EXAMEN DES HISTORIENS D’AUGUSTE

 

CHAPITRE PREMIER — DES OUVRAGES D’AUGUSTE

 

 

SECTION PREMIÈRE — OUVRAGES PUBLIÉS PAR AUGUSTE DE SON VIVANT.

Voltaire a dit : On doit des égards aux vivants ; on ne doit aux morts que la vérité. Maxime qui n’a pas toujours fait loi en histoire : à cet égard, les rois, les tyrans, les grands hommes vivent souvent bien des années après leur mort. Ainsi, il serait fort difficile de marquer le moment précis où le mensonge cessa d’être une nécessité ou une convenance pour l’historien d’Auguste ; et puisqu’il faut un point de départ à ces recherches, nous nous placerons simplement à l’an 14 de l’ère vulgaire, après les funérailles de l’empereur ; et nous nous demanderons quels matériaux pouvait trouver alors un écrivain qui se fût préparé à raconter son histoire.

Dans cette revue, le premier nom qui se présente à nous est celui d’Auguste. L’histoire de ses premières années avait jusqu’ici fort peu occupé les critiques ; M. Weichert l’a si bien éclaircie dans une publication récente, qu’il nous suffira d’analyser ici, en vue de notre sujet, les principaux résultats de ce travail[1].

Quelque méfiance qu’inspire le récit louangeur de Nicolas Damascène[2], les témoignages réunis de l’antiquité ne permettent pas de douter que l’éducation du jeune César n’ait été dirigée avec une sollicitude intelligente et par sa famille et par César lui-même, qui voyait déjà dans son petit-neveu l’héritier de sa puissance. Mais faut-il croire aux effets précoces de cette éducation, et prendre au sérieux ce que nous disent Suétone et Quintilien, d’une oraison que le jeune Octave aurait prononcée à douze ans[3] en l’honneur de son aïeule Julie ? Sur ce point nous penchons volontiers pour l’affirmative, et nous plaçons parmi les plus anciens, sinon parmi les plus graves monuments de l’histoire de ce temps, l’oraison funèbre de Julie. Ces discours, composés en grande partie de formules, de répétitions banales sur les vertus d’un défunt et sur la gloire de ses ancêtres, exigeaient sans doute peu de fiais d’invention. La maison des Césars devait être fort riche en oraisons funèbres. Ainsi les lectures de famille, avec le secours d’un maître tant soit peu instruit, expliqueront assez bien ce petit prodige d’éloquence, qui s’est renouvelé plusieurs fois depuis, et probablement de la même façon[4].

Après la mort de Julie, Octave fut élevé avec le plus grand soin par sa mère Atia et son beau-père L. Philippus[5]. Le temps qui s’écoula depuis cette époque jusqu’aux ides de mars, doit comprendre la période la plus active des études d’Octave, deux fois interrompues cependant par une assez longue maladie dont son oncle avait été la cause involontaire[6], et par un voyage en Espagne.

Il est difficile de ramener à des dates certaines ses rapports avec les cinq ou six maîtres qui concoururent à son éducation. Sphærus, le moins connu, est probablement le plus ancien, puisque Dion Cassius place en 714 les funérailles que lui fit son élève. Puis vient le philosophe Areus ou Arius, d’Alexandrie, qui eut aussi Mécène pour disciple ; un certain Athénodore, de Tarse, qui pénétra bien avant clans la confiance de son élève, si l’on en croit une anecdote racontée par Dion Cassius, et répétée complaisamment après lui par les chroniqueurs byzantins[7] ; anecdote qui prouve d’ailleurs, pour le dire en passant, combien la corruption contemporaine avait agi plus fortement que les leçons de la philosophie sur les moeurs du futur réformateur de l’empire. On place après Athénodore un Epidius, encore moins connu, et chez lequel il aurait eu Virgile pour compagnon d’étude ; puis le rhéteur grec Apollodore, de Pergame, dont il suivait sans doute les leçons à Rome, et qu’il emmena, en 709, à Apollonie. Ajoutons à cette liste un certain Caper, qui n’est peut-être pas le célèbre grammairien de ce nom, et sur lequel nous ne connaissons pas d’autre témoignage que celui de Pompéius, dans un ouvrage publié par M. Lindemann[8].

Voilà sans doute plus qu’il ne fallait pour compléter l’éducation d’un grand homme ; mais le malheur des temps livra bien vite Octave à l’enivrement des passions politiques. Aussi, tout ce que nous savons de ses premiers écrits lui fait peu d’honneur. Ce sont des lettres injurieuses à Antoine, qui, du reste, les avait peut-être provoquées ; une insidieuse correspondance avec Cicéron, qui devait bientôt périr victime de sa confiance dans l’héritier du dictateur assassiné ; de sales épigrammes dont Martial nous a conservé un exemple, comme pour ôter le regret des autres. La vie du triumvir était d’accord avec de tels écrits, et ses amis ne trouvaient pas à ses fréquents adultères de meilleure excuse que la nécessité de pénétrer ainsi le secret des familles du parti pompéien[9]. Sans doute, c’est alors aussi qu’il faisait briser les deux jambes à son secrétaire, coupable d’avoir livré une lettre pour le prix de cinq cents deniers[10].

Un moyen plus innocent pour prévenir les indiscrétions, était l’emploi d’écritures secrètes, dont parle Julius Victor[11] ; et ce fait a d’autant plus d’intérêt pour nous, que la clef de ces alphabets ne s’était pas entièrement perdue après la mort de ceux qui s’en étaient servis ; car vers la fin du règne d’Auguste, sous Tibère peut-être, le grammairien Valerius Probus avait composé un livre sur les alphabets épistolaires de C. César[12]. Apparemment des collections de lettres secrètes se conservaient encore (sans quoi le travail du grammairien eût été bien inutile, sinon impossible) ; et, dès lors, combien de révélations curieuses pouvaient sortir de ces monuments muets pour le vulgaire des lecteurs ! quel jour précieux ne pouvait pas jeter, sur les événements politiques de l’époque, tel aveu, telle dépêche confidentielle ainsi rédigée ! Il faut probablement rapporter au même temps les vers fescennins contre Asinius Pollion, auxquels celui-ci répondait par une plaisanterie dont se souvint plus tard un protégé de l’empereur Adrien : Je ne veux pas écrire contre un homme qui peut proscrire[13]. En effet, Octave alors proscrivait toujours. Il écrivit sans doute, à l’imitation de César, une réponse à l’éloge de Caton par Brutus ; mais au lieu que César tendait la main à Cicéron vaincu, Octave ne pardonnait qu’aux restes de Brutus mort dans les plaines de Philippes.

Enlevé brusquement à de paisibles études, Octave avait continué, jusque sous les murs de Modène, ses exercices oratoires ; mais il ne paraît pas, d’après les témoignages de Tacite et de Quintilien[14], que ni la nature ni l’art aient jamais fait de lui un grand orateur : à vrai dire, il n’existe aucun monument authentique de son éloquence, pendant la durée des guerres civiles. Les discours épars dans Appien et Dion Cassius n’ont aucune authenticité. Des harangues écrites d’abord en latin, puis traduites, pour être prononcées devant des Grecs, comme celle qu’il adressa aux habitants d’Alexandrie, ne paraissent pas avoir longtemps survécu à Auguste. Quant à ces discours que l’on conservait dans le sénat, gravés sur des tables, et qu’on y lisait encore du temps de Claude, aux calendes de chaque mois[15], c’étaient probablement des morceaux presque didactiques, des exposés de principes moraux et politiques à l’usage des magistrats. J’en dirai autant d’un discours sur l’état des municipes, dont le sujet nous est indiqué par un trop court témoignage de Frontin. Dans tout cela aucune trace de la grande éloquence du forum ; aucune de l’éloquence judiciaire, par laquelle commençaient ordinairement les jeunes élèves de la tribune romaine. Octave en avait rarement eu besoin, car de bonne heure il avait trouvé dans le fer des légions la force qu’un Cicéron savait quelquefois conquérir par la parole ; et, d’un autre côté, il n’eut pas même le temps de débuter au barreau par une de ces accusations qui formaient jadis le premier essai du talent oratoire[16]. Tout ce qu’on sait de ses harangues militaires, c’est que, pendant les guerres civiles, il appelait toujours les soldats commilitones, et que plus tard il se contenta de les appeler milites[17]. Mais rien ne laisse mieux deviner en lui l’orateur politique, que le fameux préambule des tables de proscription qu’Appien nous a conservé[18]. Signée des trois triumvirs, cette proclamation, à la fois adroite et audacieuse, a dû être écrite par Octave. C’est bien là ce froid calcul de l’intérêt public si souvent invoqué contre les plus saintes lois de l’humanité ; c’est bien ce talent de présenter, sous les formes les plus spécieuses, les prétendues nécessités d’un faux patriotisme. Lepidus et Antoine ont peut-être résolu la proscription plus cruellement que leur collègue[19] ; mais Octave pouvait seul la justifier aussi bien.

