TIBÈRE ET LE SÉNAT ROMAIN SOUS SON PRINCIPAT

 

A.   DUMÉRIL

 

Parties : III IIIIVV Appendice

 

 

I

Dans un pays gouverné despotiquement, comme le fut l’Empire romain à partir du règne de Tibère, le caractère du prince est la clef de la plupart des événements. La biographie forme l’histoire. Les menus détails que cette dernière peut répéter avec dédain, quand il s’agit d’autres temps, ont un prix infini. Voilà pourquoi les douze Césars de Suétone sont un complément si précieux des Annales et des Histoires de Tacite. Combien ils nous seraient plus utiles encore si l’auteur n’avait fait comme Walter Scott dans son beau roman de Quentin Durward, s’il n’avait pas confondu les temps, mêlant les traits de la jeunesse à ceux de la vieillesse, sans tenir un compte suffisant du changement que l’âge, les événements, les disgrâces de la fortune ou les enivrements du pouvoir ont successivement apportées dans les habitudes et l’esprit de ses héros ! Cependant on peut, avec de la réflexion, suppléer à cette négligence : il suffit d’examiner attentivement le texte de ses biographies et de le compléter au moyen des données que nous fournissent les autres historiens. On verra, par exemple, comment la jeunesse de Tibère si mêlée d’incidents et les péripéties par lesquelles il passa avant son avènement, développèrent les vices qui, contenus au commencement de son règne, éclatèrent ensuite avec une extrême violence. La première partie de notre travail sur le successeur d’Auguste sera donc puisée dans Suétone. Ce sera seulement du Suétone commenté et interprété parfois d’une manière nouvelle.

En commençant, l’écrivain nous fait d’abord en peu de mots l’historique de la race du célèbre tyran romain. Il descendait des Claudius à la fois par son père et par sa mère. L’adoption avait fait entrer un de ses aïeuls maternels dans la maison des Livius. Dans sa généalogie, dont il était fier, il trouvait sans doute des exemples de grands services rendus à la patrie ; mais il trouvait plus d’exemples encore de passions fougueuses, du mépris des hommes et des lois et d’un orgueil souvent poussé jusqu’au délire. Un Appius Claudius avait décimé des troupes qui se faisaient battre par haine contre lui. Un autre Appius Claudius avait amené par un infâme attentat l’expulsion des décemvirs. Un troisième voulut se perpétuer dans la censure et chercha à rendre la populace toute puissante dans Rome pour devenir par elle l’arbitre des Romains. Un quatrième fit jeter à la mer les poulets sacrés qui ne lui annonçaient pas la victoire. Invité ensuite par le Sénat à choisir un dictateur, il nomma un de ses affranchis comme pour insulter à la majesté romaine. D’autres encore avaient porté sur des tribuns une main sacrilège. Les femmes de cette maison montraient la même insolence et elles n’éprouvaient aucun scrupule à oublier toute bienséance. Plût aux dieux, disait l’une d’elles irritée de ne pouvoir faire avancer son char au milieu de la foule, plût aux dieux que mon frère Pulcher vécût encore et que son commandement coûtât quelque nouvelle flotte aux Romains ! Nous n’aurions a point tant d’importuns à écarter pour nous frayer un passage.

La maison des Livius s’était aussi signalée par plus d’un trait bizarre. Livius Salinator nota toutes les tribus du peuple à l’exception d’une seule, parce qu’après lui avoir infligé une amende, elles lui avaient décerné le consulat et ensuite la censure. Les deux Drusus, dans leur tribunat, jouèrent le rôle le plus opposé. Le père fut le champion dévoué, le fils, l’ennemi actif du Sénat. Tous deux, sans doute, ne songeaient qu’à se donner plus de relief. Le second menaça Servilius Cépion, son collègue, de le faire jeter à bas de la roche Tarpéienne, parce qu’il lui faisait opposition. Il fit saisir à la gorge par un appariteur le consul Philippe. L’appariteur exécuta l’ordre de telle sorte que le sang jaillit par le nez du consul. C’est du sang de grive, dit Drusus en riant. Il se fit des Italiens des séides prêts à frapper et à mourir pour lui. On a retrouvé la formule du serment par lequel il les liait à sa personne. Quand il mourut, ce fut en disant : Quand Rome trouvera-t-elle un citoyen comme moi ? Telle était la double famille dont Tibère fut le principal héritier au commencement de l’ère chrétienne.

C’est au milieu de ces leçons que Tibère fut bercé. Son père Néron et sa mère Livie n’avaient pas dégénéré de leurs ancêtres. Le premier, ancien questeur de César, proposait qu’on récompensât les meurtriers du tyran. Dans les guerres civiles qui suivirent, il fut successivement le transfuge de tous les partis[1]. La seconde nourrit dans l’ombre une ambition sans égale. Elle, y sacrifia son honneur de femme, ses affections de mère et d’aïeule[2], tous les nobles sentiments de l’âme et toutes les joies du cœur. Tibère hérita de son père un égoïsme brutal, emporté, farouche, qui n’était pas sans mélange de quelques passions plus nobles. Sa mère lui communiqua les deux traits distinctifs de sa nature : l’esprit d’intrique et la patience[3].

Les instincts que l’homme tire de son origine et de son éducation peuvent être modifiés par cette autre éducation que lui donnent l’expérience de la vie et la connaissance de ses semblables. Voyons à quels événements Tibère se trouva mêlé avant son règne et sous quel aspect ses contemporains se montrèrent à ses yeux. Peut-être puiserons-nous dans cet examen de nouvelles notions sur ce caractère singulier où la plupart des modernes ont plutôt cherché des sujets de déclamation qu’ils n’ont essayé de le comprendre.

On a dit souvent qu’une vie mêlée de traverses est la meilleure préparation à l’usage de la bonne fortune, comme l’obéissance est la meilleure préparation au commandement. Louis XII, à peine monté sur le trône, déclara qu’il pardonnait les injures faites au duc d’Orléans ; il ne se souvint que de l’indulgence qui, après deux révoltes, lui avait infligé pour tout châtiment quelques années d’une captivité peu rigoureuse. Si les belles inspirations d’un grand poète pouvaient tenir lieu de témoignages historiques, nous ajouterions ces paroles de Didon accordant à Enée fugitif l’asile qu’elle a elle-même jadis trouvé sur les côtes de l’Afrique :

Non ignare mali miseris sucurrere disco.

Mais l’histoire n’a point le privilège de la poésie. Elle ne représente pas les hommes tels qu’ils doivent être. Elle les peint tels qu’ils sont. La modération de Louis XII et celle des autres chefs d’Etat, anciens ou modernes, dont la vie fut d’abord signalée par de semblables vicissitudes, sont plutôt des exceptions qu’elles ne peuvent servir à confirmer une règle générale. Les princes de la première maison d’Orléans qui finit avec Louis XII, ne trouvèrent jamais de plaisir ni dans le despotisme, ni dans la vengeance. La bonté, la douceur, un sincère amour de l’humanité, effacent bien des fautes aux yeux de l’homme impartial, et les princes de la maison d’Orléans eurent tous trois ces vertus. D’ailleurs, Louis XII, avant de monter sur le trône, n’eut sujet de mépriser ni ses amis ni ses ennemis. Dans ses plus grands revers, Dunois lui demeura fidèle. Si La Trémouille le battit, c’est que La Trémouille était resté fidèle à son roi. Après les perfidies du règne de Louis XI, la chevalerie reprenait son empire. On sait que cette nouvelle époque fut celle de sa gloire la plus pure. Celui de nos monarques qui a le mieux mérité et qui seul a obtenu le titre de père du peuple ; ne trouva donc parmi ses sujets que des hommes dignes de sa confiance ; les uns l’avaient suivi dans la bonne comme dans la mauvaise fortune, les autres avaient montré un attachement inébranlable à la royauté. Les sujets avaient appris à leur souverain à compter sur eux ; le souverain leur apprit, à son tour, à compter sur lui. De là un règne qui, malgré de folles expéditions en Italie, a été l’un des plus heureux de notre histoire. L’éducation que le malheur donne aux hommes politiques, est loin d’être favorable aux sentiments généreux dans ces temps funestes où la succession rapide de plusieurs révolutions fait naître partout l’égoïsme et relègue l’honnêteté dans la vie privée, quand elle-même n’est pas atteinte.

Notre siècle si fécond en bouleversements, présente à la fois des exemples honteux de bassesse et des exemples de louable constance. A l’époque où Tibère vécut, les derniers étaient plus rares. L’adoration du plus fort était devenue la règle de conduite de la plupart des citoyens. L’adoration du plus fort exige le sacrifice du plus faible. Ceux qui se disaient les amis du dernier l’abandonnent et se hâtent de crier : Malheur aux vaincus ! Un auteur latin loue Pomponius Atticus d’avoir toujours fait des vœux pour le meilleur parti, tout en évitant de se commettre aux flots de la guerre civile[4]. Solon n’aurait pas approuvé cette conduite prudente. Suivant ce sage législateur, celui qui n’agit pas en faveur du meilleur parti contribue au succès du parti contraire. Les contemporains d’Auguste et de Tibère regardaient plutôt Atticus comme un homme scrupuleux jusqu’à l’abnégation. Il est vrai que sa bourse était ouverte aux chefs des diverses factions qui se disputaient la prépondérance. Il n’était exigeant ni pour le remboursement, ni pour les intérêts et rendait volontiers d’autres services. Ses contemporains suivirent, eux, plutôt l’exemple de Curion vendu d’abord aux ennemis de César, puis à César qui l’avait payé plus cher. Ils se mêlaient aux troubles publics, et de toutes les parties de la stratégie aucune ne leur était plus familière que l’art des retraites. Vainqueurs, ils n’oubliaient jamais de réclamer le prix de leurs services ; vaincus, ils savaient faire racheter leur défection. Tibère, dans les vicissitudes de sa fortune, eut plus d’une fois l’occasion d’éprouver la lâcheté de ses contemporains et leur fausseté. Son âme s’aigrit ; la défiance et la timidité s’y unirent au ressentiment et rendirent ce dernier d’autant plus grand qu’il chercha davantage à le déguiser. Enfin, il eut, lui aussi, cette persuasion que la force seule attire le respect et qu’il faut se faire redouter, si l’on ne veut avoir constamment tout à craindre.

