SECTION PREMIÈRE — SÉNÈQUE LE PHILOSOPHE.Sous Tibère, il n’y eut place que pour la flatterie et le silence : encore fallait-il savoir se taire ou flatter à propos. Le même Caligula, qui réhabilita Labienus, Sévérus et Cordus, essaye de détruire les ouvrages de Tite-Live (Suet., Calig. 34). En général, durant ces deux règnes, l’esprit littéraire né se manifeste que par de timides et fades poésies, par de bizarres jeux d’esprit, dont l’empereur donnait l’exemple, et quelquefois l’ordre ; ou par des éloges menteurs adressés aux morts et aux vivants. L’éloquence du barreau devait être bien pâle, quand toute noble pensée était prise pour une de rébellion, quand la philosophie se réduisait, en théorie, à de subtiles discussions ; en pratique, à l’art de bien mourir[1]. C’est à travers ces dures épreuves, supportées avec une incroyable patience par la société romaine, que Sénèque le philosophe, né à Rome l’an 2 ou 3 de notre ère, arriva, sous Claude, à l’âge des honneurs[2]. Il avait vu, comme voit un enfant, les dernières années du règne d’Auguste ; mais il avait vécu dans la maison paternelle, dans les écoles des philosophes, avec ce qui restait de la génération du grand siècle. Il avait pu connaître Tite-Live, Fénestella, Velleius Paterculus, Verrius Flaccus, Rutilius Lupus, Crémutius Cordus, et tant d’autres témoins du règne qui venait de finir. Enfin, son père lui en légua des mémoires ; véridiques sans doute, puisqu’ils restèrent secrets en attendant le retour de la liberté. Lorsqu’il publia ces mémoires, Sénèque voulut sans doute les compléter par une biographie de son père ; c’est cet ouvrage dont Niebuhr a retrouvé quelques lignes, et qui suppléait naturellement à l’extrême sobriété des détails que le vieux rhéteur nous fournit sur lui-même dans les préfaces de ses Déclamations. Ainsi, la comparaison de deux fragments de Sénèque avec les nouveaux textes du Vatican démontre : 1° que Sénèque le philosophe avait écrit une biographie de son père, mais que lui-même il ne fut jamais historien, et M. Ten Brink a eu raison de n’admettre dans sa liste aucun titre d’ouvrage historique ; 2° que Sénèque le père avait écrit une histoire de son temps, dont il reste deux fragments au moins. Cette histoire, que Tacite n’avait point lue peut-être
quand il condamnait si sévèrement les annalistes contemporains d’Auguste, ne
fut publiée que sous le règne de Claude, et ne méritait pas de compter parmi
les ouvrages ou, suivant l’heureuse expression de son biographe, Mais, sans accorder à ces rapprochements plus de valeur qu’ils n’en ont réellement, nous observerons que presque tous les renseignements fournis par Sénèque le philosophe sur la cour d’Auguste ont cette forme anecdotique, ce caractère descriptif qui appartient surtout aux révélations d’un contemporain ; il y a tel personnage de ce temps qu’il semble avoir étudié d’après nature, Mécène par exemple[3]. Comme il nous peint jusqu’aux plus secrètes habitudes de ce favori de la fortune, tour à tour si actif et si indolent, si courageux et si lâche, si triste au milieu des insomnies de la fièvre et des chagrins domestiques, si insouciant de sa sépulture et si effrayé de la mort ! Comme il montre bien ce contraste d’une vie partagée entre les plus futiles occupations de l’oisiveté et le soin des affaires publiques ; puis la ressemblance du style de Mécène avec l’insolent négligé de son allure et de sa toilette ! et, après cette description, comme il nous donne le secret de tant d’inconstances et de bizarreries : Motum illi felicitate nimia caput, quod vitium hominis interdum esse, interdum temporis solet ! Et en effet, si Octave, dans l’ivresse d’un triomphe sanguinaire, s’oubliait sur son tribunal à signer des arrêts de mort, Mécène, dépositaire du cachet de César pendant son absence, quand il voyait l’Italie trembler devant le Sphinx du triumvir[4], pouvait bien d’oublier lui-même, et se jouer à plaisir de la patience des Romains. En général, Sénèque connaît fort bien l’intérieur de la cour d’Auguste ; c’est lui qui nous apprend le désespoir du vieux prince après la condamnation de sa fille Julie, et cette plainte échappée au sentiment d’une vieillesse désolée : Ah ! si Mécène et Agrippa vivaient encore, ils m’eussent épargné une pareille faute (De Benef. VI, 32). Regret doublement vain, dit Sénèque ; car Agrippa et Mécène ne dirent pas toujours la vérité à leur ami ; et s’ils eussent vécu alors, ils eussent peut-être augmenté le nombre de ses flatteurs : il est dans l’esprit de la royauté de louer le passé pour faire honte au présent, et d’attribuer la franchise à ceux dont elle ne redoute plus d’entendre les sévères conseils. Regalis ingenii mos est. Notons ce mot, pour apprécier l’opinion qui régnait déjà sur le principat d’Auguste. On abuse, en effet, des textes anciens, qui semblent présenter le pouvoir des premiers empereurs comme un simple protectorat, moins qu’une dictature. Quelle que soit sur ce point l’autorité d’un célèbre témoignage de Suétone, dans la vie de Caligula[5], le gouvernement impérial n’en est pas moins, depuis Tibère surtout, une véritable monarchie, qui seulement flatte encore par de vains mots certaines habitudes démocratiques. Les contemporains de Claude et de Néron savaient trop bien comment les Césars entendaient continuer la république. Toutefois Sénèque n’est pas un détracteur d’Auguste. Au contraire, il sait apprécier sa prudente neutralité dans l’affaire d’Hostius Quadra[6], infâme débauché, mis à mort par ses propres esclaves ; et il le loue à propos d’intervenir dans celle d’un chevalier romain, meurtrier de son fils, et dont le peuple avait voulu faire justice à coups de stylet dans le forum (De Clem. I, 14). Il montre avec complaisance les précautions de sa politique dans une affaire encore plus difficile[7]. Nous avons plusieurs fois rappelé l’histoire de Timagène ; quant à celle de Védius Pollion, Sénèque a tort peut-être de la donner pour un grand exemple de clémence[8]. Auguste n’était déjà plus le triumvir proscripteur, quand il humilia l’orgueilleuse cruauté de ce riche parvenu qui jetait, pour la moindre faute, ses esclaves aux murènes. Le rôle du réformateur avait commencé bien avant l’an 738, époque de la mort de Védius Pollion[9]. Du reste, ce trait d’histoire a une autre valeur non moisis grave à nos yeux ; il prouve combien le prince avait su conquérir de puissance