I - Les
terreurs, les triomphes et les dieux de la mer. — Regulus martyr (réel ou
légendaire ?) de la religion du serment. — Le dévouement de Calpurnius
Flamma. — Influences étrusques : jeux de gladiateurs et jeux séculaires. —
Changements dans l’art. — Claudius et l’incrédulité. — Vénus Erycine et la
légende d’Enée.
II -
Gaulois et Romains : Marcellus, les dépouilles opimes et le drame de
Clastidium. — Les partis et la religion jusqu’à Trasimène : l’incrédulité de
Flaminius. — Dispute religieuse de Varron et de Paul-Émile.
III -
Réparations religieuses après Trasimène et après Cannes : Fabius jusqu’à la
reprise de Tarente. — Marcellus et les temples de Syracuse. — Présages de la
mort de Gracchus et de Marcellus. — Le Métaure : terreur et délivrance. —
Caractère miraculeux de Scipion l’africain : triomphe définitif.
IV -
Annibal et les religions. — Foi punique et foi romaine. — Rapports religieux
avec Préneste et Capoue.
V - Deux
grands pontifes remarquables : Metellus, sauveur du Palladium, et Licinius
Crassus. — affaires de sacerdoce et d’élection, — Questions triomphales. —
Prodiges et expiations. — Les Saturnales. — Les cultes de Janus et de Vesta.
— Dédicaces. — Peu de nouveaux dieux romains : épuisement cosmogonique.
VI -
L’hellénisme religieux et politique de cette période ; missions à Delphes. —
Les prophéties de Marcius et les jeux d’Apollon. — Les Floralia. — La poésie
lyrique et la patrie romaine. — Le sacrilège de Pleminius expié.
VII - Causes d’un premier progrès des religions orientales. — L’arrivée de la mère des dieux. |
|
La religion romaine, au temps des guerres puniques, est vraiment la religion de la patrie, non seulement à l’égard des ennemis du dehors, mais à l’égard des deux Ordres de citoyens : la religion de la Cité une. L’antique étroitesse du patriciat s’est effacée, ou si elle reparaît c’est de loin en loin, et sur de petites questions. L’énorme disproportion des fortunes, que créeront les grandes conquêtes, n’a pas encore creusé un fossé profond entre les riches et les pauvres. Sans doute le mal commence à se produire, mais il ne s’est pas encore développé[1]. Sur les querelles et les haines naissantes, le Sénat jette le manteau de la religion Une. Après le désastre de Trasimène en grande partie causé par les dissensions politiques et religieuses, le Sénat, remarque M. Duruy, rappelle à tous la nécessité d’une mutuelle confiance, en faisant élever un nouveau temple à la Concorde, a et il le met dans l’enceinte de la citadelle, afin que chacun comprenne que la force de Rome dépend des sentiments inspirés par cette divinité[2]. Le Capitole, avec ses trois divinités protectrices, Junon, Minerve, surtout Jupiter très bon et très grand, arrive en quelque sorte au point culminant de son histoire. Il résume en lui les croyances de chaque Romain et les espérances de la chose romaine[3]. Il se couvre de temples déjà imposants. Il reçoit les prémices d’une richesse déjà luxueuse, mais qui n’a pas encore trop gâté l’héroïsme primitif et simple. Il est visite par des matrones pleines d’angoisse qui viennent lui demander le salut de Rome et de leurs fils, et par des héros triomphateurs qui lui apportent d’autres prémices, celles de la conquête du monde. Jamais religion nationale n’a plus fortement présidé aux destinées d’un peuple engagé dans une crise décisive ; jamais, d’autre part, elle ne s’y est plus profondément altérée. Où la religion romaine trouve son apogée, elle trouve aussi son épuisement : elle commence à se nourrir de cultes étrangers, dans lesquels l’ambition de la grande cité trouve son compte, mais auxquels ne résistera pas son antique caractère de simplicité. De même que la gloire des familles s’exalte dans des cérémonies superbes, dans des oraisons funèbres débitées en plein forum devant les images des ancêtres[4], sans que pour cela la famille romaine échappe à un premier ébranlement ; de même le Sénat, les sacerdoces, les illustres consuls multiplient les inventions, les rites, les scrupules, les subtilités, les magnificences, sans empêcher la vieille religion, qui rend encore de si grands services, de se transformer jusqu’à presque en mourir. J’ai entrepris d’étudier et d’exposer cette histoire, sur laquelle abondent les renseignements et les appréciations, depuis la littérature antique jusqu’aux excellents historiens français et allemands de ces dernières années[5]. Aussi mon espoir n’est-il point d’apporter quelque chose d’inédit, mais simplement de trouver, pour des choses connues, un groupement nouveau, quelque peu utile à l’étude de l’histoire romaine et de l’histoire des religions.
I Les terreurs, les triomphes et les dieux de la mer. — Regulus martyr (réel ou légendaire ?) de la religion du serment. — Le dévouement de Calpurnius Flamma. — Influences étrusques : jeux de gladiateurs et jeux séculaires. — Changements dans l’art. — Claudius et l’incrédulité. — Vénus Erycine et la légende d’Énée.La mer, la Sicile, l’Afrique, trois nouveautés où la première guerre punique entraînait le ferme courage et la craintive imagination des Romains[6]. Ils avaient grand peur de la terre d’Afrique, renommée pour ses prodiges. Leur premier débarquement les mit en face d’un serpent énorme, sur les bords du Bagradas ; entouré d’exagérations légendaires, le fait en lui-même peut être admis, puisque la tradition dit que la peau du monstre a été longtemps visible à Rome[7]. Les dieux de la mer qui, comme le remarque Preller[8], avaient eu une place presque nulle dans la vieille religion romaine, commencèrent à compter. Neptune jouera un rôle actif dans la seconde guerre, et, dans l’intervalle, les tempêtes seront devenues une divinité à laquelle Cornelius Scipion, éprouvé mais épargné par les flots près des tûtes de la Corse, vouera un temple à son retour[9]. !liais c’est surtout dans les triomphes et leurs monuments commémoratifs que pouvait innover un peuple guerrier. L’ingénieux C. Duilius fut le premier à recevoir l’honneur d’un triomphe naval, et le souvenir en fut consacré par une colonne où étaient figurées les proues de navire perfectionnées par lui, avec une inscription élogieuse[10]. Peu de temps après, Æmilius Paulus obtint aussi, avec un second triomphe naval ; une seconde colonne rostrale, seulement l’une était au Capitole et l’autre au Forum[11]. Enfin le triomphe de Metellus vainqueur en Sicile fut signalé par une procession surprenante, cent quarante éléphants prisonniers[12] : on les avait amenés Sur des radeaux formés par de nombreux tonneaux joints ensemble. Ces animaux furent gênants après comme avant le jour de la cérémonie, d’autant plus qu’après y avoir joué un tel rôle, ils ne devaient plus être utilisés. Peut-être figurèrent-ils à titre de combattants dans le cirque avant d’être tués à coups de javelots Pour en revenir à Duilius, on a dit qu’il avait pris l’initiative des honneurs qui lui furent conférés. Nous ne savons pas positivement si c’est lui qui imagina de perpétuer son triomphe en se faisant escorter chaque jour par des flambeaux et des joueurs de flirte, ou si le Sénat lui a spontanément offert cette flatteuse et quotidienne importunité[13]. En tout cas, il n’est pas vrai qu’il se soit élevé à lui-même sa colonne rostrale, car nous savons par Tacite[14] quel est le monument qu’il a fait construire en