HISTOIRE DE L’EMPEREUR JOVIEN

 

Par M. l’Abbé DE LA BLETTERIE

Professeur d’Éloquence au Collège Royal, et de l’Académie Royale des Inscriptions et Belles-Lettres.

1776

 

 

ON a pu voir dans la vie de Julien, comment ce prince ayant passé le Tigre au dessus de Ctésiphon, par une extravagance que le succès même ne pourrait excuser, brûla sa flotte et ses provisions. Il voulut pénétrer dans le cœur de l’Assyrie ; mais au bout de quelques jours de marche, ne trouvant ni grains ni fourrages, parce que les Perses avaient fait partout le dégât, il fut contraint de se rapprocher du Tigre. Dans l’impossibilité de le repasser faute de bateaux, il prit pour modèle de sa retraite celle des Dix Mille, et résolut de gagner comme eux le pays des Carduques, appelé de son temps la Corduenne, nom qui se retrouve encore dans celui de Curdes et de Curdistan. La Corduenne alors soumise aux romains, est située au nord de l’Assyrie. Ainsi marchant de ce côté-là, Julien avait le Tigre à sa gauche, et remontait vers la source de ce fleuve.

Supérieur en toute rencontre aux lieutenants de Sapor, soit qu’ils l’attendissent de pied ferme, soit qu’ils se contentassent de l’insulter dans sa marche, il avançait toujours, lorsque le 25 de Juin 363, repoussant l’ennemi avec trop d’ardeur, il reçut une blessure, dont il mourut la nuit suivante.

A la mort de Julien, l’armée romaine se trouvait dans une étrange situation ; victorieuse, mais manquant de tout. La Corduenne son unique ressource, était encore éloignée. Pour arriver à cette province, il fallait traverser sans provisions, sous un ciel brûlant, un pays ruiné, essuyer sur cette route les attaques continuelles des perses, toujours à craindre, quoique vaincus, parce qu’ils étaient aussi prompts à se rallier qu’à prendre la fuite, et que d’ailleurs la mort de Julien allait relever les espérances du roi Sapor.

Il paraissait difficile de se passer de chef ; les moments étaient précieux. Ainsi le 27 de Juin, dès la pointe du jour, les officiers s’assemblèrent pour donner un successeur à Julien qui venait d’expirer. Les créatures de ce prince[1], et ceux qui restaient encore de l’ancienne cour[2], n’ayant ni les mêmes intérêts ni les mêmes vues, chacun désirait passionnément un empereur de sa faction : mais comme aucune des deux factions n’avait eu le temps de se concerter avec elle-même, tous les suffrages, sans en excepter un seul, se réunirent en faveur de Salluste, second préfet du prétoire d’Orient. Cet illustre païen, dont nous ne pouvons assez admirer et plaindre la vertu, acheva de justifier ce choix, par la constance avec laquelle il refusa de se charger d’un fardeau trop accablant, disait-il, et pour son âge et pour ses infirmités. Alors un officier subalterne[3] voyant l’embarras où le refus persévérant de Salluste jetait l’assemblée, dit aux généraux : que feriez-vous si le prince, au lieu de marcher en personne, vous avait donné le commandement de l’armée ? Vous ne songeriez qu’à la tirer de ce mauvais pas. Faites comme s’il vivait encore : et quand nous aurons une fois gagné la Mésopotamie, de concert avec l’armée d’observation, nous choisirons un empereur dont l’élection ne puisse être contestée. Ç’eut été peut-être le meilleur parti : mais quelques-uns élevèrent tout d’un coup la voix en faveur de Jovien, et par leurs clameurs tumultueuses entraînèrent tous les autres, sans leur laisser le temps d’opiner.

FLAVIUS-CLAUDIUS-JOVIANUS, âgé d’environ 33 ans, était le premier des gardes de l’empereur[4]. Il avait conduit le corps de Constance à la ville impériale ; et comme, suivant l’usage, assis dans le char funèbre, il reçut en quelque sorte les honneurs que l’on rendit à ce prince, on s’imagina depuis l’événement, que cette sanction honorable, mais passagère et lugubre, avoir été le pronostic et l’image de sa suture grandeur[5]. L’illustration de sa famille ne remontait pas au-delà du comte Varronien son père, né dans le territoire de la ville de Singidon en Mésie, et vraisemblablement soldat de fortune, à qui son mérite avait fait donner le commandement des Joviens : on appelait de la sorte un corps de troupes formé par Dioclétien, qui, comme l’on sait, avait pris le surnom de Jovius. Ce fut peut-être par considération pour la troupe dont il était chef, que Varronien fit porté le nom de Jovien à un de ses enfants. Cet officier comblé de gloire et chargé d’années, jouissait encore dans la retraite de sa haute réputation. Quelques-uns même prétendent qu’elle faisait le principal mérite de son fils. Mais pour les réfuter, il suffit de dire, que Jovien, ayant déclaré qu’il aimait mieux quitter le service, que de renoncer à la religion chrétienne, Julien ne laissa pas de le retenir auprès de sa personne, et de l’emmener lorsqu’il partit pour sa malheureuse expédition. Julien se connaissait en talents. Un confesseur de la foi jugé digne par un monarque apostat et intolérant de conserver une place de confiance, n’était pas assurément un sujet ordinaire. Les païens même rendent justice à sa valeur, et s’ils parlent quelquefois de lui comme d’un prince timide, ce reproche tombe plutôt sur le politique que sur le guerrier.

Pour achever son portrait, sans copier les auteurs chrétiens, qui sembleraient peut-être ici moins croyables, je me tiendrai surtout au témoignage d’Ammien et d’Eutrope, païens l’un et l’autre, qui se trouvèrent à la guerre de Perse, et dont le premier servait dans les gardes comme Jovien. Aux sentiments d’une âme généreuse et bienfaisante, ce prince joignait des manières affables, un fonds de gaieté, qui le portait à plaisanter avec ceux qui l’approchaient ; assez d’application et d’activité, mais trop peu d’expérience. Il avait une connaissance des hommes qui promettait du discernement dans la distribution des emplois, quelque littérature[6], et beaucoup d’amour pour les gens de lettres ; un extrême attachement à sa religion, mais un grand respect pour les consciences qu’il croyait ne relever que de Dieu. Zélé sans amertume, et modéré sans indifférence, il fit procession d’orthodoxie ; mais il ne persécuta ni les hérétiques, ni même les païens. On dit que ces excellentes qualités étaient accompagnées de quelques défauts. Ammien l’accuse d’avoir aimé le vin et la table[7], et d’autres plaisirs encore plus indignes d’un chrétien. Les hommes ne sont que trop inconséquents, et leur croyance n’influe pas toujours assez sur les mœurs. Au reste, dit le même historien, le respect qu’il devait à sa pourpre aurait pu le corriger. Jovien était d’une taille fort au dessus de la commune, et gros a proportion, en sorte qu’on eut peine à trouvé un habit impérial qui lui convînt. Il avait les épaules voûtées, comme on le voit aussi sur ses médailles, l’air majestueux, mais la démarche pesante. La gaieté de son esprit éclatait sur son visage et dans ses yeux. On le compte parmi les bons princes. Peut-être tiendrait-il place entre les plus grands, s’il fût monté sur le trône dans des conjonctures moins funestes, et s’il eût régné plus longtemps.

L’armée ignorait encore, ce semble, la mort de Julien. Elle commençait à sortir du camp pour se mettre en marche, lorsqu’on vit paraître le nouvel empereur, qui revêtu des marques de sa dignité, parcourait les différents quartiers pour se montrer aux soldats. Le nom de Jovien retentissait de toutes parts : mais la ressemblance de ce nom avec celui de Julien causant de la méprise, quelques-uns criaient, Julien auguste. Bientôt leurs cris, parvenus de proche en proche jusqu’à l’avant-garde déjà fort éloignée du camp, sont répétés avec les plus vifs transports. On s’imagine que la blessure de Julien n’est pas dangereuse, et qu’il sort de sa tente selon la coutume, au milieu des acclamations. Mais à cette joie passagère succèdent incontinent l’affliction et les larmes, dès que la présence de Jovien annonce ce qui venait d’arriver.

Tel est le récit d’un témoin oculaire, païen à la vérité, mais auteur impartial, je veux dire Ammien Marcellin. Son témoignage ne permet pas de prendre à la lettre ce que Théodoret a écrit environ un demi-siècle après lui, de l’unanimité parfaite avec laquelle toute l’armée demanda Jovien pour empereur, tandis que les officiers étaient assemblés pour l’élection. Cependant rien n’oblige de rejeter ce qu’ajoute le même père. On plaça, dit-il, Jovien sur un tribunal dressé à la hâte : on lui donna les noms d’auguste et d’empereur. Alors ce prince dit aux soldats avec sa franchise ordinaire, qu’étant chrétien il ne pouvait commander à ces païens, et qu’il croyait voir la colère du Dieu vivant prête à fondre sur une armée d’idolâtres. Vous commanderez à des chrétiens, s’écrièrent tout d’une voix ceux qui l’entendirent : le règne de la superstition a trop peu dure, pour effacer de nos esprits et de nos cœurs les instructions du grand Constantin et de Constance son fils. L’impiété n’a pas eu le temps de prendre racine dans l’âme de ceux qui l’ont embrassée.

