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I. Le recensement de Quirinius en Judée, par Henri Lutteroth, br. in-8° de 135 p. Paris, Ch. Meyrueis, 165. — II. De la croyance due à l’Evangile, etc., par M. Wallon, 2e édit., in-8°. Paris, 1866. (Ch. iii, Le recensement de Quirinius, p. 329-374.) — III. Ueber den Statthalter Quirinius, Von Prof. D. Aberle. – IV. Res gestæ divi Augusti ex monumentis Ancyrano et Apolloniensi. Edidit Th. Mommsen. Berolini, apud Weidmannos, 1865, in-8°. (Voyez L’appendice intitulé : De P. Sulpicii Quirini titulo Tiburtino, p. 111-119.) Parmi les questions qui ont le plus exercé la critique religieuse et historique, est le fameux passage de saint Luc, conçu en ces termes Chap. II, 1. Vers ce même temps, on publia un édit de César Auguste, pour faire un dénombrement des habitants de toute la terre. Chap. II, 2. Ce fut le premier dénombrement qui se fit par Cirinus (Quirinius), gouverneur de Syrie. Dans ces derniers temps, des travaux importants ont été publiés, des monuments épigraphiques ont été découverts ; ils ont donné lieu à de savantes discussions ; on a éclairci les questions obscures de l’administration romaine, des institutions hébraïques, des usages religieux, civils et politiques tant des Romains que des Juifs ; les publications de Borghesi sur l’organisation de l’Empire, expliquée par les inscriptions mises en harmonie avec les textes ; celles de Théodore Mommsen sur les textes d’Ancyre et de Tivoli, ont jeté un jour nouveau peut-être sur cette question tant controversée, et il importe aujourd’hui de se faire une idée exacte de l’état de la science sur ce point dans le domaine légitime où elle peut s’exercer. Nous diviserons cette étude en trois parties. Dans la première, nous exposerons, avec une entière liberté et sans aucune réticence, la difficulté à laquelle cette question peut encore donner lieu, en présence des faits nouveaux qui se sont produits ; Dans la seconde, nous analyserons les opinions des divers savants qui s’en sont le plus récemment occupés ; Dans la conclusion, enfin, nous tenterons, à notre tour, une explication, à l’aide des documents découverts et des discussions de nos devanciers. IOn lit dans l’évangile de saint Matthieu, chapitre II, 1 : Jésus étant né à Bethléem, ville de Judée, au temps du roi Hérode, des mages arrivèrent d’Orient à Jérusalem. Or l’historien Josèphe rapporte qu’une sédition éclata pendant la dernière maladie d’Hérode, sur le bruit, faussement répandu, de sa mort, et il ajoute qu’en cette même nuit, eut lieu une éclipse de lune[1]. Josèphe raconte ensuite que la maladie du Roi fit de continuels progrès et qu’il mourut peu de temps après, à l’approche de la fête de Pâques de la même année[2], trente-sept ans après avoir été déclaré, à Rome, roi des Juifs, et trente-quatre ans après avoir chassé Antigone[3]. Keppler a démontré que l’année 750 de Rome (4 avant l’ère vulgaire), est la seule où la condition d’une éclipse de lune se réalise avant Pâques. Cette éclipse a eu lieu le 13 mars et Pâques est tombé cette année-là, le 11 avril, c’est-à-dire 29 jours après. Hérode a dû mourir le 2 ou le 3 avril de l’an 750 (4 avant l’ère vulgaire), d’après les calculs de Keppler[4]. Il faut donc que Jésus-Christ soit né avant le 3 avril de l’an 4 avant l’ère vulgaire. On sait que c’est Denys le Petit qui, au vie siècle seulement, a commis la grave erreur de faire commencer notre ère quatre ou cinq ans après la naissance du Sauveur. Au même chapitre II, saint Matthieu raconte la fuite en Égypte et le massacre des enfants, ordonné par Hérode, enfin la mort de ce prince. Les événements sont postérieurs de plusieurs mois à la naissance de Jésus-Christ. En effet, Hérode, qui ne paraît pas avoir été malade alors, d’après saint Matthieu, assembla tous les principaux sacrificateurs et les scribes du peuple, et leur demanda où le Christ devait naître (ch. II, 4). Ils lui répondirent que c’était à Bethléem (v. 5). Alors, ayant appelé, en secret, les mages, il s’informa d’eux exactement du temps auquel ils avaient vu l’étoile (v. 7). Il les envoya alors à Bethléem (v. 8). L’ange apparut à Joseph et lui ordonna d’aller en Égypte avec la mère et l’enfant, jusqu’à la mort d’Hérode (v. 13-15). Ce dernier fit ensuite mourir tous les enfants qui étaient dans Bethléem et dans son territoire depuis ceux de deux