souvenir de ses succès : c’est un temple de Janus sur le marché aux légumes. Les Romains, qui, dans leur lutte contre un ennemi renommé pour ses perfidies, exaltaient le culte de la Foi jurée, trouvèrent un héros, un martyr de ce culte : Regulus. L’ont-ils trouvé dans la réalité historique, ou, par un travail inconscient, dans leur imagination, — dans cette imagination romaine, habituellement si peu brillante, mais capable, quand il s’agissait de l’orgueil et de la majesté de Rome, de brûler avec un éclat sombre et de magnifiques reflets Il importe, pour serrer du plus près possible cette question moins facile à écarter dédaigneusement qu’on ne le pense, de rappeler d’abord ce qui dans l’histoire de ce héros est incontestable[15]. Atilius Regulus a le premier débarqué en Afrique, il a un moment réduit Carthage au désespoir, il a durement repoussé les propositions pacifiques de l’ennemi aux abois. Remarquons que ce refus superbe a été sévèrement jugé par les écrivains anciens, et que la personne de Regulus apparaît déjà comme un thème à réflexions morales et religieuses. Polybe, qui ne perd pas son temps à apprécier ce qui n’en vaut pas la peine, blâme cette rigueur excessive ; Diodore voit dans les malheurs qui ont suivi, cette vengeance des dieux, cette Némesis que le consul n’avait pas assez redoutée. La première phase de ces malheurs n’est pas non plus contestable : Regulus survivant au désastre de son armée, est tombé aux mains des Carthaginois ; il n’est pas bien traité dans sa captivité, de quoi sa famille se venge sur les prisonniers qui sont à sa merci à Rome ; enfin il meurt à Carthage. Ce qui est douteux, c’est précisément ce qui fait son immortalité[16] : son ambassade, étant prisonnier sur parole ; le conseil donné par lui au Sénat de ne pas traiter ; la discussion juridique et religieuse tout à fait romaine, qui s’engage sur la question de savoir si son serment le lie, si sa personne est encore propriété de Carthage, ou s’il n’a pas reconquis sa liberté par son retour, en vertu du droit de postliminium ; le grand pontife lui affirmant qu’il ne sera point parjure en oubliant un serment arraché par la violence[17], — détail qui serait très important, mais qui est encore moins prouvé que le reste ; son retour à Carthage, son martyre raconté différemment par tous les historiens anciens qui, jusqu’à cet endroit de leurs récits, étaient à peu près d’accord. — Tous, excepté Polybe : grave, très grave exception ! Comment le plus ancien, le plus sérieux, le plus clairvoyant narrateur des guerres puniques aurait-il passé sous silence un tel événement ? Comment cet admirateur de la religion du serment chez les Romains aurait-il négligé une illustration si magnifique de sa pensée[18] ? Rarement l’argument du silence s’est imposé avec plus de force. Mais rappelons-nous qu’il n’est pas infaillible ; reconnaissons le concert des historiens dont l’un du moins remonte au second siècle avant notre ère[19] ; avouons que d’autres fragments d’annalistes encore plus anciens ont pu se perdre ; et laissons prudemment un point d’interrogation en face du martyre de Regulus. Malgré tout, j’inclinerais plutôt, avec les critiques du dix-huitième siècle[20] et plusieurs de ceux du nôtre[21], à le regarder comme une légende. Cette ambassade parait invraisemblable ; cette attitude de Regulus, de sa famille, du Sénat, présente quelque chose d’artificiel, d’arrangé, de voulu. C’est un cadre par trop réussi pour le tableau, pour la tragédie, surtout pour la dissertation. Voici ce qu’il est permis de supposer. L’instinct national cherchait une personne dans laquelle incarner la foi jurée jusqu’à la mort, gardée fidèlement à des ennemis sans foi. Il l’aura trouvé dans Regulus, désigné par ses brusques alternatives de succès et de catastrophes, par son caractère rigide, par sa mort à Carthage, par ce fait que sa famille avait puni sur des prisonniers carthaginois sa pénible captivité[22] : un de ces petits faits autour desquels se groupent les légendes, comme les nuages autour d’une cime étroite. Le récit traditionnel n’en reste pas moins un grand fait de l’histoire morale des Romains, comme le récit de Guillaume Tell restera un grand fait de l’histoire morale de la Suisse. Les caractères romains ont vécu de ce grand exemple qui les préservait, même dans la croissante corruption, de certaines défaillances. Les écrivains y puisaient toutes sottes de leçons. Cicéron[23] dégage cette pure gloire de toute crainte superstitieuse : Regulus n’a pas eu peur des punitions de Jupiter, qui ne lui aurait jamais fait plus de mal que les Carthaginois. Non, ce qui l’a fait agir, c’est la vertu qui est dans le serment lui-même. Le violer, dit-il magnifiquement, c’est violer la Foi, qui est voisine de Jupiter au Capitole comme l’ont voulu nos ancêtres. Carthage était une ennemie régulière et légale, à laquelle s’appliquait le droit fécial ; lui manquer de parole, c’eût été détruire le droit de paix et de guerre. — Ce que voit surtout Horace dans sa belle ode[24], c’est le patriote qui veut préserver Rome des traités honteux. — La note religieuse est dominante chez Valère Maxime et chez Silius Italicus : le premier croit que les dieux, libres d’adoucir le sort des Carthaginois, s’en sont abstenus afin de faire briller la gloire de Regulus dans les souffrances[25] ; le second l’appelle l’homme dans le sein duquel la sainte Foi avait établi sa demeure[26]. La guerre de Sicile et les ruses savantes d’Amilcar firent éclater le dévouement de Calpurnius Flamma. Forme nouvelle, pour ainsi dire sécularisée, de la devotio, de ce contrat plusieurs fois conclu entre les Decius et les Dieux Immortels pendant les guerres samnites, pour que la victoire fût acquise à l’armée romaine en échange du sacrifice d’un de ses chefs. Contrat sublime dans sa précision juridique[27], exception poétique dans la sèche religion des vieux Romains, fleur éclatante d’un arbre au terne feuillage. Calpurnius Flamma (si toutefois c’était bien là le nom de ce tribun militaire[28]) n’a point incliné sa tète voilée sous la formule du pontife. Il a simplement dit à son général : Je vais avec trois cents hommes attirer sur moi tout l’effort d’Amilcar, et vous serez dégagé. Mais les Romains, avec toute raison, n’ont pas jugé que cette opération de tactique rompit entièrement avec la tradition vénérée de la devotio. Le vieux Caton dit que les Dieux Immortels ont récompensé le courage du tribun en lui conservant la vie sous le monceau de morts qui le recouvrait, et en lui permettant de rendre de nouveaux services à sa patrie. Il s’étonne seulement, en homme pratique, que ce nouveau Léonidas, supérieur au Spartiate en ce que son sacrifice avait procuré la victoire, n’ait pas reçu autant de louanges. Du moins reçut-il cette belle récompense, la couronne de gazon[29], la couronne que l’on décernait au sauveur d’une ville ou d’une armée, emblème simple et antique de la terre conservée à la patrie. Les jeux faisaient partie intégrante des religions de l’antiquité ; et cette partie est une de celles qui se sont le plus transformées à Rome pendant la période qui nous occupe. Des jeux purement helléniques, des jeux plutôt orientaux sont venus s’établir à côté des jeux romains ou italiques ; mais ne parlons pour le moment que de ces derniers. Les