réelle. Durant les dernières années de la république, que d’autres Védius s’étaient joués impunément de la vie des hommes ! Déjà, au temps des Gracques, un noble Romain n’avait-il pas fait périr soirs les coups le pauvre paysan qui demandait à ses lecticaires s’ils portaient un mort dans cette boîte[10] ? C’est là pour le dire en passant, un des avantages populaires du gouvernement impérial ; bonne ou mauvaise, la justice était plus expéditive. Auguste, qui avait multiplié les tribunaux, savait aussi, à l’occasion, prévenir les procès. Nous venons d’en voir quelques exemples ; il punissait d’un mot et sans réplique ; ou bien il laissait punir, là où les anciennes formalités eussent exigé peut-être plusieurs mots ; et amené en définitive l’absolution du coupable. Ce fut ainsi que l’empereur évita un long et scandaleux débat dans l’affaire de Cinna, dernier épisode qu’il faut examiner ici avec quelque détail. Dion Cassius nous a conservé, sous la date de 756 ; le récit fort court et fort incomplet de la conspiration tramée contre Auguste par ce petit-fils de Sylla (55, 14-22), mais, selon son usage, il en fait le texte d’une longue conversation, où le seul discours de Livie occupe six chapitres. Le récit de Sénèque paraît puisé à de meilleures sources, malgré une erreur sur la date, erreur plus excusable chez un philosophe que chez un historien[11]. Le dialogue de Livie et d’Auguste offre chez lui un plus grand caractère de vraisemblance. Quant à celui d’Auguste et de Cinna, Dion Cassius n’en dit pas un mot ; il n’a pas senti de quel intérêt dramatique un tel morceau était susceptible ; et, de plus, il avait oublié sans doute ce que Suétone nous apprend ; qu’Auguste écrivait d’avance jusqu’à de simples conversations[12] ; il a prêté à Livie une ennuyeuse diatribe de son invention, au lieu de chercher dans quelque vieil auteur ce discours débité par l’empereur à son assassin, et dont Sénèque paraît attester l’existence quand il ajoute : Ne totam ejus orationem repetendo magnam partem voluminis occupem ; diutius enim quam duabus horis locutum esse constat. Une improvisation de plus de deux heures eût été chose impossible pour Auguste, surtout dans une circonstance aussi grave, et lorsqu’il fallait développer devant le coupable tous les replis d’une trame obscure et compliquée. Labricius a donc eu raison de compter ces pages de Sénèque comme un fragment des écrits d’Auguste ; on peut même conjecturer d’où elles furent transcrites par Sénèque : il lui était facile de puiser dans les mémoires inédits de son père. ‘Niais il vaut mieux s’arrêter, car il y a peu de fragments d’histoire romaine, dans Sénèque, qui ne prêtent â de pareilles conjectures. Nous nous contenterons donc de signaler, en terminant, le passage de la consolation à Marcia sur la douleur d’Octavie après la mort de son fils Marcellus, et sur les regrets de Livie après la mort de Drusus. La première partie de ce morceau contredit presque sans réplique une tradition devenue populaire sur l’autorité de Servius, la lecture du sixième livre de l’Énéide devant la mère du jeune Marcellus ; à ce titre, elle mérite l’attention de l’historien[13]. SECTION II — CN. LENTULUS GÆTULICUS.Je place après Sénèque un écrivain que celui-ci a dû connaître, mais dont il n’a pas parlé. Mort sous le règne de Caligula, Cn. Lentulus Gætulicus, fils d’un père honoré par des talents modestes et par un triomphe sur les Gétules, n’a pas aujourd’hui une grande importance dans l’histoire de la littérature latine ; cependant il n’est pas inutile, comme on le verra, de lui donner ici sa place dans la série des historiens dont les ouvrages sont perdus[14]. On ne peut guère indiquer le contenu de son livre, d’après
l’unique témoignage de Suétone (Caligula, 8) ; toutefois nous hasarderons à cet égard une
simple conjecture. Consul l’an de Rome 778 qui suivit la mort de son père,
Lentulus Gætulicus fut, envoyé, neuf ans après, pour commander des légions en
Germanie. Élevé peut-être à ce poste important et difficile par l’influence
de Séjan, il fut presque le seul de ses amis qui survécut à sa ruine. Trois
ans avant la mort de Tibère, nous le trouvons en butte aux attaques des
délateurs ; enfin, la dixième année de son commandement, il fut victime d’un
sanglant caprice de Caligula[15]. Ainsi, l’un des
successeurs de Germanicus sur cette frontière si turbulente de l’empire
romain, Lentulus, a bien pu étudier à loisir le théâtre de tant d’événements
tour à tour glorieux et funestes ; et le souvenir de Drusus trouvait
naturellement sa place dans les mémoires d’un lieutenant impérial sur la
géographie et les guerres de SECTION III — AUFIDIUS BASSUS.Voici certainement un historien des guerres de Germanie, ou au moins d’une guerre de Germanie. C’est, dans l’ordre chronologique, le premier que Quintilien nomme après Tite-Live. Comme on a déjà beaucoup discuté sur les Aufidius et les Bassus en général, et sur cet Aufidius Bassus en particulier, je m’abstiendrai d’examiner séparément les opinions et les systèmes ; et je me contenterai d’exposer les faits, tels qu’ils me semblent ressortir dès témoignages anciens[17]. On admet ordinairement, sur d’assez bonnes preuves, que les lettres de Sénèque à Lucilius ont été écrites entre l’an 811 et l’an 818 de Rome. La trentième de ces lettres raconte les derniers moments d’un Aufidius Bassus, vieux, infirme, et qui avait soutenu pénible ment et à force de courage une santé de tout temps débile et presque désespérée. Or, Quintilien place l’historien Aufidius Bassus un peu avant Servilius Nonianus (paulum œtate prœcedens eum), qui mourut l’an 814[18]. Si donc l’Aufidius Bassus de Sénèque est l’historien, il faudra supposer que la lettre 30e a été écrite vers 813, Sénèque ayant ajouté que, depuis quelque temps déjà, son vieil ami se survivait à lui-même. Maintenant, Pline l’Ancien avait écrit une histoire de son temps a fine Aufidii Bassi ; or, pour que Pline eût l’idée de continuer le travail d’Aufidius, il fallait que cet ouvrage jouît d’une certaine autorité à Rome, et, de plus, qu’il formât un corps d’annales[19]. Il devient probable alors qu’Aufidius avait rattaché sa narration à celle d’un de ses prédécesseurs. Il ne reste de son livre qu’on fragment d’une authenticité incontestable, celui que transcrit Sénèque dans la sixième Suasoria, et ce fragment apportent à l’an 711 de Rome. Une