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Dans les premiers jours de décembre 692 (62 avant Jésus-Christ), la nouvelle d’un
scandale inouï se répandit à Rome. Il s’agissait d’une histoire d’adultère,
qui empruntait aux noms des personnages en cause, aux circonstances de temps
et de lieu un caractère exceptionnel de gravité. Les deux coupables
appartenaient aux plus illustres familles du patriciat romain : Pompeia,
petite-fille de Sylla et femme de César, P. Clodius Pulcher, de la grande
famille des Claude ; ils avaient été surpris dans la maison même de César, où
Clodius s’était introduit la nuit à la faveur d’un déguisement féminin, comme
pour prendre part à une fête religieuse. Voici, en quelques mots, le récit de
cette curieuse équipée ; elle aurait mérité d’être contée par la plume d’un
Boccace ou d’un La
Fontaine.
Un jeune patricien, P. Clodius, déjà connu à l’âge de
trente ans par plusieurs aventures qui n’étaient pas à son honneur, avait
conçu une violente passion pour Pompeia, femme du grand pontife Jules César,
toute prête elle-même à le payer de retour ; mais la mère de César, Aurelia,
faisait bonne garde auprès de la jeune femme : aussi les deux amants ne
pouvaient se rencontrer ni dans la maison de César ni au dehors. Clodius,
homme de ressources et d’audace, s’il en fut jamais, résolut d’attendre la
fête de la Bonne
Déesse pour se glisser, sous un costume de femme, dans
l’appartement de Pompeia. Il faut savoir que la fête de cette vieille
divinité tellurique était exclusivement réservée aux femmes ; les Vestales se
réunissaient de nuit dans la maison du consul ou encore du grand pontife,
après que la maîtresse de la maison avait fait sortir son mari et tous les
hommes ; on avait même soin de voiler pour cette nuit les peintures qui
représentaient des êtres mâles ; des audacieux qui avaient violé ces mystères
avaient été, disait-on, frappés de cécité par la déesse irritée. C’est au
milieu de ce sanctuaire féminin, où un rat mâle,
dit Juvénal, n’oserait s’aventurer[1], que notre
amoureux prit le parti de s’introduire. On avait donc vu, la fameuse nuit du
sacrifice à la
Bonne Déesse, une joueuse de cithare entrer dans la maison
du grand pontife : elle portait le costume des femmes de sa condition, la
mitre, la tunique à manches couleur de safran, la bande d’étoffe de pourpre
pour soutenir la gorge, les sandales ; à la main, une cithare[2]. La figure de
Clodius se prêtait, paraît-il, à ce travestissement grotesque par son absence
de barbe et par je ne sais quoi de féminin répandu sur ses traits[3]. Aussi personne ne
prit garde à la musicienne ; rien n’était plus commun que d’admettre des
chanteuses aux mystères de la Bonne Déesse, car ces fêtes féminines
dégénéraient plus d’une fois en parties de plaisir, voire en orgies. Clodius
errait dans les vastes corridors de la maison en attendant l’heure où Pompeia
pourrait échapper au sacrifice. Le malheur voulut qu’il vint à rencontrer une
suivante qui n’était pas dans la confidence. Celle-ci pense que la musicienne
s’est égarée et l’invite à prendre part à la fête. La musicienne veut
s’échapper sans répondre ; la suivante la poursuit, l’atteint par ses habits
flottants, et, toute surprise de cette résistance, lui demande qui elle
était, qui elle cherchait, où elle fuyait. La malheureuse fut bien obligée de
donner une réponse : elle s’était perdue en cherchant une des femmes de
Pompeia. Ô stupeur ! C’était une voix d’homme qui était sortie de ce corps de
femme ! La suivante épouvantée lance dans toute la maison un cri de terreur :
Un homme ! Il y a un homme ici !
Ce fut comme un coup de foudre. Les mystères sont suspendus ; les portes
fermées et gardées ; Aurelia, Julia sa fille, les autres matrones fouillent
tous les recoins de la maison à la lueur des torches. A la fin on aperçoit la
musicienne blottie dans la chambre d’une femme de Pompeia. On la fait venir à
la lumière, on lui arrache son déguisement : qui reconnaît-on ? P. Clodius
Pulcher, l’amant de Pompeia. Aurelia le fait jeter ignominieusement à la
porte, lui et sa défroque de joueuse de cithare[4].
C’est le héros de cette histoire scandaleuse que le grand
pontife devait couvrir officiellement de sa protection, devant les tribunaux
d’abord, quand il fut accusé de sacrilège, devant le collège pontifical
ensuite, quand il voulut devenir plébéien. Comment César a-t-il pu pardonner
une injure aussi grave et aussi manifeste ? Il avait deviné dans ce
descendant des Appius Claudius l’homme qui pourrait un jour servir le mieux
sa politique. Les actes, en effet, par lesquels Clodius s’était fait
connaître jusqu’alors révélaient en lui un intrigant et un perturbateur d’une
audace singulière.