Etrusques des derniers siècles se complaisaient dans les idées de terreur et dans les scènes funèbres[30]. Victorieuse et récemment conquérante de l’Etrurie, Rome était sollicitée par tout ce que le pays conquis avait de bon et de mauvais : L’haruspice toscan verra son crédit, en dépit de certaines défiances, augmenter rapidement dans la terreur des guerres puniques[31]. Dès le début, les combats de gladiateurs commencent, pour se répéter, et peu à peu s’implanter, au point de passer, pour ainsi dire, dans le tempérament du peuple. Et cependant ils ne sont nullement romains d’origine, ils sont même directement contraires aux vieilles idées sur les bons Mânes ; ils procèdent de cette notion qu’on retrouverait encore aujourd’hui chez certains sauvages et dont les Etrusques étaient pénétrés, que le sang répandu dans ces jeux guerriers était agréable aux morts. Les deux fils de Junius Brutus donnent l’exemple d’honorer ainsi les cendres de leur père[32] ; et malgré certaines interdictions, certains dégoûts, le précédent s’établit[33]. Au plus fort de la terreur d’Annibal, les trois fils d’Æmilius Lepidus, voulant illustrer ses funérailles, ensanglantent le forum trois jours de suite par des combats où l’on voit lutter vingt-deux couples de gladiateurs[34]. L’influence étrusque se retrouve dans l’introduction des jeux séculaires (249)[35]. En effet ceux qui portent ce nom et que l’on a attribués à une époque antérieure, paraissent être des inventions tardives et légendaires. Cette question d’origine est d’ailleurs obscurcie par la nature mène du sujet, par les prétentions de la gens Valeria, qui réclamait l’invention de cette fête, célébrée par elle dans un passé fabuleux comme une cérémonie de famille, enfin par le désaccord qui règne entre les annalistes et les commentaires des Decemvirs sacris faciundis[36]. Voici du moins ce qui est vraisemblable. Les Etrusques croyaient à certains renouvellements de la vie des peuples, à certaines crises concordant avec l’achèvement d’un cycle d’années mal déterminé appelé sæculum[37] ; et ce renouvellement était accompagné de prodiges. Sous l’influence de cette idée, et peut-être aussi des désastres qui précédèrent le succès final de la première guerre punique, l’année 504 de Rome ou 249 avant notre ère, parut aux interprètes des Livres Sibyllins et aux pontifes, une de ces époques où l’on devait célébrer des jeux et noter des prodiges. Les jeux furent célébrés, et c’est aussi depuis lors que les prodiges, au lieu d’être cités exceptionnellement, reparaissent dans l’histoire romaine, comme le remarque M. Bouché-Leclercq[38], avec une exacte et ennuyeuse périodicité. Donc deux sortes de jeux très différents, mais tous deux d’origine étrusque, commencent à Rome, les uns certainement, les autres probablement, pendant la première guerre punique. Ils sont dus à ce grand courant d’importations étrangères dans lequel nous reconnaîtrons de plus en plus le caractère essentiel de notre période. L’influence la plus voisine était la première à se faire sentir. Le grand flot hellénique apportera un peu plus tard les jeux d’Apollon[39], et renouvellera les jeux romains par la littérature. De l’Orient viendront les jeux mégalésiens[40], et bientôt, de l’Afrique conquise, les grands massacres de bêtes féroces. En attendant, un autre courant, celui du luxe et de la magnificence, rendait les jeux déjà existants, grands jeux, jeux plébéiens, de plus en plus prolongés et dispendieux[41]. Cet autre courant, qui vient enrichir et embellir aussi les lieux de culte, n’est point particulier à notre période. Il était déjà très marqué pendant les guerres des Samnites et de Pyrrhus, comme le montre un beau chapitre de M. Mommsen[42] ; il sera plus intense, plus débordant après qu’avant la bataille de Zama. Toutefois les soixante années des guerres puniques ne sont point à négliger dans l’histoire de ce mouvement. Elles y ont directement contribué par les hauts faits militaires dont l’art conserva le souvenir ; Valerius Messala, vainqueur dans le premier combat, le fit représenter par un peintre sur les murs de la curie hostilienne[43] ; il donnait ainsi l’idée et l’exemple de figurer l’histoire contemporaine aux yeux du peuple, ainsi que les villes italiennes de la Renaissance l’ont fait plus d’une fois[44]. Elles y ont contribué par les dépouilles conquises sur l’ennemi, qui venaient enrichir les temples des dieux de la patrie : tels ces boucliers précieux et ciselés pris sur Asdrubal, qui firent l’ornement des portes du Capitole[45], et que les censeurs, par un reste de rudesse, crurent longtemps de simples boucliers d’airain. Elles y ont enfin contribué par les présents de toute sorte qu’envoyaient les alliés, couronnes d’or, statue d’or de la Victoire. Le Capitole devenait un musée[46]. Ce n’est déjà plus la Rouie dont le dieu Janus, causant avec Ovide, pouvait dire : Un foudre en argile était dans la main de Jupiter ; on ornait de feuillage le Capitole, et non de pierres précieuses comme aujourd’hui[47]. La période des pierres précieuses et de la monnaie d’or commence. Ce n’est pas que le Janus d’Ovide, dieu sceptique, se fasse grande illusion plus tard sur les hommes du bon vieux temps. Il avoue que sous le règne de Saturne on n’en voyait guère auxquels le lucre ne fût pas extrêmement agréable. Les autres dieux et lui-même prennent aussi très bien leur parti d’avoir des temples riches, sans dédaigner pour cela les temples anciens[48]. Ce sont deux bons systèmes : l’un et l’autre peuvent se soutenir. Pendant la première guerre punique, l’indifférence moqueuse pour la religion fait sa première apparition, mais reste une exception très rare. C’est le consul Claudius Pulcher qui en donne le signal, par une boutade restée célèbre : les poulets sacrés tirés de leur cage se refusant à manger, il les fait jeter à la mer afin qu’ils boivent[49]. Je crois volontiers, avec M. Mommsen et d’autres historiens, qu’il faut attribuer cette malencontreuse audace au caractère indisciplinable de la famille Claudia. La même supposition s’appliquerait au souhait impie de la sœur du consul : cette Claudia, se trouvant trop serrée par la foule, exprime tout haut le désir de voir encore son frère à la tête des Romains[50] ; il se chargerait bien, voulait-elle dire, d’éclaircir leurs rangs par quelque nouveau désastre. Soit, mais expliquée d’une manière ou d’une autre, cette témérité impie est une nouveauté. Elle n’est d’ailleurs pas complètement isolée, puisque le propre collègue de ce mauvais plaisant, L. Junius, combat lui aussi sans s’occuper des auspices[51], lui aussi perd sa flotte, lui aussi encourt une accusation d’impiété. Ne venait-on pas de voir les Potitii, chargés héréditairement du culte d’Hercule, en abandonner le soin aux esclaves publics[52] ? Il y avait donc une première tendance à l’incrédulité dans la haute société romaine, sous l’influence des idées grecques modifiées par les philosophes. A cela contribuait l’arrivée des Romains dans la Grande Grèce, puis en Sicile, pays de sanctuaires célèbres, mais aussi de célèbres hardiesses ; plus d’un siècle auparavant le sacrilège tyran Denys en avait donné l’exemple. Seulement ces attaques prématurées contre une religion solidement établie tournaient à la confusion de leurs auteurs. Les dieux semblaient punir