Où l’historien grec a-t-il puisé ce précieux document ? Cette question nous conduit directement au plus intéressant des ouvrages d’Auguste, à ses Mémoires, qui formaient treize livres, au rapport de Suétone[20]. Auguste y remontait jusqu’à l’origine de sa famille, et probablement il entrait dans quelques détails sur la vie de son père Octavius, aujourd’hui mal connue ; et nous aurons bientôt occasion de conjecturer que l’abrégé succinct de cette biographie nous est resté dans une inscription célèbre qui concerne ce personnage. Octave entrait ensuite dans le récit de sa jeunesse, et de son retour à Rome après la mort de César[21]. Il racontait les jeux célébrés par lui en l’honneur de Vénus Génitrix, l’apparition merveilleuse d’une comète qui fut prise par le peuple pour l’âme de César, et dont le souvenir a été conservé sur les monuments de l’art et sur les médailles[22]. Arrivé à ses relations avec Cicéron, il faisait, suivant Plutarque[23], l’aveu des services qu’il devait à ce grand homme. On peut donc supposer qu’il y déclinait la complicité du meurtre exigé par Antoine. Bonnes ou mauvaises, les raisons ne devaient pas lui manquer pour justifier ce crime, ou du moins pour en atténuer l’horreur. Le préambule des tables de proscription semble appuyer cette conjecture. On y voit en effet l’intention manifeste d’effrayer les Romains sur les dangers d’une guerre qui éclaterait à l’intérieur, tandis que les triumvirs poursuivraient à l’extérieur les restes du parti pompéien, et de préparer le peuple à tous les sacrifices par le sentiment d’une impérieuse nécessité. Les meurtriers feignent d’ailleurs d’être eux-mêmes forcés par leurs soldats, qui demandent l’extinction d’un parti dangereux. Par là il devient probable que tout ce préambule avait été inséré dans les Mémoires, d’où Appien l’aura transcrit.

Nous apercevons ces mêmes efforts d’Octave pour dissimuler quelques actions cruelles de sa jeunesse, dans une anecdote où Suétone rapproche des paroles du triumvir le récit ordinairement adopté[24]. Ici encore Appien suit la tradition la plus favorable à l’honneur du second César ; et ce n’est pas le seul passage où il traduit le texte des Mémoires, quoiqu’il ne les cite pas toujours expressément. Ainsi, quand il nous raconte la conversation de Lucius Antoine et d’Octave à Pérouse, et qu’il ajoute : Voilà ce qu’ils se dirent, autant que j’ai pu traduire et comprendre bien le texte latin des Mémoires[25] ; et lorsqu’il expose ensuite les doutes si naturels d’Octave sur la bonne volonté du sénat à son égard, les pourparlers de la conférence de Brindes, les raisons que le vainqueur avait de ne pas poursuivre Sextus Pompée, il est difficile de ne pas reconnaître que le détail de tous ces épisodes est puisé à la même source. On pourrait multiplier les exemples de ce genre. Ailleurs[26], Appien est plus explicite. Quelques chapitres de ses Illyrica nous font vivement regretter la perte du livre où nous aurions trouvé, sur les guerres des Alpes, tant de renseignements que l’historien grec abrége avec assez de négligente[27]. Octave, il est vrai, s’était aussi borné au récit de ses propres actions, évitant toute digression sur l’histoire et la géographie des pays ennemis ; Malgré ce défaut, un vif intérêt s’attacherait aujourd’hui à cette partie de son ouvrage, comme à la dernière, qui contenait la guerre des Cantabres. Ces luttes acharnées des montagnards des Pyrénées et des Alpes nous sont restées presque inconnues, et tous les efforts de l’érudition n’aboutiront peut-être jamais â- en restituer même la chronologie[28].

il serait trop long d’examiner en détail les autres fragments qui nous restent des Mémoires d’Auguste, sur ses rapports avec Antoine, sur la bataille d’Actium, sur son divorce avec Scribonie, sur la bataille de Philippes, sur les distributions de blé aux citoyens pauvres, sur quelques particularités de sa vie privée. bous aurons d’ailleurs occasion d’y revenir en parlant des auteurs qui paraissent les avoir consultés. Mais, de même que nous ajoutons ici quelques textes nouveaux à la collection de Fabricius, nous en signalerons quelques-uns qui trous semblent insérés à tort par le savant philologue dans cette partie de son recueil. Ainsi, quand Suétone invoque l’autorité d’Auguste sur le nombre des jeux qu’il célébra en son nom ou au nom d’autres magistrats[29], il est clair que ce total ne pouvait se trouver dans un ouvrage interrompu dès l’an 730, comme Suétone l’atteste lui-même. Cette citation ne peut donc se rapporter qu’à un ouvrage des dernières années de l’empereur ; et, quoique les chiffres diffèrent dans l’historien et dans le monument d’Ancyre, il est probable que le testament politique d’Auguste est la vraie source où Suétone a puisé : sans doute il y a dans le texte de Suétone quelque erreur, soit de l’auteur, soit de ses copistes. Au contraire, nous reconnaissons le témoignage des Mémoires dans un chapitre de la Vie de Brutus par Plutarque, relatif à la bataille de Philippes[30], et même dans celui où, marquant l’année du premier consulat d’Octave, il s’accorde avec le monument d’Ancyre[31] : en effet, sur plusieurs points ces deux ouvrages d’Auguste ne forment qu’une seule et même autorité. Mais Fabricius rapporte faussement aux Mémoires deux citations du même historien, qui paraissent appartenir à l’Éloge funèbre du jeune Marcellus, prononcé par son oncle l’an 731 de Rome[32], et un passage où Dion Cassius rapporte que, lorsque le second fils de Livie fut tendu à son père Tiberius Néron par Auguste, celui-ci ordonna que le fait fût constaté dans les actes, ύπομνήματα, ce qui ne veut pas dire in sua commentaria, comme le veut la traduction latine, que M. Sturz n’a pas corrigée, mais in actes civilia, dans les actes de l’état civil, comme le démontre très bien la comparaison des textes récemment discutés par M. J. V. Le Clerc[33].