citation douteuse de Pline l’Ancien pourrait être rapportée au récit de la guerre d’Arménie, dans laquelle fut blessé le jeune Caïus César[20]. D’un autre côté, l’histoire contemporaine de Pline comprenait le règne de Néron, sicut in rebus ejus exposuimus — sicul in rebus ejus retulimus, dit-il lui-même à l’occasion de deux prodiges arrivés dans les dernières années de ce règne[21]. Enfin, des trois citations que fait Tacite de cet ouvrage, l’une se rapporte à l’an 821, l’autre à l’an 818, la troisième à l’an 808, qui est la seconde année du principat de Néron ; d’où il résulte, avec assez d’évidence, que l’ouvrage d’Aufidius Bassus remontait au moins, sous forme d’abrégé, aux guerres civiles du second triumvirat ; qu’elle atteignait, sans la dépasser, la fin du règne de Claude. Ainsi tout s’accorde avec le témoignage de Sénèque. Dès 58, la quatrième année du règne de Néron, Aufidius Bassus, affaibli par l’âge et le redoublement de ses infirmités, avait cessé d’écrire. Eût-il gardé d’ailleurs plus de force et de santé, on sait que déjà la tyrannie de Néron commençait à rendre le rôle d’historien très difficile : le temps approchait où Pline serait réduit à occuper ses doctes loisirs à la rédaction d’un recueil de difficultés grammaticales[22]. C’est précisément après ce recueil que Pline le Jeune a mentionné l’histoire commencée par son oncle au point où finissait Aufidius Basses, et probablement écrite après la tyrannie de Néron. J’oserai encore étendre ces conjectures. Dans la préface de son Histoire naturelle, Pline s’excuse d’offrir au fils de l’empereur un ouvrage de médiocre importance, qui n’admet ni les digressions, ni les discours, ni les dialogues, ni les péripéties et les événements extraordinaires, etc., source d’intérêt et de plaisir pour le lecteur ; puis il promet en récompense cette histoire de son temps, rédigée opere justo, dans des proportions convenables, sous la forme consacrée, c’est-à-dire, sans doute, avec des digressions, des discours, etc., avec tout, ce que l’auteur regrettait de ne pouvoir faire entrer dans une encyclopédie scientifique ; et cette observation s’applique naturellement au travail d’Aufidius Bassus, comme à celui de son continuateur. Elle est de plus confirmée par le court fragment où Aufidius prête à Cicéron quelques paroles évidemment supposées, et d’ailleurs peu d’accord avec le caractère de grand homme. C’est donc toujours, le même système historique que nous retrouvons à un siècle de distance ; dans les successeurs de Salluste et de Tite-Live, et que nous retrouverons bientôt dans Tacite[23]. Il serait moins facile d’apprécier le talent d’Aufidius. Quintilien lui accorde une correction sans éclat, et Sénèque n’accompagne d’aucun jugement ses deux citations. Quoique Aufidius ne figure pas dans la liste des déclamateurs (ce qui, du reste, s’explique fort bien d’un homme aussi maladif), des traces de déclamation se montrent dans le peu qui nous reste de lui. On lui assignerait donc volontiers une place après Crémutius Cordus, et avant Brutidius Niger, mais plus près du second que du premier ; car ce qui nous reste à dire d’un autre de ses ouvrages, peut inspirer de sérieux doutes sur l’esprit dans lequel était rédigée sa grande composition historique. Aufidius Bassus, dit Quintilien, a heureusement retrouvé
le vrai style de l’histoire, surtout dans ses livres
sur la guerre de Germanie[24]. Cet éloge est
en même temps un témoignage unique ; mais ce qui le rend précieux, c’est le
silence de Quintilien sur un ouvrage de Pline l’Ancien, dont son neveu nous
parlé en ces termes : Mémoires militaires sur Or, suivant nos calculs, en 810, époque de cette campagne de Pline, Aufidius avait déjà écrit ses livres belli Germanici. D’où vient donc, d’un côté, le silence de Pline le Jeune sur cet ouvrage d’Aufidius, de l’autre, celui de Quintilien sur l’ouvrage de Pline l’Ancien ? Je crois l’apercevoir. Si Drusus apparaît en songé au lieutenant de Néron pour lui recommander sa mémoire, c’est que l’histoire des guerres de Germanie était à recommencer après le livre d’Aufidius ; c’est que ce livre valait plus par là forme que par le fond. Cette réparation presque solennelle envers un grand nom insulté, ne convient pas mal aux commencements du règne de Néron. L’éloge d’un ouvrage menteur, mais élégant, s’explique facilement de la part d’un flatteur de Domitien. Ainsi on voit qu’il est inutile de supposer, comme l’ont fait quelques historiens de la littérature, deux personnages du nom d’Aufidius Bassus : le premier, historien contemporain d’Ovide, et mort à une époque inconnue ; le second, fils du premier, mort entre 58 et 61 de notre ère. Aucun témoignage positif n’autorise cette division ; et l’on a fort abusé de ce moyen de résoudre les difficultés chronologiques. Quant à la famille et à la naissance d’Aufidius, nous n’en pouvons rien dire de certain. Le prénom de Titus, que lui donnent quelques éditions du dialogue de Claris oratoribus, est très incertain ; celui de Cnœus aurait peut-être plus d’autorité, si l’on pouvait prouver que notre historien descendît de Cnœus Aufidius, contemporain de Cicéron, et dont le fils adoptif, Cn. Aurelius Orestes, fut consul en 682[25]. SECTION IV — M. SERVILIUS BUFUS NONIANUS.On sait peu de chose de cet historien, mais du moins ce qu’on en sait n’est pas sujet à controverse, et mérite d’être résumé ici, d’abord parce qu’il nous importe de ne pas rompre le fil qui nous dirige à travers tant de monuments perdus ; ensuite, parce qu’un heureux hasard nous permet de remonter dans la généalogie de Servilius, jusqu’à l’époque même qui fait le sujet de notre travail ?