ceux qui les négligeaient ou les tournaient en dérision. Lorsque la haute société romaine vit les Potitii s’éteindre rapidement, tandis que les Pinarii leurs collègues restés héréditairement fidèles au culte d’Hercule[53] continuaient honorablement, sinon avec éclat, leur existence de dynastie patricienne ; lorsqu’elle vit Claudius vaincu par l’ennemi et condamné[54], Junius, vaincu par la tempête, se tuant pour échapper à sa sentence, elle s’attacha résolument à la religion des pères. Même beaucoup plus tard, lorsqu’un nouveau courant d’incrédulité philosophique eut débordé toutes les digues, un mauvais renom restera attaché à ces deux consuls, et Cicéron les jugera dignes de tous les supplices pour n’avoir pas su respecter le culte national[55]. Nous avons gardé pour la fin de ce chapitre le résultat religieux le plus important de la première guerre punique. Les Romains prirent possession du temple du mont Eryx[56], et par suite la légende d’Enée s’établit solidement dans leur esprit[57]. Ce temple, admirablement situé sur une montagne faite pour attirer l’attention stratégique d’Amilcar, était le plus important de la Sicile ; et la Sicile elle-même, tant que la civilisation du monde a vécu autour de la Méditerranée, fut le point de rencontre des croyances et des idées comme des navires. Le sanctuaire de Venus Erycine, — ainsi s’appela-t-il une fois devenu romain, — était auparavant et resta longtemps encore un sanctuaire d’Aphrodite pour tout ce qui était hellénique, un sanctuaire d’Astarté pour tout ce qui était phénicien[58]. Les marins de tous les pays s’y donnaient rendez-vous pour leurs dévotions et leurs plaisirs ; les trésors de tout le monde connu y affluaient, en ex-voto ou en offrandes. L’art des différentes nations avait contribué à le construire ou à l’orner ; aussi elles le respectaient toutes, excepté les transfuges d’Amilcar qui n’étaient plus d’aucune nation. C’était, bien avant le mouvement religieux que vit éclore l’Empire romain, un temple du syncrétisme. Toutefois ce monument, que les Grecs fréquentaient et qu’ils avaient embelli pour leur grande part, était loin d’avoir une signification essentiellement hellénique. Son caractère était phénicien comme sa fondation : les gros blocs qui le soutiennent et qui ont survécu à sa destruction portent encore des lettres puniques, et les prêtresses nombreuses de la déesse se conduisaient comme leurs sœurs de Carthage. La Vénus Erycine était devenue en quelque sorte la divinité poliade des habitants non helléniques de la Sicile, la protectrice des Carthaginois et des Elymiens. Or ces derniers passaient pour venir de l’Asie mineure et se rattachaient au souvenir de l’ancienne Troie. La légende d’Enée, fugitif de Troie, colon de l’Italie, fondateur de Rome, s’élabora en grande partie autour du mont Eryx[59]. Cette légende, qui servit la grandeur romaine, plus tard la grandeur d’une famille, existait déjà en Italie. Elle présidait au culte fédératif des Latins groupés autour du sanctuaire de Lavinium ; elle avait imprimé à la victoire finale de’ la légion romaine sur la phalange de Pyrrhus, le caractère d’une revanche d’Hector contre Achille ; mais l’arrivée des Romains au mont Eryx lui donna plus de force et de popularité. C’est du moins l’opinion de Preller[60], et les faits la justifient. Que voyons-nous en effet ? Une série d’actes publics ou individuels proclamant la descendance troyenne du peuple romain. Dès la première guerre punique, le Sénat prend sous sa protection les Acarnaniens parce que, dit-il, seuls de tous les Grecs ils n’ont pas envoyé de secours contre les Troyens, nos ancêtres [61]. Un peu plus tard, il propose son alliance à Séleucus, roi de Syrie, pourvu que les Troyens, pour le même motif, soient exemptés des impôts[62]. Nous verrons dans l’intervalle des deux guerres le pontife Metellus sauver le Palladium, garant des destinées de Rome, et mériter par ce haut fait, qui lui a coûté la vue, la vénération de tous. Après Trasimène, Fabius voue un temple à Venus Erycine. Après Cannes, les prophéties de Marcius, qui circulent dans la ville et que l’autorité religieuse adopte, s’adressent au peuple romain en le qualifiant de Trojugena[63]. Lorsqu’on ira, sur l’ordre des livres sibyllins, chercher à Pessinonte la mère des dieux, lorsque l’on conclura des traités qui dépassent nos limites chronologiques, on se souviendra de cette communauté d’origine. Tous ces faits successifs prouvent surabondamment, dans leur monotonie même, le progrès du culte de Vénus Erycine et de la légende d’Énée dans l’histoire religieuse et dans la pensée des Romains. De plus, la période où ce progrès s’accuse est celle des guerres puniques. Mais pourquoi, et comment ? Car ce n’est pas expliquer une chose que la constater. Nous ne songeons pas à poser toutes les questions que soulève l’histoire d’Énée, et que M. Boissier, entre autres, a si bien élucidées. Il faut nous restreindre aux deux points suivants, qui sont dans notre sujet : Comment le temple d’Eryx a-t-il eu tant d’influence sur la propagation de la légende d’Énée en Italie, et surtout : Pourquoi le culte d’Eryx et d’Énée, avec son origine en grande partie phénicienne, est-il devenu une arme, ou une forme, du patriotisme romain contre les Carthaginois ? La première des deux questions n’est pas la plus difficile. La déesse d’Eryx s’appelait Aphrodite Énéenne. Qu’il faille voir dans cette épithète un vague adjectif, signifiant illustre ; qu’il soit préférable, comme il est plus vraisemblable en effet, d’y reconnaître avec la tradition le nom du guerrier troyen que l’imagination hellénique avait promené sur tant de mers ; que l’on doive enfin deviner sous ce nom celui d’un dieu phénicien associé à Astarté, plus tard détrôné par celui d’Énée associé à Aphrodite[64] ; en d’autres termes, qu’il y ait eu ou non calembour ou substitution, peu importe. La gloire du héros troyen siégeait dans ce temple, où les marins de toute la Méditerranée se donnaient rendez-vous et célébraient son nom. De cette montagne d’Eryx, Énée, comme disaient les grammairiens antiques, apporta Vénus dans le Latium[65], ou, comme le dit spirituellement M. Hild[66], l’Aphrodite de Sicile y apporta Enée. Il suit de là que pour les Romains, guerroyer autour du mont Eryx puis en prendre possession définitive, c’était faire entrer profondément dans leur vie nationale Vénus Erycine et son glorieux fils. Mais on n’en est pas moins surpris, — et nous arrivons à notre seconde question, — de voir Fabius Cunctator tourner contre le peuple d’Astarté, contre les Phéniciens de Carthage, un culte primitivement rendu à Astarté. S’il voue un temple, dans Rome même, à Vénus Erycine[67], c’est afin que les dieux soient apaisés à l’égard des vaincus de Trasimène et leur rendent la victoire. Telle était la puissance du patriotisme romain : il avait jeté sa forte main sur Énée, il lavait fait sien, et par suite il avait fait sienne la déesse sa mère, devenue ainsi l’une des fondatrices de la grandeur de Rome. Mais quelles sont les causes qui facilitèrent cette heureuse et hardie transformation ? D’abord, comme le remarque M. Hild, cette déesse a symbolisé en Sicile la résistance contre l’étranger ; mais, tandis qu’elle jouait alors ce rôle pour les Carthaginois et les Elymiens contre les Grecs, elle