie domestique. La guerre n’était plus la passion des Sarrasins, et l’augmentation de la solde, des largesses souvent renouvelées, ne suffisaient plus pour séduire les descendants de ces braves guerriers qui arrivaient en foule sous le drapeau d’Abubeker et d’Omar, attirés par l’espoir du butin et celui du paradis. Sous le règne des Ommiades, les musulmans bornaient leurs études à l’interprétation du Koran et à la culture de l’éloquence et de la poésie dans leur langue naturelle. Un peuple toujours exposé aux dangers de la guerre doit estimer l’art de la médecine, ou plutôt l’art de la chirurgie ; mais les médecins arabes se plaignaient tout bas de voir l’exercice et la tempérance réduire à peu de chose le nombre des malades[51]. Les sujets des Abbassides, après leurs guerres civiles et leurs guerres domestiques, sortaient de la léthargie où s’étaient endormis les esprits. Ils employèrent le loisir qu’ils avaient acquis à satisfaire la curiosité que commençait à leur inspirer l’étude des sciences profanes. Cette étude fut d’abord encouragée par le calife Almamon, qui, outre ses connaissances sur la loi musulmane, s’était adonné avec succès à l’astronomie. Mais lorsque Almamon, le septième des Abbassides, monta sur le trône, il accomplit les desseins de son grand-père, et appela de toutes parts les muses à sa cour. Ses ambassadeurs à Constantinople, ses agents dans l’Arménie, la Syrie et l’Égypte, rassemblèrent les écrits de la Grèce ; il les fit traduire en arabe par d’habiles interprètes, il exhorta ses sujets à des lire assidûment, et le successeur de Mahomet assista avec plaisir et avec modestie aux assemblées et aux disputes des savants. Il n’ignorait pas, dit Abulpharage, que ceux dont la vie est dévouée au perfectionnement de leurs facultés raisonnables, sont les élus de Dieu, ses meilleurs et ses plus utiles serviteurs. L’ignoble ambition des Chinois et des Turcs peut s’enorgueillir de l’industrie de leurs mains ou de leurs jouissances sensuelles ; cependant ces habiles ouvriers ne doivent considérer qu’avec une jalousie sans espoir les hexagones et les pyramides des cellules d’une ruche d’abeilles[52]. La férocité des lions et des tigres doit épouvanter des hommes braves, et dans les plaisirs de l’amour leur vigueur est bien au-dessous de celle des plus vils quadrupèdes. Les maîtres de la sagesse sont les véritables flambeaux et les législateurs du monde, qui, sans eux, retomberait dans l’ignorance et la barbarie[53]. Les princes de la maison d’Abbas qui succédèrent à Almamon eurent la même curiosité et le même zèle ; leurs rivaux, les Fatimites d’Afrique et les Ommiades d’Espagne, également commandeurs des fidèles, furent aussi, comme eux, les protecteurs des sciences : on vit dans les provinces les émirs indépendants accorder au savoir cette protection qu’ils regardaient comme un des apanages de la royauté, et leur émulation répandit de Samarcande et de Bochara à Fez et à Cordoue le goût des sciences et les récompenses qu’elles méritent. Le vizir de l’un de ces sultans donna deux cent mille pièces d’or pour bâtir à Bagdad un collège qu’il dota d’un revenu de quinze mille dinars. Il en sortit peut-être, dans différents temps, six mille disciples de toutes les classes, depuis le fils du noble jusqu’à celui de l’artisan : les pauvres élevés recevaient une somme qui suffisait à leurs besoins, et les professeurs recevaient des salaires proportionnés à leur mérite ou à leur talent. Dans toutes les villes, la curiosité des amateurs et la vanité des riches multipliaient les copies des productions de la littérature arabe. Un simple docteur se refusa aux invitations au sultan de Bochara, parce que le transport de ses livres aurait exigé quatre cents chameaux. La bibliothèque des Fatimites contenait cent mille manuscrits, d’une très belle écriture et d’une reliure magnifique, qu’on prêtait sans crainte et sans difficulté aux étudiants du Caire. Cependant ce nombre paraîtra encore bien modéré, si on veut croire que les Ommiades d’Espagne avaient formé une bibliothèque de six cent mille volumes, parmi lesquels on en comptait quarante-quatre pour le catalogue. Cordoue leur capitale, et les villes de Malaga, d’Almeria et de Murcie, donnèrent le jour à plus de trois cents auteurs ; et il y avait au moins soixante-dix bibliothèques publiques dans les villes seules du royaume d’Andalousie. Le règne de la littérature arabe s’est prolongé l’espace d’environ cinq siècles, jusqu’à la grande irruption des Mongoux, et il fut contemporain de la période la plus ténébreuse et la plus oisive des annales européennes ; mais il paraît que la littérature orientale a décliné depuis que les lumières ont paru en Occident[54]. Dans les bibliothèques des Arabes, ainsi que dans celles de l’Europe, la plus grande partie de cette énorme masse de volumes n’offrait qu’une valeur locale et un mérite imaginaire[55]. On y voyait entassés une multitude d’orateurs et de poètes, dont le style était analogue au goût et aux mœurs du pays ; d’histoires générales et particulières, auxquelles chaque génération nouvelle apportait son tribut de héros et d’événements ; de recueils et de commentaires sur la jurisprudence, qui tiraient leur autorité de la loi du prophète ; d’interprètes du Koran, et de traditions orthodoxes ; enfin toute l’armée de ces théologiens polémiques, mystiques, scolastiques et moralistes, regardés comme les derniers ou les premiers des écrivains, selon qu’on les considère de l’œil du