Il était encore dans la première enfance lorsqu’il fit l’apprentissage de l’exil et des dangers. Ses parents, fuyant la proscription, l’emportèrent avec eux. Des cavaliers les poursuivaient. Deux fois ses vagissements faillirent les livrer. A Lacédémone, un accident mit sa vie dans un extrême péril. Son père trouva un asile auprès d’Antoine et put revenir à Rome lorsque son protecteur se fut réconcilié avec Octave. Il gagna Octave lui-même en lui cédant Livie et, lorsqu’il mourut, il laissa à ses deux fils un protecteur dans le personnage puissant que l’Empire romain tout entier honorait comme un maître[5]. Nul doute que la fortune de Tibère n’ait alors réuni autour de lui beaucoup de courtisans et que le désir d’obtenir ses bonnes grâces n’empruntât les formes d’un dévouement sans bornes. Auguste lui prodiguait les marques de faveur. Lorsque l’Empereur eut perdu son neveu Marcellus et son gendre Agrippa, il choisit le fils aîné de Livie pour épouser sa fille Julie ; il lui donna plusieurs missions importantes dans les provinces et aux armées ; il finit même par l’associer à sa puissance tribunitienne[6]. Si le mariage de Tibère avec Julie satisfit son ambition, il porta un coup sensible à ses affections privées. Tibère s’était marié à Vipsania, une des filles d’Agrippa ; il avait pour elle un amour sincère et il la répudia malgré lui. L’ayant un jour rencontrée par hasard, il attacha sur elle des yeux passionnés et pleins de larmes. On prit soin d’empêcher qu’il ne l’aperçût désormais, Comment la fille d’Auguste lui aurait-elle fait oublier son bonheur domestique ? Le nom de Julie a, dans l’histoire, une célébrité égale à celui de Messaline. Dans une condition semblable, elles se sont toutes deux déshonorées par les mêmes égarements. Si Messaline a plus de mauvais renom, elle ne le doit peut-être qu’à l’éclat de la catastrophe qui termina sa vie, Julie partage avec elle la palme de l’infamie, et Tibère, qui n’avait ni l’aveuglement, ni l’insouciance de Claude, éprouva toutes les peines que l’adultère et le déshonneur conjugal entraînent à leur suite. Non contente de le trahir, son épouse lui donnait des marques continuelles de mépris. Elle le regardait comme fort au-dessous d’elle parce qu’elle appartenait à la maison des maîtres de Rome[7]. Qui pourrait exprimer le désir de vengeance qui s’empara de l’âme orgueilleuse du descendant des Claudius, en présence de ces affronts ? Mais il fallait dévorer ces injures en silence. Celle qui l’outrageait était fille d’un Empereur et ses fils étaient les héritiers probables de l’Empire. Tibère tint d’abord sa colère concentrée, ou du moins il ne la montrait que par une extrême froideur, puis il résolut d’échapper à tout prix aux tortures de cette union mal assortie. En vain Livie, en vain Auguste lui-même le supplièrent de renoncer à son projet d’exil ; l’une lui recommandait la prudence ; l’autre sentait bien que le départ de Tibère rendrait publics les déportements de sa fille. Tibère refusa. Il aimait mieux mourir que de supporter plus longtemps une telle existence. Pendant quatre jours, il s’abstint de toute nourriture. Il fallut lui accorder la permission de partir. Arrêté un instant’ en Campanie par la nouvelle d’une maladie d’Auguste, il ne tarda pas à s’en éloigner. Il fixa son séjour à Rhodes et il chercha à se faire oublier.

Suivons-le dans son exil volontaire de Rhodes comme nous aurons plus tard à le suivre dans son exil volontaire de Caprée. Tibère, entouré de sophistes et d’astrologues, puis de courtisanes à Rhodes, nous initiera à la vie étrange et aux débauches sans nom dont la retraite de Caprée n’a pas voilé tous lès mystères. D’abord, ces jours coulèrent assez doucement. L’aspect riant de la nature, un ciel serein, de frais ombrages, ont pour les âmes fatiguées je ne sais quel charme. Tibère n’y était point insensible. La puissance tribunitienne qu’il possédait encore lui donnait de la sécurité. Il était heureux de marcher sans licteurs, de discuter d’égal à égal avec les rhéteurs grecs et de les vaincre parfois en subtilité. Chose difficile ! Labor arduus ! Mais Tibère était passé maître en fait d’artifices de toute nature. Cependant, il sut se perfectionner à leur école. Les courtisans que sa disgrâce devait bientôt éloigner, l’entouraient encore de leurs basses flatteries. Ils voyaient Livie conserver sur Auguste un pouvoir immense. Ils avaient peut-être été témoins des efforts de l’Empereur pour empêcher le départ de son gendre. Ils attendaient de Tibère la fortune et ne lui permettaient pas d’oublier qu’il se rattachait par le mariage de sa mère à la maison des Césars. S’il daignait exprimer des désirs, on s’empressait de les satisfaire. Que s’il n’en exprimait point, on se torturait l’esprit pour aller au-devant de ceux qu’il pouvait concevoir. Un jour, il dit qu’il voulait visiter les malades de la ville. Aussitôt, on force ces malheureux à quitter leur demeure, quelle que soit leur maladie, on les fait transporter sous le portique d’un édifice public, on les distribue par catégories, on les entasse les uns sur les autres. Tant de bassesse et tant d’inhumanité tinrent Tibère comme étourdi. Que ferait-il ? Renoncer à voir ces malades, n’était-ce pas joindre le dédain à la cruauté ? Il se rendit sous le portique, adressa des consolations à chacun d’eux et s’excusa auprès du plus humble comme auprès du plus noble et du plus riche, de la déplorable interprétation qu’on avait donnée à ses paroles[8]. Mais la nature violente et tyrannique de ses ancêtres prenait parfois le dessus sur ces bons moments. Il s’était mêlé un jour à la querelle de deux sophistes. Irrité de quelques mots injurieux que l’un d’eux laissa échapper contre lui, il le fit saisir par ses appariteurs. Le sophiste, conduit devant le tribunal du tribun, ne le quitta que pour aller en prison. Cependant, les désordres de Julie avaient forcé l’Empereur à prendre des mesures rigoureuses. Auguste fit lui-même prononcer son divorce avec Tibère. Elle fut reléguée dans l’île de Pandateria et sa vie ne fut plus qu’une longue et douloureuse expiation. Tibère feignit d’intercéder pour elle. Suétone nous dit qu’il sollicita plusieurs fois l’Empereur de la traiter avec plus d’indulgence. Mais comment croire à sa sincérité ? Quand il posséda l’Empire, il épuisa sur elle toutes les rigueurs. Elle mourut de faim et de misère. Ses démonstrations hypocrites n’avaient donc pour but que de se concilier Auguste et de rendre les enfants de Julie plus favorables à son désir de venir à Rome. Le repos ne lui suffisait plus ; l’ambition dévorait cette âme ardente et inquiète. D’ailleurs, l’expiration du terme assigné à sa puissance tribunitienne le mettait à la merci de ses ennemis, s’il ne se hâtait de quitter sa retraite. Il écrivit à Auguste pour solliciter son rappel. En s’infligeant un exil volontaire, il avait voulu, disait-il, éviter tout soupçon de rivalité avec Caïus et Lucius. N’ayant plus dans l’État aucun titre, il ne craignait plus de leur faire ombrage. Il désirait revoir sa famille et ses amis et il serait satisfait de vivre à Rome en homme privé. La réponse fut dure. Auguste lui fit savoir : Qu’il devait demeurer dans le lieu où il avait lui-même voulu se fixer : quant à ses parents et à ses amis, on l’engageait à les oublier. Pourquoi les avait-il quittés avec tant d’empressement ? Sa mère, pour lui éviter l’éclat d’une disgrâce publique, obtint, non sans peine, qu’il portât à Rhodes le titre de lieutenant de l’Empereur.

Alors surtout eurent lieu ces rudes expériences dont l’effet sur l’homme n’est pas toujours également salutaire. Il resta sans doute à Tibère quelques amis. J’en ai remarqué quatre dont les noms se trouvent dans Tacite. Trois d’entre eux, Lucilius Longus, Vescularius et Marinus, l’avaient suivi à Rhodes et lui demeurèrent fidèles après sa disgrâce ; ils l’accompagnèrent aussi à Caprée. Les deux derniers périrent par son ordre. Mais ils avaient été probablement les complices de Séjan. Ils s’étaient faits les dénonciateurs des Romains les plus illustres et l’on regarda leur mort comme le juste châtiment de leurs crimes. Ni l’un ni l’autre n’appartenaient, d’ailleurs, à l’ordre sénatorial. Lucilius Longus fut le seul sénateur qui resta attaché à Tibère, lorsque cet attachement n’était pas sans danger. Tibère le perdit en même temps qu’un de ses petits-fils ; il lui donna les mêmes regrets, et, pour plaire à l’Empereur, les sénateurs rendirent à la mémoire de son vieil ami des honneurs extraordinaires. Quirinus partageait avec Lollius les fonctions de gouverneur auprès du prince Caïus et peut-être lui succéda-t-il. Mais il usa de l’influence sur son jeune élève en faveur de l’exilé. Le prince en conserva toujours pour lui de la gratitude. Ces exemples et d’autres semblables prouvent que l’implacable tyran ne ferma jamais entièrement son cœur à la reconnaissance[9]. Malheureusement, son séjour à Rhodes lui donna peu d’occasions de se fortifier dans ces sentiments, dignes d’un cœur généreux. Les espions ne manquent pas auprès de celui qui poursuit un ennemi puissant. Caïus, excité par Lollius, témoignait les dispositions les plus malveillantes à l’égard de Tibère. C’était assez pour qu’on supposât à ce dernier des intentions criminelles. Des courtisans qui lui devaient leur grade, vinrent lui rendre leurs hommages, en revenant d’un congé. On l’accusa de les avoir chargés de missives secrètes pour les armées ; il méditait, disait-on, une révolution. On voit que l’art perfide qu’il exploita plus tard d’une manière si funeste avec les Romains, fut d’abord employé contre lui. Auguste avertit Tibère des bruits fâcheux qui couraient sur lui. Celui-ci, tremblant, demanda des surveillants officiels. Retiré dans la partie de l’île la plus éloignée de la mer, il n’osait plus se laisser aborder. Surtout il évitait de recevoir les personnages chargés de commandements ou de missions en Orient qui se détournaient de leur voyage pour le visiter. Sous prétexte de respect, ne venaient-ils pas l’épier ? N’iraient-ils point raconter et ce qu’ils auraient vu et ce qu’ils auraient voulu voir ?

Un jour, au milieu d’un repas, un des familiers de Caïus offrit au jeune prince de partir immédiatement pour Rhodes et d’en revenir avec la tête de l’exilé. Les habitants de Nîmes, jugeant Tibère perdu sans retour, abattirent ses statues. Sa vie ne fut plus, suivant une expression de Tacite, qu’un perpétuel exercice de vengeance, de dissimulation, de débauches secrètes[10]. Les faux amis qui l’avaient trahi et les ennemis qui le poursuivaient eurent une part égale à sa haine. Mais la crainte lui apprit à cacher ses impressions. Partout il voyait des pièges. Pour y échapper, il n’avait qu’un moyen : se faire humble et prendre des allures modestes. Il fallait persuader à ceux qui pouvaient lui nuire qu’ils n’y gagneraient rien ; qu’il avait conservé son goût pour la retraite, que son unique ambition était de vivre dans sa patrie en simple particulier. A ce prix seulement, Caïus, qui disposait de la destinée de son beau-père, se laisserait fléchir. Cependant, Tibère n’avait pas perdu l’espérance d’une haute fortune. Superstitieux quand il s’agissait de présages favorables, il se rappelait volontiers certaines prédictions faites à sa mère sur son sort futur, et sans cesse il en demandait à l’astrologie la confirmation. La défiance et la crédulité se livraient dans son cœur un perpétuel combat. Si l’astrologue dont il avait invoqué la science laissait soupçonner quelque inexpérience ou quelque fraude, il se mettait d’abord à l’abri de toute indiscrétion. Un affranchi, son confident dans ces dangereuses consultations, précipitait l’imprudent d’un rocher dans la mer. Seul, Thrasylle évita la mort et acquit sur l’esprit de Tibère un ascendant qu’il ne perdit jamais[11]. Ces illusions sur l’avenir et ces conférences avec les devins ne pouvaient lui fournir qu’un amusement passager. Sa lieutenance de Rhodes, purement nominale, lui donnait moins d’occupation que n’en avait en 1814 Napoléon, devenu le souverain de l’île d’Elbe. Plus tard, lorsqu’il eut perdu son fils Drusus, à une époque où Rome et le monde romain subissaient ses lois, Tacite nous apprend qu’il eut une véritable frénésie de travail : laborem pro solatio accipiens. Précieuse diversion, la seule qui puisse suppléer jusqu’à un certain point à l’espérance ! Heureux dans leur malheur ceux qui savent l’employer comme remède !

Pour dissiper son ennui et oublier momentanément ses inquiétudes, Tibère se livra aux raffinements les plus honteux de la volupté. Déjà il avait donné plusieurs fois des marques d’un goût très prononcé pour le vin. Lorsqu’il faisait ses premières armes, les soldats, par dérision, avaient changé ses trois noms, Tiberius Claudius Nero, en ceux de Biberius Caldius et Mero (boit sec et pur). Mais, dans l’oisiveté de son séjour à Rhodes et lorsque l’ivresse des sens avait le privilège de suspendre ses agitations et ses craintes, il tomba dans les excès de la plus honteuse dépravation. C’est là qu’il faut chercher l’origine de ses infamies dont le récit étonne même les lecteurs les plus corrompus et flétrit à jamais la nation assez lâche pour avoir souffert un tel souverain.