[26] La célébrité de sa famille commence au sénateur Nonius ; fils d’un certain Nonius Struma, proscrit par Antoine l’an 711 de Rome, pour une émeraude unique dont il était possesseur. Ce Nonius prit la fuite avec son précieux trésor, et les paroles de Pline à ce sujet nous laissent supposer qu’il échappa au fer des triumvirs. Quoi qu’il en soit, Nonia sa fille épousa un M. Servilius, consul l’an de Rome 755 ; par un de ces retours de fortune si fréquents dans un siècle de révolution, le gendre d’un proscrit était devenu le favori d’Octave. Au reste, ce consulat, qui dura seulement jusqu’aux kalendes de juillet, est signalé dans l’histoire par un incendie du temple de Cybèle, dont Valère Maxime nous a conservé la date et le souvenir (I, 8, 11). Trente-deux ans plus tard, nous trouvons sur les fastes consulaires M. Servilius Rufus Nonianus, fils du précédent et de sa femme Nonia. C’est à ce consulat que se rapporte la merveilleuse histoire d’un corbeau solennellement pleuré et enterré par le peuple romain, selon le récit de Pline, qui paraît avoir puisé ici dans le journal de la ville (X, 60). L’an 798, nous retrouvons Servilius Nonianus à Rome, parmi les protecteurs de Perse, qui l’honorait et le respectait comme un père[27]. Probablement il n’était pas encore connu comme historien ; car Tacite nous apprend (Ann. XIV, 19) qu’il brilla longtemps au barreau avant d’écrire l’histoire. Servilius, comme tant d’autres, se sera, par prudence, abstenu d’écrire sous les règnes de Tibère et de Caligula ; et c’est seulement sous un empereur historien[28] qu’il entreprit de raconter l’histoire de son temps. Au moins voit-on, par une anecdote que Pline le Jeune a citée (Ép. I, 13), que Claude, empereur, honora un jour de sa présence une lecture de Servilius Nonianus. Arrivé au plus haut degré de considération, princeps civitatis, comme l’appelle Pline l’Ancien, Servilius Nonianus mourut en 61, au rapport de Tacite. On ignore quelle époque comprenait l’ouvrage historique qui lui a valu une place auprès de Tite-Live et d’Aufidius Bassus. Quant au mérite et à la forme de ce livre, Quintilien et Tacite[29] nous fournissent deux indications précieuses, l’un en plaçant Servilius Nonianus après Aufidius Bassus parmi les auteurs dignes d’être imités, l’autre en opposant ces deux noms à ceux des annalistes Varron et Sisenna. Mais, en tout cas, il nous importe de faire remarquer ici que Servilius Nonianus doit compter parmi les auteurs les mieux placés pour connaître et le gouvernement triumviral et les origines du principat. Fils d’un consul sous Auguste, petit-fils d’un sénateur proscrit par Antoine, ses traditions de famille étaient elles-mêmes des faits historiques qui devaient trouver place dans son livre. Seulement, il faut l’avouer ; le consulat exercé sous Tibère sera toujours, pour un historien, une mauvaise recommandation auprès de la postérité. SECTION V — ASCONIUS PEDIANUS.Il serait facile de multiplier ici, par des conjectures plus ou moins sérieuses, la liste des auteurs qui pouvaient fournir des documents indirects à l’histoire d’Auguste. A juger par l’exemple de tous les historiens qui nous restent de l’époque impériale, il est peu d’ouvrages en ce genre qui n’aient pu avoir pour nous quelque utilité. Ainsi les mémoires de Corbulon, les ouvrages de Cluvius Rufus, de Fabius Rusticus, nous offriraient aujourd’hui, peut-être, des renseignements curieux, quoiqu’on ne les trouve pas cités pour des dates antérieures aux règnes des derniers Césars. Mais, sans nous arrêter à des inductions fugitives, il est un auteur contemporain de tous ceux qui précèdent, connu par des travaux d’une spécialité fort étroite en apparence, et qui cependant doit trouver place dans notre revue : c’est Asconius Pédianus, le commentateur de Cicéron[30]. Né comme Sénèque au commencement de l’ère chrétienne, probablement dans la patrie de Tite-Live, il écrivait, sous-le règne de Claude, quelques-uns de ses précieux commentaires, dont malheureusement il ne reste aujourd’hui que des lambeaux. Outre l’avantage d’être le compatriote, l’élève peut-être, du grand historien dont il invoque plusieurs fois l’autorité, Asconius est surtout recommandable par une profonde connaissance de l’histoire romaine d’après les sources les plus pures ou du moins les plus riches, d’après le Journal de home, les ouvrages de Salluste, de Tite-Live et de Fenestella. Comme Sénèque, il avait vu disparaître peu à peu, sous le règne de Tibère et de ses successeurs, les formes, si respectées par Auguste, de l’ancien gouvernement. Quelques faits, épars çà et là dans ce qui nous reste de ses commentaires, montrent suffisamment combien d’occasions se présentaient à lui de comparer la république à l’empire, et d’éclairer l’histoire d’une époque par celle de l’autre. Asconius est encore un guide sûr et bien instruit pour la topographie de l’ancienne Rome, et, sous ce rapport, ses livres combleraient sans doute bien des lacunes, que l’insouciance presque systématique des historiens a laissées dans le tableau de la vie des Romains. Mais sur ce point, comme sur tant, d’autres, ce que les débris de ses commentaires nous apprennent le mieux, c’est l’étendue de nos pertes[31]. SECTION VI — C. LICINIUS MUCIANUS.Malgré bien des fautes, le règne de Vespasien est encore un des plus honorables que présentent les annales de l’empire romain. Il est surtout signalé par de grands efforts pour rendre à l’histoire son ancienne dignité. Nous avons essayé plus haut d’apprécier l’influence d’Auguste sur les lettres en général et sur l’histoire en particulier. Depuis cette époque, la corruption avait été croissant ; l’adulation n’était pas seulement dans les livres, elle envahissait les monuments publics, les inscriptions ; les fastes, les dépôts les plus sacrés de la vérité historique. Une des premières occupations du sénat sous Vespasien fut de nommer des commissaires pour mettre fin à ce désordre[32]. Vespasien lui-même devait bientôt restaurer le Capitole, incendié pour la seconde fois pendant les guerres civiles, et y replacer les exemplaires de plus de trois mille actes officiels, relatifs à la politique, à la religion et à la vie civile des Romains. Cet immense travail, si brièvement indiqué par Suétone (Vespasien, 8), a trouvé récemment un appréciateur trop habile pour qu’il soit nécessaire de nous y arrêter longtemps[33]. Mais nous devons une attention particulière à deux auteurs qui ont écrit : sous l’influence de la dynastie flavienne, et qui représentent assez bien cette nouvelle tendance de l’histoire vers une étude plus curieuse des documents originaux : je veux parler de Mucien et de Pline. Lors de l’avènement de Vespasien, le Journal de Rome comptait environ deux cents ans d’existence. Il devait former déjà un recueil considérable, fort difficile à compléter pour les bibliothèques particulières, et, de plus, chargé d’inutilités de tout genre. Tandis que Vespasien faisait restaurer les tables de marbre et d’airain, Licinius Mucianus, bien connu d’ailleurs par son active intervention dans les affaires politiques de ce temps, rédigea ou fit rédiger une