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Tacite nous apprend qu’au temps de la mort d’Auguste, les plus éclairés d’entre les Romains se partageaient dans le jugement qu’ils portaient de l’illustre défunt. Les uns exaltaient ou excusaient, les autres blâmaient sévèrement les actes de sa vie. Les premiers attribuaient les guerres civiles et les cruautés, auxquelles il avait dû son élévation, aux circonstances terribles où la République avait été jetée par la mort de César. Après ces épouvantables secousses, Rome, ébranlée jusque dans ses fondements, avait besoin d’être soutenue par une main puissante. Auguste aurait pu s’y faire donner la royauté ou la dictature. Il s’était contenté du nom de prince, et, sans changer beaucoup les anciennes institutions, il avait rétabli l’ordre et la tranquillité. — D’autres, au contraire, voyaient dans une ambition effrénée son seul mobile. Fourberies, crimes, trahisons, rien ne lui avait coûté pour s’emparer du pouvoir. Puis l’ayant usurpé, il avait pour s’y maintenir fait couler le sang de plus d’un noble Romain. Paix sanglante et bien digne des guerres coupables au prix desquelles on l’avait achetée[1] ! Entre ces deux opinions, Tacite (cela est remarquable) ne nous indique pas son choix. Sans doute il n’osait se prononcer. Suétone, moins circonspect, appelle Auguste le sauveur de Rome et Dion Cassius semble partager l’avis de Mécène qui, dans le célèbre discours qu’il lui attribue, assimile le peuple romain redevenu libre à un vaisseau sans gouvernail, sans pilote et jeté par les ouragans au milieu d’une mer remplie d’écueils[2]. Parmi les modernes, au contraire, Montesquieu et beaucoup d’autres ont vu dans Auguste le type de l’égoïsme craintif, qui se soucie peu de l’intérêt de la patrie, mais cherche uniquement à satisfaire sans danger une ambition peu estimable. Sylla valait au fond beaucoup mieux ; car Sylla menait les Romains à la liberté par la violence. Auguste les a conduits à la servitude par la ruse. Il leur a laissé le mot de liberté pour pouvoir leur enlever plus aisément la chose. Il a corrompu les soldats par ses largesses parce qu’il ne savait pas leur imposer l’admiration par ses victoires. C’est le seul des généraux romains qui ait eu l’affection de l’armée en lui donnant sans cesse des preuves d’une lâcheté naturelle[3]. La sage réserve de Tacite me paraît préférable aux affirmations contradictoires des écrivains que nous venons de citer. Ces grands politiques, dont le nom est tour à tour célébré et maudit, ne méritent presque jamais tous les éloges de leurs partisans ni tout le blâme de leurs détracteurs. On ajoute à leur habileté ou à leurs vices ce que l’imagination de chacun ose ou peut concevoir. On dirait qu’ils ont eu un but toujours présent à l’esprit et que, pour l’atteindre, ils ont dominé les circonstances et vaincu la nature. Tandis qu’on les rabaisse plus qu’il ne faudrait sous le rapport moral, on les doue d’une intelligence, d’une perspicacité surhumaines. On se plaît surtout à leur supposer une sûreté de coup d’œil à laquelle ni le présent ni l’avenir n’échappent et une profondeur de combinaisons que rien n’étonne et que rien ne distrait. Cette science des hommes et des événements est pour le philosophe et pour l’historien le prix de longues études sur l’âme humaine et les siècles passés. N’est-elle pas presque impossible chez des personnages que leur condition place dans la nécessité d’agir sans cesse, et qui, s’ils ne veulent périr, doivent toujours combattre et toujours vaincre ? Pour eux ni repos ni trêve. S’arrêter, c’est descendre. Descendre, c’est tomber. Il faut grimper avec effort au sommet de la montagne. Sinon, on tombe dans le précipice. Je ne conteste pas l’ambition du petit-neveu de César. Je ne suis pas disposé à faire, comme Julien, de sa vie deux parts, l’une où, ignorant les leçons de la philosophie, il se livra à toutes ses passions, l’autre où cette science divine, avant prévalu dans son âme, dirigea sa conduite. Dans la seconde partie même, j’en suis convaincu, l’intérêt personnel fut souvent son guide. Mais j’hésite à penser qu’il ait eu, dès le premier jour, le dessein bien arrêté de s’emparer du pouvoir souverain, qu’en fondant l’Empire il ait exécuté ce plan autant qu’il en jugeait l’exécution compatible avec sa sûreté et qu’il n’ait pas laissé aux événements le soin de décider si le nouveau gouvernement de Rome serait transitoire ou s’il serait durable[4]. — I — N’oublions pas qu’on peut trouver des circonstances atténuantes même aux premiers actes de sa vie, à ceux qui eussent fait du nom d’Octave une cruelle injure pour les plus cruels tyrans, si Auguste n’était venu atténuer les fâcheux souvenirs de l’ancien triumvir. Comme Louis XI, comme Charles Quint, comme beaucoup d’autres personnages célèbres par leur dissimulation, il reçut de ses adversaires mêmes les leçons de ruse, de violence et de mauvaise foi qu’il pratiqua à leurs dépens. Petit-neveu de César, adopté par son grand oncle, il trouva son héritage devenu ta proie d’Antoine, ce faussaire audacieux qui livrait les biens du dictateur au pillage et qui prétendait exécuter ses dernières volontés, en mettant la république tout entière à rançon. Trompé et dépouillé par Antoine, il se tourna d’un autre côté[5]. Alors, eut lieu une comédie singulière. Le Sénat, dont un grand nombre de membres favorisaient probablement de leurs vœux le parti des meurtriers de César, avait pourtant refusé de condamner la mémoire du dictateur. Il avait ratifié ses actes et bientôt Brutus et Cassius se virent obligés de quitter l’Italie. Ce fut sans son concours et même contre ses défenses expresses qu’ils allèrent soulever l’un l’Asie, l’autre la Macédoine et la Grèce[6]. L’Assemblée se déclarait donc césarienne, il importe peu que ce fût à contre cœur. Mais elle cherchait dans le parti césarien un rival à Antoine qui la tenait en servitude. Cicéron, qui en était l’oracle, présente Octave. On l’accueille, on le flatte. On lui permet de briguer les magistratures avant l’âge. On lui décernera le consulat, s’il veut défendre la république contre l’objet des craintes générales qui déjà assiégeait dans Modène D. Brutus, gouverneur légal de la Gaule cisalpine, et menaçait de franchir le Rubicon. D. Brutus était, lui aussi, un des assassins du père adoptif d’Octave. Peut-être avait-il même été de tous le plus perfide et le plus odieux. Dans quelle étrange position était alors notre futur empereur ! Le parti césarien se divisait en deux camps. Dans l’un, où se trouvait le Sénat, on proscrivait Antoine en faveur d’un des hommes sous les coups desquels Jules César avait succombé. Dans l’autre, Antoine usurpait la dictature, se mettant au-dessus des lois, abusant du testament du dictateur qu’il avait falsifié, prêt à écraser aussi bien celui auquel son ancien maître avait légué son héritage que les représentants du parti pompéien, dont l’Orient commençait à soutenir la rébellion. Il fallait prendre parti pour l’un des deux ; car Octave était encore trop jeune, il n’avait pas acquis assez de crédit pour pouvoir jouer un autre rôle que celui d’un auxiliaire utile. Il accompagna contre Antoine les deux consuls et délivra Décimus Brutus. Mais il ne lui dissimula pas sa haine. Quand le gouverneur de la Cisalpine, enfin hors de péril, vint lui rendre grâces comme à un sauveur : Ce n’est pas pour vous, répondit-il, que j’ai pris les armes. Le meurtre de mon père est un exécrable forfait. Je n’ai combattu que pour humilier l’orgueil et l’ambition d’Antoine. Quelle fut alors la récompense d’Octave ? Le consul Pansa l’avait averti, en mourant de se défier des Sénateurs : Si vous achevez la ruine d’Antoine, lui avait-il dit, vous commencez la vôtre[7]. Ces mots nous sont rapportés par un historien véridique, Appien, qui n’a pas ménagé à l’occasion le destructeur de la république romaine. Qu’était alors le Sénat ? Antoine devait y avoir beaucoup de partisans. Il y avait introduit nombre de ces Orcini, de ces Charonites (sénateurs de l’Enfer) qu’Auguste en exclut plus tard. Pourtant ils n’avaient pu y faire prévaloir son parti. Cette portion flottante, cette plaine versatile et indécise, qui se trouve dans toutes les assemblées et rend le gouvernement des assemblées si difficile, penchait vers les chefs amnistiés des conjurés, dont elle n’osait pourtant pas prendre ostensiblement la défense. Octave avait-il- pu l’ignorer ? Il est plus probable qu’il le savait et le dissimula, avec l’espoir de la dominer un jour. Les intrigues si communes dans les États où le gouvernement parlementaire existe, les fluctuations auxquelles elles donnent lieu, justifient parfaitement cette espérance. Celui qui n’était hier qu’un général sans armée trouve tout à coup à recruter les plus fortes légions. Il n’a qu’à frapper la terre du pied pour avoir des adhérents. C’est à qui réclamera l’honneur de le servir. Mais il faut du temps pour déterminer ces volte-face. Octave n’en avait pas. La prédiction de Pansa parut bientôt prête à se vérifier. Les actes du Sénat parurent trop conformes aux dispositions hostiles qu’on lui supposait. Décimus Brutus fut proclamé vainqueur d’Antoine, lui qu’on avait vu réduit aux dernières extrémités. On lui décerna le triomphé et son libérateur