ans et au-dessous, selon le temps dont il s’était exactement informé des Mages (v. 16). Si l’on considère toutes les circonstances qui ont suivi la naissance du Christ et précédé, d’après saint Matthieu, la mort d’Hérode : l’arrivée des Mages, leur voyage à Bethléem, le temps nécessaire pour accomplir le voyage de Jérusalem en Égypte, le séjour qu’y firent Jésus, sa mère et Joseph, car il est dit, au v. 15, Et il (Joseph) y demeura jusqu’à la mort d’Hérode ; si l’on remarque, d’autre part, que saint Luc place la circoncision du Christ, huit jours après sa naissance (ch. II, 21) ; qu’Hérode fit tuer tous les enfants au dessous de deux ans, ce qui donne à penser qu’un temps assez considérable s’était écoulé entre la naissance du Christ et le massacre, — on sera amené forcément à placer cette naissance avant le commencement de l’an 750, c’est-à-dire antérieurement à l’an 4 avant l’ère vulgaire. Il faudra donc, de toute nécessité, placer la naissance de Notre Seigneur avant la fin de l’an 749 de Rome, c’est-à-dire avant la fin de l’an 5 avant l’ère vulgaire. M. Wallon se prononce pour l’an 747 de Rome, c’est-à-dire
pour l’an 7 avant l’ère vulgaire[5], et, comme ce
savant fait mourir le Christ l’an 33 de notre ère, il faudrait, dans ce
système, qu’il fût âgé de trente-huit ans, et qu’il en eût en trente-cinq
lorsqu’il reçut le baptême ; car saint Luc dit, au ch. III, 1-3, que
c’est la 15e année de l’empire de Tibère César, que Jean prêcha le
baptême et que Jésus fut baptisé (v. 21), et le même évangéliste
ajoute, au même chapitre, que Jésus était alors âgé
d’environ trente ans ώσεϊ
έτώϊ τριάxοντα
(v. 23). Or, environ trente ans ne paraît pas s’accorder
facilement avec cet âge de trente-cinq ans. Mais ce n’est pas là la
principale difficulté. M. Lutteroth place la naissance du Christ après Abordons maintenant le fameux passage de saint Luc. Voici d’abord la traduction communément adoptée : Saint Jean est né 6 mois avant le Christ[9]. Elisabeth, ayant enfanté Jean, il est dit au chapitre I : (Version de M. de Sacy.) v. 80. Or l’enfant croissait et se fortifiait en esprit et il demeurait dans le désert jusqu’au jour où il devait paraître devant le peuple d’Israël. Ch. II, v. 1. Vers ce même temps, on publia un édit de César Auguste pour faire un dénombrement des habitants de toute la terre. v. 2. Ce fut le premier dénombrement, qui se fit par Cirinus, gouverneur de Syrie. v. 3. Et comme tous allaient se faire enregistrer chacun dans sa ville, v. 4. Joseph partit aussi de la ville de Nazareth, qui est en Galilée, et vint en Judée à la ville de David appelée Bethléem, parce qu’il était de la maison et de la famille de David, v. 5. Pour se faire enregistrer avec Marie son épouse qui était grosse. v. 6. Pendant qu’ils étaient là, il arriva que le temps auquel elle devait accoucher s’accomplit : v. 7. Et elle enfanta son fils premier né ; et l’ayant emmailloté, elle le coucha dans une crèche parce qu’il n’y avait point de place pour eux dans l’hôtellerie. D’antres traductions de ce fameux passage diffèrent sensiblement de celle-ci. Mais comme le texte original est en grec, il est facile, à ce qu’il semble, de s’entendre. Voici le mot à mot des versets qui précèdent : Or le petit enfant croissait et se fortifiait en esprit, et il était dans les déserts jusqu’au jour de sa manifestation [ou présentation] devant Israël. Or il arriva en ces jours-là [qu’]il sortit un édit de la part de César Auguste [pour] recenser toute la [terre] habitée. Ce premier
recensement eut lieu, Quirinius gouvernant [ou administrant] Et ils se transportaient tous pour être enregistrés, chacun dans [sa] propre ville. Et monta aussi
Joseph de Pour être enregistré avec Marie, épouse ayant été mariée à lui, étant enceinte. Or, il arriva [que] pendant qu’ils étaient là, les jours furent accomplis de son accouchement. Et elle accoucha de son fils, le premier né, et elle l’enveloppa de langes et elle le coucha dans la crèche parce qu’il n’y avait pas peureux de place dans l’auberge. Il faut remarquer que la traduction de de Sacy n’est pas littéraire lorsqu’elle dit, pour le dernier verset du chapitre I : Jusqu’au jour où il [Jean] devait paraître devant le peuple d’Israël. M. Henri Lutteroth a montré qu’άνάδειξις
peut signifier la présentation et
qu’il serait parlé ici, non du commencement des prédications de Jean, qui