A partir de cette époque, où Octave cessa de rédiger lui-même sa propre histoire, faute de loisirs peut-être, mais surtout parce qu’il n’avait plus à la défendre contre les passions de ses ennemis, la série de ses écrits politiques ou familiers continue presque pour nous les annales de son règne. Ce sont ces lettres[34] si pleines de traits et de précieux détails sur Claude et sur Tibère, sur Caligula, sur Julie, sur le jeune Caïus César son fils, sur Livie, sur la première Agrippine, sur Mécène et sur Agrippa. Que de pages historiques résumées clans ces conseils à Livie, où l’empereur indique les précautions à prendre pour que le jeune Claude, déjà imbécile, puisse assister, sans trop de scandales, à des jeux publics ! Que d’instruction dans ses naïves et glorieuses paroles, quand il venait de perdre au jeu vingt mille sesterces en étourderies et en libéralités : Si j’avais voulu être rigoureux, j’en aurais gagné peut-être cinquante mille ; mais j’aime mieux avoir perdu : ma bonté doit m’élever au ciel. Cela rappelle la singulière profusion de Louis XIV, dont la vie offre d’ailleurs quelques ressemblances avec celle du fondateur de l’empire[35]. Auguste nous paraît plus grand dans une lettre au sénat, transcrite en partie par Sénèque, et dans cet édit au peuple, où il se montre si noblement fier des succès d’une habile politique ; mais il y a, sans doute, moins de franchise dans celui où, annonçant la dédicace prochaine des statues consacrées aux grands généraux sous les deux portiques de son forum, il voulait être jugé, lui et ses successeurs, sur le modèle des Romains illustres dont il restaurait les images. Je doute beaucoup, en effet, que cette collection fût complète. Les grands hommes de la république n’avaient pas toits été de grands généraux ; et qui nous dira si le vainqueur de Pindénissus[36] avait sa place à côté de Lucullus et de Pompée dans cette galerie triomphale ? Au moins est-il certain que tout près delà, dans la maison de Salluste, ou le grammairien Verrius Flaccus instruisait les petits-fils de César, et peut-être avec eux les enfants du roi Hérode[37], on se cachait pour lire les ouvrages de Cicéron[38].

Il est surtout une classe d’édits et de dépêches demi officielles qui nous eussent beaucoup appris, et sur les richesses de la vieille littérature latine, et sur la scrupuleuse attention de l’empereur à répandre partout les maximes de sa morale nouvelle et de sa politique : ce sont des recueils de sentences compilées dans les anciens auteurs, et qu’il envoyait aux magistrats dans les provinces, tantôt pont, les rappeler à leur devoir, tantôt pour les éclairer sur quelque partie de leur administration. On sait qu’il alla mémé plus loin, qu’il recommanda et fit lire en plein sénat deux discours, l’un de Metellus Numidicus,  Sur la nécessité de faire multiplier l’espèce, l’autre de Rutilius, Sur la législation des édifices[39]. Le même caractère de singularité recommande ses conversations, que, suivant Suétone, il avait l’usage d’écrire d’avance, toutes les fois que le sujet offrait quelque gravité. C’est peut-être à quelque pièce de ce genre que nous devons les détails que nous a transmis Sénèque sur l’affaire de Cinna[40]. Toute cette partie des fragments d’Auguste est fort difficile à classer rigoureusement[41], sous le rapport des faits ou de la chronologie. Les éditeurs ne l’ont pas même essayé ; mais on voit, par quelques rapprochements que nous avons indiqués, ou que nous indiquerons bientôt, que ses écrits formaient vraiment une série de pièces historiques. Ainsi, après l’oraison funèbre de Marcellus viennent se placer celles d’Agrippa, d’Octavie et de Drusus, et l’éloge en vers de ce dernier[42]. Fort suspects sous quelques rapports, de tels monuments gardent néanmoins une véritable importance aux yeux de la critique, qui sait y faire la part du mensonge et de la vérité.

Malgré des recherches récentes, il y a encore bien du désordre dans les fragments de la législation d’Auguste. Fabricius a mêlé trop facilement les lois, les edicta, les decreta, les mandata, les constitutiones, dans lesquelles la part du travail propre à l’empereur lui-même dut être fort inégale, ou qui, en d’autres termes, représentent. diverses formes de son autorité, divers degrés de son action politique[43]. D’un autre côté, il a omis des sénatus-consultes évidemment rédigés sur les propositions d’Auguste ou de ses plus intimes conseillers. Tels sont ceux que transcrit Frontin[44], dans son ouvrage Sur les aqueducs de Rome, et qui appartiennent, par leur esprit, au grand système de réforme économique d’Agrippa et d’Auguste, comme par leur style au temps de la plus belle latinité. Ce qui d’ailleurs ajoute aujourd’hui aux difficultés d’une histoire de cette législation, c’est que beaucoup de lois de Jules César portent le nom de Juliœ, comme celles de son successeur[45]. De là de perpétuelles confusions, que la négligence des rédacteurs du Digeste a multipliées comme à plaisir[46]. Il n’entre pas dans le plan de notre travail d’approfondir cette question, qui seule mériterait un long et sérieux examen ; nous signalerons du moins, en passant, les curieux documents législatifs que fournissent les Scriptores rei agrariœ[47], oubliés par Fabricius, et où déjà nous avons remarqué la mention du discours de Statu municipiorurn[48], particularité d’autant plus intéressante, que c’est, après les fragments des cinq oraisons funèbres ci-dessus indiquées et l’allocution à Cinna, le seul discours authentique d’Auguste dont le sujet soit bien connu. Plusieurs autres, il est vrai, ont pu être cités sous les noms un peu vagues de libelli, de codicilli, d’edicta ; l’empereur écrivait presque tout ce qu’il voulait dire au peuple ou au sénat ; et il est souvent impossible de distinguer ces divers ouvrages ; d’après les fragments qui nous en restent[49].

Nous ne savons pas à quelle date se rapportent les Exhortations à la philosophie mentionnées par le seul Suétone, mais qui n’ont pas valu à leur auteur une place parmi les représentants de la philosophie romaine[50]. C’était peut-être, comme le suppose Fabricius, une simple imitation de l’Hortensius de Cicéron : Auguste avait aussi écrit des vers grecs, cités par Suétone et Macrobe, et loués par Pline avec une emphase très suspecte de flatterie ; car on sait d’ailleurs qu’Auguste écrivait et parlait difficilement le grec[51]. Il n’y a donc pas lieu de regretter beaucoup la perte de ces petites pièces, dont aucune aujourd’hui ne se trouve dans l’Anthologie[52].

Nous ne nous arrêterons pas davantage à deux tragédies d’Ajax et d’Achille. La première fut détruite par l’auteur. L’existence de la seconde n’est pas suffisamment prouvée par le témoignage de Suidas, qui pourrait bien n’offrir qu’une variante du titre conservé dans Suétone. D’ailleurs, ces imitations de l’antiquité grecque sont étrangères à notre sujet.

Le poème en vers hexamètres, sur la Sicile[53], qui existait encore au second siècle de notre ère, aurait pour nous plus d’intérêt, si l’on pouvait démontrer qu’il y était question de la guerre avec Sextus Pompée, sujet traité vers le même temps par Cornelius Sévérus. Il est vrai que cette période de la vie politique d’Octave était déjà comprise dans ses Mémoires ; mais il serait curieux de comparer, sur un pareil épisode, les vers du poète et les récits de l’historien.

Une autre classe d’écrits a complètement échappé à Fabricius, et mérite de fixer un instant notre attention[54]. On sait la munificence toute paternelle que mit Auguste à embellir le forum qui portait son nom, et nous venons de rappeler l’édit où il en annonçait la dédicace[55]. Sous chacune des statues de grands hommes consacrées dans cette enceinte, on lisait le résumé de ses actions les plus glorieuses, et la liste des honneurs qu’il avait reçus de la république ; quelques copies d’inscriptions semblables se sont conservées à Rome, à Arezzo, et dans d’autres villes de l’Italie. L’authenticité de ces monuments, dont le style et la langue contrastent singulièrement avec la date des faits qu’ils rappellent, avait pu être contestée avec quelque vraisemblance, lorsqu’une ingénieuse conjecture de Morcelli est venue lever presque tous les doutes. Le savant Italien suppose que les elogia de ce genre doivent leur origine, en grande partie du moins, au travail entrepris par Auguste pour l’ornement de son forum[56] ; et ainsi il explique très bien comment ils se trouvent rédigés dans une langue beaucoup plus moderne que celle des siècles et des grands hommes qui y sont célébrés.