eut à peine l’ovation[8]. On tâcha de débaucher à Octave ses soldats, troupes dévouées qu’il fallait gagner ou licencier avant d’attaquer ouvertement le chef. On réservait ce dernier coup pour le moment où l’on disposerait des forces de Cassius et de Brutus. En attendant le sacrifice, on ornait la victime et on la couronnait de fleurs[9]. N’était-ce point pour préparer sa chute qu’on l’accusait d’avoir tué de sa main Hirtius et fait verser un poison subtil sur la blessure de Pansa ? Crimes bien invraisemblables ! Les deux consuls, amis du dictateur, auraient probablement favorisé les projets de celui que leur maître avait lui-même constitué son héritier. Mais on suppose facilement toute espèce de forfaits à ceux qui vous gênent et dont on voudrait se débarrasser. Nous en voyons nous-mêmes tous les jours la preuve. Qu’on se figure l’étrange position d’Octave. Chaque jour lui apporte les nouvelles les plus menaçantes ; on répand le bruit qu’il est l’assassin des consuls. Antoine, réfugié dans la Gaule transalpine, y a trouvé un asile auprès du gouverneur Lepidus ; il dispose d’une nouvelle armée. Brutus et Cassius les deux rebelles, vont traverser l’Adriatique pour détruire en Occident le parti césarien, auquel ils ont déjà enlevé presque tout l’Orient. Cicéron a prononcé dans le Sénat des paroles équivoques, et l’on a remarqué que les Sénateurs les interprétaient volontiers dans le sens de la perfidie. Sur ces entrefaites, Octave demande le consulat. Le Sénat déclare sa candidature illégale. Que signifiait cette déclaration ? Le Sénat n’avait pas toujours fait preuve de pareils scrupules. La préture d’Octave en particulier en fournissait la preuve. Quand on respecte toujours la loi, on se met facilement à l’abri de tout soupçon d’injustice et d’arrière-pensée. Il n’en est pas ainsi lorsqu’on s’attribue le droit d’en dispenser. Celui qu’on veut asservir à la règle commune trouve dans la rigueur avec laquelle on lui applique cette règle une preuve évidente d’un mauvais vouloir qui lui est personnel. Il est persuadé qu’on veut lui faire injure, et, s’il est dans la situation d’Octave, il soupçonne de mauvais desseins. Octave ne pouvait se défendre qu’en attaquant à son tour. Mais seul il n’était pas assez fort pour triompher. Il se rapprocha d’Antoine et de Lepidus. Ces trois chefs du parti césarien se partagèrent la dictature ; ainsi- naquit le second triumvirat. D’affreuses proscriptions le signalèrent. Les triumvirs avaient à exercer de nombreuses vengeances. La confiscation des biens des citoyens les plus riches pouvait seule leur permettre de satisfaire l’avarice de leurs soldats, qui plus que jamais leur étaient nécessaires. Avant de marcher contre Brutus et Cassius, ils voulaient mettre à Rome les amis de la république dans l’impuissance ; ils voulaient forcer par la terreur les Romains à. demeurer spectateurs inactifs de la guerre dont l’Orient allait être le théâtre. Dans des circonstances si extraordinaires, les esprits les plus doux deviennent souvent les plus cruels. Octave versa plus de sang encore qu’Antoine et que Lepidus. Moins accoutumé qu’eux aux vicissitudes du sort, il était aussi plus craintif[10]. L’histoire présente peu d’exemples de rois, de tyrans ou de chefs de république investis d’un pouvoir souverain qui aient consenti à le partager. Dans ce haut rang où l’on ne connaît point de supérieur, la présence d’un égal est pour l’orgueil une plaie toujours saignante. Alexandre eût consenti à rouler un tonneau parmi les mendiants comme Diogène. Il s’indignait quand Darius lui offrait la moitié de l’Asie. Mais lorsque plusieurs citoyens se sont élevés ensemble à la dictature dans un État libre, il n’est plus entre eux d’union possible. Les partis, qu’ils ont vaincus, ont perdu l’espérance de les combattre tous à la fois avec avantage ; ils cherchent à les miner l’un par l’autre, faisant choix d’un d’entre eux par lequel ils comptent détruire ses collègues et qu’ils tâcheront ensuite de détruire à son tour. Les anciens amis des associés se divisent eux-mêmes. Chacun arbore le drapeau d’un chef particulier et le pousse à prendre le commandement pour lui seul. Ainsi le triumvirat fut l’origine de guerres nouvelles, où Octave rencontra de nouveaux périls et développa son caractère artificieux ainsi que sa rare habileté. Quels obstacles n’avait-il pas à surmonter ! De ses deux collègues l’un au moins le surpassait en gloire et l’égalait en influence. Il vit Sextus Pompée, que le souvenir du grand Pompée rendait cher aux restes du parti républicain, s’élever avec l’appui des pirates de la Méditerranée, affamer Rome et forcer ceux qui l’avaient proscrit à l’associer à leur puissance. Parmi les Sénateurs un grand nombre étaient dévoués à ses rivaux. Ceux-là mêmes qui avaient embrassé son parti lui étaient suspects à juste titre. Dans les soldats, il est vrai, il trouvait plus d’attachement. Ce grand nom de César dont il était l’héritier l’avait rendu cher aux légions. Ses prodigalités avaient achevé de le leur attacher. Mais quels ennemis lui donnèrent jamais autant de craintes que ces formidables auxiliaires ? Comment satisfaire leurs exigences ? Comment leur imposer une discipline suffisante ? Sous un chef d’un extérieur débile et d’une nature si peu belliqueuse qu’il s’abstenait, disait-on, volontiers de paraître à leur tête quand un combat avait lieu, ils se croyaient les maîtres, voulaient traiter en pays conquis l’Italie et les provinces. Il n’y a point de fatalisme en histoire, l’homme conservant toujours le choix au moins entre deux partis. Octave aurait pu répudier jadis l’héritage de César. Il pouvait maintenant encore céder la place à Antoine ou à quelque autre, en courant le risque de devenir la victime expiatoire des haines que les triumvirs avaient accumulées contre eux. Mais le parti le plus prudent était celui qui s’accordait le mieux avec les désirs d’une âme ambitieuse. Menacé par tous, il n’eut pas un seul instant de frayeur. Abaisser ou détruire Lepidus, Antoine et Sextus Pompée, s’attacher le Sénat, imprimer aux légions une terreur telle que son aspect seul les glacerait d’effroi[11], il se proposa cette triple tâche et il parvint à l’accomplir. C’est ainsi qu’arriva le moment où il se trouva seul, sans rival, en position de reconstituer la république ou de la supprimer. Dans ce moment solennel, il hésita, si nous en croyons Dion Cassius. Ses deux grands amis Agrippa et Mécène se prononcèrent en sens différents. Si les discours que l’historien leur attribue ne sont pas entièrement apocryphes — et je crois qu’ils n’ont pas été entièrement inventés par lui, bien qu’il ait probablement beaucoup ajouté surtout aux conseils donnés, suivant lui, par Mécène —, ils ne durent pas le tirer de ses hésitations. Des deux côtés étaient émis des arguments dignes d’attention. Des deux côtés la conviction paraissait sincère. Quelle vivacité nouvelle ce conflit d’opinions de part et d’autres si bien motivées ne devait-elle pas donner au combat que se livraient dans le cœur d’Auguste l’ambition, la crainte et l’amour de la patrie ? Dans cette perplexité Auguste adopta un système mixte. Il fit précisément ce que nous avons vu faire de notre temps. Nous avons vu succomber successivement diverses formes de gouvernement, tantôt par leur faute, tantôt par la faute d’autrui. Monarchie pure, monarchie constitutionnelle, césarisme, république, ont été emportées par la tempête. Chaque nouvelle révolution proclamait l’établissement d’une ère définitive. La France avait enfin le régime le mieux approprié IL ses instincts et à ses besoins. Elle saurait soutenir ce qu’elle avait conquis. L’ordre et le progrès étaient désormais assurés dans notre patrie, tourmentée par tant de luttes intestines. Mais la réalité venait toujours dissiper ces illusions, qu’une partie de la nation admettait de bonne foi. Qu’en est-il résulté ? D’abord on essaya une transaction entre ce système des constitutions éternelles, qui ne duraient que quelques années, et celui d’une constitution mobile, qui pourrait être modifiée en tout ou en partie suivant certaines formes légales. On distingua ce qu’on appela les bases du nouvel ordre de choses auxquelles le peuple seul pouvait toucher, sur l’invitation du chef de l’État, et ce qui pouvait être transformé par sénatus-consulte simple. En 1870, nous assistions à une de ces transformations faite dans un sens assez libéral. Plus de sept millions de Français Ÿ avaient souscrit par leur vote, et cependant le gouvernement que ce succès semblait consolider était sur le point de périr. Aucun de ceux qui lui avaient donné leurs suffrages ne devait rompre pour lui des lances, au moment de sa chute. Il y a plus. Lorsqu’au mois de février de l’année suivante, il eût été possible de le rétablir, sans fournir à l’étranger le moyen de nous infliger une défaite désormais consommée, sa déchéance a été confirmée par la presque unanimité des membres d’une assemblée très librement nommée par le suffrage universel. Ce système mixte ayant échoué à son tour, on s’est arrêté à une autre combinaison, celle de réorganiser le pays sous des pouvoirs provisoires, sans fixer à la durée de ce provisoire un terme précis. Il pourrait se faire à la rigueur que les assemblées succédassent