Il est aisé de concilier ce récit avec celui d’Ammien. D’un côté, la perte de Julien à dût pénétrer de douleur et les païens, et même quiconque peu sensible à l’avantage de la religion, s’occupait uniquement du bien de l’état : mais d’un autre côté, plusieurs n’avaient abandonné le christianisme qu’en apparence, et furent charmés de le revoir sur le trône. Non seulement ces faibles chrétiens, mais encore une foule de gens disposés, à changé de croyance comme de prince, parce qu’en effet ils ne croyaient rien, durent tenir le langage que Théodoret a mis dans la bouche des soldats. C’est ainsi qu’en moins de deux ans on vit tant de milliers d’hommes passer brusquement de la vérité à l’erreur, et de l’erreur à la vérité. Jovien crut leur retour sincère, ne faisant pas réflexion qu’ils avaient trompé Julien. En général, quelle idée devait-on avoir de cette multitude de conversions opérées à la voix, non d’un apôtre, mais d’un empereur ?

Pendant que Jovien recevoir les hommages de l’armée, un enseigne dont il avait sujet de se plaindre, craignit son ressentiment[8], et passa du côté des ennemis. Il trouva Sapor qui venait joindre ses troupes à la tête d’un renfort considérable. Ce transfuge admis à l’audience du grand roi, lui dit que Julien n’était plus, et que les valets de l’armée avaient mis tumultuairement à sa place un fantôme d’empereur, un simple garde du corps, homme sans vigueur, sans courage, sans capacité. A cette nouvelle imprévue, le monarque tressaillit de joie. La valeur de Julien, et la rapidité de ses conquêtes l’avaient tellement alarmé, qu’il ne prenait plus aucun soin de sa chevelure, et mangeait à terre comme dans les plus grandes calamités. Les perses, même après la mort de cet ennemi formidable se représentaient dans leurs peintures hiéroglyphiques, sous l’emblème de la foudre ou d’un lion qui vomissait des flammes : tant il leur avait imprimé de terreur. Sapor qui se voit au comble de ses vœux, dans le temps même qu’il se croyait à deux doigts de sa perte, se promet que les romains ne se tiendront plus devant lui, et détache un gros de cavalerie pour aller à toute bride tomber sur leur arrière-garde, avec les troupes qui avaient combattu le jour précédent.

Sapor ne douait pas que les romains ne fussent en marche : mais l’élection de Jovien avait suspendu leur départ ; et ce prince comptait différer jusqu’au lendemain. Les païens, car enfin tous n’étaient pas convertis, ayant offert des sacrifices d’action de grâces pour son avènement à l’empire, les aruspices trouvèrent dans les entrailles des victimes, que tout était perdu si l’on restait dans le camp, au lieu que l’on remporterait quelque avantage si l’on se mettait en chemin. Comme l’empereur savait ce que peut la superstition sur les courages, il ne balança pas à prendre le dernier parti. Les romains sortaient à peine des retranchements qu’ils se virent attaqués. Leur cavalerie est d’abord mise en désordre par les éléphants qui précèdent celle des perses ; mais les légionnaires soutiennent si vigoureusement le choc des escadrons ennemis, qu’ils les forcent de se retirer. Du côté des barbares, outre quelques éléphants, il demeura sur la place un assez grand nombre de soldats. Cependant les romains payèrent trop cher cet avantage, puisqu’il leur coûta trois de leurs plus braves officiers.

Après leur avoir rendu les derniers devoirs comme le temps et le lieu le permirent, on alla camper auprès d’un château nommé Sumere ; et le lendemain faute de mieux, on se retrancha dans un vallon fermé par des éminences qui ne laissaient qu’une issue. Du haut de ces collines couvertes d’arbres, les perses faisaient pleuvoir dans le camp une grêle de traits, qu’ils accompagnaient d’injures sanglantes, appelant les romains traîtres et meurtriers de leur empereur. Le fondement de ces reproches était les discours frivoles de quelques transfuges et les recherches que le grand roi fit inutilement pour trouver celui qui l’avait délivré de Julien. Sapor ayant offert une récompense proportionnée à l’importance du service, sans que personne se présentât pour la recevoir, il en conclut que Julien avait été tué par un de ses propres sujets ; comme s’il était impossible, ou qu’un trait lancé au hasard eût atteint ce prince téméraire, ou bien que le cavalier qui le blessa eût lui-même perdu la vie.

Il est vrai que Libanius a déployé toute sa rhétorique pour donner des couleurs à cette accusation. Ce sophiste veut absolument, que le coup fatal qui trancha les jours de Julien soit parti d’une main chrétienne, dirigée et mise en œuvre[9] par le chef des chrétiens : c’est ainsi que Libanius désigne apparemment quelque évêque accrédité, qu’il fait auteur d’une conspiration tramée contre la vie de Julien. Il prétend qu’on se disait à l’oreille tout le détail de cette affreuse tragédie, et qu’il ne tenait qu’à l’autorité publique d’en approfondir et d’en constater les horreurs. Cependant Libanius ne débite que des conjectures faciles à renverser par d’autres conjectures aussi probables que les siennes : et quant au prétendu complot, le silence profond de tous les auteurs de la même religion est une preuve, ou qu’ils n’en ont point entendu parler, ou que du moins ils l’ont regardé comme une fable. Ces écrivains et Zosime lui-même disent en termes exprès, ou supposent visiblement, que Julien fut blessé par un soldat de Sapor. On connaît la malignité de Zosime. Tout le mal qu’il n’a pas dit des chrétiens, et que d’autres en ont dit, à bien l’air d’une calomnie.

Après tout, qu’un rhéteur comme Libanius, païen jusqu’à la folie, ait jugé les chrétiens capables d’attenter à la vie de Julien, on n’en doit pas être surpris. Qu’il soit possible qu’un chrétien ignorant et fanatique ait cru s’immortaliser, et dans ce monde et dans l’autre, en délivrant l’église d’un implacable persécuteur, c’est de quoi l’histoire ne fournirait malheureusement que trop d’exemples. Mais qu’un historien ecclésiastique, que Sozomène[10] soit tenté de canoniser une action si détestable, c’est ce qu’on refuserait peut-être de croire sur ma parole. Il faut l’entendre lui-même. Il n’est pas hors de vraisemblance, dit cet auteur, que parmi ceux qui servaient alors, un homme ait été frappé des éloges dont les grecs, ou pour mieux dire tous les hommes jusqu’à ce jour, ont comblé les meurtriers des tyrans. S’il était vrai, continue Sozomène, que quelqu’un pour le service de Dieu et de la religion se fût armé d’un courage pareil à celui des anciens libérateurs de la patrie, on aurait peine à le condamner. Sozomène, à ce qu’il paraît, avait plus étudié l’antiquité profane, que la morale de l’évangile et l’esprit des vrais chrétiens. Il faut observer que cet historien n’est point un père de l’église, qu’il n’a aucune autorité en matière de doctrine, que son langage est ici contraire à toute la tradition, qu’il écrivait vers le milieu du cinquième siècle ; et qu’il est le premier où l’on aperçoive quelques vestiges de ce fanatisme antichrétien. Mais il est temps de reprendre le fil de l’histoire.

Tandis que les ennemis postés sur les hauteurs insultaient l’armée, un détachement de cavalerie força la porte du camp nommée la porte prétorienne ; et peu s’en fallut qu’il ne pénétrât jusqu’à la tente de l’empereur ; mais il fut repoussé avec perte. Les romains allèrent ensuite camper à Carcha ; d’où le surlendemain premier de juillet ils arrivèrent auprès de la ville de Dura, qu’il ne faut pas confondre avec une autre ville du même nom située dans la Mésopotamie. On perdit quatre jours en cet endroit par l’opiniâtreté des barbares. Dès que l’armée était en chemin, ils la harcelaient par des escarmouches continuelles, tantôt en queue, tantôt en flanc. Faisait-elle volte-face pour les recevoir ? Insensiblement ils lâchaient pied, ne songeant qu’à retarder sa marche, et laissant à la famine le soin de combattre pour eux.

La crainte des derniers malheurs rend crédule, et fait goûter les expédients les plus hasardeux. Tout d’un coup le bruit se répand que les frontières de l’empire ne sont pas loin ; et sur cette fausse supposition, le soldat ne veut plus côtoyer le Tigre, et demande à grands cris qu’on lui permette de le passer. En vain l’empereur avec les principaux officiers s’oppose à ce téméraire projet. En vain montrant ce fleuve toujours si rapide, et pour lors grossi par la fonte des neiges d’Arménie, il représente que la plupart ne savent pas nager, que les ennemis sont maîtres des deux rives, et que si l’on gagnait l’autre bord, ce ne serait que pour tomber entre leurs mains. Ces sages remontrances ne sont point écoutées. Les cris redoublent, on y joint les menaces : tout respire la sédition. Il fallut permettre qu’un nombre de gaulois et de germains[11] tentât le passage. Jovien se flatta que s’ils périssaient, le reste serait plus docile, ou que s’ils avaient le bonheur de réussir, on pourrait essayer raisonnablement de faire passer l’armée.

A la faveur de la nuit, cinq cents habiles nageurs traversèrent le Tigre plus promptement qu’on n’eut osé l’espérer, et trouvèrent les perses qui gardaient l’autre bord ensevelis dans un paisible sommeil. Ils en font un grand carnage ; et dès que le jour commence à luire ils lèvent les mains, et jettent leurs habits en l’air pour annoncer cet heureux succès. L’armée qui brûle de les suivre, presse les ingénieurs d’exécuter une sorte de ponts qu’ils ont promis de faire avec des outres attachées ensemble. On y travailla pendant deux jours ; mais on reconnut qu’il n’était pas possible de les établir, à cause de la violence et de la rapidité des eaux. Le soldat ayant consumé les vivres qui lui restaient devenait furieux, et voulait périr les armes à la main, plutôt que de languir dans les horreurs d’une mort lente et cruelle.