va le remplir sous sa forme nouvelle pour les Romains contre les Carthaginois[68]. Ensuite, et surtout, ces choses d’Ilion avaient un double aspect, et pouvaient servir les causes nationales les plus diverses. Sans doute les Troyens et Énée pouvaient être considérés comme les ennemis des Grecs ; c’est le côté de leur histoire que l’on apercevait d’abord, celui que rappelaient les Romains chaque fois qu’ils le jugeaient utile. Mais d’autre part les Troyens n’étaient pas des barbares ; ils comptaient parmi les peuples d’Homère, ce qui était un titre de noblesse. Énée en particulier passait pour avoir été un peu l’ami des Grecs. Rien n’empêchait de supposer qu’il eût été un peu l’ennemi de Carthage ; et de le supposer à l’affirmer il n’y avait pas loin. Ce dernier pas, les poètes romains le franchirent. L’antagonisme récent et violent de la grande cité italienne et de la grande cité africaine, ils le transformèrent en un antagonisme plus que séculaire, aussi ancien que les deux fondateurs. Didon et Énée, dont l’histoire était depuis longtemps associée dans les récits que se faisaient les marins de tous pays au temple du mont Eryx[69]. Alliés ensemble tant que leurs peuples restèrent unis, dit M. Boissier, ils devinrent ennemis mortels quand éclata la lutte entre Carthage et Rome. On fit alors remonter la haine des enfants jusqu’aux ancêtres, et la rencontre de la reine de Carthage avec le héros troyen prit des couleurs tragiques. C’est Nævius sans doute qui donna ce caractère nouveau à l’ancienne légende. Or Nævius était le chantre et le soldat des guerres puniques[70]. II Gaulois et Romains : Marcellus, les dépouilles opimes et le drame de Clastidium. — Les partis et la religion jusqu’à Trasimène : l’incrédulité de Flaminius. — Dispute religieuse de Varron et de Paul-Émile.Dans l’intervalle des deux guerres, les Gaulois cisalpins, avec des auxiliaires accourus de la Transalpine, vinrent secouer Rome par un dernier tumulte, et leurs dieux se heurtèrent contre ceux du Capitole. Antagonisme qui semble avoir été conscient de part et d’autre. Dans la première terreur de l’invasion, les livres sibyllins ordonnent d’enterrer vifs dans le forum boarium un Gaulois et une Gauloise, un Grec et une Grecque[71], pour conjurer un oracle qui menaçait Rome d’un conquérant gaulois et d’un conquérant grec[72]. Le couple sacrifié avait pris possession de la terre, et le mauvais sort était en quelque sorte épuisé. En revanche, les plus vaillants des Gaulois, pendant qu’ils marchaient sur la grande ville avec celte témérité qui y jeta l’épouvante, auraient juré de gravir tout armés la colline triomphale[73]. Ils tinrent parole : ils y montèrent couverts de leurs armures, mais précédant le char d’Æmilius vainqueur[74]. Dans la campagne suivante, les Insubres tirèrent du temple de leur déesse les étendards dorés qu’on nommait les Immobiles, et que toute la vaillance de leurs défenseurs n’empêcha pas de tomber au pouvoir de Flaminius[75]. Enfin les dépouilles opimes, les armes du chef Virdumar furent vouées à Jupiter Férétrien par le vainqueur de Clastidium[76]. Clastidium ! un nom qui retentit au triomphe de Marcellus et sur le théâtre de Nævius, le créateur du drame national, de la fabula prætextata[77]. Le héros et Fauteur tragique étaient dignes l’un de l’autre : Marcellus, le soldat de haute taille et d’une bravoure à outrance, le Romain dévot à la religion de la patrie, non sans mélange de calcul ni sans accès de scepticisme, le noble plébéien ‘que sa vaillance personnelle et sa force physique rendaient populaire, et que toute l’aristocratie des deux Ordres opposait volontiers au démocrate et impie Flaminius ; Nævius le soldat poète, mais poète vraiment romain par les sujets et par la forme, célébrant la gloire, la gloire contemporaine de son peuple, et sur la scène et dans l’épopée[78]. Ce drame, quelques fragments insignifiants ne nous permettent pas de le reconstruire ; il faut, avec M. Ribbeck[79], chercher à nous le représenter d’après le beau récit de Plutarque. Les principales scènes, les unes jouées devant le spectateur, les autres racontées par des messagers, devaient être les suivantes : Avant la bataille, Marcellus voyant que son cheval tourne bride et que les soldats s’en effraient, achève le mouvement commencé et adore le soleil, de sorte que ce qui paraissait un mauvais présage se trouve être devenu une cérémonie du culte militaire. Dans la bataille même, il pique droit au guerrier revêtu des armes les plus éclatantes, il l’abat, le dépouille, et lève les mains vers le ciel avec cette prière : Ô toi qui regardes d’en haut les grandes actions, Jupiter Férétrien, je te prends à témoin que je suis le troisième des Romains qui, en combattant chef contre chef, ai de ma main terrassé et tué mon ennemi, et consacré à toi les dépouilles opimes. Accorde-nous le même succès dans le reste de cette guerre. Enfin, la campagne terminée, une pompe triomphale s’avance dans Rome, avec des Prisonniers de haute taille comme leur vainqueur. Celui-ci, peint en vermillon comme les statues des dieux[80], debout sur son quadrige, tient entre ses mains un chêne de montagne, taillé et arrangé en trophée avec les armes de Virdumar dessinant une statue étincelante. Il va les consacrer à Jupiter, dans son temple du Capitole. Si nous avions conservé Clastidium comme nous avons conservé les Perses, nous ne posséderions certainement pas un chef-d’œuvre comparable à celui d’Eschyle : le génie littéraire des deux nations était trop différent. Mais nous aurions sans doute une œuvre belle dans sa rudesse, belle d’orgueil patriotique et d’énergie religieuse. Juste à la même époque, l’incrédulité audacieuse apparaît dans la personne de Flaminius, pour subir une punition terrible au commencement de la guerre d’Annibal. La tradition a été cruelle pour ce chef populaire, les écrivains de son pays l’ont traité sans miséricorde[81], et cela même dispose le critique impartial à quelque sympathie pour un homme aussi accablé. On comprend M. Lange lorsqu’avec beaucoup de science et de résolution il entreprend la réhabilitation, en bonne partie légitime, de Flaminius[82]. Mais nous n’avons pas à nous occuper ici de ses lois, de ses colonies, de sa route, de son cirque, ni même de sa victoire sur les Gaulois ; nous avons plutôt à constater l’impiété qui, en l’isolant des autres grands citoyens de Rome, a neutralisé ses services, et l’a peut-être empêché de devenir un des personnages les plus illustres de l’histoire. Quelle n’eût pas été sa gloire s’il avait délivré l’Italie d’Annibal, et sauvé d’une ruine déjà menaçante la classe moyenne de Rome ! Cette impiété résolue, très différente des preuves de légèreté ou de négligence que nous avons signalées, était à la fois la cause et l’effet de la haine du Sénat contre Flaminius. Il semble avoir été en bonne intelligence politique avec Carvilius[83], le premier Romain de haute situation qui, au mépris de la désapprobation publique, ait accompli l’irréligieux divorce[84]. Il n’aimait pas la puissance paternelle, ayant dû, pendant son tribunat, céder publiquement aux injonctions de son père ; et il fit passer une loi qui interdisait d’être tribun lorsqu’on était le fils d’un personnage encore en vie avant exercé une charge curule. Devenu consul, au moment de combattre