Maintenant, les inscriptions qui nous restent sur M. Valérius Maximus, Appius Claudius Coccus, Q. Fabius Maximus, L. Æmilius Paulus, C. Marius, etc., remontent-elles précisément toutes au même travail ? Nous n’oserions l’affirmer ; mais parmi ces inscriptions il en est une dont il nous paraît naturel d’attribuer la rédaction à Auguste lui-même, quoique peut-être elle ne nous soit pas parvenue sous sa forme primitive ; c’est celle de C. Octavius, son père. On comprend que la vanité de l’empereur ait mis à la suite des héros de l’ancienne Rome un citoyen honorable par lui-même, et que son fils recommandait plus encore au souvenir de la postérité.

Ainsi nous aurions retrouvé un nouveau fragment de la main d’Auguste, et les objections déjà si faibles élevées par un critique moderne contre l’authenticité de ce texte, perdraient beaucoup de leur importance[57].

 

SECTION II. — DES OUVRAGES POSTHUMES D’AUGUSTE.

Il nous reste à parler des derniers ouvrages d’Auguste ; sur aucun point, les recherches de nos prédécesseurs ne nous laissent plus de difficultés à résoudre.

Après la mort d’Auguste, nous dit Suétone, son testament, écrit depuis seize mois et déposé chez les vestales, fut apporté dans le sénat, avec trois autres volumes revêtus du même cachet. Nous nous arrêterons peu à ce testament, dont Suétone et Dion Cassius nous ont donné une analyse détaillée, et qui peut-être se lisait encore au troisième siècle de notre ère, si l’on admet que le grammairien Carisius n’ait pas emprunté à quelque collection d’une date plus récente les trois ou quatre mots qu’il en rapporte[58]. Le premier des trois autres volumes contenait des dispositions pour ses funérailles, et faisait suite au testament ; le second, un résumé de la vie d’Auguste, qui devait être gravé sur des tables d’airain, et placé devant le Mausolée[59]. Le troisième était ce que Suétone appelle Breviarium totius imperii. Le sujet de ces deux derniers demande une discussion sérieuse.

L’Index rerum gestarum, qui certainement fut gravé et exposé, comme l’avait voulu l’empereur, devant son tombeau, serait aujourd’hui perdu, si la ville d’Ancyre, en Galatie, fondée par Auguste, suivant une tradition encore mal éclaircie[60], n’en avait conservé une copie sur la muraille du temple consacré à son bienfaiteur. Malheureusement cette copie a été mutilée à différentes époques, et successivement transcrite par plusieurs voyageurs moins habiles que zélés pour ce genre d’opérations. L’histoire des diverses recensions du monument d’Ancyre est encore à faire, et ce n’est pas ici le lieu de l’essayer. Nous dirons seulement en deux mots que le texte de Gronovius et de Chishull, complété à l’aide d’une important découverte de M. Hamilton, servira de base à l’examen que nous allons commencer[61].

Le titre du monument d’Ancyre, différent sans doute de celui de l’original, indique assez clairement le double objet que le rédacteur s’était proposé.

Rerum gestarum divi Augusti, quibus orbem terrarum imperio romano subjecit, et impensarum, quas in rempublicam populumque romanurn fecit, exemplar. Ainsi, d’un côté, résumé historique de tous les exploits militaires, de toutes les réformes politiques et civiles d’Auguste ; puis comptes officiels de ses dépenses et de ses bienfaits envers le peuple romain. C’est donc ici l’homme public qui parle, c’est uniquement sa conduite publique qu’il expose, telle du moins qu’il la juge lui-même ; et comme ce morceau fut rédigé à peine quelques mois avant sa mort, c’est une statistique flatteuse peut-être, mais à peu près complète, des dépenses comme des profits de ce long règne. Le monument d’Ancyre[62] se distingue donc nettement des Mémoires d’Auguste. Il ne remonte pas aux premières années d’Octave ; et s’il est naturel que les deux ouvrages soient d’accord sur quelques événements de la période qui leur est commune, il ne faudrait pas pour cela conclure trop rigoureusement de l’un à l’autre.

L’Index commence à l’an 710 de Rome, et résume tous les faits de la vie politique d’Auguste jusques et y compris le troisième cens, qui est de l’an 766. A cette époque, entouré de respects et d’adulations, l’empereur avait peu à peu oublié le triumvir. Les événements antérieurs à la pacification du monde commençaient à lui apparaître sous un jour tout différent. Ce n’était plus ce désordre général où chacun avait fait sa fortune par le courage, l’adresse ou le talent, où la république avait connu tant d’ennemis, et subi tour à tour tant de maîtres. La figure d’Octave, qui pâlit souvent dans l’histoire devant des rivaux et même des ministres, domine désormais seule le théâtre des événements publics. Il y a eu des factieux, des meurtriers de César, dont on a fait justice ; le sénat a tout consacré de son autorité suprême ; il a même ordonné quelquefois, et le peuple aussi : nais la puissance exécutrice, la puissance armée se personnifie toujours dans l’héritier du dictateur. Certainement le récit devait avoir une autre couleur et une autre étendue dans les Mémoires. Sans doute, les émotions du moment, les dures nécessités d’une lutte qui mit plusieurs fois Octave sur le bord du précipice ; cet échange de bons et de mauvais procédés, de guerres et d’alliances qui rappelaient sans cesse les triumvirs au sentiment de leur égalité ; quelque chose au moins du bruit de ces sanglants débats devait se reproduire dans les Mémoires. Il n’était point permis d’y écrire en quatre mots la guerre avec Sextus Pompée, mare pacavi a prædonibus, et de dissimuler les services de la trahison ni ceux de l’amitié, Ménas ni Agrippa. Il faut croire aussi qu’on y trouvait mentionné une espèce de recensement accompli par César peu de temps avant sa mort, et qui doit se placer entre le soixante-dixième cens régulier de la population romaine, l’an 684, et le soixante et onzième, l’an 725 d Rome, après la victoire d’tium et la pacification du monde. Lustrum post annum alterum et quadragesimum feci lege, quo lustro, etc., dit la table d’Ancyre, dont la concision dissimule trop une opération attestée par l’exact Suétone[63]. Mais je ne voudrais point affirmer que toutes les omissions, toutes les réticences vaniteuses qu’offre cette partie de l’Index, fussent réparées dans les Mémoires. Ainsi quand l’empereur nous dit, en parlant de la prétendue guerre des pirates : Après cette victoire, j’ai rendu à leurs maîtres, ad supplicicam sumendum, trente mille esclaves fugitifs, qui avaient pris les armes contre la république ; et que Paul Orose[64] ajoute à ce nombre six mille esclaves sans maîtres, qui furent mis en croix par ordre du vainqueur, il est probable que ces six mille victimes n’avaient pas non plus de mention dans les Mémoires du triumvir[65].