Les perses de leur côté ne laissaient pas d’être fort à plaindre. Déjà l’ivresse de Sapor était dissipée : de sa confiance la plus présomptueuse il retombait dans une extrême perplexité ; il voyait son pays désolé, ses villes emportées d’assaut, ses troupes toujours battues dès qu’elles osaient attendre l’ennemi, n’ayant de ressource que dans la fuite, et considérablement diminuées par la perte d’une multitude innombrable d’hommes, et de presque tous les éléphants. Chaque jour quelque nouvel échec lui faisait sentir que la valeur des romains n’était pas ensevelie avec Julien. Animés de l’esprit de ce conquérant, ils paraissaient songer autant et peut-être plus à le venger qu’à lui survivre. La disette même ne pouvait seulement leur arracher la moindre proposition de pais. Sapor était-il assuré d’éviter une bataille ? Et s’il en fallait venir aux mains, que n’avait-il pas à craindre de gens résolus à décider leur sort, ou bien en remportant une victoire complète, ou du moins en rendant leur défaite même funeste aux vainqueurs ? Quand il eut pu se flatter d’anéantir l’armée romaine, il n’ignorait pas que Julien avait laissé dans la Mésopotamie quarante mille hommes sous la conduite de Procope son parent : enfin, les vastes provinces de l’empire pouvaient aisément fournir d’autres légions, qui venant à fondre sur la Perse épuisée et consternée, renverseraient le trône des Artaxerxides déjà chancelant.

Ce fut au milieu de ces tristes réflexions qu’il apprit l’heureuse témérité des gaulois et des germains. Cet exploit d’une poignée de déterminés l’épouvante, et lui fait comprendre de quoi sera capable une armée entière de désespérés. Aussitôt il tourne toutes ses pensées du côté de l’accommodement, et ne songe qu’à traiter avec les romains : il n’hésite pas à faire les premières démarches, allant à l’essentiel, et voulant, à quelque pris que ce suit, entamer une négociation, qui dans les circonstances présentes doit infailliblement se terminer à son avantage. Ainsi coutre leur attente les romains virent arrivé dans leur camp de Suréna (c’était le général de la cavalerie persienne) avec un autre seigneur. Le grand roi notre maître, dirent les députés à Jovien et aux principaux officiers, n’est point ébloui de la prospérité. Il sait l’état où la fortune vous a réduits ; mais il connaît encore mieux l’incertitude des choses humaines. Sapor respecte la vertu malheureuse, même dans ses ennemis. Il vous estime assez pour rechercher votre alliance, et pour vous offrir la paix à des conditions équitables.

Comme les romains n’étaient soutenus que par le désespoir, l’espérance de la paix les affaiblit tout d’un coup, et leur fit, pour ainsi dire, tomber les armes des mains. Jovien en particulier était pressé de jouir de l’empire, et de s’en assurer la possession, en gagnant promptement la capitale. Que savait-il, si dans son absence quelque ambitieux, Procope, par exemple, actuellement à la tête d’une armée, ne s’emparerait point du diadème ? Dans ces temps-là ceux qui prenaient la pourpre, ne daignaient pas seulement chercher des prétextes pour colorer leur entreprise ; et Procope pouvait alléguer les droits du sang, puisqu’il était parent de Julien. On écouta donc avidement les propositions de Sapor. Elles étaient vagues, embarrassées, équivoques, et sujettes à des grandes discussions. A tout évènement, cet habile politique avait dessein de faire traîner la négociation pour affamer de plus en plus les romains.

L’empereur au contraire impatient de finir, députa sans perdre un instant Salluste[12] avec Arinthée, pour tirer de la propre bouche de Sapor quelque chose de précis. Il y eut beaucoup de conférences aussi longues qu’épineuses, par le manège du vieux monarque, qui négociait comme il faisait la guerre. Plus les romains s’avançaient, plus il reculait. Il formait incidents sur incidents, difficultés sur difficultés. Tantôt il demandait du temps : tantôt il ne voulait plus accorder ce qu’il avait promis, et promettait ce qu’il avait refusé. Au reste il parut trouver étrange que la mort de Julien ne fût point vengée : car il croyait toujours que ce prince avait été tué par un romain ; et comme apparemment les députés ne convinrent pas du fait : si quelqu’un de mes généraux[13], ajouta-t-il, perdait la vie dans un combat, ceux qui se trouvant auprès de sa personne auraient eu la lâcheté de ne pas mourir avec lui, n’échapperaient point à mon juste ressentiment. J’enverrais aussitôt leurs têtes à la famille de cet officier. On reconnaît ici les idées et le langage d’un monarque oriental. Sapor en affectant de s’intéresser à la vengeance de Julien, voulait aussi peut-être témoigner son estime pour ce prince, dans la vue d’insinuer qu’il faisait peu de cas de son successeur, et qu’il ne craignait plus les romains.

Ils devenaient moins redoutables de moments en moments. Une faim dévorante les consumait, tandis que par des chicanes et des longueurs affectées on se jouait de leurs députés. Nous passâmes quatre jours, dit Ammien, dans un état plus cruel que les plus cruels supplices. Durant ce temps-là si l’empereur démêlant les artifices de Sapor, avant que d’envoyer des députés à ce roi, eût toujours gagné pays, il serait arrivé certainement aux places fortes de la Corduenne qui nous appartenait alors, et qui nous aurait fourni des vivres en abondance. Nous n’en n’étions éloignés que de cent milles[14].

Je voudrais qu’Ammien eût développé nettement la possibilité de cette marche. Si je ne me trompe, voici quelle est sa pensée. Sapor avait lui-même besoin de la paix, et ne l’offrait à ses ennemis que parce qu’il craignait d’en venir aux mains avec eux. Jovien devait donc opposer la ruse à la ruse, montrer moins d’empressement pour la paix, donner cependant de bonnes paroles aux envoyés de Sapor, continuer sa route, députer vers ce prince, et traiter en marchant toujours. Sapor dans la crainte d’être forcé à une bataille, ou de traverser l’accommodement, n’aurait point attaqué les romains, et se fût trouvé pris à son propre piège. Ammien était homme de guerre : il entendait son métier, et connaissait le pays. Il voyait les choses de près, et les voyait avec réflexion : il suffit de le lire pour s’en convaincre. Le jugement d’un historien tel que lui doit embarrasser les défenseurs de Jovien.

Lorsque Sapor crut avoir dompté les romains par la faim, il leva le masque, et parlant en maître, il déclara premièrement qu’il voulait qu’on lui restituât, car il s’exprimait ainsi, les cinq provinces transtigritaines[15] enlevées autrefois par l’empereur Maximien-Galère au roi Narsée son aïeul, savoir l’Arzanéne, la Moxoéne, la Zabdicéne, la Réhiméne et la Corduéne. Secondement, qu’on lui cédât outre cela quinze châteaux, la ville de Nisibe, celle de Singare en Mésopotamie, et une autre place importante nommée le Camp des Maures, Castra Maurorum. Troisièmement, que l’on s’engageât à ne plus se mêler des affaires d’Arménie, et même à refuser au roi Arsace le secours qu’il pourrait demander contre les perses.

Il eût mille fois mieux valu, dit Ammien, tenter le sort des armes que d’accepter une seule de ces conditions. En effet, sous prétexte d’une restitution qui n’est honnête que lorsqu’elle est volontaire ; céder cinq provinces réunies à l’empire depuis environ soixante-dix ans, c’était payé une rançon d’autant plus humiliante, que l’on y ajoutait la Mésopotamie presque entière, et Nisibe même possédée par les romains depuis les guerres de Mithridate ; Nisibe le boulevard de l’Orient, et l’écueil de la fierté de Sapor.

En se liant les mains à l’égard de l’Arménie, on livrait à la discrétion d’un prince vindicatif, perfide et cruel, Arsace le fidèle allié des romains, auxquels il tenait par les liens les plus honorables et les plus étroits, puisque Constance lui avait fait épouser Olympias, fille du préfet Ablave, fiancée à son frère l’empereur Constant. Sapor était ennemi déclaré des chrétiens : et ce qui devait toucher Jovien personnellement, Arsace par son attachement au christianisme avait mérité comme Jovien lui-même la disgrâce de Julien. Le roi Arsace n’avait pas laissé de servir utilement l’empire. Il venait de ravager les provinces de Perse voisines de l’Arménie. C’était là son crime aux yeux de Sapor, et la raison secrète, mais facile à deviner, pour laquelle il exigeait qu’on lui refusât du secours.