Enfin, Tibère revint à Rome. Quelque temps après, la mort du fils d’Agrippa lui ouvrait le chemin de l’Empire. Adopté par l’Empereur, revêtu de nouveau de la puissance tribunitienne, associé au commandement des légions, au gouvernement des provinces, au pouvoir consulaire, il montra des talents qui n’étaient pas indignes d’un futur maître du monde. Les Parthes humiliés, l’Illyrie domptée, les Germains repoussés, rempliraient son nom de gloire s’il n’était devenu celui du plus exécrable tyran. Mais, énergique à l’égard des ennemis, il était réduit à jouer à celui d’Auguste le rôle d’un fils humble, soumis et craintif. Agé de plus de cinquante ans, il ne pouvait passer lui-même aucun contrat, s’obliger en aucune chose. Ainsi l’exigeait la loi romaine sur les adoptions. La porte qui conduisait aux grandeurs était pour lui une porte très basse. Il ne rampait pas tout à fait, mais il devait se tenir baissé. Après la victoire, il n’osait triompher ; il reportait à Auguste, que peut-être il n’aimait pas, l’honneur de tout ce qu’il faisait. Combien cette forte et rude nature où la superbe dominait, devait avoir à souffrir ! Ainsi, les épreuves de sa jeunesse qui avaient mûri son esprit, avaient accrû ses vices ou les avaient remplacés par d’autres plus funestes et plus odieux. Moins violent en apparence, il était devenu plus haineux ; une froide cruauté avait étouffé dans son cœur les instincts généreux que l’orgueil et l’ambition y avaient peut-être laissés. Une dissimulation commandée par des périls imminents, l’avait habitué à croire que la suprême habileté consiste à ne pas se laisser deviner, à soupçonner, à tendre des pièges. L’expérience des trahisons lui montrait partout des traîtres. La flatterie lui était suspecte parce qu’il avait eu l’occasion d’en éprouver le mensonge. La modération lui était suspecte parce qu’elle n’avait été chez lui qu’une modération feinte. Un esprit fier et indépendant lui était suspect parce qu’il déconcertait ses artifices. Enfin, quand ses terreurs et les angoisses de sa conscience (car il eut aussi des remords) le pressaient vivement, il savait que l’homme trouve dans l’abrutissement comme dans le sommeil une espèce de repos. Rhodes lui donna des leçons qui, pour avoir été négligées pendant quelque temps, ne furent pas perdues. Caprée saura bien les lui rappeler[12].

Nous avons vu comment se forma cet étrange personnage tour à tour grandiose et abject, mystère historique que la lecture attentive de Tacite et de Suétone fait comprendre, mais qui me paraît avoir échappé à la plupart des historiens modernes ; car chacun l’explique à sa façon. Placez-le dans le milieu où il était, c’est-à-dire dans l’Empire fondé par Auguste tel que je l’ai décrit, dans cette société romaine où la haine des limites légales, si je puis m’exprimer ainsi, était un mal de tous les temps. Bien des choses qui vous échappaient deviendront claires. Du moins elles me paraissent telles aujourd’hui ; et ce n’est pas sans de longues méditations que je suis parvenu à les élucider.

 

II

A l’avènement de Tibère, deux grands changements qui dénaturèrent entièrement la Constitution donnée à Rome par Auguste s’accomplirent. Le pouvoir impérial temporaire jusqu’alors, devint viager : le droit d’élire les magistrats, l’autorité législative et la connaissance des crimes de majesté passèrent du peuple au Sénat.

On sait ce qu’était le pouvoir impérial sous Auguste. Dans les derniers temps, Auguste, quel qu’en soit le motif, se prépara dans Tibère un successeur qui devait posséder l’Empire dans les mêmes conditions. Tandis qu’en l’adoptant, il annonçait l’intention de lui laisser ses biens privés, il lui faisait conférer pour cinq ans les prérogatives du tribunat et, bientôt après, probablement en l’an de Rome 764 ou 765 (11 ou 12 apr. J.-C.), il fit proposer par les consuls une loi qui l’associait au commandement des forces militaires et des provinces ; peut-être même y fit-il joindre le pouvoir consulaire[13]. Quelle devait être la durée de ces nouvelles prérogatives ? Rien ne nous le dit. Devaient-elles survivre à Auguste ? Il y a peu d’apparence. Tibère était un collègue, mais un collègue subordonné. Auguste, qui n’avait pas pour lui une vive sympathie, qui, dans les derniers temps parut vouloir se rapprocher d’Agrippa Postumus, n’aurait pas consenti aisément à le mettre en état de devenir un rival entièrement égal dans le présent, ayant en outre la perspective à peu près certaine d’être un jour le seul maître. Il s’était probablement ménagé le droit de mettre un terme à une association qu’il aurait jugée périlleuse. Le pouvoir paternel qu’il exerçait lui suffisait peut-être pour cela. En tous cas, il apparaît par ce qui va suivre que la puissance de Tibère devait expirer lorsque celui à qui il la devait aurait cessé d’exister. Mais la puissance tribunitienne devait alors lui rester quelque temps, puisqu’il y avait un délai légal avant lequel il ne pouvait en être dépossédé. C’était beaucoup sans doute. Elle le rendait inviolable et cette inviolabilité pouvait le garantir contre la plupart des périls auxquels l’usurpation expose. Elle lui donnait aussi le droit de convoquer le Sénat, de le surveiller et d’opposer son veto à toute motion qu’il jugerait contraire à ses intérêts. Les consuls Sextus Pompeius et Sextus Apuleius, créatures dévouées de l’Empereur et de son associé, lui promettaient un appui non moins important. Ses précautions étaient bien prises. Une seule chose pouvait en compromettre le succès : son absence au moment critique. Or, Tibère venait de partir pour l’Illyrie, lorsque des signes certains annoncèrent la mort prochaine d’Auguste. Sa mère l’appela en toute bâte, et l’on ne sut s’il arriva à temps pour entendre les derniers conseils et recevoir les derniers soupirs du mourant. Mais Livie avait soigneusement fermé toutes les issues de la maison d’Auguste. De moments à autres, elle faisait publier sur sa santé des nouvelles rassurantes. Quelque menteurs que soient souvent de pareils bulletins, ils suffisent pour entretenir l’incertitude. Celle-ci maintient l’indécision. On est dans l’attente, on ne veut pas compromettre par trop de précipitation un succès que l’on espère obtenir plus aisément en patientant quelques jours. On prend à peine quelques mesures et l’on ne réfléchit pas que tout l’avantage du retard est pour les adversaires, bien plus à même de faire des préparatifs efficaces. Tibère put sans difficulté se débarrasser d’Agrippa Postumus, le principal objet de ses craintes, avant que personne eût osé se déclarer en sa faveur[14]. Un centurion envoyé dans l’île de Planasie le tua. Tibère fit répandre le bruit que son prédécesseur avait ordonné ce crime dans ses derniers instants.

A Rome, on apprit à la fois la mort d’Auguste et celle de son petit-fils. La destinée fatale du compétiteur de Tibère engageait les moins circonspects à réfléchir : chacun tremblait pour soi et les plus mortels ennemis de Tibère furent ceux qui montrèrent le plus de zèle à seconder ses vues ambitieuses. Evidemment, il voulait agir sur les esprits par la terreur. Aussitôt après la mort de son père adoptif, il avait donné aux prétoriens le mot d’ordre, comme s’il n’avait pas besoin du renouvellement de son titre d’Empereur pour les tenir dans sa dépendance. A Rome, il remplit de soldats le Sénat et le forum. Il écrivit aux légions avec le ton d’autorité d’un prince déjà reconnu et, bientôt après, quand les funérailles d’Auguste eurent lieu, il mit en avant le prétexte d’empêcher tout mouvement populaire, pour étaler aux yeux l’appareil d’une force militaire imposante. Mais, s’il agissait en dominateur, il parlait en citoyen. La nécessité de maintenir l’ordre jusqu’à ce que le Sénat eût pris en main ou confié à un nouveau prince l’administration de la République, faisait excuser l’énergie de son attitude. Auguste n’était plus là pour rendre compte au Sénat de ses actes. C’était à sort associé de le remplacer jusqu’à ce que les Pères conscrits eussent statué sur le gouvernement. Tibère était responsable des troubles qui pouvaient éclater jusqu’au moment où il aurait résigné officiellement ses pouvoirs. D’ailleurs, tous l’invitaient à conserver la direction des affaires, Les consuls lui jurèrent obéissance. Le préfet du prétoire et le préfet des vivres prêtèrent un serment semblable entre les mains des consuls. Sénateurs, soldats, hommes du peuple, chacun s’empressait d’imiter cet exemple. On ne prenait point encore l’engagement de le considérer désormais comme le chef suprême et perpétuel de l’État ; nous en aurons bientôt la preuve, et les Romains avaient trop conservé le respect des formes légales pour défaire la liberté sans l’intervention régulière des corps destinés à en être les gardiens. Ce serment n’avait pas moins son importance. Il renfermait une adhésion aux mesures que Tibère venait de prendre, une confirmation de l’autorité provisoire qu’il s’était attribuée et une promesse de la convertir en une magistrature plus durable[15].

On trouvera dans cette interprétation des premiers faits qui suivirent la mort d’Auguste, la seule explication plausible de l’impudente comédie que joua Tibère. Elle est conforme aux récits des Annales. Ajouterai-je qu’elle s’accorde avec les raisons qui, suivant Tacite, avaient déterminé le fils de Livie à pousser la dissimulation jusqu’aux limites extrêmes ? Il cherchait dans une élection légale un appui contre tout concurrent qui pourrait survenir, contre Germanicus, par exemple, dont il savait la popularité si supérieure à la sienne. Donc, il fallait persuader au grand nombre qu’il n’accepterait l’Empire qu’avec répugnance et par dévouement à la chose publique. Supposerait-on qu’un politique aussi clairvoyant n’ait pas cru impossible d’établir cette opinion, en gardant un commandement qu’il n’aurait eu aucun motif spécieux d’exercer ? Il affectait tous les dehors du désintéressement, afin qu’on ne soupçonnât pas ou que l’on oubliât les basses intrigues par lesquelles il s’était glissé jusqu’au pouvoir souverain. Mais quel meilleur moyen’ de rendre son usurpation flagrante que de recevoir, sans sénatus-consulte ni loi préalable, le serment de fidélité définitif des magistrats supérieurs et de tous les grands corps de l’État ? Il voulait aussi savoir d’avance les dispositions des divers sénateurs, étudier leurs gestes et leurs physionomies, inscrire dans sa mémoire, pour les retrouver plus tard, ceux dont le zèle aurait été douteux et ceux qui auraient mérité sa haine, les suspects et les ennemis. Mais qui n’aurait vu clairement ses intentions si sa conduite avait ainsi démenti ses paroles ? Cette réputation de ruse et de finesse que lui prête l’histoire ne serait-elle pas une dernière flatterie, et de toutes, la moins justifiée ?