Quelque importance que l’on attribue aux chiffres nombreux que renferme l’Index, j’avoue que cet exemple m’inspire çà et là des scrupules sur leur exactitude. Il y en a sans doute où l’erreur et le mensonge n’étaient guère possibles ; par exemple, le nombre des titres d’honneur décernés au prince par le sénat et par le peuple, les trois cens, et les résultats de chacune de ces opérations, le total des fêtes données au peuple, des temples construits et reconstruits, des statues d’argent élevées en l’honneur d’Auguste, le nombre des provinces et des royaumes soumis à l’empire. Mais pouvons-nous aujourd’hui, et les anciens pouvaient-ils mieux que nous contrôler le chiffre des sommes dépensées en libéralités au peuple et aux soldats, ou consacrées à payer les terrains des nouvelles colonies, ou à compléter la fortune des pauvres sénateurs ? Le faste même de cette énumération semble une présomption défavorable. Quand on songe à ce que possédait Octave en 710, comme successeur de César, que doit-on penser de ses générosités envers le trésor public ? Tout prendre pour distribuer ensuite quelque chose de ce qu’on a pris, est une façon commode et peu coûteuse de se faire bénir. Dans sa bonne foi, Dion Cassius avoue qu’il ne comprend pas bien quelle différence peut exister entre le trésor public et le fisc, puisque l’empereur administre également l’un et l’autre[66]. Les Romains du temps d’Auguste ne cherchaient pas à le comprendre, et acceptaient avec reconnaissance l’aumône dont ils avaient fait les frais. Quoi qu’il en soit, on ne saurait étudier avec trop de soin des renseignements ainsi conservés sur le marbre, et qui, par conséquent, ont échappé aux inévitables altérations d’une transcription fréquente. Malheureusement l’état des tables d’Ancyre nous laisse sous ce rapport bien des regrets. A chaque page le sens est interrompu par des lacunes ; et quoique presque tous les nombres soient indiqués par leur nom en toutes lettres, quelques-uns sont trop mutilés pour offrir la moindre chance de restitution. On a pu rétablir avec certitude la première partie du mot triginta dans le nombre d’esclaves dont nous parlions tout à l’heure, le mot sextum après septuagens[imum] dans le passage qui marque l’année où fut écrit ce morceau : en effet, les détails qui suivent, et surtout l’indication précise des deux consuls de l’an 766, ne permettaient vraiment aucun doute à cet égard, même avant la découverte de M. Hamilton, qui résout la difficulté d’une manière décisive. Mais combien d’autres passages semblent à jamais désespérés !

Un autre inconvénient, qui ajoute pour nous au désordre de ces fragments, c’est que l’ordre des matières y est presque partout suivi de préférence à celui des dates. Ainsi, les trois fermetures du temple de Janus n’y sont pas rapportées à leurs dates respectives ; les guerres étrangères n’y sont pas énumérées dans leur ordre chronologique, de manière que la succession même des fragments serve à retrouver les dates perdues. Malgré ces défauts, qui sont moins ceux de l’ouvrage même que l’effet de nôtre ignorance, les tables d’Ancyre renferment encore pour nous de grandes richesses. Elles continuent les Mémoires d’Auguste, et offrent, sur presque toutes les parties de l’histoire de ce temps, des faits qui ne se retrouvent pas ailleurs, ou qui se retrouvent défigurés.

En général, les historiens modernes d’Auguste ont trop négligé les textes épigraphiques. L’érudition du XVIIe et du XVIIIe siècle s’entoure plus religieusement de tous les débris de l’époque qu’elle veut étudier. On peut voir avec quel respect sont commentées quelques lignes du monument d’Ancyre, par le cardinal Noris, dans son travail sur les Cenotaphia Pisana ; par Fabretti, dans son traité sur les Aqueducs de Rome ; par San Clemente, dans un savant livre sur la Réforme de l’Ère vulgaire ; par Lürsen, historien consciencieux de la bibliothèque du temple d’Apollon ; par Eckhel enfin, dont les travaux font si bien ressortir l’importance des inscriptions de tout genre pour la chronologie ancienne. Au contraire, on pourrait citer plus d’un auteur à qui l’étude attentive du monument d’Ancyre aurait épargné de graves erreurs. Par exemple, tous les raisonnements de J. Masson, sur l’époque de la troisième fermeture du temple de Janus, qu’il place en 744 (743 Capit.), reposent sur la date adoptée par Dion Cassius pour le deuxième cens d’Auguste. Or, l’autorité des marbres d’Ancyre détruit tout à fait ces déductions, et rapproche singulièrement la date que Masson aurait dû adopter, d’après ces nouvelles données du calcul (746), de celle que Noris a défendue (748) dans les Cenotaphia Pisana[67]. Aussi Masson[68] cherche à infirmer le témoignage de l’Index, un peu mutilé, il est vrai, en cet endroit. Mais nous avons remarqué ailleurs la cause de son erreur ; et l’autorité de Dion Cassius devient tout à fait insuffisante contre le texte aujourd’hui adopté sur bonne garantie.

Nous donnerons, dans le troisième appendice de ce mémoire, le texte du monument d’Ancyre, aussi complet qu’il est possible de le présenter d’après les plus récentes découvertes et les restitutions les plus certaines ; mais nous le donnerons sans commentaire, car, pour le commenter dignement, il faudrait refaire toute l’histoire du principat d’Auguste, ce qui n’est point l’objet de notre livre. On verra pourtant que sur bien des points l’Index rerum gestarum, malgré son extrême brièveté, éclaire ou même développe le récit de quelques historiens. Ainsi les embellissements de Rome et les ambassades envoyées à Auguste[69] par les nations asiatiques y sont énumérés avec plus d’exactitude, ou, si l’on veut, avec plus de complaisance que dans Strabon, Suétone, Morus et Paul Orose ; nulle part on ne trouvera une indication plus précise des pays occupés par les colonies romaines : et ici ce n’est point aux historiens qu’il faut demander le complément des témoignages d’Auguste ; dans leur préoccupation de l’intérêt dramatique, ils ont trop souvent négligé les faits de ce genre : il faudrait puiser chez les Scriptores rei agrariæ, seuls dépositaires aujourd’hui des plus utiles renseignements sur l’organisation territoriale de l’empire romain, et qui, entre autres détails, nous ont signalé près de trente colonies fondées durant le ville siècle de la république.

Enfin, il faut l’avouer, à part toute discussion sur le détail, ce résumé d’un grand siècle, écrit par la main presque octogénaire de celui même qui en a gouverné les destinées, est, en son genre, un monument unique dans l’histoire du monde. On n’en trouve pas d’exemple avant Auguste, et depuis il ne s’est pas trouvé un seul prince qui osât défier l’impartial jugement de la postérité, en publiant le compte de ses actes et de sa gloire. Richelieu, s’il faut lui attribuer le testament qui porte son nom, Richelieu est moins fier. Louis XIV même, à ses moments suprêmes, n’a pas eu cette noble et ferme confiance ; et, du seul règne peut-être qui puisse se comparer à celui d’Auguste, pour l’éclat des lettres, pour la gloire des armes et de l’administration, il ne nous reste pas aujourd’hui un aussi grave et aussi majestueux tableau que les textes d’Ancyre.

Je ne sais quelle main de flatteur a augmenté l’Index d’une récapitulation qui nous offre, entre autres curiosités, le chiffre total des pensions de retraite pour les armées romaines. Quelle que soit l’utilité de ce post-scriptum, fort mutilé dans le texte latin, et que la traduction grecque vient enfin de rendre intelligible, on aime à s’arrêter aux dernières et simples lignes tracées par le vieil empereur : Lorsque j’écrivis ceci, j’étais dans ma soixante-seizième année, Scripti hœc annum agens septuagensimum sextum... La simplicité touche ici de bien près au sublime.

Au reste, le témoignage que l’ancien triumvir se rendait par ces paroles ; va s’expliquer par l’examen de quelques actes de son gouvernement, qui rentrent. dans l’examen même de ses écrits posthumes.