Ces considérations ne pouvaient échapper à Jovien : mais il était obsédé d’une troupe de flatteurs, qui lui représentaient sans cesse Procope comme un ennemi plus dangereux que Sapor. Défiez-vous, lui disaient-ils[16], de cet homme sombre et taciturne[17]. Jamais un léger sourire n’a déridé son front, parce que l’ambition lui dévore le cœur. Tandis qu’il marche les yeux baissés et collés à la terre, il porte ses vues jusqu’au trône. Il avait ordre de venir en Assyrie avec son armée joindre celle de Julien. Qui peut donc l’avoir retenu, sinon le dessein formé de laisser périr Julien, et de profiter de son malheur ? En apprenant sa mort, s’il n’est en même temps accablé par la nouvelle de votre arrivée, il prendra la pourpre, n’en doutez pas, et marchera vers Constantinople. L’honneur d’appartenir à Julien[18], et quarante mille hommes de bonnes troupes, sont en sa faveur des titres spécieux. S’il s’agissait uniquement de vos intérêts personnels, s’il était vrai qu’au risque de vous perdre vous-même, vous pussiez servir la patrie ; on ne vous proposerait pas de traiter à la hâte avec les ennemis de l’empire, afin de vous opposer promptement à l’ennemi de Jovien. On sait, et vous l’avez montré sous votre prédécesseur, qu’il n’est point de sacrifice qui vous coûte dès que le devoir a parlé. Mais songez que votre destinée entraîne celle de l’empire, et de cette religion que vous préférez à tout. Exposerez-vous l’état aux horreurs d’une guerre civile, où l’on verra peut-être un empereur chrétien détrôné par un tyran idolâtre, qui continua d’attaquer le christianisme sur le plan de Julien. Prévenez tant de maux par un traité qu’il faudrait conclure, quand même vous n’auriez point de concurrent. Nous n’avons plus qu’un souffle de vie. C’est un coup du ciel, que Sapor s’aveugle sur ses avantages, jusqu’au point de nous offrir la paix. On loue divers empereurs d’avoir abandonné les provinces, qu’ils désespéraient de pouvoir défendre : est-il moins sage d’en céder quelques-unes pour arracher à la mort, ou du moins à l’esclavage pire que la mort même, tant de romains dont la défaite livrerait l’Asie entière aux barbares, et qui sauront par leur valeur dédommager la république de la perte qu’elle va faire pour les sauver. Après tout, si le traité paraît honteux, est-ce donc à vous d’en rougir ? Non : il ne déshonore que Julien. C’est lui qui par son imprudence nous a précipités dans l’abîme dont nous ne pouvons sortir qu’à ce prix. Et quand on devrait vous accuser de faiblesse ; le caractère d’un prince vraiment père de ses sujets, et le comble de l’héroïsme, est de sacrifier au bien public même sa réputation.

Tel était le langage des courtisans. Lorsqu’on est en place, on n’a que trop de penchant à se croire nécessaire. Jovien se laissa persuader, que ni l’état ni la religion ne pouvaient se passer de lui. La crainte que l’on avait de Procope était fondée ; et l’on peut dire que sa révolte la justifia deux ans après, si néanmoins cette crainte même ne causa point sa révolte. D’ailleurs il y a toute apparence que la perte irréparable des quatre jours consumés mal à propos dans l’inaction, avait mis l’armée entièrement hors de combat, et Jovien dans la nécessité indispensable d’accepter la paix. Ainsi le traité fut peut-être moins l’ouvrage de sa timide politique, que de son peu d’habileté.

Quoi qu’il en soit, à la honte du nom romain, ce prince reçut la loi de Sapor, et consentit à tous les articles proposés. Tout ce qu’il obtint, encore eut-il de la peine à l’obtenir, ce fut que les garnisons des places cédées, aussi bien que les habitants de Nisibe et de Singare, se retireraient sur les terres des romains. Arsace fut compris dans le traité, dont il ne manqua pas d’être bientôt après la victime. On jura de part et d’autre une paix, ou pour mieux dire, une trêve de trente ans, et l’on se donna des otages en attendant l’exécution du traité.

Rufin et Théodoret trompés par la vraisemblance, prétendent que Sapor fournit des vivres aux romains. Rien n’était plus naturel ; mais sans doute les perses n’avaient point de magasins, et subsistaient eux-mêmes avec peine dans un pays désolé. Du moins est-il certain que les romains ne gagnèrent à cette paix honteuse, que la permission de s’écarter des bords du Tigre où les chemins étaient rudes et escarpés, pour se rendre au travers des terres à l’endroit où ils étaient résolus de passer le fleuve. Ils marchèrent à grandes journées de ce côté-là toujours tourmentés de la famine, à laquelle se joignit encore la disette d’eau. Plusieurs, ranimant leurs forces mourantes, se dérobaient du gros de l’armée, et tentaient de traverser le Tigre à la nage. La plupart y périssaient ; le reste tombait entre les mains des perses et des sarrasins postés sur l’autre bord. Ces barbares furieux du massacre de leurs camarades que les gaulois et les germains avaient égorgés, assommaient tout ce qui échappait aux eaux, ou s’ils en épargnaient quelques-uns, ce n’était que pour les vendre, et les dépayser de telle sorte, que jamais les romains ne pussent les réclamer.

Lorsque l’empereur et l’armée furent arrivés au lieu du passage, qu’aucun auteur, pas même Ammien, n’a pris soin de nous indiquer, après quelques légers préparatifs la trompette donna le signal.

Il est impossible d’exprimer avec quelle précipitation, chacun ne songeant qu’à soi, se hâtait de devancer les camarades et bravait le danger pour se sauver au plutôt de cette fatale contrée. Les uns sur des mauvaises claies en guise de radeaux traînaient après eux leurs chevaux à la nage ; les autres étaient portés sur des outres : tous s’aidaient de ce que la nécessité toujours féconde en ressources leur faisait imaginer. Douze petits bateaux plats, reste de la flotte de Julien, servirent à passer l’empereur avec les principaux officiers, et firent par son ordre autant de voyages qu’il en fallut pour achever le transport. Ainsi, dit Ammien, par un effet de la bonté divine, nous passâmes tous heureusement, excepté quelques-uns qui eurent le malheur de se noyer.

Incontinent après, l’on eut avis que les perses hors de la vue des romains jetaient un pont, sans doute pour tomber sur les traîneurs et sur le bagage : mais se voyant découverts, ils n’osèrent exécuter leur perfide dessein. Les perses, comme on le voit, avaient de quoi faire un pont. Que Jovien n’avait-il donc exigé pour première condition qu’ils lui facilitassent le passage ? Sapor gagnait trop au traité pour se rendre difficile sur une condition qu’il pouvait aisément remplir. Je crois remarquer ici une nouvelle preuve de la malhabileté de Jovien.

L’armée romaine continuant sa marche avec une extrême diligence, vint camper à quelques lieues du Tigre, près de la ville d’Atra, située sur une montagne au milieu à un vaste désert, autrefois habitée par les arabes scénites : elle avait passé pour imprenable ; mais elle était abandonnée depuis longtemps. Peut-être que les romains en voyant Atra se consolèrent un peu de leur disgrâce, par le souvenir de celles qu’avaient essuyées sous les remparts de cette place les deux plus grands capitaines qui aient occupé le trône des Césars. Trajan s’était fait un point d’honneur de la prendre ; mais la nature entière s’arma contre lui pour la défense des assiégés : et ce qu’on peut regarder comme un prodige d’une autre espèce, Sévère qui après avoir levé le siège l’attaquait pour la seconde fois, rappela mal à propos ses soldats prêts de forcer la place, et quand il commanda de retourner à l’assaut, ne put jamais se faire obéir. Ce prince aussi bien que Trajan pensa périr devant cette ville avec toute son armée. Artaxerxés, fondateur de la seconde monarchie des perses, ne fut pas plus heureux, et la providence[19] parut se déclarer constamment en faveur d’Atra. Cependant les fréquentes attaques des romains, et le péril où la ville s’était trouvée, surtout dans le dernier siège, purent faire croire aux arabes scénites, que la liberté dont ils furent toujours si jaloux, et qu’ils conservent encore aujourd’hui, courait moins de risque sous leurs tentes, qu’à l’abri des plus sortes murailles. Ils abandonnèrent Atra. Nous ne lisons nulle part qu’elle ait été prise et néanmoins elle était déserte depuis longtemps, lorsque Jovien y passa. En cet endroit les romains apprirent qu’ils avaient à traverser une plaine de trente lieues, où l’on ne trouvait que de l’absinthe et d’autres herbes semblables, avec un peu d’eau infecte et salée. Ils firent donc provision d’eau douce, et tuèrent une partie des chameaux et des autres bêtes de charge, dont la chair malsaine leur prolongea la vie aux dépens de la santé.

Au bout de six jours de marche, on rencontra près du château d’Ur, place dépendante des perses, un convoi de quelques vivres, que Jovien, aussitôt après son élection, avait envoyé chercher en Mésopotamie par le tribun Maurice. Ce faible recours, fruit de l’économie des deux généraux Procope et Sébastien, mit l’empereur en état de respirer, et de prendre des mesures pour se faire reconnaître dans tout l’empire. Il pouvait regarder ce secours même comme un acte d’obéissance de la part de Procope et de son collègue, dont la soumission entraînait nécessairement celle des provinces orientales. Mais qui pouvait lui répondre de l’Occident, tandis que l’Illyrie et les Gaules ne l’auraient point reconnu ? Les troupes de l’Illyrie et celles des Gaules avaient souvent disposé de la pourpre, et causé de grandes révolutions. Il est vrai qu’elles étaient moins formidables depuis Constantin. Ce prince plus en garde contre les guerres civiles que contre les invasions des barbares, avait, par une politique bonne ou mauvaise, affaibli l’autorité des généraux en la partageant. Il avait aussi disposé dans l’intérieur des provinces les légions établies de tout temps sur la frontière, où la proximité de leurs quartiers les mettait à portée d’entretenir des correspondances, de former secrètement des complots, et de les exécuter subitement. Toutefois malgré ces précautions, les exemples récents de Vétranion dans l’Illyrie, de Magnence et de Julien dans les Gaules, ne permettaient pas de douter que les légions ne pussent encore y faire des empereurs ; et l’éloignement devait redoubler l’inquiétude de Jovien.