C’est dans le Sénat qu’eurent lieu ces scènes inimitables, un des plus étranges tableaux que l’histoire ancienne nous présente. Tibère avait convoqué les Pères conscrits en vertu de sa puissance tribunitienne. L’objet de la réunion serait, disait-il, de délibérer sur les funérailles d’Auguste. Il annonçait en même temps d’une manière obscure l’intention de résigner ses pouvoirs. Il ne quitterait point le corps du défunt et de tous les emplois publics, c’était, disait-il, le seul qu’il voulût accepter. Dans la séance du Sénat, il ne permit pas qu’on s’écartât du sujet de la délibération et il réprimanda vivement Valerius Messala pour n’y être point resté. Celui-ci proposait de proclamer immédiatement Empereur le fils adoptif d’Auguste et de renouveler pour un temps indéfini le serment de fidélité qu’on lui avait prêté d’une manière provisoire[16]. Tibère lui demanda vivement s’il l’avait chargé de faire cette motion. Messala s’excusa en courtisan qui, pour mieux plaire, affecte des dehors d’indépendance. Il dit qu’en tout ce qui concernait intérêt public, il ne prenait conseil que de lui-même, dût-on lui en savoir mauvais gré.

Une seconde séance du Sénat eut lieu après les funérailles d’Auguste. Sans doute les esprits étaient encore émus de ce grand déploiement de forces dont le Champ de Mars avait offert le spectacle. On vota d’abord la dédicace d’un temple à l’Empereur défunt et on lui décerna des honneurs divins. Puis la grande question de l’Empire fut agitée. Les consuls présidaient : ils émirent le vœu que Tibère en prît possession. Tibère eût pu s’opposer à cette proposition en vertu de sa puissance tribunitienne. Il ne le fit pas et montra, par là, clairement qu’elle n’avait pour lui rien de désagréable. Cependant, il protesta de son amour du repos et de sa répugnance à se charger d’un tel fardeau et, comme s’il abdiquait toute prétention au gouvernement de Rome, il rendit compte au Sénat de l’état de la République. Auguste avait lui-même écrit de sa main tous les documents nécessaires. On y voyait combien de citoyens et d’alliés il y avait sous les armes, le nombre des vaisseaux, des royaumes, des provinces, l’état des tributs et des péages, l’aperçu des dépenses ordinaires et des gratifications. Leprince défunt y avait joint le conseil de ne pas chercher à reculer les limites de l’Empire. Le discours de Tibère et la lecture des documents laissés par Auguste furent interrompus par les humiliantes supplications des sénateurs. Plus ils comprenaient les désirs ouverts de Tibère et plus ils craignaient de paraître les deviner ; ils se répandaient en plaintes, en larmes et en prières.

Tout en feignant de résister, Tibère laissa échapper la promesse qu’il se chargerait d’une partie de l’administration. Sans doute il comptait que les Pères conscrits se récrieraient contre un partage aussi dangereux pour la paix publique. Voudraient-ils faire renaître les rivalités, les maux et les guerres civiles du triumvirat ? L’État n’était-il pas un seul corps dont plusieurs volontés, agissant d’une manière indépendante, dérangeraient l’équilibre et le mouvement ? La séparation des pouvoirs est dans une République, une règle essentielle et une garantie de liberté. Mais lorsqu’on est forcé d’exercer dans un État une autorité supérieure à celle des lois, il vaut mieux rendre un seul homme dépositaire de toute la force publique que de la partager entre trois ou quatre personnes. La tyrannie n’en devient pas plus dure et l’on évite ainsi des tiraillements funestes : Mais la proposition de Tibère éveillait des ambitions trop prudentes pour avoir osé se montrer jusque-là, trop vives pour ne pas croire aisément à tout ce qui promettrait de les satisfaire. Asinius Gallus s’était marié à Vipsania, épouse répudiée du nouveau César et mère de Drusus ; il était fils de ce Pollion dont Virgile a chanté les louanges ; incapable d’une tâche aussi complexe que le gouvernement de l’Empire, il ne se rendait pas compte de son insuffisance. Auguste avait pénétré ses desseins secrets et il en avait averti Tibère. Asinius Gallus crut sincère cette proposition d’un partage de l’autorité ; il saisit avidement la pensée d’un triumvirat impérial et peut-être s’y fût-il contenté du rôle de Lepidus. Tant il désirait régner ! Eh bien ! César, dit-il, quelle est la partie de l’Empire dont tu consens à te charger ? Tibère, un moment interdit, répondit bientôt que la bienséance ne lui permettait ni choix ni exclusion parmi des devoirs dont il désirait être tout à fait dispensé. Son visage avait révélé son mécontentement. Asinius Gallus s’efforça d’effacer le mauvais effet de ses paroles, en les interprétant ; il insista sur l’unité de l’Empire, sur l’unité du pouvoir souverain, loua Auguste, loua Tibère et n’obtint point son pardon. L. Arruntius, qui parla après Gallus, et dans le même sens, fut désormais l’objet d’une aversion semblable. Lui aussi avait été désigné par Auguste comme un concurrent possible, et il était plus redoutable que Gallus. Aussi riche et aussi noble, il avait plus de talent et une réputation supérieure.

Les hésitations de Tibère commençaient à exciter l’impatience. Quand donc finiront ces refus de donner un chef à la République lui demandait Q. Hatérius. Mamercus Scaurus lui témoigna l’espoir que les prières du Sénat ne seraient pas vaines puisqu’il n’avait pas usé de son droit de veto pour s’opposer à la proposition des consuls. Il y avait de l’ironie dans cette remarque. Tibère en conserva contre Scaurus une haine implacable. Qu’il accepte l’Empire ou qu’il y renonce d’une manière formelle, s’écriait un autre sénateur. Quelqu’un osa lui dire en face : Promettre et tenir ensuite tardivement sa promesse est un défaut commun. Mais toi, César, tu es bien longtemps à accepter ce que tu as déjà pris[17]. Alors, enfin, il feignit de céder au vœu général ; il eut soin toutefois de faire entendre qu’il se démettrait du pouvoir à la première occasion. Un sénatus-consulte, dont le texte nous manque, fixa ses attributions et se tut sur leur durée. On ignore si ce sénatus-consulte fut ou non confirmé par un plébiscite. C’est ainsi que le pouvoir temporaire d’Auguste, souvent renouvelé du vivant de ce prince, fut changé en un pouvoir viager. Tibère, à ce qu’il semble, avait feint de ne pas vouloir accepter un mandat décennal, parce que son âge avancé et l’affaiblissement de ses forces demandaient un repos plus prompt. Parmi les sénateurs, ceux qui le voyaient avec peine succéder à Auguste, crurent peut-être qu’il serait plus facile de le forcer bientôt à rentrer dans la vie privée si on ne fixait pas de date à l’expiration de sa magistrature, le Sénat devant alors conserver le droit de le révoquer. Ceux qu’il avait gagnés d’avance ou qui espéraient obtenir sa faveur en favorisant ses desseins secrets, lui firent aisément le sacrifice des garanties que le gouvernement républicain avait trouvées sous Auguste dans la nécessité de faire renouveler ses pouvoirs à époques fixes. Il n’est pas impossible, d’ailleurs, qu’il y ait eu entre l’héritier d’Auguste et les Pères conscrits une convention par laquelle le premier se soit dès lors engagé à transférer le droit des comices au Sénat si celui-ci voulait lui déléguer la magistrature suprême sans condition de durée.

Une autre révolution suivit bientôt le changement que l’avènement de Tibère opérait dans la nature du gouvernement impérial. Les assemblées du peuple furent abolies ou du moins il n’en resta plus que l’ombre ; tous les pouvoirs qu’Auguste leur avait laissés passèrent au Sénat dans la plupart des cas. Nous n’avons malheureusement presque aucun détail sur ce fait si important. Suétone n’en fait pas mention. Dion Cassius en dit à peine un mot à la fin du règne de Tibère et n’indique même pas la date qu’il faut lui attribuer. Tacite seul nous fournit quelques lumières. Encore faut-il avouer que les deux passages du premier livre des Annales qui se rapportent à cette question ne sont point les plus intelligibles de son ouvrage. Peut-être n’en avons-nous pas le texte exact, et d’ailleurs il ne puisait dans les discours de Tibère et dans les relations contemporaines que des témoignages contradictoires sur les élections consulaires[18]. Nous n’osons point nous flatter d’avoir deviné l’énigme. Notre principal mérite sera de la signaler. Les traducteurs de Tacite et ses commentateurs ne paraissent pas même s’en être aperçus. Le grand historien se contredit sous leur plume. Pourquoi ne lui font-ils aucun reproche ? Il en a mérité de graves, s’ils sont ses interprètes fidèles.

Lorsque Tibère fut définitivement appelé à l’Empire, son fils Drusus venait d’être nommé consul. Tacite le dit expressément et nous trouvons le nom du jeune prince inscrit dans les fastes consulaires de l’année suivante[19]. Il y avait, comme on sait, un intervalle de plusieurs mois entre les élections et la prise de possession de la magistrature par les élus. C’est une coutume qui s’observe encore aujourd’hui dans les États-Unis en ce qui concerne le président de la fédération. L’avantage en est que les nouveaux chefs de l’État, avant d’entrer en fonctions, ont le temps de se mettre au courant des affaires. Aussi les consuls désignés siégeaient-ils à Rome, dans le Sénat, à côté de ceux qu’ils étaient destinés à remplacer. Ils votaient, en général, les projets de sénatus-consulte et comme ces projets avaient été d’ordinaire délibérés avec eux, leur voix n’était le plus souvent que l’écho du consul président. Ces avantagés n’étaient pas sans mélange. Les États-Unis en offrent aussi la preuve. Quand le successeur appartient à un parti opposé à celui dont la magistrature doit prochainement expirer, il peut arriver que le dépit du second l’amène à prendre des mesures destinées à rendre la tâche du premier plus difficile. L’insurrection des États du Sud, sans avoir été précisément fomentée par le président esclavagiste Buchanan, a beaucoup profité de ses tergiversations, de ses lenteurs calculées et de ses complaisances funestes après l’élection de Lincoln qui n’avait pas ses sympathies politiques. Il est permis de croire que la révolte n’aurait pas pu s’organiser aussi fortement qu’elle le fit si Lincoln avait pris la direction des affaires aussitôt après son élection. Mais revenons au sujet spécial qui nous occupe.

Les comices consulaires avaient eu lieu avant la mort d’Auguste. Il n’y en eut point d’autres dans cette année. Ce fut seulement l’année suivante qu’eurent lieu les élections des premiers consuls nommés sous le principat de Tibère. Ce fait ne serait pas douteux quand bien même un passage de Tacite ne viendrait pas le confirmer[20]. Restaient les comices pour l’élection des magistrats inférieurs. Après la nomination des consuls venait celle des préteurs qui les suivaient en dignité. La maladie, puis la mort d’Auguste les avaient fait sans doute momentanément ajourner. Tibère s’en occupa aussitôt qu’il eût reçu officiellement le titre d’empereur. Auguste avait fixé à douze le nombre de ces magistrats. Tibère le maintint et, malgré les instances intéressées de plusieurs sénateurs, il fit le serment de ne point le dépasser. !biais la nomination de ces douze magistrats ne se fit pas d’après les formes ordinaires. Elle eut lieu dans la Curie et non dans le Champ de Mars. L’Empereur recommanda quatre candidats qui furent dispensés de toute brigue et assurés contre toute chance d’être repoussés. Le Sénat élut les huit autres[21]. L’Empereur et le Sénat se partagèrent les dépouilles du peuple. Tout au plus lui laissèrent-ils un droit de confirmation illusoire dont il est difficile de se rendre compte[22]. Tibère put, reprenant les errements de César qui n’avaient pas toujours été évités par Auguste — on sait que la loi Papia Poppæa fut portée par deux consuls quine furent en charge qu’une partie de l’année, M. Papius Mutilus et Q. Poppæus Sabinus (Dion Cassius, lib. LVI, cap. 10). Tibère rendit essentiellement variable la durée du consulat. De deux consuls, il laissait quelquefois l’un toute l’année en charge, tandis que l’autre avait pendant le même laps de temps plusieurs successeurs. Ainsi Domitius, l’époux de la seconde Agrippine, demeura en fonctions depuis les calendes de janvier de l’an de Rome 785 jusqu’à celles de l’an de Rome 786, et il eut successivement plusieurs collègues. Le caprice présida au recrutement de ces anciens rois temporaires de la cité romaine. Il nommait les uns pour un temps plus long, les autres pour un temps plus court, dit Dion Cassius ; il y en avait aussi qu’il faisait sortir de charge avant le terme fixé et d’autres qu’il y maintenait au-delà de ce terme. Un consul, créé pour l’année entière était destitué, et un autre, puis encore un autre, mis à sa place ; parfois aussi, bien qu’ayant à l’avance désigné les consuls pour a trois ans, il en faisait passer quelques-uns devant les autres. Cela se répéta ainsi durant tout son règne à l’égard de ces magistrats. Quant aux candidats pour les autres charges, il choisissait ceux qu’il voulait et les envoyait au Sénat, recommandant ceux-ci, qui étaient alors nommés par tous, abandonnant ceux-là à leur mérite et s’en remettant à l’élection ou au sort[23]. On comprend que les magistratures républicaines aient dès lors achevé de perdre leur importance.