aux assemblées, les présidents aux présidents sans qu’une constitution fût créée. Celle-ci naîtrait alors en quelque façon de la coutume et d’actes particuliers renouvelés chaque fois qu’il serait nécessaire. Et l’on aurait sous les yeux un spectacle semblable à celui qu’offrit l’Empire romain sous Auguste et même après Auguste. Les hésitations engendrées par le peu de fixité des régimes politiques sous lesquels nous avons vécu depuis la fin du siècle dernier produiraient quelque chose d’analogue à ce que celles d’Auguste produisirent dans le monde romain. Je ne veux pas dire, bien entendu, que nous aurions eu un gouvernement fondé sur les mêmes principes. Je ne parle que de la perpétuité d’un état de choses destiné uniquement à ajourner la solution définitive d’une question qu’on croit trop difficile ou trop périlleux de résoudre[12]. C’est là ce qui me frappe surtout dans l’œuvre d’Auguste, et c’est à ce point de vue que je crois devoir me placer pour l’expliquer. Deux considérations d’intérêt public réglèrent, je crois, la conduite du fondateur de l’Empire romain. Que Rome rentrât en possession de ses vieilles institutions républicaines ou qu’elle passât définitivement sous la loi d’un seul homme, il fallait d’abord la guérir de deux grands maux, l’insolence des légions et la licence populaire. Il y avait de grands inconvénients à rompre avec le passé en créant une constitution où tout serait nouveau, hommes et choses. On pouvait sans inconvénient conserver le nom et les prérogatives honorables des anciennes magistratures, le nom et quelques-unes des attributions des comices. Quant à l’institution du Sénat, il résolut de la maintenir aussi entière que le permettait la situation si difficile de l’Empire ; il crut même utile d’en augmenter le relief. Le temps déciderait si cette assemblée tomberait au rang d’un simple conseil d’État, destiné à seconder l’Empereur, ou si, redevenu le souverain de fait comme il l’était de droit, il aurait dans l’Empereur un serviteur et un lieutenant. De toutes façons donc l’élément aristocratique devait être renforcé plutôt qu’amoindri, tandis que l’élément démocratique, sans être entièrement supprimé, devait être réduit à la plus simple expression possible. Quant à l’armée, la conduite d’Auguste est d’autant plus remarquable qu’elle a été rarement imitée. La plupart de ceux qui se sont élevés au pouvoir souverain avec l’appui des soldats ont gouverné par eux et pour eux. Les uns ont pratiqué cette maxime de Septime Sévère : Attachez-vous l’armée et moquez-vous du reste. Ils ont enrichi de la dépouille de leurs concitoyens leurs bandes mercenaires et traité leur patrie en nation conquise. D’autres, ayant de la répugnance pour ces coupables spoliations ou craignant que l’oisiveté ne corrompit la discipline, ont tâché de satisfaire l’avidité militaire aux dépens des peuples voisins. Ils ont cherché des occasions de guerre, allégué des périls imaginaires ou prétexté d’anciennes offenses afin d’avoir des ennemis à combattre. Cléomène, roi de Sparte, représenta les Achéens et leur chef Aratus comme des ambitieux qui voulaient asservir toute la Grèce ; il s’unit aux Étoliens et s’empara de la moitié du Péloponnèse. César avait à peine écrasé le parti pompéien en Espagne qu’il prépara une expédition contre les Parthes. Il voulait, disait-il, rétablir en Orient l’honneur du nom romain compromis par le désastre de Crassus. En réalité, il n’osait licencier des vétérans, dont le dévouement faisait sa principale égide et que pourtant il redoutait. Auguste et Cromwell sont peut-être les seuls chefs militaires, devenus grâce aux armées les chefs de grands États, qui aient suivi des principes tout à fait différents. Auguste abdique la dictature, quand il veut fonder l’Empire ; il relègue les soldats sur les frontières et les contraint à observer une discipline sévère ; il ferme le temple de Janus et professe pour la paix un amour sincère[13]. Dans son testament même, il en recommanda l’observation, et ses successeurs, sur d’autres points très peu fidèles à sa politique, méritèrent presque tous le nom de pacifiques qui, dès lors, fut rarement séparé des titres d’imperator, d’Auguste et de César. Cromwell, à son tour, tente plusieurs fois d’échanger l’omnipotence d’une dictature militaire contre les prérogatives beaucoup moins étendues d’une royauté constitutionnelle. Sans cesse on le voit convoquer de nouveaux parlements. Il les gagne ou les intimide ; il demande et il exige tour à tour leur participation aux mesures qu’il veut adopter. S’il les trouve trop indociles, il les écarte ; mais il se hâte de les rappeler. Assurer sa grandeur en les y associant, telle est sa préoccupation de chaque jour. Au contraire, l’armée à laquelle il a dû d’abord son élévation ne lui inspire que défiance et soupçons. Le but caché d’une grande partie de ses actes est de la faire rentrer dans le repos ou de la réduire à l’impuissance. Les troubles de l’Angleterre et la nécessité de remplir le trésor aux dépens des royalistes lui imposent-ils la création des majors généraux ? Presque aussitôt il les sacrifie. Il fait la paix avec la Hollande ; il ne figure dans les guerres du continent que comme un auxiliaire de la France : pour protéger le protestantisme dans les États catholiques, il emploie, non les armes, mais les négociations. — Auguste et Cromwell ont donc ce point de ressemblance. Ils comprirent tous deux que, si les luttes acharnées des factions font quelquefois du règne de la force une nécessité momentanée, le règne de la force ne fonde jamais rien de solide ni de durable. Pourquoi conserver l’ombre d’un Sénat et l’ombre d’un Parlement, si ce Sénat, si ce Parlement, deviennent des machines à voter des lois dictées par le maître ? Placer autour du sanctuaire des lois des soldats armés dont la mission n’est point de protéger des législateurs, n’est-ce point l’envahir sans cesse ? Cela n’est que trop vrai. Auguste et Cromwell en avaient probablement l’un et l’autre conscience. Mais il est difficile de déposer le glaive, alors qu’on l’a tiré. Après avoir frappé par l’épée, on ne peut quitter l’épée sans courir de bien gros risques. Auguste et Cromwell entreprenaient l’un et l’autre une tâche difficile. Je ne sais lequel des deux avait à surmonter le plus d’obstacles. L’esprit républicain avait moins de racines en Angleterre qu’à Rome, et Cromwell trouvait un puissant auxiliaire, parmi les régicides anglais, dans l’opinion que l’anarchie rendrait le trône aux descendants des Stuarts. Mais la masse de la nation était peu favorable aux régicides ; il est vrai qu’elle haïssait davantage encore le désordre. Si Cromwell avait eu plus d’audace, s’il avait convoqué dans un Parlement les véritables représentants du pays, s’il leur avait fait comprendre et la nécessité de rétablir le gouvernement civil et l’impossibilité de le rétablir sans lui, il eût sans doute obtenu bien dés suffrages. Cependant il eût fallu qu’il évitât de ramener immédiatement le nom de monarchie. Nombre de monarchistes et de républicains modérés se seraient unis pour lui accorder un pouvoir temporaire. Avec leur concours, il eût pu licencier la plus grande partie de l’armée. Il n’eût pas été obligé d’avoir recours à ces expédients de la tyrannie qui compromettent l’avenir, tout en donnant un moyen relativement aisé d’échapper aux difficultés présentes ; il aurait montré à l’Angleterre les avantages d’un gouvernement à la fois sage et ferme. Il aurait gagné l’ancienne noblesse ou composé une noblesse nouvelle. Toujours prêt à exercer le pouvoir au profit de la nation, mais toujours prêt aussi à y renoncer, si la nation l’exigeait, il eût borné son ambition et ses intrigues à obtenir le droit de rendre de nouveaux services. Supposons de plus qu’il eût vécu longtemps. Les esprits, déshabitués de leurs anciennes affections n’auraient plus songé à la vieille royauté des Stuarts que comme à un souvenir respectable du passé. Quotusquisque relictus qui eam vidisset ? Chaque jour plus avides de paix extérieure et de tranquillité, ils auraient fini par le supplier d’accepter ce trône qu’il demanda vainement à la fraude et à la violence. Le protectorat héréditaire aurait succédé au gouvernement traditionnel abattu par une révolution ou plutôt il aurait renoué la chaîne un moment interrompue des gouvernements dynastiques. L’Empire anglais eût été fondé au profit de Cromwell et de ses descendants. C’est là toute l’histoire d’Auguste et des Césars, ses héritiers. Le petit neveu du rival de Pompée assura d’autant mieux l’avènement de sa dynastie qu’il était moins disposé à faire de ce point l’objet principal de ses préoccupations. Deux grandes voies s’étaient offertes à lui après la bataille d’Actium. L’une aboutissait au rétablissement de la république, l’autre à sa destruction au profit d’un seul homme. Dans son indécision, il suivit d’abord un chemin intermédiaire, qui pouvait, au besoin le conduire ou à l’une ou à l’autre. Mais il se trouva que les issues conduisant vers la république se trouvèrent de jour en jour plus obstruées, tandis que celles qui menaient au gouvernement d’un seul homme semblaient s’élargir à vue d’œil. Vers la fin de sa vie il s’engagea davantage dans les dernières, sans pourtant sortir