Tibère, dit Tacite à l’occasion de la scène d’hypocrisie donnée au sénat par le successeur d’Auguste ; l’un des premiers jours de son règne, fait apporter un registre dont il ordonne la lecture ; c’était le tableau de la puissance publique : on y voyait combien de citoyens et d’alliés étaient en armes, le nombre des flottes, des royaumes, des provinces ; l’état des tributs et des péages ; l’aperçu des dépenses nécessaires et des gratifications. Auguste avait tout écrit de sa main, et il ajoutait le conseil de ne plus reculer les bornes de l’empire : on ignore si c’était prudence ou jalousie[70]. Dion Cassius confirme ces renseignements, qui s’appliquent évidemment au troisième volume, indiqué par Suétone sous le nom de Breviarium totius imperii ; mais il reconnaît et analyse, en outre, un quatrième volume, qu’on ne devrait point, à ce qu’il nous semble, confondre avec le précédent, comme le fait Tacite, et qui renfermait, suivant Dion Cassius, des conseils à Tibère et au peuple romain sur l’administration de la république, et, entre autres, celui de ne pas étendre les frontières de l’empire. On retrouve ailleurs, même dans Suétone, des traces de ces instructions posthumes. Ainsi Néron[71], dans les premières années de son règne, annonçait qu’il gouvernerait d’après les instructions écrites d’Auguste, ex Augusti prœscripto. Avant lui, Tibère, pour ne pas entreprendre une expédition en Bretagne, s’excusait sur les ordres précis d’Auguste[72]. Un des premiers soins du même prince fut de nommer aux magistratures de l’année suivante tous les candidats désignés dans ce que Velleius appelle ordinatio comitiorum, espèce de liste qu’Auguste avait laissée écrite de sa propre main[73]. Or, si l’on songe au caractère tout officieux des conseils invoqués par Tibère et Néron, on comprend pourquoi, selon Suétone, les vestales avaient reçu en dépôt les trois volumes qu’elles apportèrent dans le sénat, et comment ces trois volumes se distinguent du quatrième, confié à Tibère. C’étaient trois pièces officielles ; elles devaient rester sous la garde de l’autorité publique, le sénat n’ayant pas encore installé son nouveau maître. Peut-être, d’ailleurs, Auguste, dont l’affection pour Tibère fut plus que douteuse, n’avait-il pas voulu lui confier directement l’Index, où le vainqueur des Arméniens, des Pannoniens et des Dalmates n’obtient qu’une froide mention, à côté des autres généraux de la république[74].

Remarquons maintenant que Suétone, après avoir indiqué, comme Tacite, le contenu du Breviarium, termine tout différemment : Adjecit et libertorum servorumque nomina a quibus ratio exigi posset ; ce qui est bien plus naturels. En effet, un simple volume ne pouvait renfermer toute la statistique des forces de l’empire. Le développement devait se retrouver dans les registres de l’administration centrale, naturellement déposés entre les mains de ces affranchis et de ces esclaves secrétaires[75]. Tacite a donc ici altéré les faits d’une manière peu vraisemblable ; Suétone paraît plus exact. Il était difficile que les quatre pièces confiées à la garde des vestales fussent lues dans la même séance du sénat ; et, en effet, Suétone dit simplement, sans déterminer la durée de ces lectures : quæ omnia in senatu aperta atque recitata sunt. Cela posé, quelques jours après la lecture du testament, Tibère, pour appuyer d’une excuse son refus de l’empire, aura fait lire le Breviarium, qui déroulait aux yeux de tous l’immensité des charges et des devoirs imposés aux princes. Peut-être même il aura fait suivre cette lecture de celle du volume des Conseils, mentionné expressément par le seul Dion Cassius, ce qui expliquerait les derniers mots de la phrase de Tacite.

En tout cas, Suétone n’a pas connu, ou du moins n’a pas mentionné les Conseils à Tibère et à la république ; sans doute parce que cette pièce n’était pas sortie de la maison impériale avant la mort de l’empereur. Si, dans la première partie, Auguste s’adressait à tous les Romains en même temps qu’à son fils adoptif, la seconde, qui comprenait une liste de candidats pour les diverses magistratures, préjugeait trop de la puissance de Tibère, pour être rendue publique avant que l’autorité du nouveau prince fût acceptée par le sénat. L’ordinatio comitiorum était d’ailleurs écrite de la main même d’Auguste, au témoignage de Velleius Paterculus, tandis que pour son testament il avait quelquefois employé celle de deux secrétaires. Je crois donc voir dans ce quatrième volume une simple tradition de famille qui avait sa partie secrète, et qui peut-être, comme jadis les registres de César, pouvait se prêter à bien des interpolations, suivant la convenance ou le besoin du moment. Qui sait même si Suétone, n’en retrouvant pas l’original, n’en avait point suspecté l’authenticité ?

Quoiqu’il en soit, voilà, outre le Testament, trois ouvrages posthumes d’Auguste dont le sujet est bien déterminé : les Mandata, l’Index, les Conseils. Reste le Breviarium. Était-ce le même livre que l’empereur remettait au sénat et aux magistrats réunis, l’an 730, autour de ce lit de douleur dont il n’espérait pas se relever[76] ? Lorsque Suétone nous dit que Caligula reprit l’usage de publier les comptes de l’État (rationes imperii), usage établi par Auguste et interrompu par Tibère[77], peut-on voir dans ces comptes le Rationarium de l’an 730[78] et le Breviarium de l’an 766 ? Si Auguste publiait ordinairement la statistique officielle des besoins et des richesses de l’empire, que veut dire cette précaution d’en déposer un exemplaire entre les mains des grands qui l’entourent ? Que veut dire surtout le dépôt chez les vestales d’un autre exemplaire destiné à être lu dans le sénat ?

Toutes ces difficultés sont plus apparentes que réelles. La statistique de l’empire ne pouvait avoir quelque valeur et quelque utilité qu’à la condition d’être renouvelée de temps à autre, selon le mouvement des forces et de la richesse publiques ; essayons donc de nous expliquer à quelles périodes du gouvernement d’Auguste doivent appartenir les différentes publications de ce que j’appellerais volontiers, pour réunir deux témoignages en un seul, Breviarium rationum imperii.

La rédaction d’une pareille statistique supposait à la fois un relevé de la population et un cadastre des propriétés, deux opérations comprises dans celles du cens, tel qu’il était accompli par les anciens censeurs[79], et qu’il le fut l’an 725 de Rome, après une interruption de quarante et un ans, par Octave, consul pour la sixième fois, et Agrippa, son collègue. Mais le cens romain, comme l’appelle quelque part Tacite[80], ne s’étendait qu’aux villes et territoires compris dans les trente-cinq tribus ; et si le chiffre de citoyens romains qu’il fournit en 725, selon le témoignage des tables d’Ancyre, ne s’applique pas à Rome seule, intra muros[81], il ne s’applique pas davantage à la totalité des hommes en âge de porter les armes sur toute la surface de l’empire. A plus forte raison il ne peut comprendre le cadastre des propriétés, nécessaire à l’assiette des impôts de tout genre qui pesaient sur les provinces, sur les villes et sur les peuples alliés. Partout où la conquête romaine avait trouvé une bonne organisation municipale et financière, elle s’en était contentée. C’est ainsi qu’une partie de la Sicile suivait encore, du temps de Cicéron, pour le recouvrement des dîmes, la loi d’Hiéron[82] ; et, comme cette loi supposait une évaluation des revenus, on voit par là même que l’ancien gouvernement avait épargné au nouveau une partie des. embarras inséparables de l’établissement des impôts sur des peuples récemment soumis. On voit en même temps que les autorités municipales du pays pouvaient facilement, sur l’ordre de l’autorité centrale, fournir les éléments de statistique qui étaient à sa disposition. La même remarque doit s’appliquer à tous ces petits États de la Grèce et de l’Asie, où l’administration civile était si bien réglée, à en juger du moins sur les fragments d’archives municipales qui nous sont parvenus par des inscriptions[83] ; elle s’applique certainement au royaume d’Égypte, où les Ptolémées paraissent avoir fondé un système d’administration intérieure assez savant, ainsi que l’attestent les nombreux contrats de vente, et autres pièces officielles dont les musées de l’Europe viennent de s’enrichir[84]. Malgré les désordres des dernières années, le préfet augustal de l’Égypte devait trouver, dans les archives du gouvernement grec, les éléments d’un tableau des personnes et des revenus[85]. Ce n’était pas là, nous le répétons, le cens romain, dont les formalités, déjà un peu gênantes pour les Romains eux-mêmes, auraient paru vexatoires dans un pays habitué à une administration différente ; mais enfin, c’était assez pour permettre à l’empereur de faire entrer dans son compte rendu ces parties de l’empire qui échappaient aux opérations du cens romain. Partout, au contraire, où Rome n’avait pas trouvé une autorité municipale régulièrement organisée, il avait bien fallu y suppléer, soit par des levées extraordinaires de taxes, soit par des impôts indirects, dont la perception n’exigeait pas une évaluation préalable de la propriété. Mais quand la paix fut rétablie après les désordres des guerres civiles, on sentit le besoin de suppléer à l’insuffisance de ces moyens par un recensement qui ressemblât, autant que possible, au véritable cens de l’ancienne république. C’est ainsi, sans doute, que s’explique l’opération accomplie en Gaule dès l’an 726, selon le témoignage de Dion Cassius, confirmé par l’Épitomé de Tite-Live[86]. Il ne paraît pas, du reste, qu’elle ait fort bien réussi, puisque, douze ans plus tard, nous voyons l’affranchi Licinius accusé devant son maître d’avoir épuisé sa province par les plus insolentes exactions[87]. Peut-être les Espagnols ont-ils raison de rapporter à la même époque le commencement de l’ère qui leur est propre, et qui devrait son nom, suivant Isidore de Séville, à l’impôt (œs, œra) auquel elle fut dès lors régulièrement soumise, comme les autres provinces romaines[88]. Quoi qu’il en soit, voici ce que nous pouvons déjà conclure avec vraisemblance des faits qui précèdent :