En même temps le pouvoir législatif et la connaissance des crimes de lèse-majesté passaient aux Pères conscrits[24]. Quelques vains murmures protestèrent seuls contre cet attentat aux droits de la nation. Furent-ils étouffés par la force ? Laissa-t-on leurs auteurs exhaler leur indignation et faire entendre le dernier et faible cri de la liberté expirante ? Tacite a négligé de nous en instruire, et, malheureusement, aucun des historiens, ses contemporains ou ses successeurs, ne nous permet de combler cette lacune.

Ainsi s’opéra, presque inaperçue, une des plus graves révolutions qui se soient accomplies dans les temps, anciens. L’Empire était fondé tel qu’il devait exister de Tibère à Dioclétien. L’Empereur et le Sénat se trouvaient désormais seuls ; l’un maître effectif de toutes les forces de la République, l’autre au moins en droit législateur et ordonnateur suprême ; tous deux inamovibles, l’un comme individu, l’autre comme corps ; l’Empereur chargé par la Constitution même, dans une forte mesure, du recrutement du Sénat ; le Sénat rendant par son choix ou son consentement le pouvoir des Empereurs légitime, et tous deux plus capables de se nuire et de s’inspirer un effroi mutuel que de se tenir réciproquement en respect d’une manière durable L’Empereur obligé parfois d’ouvrir l’entrée de la Curie aux hommes qu’il haïssait le plus ; le Sénat presque toujours forcé d’accepter les Empereurs que lui désignaient ou le testament du prédécesseur ou les prétoriens ou les légions. Aucun appel possible au peuple, puisque le peuple n’existait plus comme ordre politique ; aucun médiateur entre des rivaux ambitieux nourrissant des haines réciproques, d’autant plus vives qu’ils les tenaient plus cachées. Toujours l’abus de la force et toujours la ruse. Le Sénat, après avoir enlevé par la violence aux autres citoyens lotis les droits qu’Auguste leur avait laissés, se disait chargé par eux de les représenter, et l’Empereur se prétendait la délégué du Sénat qu’il opprimait.

Quels motifs portèrent Tibère à se faire ou l’auteur ou le complice de cet acte si grave ? Héritier des Claudius, il avait leur orgueil patricien. Nul n’attachait plus de prix à une naissance illustre. S’il présenta un jour aux suffrages des sénateurs un homme qui ne comptait pas même des questeurs parmi ses ancêtres, il eut le soin de s’en excuser. Curtius Rufus est le fils de ses œuvres, dit-il[25]. Avant lui, l’ordre des chevaliers le séminaire du Sénat se composait de tous les citoyens riches de quatre cent mille sesterces : il régla que ceux-là seins en feraient désormais partie dont le père et l’aïeul auraient possédé aussi une fortune de cette importance[26]. Il déplora plus d’une fois, et sans hypocrisie, l’avilissement des sénateurs, tandis qu’il la rendait inévitable, en faisant de toute marque d’indépendance personnelle une cause certaine de périls. De telles contradictions ne sont pas rares chez les hommes, et nous en avons remarqué plus d’une lorsque nous avons cherché à réunir les traits épars qui composent sa physionomie. Peut-être croyait-il, en transférant les droits du peuple au Sénat, s’assurer un appui contre une rivalité redoutable, Il connaissait la popularité de Germanicus et il n’ignorait pas quel était le sentiment public sur les artifices qui l’avaient porté lui-même au pouvoir souverain. Sa déférence pour les sénateurs n’avait pas suffi pour les lui concilier. Les aider à usurper la plénitude du pouvoir législatif, leur assurer la libre disposition des magistratures, c’était les gagner définitivement à sa cause ÿ car c’était les compromettre auprès de ce peuple si dévoué à Germanicus, et l’union du Sénat et du peuple avec son neveu était sans doute le grand objet de ses craintes. Les prétoriens, dispersés dans les divers quartiers de la capitale, ne sentaient point leur force et les légions ne connurent la leur que plus tard. Je n’ose pourtant rejeter tout à fait l’opinion que Tibère ait vu dans cet accroissement apparent du pouvoir des Pères conscrits un moyen de se rendre plus absolu. Elle est généralement admise et elle s’appuie sur des raisons assez plausibles. Il est quelquefois plus aisé de dominer une compagnie peu nombreuse, dont les membres ont des prétentions rivales et s’inspirent des craintes mutuelles, qu’une multitude de gens obscurs et sans ambition qui se laissent guider par de tout autres impressions que le désir de la faveur ou l’appréhension des disgrâces. Mais Tibère fit-il ce calcul profond lorsqu’il tenait le loup par les oreilles, suivant sa propre expression[27], lorsque deux grandes armées venaient de se soulever, lorsqu’il ignorait si Germanicus ne se mettrait pas à leur tête, lorsqu’il voyait enfin un ennemi secret dans plus d’un grand personnage ? Il fallait d’abord s’affermir : le temps du despotisme viendrait ensuite. Tibère fut pendant les huit premières années de son principat un des princes les plus modérés qui aient tenu les rênes de l’Empire romain.

 

III

Tibère est Empereur dans les conditions où il a voulu l’être. Il possède un pouvoir dont la durée n’est pas fixée. Le Sénat lui a décerné toutes les prérogatives d’Auguste avec cette addition qu’il les exercera jusqu’à ce qu’il plaise aux Pères conscrits de donner à sa vieillesse le droit de se reposer. Ils ont reçu comme récompense l’élection des magistrats, le pouvoir de faire les lois et la connaissance des crimes de Majesté. Voilà l’Empire organisé suivant les formes qu’il a conservées depuis pendant plusieurs siècles. Comment fonctionnera cette machine nouvelle, désormais substituée au gouvernement républicain ? Avant de présenter un aperçu du règne de Tibère tel que nous le comprenons, il faut voir ce qu’était le Sénat. Connaissant déjà l’Empereur, dont nous avons précédemment tracé le portrait, nous serons à même de mieux comprendre quelle fut leur attitude réciproque.

Il y avait dans le Sénat deux espèces de membres : des Romains de vieille souche, fiers des consulats de leurs ancêtres (veteris prosapiæ) et des hommes nouveaux, fils de leurs œuvres. Auguste avait penché du côté des premiers, sans exclure entièrement les seconds. J’imagine que ces derniers, peu nombreux comparativement aux autres, y formaient une catégorie à part, objet de dédains peu ou point voilés, fort mal accueillis et en gardant rancune. Qu’on se rappelle ce qui passait dans nos anciens parlements, lorsque les rois de France, dans l’intérêt de leurs finances, y créaient de nouveaux offices. Ceux qui les achetaient trouvaient des visages froids et hautains. On ne leur épargnait pas les coups d’épingle, faute peut-être de pouvoir piquer autre chose que leur amour-propre. A Rome, le Sénat, plus puissant, allait probablement plus loin dans ses manifestations, et de cette première division naissaient déjà des haines implacables. Il est probable que les hommes nouveaux furent favorables à la grandeur de Séjan et qu’ils exercèrent par lui plus d’une vengeance. Il ne l’est pas moins que la chute de Séjan tourna surtout contre eux la foudre dont ils avaient auparavant disposé. Mais il existait dans la noble assemblée d’autres semences de discorde.

Un des effets les plus pernicieux des guerres civiles, c’est qu’elles laissent après elle des inimitiés sans cesse prêtes à se rallumer. Il se crée des traditions de famille. Ton père a tué mon père. J’accomplirai mon devoir de fils en te sacrifiant toi et les tiens à ses mânes. Cette disposition d’un si funeste effet doit surtout exister dans les aristocraties où les traditions de famille ont le plus d’influence. Elle n’exclut pas la longue patience. On sait attendre au besoin. On ne prête que conditionnellement le serment d’Annibal. Si l’occasion de l’accomplir ne s’est pas présentée, on la transmet à son héritier. On lui donne mission d’acquitter une dette qu’on n’a pu payer soi-même. Entre les mérites d’Auguste on peut compter celui d’avoir entretenu pendant tout son règne une certaine union entre tant d’éléments hostiles. Mais le feu couvait toujours sous la cendre. Tibère, qui ne savait pas ou qui ne voulait pas employer les moyens de gouvernement de son prédécesseur, lui donna mainte occasion d’exercer des ravages. Et c’est pourquoi l’illustre assemblée montra tant d’empressement à s’exterminer par ses propres arrêts.

On m’objectera qu’il y avait eu les mêmes causes de désunion dans le sénat d’Auguste, où cependant, les rivalités avaient passé, pour ainsi dire, inaperçues. Je viens de dire déjà que la sage conduite d’Auguste y fut pour quelque chose. D’ailleurs, il est des temps où la concorde est en quelque sorte imposée par les circonstances. Au temps d’Auguste, les sénateurs avaient autre chose à faire qu’à songer soit à leurs haines particulières, soit à satisfaire, aux dépens les uns des autres, leur morgue de nobles à vingt quartiers ou leurs jalousies de parvenus. Il s’agissait de sauver du naufrage leurs fortunes qui leur étaient plus chères que la vie. La plèbe et les soldats les mettaient dans la crainte de perdre ces palais somptueux, ces maisons de campagne, cette multitude de serviteurs, ces richesses immenses, gagnées sur le pillage des provinces, sans lesquelles l’existence n’était pour eux qu’une mort anticipée. Mais, après quarante ans écoulés dans une profonde paix à l’intérieur et à l’extérieur, ce danger qui jadis_ les avait fait pâlir d’effroi, n’était plus qu’à l’état de souvenir. On prétend même que l’esprit républicain avait recommencé à fleurir chez un certain nombre d’entre eux. Cela n’est pas impossible, bien qu’on n’en puisse donner de preuves. Les Pères conscrits allèrent au-devant de la servitude à l’avènement de Tibère qu’ils haïssaient au fond. Leurs chefs leur donnaient l’exemple. Quanto quis illustrior, tanto magis falsi et festinantes. Mais le forum était rempli de soldats ; une escorte de soldats accompagnait l’héritier d’Auguste dans le sénat, et il avait déjà écrit aux armées, comme s’il eût été constitué le dépositaire du pouvoir souverain. En sollicitant le suffrage du sénat, on était persuadé qu’il ne jouait qu’une comédie. Quoiqu’il en soit, ces velléités de remettre en vigueur l’ancienne forme de gouvernement, ne jouèrent jamais qu’un rôle secondaire. L’aristocratie était moins humiliée d’avoir à sa tête un magistrat perpétuel créé, au moins en apparence, par ses suffrages, que d’être obligée, comme autrefois, de courtiser une populace qu’elle dédaignait. Les ambitions privées, les compétitions individuelles y avaient plus de poids. Pour nous en convaincre, pénétrons plus avant dans l’auguste assemblée. Empruntons à Tacite les détails qu’il nous donne sur ceux qui y tenaient le premier rang, sur leur caractère, sur la nature de l’influence qu’ils exerçaient dans les délibérations et sur l’usage qu’ils en faisaient. Cette étude ne sera pas moins profitable que les précédentes. Elle nous permettra de mieux comprendre les faits les plus importants de cette époque et elle nous fournira une matière abondante de réflexions morales.