entièrement de ses irrésolutions. C’est ainsi que je comprends l’histoire de la seconde partie de son principat. L’examen des faits permettra de juger s’ils se plient aisément à cette interprétation. — II — Pour bien apprécier l’œuvre d’Auguste, il faut se rendre compte de la situation de l’empire romain après la bataille d’Actium. Un géant ivre, dit un écrivain, n’est pas plus ivre qu’un nain ; mais il étonne davantage[14]. En tout cas, les conséquences de son ivresse peuvent être autrement graves. S’il tombe, c’est de plus haut, et sa chute sera plus funeste et pour lui et pour ceux qu’il heurte en tombant. L’empire romain, qui déjà comprenait dans son vaste sein tout le midi de l’Europe, la Gaule et les régions situées sur la rive droite du Danube, l’Asie occidentale et le nord de l’Afrique, subissait alors une crise à la fois politique et sociale. Les extrêmes s’y unissaient sans pouvoir entrer en balance. Si l’on regardait, par exemple, la cité maîtresse, on y trouvait à la fois la démocratie la plus exagérée, l’orgueil d’une aristocratie sans frein et le pouvoir violent de magistrats qui se combattaient sans parvenir à se modérer. Les comices représentant le peuple étaient le pouvoir législatif souverain. Ils étaient aussi le tribunal suprême en ce qui concernait les citoyens. Jadis leur autorité était bornée par la nécessité d’une confirmation du Sénat imposée aux décisions des centuries, les plus respectées de ces assemblées. Cette confirmation avait été conservée pour la forme. C’était l’habitude des Romains de ne pas rejeter ostensiblement ce qu’ils écartaient en effet comme inutile. Mais les sénatus-consultes relatifs aux décisions des centuries n’étaient plus que des formalités sans valeur et même le Sénat se voyait forcé d’approuver d’avance tout ce que le pays décréterait, ce qui rendait son droit tout à fait illusoire[15]. D’un autre côté, le Sénat était le régulateur suprême de l’état des provinces et des nations alliées. La guerre et la paix étaient dans ses mains, comme aujourd’hui dans les mains des princes d’une partie des monarchies européennes. Entraînant après lui cette multitude prodigieuse de satellites qui gravitaient dans l’orbite romain, comment n’aurait-il pas exercé dans Rome même une puissance beaucoup plus grande que celle qui doit appartenir à un corps aristocratique dans une démocratie même tempérée ? Les magistrats, à leur tour, puisaient dans leurs prérogatives des moyens de domination qui pouvaient les conduire à asservir à la fois le peuple et le Sénat. Le nom de la dictature est célèbre. Mais le consulat, le proconsulat, le tribunat même, pouvaient conduire à une espèce de dictature. Il suffisait de disposer d’une certaine force matérielle et de surpasser ses adversaires en audace et en fourberie. Ce qui rendait le chaos plus complet, c’est la dualité ou la pluralité des éléments se rattachant à chacun des principes dont nous venons de parler. Il y avait trois espèces de comices. Les comices par curies, il est vrai, n’avaient plus aucune importance. Comme ces sénatus-consultes nécessaires à la validation des actes du peuple qui rappelaient seulement un pouvoir jadis exercé par le Sénat, les curies s’étaient maintenues seulement comme un souvenir du passé. Mais les comices par centuries et les comices par tribus étaient en vigueur, et leur pouvoir était égal. Sur quelques points sans doute, ils exerçaient leurs attributions dans une sphère séparée. Mais sur beaucoup d’autres, il y avait conflit, sans que la victoire des uns ou des autres pût jamais devenir définitive. Le peuple s’y faisait l’antagoniste du peuple et même les tribus des tribus, puisqu’il y avait aussi une distribution du peuple par tribus dans les comices par centuries aux derniers temps de la république. On sait les obscurités que présente l’explication des rares monuments qui nous signalent cette distribution. Je ne veux point toucher à cette question. Le moment où les comices vont disparaître serait mal choisi pour se livrer à une étude approfondie de leur constitution. Il nous suffit de noter que ces assemblées se divisaient en deux catégories distinctes et rivales, de sorte que la volonté populaire avait à la fois deux expressions également authentiques qui, par malheur, n’étaient presque jamais d’accord. Ajoutons que parmi les citoyens, il y avait un abîme entre les habitants de Rome, qui se croyaient citoyens de vieille souche, alors même qu’ils étaient simplement des fils d’affranchis, et les Italiens, entre les Italiens de telle cité et ceux de telle autre, etc. Voilà pour le peuple. — L’aristocratie, à la tête de laquelle se plaçait le Sénat, ne marchait pas mieux d’accord. Dans le Sénat, l’inégalité avait trop de place pour qu’il n’y eût pas beaucoup de jalousies et de haines. Un conseil semblable doit être essentiellement composé de pairs. Il n’y faut pas de ces distinctions qui sont pour l’amour-propre de chacun une blessure toujours saignante. Que parmi ces pairs il y en ait dont l’influence soit prépondérante, rien de mieux. Que des égaux en dignité suivent volontairement’ ceux de leurs collègues auxquels ils reconnaissent une qualité supérieure, il n’en résultera point de ces froissements qui provoquent les inimitiés les plus vivaces. Mais dans le Sénat romain tout semblait établi pour les susciter. On pouvait dire des sénateurs ce que l’on a dit de. César et de Pompée que les uns ne voulaient point de supérieurs et les autres point d’égaux. Les consulaires regardaient comme au-dessous d’eux ceux qui n’avaient exercé que les fonctions prétoriennes ; ceux-ci avaient le même dédain pour ceux de leurs confrères qui n’avaient passé que par les magistratures inférieures. Tout dans la manière dont on siégeait et dont on délibérait rappelait aux uns la grandeur des dignités auxquelles ils avaient été appelés, tandis que les autres étaient avertis de se tenir humblement. Ne donnait pas son avis qui voulait et dans l’ordre où il avait demandé la parole. Il y avait pour ceux qui pouvaient, avant de prononcer le censeo d’usage, entretenir les Pères conscrits de omni re scibili (ce qu’on appelait egredi relationem) un ordre marqué par les magistratures qu’ils avaient accomplies ou par les préférences du magistrat président. Les autres n’avaient guère que le droit d’écouter et d’aller se ranger du côté du sénateur d’un rang plus élevé, dont l’avis leur était plus agréable, pedibus in sententiam ibant[16]. Leurs voix n’en comptaient pas moins et probablement elles furent trop favorables, sous Tibère et ses émules, aux desseins pervers des tyrans qui voulaient priver l’illustre compagnie de ses chefs. Outre l’exercice des magistratures, un cens considérable était, suivant toute apparence, nécessaire pour entrer au Sénat[17]. Il était nécessaire aussi pour s’y maintenir, bien que la règle ait été souvent violée. De là une fraction de l’aristocratie composée de déclassés. Des hommes de haute naissance demeuraient simples citoyens ou rentraient dans le sein du peuple parce qu’ils n’étaient pas les élus des comices ou parce qu’ils étaient ruinés, ou à cause de leurs vices. Pourtant la naissance avait à Rome un immense prestige. Même au temps des guerres civiles et sous l’empire, il s’y rattachait encore des idées religieuses. Si bas qu’ils fussent tombés, les nobles avaient toujours une notoriété qui les rendait redoutables. Ce qu’on appellerait de nos jours la démocratie radicale les mettait volontiers à sa tête, et ils étaient pour les factions qui détruisaient la république par l’anarchie à la fois un aliment et un soutien. — Entre les magistrats en fonctions, il y avait souvent aussi une concurrence funeste à l’État. De consul à tribun, elle était ordinaire. C’était un des ressorts de la constitution romaine. Mais les magistrats de même nature, jouissant des mêmes prérogatives, appelés par la loi à diriger de concert les affaires dont le règlement leur était confié, donnaient dans des circonstances fréquentes le spectacle de honteuses discordes. Tantôt ils se paralysaient mutuellement ; alors l’administration demeurait comme suspendue. Tantôt le plus habile ou le plus violent faisait triompher sa volonté par des moyens illégaux. Dans tous les cas, leur rivalité était une cause de factions. Ai-je besoin de parler du scandale que donnèrent des censeurs se notant mutuellement d’infamie ? On connaît l’histoire du consulat de César et de Bibulus. Entre les tribuns il exista une telle opposition que le Sénat en put profiter pour se faire de leur veto une arme, avec laquelle il empêcha les progrès de ses adversaires. Combien de fois ne le vit-on pas faire de la puissance tribunitienne l’auxiliaire de sa résistance couronnée de succès ! On l’a trop souvent oublié lorsqu’on a voulu tirer de la collation qui fut faite de celle-ci à Auguste et à ses successeurs, la preuve que les empereurs ont été les champions des intérêts populaires. On n’a pas tenu compte de ce fait que Dion Cassius traduit volontiers le mot république par celui de δημοκρατία, démocratie. Et l’on considère comme non avenue l’observation que fait Tacite à propos d’un changement de gouvernement qui partagea la suprématie entre le roi et les nobles chez les Parthes : Plebem rex tradidit primoribus ex usu suo. Nam