les Gaulois cisalpins, il refuse de lire un message du Sénat avant la bataille ; il l’ouvre après sa victoire : on lui ordonnait de revenir à Rome, son consulat avant pris naissance sous des auspices viciés. Il revient, le Sénat lui refuse le triomphe, mais il triomphe avec l’assentiment du peuple avant d’abdiquer. Bientôt un dictateur qui avait osé choisir Flaminius pour maître de la cavalerie est forcé d’abdiquer à cause d’un mauvais présage, d’un cri de souris[85]. C’était une lutte implacable, coup pour coup. Une haine sans bornes contre la religion qui servait d’arme à ses adversaires, grandissait chaque jour dans l’âme de Flaminius. Cet homme intraitable ne le prouva que trop à la veille de Trasimène, lors de son second consulat. Il offensa la religion de la patrie avec un parti pris que rien ne peut excuser, et qui fit le plus grand mal[86]. Aucune des cérémonies nécessaires au début de son commandement, surtout dans des circonstances si solennelles, ne fut accomplie par lui. Ces témoins solennels et in Limes du citoyen devenant magistrat, les Pénates de sa maison ne le virent point revêtir la robe prétexte. Sur le mont Albain, Jupiter Latiaris dut se passer de son sacrifice. Le Capitole ne reçut point les vœux du général, qui devait le quitter revêtu du manteau militaire, accompagné de ses licteurs, pour prendre possession de sa province. En route, il dédaignait les messages les plus pressants. Nul doute que l’opinion générale ne fût bien celle que Tite-Live met dans la bouche des pères conscrits : ce n’est plus au Sénat qu’il fait la guerre, c’est aux dieux immortels. Aussi quand il se décide, de mauvaise grâce et dans ces circonstances irrégulières, à leur offrir le sacrifice d’usage, leur malveillance se déclare-t-elle par un signe terrible : la victime échappe aux mains de ceux qui l’immolent, et, dans les mouvements qu’elle fait, son sang couvre les assistants. L’irritation du consul contre les présages s’en accroît, et plus, au moment de livrer bataille, ces présages se multiplient, plus il s’entête à les mépriser[87]. Son cheval le jette à bas sans cause appréciable, devant l’image de Jupiter Stator : c’est en vain que les hommes instruits voient dans cet accident, l’ordre de ne pas combattre. Les poulets sacrés ne veulent pas manger ; Flaminius s’adresse à leur gardien : Et si une autre fois ils ne veulent pas manger davantage, que faudra-t-il faire ? — Attendre. — Oh ! les jolis auspices, s’écrie le consul, les poulets seront-ils à jeun, il faudra livrer bataille, seront-ils rassasiés, plus rien à faire ! On vient lui dire que les porteurs des enseignes ne viennent pas à bout de les enlever de terre. Se tournant alors vers le messager : Ah ! ne m’apporterais-tu pas une lettre du Sénat pour me commander l’inaction ? Va-t-en, et que l’on déracine les enseignes, si les poltrons ne savent pas les enlever. Quelle impression pour les témoins, et si nous préférons les mots romains ici bien à leur place, quels auspices, quelle bataille de mauvais augure ! Il n’est pourtant pas sûr qu’à ce moment précis, avant la défaite, l’impression ait été unanime[88]. Tite-Live dit que le commun de l’armée, sans se rendre bien compte de ce qui se passait, voyait avec joie le fier entrain de son chef. Peut-être l’incrédulité s’était-elle glissée dans le parti populaire, on ne sait par quels canaux obscurs. Si ce courant a existé, le carnage de Trasimène, la mort du téméraire consul, l’ont brusquement arrêté, et la réaction a été prolongée. L’événement, qui n’est pas seulement le magister des sots avait prouvé qu’il ne fallait pas se jouer de la religion et des prodiges, et les gens d’esprit qui vivaient un ou deux siècles plus tard se le tenaient pour dit. Cicéron[89] et ses contemporains, Tite-Live et ses contemporains étaient là-dessus d’accord, et parmi ces derniers Ovide avertissait César de ne pas faire marcher ses étendards quand les oiseaux le défendent. Par eux les dieux nous donnent bien des signes : Tu en as pour témoins Flaminius et les rives de Trasimène[90]. Une dernière leçon acheva de rendre les Romains conservateurs. Terentius Varron, à la veille de Cannes, reprit en quelque mesure l’attitude de Flaminius, et son antagonisme avec son collègue Paul-Émile affecta un caractère religieux. Pour bien comprendre l’incident, c’est Appien[91] qu’il faut lire, car il a sur cette question plus de précision que Tite-Live. Donc Paul-Émile, voyant que Varron se laisse duper par une feinte d’Annibal, et fait sortir l’armée pour combattre, interroge seul le vol des oiseaux. Puis il fait dire à son collègue que le jour est funeste, qu’il faut s’abstenir. Le consul populaire n’ose pas désobéir ouvertement aux signes que donnent les oiseaux ; il fait rentrer son armée. Mais il est furieux ; il ne veut pas reconnaître que les mouvements d’Annibal donnent raison à Paul-Émile ; il accuse hautement celui-ci de se servir des oiseaux comme un prétexte pour lui enlever une victoire certaine, soit par lâcheté, soit par jalousie. Le désastre ne tarda pas à montrer combien les défiances du pieux aristocrate étaient justifiées. III Réparations religieuses après Trasimène et après Cannes : Fabius jusqu’à la reprise de Tarente. — Marcellus et les temples de Syracuse. — Présages de la mort de Gracchus et de Marcellus. — Le Métaure : terreur et délivrance. — Caractère miraculeux de Scipion l’africain : triomphe définitif.Trasimène appelle un réparateur : ce sera l’augure, le conservateur Fabius Maximus Verrucosus[92], tout l’opposé du téméraire consul. Nul n’est plus capable d’apaiser les dieux et de maintenir les peuples dans les bornes de la prudence. Pendant les premières années de la guerre, la religion, la stratégie, la politique intérieure ne font qu’un. Les Romains se divisent nettement en deux partis, que je désignerai à tout risque par des noms très modernes : parfois les anachronismes de style sont légitimes, ils ne font que rétablir les choses anciennes dans leurs vrais rapports, qui se retrouvent les mêmes à de longs siècles d’intervalle. Donc les radicaux politiques et économiques veulent que l’on coure sus à Annibal, et font moins que les autres attention aux avertissements des dieux. Les conservateurs politiques et économiques veulent qu’on laisse Annibal s’user en Italie et que l’on prenne bien garde au mot d’ordre de prudence que les prodiges divins donnent à l’armée romaine. Les conservateurs avaient raison, et leurs superstitions elles-mêmes, qui nous paraissent si ridicules, ne faisaient au fond qu’exprimer la réalité des choses et que sanctionner la bonne stratégie comme à bonne politique. Dans ses discours et dans ses actes, le Cunctator chargé de rétablir la Chose romaine, commence par les dieux[93]. Ce n’est point par incapacité que Flaminius a péché, c’est par dédain pour les cérémonies et les prodiges, et cette négligence doit être réparée, expiée : voilà ce que Fabius croit, ce qu’il veut qu’on croie, ce qu’on avait raison de croire, puisqu’un général séparé de la religion de la patrie était vaincu d’avance. Plutarque a très bien compris que le pieux dictateur ne cherchait pas à fortifier des sentiments superstitieux, mais à affermir le courage par la piété, à bannir la frayeur qu’inspirait l’ennemi, à la remplacer par la confiance dans la divinité[94]. C’était