Auguste, dans ses derniers entretiens avec Tibère, recommanda à son attention spéciale les sénateurs qu’il jugeait les plus redoutables, soit par leurs vertus, soit par leurs talents, soit par leur ambition. Tacite cite les noms d’Asinius Gallus, de Lepidus, d’Arruntius et de Cn. Pison. Lepidus était digne de l’empire et le dédaignait ; Asinius Gallus y aspirait sans le mériter ; Arruntius ne manquait pas de capacité et au besoin ne manquerait pas d’audace. Une tradition substitue Cn. Pison à Arruntius, et tous deux furent pour Tibère l’objet d’une même défiance. Ajoutez à ces noms celui de L. Pison, dont nous verrons briller l’âme libre et fière. C’étaient là les sénateurs les plus en vue à l’avènement de Tibère. Aucun ne lui survécut, et un seul, Lepidus, termina sa vie sans qu’on puisse imputer sa mort à un crime.

Auguste avait apprécié Asinius Gallus à sa juste valeur. Cet homme léger, vain, indiscret et ambitieux, avait pour principaux titres à la direction du sénat la noblesse de sa race, ses grandes richesses et probablement une certaine éloquence. Il était fils de Pollion, orateur souvent cité avec éloges dans le dialogue de Tacite, historien applaudi par Horace dans une de ses plus belles odes, consul illustré par une églogue de Virgile, enfin un des derniers Romains qui eussent su conserver un caractère indépendant après la chute du gouvernement républicain. Pollion était mort au milieu du règne d’Auguste. Gallus hérita de son influence. Avant l’avènement de Tibère, il avait exercé deux fois le consulat, grande marque de distinction, alors même que le consulat n’avait plus la même importance. Il s’était fait remarquer aussi comme écrivain. Dans un livre, réfuté plus tard par l’empereur Claude, il contestait la palme de l’éloquence à Cicéron pour en décorer son propre père. C’était plutôt, à ce qu’il semble, la vanité qu’un sentiment de respect filial qui lui avait dicté ce jugement très hasardé. Il est assez commun à ceux qui prennent à partie un écrivain de condamner l’homme par surcroît comme à ceux qui ont une prédilection pour un auteur de lui attribuer toutes les vertus publiques et toutes les vertus privées. Gallus portait dans son œuvre sur le caractère même de Cicéron un jugement d’une sévérité injuste[28]. Nous pouvons apprécier l’homme à ce mince détail. Le désir d’établir la supériorité de son nom sur les plus illustres le rendait insensible à la honte d’attaquer une mémoire alors généralement vénérée. Il avait épousé, du vivant d’Auguste, Vipsania, fille d’Agrippa, répudiée par Tibère. Ce mariage était l’origine d’une vive antipathie entre le nouvel empereur et lui, soit parce que Tibère avait conservé pour son ancienne épouse des sentiments trop vifs, soit que celle-ci animât son dernier mari contre le premier, salit enfin que l’ambition d’Asinius Gallus lui fit voir dans ce mariage le pronostic d’une fortune égale à celle de l’héritier d’Auguste. Son espoir se trahit lorsque Tibère déclara dans le sénat que le poids de l’Empire était trop lourd pour ses épaules. Il manifesta le désir de le partager avec lui. Dès lors Tibère nourrit contre lui une haine implacable. Que de prudence et que de souplesse il eût fallu pour apaiser un maître aussi vindicatif ! Asinius Gallus n’ignorait pas les dispositions malveillantes de Tibère. Je crois qu’il chercha souvent à l’adoucir. Mais nul n’était moins capable de trouver la voie la plus sûre et la plus honorable, celle qui évite le zèle intempestif et les hardiesses inutiles. L’art de se faire oublier ne s’accommode pas avec la vanité. Gallus prenait à chaque instant la parole dans le sénat. Tantôt il choquait l’Empereur par des propositions qui peut-être à son insu touchaient aux ressorts cachés de l’Empire, tantôt il méritait par ses bassesses le mépris de tous les sénateurs honorables. Avait-il choqué Tibère par quelque motion qui dévoilait ses visées secrètes, s’était-il compromis par les saillies d’un esprit peu circonspect, il voulait réparer ses imprudences et il les réparait gauchement de manière à provoquer le dédain sans diminuer les défiances. Un sénateur nommé Scribonius Libo, accusé de conspiration, avait mis fin à sa vie. C’était un esprit faible qui consultait les devins pour savoir s’il serait assez riche un jour pour couvrir d’argent la voie Appia depuis Rome jusqu’à Brindes[29]. Les accusations qui pesaient sur lui étaient de cette force, niaises, sans une ombre de raison, dignes en un mot d’un entier mépris. Il avait été circonvenu par les délateurs qui commençaient à faire l’office d’agents provocateurs pour mieux gagner leur salaire. Peut-être s’était-il laissé conduire par eux à former des projets ambitieux. En tout cas, sa stupidité méritait de l’indulgence. La plupart des sénateurs, pour faire leur cour au prince, n’en prodiguèrent pas moins les invectives à sa mémoire. Mais Asinius Gallus fut un des trois ou quatre qui se firent le plus remarquer. Il proposa de consacrer des offrandes à Mars, à Jupiter et à la Concorde, et de placer parmi les fêtes publiques le jour où l’accusé s’était donné la mort[30]. Silius, ancien lieutenant des Gaules, et sa femme Sosia Galla nourrissaient l’affection la plus dévouée pour la famille de Germanicus, Tibère et son favori Séjan résolurent de les perdre tous deux, Le consul Varron se fit leur accusateur. Silius prévint en se tuant lui-même une condamnation inévitable. L’exil fut infligé à Sosia. Alors Asinius Gallus, pour plaire au prince, demanda la confiscation de la moitié des biens de cette infortunée. Lepidus ouvrit un avis plus honorable. La loi donnait aux délateurs le quart des biens de Sosia. Il fallait s’en tenir là. Le reste devait être réservé pour ses enfants. L’avis de Lepidus prévalut[31]. L’indigne sénateur montra la même rigueur commandée par l’adulation, contre Vibius Serenus que son propre fils avait accusé à l’instigation de Tibère. On avait opiné pour le dernier supplice. L’Empereur, soigneux de sa réputation au milieu même des plus grands excès, refusa de s’attirer la haine universelle en autorisant l’exécution d’un tel arrêt. Gallus proposa la déportation à Gyare ou à Donuse. C’était renouveler, sous le nom d’exil, la sentence de mort. Ces deux rochers, tristement célèbres sous l’Empire romain, offraient aux condamnés un séjour tel que la perte de la vie semblait préférable. L’eau même et les aliments les plus nécessaires y manquaient. Tibère en fit la remarque, non probablement sans une intention maligne, et l’île d’Amorgos fixa le choix des sénateurs[32]. Ainsi les ennemis du tyran lui rendaient la clémence facile. La faiblesse est plus cruelle parfois que le plus sanguinaire despotisme.

Les lois qui régissent la nature morale ne sont pas sans conformité avec celles qui gouvernent la nature physique. Un corps qui, en tombant, ne rencontre pas d’obstacle se précipite avec plus de vitesse à mesure qu’il s’éloigne davantage du point de départ. Il trouve dans son mouvement même comme une nouvelle impulsion. Ainsi le vice sert d’école au vice et la honte appelle l’infamie. De tous les procès si tristement célèbres qui ont souillé le règne de Tibère, aucun n’est aussi connu que celui de Sabinus. On y vit la délation se servir du masque de l’amitié, des sénateurs romains jouer le rôle d’agents provocateurs, les murs et les lambris des palais se couvrir d’oreilles qui écoutaient, d’yeux qui épiaient. Titius Sabinus, victime de son dévouement à la veuve et aux enfants de Germanicus, périt du dernier supplice. Ce fut Asinius Gallus qui donna l’idée d’étendre la proscription du serviteur aux maîtres. Tibère, chaque jour plus défiant et plus violent, avait écrit de Caprée au sénat. Il le remerciait dans sa lettre d’avoir fait justice d’un ennemi de la république et il ajoutait que sa vie était pleine d’alarmes, qu’il redoutait d’autres complots. On ne doutait pas qu’il n’eût en vue Agrippine et ses fils. Gallus avait épousé la sœur d’Agrippine. Ses enfants étaient les neveux de cette princesse et les fils de Germanicus le considéraient comme leur oncle. De quel autre appui cette maison si digne de pitié, pouvait-elle attendre son salut ? Asinius Gallus proposa : qu’on priât l’Empereur d’avouer l’objet de ses craintes et de permettre au sénat de l’en délivrer. Par une juste décision du sort, cet acte de lâcheté avança sa ruine. Peut-être Tibère y vit-il un piège ? On hésite toujours à croire capable des dernières infamies ceux mêmes qu’on méprise. Peut-être, comme Tacite le suppose, ce rusé tyran n’apprit-il pas sans colère que l’obscurité menaçante dont il s’était enveloppé avait trop tôt laissé percer son désir de se débarrasser d’une famille assez populaire encore pour qu’il n’osât pas l’attaquer de front[33]. Séjan calma l’Empereur ; il haïssait Gallus, mais il comptait que la vengeance de son maître éclaterait avec d’autant plus de force qu’elle aurait été plus longtemps contenue.

Nous ne possédons malheureusement pas la partie du Ve livre des Annales où Tacite racontait la catastrophe qui termina la vie politique d’Asinius Gallus. Dion Cassius ne comble cette lacune que d’une manière imparfaite. Son récit est rempli d’incohérences et d’obscurités[34]. La mort de Vipsania et celle de Drusus avaient sans doute ôté au vieux sénateur deux intercesseurs puissants auprès de Tibère. En butte à la haine de l’Empereur et à celle du préfet du prétoire, il n’avait dans le sénat ni un parti redoutable ni cette haute réputation de vertu qui si longtemps protégea les jours d’Arruntius. Il sentait son péril ; il craignait surtout Séjan et, pour le fléchir, il redoublait de bassesse. En tout temps, il proposait de lui donner des prérogatives nouvelles. Si d’autres prenaient parfois les devants, on le voyait enchérir aussitôt sur leurs avis. Peut-être n’en devenait-il que plus suspect. On pouvait croire qu’en faisant décerner à Séjan des honneurs si disproportionnés avec la condition d’un sujet, il avait dessein de piquer de jalousie un prince qui n’avait pas même voulu souffrir l’association de sa mère aux privilèges du rang suprême. Quoi qu’il yen soit, la chute de Gallus fut accélérée par ses adulations. Les sénateurs venaient sur sa proposition de décerner à l’Empereur et à son ministre quelque nouvelle marque de leur servilité. Il obtint de faire partie de la députation chargée d’en porter la nouvelle à Caprée. Reçu avec des égards apparents, il s’assit à la table de Tibère, au milieu des démonstrations d’une feinte amitié. Mais, à ce moment même, un messager du prince remettait au sénat une lettre pleine d’accusations contre l’imprudent courtisan ; le sénat prononçait sa condamnation et envoyait un préteur pour faire exécuter la sentence. Tibère s’opposa pourtant au supplice immédiat. Pendant trois ans, tenu en garde libre εν φυλακω αδεσμη, Gallus languit longtemps dans cette captivité. Le cruel tyran voulait-il rendre sa vengeance plus complète en prolongeant l’agonie de sa victime ? Dion Cassius paraît le croire. Il semble plutôt que la haute naissance d’Asinius et sa parenté avec tant de sénateurs illustres aient décidé ses ennemis à suspendre encore le coup dont ils désiraient le frapper. L’Empereur annonça qu’il viendrait à Rome et qu’avant de faire justice du coupable, il provoquerait un jugement solennel où l’on prouverait ses crimes. Quels étaient ces crimes ? Gallus s’était-il rapproché d’Agrippine ? Avait-il espéré obtenir avec sa main la succession de l’Empire ? La versatilité de son caractère et cette facilité à se forger des illusions si communes chez les ambitieux, rendent cette supposition vraisemblable. Tibère écrivait un peu plus tard au sénat qu’Agrippine s’était unie à Gallus par un adultère et qu’apprenant sa mort il avait voulu la suivre. Il est certain que la ruine de Gallus suivit de près celle de la veuve et dès enfants de Germanicus. Ils avaient été emprisonnés dans le même temps. La mort de Séjan qui paraissait devoir leur être profitable acheva leur perte. Tibère se défiait de ce serviteur infidèle ; il avait résolu de s’en délivrer, et pour exécuter ce projet hardi, il pouvait avoir besoin du secours d’Agrippine et de ses partisans les plus influents[35]. Aussi, tout en les persécutant, épargnait-il leur vie. Il les réservait comme un en cas nécessaire. Quand il n’eut plus à craindre son ancien favori, il jugea le moment opportun pour mettre fin à cette funèbre tragédie. C’est alors que la faim termina les jours d’Asinius Gallus. Disons cependant qu’on ignora s’il fallait attribuer sa mort à un suicide ou à un ordre du prince. En ce temps-là, dit Tacite, on apprit la mort d’Asinius Gallus. Personne ne doutait qu’elle ne fut l’ouvrage de la faim. Mais on ignora si elle était volontaire ou forcée. Tibère, à qui on demanda la permission de lui rendre les derniers devoirs, ne rougit pas de l’accorder, tout en se plaignant du sort qui enlevait un accusé avant qu’il eût été publiquement condamné. Ainsi, trois ans n’avaient pas suffi pour qu’un vieillard consulaire et père de tant de consuls, fût conduit devant ses juges[36]. La prison préventive si rare sous la république florissait alors. Et la prison renfermait souvent le secret des derniers moments d’un accusé dont le jugement public pouvait donner lieu à de graves embarras. Les bruits qui coururent sur la mort de certains d’entre eux expliquent assez le soin cruel que l’on prend de nos jours pour empêcher même les condamnés de prévenir leur supplice. Dans l’empire romain, au contraire, la mort volontaire était encouragée, surtout avant la sentence des juges. Celle-ci était à peu près certaine, dans le cas de lèse-majesté. La mort et la confiscation des biens étaient le châtiment infligé à quiconque avait le malheur de tomber sous le coup d’une accusation semblable. En se tuant, on pouvait au moins laisser ses biens à ses héritiers.