1° Le cens romain et les recensements fournis par les autorités. locales des provinces formaient les éléments principaux du Rationarium.

2° Il est naturel de supposer que le Rationarium de l’an 730 résumait les résultats des opérations du cens de l’an 725, et des relevés de statistique faits dans les provinces entre 725 et 730. Les opérations avaient dû être facilitées par la paix qui suivit la première fermeture du temple de Janus[89]. Une seconde date nous est fournie par la comparaison du troisième cens accompli par Auguste avec Tibère pour collègue, et de celle de sa mort. C’est à peine quelques mois avant de mourir que l’empereur ferma le lustre ; c’est quelques mois avant de mourir qu’il rédigeait l’Index rerum gestarum et les Mandata de funere suo, et probablement aussi le Breviarium confié, comme les deux pièces précédentes, à la garde des vestales. Cette rédaction serait donc de l’an 766[90]. Puisque la rédaction du Breviarium se rattache naturellement à la clôture du lustre, si nous cherchons la date d’une troisième publication de ce travail, nous sommes conduits à choisir celle du cens accompli par Auguste l’an 745, sans collègue, sous le consulat de Censorinus et d’Asinius[91]. Maintenant, en rapprochant de cette date celle de la mort d’Horace, arrivée dans les derniers jours de 745, puis l’ode où ce poète fait honneur à Auguste de la pacification du monde, et de la fermeture du temple de Janus, ode composée certainement après les triomphes de Drusus et de Tibère sur les nations du Nord[92] ; en comparant les témoignages de plusieurs érudits qui, malgré quelques divergences, s’accordent à placer, vers l’an 746 ou 748 de Rome, le commencement d’une assez longue période de paix, célèbre surtout par la naissance Jésus-Christ, on arrive bientôt à placer en 745 les premiers travaux qui précédèrent la rédaction du second Rationarium, et, dans les années suivantes, la période de paix qui devait en favoriser la continuation.

En effet, autour de cette date viennent précisément se grouper divers faits dont quelques-uns étaient restés inaperçus jusqu’ici, et dont l’ensemble pourra nous donner une idée plus complète de cette grande statistique. Après le cens accompli par Auguste et la fermeture du temple de Janus, l’an 745 ; après la réorganisation municipale et religieuse de Rome, en 747[93], un recensement général de l’empire, exécuté par vingt commissaires nommés à cet effet, semblera le digne couronnement de tant d’efforts déjà tentés pour l’organisation pacifique du monde. Or, on lit dans Suidas le témoignage suivant, évidemment emprunté à quelque historien grec dont le nom est perdu : César Auguste, empereur, ayant choisi vingt citoyens distingués par leurs mœurs et leur probité, les envoya dans toutes les parties du monde soumises à l’empire, pour y faire le recensement des personnes et des biens ; puis il détermina équitablement la part que chacun fournirait à l’État. Ce fût le premier recensement (de ce genre) ; car, avant Auguste, que n’enlevait-on pas aux propriétaires ? La richesse était devenue un crime public[94].

A ce précieux renseignement vient se joindre le texte non moins positif d’Isidore de Séville[95] sur la descriptio de tout le monde romain ; un autre de Cassiodore[96], qui nous apprend chue, sous le règne d’Auguste, le monde romain fut soumis à un cadastre, à une division régulière, à une répartition générale de l’impôt, et que tous ces tableaux de statistique existaient encore de son temps dans un ouvrage que l’on pouvait consulter ; un autre enfin, où l’ingénieur Balbus est nommé comme auteur de la partie géodésique et topographique de ce travail[97].

De plus, On trouve souvent cité dans la collection des Scriptores rei agrariæ, outre les libri Dolabellœ, libri Frontini, libri Augusti et Neronis Cæsarum[98], ce que Siculus Flaccus et Hygin appellent sanctuariurn principis ou Cæsaris, tabularium Ccesaris[99]. Ces auteurs y renvoient comme aux archives centrales où étaient consignés, sous la sanction de l’autorité publique, les résultats d’un cadastre universel ; aussi l’invoquent-ils quelquefois comme le moyen le plus simple de terminer des contestations sur des questions de propriété foncière. Ce qu’il y a de curieux, c’est que ces registres paraissent avoir été accompagnés de cartes ou de plans, dont quelques-uns étaient gravés sur le métal, sans doute pour qu’ils fussent moins exposés aux injures du temps ou aux tentatives de l’intérêt privé[100]. On voit d’ailleurs que ce n’est pas là un travail récent, mais qui remonte certainement en partie jusqu’à Auguste, formellement nommé dans deux passages de cette collection (p. 22-23). Le Balbus si brièvement indiqué par Frontin n’est peut-être pas Lucius Cornélius Balbus, proconsul d’Afrique, celui qui triomphait en 734, ni le D. Lælius Balbus, consul en 747 ; mais ce pourrait bien être un des vingt commissaires que déléguait Auguste, pour le vaste recensement mentionné par l’anonyme de Suidas. San Clemente[101] a déjà rangé parmi ces commissaires Publius Sulpicius Quirinus, consul en 741 (fils de l’un des deux censeurs de l’an 711), envoyé, en 747, pour le recensement de l’Asie, avec des pouvoirs extraordinaires dont il délégua une partie à C. Sentius Saturninus, gouverneur de Syrie, lequel, à son tour, aura chargé Hérode, alors roi de Judée, de faire dans ce royaume le dénombrement des personnes, attesté par saint Luc. C’est le premier voyage de Sulpicius Quirinus dans le pays où il retourna plus tard comme gouverneur, et où il fit alors le recensement romain des biens et des propriétés, qui excita les troubles dont parle Josèphe[102]. Tous ces détails confirment, les paroles de l’évangéliste, qui deviennent ainsi pour nous d’une double importance, en constatant, à une époque si rapprochée de 745, le fait du recensement général déjà indiqué par Cassiodore, Isidore de Séville, Orose[103], et l’anonyme de Suidas.