collection d’extraits empruntés aux journaux, aux registres des tribunaux, aux recueils de lettres, aux commentarii causarum des orateurs les plus célèbres[34]. Il remontait jusqu’aux plus brillantes époques de la république, et probablement il embrassait toute la période du principat. Mucien avait, pour réussir dans ce travail, toutes les ressources possibles : bibliothèques, monuments, archives, tout lui était ouvert. Aussi avait-il déjà rempli huit livres d’Acta et trois de lettres, l’an 75 de notre ère, époque de la conversation que Tacite raconte dans le dialogue sur les Orateurs célèbres. On ignore quelle suite eut cette entreprise, dont ou trouverait difficilement un second exemple dans toute l’histoire ancienne. Il est du moins vraisemblable que Pline l’Ancien s’en servit pour la rédaction de son Histoire naturelle. Il nomme parmi ses autorités, il cite souvent, et même avec une sorte de complaisance, dans le courant de son livre, Mucien trois fois consul[35], addition que le rapprochement de quelques dates explique facilement : car le troisième consulat de Mucien est précisément de l’année qui précède la dédicace et la publication de l’Histoire naturelle ; et Pline, qui ne ménage pas les flatteries envers ses protecteurs, comprenait certainement, dans son respect pour la famille impériale, l’Homme auquel cette famille devait presque l’empire. Quoi qu’il en soit, parmi bien des citations relatives à des curiosités de la nature, et à des faits que Mucien avait pu observer pendant son séjour ; en Orient, on aperçoit dans Pline quelques traces d’emprunts faits à la collection dont nous venons de parler. Ainsi, une lettre de Cassius de Parme à Antoine (XXXI, 8) se classe naturellement au nombre des curiosités indiquées par Tacite. Il en est de même de l’anecdote que Pline paraît puiser dans quelques lettres ou discours adressés par un certain Tergilla au fils de Cicéron (XIV, 28). On pourrait étendre ces conjectures à certains fragmentas cités par d’autres auteurs que Pline. Quand Aulu-Gelle transcrit la réponse de Scipion l’africain aux insolentes accusations du tribun Nævius (IV, 18. Cf. XXXVIII, 51), bien que le fait soit d’une date antérieure à la fondation du Journal de Rome, la naïveté archaïque de l’expression est si parfaitement conservée dans ce texte, qu’il est difficile de ne pas le croire emprunté à quelque ouvrage contemporain, ou, ce qui revient au même, à un recueil comme celui de Mucien. Quand un grammairien du quatrième siècle rapporte textuellement une ligne du testament d’Auguste[36], admettra-t-on qu’il en eut sous les yeux quelque copie séparée ? N’est-il pas plus simple de supposer qu’une pièce qui intéressait si vivement le peuple romain fut insérée dans les Acta, et que de là elle put passer dans le recueil de Mucien ? J’assignerais volontiers la même origine à la citation que fait Quintilien de plaidoyers prononcés devant C. César et les triumvirs, pour des citoyens du parti opposé[37]. Mais il faut s’arrêter. SECTION VII — C. PLINIUS SECUNDUS.Je n’ai pas à répéter ici tout ce que l’on sait sur la vie politique et littéraire de Pline l’Ancien ; il faut toutefois remarquer le bonheur qu’a eu cet écrivain de passer ses plus laborieuses années sous le règne d’un empereur ami des lettres, protecteur judicieux des recherches historiques, historien lui-même ; car Vespasien avait écrit des mémoires que Josèphe cite plusieurs fois, et dont une grande partie doit se retrouver dans le récit de cet auteur sur les guerres de Judée[38]. En outre, à cette époque, la famille des Césars venait de s’éteindre, et ainsi étaient rompues pour l’histoire toutes les traditions de la flatterie. Pline a donc pu lire et apprendre beaucoup ; et, comme historien, il a pu traiter avec liberté au moins toute la dynastie des Jules. C’est un avantage que Sénèque n’a pas toujours, bien qu’on s’aperçoive peu de la gêne imposée à sa franchise de philosophe. Tous deux également instruits sur le siècle d’Auguste, Pline et Sénèque diffèrent d’ailleurs beaucoup par la nature de leurs souvenirs. La raison en est simple. Pline n’a point à courir après l’anecdote pour justifier quelque thèse de morale. Il fait tout simplement l’inventaire de la civilisation contemporaine, tantôt marquant d’un trait de scepticisme les vains efforts de l’homme contre la toute puissance de la nature, tantôt s’arrêtant avec- admiration devant les progrès de l’industrie et de l’art ; tour à tour censeur ou panégyriste éclairé des hommes et des grands exemples. Voilà pourquoi son livre, si étranger en apparence à l’histoire d’un temps déjà éloigné, mérite cependant une place dans notre Examen. L’Histoire naturelle, en effet, donne beaucoup plus que ne promet son titre ; surtout dans le sens que lui prêtent vulgairement les lecteurs français ; elle embrasse le résumé de toutes les sciences, de tous les arts, avec une foule de digressions instructives sur les personnes et les institutions. Ainsi, à l’occasion des métaux et de leurs usages, elle nous apprend plusieurs faits du plus haut intérêt pour la numismatique ; ailleurs ce sont, au sujet des différentes espèces d’anneaux, de longs détails sur l’ordre des chevaliers[39] ; ailleurs, la mention des cachets nous vaut quelques renseignements précieux sur l’administration de l’Italie par Mécène, en l’absence d’Octave. Souvent même les renseignements épars dans ces diverses digressions forment sur quelques parties de l’histoire un ensemble assez complet. Ainsi Pline est, après Strabon, le premier écrivain ancien où l’on puisse étudier dans toute sa grandeur l’aspect extérieur, les divisions, les ornements de cette Rome jadis si modeste, devenue si opulente sous Auguste, si cruellement ravagée sous Néron, et qui sortait enfin de ses ruines, grâce à l’activité de Vespasien ; en particulier le forum d’Auguste ; les aqueducs, les portiques octaviens avec leur bibliothèque publique, les colonnes et les curiosités de tout genre dont les avait enrichis la munificence de l’empereur. Pline seul nous a donné, sur la superficie de Rome et de ses faubourgs, les mesures vérifiées et commentées avec une sagacité admirable par Fabretti[40] ; seul il nous a donné le nombre des quartiers dans la division établie par Auguste[41]. Les immenses travaux de l’édilité d’Agrippa, les progrès du luxe dans les matières de construction ; tant de traits qui font connaître