en même temps rétablir la confiance dans le commandement, cette chose si précieuse et si difficile aux armées malheureuses. De même après le désastre pour ainsi dire parallèle de Terentius Varron à Cannes, on aura le même instinct très juste, qu’il ne faut pas mettre en doute le talent militaire, non plus que le courage, des chefs romains. -lieux valait se demander en quoi l’on avait pu déplaire aux dieux, et comment on pouvait les apaiser. Je préfère encore, pour ma part, la superstition romaine à l’attitude de certaines populations modernes inondées de lumières, lorsqu’elles ont à supporter l’épreuve d’une mauvaise nouvelle. Quant à la manière d’apaiser les dieux et de se les rendre favorables, Fabius et le Sénat pensèrent que les expiations ordinaires ne suffisaient pas. Les Pontifes marquaient un nouveau jour de deuil, dies ater, sur le calendrier[95] ; mais il fallait demander aux décemvirs d’ouvrir les livres sibyllins et d’y chercher des remèdes extraordinaires. Or que répond cet oracle[96], à moitié grec, à moitié italien ? Il donne les conseils que l’on peut attendre de sa double nature. Il veut que l’on recommence régulièrement une offrande déjà vouée à Mars, mais qui n’avait pas été faite selon les rites ; que l’on fasse le vieux sacrifice sabin du ver sacrum, et qu’on dédie un temple à Mens, divinité latine ; mais il veut aussi que l’on célèbre de grands jeux en l’honneur de Jupiter, que l’on offre aux grands dieux la magnifique supplication du lectisternium, que l’on dédie un temple à Vénus Erycine, la déesse de Sicile, exigences fortement empreintes de l’esprit hellénique[97]. Ce qui est purement romain, ce qui est digne de légistes religieux à la fois rudes et subtils, c’est la formule pontificale du ver sacrum de 217. Le peuple romain des Quirites fait un contrat avec les dieux[98] : si au bout de cinq ans la Chose romaine a résisté aux périls qui la menacent, on sacrifiera aux dieux les animaux nouveau-nés du printemps, — les races d’animaux étant bien spécifiées. Naturellement, si la Chose romaine périclite, la promesse est nulle, le contrat caduc. Mais s’il est valable comme on l’espère, le peuple romain ne doit pas risquer d’être actionné par les dieux à cause de telle ou telle irrégularité commise. Le contrat les prévoit, ces irrégularités ; il les énumère par faits et articles : si un porc est mort-né, si une chèvre nouveau-née a été volée, s’il y a eu ignorance ou dissimulation, le peuple romain n’est pas cause, le crime ne sera pas sur lui. L’instrument a été rédigé par le grand pontife Lentulus, et présenté au peuple qui le vole solennellement. Alors aussi pour la première fois, dans l’imposant souper du leclisternium oit les images des immortels reposant sur les coussins sacrés communient[99] avec les magistrats de la patrie, les douze grands dieux paraissent au complet, formant six couples de dieux et de déesses : Jupiter avec Junon, Neptune avec Minerve, Mars avec Vénus, Apollon avec Diane, Vulcain avec Vesta, Mercure avec Cérès. Alors aussi des jeux sont célébrés, pour lesquels on a volé une dépense de trois cent trente-trois mille trois cent trente-trois as, chiffre dans lequel Plutarque voit un hommage rendu au puissant nombre Trois[100]. Alors enfin Fabius lui-même voue le temple de Vénus Erycine, parce que les livres sibyllins réclamaient pour celte fonction le magistrat le plus puissant de la République. Le préteur Otacilius voue le temple de Mens, de l’Intelligence ou plus exactement du bon sens, cette autre divinité dont les peuples vaincus ont un si grand besoin : leçon que les Romains avaient l’admirable courage de se donner à eux-mêmes. Tous frappés de stupeur, dit Ovide, tremblaient devant les Africains. L’Epouvante avait chassé l’Espérance ; mais le sénat fait des vœux au dieu Mens, et aussitôt l’Espérance, plus favorable, descendit sur nous[101]. Ce n’était pas sans des retours d’hostilité contre le système du religieux Fabius. Il fallut la nouvelle de Cannes pour qu’on lui rendit justice. Alors, dit Plutarque, on reconnut en lui une inspiration surnaturelle et divine, qui lui avait fait prévoir de loin les malheurs. Rome chercha son refuge dans la sagesse de cet homme, comme dans un temple et auprès d’un autel[102]. De là date cette idée que le Cunctateur seul, unus, a rétabli la Chose romaine ; Ennius l’exprime déjà dans un vers solidement bâti, que la littérature latine gardera comme un vieux bijou de famille, et que Virgile enchâssera fidèlement dans son poème[103]. Ovide croit que le jeune Fabius qui a survécu à l’antique désastre du Crémère a été l’objet d’un décret des dieux ; ils voulaient que ce descendant d’Hercule pût produire une nouvelle souche, et qu’un jour le Cunctator fût à même (c’est l’expression consacrée) de rétablir la Chose romaine[104]. Pourtant le système de Fabius ne devait pas rester indéfiniment le meilleur possible. Avec l’épuisement d’Annibal grandira le rôle de Marcellus, en attendant celui du jeune Scipion ; et le vieux Temporiseur, obstinément fidèle à ses habitudes d’esprit et à son tempérament défiant, se verra de plus en plus débordé par les partisans de l’offensive. Mais avant de quitter ce personnage, il nous faut encore signaler son dernier service, la reprise de Tarente, car elle intéresse l’étude que nous poursuivons. Cette grande ville de Tarente s’était donnée à Annibal pour venger ses otages, qui s’étaient enfuis de leur prison, l’atrium du temple de la liberté[105], mais pour se voir reprendre et condamner à mort. L’irritation des Romains était grande contre Tarente, et lorsqu’ils finirent par y pénétrer, les vengeances furent cruelles. Qu’allaient devenir les images des dieux, non moins célèbres que celles de Sicile ? Fabius, suivant Tite-Live, se montra plus modéré, en ce genre de butin, que Marcellus à Syracuse[106]. Des statues colossales représentaient Hercule, Jupiter et d’autres divinités, dans une attitude menaçante. Lorsque le scribe chargé d’enregistrer les dépouilles, lui demanda ce qu’il décidait à cet égard, Fabius répondit : Laissons aux Tarentins leurs dieux irrités. Mais Pline croit que s’il a respecté le Jupiter de Lysippe, c’est à cause de son poids énorme et de la difficulté du transport[107]. Explication d’autant plus probable que, suivant la remarque du même écrivain, Fabius a fait transporter l’Hercule au Capitole ; tout à côté, malgré sa modestie habituelle, il fit mettre sa propre statue en airain[108]. Quittons Fabius pour revenir à Rome au lendemain de Cannes. Si le sénat, ayant reçu les sanglantes nouvelles[109], limita l’immense et universel deuil à trente jours, ce fut moins pour dicter l’héroïsme aux citoyens que pour préserver la Cité d’un nouveau mécontentement des dieux[110]. En ce qui concerne les fêtes de Cérès, le mal était fait : le jour marqué pour ces réjouissances tombait presque le lendemain de la bataille, quand il était impossible aux matrones de revêtir leurs vêtements blancs, de ceindre les couronnes d’épis mûrs, et de célébrer la joie de Cérès retrouvant Proserpine[111]. Mais il fallait que cette fête fût seulement renvoyée et non pas supprimée ; il fallait surtout éviter que d’autres fêtes, dont les vêtements noirs étaient exclus, fussent négligées pendant de longs mois[112]. Désormais les dieux rougiraient sans doute