Il dépêcha donc avec les ordres nécessaires pour s’assurer de ces importantes provinces, deux hommes de confiance, Procope secrétaire d’état, qu’il faut distinguer du parent de Julien, et Mémoride tribun. Jovien avait toute sa famille en Illyrie ; si femme, son fils encore au berceau, le comte Varronien son père, et son beau-père le comte Lucillien. L’un et l’autre après avoir quitté le service, goûtaient le repos de la vie privée ; mais les infirmités de la vieillesse rendaient sans doute Varronien incapable d’agir, puisque les ordres de l’empereur s’adressaient au comte Lucillien. Les envoyés apportaient à celui-ci le brevet de généralissime de l’infanterie et de la cavalerie. Ainsi revêtu de deux emplois, qui d’ordinaire étaient séparés, il devait prendre avec lui quelques officiers de mérite, et d’une fidélité reconnue, qu’on lui nommait dans une dépêche secrète, et se rendre incessamment à Milan pour veiller delà sur le reste de l’Occident, et se porter, en cas de troubles, où le besoin des affaires demanderait sa présence. L’empereur ôtait à Jovinus le commandement des troupes dans les Gaules, et le donnait à Malarich, français de nation, attaché depuis longtemps au service des romains. Il se défaisait par là d’un homme dont les talents supérieurs rendaient la fidélité suspecte, et mettait en place un étranger, qui ne pouvant prétendre à l’empire, regarderait toujours la fortune de son bienfaiteur comme le fondement de la sienne propre, et bornerait son ambition à le bien servir. Au reste les envoyés avaient ordre d’annoncer sur leur route la mort de Julien, et l’élection de son successeur, de faire tenir aux gouverneurs des provinces les lettres de Jovien, et de répandre de tous côtés, qu’il avait terminé la guerre par une paix avantageuse. Ils marchaient jour et nuit sans s’arrêter ; mais plus prompte et plus sincère qu’eux, sa renommée les devançait, et publiait la vérité.

On ne peut douter que Jovien n’ait écrit dans le même temps au sénat de la nouvelle Rome, et surtout à celui de l’ancienne, qui conservait toujours quelque sorte de prééminence, les priant au moins pour la forme de confirmer ce que l’armée venait de faire en sa faveur. Ce fut dès lors vraisemblablement qu’il se désigna consul pour l’année suivante avec le comte Varronien son père, qui avait appris en songe, si l’on en croit Ammien, qu’il serait nommé au consulat, mais qui ne savait pas sans doute, que la mort l’empêcherait de prendre possession de cette éminente dignité.

Si les païens de l’armée avaient été vivement touchés de la perte de Julien, elle ne fut pas moins accablante pour les autres qui se trouvaient en si grand nombre dans tout l’empire ; et sans doute ces derniers n’étant point gênés par la présence du nouveau prince, se livrèrent à leur douleur avec plus de liberté. Cette nouvelle, dit Libanius, fut un trait qui me perça le cœur, je jetai les yeux sur une épée, et voulus me délivrer d’une vie qui me serait désormais plus cruelle que la mort. Mais je me rappelai la défense de Platon, et les peines réservées dans les enfers à ceux qui disposent d’eux-mêmes, sans attendre l’ordre de Dieu. Je fis d’ailleurs réflexion que je devrais une oraison funèbre à ce héros.

Libanius s’acquitta de ce devoir, en consacrant à la mémoire de Julien deux discours qui sont venus jusqu’à nous. Le premier, qui paraît avoir été composé sur le champ, n’est qu’une lamentation fort courte, et cependant assez ennuyeuse, où l’on trouve plus d’esprit que de sentiment, et plus de pédanterie que d’esprit. Le second est un éloge historique travaillé à loisir, où l’orateur suit Julien pas à pas, et le montre toujours en beau. Cette pièce, la meilleure peut-être de Libanius, et digne presque à tous égards de la plus saine antiquité, fait pour le fonds des choses un contraste singulier, avec l’éloquent discours[20] de S. Grégoire de Nazianze.

A Carres en Mésopotamie, ville toute dévouée au paganisme, celui qui vint apporter la première nouvelle de la mort de Julien, pensa être assommé à coups de pierres, et le fut même selon Zosime. Tel était le désespoir des païens. Ils voyaient leur règne disparaître comme un songe, les flatteuses espérances qu’ils avaient conçues de la jeunesse et du zèle de Julien s’en aller en fumée, l’hellénisme prêt d’être enseveli dans le tombeau de son restaurateur, et la religion chrétienne revêtue de la pourpre et plus affermie que jamais, dans le temps même où la croyant arrivée à son terme fatal, ils n’attendaient que le retour de Julien pour frapper les derniers coups. Plusieurs l’avaient persécutée sans aucun ménagement, et s’étaient portés aux plus grands excès. Quelle apparence que le prince chrétien le plus modéré laissât impunis des attentats dont Julien même avait été forcé de rougir !

D’un autre côté l’église, dans le ravissement d’une délivrance soudaine, bénissait par ses cantiques le Dieu toujours fidèle à ses promesses, dont le bras venait d’exterminer le nouveau Sennachérib. Mais les chrétiens, il faut l’avouer, ne se bornaient pas aux sentiments légitimes que cette espèce de résurrection faisait naître dans leur cœur. Au lieu d’une joie chrétienne épurée dans ses motifs, humble et modeste dans ses effets, mêlée de compassion pour un ennemi qui périt, et de crainte à la vue de la prospérité ; plusieurs s’abandonnaient aux mouvements tout humains d’une joie fastueuse et outrageante, et semblaient menacer déjà de venger une religion qui n’enseigne qu’à souffrir et à pardonner. Ceux d’Antioche, ennemis personnels de Julien à tant de titres, insultaient tout à la fois à la mémoire du païen, du philosophe et de l’auteur. Dans cette grande ville si voluptueuse et qui se croyait si chrétienne, ce n’était que festins publics, que fêtes sacrées et profanes. On voyait, dans les églises et dans les oratoires des martyrs, les danses et le tumulte des spectacles, et les théâtres retentissaient d’exclamations religieuses.

On y publiait la victoire de la croix : on y apostrophait, quoique absent, le philosophe Maxime, l’oracle et le séducteur de Julien. Insensé Maxime, s’écriait-on, que sont devenues tes prédictions ? Dieu et son Christ ont vaincu.

Mais si l’église triomphait, l’empire était couvert d’ignominie, et venait de recevoir une plaie profonde dont il ne guérit jamais. Aussi les transports que l’intérêt de la religion, principalement lorsqu’il s’y joint de l’animosité, inspire d’abord au peuple, ne furent pas plutôt ralentis, que les réjouissances publiques firent place aux inquiétudes et aux alarmes. Invectiver contre Julien, rejeter les calamités de l’état sur son apostasie et sur sa conduite insensée, produire au grand jour les restes affreux des victimes humaines, qu’on l’accusait d’avoir immolées dans ses abominables mystères, ce pouvait être une sorte de consolation ; mais ce n’était pas une ressource. Jovien seul y gagnait, parce qu’il avait l’avantage de succéder à un prince haï, et par conséquent responsable dans l’esprit de la multitude au moins des premières fautes de son successeur.

Par la cession des provinces transtigritaines et de Nisibe, la Syrie allait devenir presque frontière, et la ville d’Antioche demeurait exposée aux incursions des barbares avec le reste de l’Orient. Quiconque avait encore l’âme romaine, devait considérer, que pendant l’espace d’environ onze siècles, ni les annales de la république, ni celles de la monarchie, ne fournissaient d’exemple d’un évènement aussi triste, aussi flétrissant à tout prendre, que le traité de Jovien : que si dans les premiers temps quelques généraux avaient souscrit à des conditions déshonorantes, l’autorité suprême qui résidait alors dans le peuple, déclarant nuls ces traités, en avait fait retomber toute l’infamie sur leurs auteurs ; que la majesté de l’empire, depuis qu’elle était concentrée dans un monarque, avait été sans doute profondément humiliée par la captivité de Valérien, qui avait vieilli dans les fers d’un autre Sapor ; mais que cette majesté venait de se dégrader et de s’anéantir elle-même dans la personne de Jovien ; qu’il avait abandonné le principe fondamental de la politique des romains, qui ne cédaient rien à la force, et n’étaient jamais plus fiers ni plus intraitables que lorsqu’ils paraissaient écrasés ; que cette maxime précieuse échappée du naufrage de la république et des mœurs anciennes, avait soutenu jusqu’à ce jour l’empire qu’elle avait formé ; que puisqu’une fois on s’en était départi, on verrait désormais les empereurs céder successivement les provinces, démembrer l’état sous prétexte de le sauver ; enfin qu’il était aisé de prévoir la suite et la ruine fatale de ce vaste corps.

Sans porter si loin leurs vues, les habitants de Nisibe assez occupés de leur propre malheur, tremblaient de se voir à la merci de Sapor, et de Sapor irrité. Ils conservaient néanmoins quelque espoir fondé sur l’importance de leur place, sur leur fidélité passée et sur leurs services récents. Ils ne pouvaient croire que Jovien les voulût livrer aux barbares, et se flattaient que si par respect pour ses serments, il n’osait contrevenir directement au traité, du moins sensible à leurs justes remontrances, il ne leur ôterait pas la liberté de se défendre eux-mêmes contre un ennemi qu’ils avaient déjà repoussé tant de fois.