les mœurs, les arts et le commerce, trouvent une place dans l’encyclopédie de Pline, et n’en auraient pas eu dans les ouvrages d’un annaliste. Tacite eût-il jamais raconté que, sur la frontière de Germanie, les chefs d’auxiliaires à la solde de Rome faisaient avec leurs soldats la chasse à une espèce d’oies sauvages dont la plume servait à remplir des oreillers pour l’usage du soldat romain (X, 27) ? Tacite fût-il descendu jusqu’à nous apprendre que la peau du hérisson était dans l’empire romain l’objet d’un commerce immense ; que les désordres introduits par le monopole dans ce commerce avaient de tout temps éveillé la sollicitude du gouvernement, et que sur aucune matière il n’existait plus de sénatus-consultes[42] ? A juger par ce dernier trait, on doit craindre que la collection de Vespasien dans le Capitole ne fût bien incomplète ; car trois mille tables ne peuvent représenter qu’une faible partie des lois, des traités, des décrets que la république et l’empire avaient tant multipliés. Voilà deux exemples frappants de ces révélations qu’il ne faut guère demander à la gravité des historiens. Au contraire, Pline, par nécessité autant que par goût, ne connaît point de petit détail, point de monument qui ne mérite d’être cité, quand il est véridique. Outre les Actes du peuple, on voit qu’il avait lu beaucoup de mémoires historiques, depuis ceux d’Auguste jusqu’à ceux d’Agrippine et de Corbulon ; les lettres, les édits d’Auguste empereur, les mémoires géographiques d’Agrippa, au moins un discours du même (et c’est le seul dont le souvenir se soit conservé), sur la manière d’utiliser les objets d’art ; le compte rendu de son édilité, où Frontin puisait peut-être quelques années plus tard. Malgré l’immense quantité de faits recueillis dans l’Histoire naturelle, Pline n’est pas toujours un simple compilateur ; il sait juger aussi quelquefois : par exemple, dans les résumés de quelques biographies importantes, comme celles de Cicéron, d’Agrippa, d’Auguste, dans la dernière surtout[43], qui contient plusieurs traits inconnus d’ailleurs ; et qu’on peut encore compléter par une foule d’anecdotes sur le ménage ; les maladies[44], les petites superstitions de l’empereur ; sur sa table, sur sa toilette, sur son luxe public et sa simplicité privée ; enfin, sur quelques personnages de sa famille ou de sa cour, comme Livie, la première Agrippine, la première Julie, M. Lollius, le gouverneur du jeune C. César ; Tarius Rufus, soldat de fortune, enrichi par son maître, et même élevé jusqu’au consulat, mais qui se ruina bientôt dans des entreprises agricoles. En résumé, après les historiens proprement dits, Pline est l’auteur qu’il importe le plus de consulter, non seulement sur les personnages politiques de ce temps, mais encore sur des personnages secondaires quelquefois inconnus d’ailleurs, et sur une foule de faits généraux qui servent à composer le tableau du grand siècle. Ainsi qu’on l’a déjà observé, l’aspect le plus intéressant du règne d’Auguste n’est pas l’aspect dramatique. L’organisation pacifique de la conquête fut l’œuvre principale d’Auguste, comme l’abaissement de l’aristocratie et le triomphe du peuple avaient été l’œuvre de César. Or, c’est Pline surtout qui nous montre et la grandeur de l’empire, et la complication des ressorts qui le faisaient mouvoir, tous les principes de corruption qui le travaillaient à l’intérieur, et toutes les ressources dont l’administration impériale disposait contre les dangers du dehors et ceux du dedans. C’est chez lui qu’on peut le mieux suivre dans les différentes branches de la vie publique les progrès ou la décadence de Rome. Mais pour cela il ne faut se borner ni aux anecdotes, ni aux portraits, ni aux résumés biographiques ; il faut savoir apprécier certains faits qui ne portent ni date ni nom. Je n’en citerai qu’un exemple pour finir, l’histoire de la propriété territoriale en Italie et dans les provinces, esquissée avec une énergique précision au commencement du dix-huitième livre, et terminée par ce trait expressif : Verum confitentibus latifundia perdidere Italiam, jam vero et provincias. Le mal s’était consommé sous les yeux de Pline ; mais la transformation de la république en monarchie avait surtout contribué à le rendre incurable : sous Auguste, Horace en signalait déjà les symptômes. Remarquons d’ailleurs que, sur de tels sujets, Pline prononce avec toute connaissance de cause. Si dans l’histoire des arts[45] il se trompe souvent, faute de goût et d’études spéciales, en fait de statistique le savant qui fut consul, général d’armée, commandant d’une flotte, garde une incontestable autorité, et l’on ne s’étonne pas de voir son témoignage confirmé par les plus authentiques monuments de l’Italie ancienne[46]. SECTION VIII — FLAVIUS JOSÈPHE.Quelques villes de l’Italie, quelques provinces de l’empire ont eu leurs annales ou leurs historiens indigènes[47]. Mais la littérature latine n’offre peut-être pas un seul auteur qui ait consacré sa plume à l’histoire des vaincus. Malgré son mépris pour les barbares, Ces réflexions nous sont naturellement suggérées par les ouvrages de Flavius Josèphe. De toutes les nations asiatiques soumises à l’empire de Rome, les Juifs étaient les plus haïs et les plus mal connus. Les Romains comprenaient peu cet esprit de nationalité intraitable, qui faisait le principal caractère du peuple juif ; comme jadis, au temps du vieux Caton, ils ne pouvaient supporter qu’on prétendît être plus fier qu’eux[51], et regardaient avec étonnement la fureur de ces hommes qui référaient la mort à l’esclavage, parce que l’esclavage entraînait l’apostasie, ou du moins entravait la pratique du vrai culte[52]. Aussi doit-on s’attendre à trouver pour lui peu d’indulgence chez les historiens latins. Suétone et Tacite, quand ils daignent en parler, ne les nomment qu’avec mépris ou colère. Cela seul suffirait pour nous intéresser d’avance aux
récits d’un Juif qui, né quelque temps avant la mort de Tibère, mêlé depuis
aux sanglantes discordes de la patrie, pouvait mieux qu’aucun autre réhabiliter
dans l’histoire ses malheureux concitoyens. Cet homme d’ailleurs appartient à
une nouvelle école historique, dont nous avons déjà signalé les tendances. Le
besoin de tout prouver à des lecteurs incrédules le force de transcrire
souvent des pièces justificatives, que Tacite, à sa place, eût à peine indiquées.