populi imperium juxta libertatem ; paucorum dominatio regiæ libidini propior est[18]. Au milieu de cette confusion le coup d’État était une solution admise par les habitudes, de quelque côté qu’il vînt. S’il réussissait, il était considéré comme un fait accompli, faisant autorité dans la république et pouvant devenir le point de départ de changements parfaitement légaux. Peut-être quelque superstition religieuse venait-elle au secours de cette opinion. Le succès n’attestait-il pas la faveur des dieux[19] ? Étudiez l’histoire romaine depuis l’expulsion des Tarquins jusqu’au principat d’Auguste. Dans tous les temps, les coups d’État y abondent. Coups d’État des magistrats, comme lorsque Fabius Maximus, voyant que son neveu Otacilius allait être nommé consul, déclara qu’il ne le proclamerait pas, fit recommencer l’élection et arrangea si bien les choses qu’il fut nommé lui-même avec Marcellus. Tite Live l’en loue et les histoires modernes répètent pour la plupart le jugement de Tite Live. Il substituait un homme expérimenté qui avait fait ses preuves à un personnage incapable de suffire aux circonstances difficiles où se trouvait la république, je l’admets. Mais rappelons-nous les mots de Salluste : Mala exempla a bonis exemplis orta sunt. La liberté des suffrages était gravement compromise. — Coups d’État du Sénat. D’abord nomination fréquente de dictateurs. Puis les dictateurs furent remplacés par la formule : caveant consules ne quid respublica detrimenti capiat, et l’on vit périr les Gracques et Saturninus, sans que les garanties accordées aux citoyens romains par les lois Porcia et Sempronia fussent respectées. César essaya plus tard, en faisant mettre en cause le meurtrier de Saturninus, Rabirius, d’obtenir la condamnation de ces sénatus-consultes, attentatoires à la souveraineté populaire. Le procès finit, lui aussi, par un coup d’État, exécuté pacifiquement, mais qui n’en était pas moins une nouvelle atteinte au droit des citoyens. On arbora le drapeau du Janicule, comme si un ennemi extérieur menaçait la ville. Quelle pénalité eussent encourue ceux qui eussent continué à voter ? Je ne sais. Mais, à coup sûr, ils craignirent un châtiment. Ils se séparèrent, et Rabirius fut sauvé par une nouvelle violation de la loi romaine. La sentence qui, bientôt après, fut rendue par les Pères conscrits contre les complices de Catilina, n’était pas plus légale. Aussi Cicéron, à l’expiration de son consulat, n’osa-t-il pas prêter le serment ordinaire. — Coups d’État du peuple. La déposition d’Octavius sur la rogation de son collègue, Tiberius Gracchus, se rattache à ce genre de faits qui, depuis, se reproduisit souvent. Que, tout cela ait été accompli dans l’intérêt réel ou supposé de la république, je ne le nie pas. On a toujours des prétextes à faire valoir lorsqu’on commet de ces graves infractions à la loi. Ce qu’il importe, c’est de noter que les grands principes de la constitution romaine qui, du reste, n’avaient jamais été écrits, étaient à la merci de l’interprétation que chacun donnait, à sa façon, à un principe supérieur : Salus populi suprema lex esto. Je n’ai touché encore qu’à la partie de mon sujet la moins féconde en résultats graves. J’ai considéré l’organisation de la république, abstraction faite des deux immenses fardeaux qui l’écrasaient. Je veux parler de son état militaire et de sa domination extérieure. Leurs histoires se tiennent par un lien intime. Elles ne peuvent être séparées. Les armées et les provinces, refluant sur l’Italie et sur Rome, créaient pour l’une et pour l’autre un péril qu’il fallait s’efforcer de conjurer par l’établissement d’un nouvel ordre de choses. En somme, il ne s’agissait plus de grands soulèvements à craindre. Sous ce rapport, le Sénat avait très bien commencé ce que les empereurs achevèrent. Son art égala tout au moins celui d’Auguste et de ses successeurs. Les chefs des cités ne visaient partout qu’à devenir Romains. Les peuples oubliaient leur antique indépendance, qu’ils aimassent leurs vainqueurs ou qu’ils fussent simplement résignés. Une moitié de l’empire demeura soumise, sous Auguste, sans qu’aucune légion la contînt dans l’obéissance. Dans l’autre moitié, des troupes assez peu nombreuses suffisaient, le plus souvent, pour assurer la tranquillité. En Orient, l’Égypte seule parut au fondateur de l’empire devoir être l’objet de précautions particulières. Il n’y eut que la Judée qui s’y insurgea d’une manière sérieuse dans le Ier siècle après J.-C. Dans l’Occident, quelques guerres qui ressemblaient à des brigandages en Afrique, une révolte de peu d’importance dans une partie de la Gaule sous Tibère, un essai timide pour établir un empire gaulois, à l’époque des grandes perturbations qui ont suivi la chute de la maison d’Auguste, voilà les seuls événements qui nous fassent connaître l’existence chaque jour plus effacée d’un certain esprit de séparation au sein des populations conquises par les Romains avant la bataille d’Actium. Après l’extermination des trois légions de Varus, pas un mouvement n’eut lieu dans la patrie de Vercingétorix. Aucune des mille peuplades qui y étaient établies ne manifesta le désir de revenir à la primitive indépendance. Tout sur la rive gauche du Rhin demeura tranquille. Rome avait imprimé aux nations cette opinion qu’elles étaient faites pour lui obéir. D’ailleurs, malgré les exactions des proconsuls, malgré les pillages des publicains et les lourdes redevances imposées aux peuples, les provinces romaines se trouvaient moins malheureuses peut-être sous le gouvernement du Sénat qu’elles ne l’avaient été lorsqu’elles formaient des états libres. Les unes avaient été régies par des despotes imbéciles, d’autres en proie à des discordes furieuses, quelques-unes morcelées en une foule de petites communautés hostiles ; une partie avait souffert les maux qu’engendre une extrême corruption, une seconde partie avait longtemps éprouvé ceux que la barbarie entretient ; toutes avaient échangé contre l’état présent, qui laissait sans doute à désirer sous bien des rapports, un état plus misérable encore. Elles le reconnaissaient et ne songeaient pas à s’affranchir. Mais les guerres civiles amenèrent contre la conquête romaine une réaction d’un autre genre. Les partis qui se divisaient la Ville éternelle, les ambitieux qui se faisaient de ces factions des instruments, les entraînèrent dans leur alliance avec les légions qui les gardaient. Elles leur fournirent des auxiliaires et firent irruption en Italie avec elles, ou bien, servant d’asile aux proscrits, elles opposèrent à la Rome qu’arrose le Tibre une Rome ibérique, grecque ou africaine. Sertorius, Pompée, Metellus Scipion, Brutus et Cassius eurent la prétention de déplacer le siège du gouvernement des nations formant la grande association romaine, au moins pour le temps où la ville de Romulus resterait entre les mains de leurs adversaires. Tacite dit qu’il fut révélé pour la première fois à la mort de Néron que les empereurs pouvaient être faits ailleurs qu’à Rome. Il avait été révélé bien auparavant que la direction de Rome, comme celle des peuples assujettis, pourrait être acquise par l’occupation, le concours actif ou le simple consentement des provinces. On connaît ce vieux proverbe dont j’ignore l’origine : Tout chemin conduit à Rome. De quelle époque date-t-il ? A quels faits a-t-il dû son origine ? Je ne sais. Mais les temps qui ont précédé la mort d’Auguste en présentent une application remarquable. Entre tous les faits qui se rattachent à cette première application il n’en est point de plus frappant que le système adopté par Pompée dans la seconde guerre civile. De son temps et depuis il a été mal compris. Cicéron seul le soupçonnait dans sa correspondance lorsqu’il comparait Pompée à Thémistocle abandonnant Athènes aux Perses pour mieux assurer la victoire d’Athènes sur les Perses. Mais Cicéron, esprit léger, en parle, en passant, uniquement pour plaindre les républicains de s’être livrés à un homme que guident des inspirations si coupables. Puis il oublie qu’il a fait de Pompée l’auteur d’un plan de guerre fortement conçu, mais inhumain. Il paraît ne lui en supposer aucun. Les modernes, à l’exception de M. Merivale, qui lui-même montre à chaque instant contre Pompée une partialité fâcheuse, se récrient contre l’incapacité d’un tel général. Quitter Rome et l’Italie dès le début de la guerre, s’écrient-ils, n’est-ce pas lé comble de l’ineptie ? Montesquieu lui-même n’est pas éloigné de juger les choses ainsi : Pompée, dit-il, eut honte de penser qu’en élevant César, comme il avait fait, il eût manqué de prévoyance. Il s’accoutuma le plus tard qu’il put à cette idée : il ne se mettait point en défense pour ne point avouer qu’il se fût mis en danger ; il soutenait au Sénat que César n’oserait faire la guerre, et, parce qu’il l’avait dit tant de fois, il le redisait toujours... Dès le commencement de la guerre, il fut obligé d’abandonner l’Italie ; ce qui fit perdre à son parti la réputation qui, dans les guerres civiles, est la puissance même[20]. Il ne réfléchit nullement au triste état de l’agriculture en Italie à cette époque et à la nécessité où elle était de tirer de l’extérieur ses moyens de subsistance. Les pirates l’avaient mise aux abois