Il n’y a peut-être pas d’époque si dénuée de vertu où l’on n’ait plus de chance d’éviter une destinée fatale en conservant une dignité accompagnée de réserve, qu’en dissimulant sous les apparences de la bassesse une folle ambition. Lepidus échappa à la fin tragique d’Asinius Gallus, bien qu’Auguste l’eût jugé digne de l’Empire. Sa sagesse et sa modération lui ont valu, après le suffrage du premier empereur romain, celui du grand historien dont l’ouvrage est ici notre principal guide. Descendu d’une des familles les plus anciennes de Rome, il fut le type de cette sorte de vertu dont Racine nous trace un portrait fidèle dans le personnage de Burrhus. Elle seule a chance de se faire agréer dans les monarchies absolues, souvent même dans les républiques. Moins parfaite au point de vue moral que l’austérité rigide, elle est aussi moins dangereuse pour ceux qui la pratiquent, et elle trouve plus aisément dans le monde le terrain où elle peut fructifier. On est bientôt las d’entendre surnommer Aristide le juste. Les oreilles des princes sont aussi trop accoutumées aux protestations d’obéissance et aux apothéoses anticipées pour supporter la contradiction manifeste. Mais la vertu dont nous parlons s’insinue sans s’imposer. Elle évite les écueils et plait par sa discrétion. Il serait à désirer que la plupart des souverains eussent pour ministres des hommes semblables à Lepidus, assez désintéressés pour mettre le devoir ou le bien public au-dessus de tout bien particulier, assez politiques pour éviter les occasions d’offense et visant à atténuer le mal lorsqu’ils ne peuvent l’empêcher.

M. Lepidus appartenait à une maison odieuse aux Césars. M. Lepidus, après avoir partagé le triumvirat avec Octave et Antoine, s’était vu dépouiller par le premier. Un autre Lepidus, fils du triumvir, avait conspiré contre Auguste. Il paya de sa vie cette tentative malheureuse. Celui dont nous parlons maintenant sut, lui, honorer le nom de ses ancêtres sans donner d’ombrage à Tibère. Dans la fameuse journée où le sénat parut contraindre le fils adoptif d’Auguste à accepter l’Empire, Lepidus garda un silence plus noble et probablement aussi plus sûr que les adulations menteuses de ses collègues, L’Empereur lui donna plus d’une marque d’intérêt et d’estime. Æmilia Musa, femme opulente, de la même famille que l’illustre consulaire, étant morte sans testament, le fisc pouvait réclamer ses biens. Tibère en fit donner une partie à Lepidus pour venir en aide à sa pauvreté. Plus tard, consulté par le sénat sur le choix d’un gouverneur d’Afrique, il le désigna comme un des candidats les plus capables de remplir ce poste. L’autre candidat était Blæsus, oncle de Séjan. Seule de toutes les provinces sénatoriales, l’Afrique renfermait un corps d’armée, et le sénateur qui y dirigeait l’administration civile, joignait aux attributions des autres proconsuls un commandement militaire. Lepidus ne voulait ni s’attirer la haine de Séjan, ni donner à l’esprit défiant de l’Empereur des occasions de soupçon. Pour éviter ce double. péril, il allégua sa santé et l’âge de ses enfants. Mais quelque temps après, le sort le désigna pour exercer le proconsulat d’Asie. Onze villes de cette province se disputaient l’honneur de consacrer un temple à Tibère. Le sénat donna la préférence à Smyrne, et décida qu’un lieutenant extraordinaire aurait pour mission de veiller à cette construction. Lepidus refusa l’honneur ou l’ignominie de ce choix, et l’on eut recours au sort qui tomba sur un ancien préteur. On voit combien l’ambition, la vanité et l’adulation avaient peu de prise sur lui. Mais s’agissait-il d’une de ces affaires où l’honnête homme doit consulter avant tout sa conscience, Lepidus savait unir la fermeté à la modération, il n’hésitait pas et il obtint plus d’une fois l’adoucissement des peines cruelles que dictait la crainte.

Il ne se refusa point à défendre Pison. Sans doute il croyait à son innocence, et, pour sauver la victime d’une accusation injuste, il se soumettait d’avance à l’impopularité. Nous l’avons vu combattre avec succès une proposition servile d’Asinius Gallus dans le procès de Silius. Il fit preuve d’une liberté semblable dans celui de Lutorius Priscus, sans toutefois manquer d’égards pour Tibère ni de ménagements pour les flatteurs du prince ; Lutorius, chevalier romain, était. accusé de lèse-majesté pour avoir composé un chant funèbre en l’honneur de Drusus, fils de Tibère, alors encore vivant : Une telle accusation paraît bizarre. Il en est de même de beaucoup d’autres de ce temps-là, et, comme Montesquieu l’a fort bien remarqué, les motifs réels de plus d’une des condamnations capitales prononcées sous Tibère demeurent cachées pour nous par l’ignorance où nous sommes des usages et des superstitions du peuple romain. Quelque vaine que fût la science des augures, elle avait jeté parmi les Romains de profondes racines. Le vol d’un oiseau, les poulets sacrés, les entrailles des victimes immolées sur l’autel, fournissaient des pronostics que les gens éclairés eux-mêmes avaient peine à ne pas considérer comme infaillibles. L’Orient avait ajouté à ces croyances bizarres le mysticisme qui lui est propre, et Tibère montrait une confiance aveugle dans son astrologue Thrasylle. Pour des esprits aussi prévenus le chant funèbre de Lutorius n’était plus simplement l’occupation d’un esprit oisif. C’était un présage et plus qu’un présage. C’était, si je puis employer cette expression, un sort jeté sur Drusus, une menace de mort qu’un sacrifice expiatoire pouvait seul détourner. Un des consuls désignés, Haterius Agrippa, proposa d’infliger le dernier supplice au malencontreux poète. Lepidus opina pour l’exil. C’était alors un grand acte de courage. Lepidus pour faire excuser son vote eut recours à de grandes précautions oratoires. Pourtant un seul consulaire, Rubellius Blandus, osa se [ranger de son avis. Tous les autres se prononcèrent pour la mort, et l’accusé périt étranglé dans sa prison. Tibère lui-même donna des éloges au discours si sage et si modéré de Lepidus. Il est vrai qu’il exaltait en même temps le zèle pieux avec lequel -les sénateurs s’étaient empressés de venger les injures de leur prince.

En général, l’influence de Lepidus sur ses collègues était grande, je tiens à le constater. Quand on a continuellement sous les yeux, le triste spectacle d’une société dégradée, il n’est ni sans douceur ni sans utilité de trouver çà et là la preuve que la vertu sait conserver son influence même sur les âmes les plus égoïstes et les plus perverses. Cotta Messalinus, le délateur le plus redouté de ce temps, avouait sans le savoir ce prestiges lorsqu’il disait : Lepidus et Arruntius ont pour eux le sénat ; moi j’ai pour moi mon petit Tibère. Ce fut en effet la protection de Tibère qui empêcha les sénateurs de lui infliger une juste punition. Quand à Lepidus, telle était à son égard leur respectueuse déférence qu’elle servait d’égide aux membres les plus indignes de sa maison. Sa fille Lépida s’était mariée au jeune Drusus, second fils de Germanicus et d’Agrippine. Épouse adultère et persécutrice acharnée de l’homme auquel elle n’avait pas gardé la foi conjugale, elle vivait abhorrée et toutefois exempte de périls. On voulait épargner à la vieillesse d’un citoyen illustre, respecté par tous, la douleur d’un jugement où son nom serait couvert d’infamie. Mais le vieux sénateur était à peine mort que les délateurs se ruèrent sur cette malheureuse. On l’accusa d’adultère avec un esclave. Personne ne doutait du crime. Elle renonça à se défendre et mit fin à sa vie.

Quelques biographies de sénateurs, dont les éléments se trouvent épars dans les Annales de Tacite nous en apprennent plus que de longues dissertations sur le Sénat du temps de Tibère. Asinius Gallus nous a fait voir combien la bassesse même pouvait être périlleuse lorsqu’elle se joignait à une haute naissance et à des visées ambitieuses, au fond pourtant assez inoffensives. Lepidus, sans manquer de cœur, put mieux vivre en sûreté. Conciliant sans effort la prudence et la dignité, il jouit dans le Sénat d’une considération dont sa famille profita et fut respecté de Tibère lui-même, bien qu’Auguste l’eût jugé digne de l’Empire. Les sénateurs n’étaient pas aussi mauvais que le porteraient à croire leurs actes pris dans leur ensemble sans un examen spécial de chaque circonstance. Ils aimaient Lepidus et détestaient Cotta Messalinus que l’Empereur soutenait. Arruntius, honnête homme comme Lepidus, mais plus fier, plus capable d’entreprises hardies, désigné par Auguste à Tibère comme un concurrent possible et redoutable, était aussi l’objet de leurs prédilections. Chose remarquable ! Cet homme dont Tibère craignait tant l’audace et la vertu, eut plus de chances qu’Asinius Gallus d’échapper aux cruelles précautions d’un tyran ombrageux. Attaqué seulement dans les derniers temps, il eût survécu à Tibère si le dégoût du présent et une prévision, hélas ! trop fondée de l’avenir, ne l’avaient porté à se donner la mort.