Or le prisonnier de Vespasien, depuis ami de la famille Flavia, dont il avait
même pris le nom, le savant dont les ouvrages étaient placés dans les
bibliothèques publiques[53] ; par ordre même
et avec le cachet de l’empereur, avait toutes les ressources possibles pour
bien connaître et pour raconter les relations politiques de Rome et de Malheureusement, il faut l’avouer, la lecture des livres
de Josèphe dissipe ces préjugés favorables. L’historien des Juifs est trop
Romain par ses affections politiques, trop Grec par l’habileté mensongère de
son talent oratoire, pour mériter longtemps la confiance qu’il inspire dès le
premier abord, et l’intérêt particulier qui s’attache â son rôle d’écrivain
national. Dans la première partie de ses Antiquités judaïques, il est convaincu
par Josèphe termine ainsi cette série d’extraits confus et mutilés[65] : Il existe beaucoup d’autres décrets analogues du sénat et des généraux romains en faveur de notre peuple, beaucoup de décrets des villes, de réclamations contre les lettres des généraux en faveur de nos droits. Les pièces que nous avons transcrites suffiront au lecteur équitable pour juger notre bonne foi. Dans l’état où elles nous sont parvenues, ces pièces ne suffisent pas sans doute ; on aimerait, dans de pareilles citations, moins de faste, moins d’abondance, et plus d’exactitude. Il nous semble toutefois impossible d’y voir partout un grossier artifice pour surprendre la créance du lecteur. Au chapitre XII du même livre, les lettres d’Antoine aux Juifs et aux Tyriens, à part quelques détails dont la faute peut à bon droit retomber sur les copistes, n’offrent rien qui ne s’accorde avec les événements contemporains, rien qui ne convienne au caractère du triumvir, et même à ces formes de style si cruellement critiquées dans les Philippiques de Cicéron[66]. Le second chapitre du livre XVI nous a conservé un décret et une lettre d’Auguste, qui ne méritaient pas d’être omis sans discussion par Fabricius[67] ; deux lettres d’Agrippa aux Éphésiens et aux Cyrénéens, une de Norbanus Flaccus aux Sardiens ; une de Julus Antonius aux Éphésiens, qui n’a pas échappé à l’attention de M. Weichert, et dont l’authenticité ne semble inspirer aucun doute à cet habile critique[68]. Ces divers textes sont encore incomplets et mal rangés ; mais il serait bien téméraire de les déclarer apocryphes, le premier surtout, dont un exemplaire devait être déposé à Ancyre, dans le temple élevé à Auguste par la communauté des villes d’Asie[69]. Il est vrai, à comprendre d’une seule vue toutes les pièces justificatives répandues par Josèphe dans son ouvrage, on s’étonne un peu de cette sollicitudes des Romains pour un peuple que les écrivains latins nous montrent en général honteux et méprisé ; et c’est là peut-être, sur ce point, la plus grave objection contre l’autorité de Josèphe. Mais on remarque bientôt que l’unité politique de l’empire supposait tolérance et protection de tous les cultes, et que les Juifs n’en pouvaient guère être exceptés. Les guerres de Pompée, et, plus tard, celles de Titus, sans parler des événements secondaires, prouvent que Rome n’avait pas tort de compter sérieusement avec un pareil peuple. On voit d’ailleurs, par quelques décrets d’une authenticité incontestable, tels que les décrets sur les Termesses majores de Pisidie, et sur les habitants d’Astypalée[70], à quels minutieux détails s’avait descendre au besoin la politique du sénat, quand il s’agissait de garantir des intérêts respectables, quoique modestes, et d’assurer à la république d’utiles amitiés. Suétone, auteur grave et impartial s’il en fut ; comme nous le démontrerons plus bas, Suétone, qui nous a parlé de la répugnance d’Auguste pour les rites hébraïques[71], des persécutions de Tibère et de Claude contre les Juifs[72], témoigne qu’à la mort de César les Juifs se distinguaient, parmi tous les étrangers domiciliés à Rome, par l’obstination de leur deuil et de leurs regrets[73]. César avait donc fait beaucoup pour ce peuple, et Auguste n’avait pu en cela oublier complètement la politique de son père adoptif. D’où il résulte avec beaucoup de vraisemblance que les décrets de César et d’Auguste ont, dans Josèphe, un grand fond de vérité historique. Que si maintenant on prétextait le silence des écrivains contemporains sur ces témoignages de la bienveillance clés Romains pour les Hébreux ; si on ne croyais : point à l’affirmation positive de Josèphe sur l’existence des textes originaux déposés au Capitole, Suétone encore nous aiderait à lé défendre contre ces doutes. On lit dans cet historien que Claude accorda l’exemption des tributs aux habitants d’Ilion, sur une lettre écrite en grec par le sénat et le peuple romain au roi Séleucus, pour réclamer ce privilège en faveur des ancêtres de la nation romaine, recitata vetere epistola grœca (Claude, 25). On voit, en effet, que Claude, l’élève de Tite-Live, l’historien érudit, ne s’était pas montré sévère pour un instrument dont l’original n’existait plus, selon toute apparence, ni au Capitole, ni dans les actes du sénat. A la rigueur, Josèphe pouvait, sans encourir de reproche, ne pas être plus exigeant. Quant au récit des événements, Josèphe ne cite guère que
trois autorités : la première, appréciée plus haut, celle de Nicolas
Damascène, courtisan et flatteur d’Hérode (A. j. XVI, 7, 1) ; l’autre, celle
d’un certain Strabon de Cappadoce, qui paraît distinct du célèbre géographe[74] ; la troisième
enfin, celle des Mémoires d’Hérode. Cela nous explique deux défauts de
son histoire : ignorance en ce qui touche les intérêts et la politique des Romains
; exagération vraiment orientale en ce qui intéresse la vanité juive : C’est alors, dit-il quelque part[75], que commence entre les Romains la grande guerre civile
après l’assassinat de César par Cassius et Brutus. César avait régné trois
ans et sept mois. Sa mort ayant soulevé un grand tumulte, les principaux
citoyens prirent chacun le parti qui leur sembla le plus avantageux.