de frapper un peuple qui immolait à leur service jusqu’à l’amertume de ses deuils[113]. En cette tension extrême, on se fit encore d’autres violences. On en fit aux préjugés en appelant sous les drapeaux vingt-quatre mille esclaves[114] ; on en fit à l’humanité par l’enterrement de deux couples vivants, l’un gaulois, l’autre grec, et par l’exécution de nouvelles vestales et de leurs complices[115] ; on en fit à la religion elle-même en prenant dans les temples, sur l’ordre du dictateur Junius, les trophées conquis sur les ennemis et consacrés aux dieux[116] : ces armes, il est vrai, continuaient à les servir, une fois mises aux mains des soldats romains pour la défense de leurs temples. Le scrupule, chez cette nation à la fois terrifiée et intrépide, devenait de plus en plus raffiné. Quelle explication va-t-on chercher pour la défaite de Cannes ? Celle-ci : autrefois Terentius Varron, pendant son édilité qui l’appelait à diriger les jeux du cirque, avait mis en faction un jeune et bel histrion dans le temple de Jupiter ; Junon, s’était promis de punir cette offense[117]. Il fallut quatre ans pour aboutir à un tel chef-d’œuvre : la chose fut prise au grand sérieux et donna lieu à des cérémonies expiatoires. Superstition ridicule, et admirable. Les plus grands ennemis du consul populaire, au lieu de l’écraser sous le poids de son incapacité et d’impliquer son parti dans sa ruine, sentaient qu’il fallait éviter de compromettre le commandement militaire romain. Si l’armée a été détruite, ce n’est pas que le général ne sût pas son métier, — écartons bien vite une pareille idée, — c’est qu’il pesait sur lui une malveillance divine contre laquelle ni le talent ni le courage ne pouvaient rien. Le grand soldat qui, dans l’intervalle des deux guerres puniques avait porté les dépouilles opimes aux dieux du Capitole, est aussi celui qui, dans la terreur prolongée des grandes défaites, vainquit le premier Annibal et prit Syracuse. Ici comme à Clastidium, les destinées de la religion romaine se mêlent avec celle de Marcellus. La conquête de la grande ville sicilienne commence la transformation de Rome en un musée, où l’hellénisme des croyances devait faire les mêmes progrès que le sentiment hellénique de la beauté. Jusque-là, dit Plutarque, remplie de dépouilles barbares et ensanglantées, couronnée de trophées et des monuments de ses victoires, Rome apparaissait comme le temple du terrible dieu de la guerre[118]. N’est-il pas singulier que Marcellus, le robuste et sanglant triomphateur de Clastidium, en qui semblaient couronnées les vieilles énergies des enfants de la louve, soit aussi l’initiateur de ses concitoyens aux grâces étrangères ? Rien ne fait mieux saisir le caractère de transition qui est celui de notre période. Lui-même avait conscience de son rôle : Les merveilles de la Grèce, disait-il aux Grecs, les Romains ne les connaissaient point avant moi[119]. L’usage qu’il fit de sa victoire, au point de vue qui nous occupe, fut-il modéré, fut-il rigoureux ? Ni tout à fait l’un, ni tout à fait l’autre, ce semble, d’après la contradiction des témoignages. Suivant Plutarque, les vieillards du parti de Fabius reprochaient au populaire conquérant d’avoir fait de Rome un objet de haine en traînant triomphalement à travers ses rues, non seulement des hommes mais des dieux[120]. Et le même Plutarque, lorsqu’il écrit plus tard la vie de Fabius, dans laquelle il renvoie le lecteur à sa biographie du vainqueur de Syracuse, loue ce dernier de sa modération[121]. Entre Tite-Live et Cicéron l’opposition est la même qu’entre Plutarque et Plutarque. Tite-Live reproche à Marcellus d’avoir donné l’exemple du pillage des sanctuaires, et remarque que les dieux romains ont eu par la suite à en souffrir, que le temple dédié par le général lui-même près de la porte Capène était au bout de deux siècles dépouillé par des mains criminelles de presque tous ses ornements[122]. Cicéron tient un autre langage, il est vrai, dans un plaidoyer où la conduite de Marcellus lui sert, par contraste oratoire, à flétrir celle de Verrès. Non seulement Marcellus, d’après Cicéron, n’a pas dépassé ses droits de conquérant, mais il n’en a pas atteint les limites. Il a respecté les peintures du temple de Minerve, quand même sa victoire, qui les rendait profanes, lui donnait le droit de les emporter : l’homme religieux s’est privé de ce que le jurisconsulte aurait pu se permettre. Il s’est même fait scrupule de dépouiller les dieux de Syracuse pour orner les temples, monuments de sa victoire ; il a laissé en place la plupart des chefs-d’œuvre ; il s’est plutôt conduit en défenseur qu’en conquérant de la ville[123]. Toutefois, ce panégyrique est accompagné d’aveux qui le restreignent. Si Marcellus n’a pas voulu détruire et éteindre la beauté de Syracuse, il a voulu orner sa propre patrie, il y a porté beaucoup de belles œuvres qu’on peut voir auprès du temple de l’Honneur et de la Vertu, ou en d’autres lieux publics[124]. Aveux qui, comme tous ceux que les avocats veulent bien se laisser arracher, concourent eux-mêmes à la perte de l’adversaire ; ce que Verrès a pris, il l’a pris pour lui, tandis que ce que Marcellus a pris, il l’a pris pour la patrie. La religion de ces temps si durs a eu aussi des moments favorables au progrès, momentané à vrai dire, des sentiments humains. Assurément, s’il y avait quelque chose de bien établi dans les cœurs et dans les mœurs, c’était le mépris et l’oppression de l’esclave : eh bien, les dieux de la patrie étendirent au moins deux fois leur main sur cette classe misérable pour la relever. Dans un incendie, peut-être allumé par des vengeurs de Capoue, le temple de Vesta courut de sérieux dangers. Treize esclaves sauvèrent le foyer du peuple romain : ils furent, en récompense, rachetés aux frais de l’État et affranchis[125]. Fait beaucoup plus considérable que nous avons déjà signalé, un corps d’armée composé d’esclaves combattit sous les ordres de Gracchus. Le général, content de leur fidélité (c’était déjà un premier relèvement pour eus d’avoir été admis au serment militaire), leur donna la liberté. Joie immense. On arriva à Bénévent où les soldats affranchis célébrèrent un banquet[126]. Gracchus, frappé de ce spectacle, en fit le sujet d’un tableau, qui, peint sur sa commande, orna le temple de la Liberté[127] : ce temple avait été construit par son père sur le mont Aventin, avec le produit des amendes. Gracchus et Marcellus, deux noms associés par les souvenirs de leur mort : événements lugubres et mal connus, dont on ne sait ni le lieu précis ni les circonstances authentiques, et dont le récit n’est arrivé à la postérité qu’entouré de légendes. Le trait commun à cette double tradition est l’importance attribuée à l’organe divinateur par excellence, le foie des victimes. Pendant que Gracchus prenait les auspices, deux serpents étaient venus dévorer ce foie, puis avaient disparu, et nulle précaution ne put les empêcher de recommencer par deux fois. Les aruspices virent dans ce phénomène persistant l’image de la trahison qui rampe, et l’annonce d’un piège tendu au général. Un Lucanien le trahissait en effet[128]. Mais les avertissements ne pouvaient sauver celui que le destin entraînait à sa perte : il succomba. La mort du vainqueur de Syracuse lui fut annoncée différem |