scepticisme ou de celui de la foi. Les livres de science ou de spéculation pouvaient être partagés en quatre classes, la philosophie, les mathématiques, l’astronomie et la médecine. Les écrits des sages de la Grèce furent traduits et développés en langue arabe ; et on a retrouvé dans ces versions quelques traités dont l’original est aujourd’hui perdu[56] : les Orientaux traduisirent et ils étudièrent, entre autres, les écrits d’Aristote et de Platon, d’Euclide et d’Apollonius, de Ptolémée, d’Hippocrate et de Galien[57]. Parmi les systèmes d’idées qui ont varié avec le goût de chaque siècle, les Arabes adoptèrent la philosophie d’Aristote, également intelligible ou également obscure pour les lecteurs de tous les temps. Platon avait écrit pour les Athéniens, et l’esprit de ses allégories est uni d’une manière trop intime à la langue et à la religion de la Grèce. Après la chute de cette religion, les péripatéticiens, sortant de leur obscurité, triomphèrent dans les controverses des sectes orientales, et leur fondateur fut rendu longtemps après par les musulmans d’Espagne aux écoles latines[58]. En physique, les progrès des véritables connaissances avaient été retardés par les enseignements de l’académie et du lycée, qui avaient mis dans cette science le raisonnement à la place de l’observation. La superstition a fait trop d’usage de la métaphysique de l’esprit infini et de l’esprit fini ; mais la théorie et la pratique de la dialectique fortifient nos facultés intellectuelles ; les dix catégories d’Aristote généralisent et mettent en ordre nos idées[59], et son syllogisme est l’arme la plus tranchante de la dispute. Les écoles des Sarrasins l’employaient avec habileté ; mais comme il sert plus à découvrir l’erreur que la vérité, il ne faut pas s’étonner de voir dans la succession des temps les maîtres et les disciples tourner sans cesse dans le même cercle d’arguments. Les mathématiques ont un avantage particulier ; c’est que dans le cours des siècles elles peuvent toujours faire des progrès, sans jamais avoir de mouvement rétrograde ; mais, si je ne me trompe, les Italiens du quinzième siècle prirent la géométrie au point où elle se trouvait chez les anciens ; et quelle que soit l’étymologie du mot algèbre, les Arabes eux-mêmes attribuent modestement cette science à Diophante, l’un des géomètres de la Grèce[60]. Ils cultivèrent avec plus de succès l’astronomie, qui élève l’esprit de l’homme, et qui lui apprend à dédaigner la petite planète qu’il habite et son existence passagère. Le calife Almamon fournit les instruments dispendieux nécessaires aux observateurs : le pays des Chaldéens offrait partout un terrain également uni, et un même horizon toujours sans nuages : les mathématiciens mesurèrent avec exactitude dans les plaines de Sennaar, et une seconde fois dans celles de Cufa, un degré du grand cercle de la terre, et ils trouvèrent que la circonférence entière du globe est de vingt-quatre mille milles[61]. Depuis le règne des Abbâssides jusqu’à celui des petits-fils de Tamerlan, on observa les étoiles avec zèle, mais, sans le secours des lunettes ; et les tables astronomiques de Bagdad, d’Espagne et de Samarcande[62], corrigent quelques erreurs de détail, sans oser renoncer à l’hypothèse de Ptolémée, et sans faire un pas vers la découverte du système solaire Les vérités de la science ne pouvaient réussir dans les cours de l’Orient que par le secours de l’ignorance et de la sottise : on aurait dédaigné l’astronome, s’il n’avait pas avili sa sagesse et son honnêteté par les vaines prédictions de l’astrologie[63] ; mais les Arabes ont obtenu de justes éloges dans la science de la médecine. Mesua et Geber, Razis et Avicène, se sont élevés à la hauteur des Grecs : il y avait dans la ville de Bagdad, huit cent soixante médecins autorisés, riches de l’exercice de leur profession[64]. En Espagne on confiait la vie des princes catholiques au savoir des Sarrasins[65] ; et l’école de Salerne, fruit des lumières qu’ils avaient apportées, fit revivre les préceptes de l’art de guérir en Italie et dans le reste de l’Europe[66]. Les succès particuliers de chacun de ces médecins durent être soumis à l’influence de plusieurs causes personnelles et accidentelles ; mais on peut se former une idée plus positive de ce qu’ils savaient en général sur l’anatomie[67], la botanique[68] et la chimie[69], les trois bases de leur théorie et de leur pratique. Un respect superstitieux pour les morts bornait les Grecs et les Arabes à la dissection des singes et autres quadrupèdes. Les parties les plus solides et les plus visibles du corps humain étaient connues du temps de Galien ; mais la connaissance plus approfondie de sa construction était réservée au microscope et aux injections des artistes modernes. La botanique exige des recherches fatigantes, et les découvertes de la zone torride purent enrichir de deux mille plantes l’herbier de Dioscoride. Par rapport à la chimie, les temples et les monastères de l’Égypte pouvaient conserver la tradition de quelques lumières ; la pratique des arts et des manufactures avait appris un grand nombre de procédés utiles ; mais la science doit son origine et ses progrès au travail des Sarrasint. Les premiers ils se servirent de l’alambic pour la distillation ; et c’est d’eux que nous en est venu le nom ; ils analysèrent les substances des trois règnes ; ils observèrent les distinctions et les affinités des alkalis et des acides, et tirèrent des remèdes doux et salu |