Croira-t-on qu’il ait jamais lu Tite-Live[76] ? C’est ainsi,
du reste, que Josèphe raconte ou juge la plupart des faits étrangers à
l’histoire juive, au moins dans les livres que nous examinons. Une seule
chose paraît l’avoir vivement frappé dans la conduite du peuple roi, je veux
dire la discipline des camps. Il y a sur ce sujet, dans Josèphe, il est vrai, prend sa revanche, mais d’une façon
singulière, en exaltant par des hyperboles de rhétorique la gloire des rois,
des généraux et des prêtres juifs. Une seule fois il lui arrive d’opposer, au
témoignage des Mémoires du roi Hérode l’explication moins favorable que lui
fournissaient d’autres récits de la mort d’Hyrcan (A. j. XV, 6, 3). Mais la
vanité d’Hérode gagne un peu l’historien, quand il nous dit gravement qu’après
Actium, l’allié fidèle d’Antoine inspira plus de crainte qu’il n’en ressentit
lui-même[77],
et que César crut la victoire mal assurée, tant que son rival garderait un
pareil ami. L’entrevue de César et du prince juif est racontée sur le même
ton d’emphase. Après cette réconciliation solennelle, les progrès du crédit
d’Hérode auprès de son nouveau maître sont un peu trop rapides pour être
vraisemblables ; et Suétone, chroniqueur si exact du palais impérial, aurait
souri peut-être, s’il eût jamais lu dans Josèphe qu’Hérode était, après
Agrippa, le meilleur ami de César, et, après César, le meilleur ami d’Agrippa[78]. L’emphase
augmente encore, et va jusqu’à la naïveté, dans la description des
magnificences royales d’Hérode. Josèphe s’en est peut-être aperçu lui-même ;
car, dans ses Antiquités judaïques, il a supprimé quelque chose de ce
luxe d’hyperboles maladroitement prodiguées dans Mais ceci nous conduit à une observation plus générale, et
non moins importante. Les ouvrages de Josèphe contiennent deux rédactions
souvent diverses, quelquefois semblables, des événements du règne d’Auguste ;
la plus ancienne, dans c’était là que trouvaient bien leur place tous ces détails
de biographie, ces études de caractères auxquelles Josèphe sait quelquefois
donner le relief de l’éloquence. Dans ces deux compositions, l’histoire
générale de Alors sans doute il n’en a point l’honneur, mais le lecteur n’en a pas moins le profit. Saint Jérôme[88] a comparé
Josèphe à Tite-Live ; c’est faire tort au grand annaliste de Rome. Certes, je
ne retrancherais pas Josèphe de la liste des historiens grecs, ainsi que l’a
fait un critique de nos jours[89] ; ni comme
savant, ni comme écrivain, il n’a mérité cette exclusion ; mais je le laisse
bien au-dessous des maîtres de l’école classique. Incertain entre le dieu de
ses pères et les dieux de Rome, protestant de sa pitié pour les Juifs
lorsqu’il flatte leurs bourreaux, Josèphe n’a point cette haute moralité,
cette religion du patriotisme, qui nous font, dans Tite-Live, excuser bien
des erreurs ou des actes d’injustice. Entouré comme il l’était de précieux secours
historiques, et prétendant surtout à l’exactitude contre des adversaires
qu’il accuse d’imposture, il n’a pas toujours évité lui-même le soupçon des
fautes qu’il leur reproche. Aidé par des rhéteurs et des grammairiens grecs
dans là rédaction de ses livres, il y a partout laissé la trace de ces
travaux divers et incohérents. Sa narration est tantôt vive et animée, tantôt
sèche et froide ; tour à tour minutieuse et prolixe, ou sommaire jusqu’à
l’obscurité, elle montre à chaque page l’effort d’un talent vrai, mais
incomplet, et gêné dans ses allures. Ce n’est point l’art profond, le ton
majestueux de Thucydide ; ce n’est point la noble sérénité de Tite-Live :
c’est quelque chose d’inégal et d’inachevé, où se montre à la fois l’embarras
de l’homme sans conscience, et de l’écrivain dictant dans une langue qui lui
est étrangère. De telles disparates ont donné prise, chez les modernes, aux
jugements les plus contradictoires : Josèphe a trouvé des panégyristes et
d’ardents détracteurs. Sur ce point, pour parler avec le Vayer[90], je ne voudrais
cautionner aucun avis extrême. Je voudrais faire la part des temps, des
circonstances, et de l’historien lui-même. Au temps et aux circonstances
j’attribuerais de précieux renseignements qu’un Juif, ami de Vespasien,
pouvait seul nous fournir ; à l’écrivain, l’élégance et quelquefois la pureté
d’un style qui le place au-dessus de Polybe, entre le pur atticisme et l’incorrection
du dialecte alexandrin[91] ; au critique,
quelques bonnes intentions ; à l’historien prévenu, des erreurs qui sont
peut-être des mensonges. Mais sur tout cela je voudrais aussi tenir compte
d’un fait trop peu observé : c’est que Josèphe demeura presque inconnu de ses
contemporains ; parmi les Grecs, saint Justin et Eusèbe sont les plus anciens
garants de sa bonne foi ; et Photius arrive un peu tard pour en juger, bien
qu’il pût lire du moins les écrits de son célèbre antagoniste, Justus de
Tibériade[92].
Parmi les Latins, Suétone semblé seulement le connaître de nom (Vespas. 3) ;
et, avant saint Jérôme, pas un historien romain ne le cite pour le louer ou
pour le contredire. Encore est-ce un simple hasard qui subitement, au IVe siècle, attire
l’attention des chrétiens sur un auteur peu lu, malgré son importance : quelques
lignes sur Jésus-Christ[93], interpolées dans
ses Antiquités judaïques ; un témoignage moins suspect sur le
recensement de Ainsi Josèphe, écrivain unique en son genre, et isolé dans son siècle, nous est parvenu seul des historiens contemporains qu’il fait connaître et qu’il prétend réfuter. Il se présente seul, et presque toujours sans contrôle, devant la critique moderne. Quelque jugement qu’on en porte, ses ouvrages resteront donc comme un des plus curieux monuments de l’histoire ancienne. On peut jusqu’à un certain point imaginer ce que devait être un livre perdu de Salluste ou de Tacite : quelle idée aurions-nous aujourd’hui de Josèphe, si nous ne le connaissions que par les informes extraits de Photius ? |