Maintenant ce recensement s’étendait-il partout aux propriétés comme aux personnes, ainsi que l’indique l’anonyme de Suidas ? On peut le croire, bien que cela ne ressorte pas du récit de saint Luc[104]. Le texte même de Cassiodore, que nous citions plus haut, rattache l’ensemble de l’opération à une répartition nouvelle et régulière de l’impôt sur toute la surface de l’empire[105]. Mais si le cens n’avait pas toujours cet objet, il servait du moins à évaluer d’une manière approximative les forces militaires, la richesse industrielle et territoriale des provinces[106]. Ainsi réduit au rôle d’une oeuvre scientifique, il avait encore son utilité et sa grandeur ; il se rattachait à une féconde pensée du génie de César, continuée comme tant d’autres par son habile héritier. Nous touchons ici à une partie peu connue du caractère comme des travaux d’Auguste, et qui mérite toute notre attention.

César avait commencé la réforme du calendrier, Auguste l’achève[107] ; César avait voulu assurer un avenir aux défenseurs de la république, qui devenaient de plus en plus les arbitres de sa destinée[108] ; en perfectionnant et en développant le système des colonies militaires, Auguste réalise ce projet en ce qu’il avait de juste et de libéral ; mais en même temps, par une réforme sévère de la discipline, il s’efforce de ramener peu à peu les soldats au sentiment de leurs vrais devoirs[109]. Par un caprice d’ambition plutôt que par un sage calcul des intérêts de Rome, César a voulu ajouter la conquête de la Bretagne à celle de la Gaule : fidèle à cette tradition paternelle, Octave tente, après la défaite de Sextus Pompée, une nouvelle expédition contre les Bretons. Il y revient après la bataille d’Actium ; et le témoignage d’Horace, qui mentionne sur la même ligne les préparatifs de la guerre de Bretagne et ceux de la guerre d’Arabie, nous prouve combien cette entreprise était sérieuse. En effet, pour l’empêcher, il ne fallut rien moins que la révolte des montagnards des Alpes et des Pyrénées. Rendu à sa prudence ordinaire par cet événement[110], Auguste renonce enfin il l’idée d’une conquête trois fois tentée sans résultat ; mais il n’en poursuit qu’avec plus d’activité la réalisation d’un autre grand projet de César, celui dont il nous reste à parler.

L’année même de sa mort, le dictateur avait fait commencer sur trois points de l’empire, par trois savants grecs, un vaste relevé géodésique, dont le souvenir nous est transmis par un cosmographe du moyen âge, Æthicus Hister, dans la préface de son Abrégé[111]. Ce travail, que les guerres civiles durent bien entraver, paraît pourtant s’être continué jusqu’aux dernières années du gouvernement d’Auguste. Zénodote, chargé de mesurer l’Orient, avait fini ses opérations l’année de la bataille d’Actium ; Théodote, chargé de mesurer le Nord, termina les siennes en 729 ; enfin, Polyclète, envoyé dans le Midi, qui cependant paraît avoir été moins troublé par les guerres, ne termina son travail qu’en 756 ou 757, date qui coïncide d’une manière bien remarquable avec celle du cens accompli, suivant Dion Cassius, en Italie[112], l’an 756, par Auguste, qui, n’étant pas alors consul, avait reçu du sénat, à cet effet, le pouvoir proconsulaire.

Entre cette date et celle dont nous sommes partis (745), vient se placer la dédicace d’un portique élevé dans le champ de Mars par Polla, sœur d’Agrippa[113] ; la construction de la célèbre mappemonde, où la forme et l’étendue de l’empire romain étaient décrites d’après les travaux d’Agrippa. continués par Auguste ; enfin, la division de Rome, dont nous traitons ailleurs avec plus de détails[114]. Le rapprochement de toutes les circonstances qui précèdent, autorise, je pense, à placer aussi entre 745 et 756, plus près du dernier terme que du premier, la division géographique de l’Italie en onze régions, souvent invoquée par Pline, qui cite avec le même respect l’autorité d’Auguste et celle d’Agrippa[115].

Quant à la division des Gaules, mentionnée par Strabon, on peut lui assigner une époque plus ancienne ; mais les détails fournis par le même géographe sur la population et les contingents militaires de certaines villes d’Italie[116], nous ramènent au recensement de 756. Enfin le témoignage de l’Itinéraire d’Antonin sur la division du monde par Auguste, ne peut guère s’entendre que d’un travail postérieur à l’achèvement de toutes les opérations géodésiques indiquées plus haut.

Tout concourt donc à faire placer entre le second cens des trente-cinq tribus en 745, et le recensement de l’Italie en 756, un vaste ensemble de recherches sur la géographie et la statistique de l’empire. Par conséquent, quelle date pourra mieux convenir que l’an 757 à la seconde publication du Breviarium ?

Trois publications du Breviarium suffisent pour expliquer l’expression de Suétone : ab Augusto proponi solitas. Nous serions fort embarrassé, d’ailleurs, de trouver l’époque d’une quatrième. Maintenant, si nos précédentes conjectures sont admises, le Breviarium de 757 nous apparaîtra comme le résultat de dix ans de recherches, comme l’exposé le plus complet de l’état de l’empire à cette époque ; et ainsi s’expliquera la brièveté de l’espace compris entre le troisième cens (en 766) et la rédaction du troisième Breviarium (même année). Les travaux qui avaient servi à composer le second devaient singulièrement faciliter la composition du dernier. Ainsi se dissiperont enfin, sans retour, les doutes soulevés par un célèbre historien sur la réalité du cadastre et du recensement général de l’empire romain au temps d’Auguste[117].

Il serait curieux de suivre, à partir du règne de Caligula, l’histoire de cette belle fondation que nous voyons naître des idées réunies de César et d’Auguste, et se développer sous l’influence active de ce dernier. On en retrouverait la trace sous Vespasien[118], et, plus tard jusque dans l’empire grec, où nous voyons le nom même du Rationarium se reproduire sous sa forme grecque, en tête d’un manuel financier que ses rédacteurs attribuent à César Auguste. Mais, malgré le nom qu’il porte, le livre appartient à une époque beaucoup plus moderne[119]. Il en est de même de la Notitia dignitatum, qui rappelle aussi, à une grande distance et avec des différences considérables, les travaux que nous avons essayé de caractériser[120]. Nous devions du moins rappeler ces ouvrages : ils montrent bien la puissance d’un gouvernement qui, longtemps après avoir disparu de la scène politique, semble régner encore par les exemples et les traditions.

 

 

 

 



[1] De imperatoris Cæsaris Augusti scriptis eorumque reliquiis, Commentationes I, 11 ; Grimæ, 1835-1836, in-4°. Cap. I : De Cæsaris Augusti juventute, magistris ac studiis. Cap. II : De Cæsaris Augusti apophthegmatis, jocis et strategematis.

Ces deux dissertations sont refondues et complétées dans l’ouvrage intitulé Imperatoris Cœsaris Augusti operum reliquiœ, dont le premier fascicule (in-4°) a paru à Grima en 1841.

Avant le travail commencé par M. Weichert, le recueil le plus complet sur les études littéraires d’Auguste est celui de J. A. Fabricius, intitulé Imp. Cœs. Augusti temporum notatio, genus et scriptorum fragmenta. Præmittitur Nicolai Damasceni liber de Institutione Augusti, cum versione Hug. Grotii et Henr. Valesii notis ; Hamburgi, 1727, in-4° (Cf. Bibl. gr. III, p. 544. Harles.) Ce volume contient, en outre, l’indigeste compilation de Godefr. Peschwitz, De familia Cœsarum Augusta Commentarius. Excepté lorsque l’importance du sujet l’exigera, je ne citerai point ici les textes déjà réunis dans Fabricius.

[2] Voyez plus bas, chapitre III, section I.

[3] Nicolas de Damas (περί Καίσαρος άγωγής, c. 3) laisse croire qu’il n’avait que neuf ans ; mais M. Weichert préfère, avec raison, l’autorité de Suétone et de Quintilien, à celle d’un contemporain suspect d’adulation et de complaisance.