Cependant l’armée après avoir consommé le peu de provisions qu’elle avait reçu, était retombée dans une disette si étrange, qu’on se voyait à la veille de manger de la chair humaine. Si l’on trouvait par hasard un boisseau de bled, ce qui n’arrivait que rarement, dit Ammien, il se vendait au moins treize pièces d’or. A mesure qu’on tuait les chevaux, il fallait abandonner les armes et le bagage : en sorte qu’il y a peut-être moins d’exagération que de malignité, dans la peinture que fait Libanius de l’état des troupes à leur retour. Nos soldats, dit-il, revinrent sans armes, sans habit. Ils demandaient l’aumône, aussi nus pour la plupart que des gens qui se sauvent d’un naufrage. Si quelqu’un avait encore la moitié de son bouclier, le tiers de sa pique ou bien une de ses bottes qu’il rapportait sur l’épaule, il se regardait comme un héros. Tous se croyaient suffisamment justifiés, quand ils avaient dit que Julien était mort, et qu’on ne devait pas s’étonner de voir les romains dans l’état déplorable où seraient les perses, si ce conquérant avait vécu.

On croit que l’armée rentra sur les terres de l’empire dans le lieu nommé Tisalphates. Ce fut là du moins que Procope et Sébastien, avec les officiers des troupes de Mésopotamie, vinrent rendre leurs devoirs à l’empereur qui les reçut avec bonté. Jovien se rendit bientôt aux portes de Nisibe, et campa sous les murailles de cette place, sans écouter les prières des habitants, qui le conjuraient avec des instances réitérées de venir loger dans le palais comme ses prédécesseurs. Il craignait de se montrer, et plus encore sans doute de s’enfermer dans une colonie romaine, dont il venait mettre les barbares en possession.

Ce soir là même il fit un acte de despotisme plus convenable au caractère soupçonneux qu’on lui reproche, qu’à la délicatesse de conscience dont il se piquait. A l’entrée de la nuit, au sortir de table, on enleva par ses ordres un officier qui venait de se signaler dans la dernière guerre à la prise de Maogamalque, il fut traîné à l’écart, et jeté dans un puits sec que l’on combla de pierres sur lui. Il se nommait Jovianus comme l’empereur, et avait eu quelques voix pour succéder à Julien. Demeurer sujet après avoir paru digne de régner est une situation si délicate, que la plus grande circonspection suffit à peine pour en parer les dangers. Jovianus ne le comprit pas. L’ambition ou la vanité lui faisait tenir certains discours d’autant plus suspects, qu’il invitait quelquefois des officiers à sa table ; et ce fut là constamment, dit Ammien, ce qui le perdit. La fin tragique de cet infortuné, qui paraît avoir été plus imprudent que coupable, n’est rapportée par aucun des écrivains modernes qui parlent de Jovien : je doute qu’ils eussent omis un trait pareil dans l’histoire de son prédécesseur.

Le lendemain Binesès, seigneur de la cour de Perse, qui suivait Jovien pour servir d’otage, et presser en même temps l’exécution du traité de paix, accompagné sans doute d’une escorte que lui donna l’empereur, entra dans Nisibe, et arbora sur la citadelle l’étendard du grand roi. La vue de ce funeste drapeau, et l’ordre que reçurent les habitants de se retirer ailleurs, les jeta dans la dernière consternation. Ils avaient cru d’abord que Jovien s’était engagé à livrer sa ville avec tous ses habitants. Il semble donc que ce devoir être une espèce d’adoucissement à leur douleur, d’apprendre que leurs personnes ne tomberaient point sous la puissance de Sapor. Mais outre qu’ils n’avaient pu, comme j’ai dit, se persuader tout à fait que cet engagement dût avoir lieu, l’exil auquel ils se voyaient condamnés leur paraissait aussi terrible que la servitude. Peut-être même que plusieurs auraient mieux aimé vivre dans le sein de leur patrie esclaves, c’est-à-dire, sujets des rois de Perse, que de conserver dans l’exil, dans la pauvreté, dans les misères d’un nouvel établissement, une liberté chimérique sous les empereurs romains, princes aussi absolus de fait, que prétendaient avoir droit de l’être ceux qui portaient le sceptre d’Arsace et d’Artaxerxés.

Il est assez ordinaire aux historiens, lorsqu’ils racontent la ruine des villes illustres, de rappeler en peu de mots leur origine, et les principaux événements qui les rendirent célèbres. Qu’il me soit donc permis de dire ici quelque chose de la fameuse Nisibe, puisque les romains la perdirent alors pour jamais, et qu’elle périt même dans un sens par la transmigration totale de ses citoyens. Nisibe, s’il en faut croire les historiens orientaux, est sœur et contemporaine de Babylone, ayant comme elle Nemrod pour fondateur. Selon les uns, il lui donna le nom de Chalya, ou selon d’autres celui d’Achad ; et c’est, disent ceux-ci, la même ville d’Achad, dont la Genèse fait mention parmi celles dont le fils de Chus jeta les premiers fondements dans le pays de Sennaar. Elle prit dans la suite le nom de Nisibe : et si l’on avait droit d’insister sur une étymologie[21] peu certaine, on pourrait conjecturer qu’elle était déjà, ou qu’elle devint pour lors une place forte. Quelqu’un des rois de Syrie successeurs d’Alexandre, lui donna le nom d’Antioche de Mygdonie, et certainement elle le portait, comme on peut voir dans Polybe, sous le règne d’Antiochus surnommé le grand. Elle était située dans la partie septentrionale de la Mésopotamie, à deux journées du Tigre, assez près du mont Masius, dans une plaine agréable et fertile, arrosée de la rivière de Mygdone qui partageait la ville en deux. Malgré son ancienneté, ce n’est que vers les derniers temps de la république romaine, que Nisibe commence à faire figure dans l’histoire.

Tigrane roi d’Arménie l’ayant enlevée aux parthes, pressé lui-même par Lucullus y renferma ses trésors. Il les croyait en sûreté dans une ville environnée de deux murailles toutes de brique d’une prodigieuse épaisseur, qu’un fossé large et profond mettait à l’abri de la sape et hors de la portée des machines. Aussi méprisa-t-on Lucullus, lorsqu’il osa paraître devant Nisibe au fort de l’hiver. Mais à la faveur de ce mépris et d’une nuit orageuse, il emporta la place par escalade soixante-huit ans avant l’ère chrétienne. Après la défaite de Crassus, elle retourna sous la domination des rois d’Arménie. Occupés de leurs guerres civiles, les romains ne songèrent point à la reprendre, et la politique d’Auguste, qui fixa les limites de l’empire aux bords de l’Euphrate, fut une loi pour ses successeurs jusqu’à Trajan. Ainsi pendant plus de cent cinquante ans, les romains virent sans jalousie Nisibe et son territoire entre les mains des rois d’Arménie leurs vassaux, ou des rois de l’Adiabène vassaux des Parthes. Trajan, le plus belliqueux des empereurs depuis Jules César, s’affranchit de la maxime d’état introduite par Auguste, et porta ses armes victorieuses bien au-delà de l’Euphrate. La prise de Nisibe fut un de ses premiers exploits de ce côté-là ; mais Adrien l’abandonna bientôt, comme les nouvelles provinces que Trajan avait conquises en Orient.

Lucius Verus, frère et collègue de M. Aurèle, la reprit et du temps de Sévère assiégée deux fois, l’une par les peuples de Mésopotamie révoltés contre les romains, l’autre par Vologèse roi des parthes ; elle se défendit avec tant de vigueur et de succès, que Sévère, qui le premier établit solidement les romains dans la Mésopotamie, non content de fortifier Nisibe, et d’en faire la capitale d’une province particulière, l’éleva même à la dignité de colonie, et lui fit prendre le nom de Septimia. Du temps d’Alexandre, fils de Mammée, Artaxerxés qui venait de détrôner Artabane, le dernier roi des parthes, et de rendre à la nation des perses le sceptre qu’elle avait perdu depuis environ 555 ans, essaya, mais inutilement de s’emparer de Nisibe.

Sous quelqu’un des empereurs suivants, ou le même Artaxerxés, ou son fils Sapor I s’en rendit maître ; mais en la prenant, il ne fit que procurer au jeune Gordien l’honneur de la reconquérir. Jules-Philippe, le meurtrier et le successeur de Gordien, mérita par quelques bienfaits d’être regardé comme un nouveau fondateur de la colonie, puisque sur une médaille qu’elle fit frapper à l’honneur de Philippe, elle prend le nom de Julia avant celui de Septimia. La captivité de Valérien, et la mollesse de Gallien son indigne fils, livrèrent à Sapor I la plupart des provinces asiatiques. Il fallut qu’un autre barbare nommé Odenat, chef de quelques sarrasins, plus romain que l’empereur même, se chargeât des intérêts de l’empire, et le sauvât en Orient. Nisibe se rangea la première à l’obéissance de ce prince, dont Gallien couronna les services en lui donnant le titre d’auguste. Elle parut de nouveau séparée de l’empire sous le règne de Zénobie, veuve d’Odenat ; mais elle y fut réunie par Aurélien. Les perses s’en étant emparés après la mort de Carus, la terreur des armes de Dioclétien les força de l’abandonner.