et, plus tard, les seconds triumvirs, malgré toute leur puissance, furent obligés de conclure un traité désavantageux avec Sextus Pompée, qui n’avait pour auxiliaires que les fils de ces mêmes pirates. S’il n’avait pas accepté ce traité, qui ne fut qu’un piège, s’il n’avait pas été trahi par plusieurs de ses infidèles alliés, il aurait peut-être vengé Brutus et Cassius et détruit la suprématie des vainqueurs de Philippes. Une bataille n’était pas nécessaire pour obliger Rome à crier merci. Il suffisait qu’elle manquât de pain. Vainqueur des pirates qu’il s’était attachés, longtemps chargé de l’approvisionnement de l’Italie, dont il s’était acquitté avec une habileté et un succès que signale l’auteur du Panégyrique de Trajan, le grand Pompée savait le moyen de la réduire sans tirer l’épée, si son parti s’abandonnait avec confiance à sa direction (ce qui n’eut pas lieu). En interceptant toute communication entre la ville et les provinces, il la mettait en état de blocus. César aurait eu beau déployer tous ses talents militaires. Il n’avait pas de marine et sans marine il ne pouvait rien. Quel dommage que Pompée ait été si déplorablement secondé ! Ceux qui l’ont empêché de vaincre, d’abord en laissant passer la mer Ionienne à César et à ses troupes, puis en le forçant lui-même à combattre contre les vétérans césariens ; ont ensuite cherché à dégager leur responsabilité en le décriant. C’est assez l’ordinaire. Comme il était mort en Égypte, il ne pouvait leur répondre. L’histoire a déclaré la cause entendue et, pour être autre chose que les échos des devanciers, ceux qui sont venus ensuite ont enchéri. Là où les premiers disaient : Pompée a été faible et imprévoyant, ils ont dit : Pompée a perdu la tête ; Pompée a montré la plus désespérante nullité ; Pompée a bien prouvé qu’il y avait à peine en lui l’étoffe d’un caporal, etc., etc. On me pardonnera cette courte digression, qui d’ailleurs se rattache à mon sujet. Que serait-il arrivé, en effet, si l’ennemi de César avait triomphé ? Sa victoire eût été celle des provinces qui seules avaient fourni la flotte — Rome n’avait pas de marine : ce fut Auguste qui, le premier depuis les guerres puniques, lui en donna une —, qui presque toutes avaient embrassé la cause pompéienne et qui, tour à tour, furent le’ champ de bataille où cette cause se défendit ? Associées au triomphe de Pompée, n’en eussent-elles tiré aucun profit ? Ce que César fit accorder aux Cisalpins et aux Siciliens n’eût-il pas été donné alors à un plus grand nombre de ses alliés de Rome ? L’Italie, obligée de capituler, n’eût-elle pas perdu d’ailleurs tout son prestige ? Le centre de l’empire ne se fût-il pas déplacé plus vite ? Dés les derniers temps de la république, il est question de le transporter hors de la péninsule. César lui-même fut soupçonné d’avoir voulu le placer à Troie ou à Alexandrie. Antoine, s’il eût triomphé à Actium, l’eût mis probablement dans cette dernière ville, et cependant l’Égypte était encore à quelques égards indépendante des Romains. Un mouvement dont l’origine se trouve dans les guerres civiles, expliquées comme je viens de le faire, entraînait ainsi l’empire vers un grand changement. Les parties en étaient déjà assez fortement liées les unes aux autres pour que la dissolution en fût peu vraisemblable. Mais leur situation respective se modifiait rapidement, trop rapidement peut-être pour qu’il n’en naquît pas de graves inconvénients. Rome et l’Italie, après avoir tout dominé, devenaient la proie de tous. Les armées, recrutées, en partie tout au moins, hors de son sein, venaient établir des colonies fondées sur la dépossession de anciens habitants, comme plus tard des Barbares germains ou Sarmates ont donné naissance à des colonies militaires par lesquelles a été préparée la grande invasion[21]. Le paysan expulsé de la terre qu’il avait fécondée de ses sueurs s’écriait tristement : Impius hæc tam culta novalia miles habebit Barbarus has segetes ...[22] comme plus tard les citoyens romains virent des bandes étrangères, appelées par les empereurs eux-mêmes, venir prendre possession de leurs champs et des pâturages qui nourrissaient leurs troupeaux. Car bien des faits qui se sont produits aux derniers jours de l’empire ne sont pas sans analogie avec ceux que présente la fin de la république ou qui y semblaient imminents. Rome donc allait être réduite à la condition de capitale nominale par suite de l’essor que les guerres civiles faisaient prendre aux provinces. Le Sénat perdait son crédit. Une reine d’Égypte, disposant d’Antoine, eût pu lui dicter des lois si la bataille d’Actium avait eu pour eux une issue plus favorable. L’idée de Sertorius d’édifier une Rome nouvelle, non bâtie de pierre et non ceinte de murailles, civitatem, non urbem, en dehors des sept collines, en dehors même des pays que baignent l’Adriatique et la mer Tyrrhénienne, était sur le point de se réaliser. La première guerre civile qui eût éclaté en eût peut-être amené l’exécution. C’est là ce qu’Auguste voulut empêcher, d’accord avec le Sénat. Maintenir la supériorité de la vieille cité, de son Sénat, de ses institutions, refouler vers les frontières les légions qui envahissaient sans cesse l’Italie, ramener dans une position subordonnée les provinces pacifiées, ce ne fut pas là la moindre partie de la tâche du fils adoptif de César lorsqu’il eut échangé son titre de triumvir contre la position d’arbitre suprême des destins de l’empire. Combien mon opinion est sur ce point différente de celle de la plupart des historiens de notre époque ! Ils croient, avec Amédée Thierry, que l’établissement du gouvernement impérial fut le signal d’un grand mouvement d’expansion. J’admets que son point de départ fut, au contraire, un grand effort pour affermir, par une centralisation plus forte, l’autorité de Rome et de l’Italie sur les provinces, à laquelle tendait à succéder la prépondérance des provinces sur Rome[23]. Je vois dans la création de l’empire une réaction bien marquée contre le rôle menaçant pour la cité maîtresse que prenaient les armées et les peuples soumis. Contenir les unes en les affaiblissant, obliger les autres à attendre le commandement des délégués du Sénat, voilà deux des principales fins qu’on se proposa en modifiant sur certains points l’ancienne organisation. Ajoutons qu’on réussit à les accomplir, autant qu’il est possible d’enrayer une machine descendant une pente où l’on ne peut l’arrêter complètement et qu il est encore moins possible de lui faire remonter. Enfin, dans une grande portion de l’Empire et plus particulièrement en Italie, il y avait danger de crise sociale au temps d’Auguste. Les progrès de la civilisation, lorsqu’ils ne marchent pas avec la diffusion des idées morales et qu’ils n’ont de contrepoids dans aucune de ces convictions auxquelles l’homme se dévoue, sont pour la convoitise un funeste excitant. Personne ne se trouve assez riche. Ceux qui peuvent nourrir des armées se regardent encore comme pauvres, tandis que les pauvres, par comparaison, sentent davantage leur misère. La distribution des fortunes entre les citoyens devient la grande affaire. Tout le reste n’est plus, pour ainsi dire, que secondaire. Les riches, qui ne cessent de chercher à s’arrondir, courent, à chaque instant, le risque d’être dépouillés. La Grèce, dans les derniers jours de son indépendance, a, je le crois, trouvé dans cet état violent une des principales causes, sinon la principale cause de la crise suprême qui la fit tomber définitivement au pouvoir des Romains. Si Polybe nous eût été mieux conservé, nous verrions chez lui sans doute que les classes aisées de la population grecque ont accepté la domination romaine comme un moyen de salut en présence des entreprises dirigées contre eux par la classe inférieure, de même que la classe inférieure avait voulu se soumettre à Sparte, au temps de Cléomène, dans l’espoir d’un partage égal des biens. Rome fut, avant l’empire, la grande protectrice des habitants opulents ou aisés contre l’indigence entreprenante. Elle montrait pour eux de la complaisance alors même qu’ils prévariquaient ; elle n’avait pour les autres ni faveur ni pitié. C’est que la direction des affaires des provinces était entre les mains de l’aristocratie[24]. Mais une crise sociale de même nature se produisait dans Rome et dans l’Italie. Des demandes de lois agraires avaient reparu au temps du tribunat des Gracques et, depuis, elles avaient été plusieurs fois formulées d’une manière impérieuse[25]. L’abolition des dettes, celle des loyers de Rome„ avaient été au temps de Jules César l’objet de la levée de boucliers de Cælius et de Milon. La question de l’intérêt de l’argent, que l’on qualifiait d’usure, était le sujet de querelles incessantes. J’omets la conjuration de Catilina, qui ne se rattache à la politique que d’une manière indirecte. Toutes les fois que la péninsule se trouvait momentanément affranchie d’autres causes d’agitation, et lors même qu’elle était travaillée par des querelles engendrées par n’importe quel motif, ces débats renaissaient et excitaient de terribles conflagrations. L’esclavage, à son tour, en prenant des proportions inouïes, était devenu pour la société romaine la cause de périls imminents. Spartacus ne pouvait-il par renaître de ses cendres ? La multitude des affranchis qui, chaque jour, entraient dans la cité, donnait lieu à des inquiétudes aussi graves. Tour à tour ils y apportaient cet esprit turbulent qu’une émancipation trop rapide donne à celui qui a vécu dans l’esclavage, et une dépendance aveugle à l’égard de certains personnages qui se servaient d’eux pour fouler aux pieds les lois de la république. Etait-il possible de conserver l’ombre de celle-ci si on ne les réduisait à un rôle plus humble ? Ne fallait-il pas opposer une hiérarchie plus sévère à l’amour des uns pour le désordre et l’exclusion d’un droit de suffrage, dont quelques intrigants profitaient seuls, à ceux qui n’en savaient user que pour rendre commun à tous les citoyens l’asservissement où les maintenait le souvenir de leur ancienne condition ? Des changements si radicaux demandaient un pouvoir énergique, d’une certaine durée, moins divisé que ne l’étaient les prérogatives des magistratures. Pour opérer la révolution, l’empire fut adjoint .