Tacite nous donne d’ailleurs peu de détails sur ce personnage si considéré par l’aristocratie romaine. Il prenait rarement, à ce qu’il semble, la parole au Sénat, se contentant d’y exercer une grande influence. Il ne voulait pas flatter servilement l’Empereur et il craignait d’augmenter les soupçons du prince par l’expression sincère de ses sentiments. Dans sa situation douteuse, le silence est encore ce qu’il y a de moins périlleux. Un fait qui a donné lieu à plusieurs conjectures, se rattache à la vie d’Arruntius. Vers le temps où Tibère perdit son fils Drusus et dépouilla le caractère de modération dont il s’était jusqu’alors revêtu, il nomma Arruntius son lieutenant en Espagne. Mais il ne lui permit pas de se rendre dans sa province ; Arruntius dut continuer à résider à Rome. Comment expliquer une te le inconséquence dans les actes d’un prince qui d’ordinaire faisait tout par calcul ? Faut-il l’attribuer à la crainte qu’Arruntius lui inspirait ? Cette opinion a pour elle l’autorité imposante de Tacite. Mais pourquoi Tibère nommait-il Arruntius gouverneur d’une province dont il ne voulait pas lui confier l’administration ? Il dépendait de lui de choisir un autre lieutenant dont il n’eût pas sujet de se défier.

Doit-on, à l’exemple de Suétone, mettre ces faits contradictoires sur le compte de la paresse et de l’abandon de toute préoccupation politique qui signalèrent la seconde partie de ce règne ? Supposition bien moins vraisemblable ! En conférant à Arruntius la lieutenance de l’Espagne, Tibère avait rempli sa tâche. Que lui coûtait-il d’autoriser Arruntius à remplir la sienne ? Un des apologistes français de Tibère, M. Duruy, fait remarquer un usage de notre ancienne monarchie. Les gouverneurs militaires des provinces, pris dans les plus nobles familles du royaume, restaient à la cour et formaient le cortège ordinaire du prince. Un titre honorifique et les avantages d’une haute position suffisaient à leur ambition. Ils laissaient volontiers le soin de l’administration à des hommes d’une condition plus humble, à ces intendants qui, sous un nom modeste, étaient les véritables représentants de la royauté. Tibère voulait peut-être établir un système semblable ? Ou bien il favorisa Arruntius de ce même privilège que le sénat avait jadis accordé au grand Pompée ? Il lui permettait de vivre à Rome dans le palais de ses ancêtres au milieu de sa famille ; tandis que par une distinction flatteuse il lui attribuait un commandement important hors de l’Italie. On pourrait admettre l’opinion de M. Duruy si l’Empereur avait adopté pour les autres gouverneurs la mesure qu’il prit au sujet de celui d’Espagne ou si sa malveillance pour Arruntius avait été moins notoire. Mais comment concilier de telles explications avec le témoignage formel de Tacite et avec les historiens ? En commentant Tacite par lui-même, n’est-il pas possible de trouver à cette énigme une solution plus satisfaisante ? Tibère cherchait à ruser avec la postérité comme il rusait avec ses contemporains[37]. Il fallait que ses délégués dans les provinces lui fissent honneur par leur puissance et par leurs vertus. Dans une lettre écrite au Sénat quelques temps avant sa mort, il se plaint amèrement d’être obligé, aux instances les plus vives, pour déterminer les consulaires à devenir ses lieutenants. Il choisit à ce titre Arruntius et probablement, en le retenant à Rome, il ne lui ôtait pas tout moyen d’administrer l’Espagne[38]. Peut-être même arracha-t-il au nouveau gouverneur un consentement simulé à cette espèce de transaction. J’imagine aussi qu’Arruntius, devenu par une de ces fictions si agréables aux Romains, le commandant d’une armée qu’il lui était interdit de visiter jamais, dut cesser d’assister aux séances du sénat. S’il y avait toujours occupé sa place, Tacite n’aurait-il eu, pendant dix années à mentionner ni un discours, ni même un mot de ce consulaire que tant de sénateurs regardaient comme un oracle ? Ne se serait-il pas cru du moins obligé de faire remarquer ce long silence et d’en indiquer la cause ? Tibère s’était donc laissé guider, je le crois, par la perspective d’un double avantage. D’une part, il ménageait les intérêts de sa gloire et augmentait l’éclat de la dignité impériale par le choix d’un ministre si illustre ; de l’autre, il avait un prétexte honorable pour tenir Arruntius éloigné de la curie et pour affirmer sa propre autorité dans cette assemblée.

La nullité du rôle du vieux consulaire à partir de ce moment ne put le sauver du sort de la plupart de ses collègues. Il ne sut point assez déguiser le mépris que lui inspiraient les deux infâmes promoteurs des crimes de Tibère, Séjan et Macron. Tous deux nourrirent contre lui une haine mortelle. Ils lui opposèrent la tourbe redoutable des délateurs qu’ils avaient à leurs gages, et deux fois il eut à répondre à une accusation de lèse-majesté. L’indignation publique fit justice des premiers accusateurs. Le Sénat (chose alors bien rare !) déclara leurs rapports calomnieux et prononça contre eux une peine sévère[39]. Cependant la terreur croissait. Les dénonciateurs se succédaient et chacun, tremblant pour soi-même, cherchait à se sauver en sacrifiant les autres. Une femme décriée, pour ses mœurs, Albucilla, avait été traduite devant le sénat sous la double inculpation d’adultère et de lèse-majesté. Des lettres écrites par ordre de Macron signalèrent Arruntius comme l’amant et le complice de cette malheureuse. Le préfet du prétoire présida à l’interrogatoire des témoins et fit donner sous ses yeux la question aux esclaves. Quant à l’Empereur, il resta muet pour cette fois dans sa solitude de Caprée ; pas un mot de sa main n’indiqua s’il prenait les délateurs sous sa protection. Était-ce prudence et hypocrisie ? Ou Macron avait-il machiné la perte d’Arruntius, à l’insu de son maître déjà presque mourant ? Le doute où I’on était des intentions du prince et l’attente d’un nouvel avènement pouvaient sauver le noble accusé. La prolongation du procès ôtait à la condamnation toute probabilité, et plusieurs consulaires, également menacés, trouvèrent dans les délais que leur habileté suscita un moyen d’éviter la mort. Les amis d’Arruntius lui conseillaient le même système de conduite. Mais ce fut en vain : Il avait passé toute sa vie, dit-il, dans les humiliations et les inquiétudes : A quoi lui servirait d’échapper à la fureur du maître expirant ? Un tyran pire encore allait succéder. Ignorant de toutes choses ou nourri dans la science du mal, C. Caligula serait pour l’Empire le plus terrible fléau. Quant à lui la mort le dérobait au souvenir importun du passé et aux chances déplorables de l’avenir. Arruntius prononça ces mots d’une voix prophétique ; puis il s’ouvrit les veines[40]. Les évènements qui suivirent, ajoute l’historien, prouvèrent qu’il avait fait sagement de mourir.

Cri. Pison a conservé dans l’histoire un renom funeste. Une phrase de Suétone, dont les premiers mots expriment pourtant un doute, a fixé sur lui le jugement de la postérité que la réserve de Tacite aurait dû rendre plus circonspecte[41]. Presque partout nous l’avons trouvé dépeint comme un agent de Tibère chargé par son maître, et cela sans doute avec l’espoir d’une récompense, d’empoisonner Germanicus, puis sacrifié au désir de rejeter toute la responsabilité du crime sur l’instrument qui avait servi à l’accomplir. Ainsi Philippe II, roi d’Espagne, fit assassiner par son ministre Antonio Pérès, le secrétaire de son frère Don Juan d’Autriche, et traduisit ensuite le meurtrier devant le tribunal de l’inquisition. Cri. Pison appartenait à une catégorie d’hommes que l’on rencontre .souvent dans la vie privée et dont l’histoire offre aussi plus d’un type. Prédestinés à l’inimitié générale, ces hommes n’ont pourtant pas d’ennemis plus redoutables qu’eux-mêmes. D’une mature âpre et violente plutôt que mauvaise, ils marchent environnés des mêmes apparences de perversité que les fanfarons de vices. Mais ils n’ont pas revêtu volontairement ces dehors trompeurs. Leur roideur déplaisante et leur fougue intempestive créent l’erreur dont ils sont les victimes. S’ils président au gouvernement d’un État, l’impopularité accompagne leur grandeur et survit à leur chute. S’ils sont soumis à la loi d’un maître, ils choquent à la fois le souverain dont la faveur pourrait seule assurer leur fortune et l’opinion publique dont la postérité accepte si facilement les arrêts. Le prince les rejette comme importuns ou les persécute comme redoutables. Le peuple impute à leurs conseils ou à leur complicité les crimes d’un pouvoir qu’il déteste. Leur rudesse malhabile trouve parmi les hommes vertueux eux-mêmes plus de censeurs que la plus coupable servilité. Ils semblent nés pour être détestés. Leurs vertus et leurs talents sont en pure perte. Un sort fatal pèse sur eux d’abord et sur leur renommée ensuite.

Cn. Pison appartenait à une des familles qui avaient tenu le premier rang dans la noblesse romaine. Son père fut un des chefs les plus actifs du parti pompéien contre César ; puis le lieutenant de Brutus et de Cassius contre Antoine et Octave. La ruine des derniers soutiens de la liberté ne l’abattit point. Autorisé à revenir à Rome, il refusa d’y briguer les honneurs, malgré les avances d’Auguste, qui cherchait à s’attacher les chefs de l’aristocratie. Il fallut que l’Empereur le suppliât lui-même d’accepter le consulat. Cn. Pison, celui dont nous parlons, exerça deux fois cette magistrature, la première fois l’an de Rome 731 avec Auguste, la seconde, l’an de Rome 747 avec Tibère. Il avait alors avec ce dernier des liens d’amitié. On le voit évoquer le souvenir de cette liaison en faveur de ses enfants dans la lettre qu’il lui adressa avant de mourir. Sa femme Plancine était dans une familiarité plus grande encore avec Livie. Quelqu’illustres que fussent les images des Pisons, elles pouvaient s’incliner devant celles des Césars, des Claudius et des Drusus que Tibère réunissait. Pison ne fit aucun effort pour empêcher son ancien collègue de parvenir à l’Empire. Mais s’il adhéra au nouvel avènement il n’abdiqua pas son indépendance. Dans la curie, que l’Empereur soit présent ou non, il ne craint pas d’élever une voix fière et rude. Tantôt il presse le Sénat de s’appliquer à la discussion des grands intérêts de l’État pendant l’absence du prince[42]. Il proclame hautement que le gouvernement d’un sénat libre est le plus honorable, le plus conforme à la dignité du peuple romain. Tantôt par quelques mots d’une ironique vivacité il réduit Tibère au silence et suspend pour quelque temps les progrès de la loi de Majesté[43]. Il lui fait sentir combien il est peu décent que l’Empereur donne son avis comme juge devant les sénateurs sur le procès d’un gouverneur qu’on accuse d’avoir diffamé sa personne et décapité ses statues. Tibère, qui s’est laissé aller à un moment de colère, s’en repent. Il prononce lui-même l’absolution de l’accusé. La franchise de Pison gourmandant l’Empereur arrache à Tacite cette réflexion remarquable. Manebant etiam tune vestigia morientis libertatis.

Elle touchait à son heure suprême sans doute. Mais elle n’avait pas encore exhalé le dernier souffle, et parmi ceux qui cherchaient à la ranimer, Pison se faisait remarquer par son audace. Avait-il pour elle l’amour désintéressé des Fabricius et des Catons ? je ne puis le croire. Le véritable amour de la liberté a pour compagnes inséparables la modération et l’obéissance à la loi. Dans une aristocratie, comme dans les États où le peuple tient les rênes du gouvernement, les souverains doivent déposer toute ambition particulière, tout désir de s’élever les uns au-dessus des autres. Une seule émulation leur est permise, celle qui a le bien public pour objet. L’expérience des siècles donne la preuve de cette vérité si bien mise en lumière par le plus grand de nos historiens philosophes