Au reste, c’est dans le quatrième siècle depuis J.-C. qu’il faut chercher l’époque de la gloire de Nisibe, et les traits les plus brillants de son histoire. Du temps de Constance, Sapor II, comme je l’ai dit, échoua trois fois devant ses remparts. De ces trois sièges, le plus mémorable est celui de l’an 350, décrit par Julien avec autant d’élégance que d’énergie dans ses deux premiers discours, que l’orateur trouve le secret de rendre intéressants jusqu’à certain point, quoique ce soient des panégyriques, et des panégyriques de Constance. Pour donner une idée de ce siège, je dirai que Sapor ayant appris que la révolte de Magnence et les progrès de cet usurpateur appelaient Constance en Occident, voulut profiter de la conjoncture ; qu’il fondit sur la Mésopotamie à la tête d’une armée innombrable, et après avoir emporté quelques châteaux, il investit tout à coup Nisibe. D’abord il l’attaqua dans les règles ; mais ni le bélier, ni la sape, ni la tortue ne produisant aucun effet, il détourna le cours de la rivière de Mygdone, comptant réduire les habitants par la soif. Heureusement les fontaines et les puits les en préservèrent. Alors le grand roi conçut un dessein digne de Darius et de Xerxès. Il construisit une haute et forte digue autour de la place, et arrêta la rivière au dessous. Les eaux refoulées remplirent le bassin qu’on venait de leur préparer, et montèrent presque au haut du rempart, qui ne s’élevait au dessus de leur niveau, qu’autant qu’il fallait pour empêcher la ville d’être submergée. Sapor fit donc équiper sur ce lac une flotte de barques chargées de machines, pour battre et pour nettoyer les murailles, et de combattants pour les assaillir. Ce nouveau genre d’attaque recommença plusieurs jours de suite, avec une perte infinie du côté des barbares, et des prodiges d’intrépidité de la part des romains, jusqu’à ce qu’un endroit faible de la digue venant à se rompre, ensevelit sous les eaux grand nombre des assiégeants. Sapor qui voyait sa réputation compromise, retint la Mygdone au dessus de la ville, et lâcha cette rivière contre les murailles, dont elle abattit cent coudées. Quoiqu’il fît incessamment tirer sur la brèche, les habitants élevèrent avec tant de promptitude un nouveau mur à quelques pas de l’ancien, et le défendirent avec tant de vigueur, qu’ils repoussèrent tous les assauts. Le roi dans l’excès de sa rage tira une flèche contre le ciel, se vengeant comme il pouvait, de la divinité même. Mais elle fit de plus en plus sentir son pouvoir à cet impie par une armée de moucherons, dont les piqûres mirent ses chevaux et les éléphants en une telle furie, qu’ils écrasèrent plusieurs milliers de soldats. Enfin, après avoir perdu plus de vingt mille hommes, il brûla ses machines, et leva le siège qui avait duré près de quatre mois. Le comte Lucillien qui commandait dans la ville, et S. Jacques son évêque partagèrent l’honneur de l’avoir sauvée ; l’un par son courage et ses talents militaires ; l’autre par ses prières ferventes ; qu’il n’interrompait que pour animer son peuple à combattre pour la liberté et pour la religion : car tous professaient le christianisme, et Sapor le persécutait.

Telle était la ville de Nisibe que le gendre de Lucillien livrait au même Sapor. Ceux auxquels il ordonnait d’en sortir et de faire place aux barbares, étaient les mêmes pour la plupart, qui treize ans auparavant l’avaient si bien défendue. Le sénat dans un lugubre silence, et le peuple jetant des cris lamentables, se rendirent au camp de l’empereur, et prosternés à ses pieds, lui dirent tout ce que la douleur et l’amour de la patrie leur suggérèrent de plus touchant. Comme à leurs supplications, à leurs raisons, à leurs sanglots ; il opposait pour toute réponse la sainteté du serment : Seigneur, disaient-ils, si la nécessité vous a contraint de céder vos droits sur Nisibe, ne nous défendez pas du moins de soutenir les nôtres l’épée à la main. Nous ne vous demandons ni munitions, ni troupes, ni argent. A force de vaincre Sapor nous sommes tous devenus soldats. Regardez-nous comme des étrangers : abandonnez nous à nous-mêmes, ou plutôt au ciel protecteur de la justice et de l’innocence. Il continuera de rendre invincibles des romains qui combattront pour leurs autels, pour leurs foyers, pour ces murailles qu’ils ont cimentées de leur propre sang. Après que nous aurons repoussé Sapor, le seul usage que nous voulons faire de notre liberté, c’est de nous redonner à vous.

Jovien répondit qu’il avait expressément juré de remettre la ville, et qu’il était incapable d’éluder un serment par de vaines subtilités. Alors Sabinus, à qui sa naissance et ses richesses donnaient un rang distingué parmi ses concitoyens, lui dit avec autant de vivacité que de hardiesse : Constance toujours en guerre avec les perses fut presque toujours malheureux : il frissonnait au nom de Sapor, et cette frayeur empoisonna tous les moments de sa vie. Cependant Constance accablé de revers, Constance réduit à se sauver presque seul, et à mendier un morceau de pain dans la chaumière d’une pauvre paysanne, conserva toujours Nisibe. Que dis-je ? Il ne céda jamais un pouce de terre à l’ennemi ; et Jovien n’est parvenu à l’empire que pour livrer aussitôt le boulevard de l’Orient. Jovien écouta ces reproches sans être ébranlé, se retranchant toujours dans les raisons tirées du point d’honneur et de la conscience.

C’était, comme j’ai dit ailleurs, la coutume de chaque ville d’offrir une couronne d’or aux nouveaux princes. Dans la situation critique où se trouvaient les habitants de Nisibe, ils eurent un soin particulier de satisfaire à ce devoir. L’empereur qui se rendait justice, sentant bien qu’il ne méritait point de couronne, surtout de leur part, refusa celle qu’ils lui présentèrent. Mais les habitants avec une persévérance à l’épreuve de tous les refus, le conjuraient de la recevoir, croyant sans doute qu’il se laisserait toucher par cette marque d’attachement et de respect, et que s’il acceptait leur hommage il contracterait une sorte d’engagement avec eux. Jovien pour se délivrer de leur importunité, parut l’accepter enfin ; et dans le moment un avocat nommé Silvanus dit à haute voix : grand empereur, puissiez-vous être ainsi couronné par les autres villes. Il fut si piqué de cette parole, qu’il commanda sur l’heure aux habitants d’évacuer la ville dans trois jours, et qu’il envoya des troupes pour les presser, avec ordre de faire main basse sur quiconque y resterait après le terme prescrit.

Ce terrible arrêt répandit la désolation dans Nisibe. Tout y retentit aussitôt de gémissements, de cris, d’imprécations contre le gouvernement, et d’hurlements affreux. C’était un spectacle capable d’attendrir Sapor, s’il en eût été témoin, de voir des femmes de condition contraintes par leur souverain de se bannir elles-mêmes de ces lieux qui les avaient vu naître, où elles avaient coulé d’heureux jours dans le sein de l’opulence, forcées, dis-je, d’abandonner tous leurs biens, et ce qui leur était infiniment plus sensible de s’éloigner pour jamais des tombeaux de leurs époux, de leurs pères, de leurs enfants, dont les cendres demeuraient à la discrétion des barbares. Tantôt elles s’arrachaient les cheveux, et se déchiraient le visage, tantôt elles tenaient embrasées les portes de leurs maisons, les baignant de leurs larmes, et leurs disant les derniers adieux. En un mot, on voyait l’image d’une ville prise d’assaut, et tous les symptômes de douleur et de désespoir que les grandes calamités peuvent produire parmi les orientaux, dont les passions furent toujours plus démonstratives que les nôtres. Mais qui pourrait exprimer le déchirement de cœur que durent sentir ces braves gens qui avaient soutenu trois sièges, et qui se seraient estimés heureux de verser le reste de leur sang pour une patrie qu’ils regardaient non seulement comme le lieu de leur naissance, mais aussi comme le théâtre de leur gloire et le monument de leur valeur ! Chacun saisissait à la hâte et comme s’il l’eût dérobé, ce qu’il pouvait emporter de ses propres effets : car pour comble d’infortune on manquait de bêtes de charge, en sorte qu’il fallait laisser quantité de meubles précieux.

Les chemins furent bientôt couverts de ces pauvres fugitifs, qui gémissant sous leurs fardeaux, et plus accablés encore du poids de leur affliction, allaient chercher le premier asile qu’il plairait à la providence de leur offrir. La plupart se retirèrent sous les murs d’Amide, où Jovien ordonna qu’on bâtît pour eux un quartier enfermé de murailles, qu’on nomma le bourg de Nisibe. Amide fondée par Constance, et presque ruinée par Sapor, s’accrut ainsi des débris de cette ancienne ville, et répara ses pertes avec tant d’avantage, qu’elle devint la capitale de ce que les romains conservèrent en Mésopotamie. Dès que les habitants de Nisibe furent partis, Jovien dépêcha le tribun Constance pour faire sortir ceux de Singare, autre colonie romaine, et remettre les cinq provinces aux officiers de Sapor. Ainsi fut exécuté à la lettre ce traité fameux, qu’on peut regarder comme l’époque de la chute de l’empire, et dont l’exécution attire à Jovien encore plus que le traité même, les reproches non seulement des auteurs païens, mais aussi de quelques chrétiens. Leurs reproches sont-ils fondés ? C’est un problème, dont l’examen trouvera mieux sa place à la suite de cette histoire.