à celles-ci comme une dictature plus douce. Auguste en fut naturellement investi. Voilà quelle fut sa mission. Il reste à voir comment il s’y prit pour l’accomplir[26]. — III — Un examen sommaire de l’état de l’Empire romain à l’époque de la bataille d’Actium vient de nous faire connaître la mission d’Auguste. Il fallait tâcher d’établir un certain lien entre une foule de pouvoirs, mal ordonnés, mal unis, violents, tour à tour trop puissants et trop faibles, incapables de se faire équilibre. Il fallait empêcher les armées et les provinces de déborder sur Rome. Il fallait enfin opposer une digue à une crise sociale que la corruption croissante et le progrès de l’esclavage rendaient chaque jour plus menaçant. Cette triple tâche fut dévolue à Auguste spécialement par le Sénat, dont les membres représentaient principalement les classes de la société qui, en tout temps, ont le plus à perdre aux agitations et aux révolutions. Nous devons essayer de montrer comment il s’en acquitta. La suite des faits, accompagnée de quelques considérations explicatives, nous révèlera aussi comment cette mission, d’abord temporaire, amena peu à peu un changement fondamental dans les institutions de la communauté romaine et des vastes contrées qui y étaient annexées. Reportons-nous à l’année 29 avant J.-C., le lendemain de la réduction de, l’Égypte en province romaine. Le triumvirat avait cessé d’exister. Les armées de Lepidus et d’Antoine s’étaient successivement rangées sous le commandement d’Octave. Il pouvait, par elles, s’emparer de la dictature perpétuelle, comme son père adoptif. Nul n’y eût probablement fait obstacle. Mais, dans les derniers temps, il avait manifesté peu de penchant à donner cette solution aux guerres civiles : on l’avait vu prodiguer aux sénateurs, traités par César avec tant d’insolence, ces marques de déférence qui touchent plus que les bienfaits quand le rang supérieur de celui qui les donne éloigne le soupçon de flatterie. Il avait aussi rejeté les honneurs extraordinaires qu’ils lui offraient en signe de reconnaissance. Mais il avait accepté l’inviolabilité tribunitienne et obtenu le consulat. Ainsi la plus belle prérogative d’une magistrature, que le peuple romain entourait encore d’un respect superstitieux, lui fournissait une sauvegarde perpétuelle contre les vengeances de ses ennemis ; il pouvait abdiquer comme Sylla, sans montrer comme lui cent mille vétérans aux portes de Rome, prêts à se lever au premier signal. De plus, il était par son titre de consul, le premier magistrat temporaire de la république renaissante. Il fermait l’ère des révolutions violentes et inaugurait l’ère de la liberté. Toutes les vieilles institutions renaquirent. Le Sénat reprit son ancienne dignité. Les comices firent des lois et disposèrent des grandes charges de l’État. Mais avec les formes républicaines reparut l’éternelle rivalité des ordres ; chacun recherchait l’appui d’Octave. Le peuple le demandait pour défenseur et le Sénat voulait l’attacher à sa cause. On ajouta à son inviolabilité plusieurs des prérogatives du tribunat, et en particulier la plus essentielle, celle de pouvoir prendre sous sa protection les opprimés et d’adoucir en faveur des condamnés la rigueur des lois[27]. Ainsi, soit habileté, soit modération, parmi tant de prérogatives inhérentes à la magistrature plébéienne, il ne retenait que celle qui devait réprimer les excès, non par la force, mais par la majesté traditionnelle d’une magistrature moins politique encore que religieuse et celle qui faisait d’un seul homme le dépositaire de toute la clémence publique. Nous avons les deux premiers fondements de la puissance d’Auguste ; Tacite les indique au commencement de ses Annales par la phrase suivante : Consulem se ferens et ad tuendam plebem tribunitio jure contentum. Mais le grand historien nous atteste, et l’histoire nous apprend, que les choses ne restèrent pas longtemps dans l’état où un premier changement les avait placées. Le consul annuel et le dépositaire inviolable de la clémence publique ne tarda pas à devenir l’empereur des légions et le préfet des mœurs ; il fut investi du pouvoir proconsulaire sur les provinces et admis à exercer, suivant sa fantaisie, cette magistrature extraordinaire que le Sénat conférait au consul par un décret spécial en prononçant la fameuse formule : Caveant consules ne quid respublica detrimenti capiat. Il restait dans l’empire bien des causes de troubles ; il y avait bien des abus à détruire, bien des réformes à exécuter. On eut recours à lui pour cela. Les sénateurs, qui le voyaient s’asseoir chaque jour parmi eux, ne le regardaient plus que comme le membre le plus illustre de leur corps. Ils crurent consolider leur propre souveraineté en lui déléguant successivement tous les pouvoirs nécessaires pour achever la pacification de Rome et des provinces. Ces commissions, les unes perpétuelles, les autres temporaires, avaient toutes quelque objet délicat. Auguste les remplit avec conscience et avec succès. Elles devaient changer complètement la constitution de l’empire, en y mettant toutes les questions importantes en dehors de l’action des magistrats ordinaires. Auguste y vit peut-être un moyen de créer pour ses héritiers une royauté dont les apparences seraient toutes républicaines. Mais il ne s’efforça pas de pousser les esprits vers un nouveau régime : il se laissa aller au courant des événements, cherchant à les modérer bien plutôt qu’à les précipiter et semblant à chaque instant dire aux Romains : Tenez-vous en à la république. Tâchons de la rétablir ensemble. C’est encore le meilleur gouvernement, celui qui vous donnera le plus de prospérité. Ce fut, comme nous le verrons, la force des choses qui jeta Rome dans cette sujétion honteuse dont Tacite nous trace un si émouvant tableau dans ses incomparables récits. Un écrivain du XVIIIe siècle, l’abbé de la Bletterie, dans une suite de dissertations pleines de sens historique et d’érudition, a examiné les divers pouvoirs dont la réunion entre les mains d’Auguste a constitué sa suprématie[28]. Il les a distribués en quatre chapitres. Ainsi il a traité successivement de son imperium sur les légions auquel se rattache son pouvoir proconsulaire, de son titre de prince du Sénat et des avantages qu’il y puisait, de sa puissance tribunitienne et de sa puissance consulaire. Il n’a parlé, par défaut de temps peut-être, ni des attributions censoriales qu’il exerça sous le nom de préfecture des mœurs, ni de son pontificat, qui fut aussi une des sources principales de la grandeur des empereurs. Nous résumerons d’abord ici son travail en y ajoutant quelques réflexions personnelles ; nous tâcherons ensuite de le compléter. C’est de l’imperium qu’est venu le nom d’Imperator donné à Auguste[29]. L’on sait que ce nom était auparavant attribué aux généraux victorieux par leurs soldats, mais avec une signification différente : un même général pouvait être cinq ou six fois imperator, c’est-à-dire qu’il avait remporté cinq ou six victoires d’une certaine importance, terminé cinq ou six guerres[30]. L’imperium était conféré sous la république aux magistrats chargés du commandement des armées et du gouvernement des provinces. Mais alors il devint, pour ainsi dire, la propriété particulière du seul Auguste. D’après les vieilles lois de Rome, ce pouvoir, dans sa plénitude, ne pouvait être exercé qu’en dehors de la ville, sur les étrangers et les citoyens actuellement au service. On dérogea à cette règle en maintenant à Auguste son autorité sur les armées par un privilège spécial alors même qu’il résiderait à Rome. Mais il ne semble pas qu’on ait soumis à son imperium les citoyens non militaires. Aussi les premiers historiens n’emploient-ils guère le mot imperatores pour désigner les premiers Césars. L’imperium ne lui fut jamais conféré à vie, bien qu’il en ait joui jusqu’à sa mort. On le lui attribua de nouveau au bout de chaque période décennale. Le proconsulat d’Auguste eut la même origine, bien que, suivant Dion Cassius, un acte particulier en ait investi le fondateur de l’Empire à titre perpétuel. Mais d’après les explications que nous donne l’historien, malheureusement trop peu clair lorsqu’il s’agit de ces grands changements apportés à la