— I —
P. Clodius Pulcher, dont le nom de famille a été défiguré
par une bizarrerie de prononciation et d’écriture[5], est né, selon
toute probabilité, en l’an de Rome 661[6]. Il portait un
des noms les plus connus du patriciat ; parmi ses ancêtres, il pouvait citer
Ap. Claudius, le fameux décemvir, Ap. Claudius Cæcus, qui, malade, s’était
fait transporter au sénat pour parler contre les propositions de paix de
Pyrrhus, et une foule de personnages, hommes ou femmes, célèbres à divers
titres. Orphelin d’assez bonne heure et abandonné à lui-même, il n’eut
d’autres leçons que les exemples domestiques de ses frères et de ses sœurs ou
que les révolutions de Rome ; il faut reconnaître que cette double influence
n’était pas de nature à développer, même dans des âmes plus heureusement
douées ; les qualités de l’honnête homme et du citoyen soumis aux lois.
P. Clodius était le cinquième enfant d’une famille qui
comprenait trois garçons et trois filles. L’aîné des fils, Appius, a laissé
un nom dans l’histoire de cette époque ; après avoir embrassé la haine de son
frère contre Cicéron, il devint un ami du grand consulaire. Quant aux trois
sœurs de Clodius, leurs aventures ont alimenté longtemps la chronique scandaleuse
de Rome. Une surtout, Clodia major,
s’est fait un nom hors de pair dans l’histoire galante du dernier siècle de la République. Catulle
l’a chantée et l’a immortalisée sous le nom de Lesbie[7]. Cette Lesbie adorée, qu’il a chérie par-dessus tout, plus
que lui-même, plus que tous les siens[8], dont il a chanté
le passereau dans des vers ravissants, que d’injures sanglantes il lui a
cependant décochées : Infâme coureuse, rebut de
mauvais lieux, sale coquine ! Qu’elle
vive, dit-il encore de Clodia en rompant avec elle, qu’elle vive et qu’elle se complaise au milieu de la foule
de ses innombrables amants ![9] L’un des plus
connus de ses amants est un élégant viveur ami de Cicéron, M. Cælius Rufus,
qui termina quelques mois d’une liaison ouvertement affichée par une rupture
éclatante ; Clodia prétendit que Cælius lui avait pris de l’argent et qu’il
avait voulu l’empoisonner. Qu’on relise le plaidoyer de Cicéron pour Cœlius,
si l’on veut connaître les détails piquants du procès et avoir une idée de la
liberté de langage du barreau romain ; les noms de Médée du Palatin, de
Clytemnestre (on
prétendait que Clodia s’était débarrassée par le poison de son mari, le
consul Q. Cæcilius Metellus Celer) sont à peu près les seuls à répéter
ici. Dans ses Lettres, Cicéron la désigne couramment, sans nom propre, par
l’épithète que les poèmes homériques donnent à Junon : la femme aux grands
yeux, aux yeux de bœuf ; car, à
l’image de la reine de l’Olympe, elle était, paraît-il, l’épouse de son
frère. On ajoutait que les deux autres sœurs de Clodius, Clodia minor, mariée à Lucullus, Clodia Tertia, mariée
à Marcius Rex, avaient aussi joué le rôle de Junon. Faut-il croire à tant
d’infamies et à d’autres encore dont Cicéron s’est fait l’écho complaisant ?
Les haines que Clodius a soulevées contre lui ont pu les faire naître ;
cependant, pour qui songe à la corruption profonde de cette société en
décadence et au cynisme éhonté du personnage, toutes ces turpitudes sont
admissibles.
L’éducation politique de Clodius n’avait pas été
meilleure. Enfant, il avait assisté aux proscriptions, aux spoliations, aux
massacres de la dictature de Sylla ; jeune homme, il avait vu le consul
Lepidus lever une armée et entrer en lutte ouverte avec le sénat. Ces
exemples parlaient assez haut : l’audace, la violence, le crime, voila les
moyens de gouvernement qu’on lui avait montrés. Il pensa que le mieux était
de commencer tout de suite par où Sylla et Lepidus avaient fini.
Les débuts de sa carrière se firent en Asie dans l’armée
de son beau-frère Lucullus, lors de la seconde guerre contre Mithridate.
Légat de Lucullus, il ne profita de son rang et de sa parenté avec le général
en chef que pour faire révolter l’armée. Les mutins, excités par lui,
déclarent qu’ils n’iront pas plus loin (l’armée était alors à Nisibis, au cœur de |