Après avoir rempli ses engagements avec les perses, l’empereur chargea Procope de conduire à Tarse en Cilicie le corps de Julien, conformément aux dernières volontés de ce prince. Dans le convoi, qui dût être au moins quinze jours en marche, on observa les usages des païens, dont le plus bizarre était d’égayer les pompes funèbres des grands et même des empereurs, aux dépens de ceux que l’on prétendait honorer. Ils y mêlaient la plaisanterie et la satire aux démonstrations de douleur. Ici se faisaient entendre des chants lugubres et des lamentations ; on voyait couler des larmes : là des baladins et des farceurs dansaient et jouaient des scènes bouffonnes, où quelqu’un de la troupe sous un masque qui représentait au naturel celui dont on célébrait les obsèques, imitait son geste et sa voix[22], et lui faisait tenir d’une manière comique le langage le plus propre à le caractériser. Les personnages subalternes accablaient ce principal acteur de railleries et d’injures. Le faux Julien devait être fort risible, puisque la copie outrait toujours le ridicule de l’original. On n’épargna ni les défauts de ce malheureux prince, ni peut-être même les bonnes qualités. On lui reprochait dans les termes les plus sanglants son apostasie, sa témérité, sa défaite, sa mort. Pour imaginer jusqu’où se porta la licence, il faut songer que les comédiens se vengeaient de l’ennemi du théâtre, et qu’ils étaient sûrs de l’applaudissement des chrétiens.

Dès que Procope se fut acquitté de cette commission, effrayé du fort de Jovianus et du faux bruit qui se répandait, que Julien son parent prêt d’expirer avait souhaité de l’avoir pour successeur, il jugea que sa vie n’était point en sûreté. Il se cacha donc, et trouva le secret d’échapper aux perquisitions de Jovien, et depuis à celles de Valens. Environ deux ans après, la mort de Julien, il reparut pour monter sur le trône, d’où il tomba presque au même instant.

De Nisibe, Jovien prit la route d’Antioche et vint à Édesse, qui devait lui être chère par la même raison[23] qui l’avait rendue odieuse à son prédécesseur. Il était dans cette ville le vingt-septième de septembre, suivant la date d’une loi[24], qui dispense les soldats d’aller chercher du fourrage au-delà de vingt milles ou d’une journée du camp. Julien, restaurateur de la discipline militaire, les avait obligés d’en aller chercher à cette distance ; mais peut-être quelques officiers les envoyaient encore plus loin. Jovien intéressé à ménager l’affection des troupes, les délivre ou les préserve de cette fatigue, à laquelle on n’avait pas droit de les obliger ; et l’esprit de sa loi est que l’on s’en tienne précisément à celle de Julien.

L’empereur continuant sa marche à grandes journées, et reçu fort tristement sur son passage, entra dans Antioche au mois d’octobre, et ne put se dispenser d’y demeurer quelque temps, malgré l’impatience qu’il avait d’aller se montrer dans Constantinople, et delà sans doute que sous l’apparence du zèle, l’animosité de quelques chrétiens mal instruits, se portant à d’indignes représailles, ne poussât à bout les païens, chez qui la patience n’était fondée sur aucun principe religieux. Déjà partout[25] on fermait les temples : le sang des victimes ne coulait plus : les prêtres des idoles se cachaient : les philosophes se coupaient la barbe, et quittaient le manteau pour reprendre l’habit commun. Ce n’était point une terreur panique : ils avaient indignement abusé de leur crédit. S. Grégoire de Nazianze à la fin de son discours contre Julien, exhorte au pardon des injures de manière à faire sentir, que dans cette occasion il regardait l’accomplissement du précepte comme un grand effort de vertu. On croirait volontiers que s’il invective avec tant de force contre les païens et contre la mémoire de Julien, c’est un trait de politique chrétienne, et qu’en exerçant, pour ainsi dire, au nom de l’église et comme par autorité publique une vengeance légitime, il veut prévenir et désarmer celle des particuliers.

La guerre allumée entre les chrétiens et les païens n’était pas la seule dont la religion fût ou le prétexte ou la cause. Sans parler de quelques sectes obscures ou peu accréditées[26], tout ce qui portait le nom chrétien se trouvait partagé entre la foi de Nicée et l’hérésie d’Arius. Souvent les controverses les plus vives ne sont que des disputes de mots. Ici, sous d’apparentes disputes de mots[27] et même de sectes, on était réellement divisé sur les dogmes fondamentaux ; et l’on disputait avec d’autant plus d’acharnement, qu’il s’agissait des vérités incompréhensibles. Les ariens, que la faveur de Constance avait mis en possession des églises de Constantinople et des plus grands sièges de l’Orient, subdivisés en ariens purs et en demi-ariens, ne s’accordaient que contre les catholiques. En moins de cinquante ans, ils avaient fait jusqu’à seize différentes formules de foi[28], et l’on doutait qu’ils fussent à la dernière. L’arianisme était une secte cruelle, et qui par là même selon saint Athanase[29], portait sur le front un caractère de réprobation. Aux cruautés elle savait joindre le manège et l’artifice. Trompé par ses formules équivoques[30], sous Constance l’univers entier fut surpris de se trouver arien sans y penser ; mais l’erreur ne s’applaudit pas longtemps de ce triomphe imaginaire. Une réunion fondée sur la duplicité n’avait fait qu’opérer une plus cruelle division.

D’un autre côté ceux qui reconnaissaient la divinité du Verbe, n’étaient pas tous d’accord sur le reste. Quelques-uns, par une délicatesse outrée, rejetaient le terme de consubstantiel, comme n’étant point dans l’écriture ; et quoiqu’ils admissent le dogme signifié par ce mot, tout le monde n’avait pas, comme saint Athanase[31], l’équité de compatir à leur faiblesse, et de les compter parmi les orthodoxes.

Un schisme opiniâtre, formé par le mal entendu, et perpétué par l’imprudence, déchirait la ville d’Antioche[32]. On y voyait deux évêques catholiques, outre l’évêque arien. A Constantinople et ailleurs les macédoniens[33], orthodoxes du moins en apparence sur la consubstantialité du Fils, niaient le Saint-Esprit. Les donatistes croyant qu’il n’y avait hors de leur société, ni d’église ni même des sacrements, poussaient en Afrique le fanatisme jusqu’à la fureur. Les novatiens[34], dont l’hérésie était d’ériger en dogme de foi un rigorisme désespérant, vivaient dans une sorte d’intelligence avec les catholiques, qui les distinguaient infiniment des autres sectaires ; et l’on peut dire qu’ils méritaient cette distinction par la pureté de leurs mœurs, et par leur attachement à la doctrine ancienne touchant la divinité de Jésus-Christ. Ils avaient soutenu avec un courage héroïque les persécutions ariennes : mais quelques-uns avaient fait voir[35], que pour la défense de leur foi, ils savaient employer d’autres armes que celles des vrais chrétiens.

Comme l’effet le plus naturel d’une guerre étrangère est de suspendre les dissensions civiles ; malgré les artifices de Julien pour attiser le feu de la discorde, on vit sous son règne entre les communions les plus opposées, une espèce de trêve qui ressemblait à la paix. Excepté les donatistes seuls qui s’étaient portés contre les catholiques à des violences, dont les magistrats avaient cru devoir rendre compte à l’empereur ; excepté, dis-je, ces forcenés, les chrétiens avaient paru oublier leurs divisions domestiques, et s’occuper de concert à faire des vœux pour leur délivrance commune. Mais aussitôt que l’on eut appris l’élection d’un prince chrétien, les disputes assoupies commencèrent à se réveiller, et les chefs des différentes communions s’empressèrent à l’envi d’aller trouver l’empereur, dès qu’il fut sur les terres des romains, soit pour l’attirer, soit du moins pour se rendre favorable à leur parti.

Au milieu d’une telle diversité d’opinions, Jovien, comme j’ai déjà dit, avait le bonheur de connaître la vérité. Il avait préféré le christianisme à sa fortune, et professait ouvertement la doctrine catholique. Si la pureté de ses mœurs ne répondait peut-être pas à celle de sa foi, on ne peut douter au moins qu’il ne souhaitât ardemment de voir tous les sujets réunis dans le sein de la véritable religion ; mais Jovien était trop éclairé sur la nature de la religion même pour faire violence à personne. Un confesseur de la foi devenu persécuteur eût été une sorte de prodige. Qui devait mieux connaître les droits de la conscience, que celui même qui, avait eu besoin de les réclamer ? Il était convaincu que la foi se persuade[36], et ne se commande pas : que d’employer au progrès de l’évangile le fer et le feu, c’est combattre tout à la fois et l’esprit de l’évangile, et les principes de la raison : que la peur ne fait que des hypocrites : que Dieu rejette des hommages forcés, et que s’il désapprouve l’erreur, il déteste le parjure ; que l’excellence de la fin que l’on se propose ne peut sanctifier des moyens illégitimes ; que d’ailleurs pour réussir, les moyens doivent être assortis à la fin ; et qu’ainsi l’on ne saurait emporter les consciences à main armée, non plus que les remparts avec des raisonnements.

Mais d’ailleurs quand Jovien aurait cru qu’il est permis et possible de convertir les hommes par la terreur des supplices et de la mort, c’eût été trop risquer au commencement d’un nouveau règne que d’irriter les ariens, qui conservaient toujours parmi les communions chrétiennes l’air de supériorité que leur avaient donné la protection et la faveur de Constance. Il eût encore été plus dangereux d’attaquer de front le paganisme, qui sous Julien avait repris vigueur, et même était redevenu la religion de l’état. On doit juger que les païens se voyant à la discrétion d’un prince ennemi zélé de l’idolâtrie, étaient dans de vives alarmes, et que plusieurs témoignaient assez d’inquiétude pour en donner à ce prince encore mal affermi. Ce fut donc à dessein de les rassurer, et de se rassurer soi-même, qu’il se hâta de faire une loi, par laquelle il les ma