constitution romaine, il n’était question dans ce décret que de lui donner dans certaines provinces réservées aux délégués du Sénat un droit de direction sur ces délégués. On sait que, par un accord qui eut lieu entre Auguste et les Pères conscrits, les provinces occupées par les légions eurent le premier pour gouverneur général, tandis que le Sénat se réserva la disposition des autres. Néanmoins l’assertion de Dion Cassius, même réduite au sens que nous lui donnons, n’est pas d’une parfaite exactitude. Les proconsuls désignés par le Sénat lui rendaient compte de leurs actes et nullement à l’Empereur[31]. Il en était ainsi alors qu’accidentellement ils devenaient des chefs militaires. Bien que l’empereur eût été déclaré le commandant suprême des armées romaines, ils ne relevaient pas de lui. Les troupes qui devaient lui obéir échappaient à l’imperium du prince pour dépendre d’eux et des Pères Conscrits : Ainsi dans nos assemblées législatives il a été question plusieurs fois de placer une portion de la force armée dans la dépendance immédiate du pouvoir législatif représenté par ses questeurs. Des débats très vifs ont eu lieu dans certaines circonstances à ce sujet. On a pourtant reculé devant les conséquences graves que pouvait avoir l’exécution de cette mesure. A Rome, on trouve, dans les premiers temps de l’empire, une séparation semblable qui dura longtemps sans avoir d’ailleurs, à ce qu’il semble, amené aucun trouble. L’Afrique avait été dévolue au Sénat comme pacifiée sous Auguste. Aucune légion n’y résidait alors. Sous Tibère, la guerre de Tacfarinas y éclata. Il fallut y envoyer des troupes. Néanmoins elle resta sénatoriale. Un proconsul, envoyé par le Sénat, y dirigea les opérations militaires. Furius Camillus et Blésus, investis tous deux de ce titre, y eurent des succès. Sous Caligula, une légion y stationnait encore avec un corps d’auxiliaires. M. Silanus, auquel cette légion était subordonnée, avait été mis en possession de son gouvernement par le sort, sans que l’empereur l’eût désigné. Il lui était suspect et pourtant Caligula n’osait ni le déposséder ni ravir cette province au Sénat. Ce prince, que Tacite appelle à cette occasion turbidus animi (un furieux), probablement parce qu’il exécuta son dessein sans avoir préalablement obtenu le consentement des Pères conscrits, régla qu’un lieutenant, envoyé par lui, remplacerait le proconsul dans la partie militaire de ses attributions. Il y eut donc désormais en Afrique, côte à côte, deux hauts fonctionnaires relevant de deux autorités différentes et secrètement hostiles. Des conflits continuels éclataient entre eux. Le proconsul était entouré d’un appareil plus imposant : sa dignité était supérieure. Mais le lieutenant était plus puissant. Le premier ne pouvait vivre en sécurité. Le second n’ayant rien à craindre, mettait à chaque instant son rival en péril ; cette rivalité donna lieu à un événement tragique à l’époque de l’avènement de Vespasien. L. Pison était alors gouverneur, Valerius Festus délégué impérial. L. Pison était attaché à Vitellius ; Festus favorisa le parti de Vespasien. Pison fit tuer un centurion qui était venu en Afrique pour exhorter les populations et les soldats à se ranger du côté du nouveau compétiteur. Festus dépêcha contre lui des cavaliers qui lui ôtèrent la vie[32]. Nous avons insisté sur ces faits qui nous paraissent d’un grand intérêt historique. C’est alors, en effet, qu’on vit pour la première fois à Rome, le gouvernement civil et le commandement militaire placés dans un même lieu en des mains différentes. Caligula accomplit pour une province ce que Constantin fit depuis pour tout l’empire. Mais ce premier essai, dicté par la haine que l’empereur portait au Sénat et non par le désir d’établir un ordre de choses meilleur, n’aboutit qu’à des débats fâcheux, qu’un meurtre abominable termina. Remarquons, en passant, que la situation particulière où l’Afrique s’était trouvée avant la mesure prise par Caligula explique deux faits qui semblent en contradiction avec les institutions de l’empire. Celui qui avait l’imperium était alors celui sous les auspices duquel la guerre se faisait. Les idées ou plutôt les coutumes religieuses des Romains ne permettaient pas qu’un autre eût l’honneur de la victoire. C’était à lui qu’était réservé le triomphe. Aussi voit-on à partir d’Auguste les empereurs triompher pour les succès des généraux. Les plus bienveillants se contentent d’associer aux honneurs qu’ils reçoivent les lieutenants qui sont les véritables vainqueurs. Quand Plautius eut conquis le sud de la Bretagne, sous le règne de Claude, celui-ci prit le surnom de Britannicus et renouvela pour son compte la cérémonie des anciens triomphateurs. Plautius n’eut que l’ovation. Au contraire, les Pères conscrits décernèrent les ornements triomphaux à Furius Camillus, après qu’il eut défait Tacfarinas en Afrique. Tibère ne fut nullement compris dans le décret et pourtant il n’en garda pas rancune à celui que le Sénat honorait ainsi. Tacite ajoute, il est vrai, que la prudente modestie de Camille y fut pour quelque chose[33]. Blésus, qui termina la même guerre, n’y gagna pas seulement les ornements triomphaux. Mais, du consentement de Tibère, il fut salué par les légions du titre d’imperator et ce fut la dernière fois que ce titre fut accordé à un Romain qui n’était pas l’empereur[34]. De l’imperium dérivait le serment que les soldats prêtaient aux Césars. Jadis ils l’avaient prêté au Sénat et au peuple romain. Dans les derniers temps de la république, leurs généraux avaient probablement remplacé le Sénat et le peuple dans la formule. Cependant même au temps de l’empire, il y resta, ce semble, des traces de la formule antérieure. Sous Valentinien II, lorsque le gouvernement de Rome était une espèce de monarchie orientale, les légionnaires, après avoir promis obéissance à l’empereur, juraient de mourir, s’il le fallait, pour la république romaine[35]. Ce serment était alors très mal tenu. Ni la bravoure, ni la discipline, ni l’abnégation ne distinguaient ces indignes successeurs des braves légionnaires qui, après avoir mis trois siècles à conquérir l’Italie et à lutter contre Carthage, avaient, en moitié moins de temps, mis l’Orient et l’Occident aux pieds de Rome. Mais les soldats et leurs chefs n’étaient pas les seuls à jurer fidélité aux Césars. Les magistrats, le Sénat, le peuple le faisaient aussi, comme on le voit dans maints passages des Annales et des Histoires de Tacite[36]. Comment cet usage fut-il introduit ? Il paraît que l’exemple en fut donné par le Sénat sous la dictature de Jules César. Sous Auguste, un certain Sextus Pacuvius, tribun du peuple, se dévoua au prince à la manière espagnole et conseilla aux Pères conscrits de l’imiter. Auguste chercha à l’en empêcher, dit l’historien auquel nous devons ce récit[37]. Mais il n’y put réussir. Pacuvius s’élança vers la multitude qui se tenait aux abords de la Curie, courut ensuite çà et là par les carrefours et les rues et força les sénateurs et le reste des citoyens, à se dévouer comme lui. Dion Cassius nous apprend quel était le véritable mobile de cet impérialiste zélé qui, dans une assemblée du peuple déclara aussi qu’il instituait l’Empereur son héritier pour une part égale avec son fils. Il n’avait pas une grande fortune et voulait y faire ajouter : ce à quoi il réussit. Bien des faits importants n’ont pas une autre cause. Un signal est donné par un individu souvent obscur. C’est à qui suivra. Et combien de regrets on éprouve de s’être laissé devancer ! Si l’on n’a pas le mérite de l’antériorité, on veut avoir celui d’être allé plus loin qu’aucun autre dans la voie de la servitude. Mais les serments que l’on multiplie sont peu utiles à celui auquel ils sont adressés. Ce sont des paroles en l’air dont nul ne tient compte. Plus ils sont renouvelés, plus ils perdent de leur efficacité. Jadis le serment enchaînait les Romains de telle sorte qu’ils eussent cru voir tomber la foudre s’ils eussent manqué à une parole donnée avec cette solennité. Des changements fâcheux s’étaient déjà accomplis chez eux, sous ce rapport, avant la chute de la république. Le parjure fit des progrès nouveaux lorsque l’adulation se fut emparée du serment comme d’un moyen de témoigner son zèle. Ceux qui furent prodigués à Néron n’empêchèrent pas les sénateurs de le frapper de terribles sentences lorsqu’ils n’eurent plus à le craindre. Ils purent même avoir quelque part à sa chute. Quand l’armée jurait seule obéissance à celui qui la conduisait, il en résultait pour le soldat une obligation toute spéciale. Il se sentait par là dans une situation particulière, distincte de celle des autres citoyens : cette idée devait donner dans son opinion un caractère plus sacré à l’engagement solennel qu’il prenait. Lorsque tout le monde prit le même engagement, il n’eut pas plus de valeur pour les soldats que pour un sénat perfide, que pour une plèbe versatile, toujours prête à passer d’un parti à l’autre, se laissant guider uniquement par l’impulsion du moment. Auguste, avec sa perspicacité ordinaire, avait peut être deviné ces inconvénients des témoignages outrés de l’affection publique que Pacuvius mit à la mode[38]. Les Carlovingiens, au contraire, crurent assurer la perpétu |