n’eurent lieu que l’an 15e du règne de Tibère, mais de la
cérémonie de la majorité religieuse, fixée à l’âge de douze ans chez les
Juifs. Il s’agirait donc de la présentation de Jean au temple[10], et de la
première assistance à Il faut remarquer ensuite que le nom Κυρηνίος
ne saurait avoir pour équivalent Cirinus, qui est barbare, mais Quirinius. Il s’agit en effet d’un
personnage bien connu, qui figure dans les fastes consulaires, l’an 742 de
Rome (12
avant l’ère vulgaire), sous le nom de P. Sulpicius Quirinius, qui
abdiqua cette magistrature et fut remplacé au mois d’août de la même année
par L. Volusius Saturninus. Il n’est pas dit dans le texte que le recensement
se fit par
Quirinius, mais pendant que Quirinius administrait De Sacy traduit : Pour se faire enregistrer avec Marie son épouse qui était grosse. Et le grec doit signifier, suivant M. Lutteroth pour être enregistré avec Marie, qu’il avait épousée lorsqu’elle était grosse μεμνηστευμένη est un parfait : ayant été épousée. Mais ces mots : étant grosse semblent bien se rapporter cependant à l’époque de leur voyage à Bethléem. Que Marie fût grosse lorsque Joseph l’épousa, cela est établi par saint Matthieu[11] (ch. I, 18 et 19). Il importe donc assez peu, à ce qu’il semble, que la grossesse de Marie s’entende de l’époque du mariage ou de celle de l’arrivée à Bethléem. Sans vouloir passer en revue les autres traductions, je remarquerai qu’il en est qui renferment de véritables contresens. Ainsi Herwart traduit le v. 2 du ch. II de saint Luc : Ce dénombrement se fit avant que Quirinius fût gouverneur de Syrie[12]. Ce qui est absolument inadmissible. Cette traduction, qui lèverait toute difficulté, et qui a été longuement discutée par M. Lutteroth et par M. Wallon, pour être rejetée par le premier et adoptée, faute de mieux, par le second, n’est pas nouvelle d’ailleurs et, malgré les exemples allégués, elle ne sera admise par aucun helléniste. M. Lutteroth, qui voit dans les v. 6 et 7 du ch. II de saint Luc relatifs à la naissance du Christ, le récit d’un fait étranger à la narration qui précède et antérieur de 12 ans au recensement de Quirinius, traduit : έγένετο δέ έν τώ εϊναι αύτούς έxεί, c’est là aussi qu’ils étaient…, en accentuant, comme il le dit, ce membre de phrase, pour avertir le lecteur qu’il s’agit d’une autre époque[13]. Le mot aussi n’est pas dans le texte. Or M. Lutteroth fait plus que d’accentuer, il ajoute, et le grand défaut de son explication est de scinder le récit de saint Luc et de faire considérer comme la circonstance principale le recensement, tandis que la naissance du Christ devient la circonstance accessoire. Il y a trois faits distincts dans les versets rapportés plus haut : la majorité de Jean, l’édit de Quirinius et la naissance du Christ. Il est impossible qu’ils soient simultanés. Si Jean a douze ans au moment de l’édit de Quirinius, Jésus en a onze et demi, et le recensement ne peut coïncider avec sa naissance. Si le recensement coïncide avec la naissance du Christ, le verset relatif à la majorité de Jean n’a aucun lien avec le chap. II et n’est qu’une anticipation de douze ans sur les faits exposés dans ce chapitre. En résumant le récit évangélique et en le prenant dans le sens vulgaire et, pour ainsi dire, consacré, un édit est rendu par Auguste pour recenser toute la terre, Quirinius étant gouverneur en Syrie, Joseph et Marie se rendent à Bethléem pour être recensés et c’est en ce lieu que le Christ vient au monde. Ces événements sont antérieurs à la majorité de Jean, bien que cette majorité soit rapportée dans le dernier verset du chapitre précédent. Or nous avons vu précédemment que le Christ étant né sous Hérode (S. Matthieu, ch. II, 1) et Hérode étant mort l’an 750 de Rome (4 avant l’ère vulgaire), il faut que le Christ soit né en 749 (5 avant l’ère vulgaire), ou même en 748 (6 avant l’ère vulgaire). Il faut donc trouver un recensement de la terre l’an 5 ou 6 avant notre ère. Les recensements généraux du règne d’Auguste sont parfaitement connus, et ils le sont par des documents officiels et indiscutables, comme le testament d’Auguste conservé sur le monument d’Ancyre, dont le complément a été récemment découvert par M. Perrot[14]. Il résulte du rapport d’Auguste lui-même qu’il a fait trois fois le cens et le lustre qui n’avait pas été accompli depuis quarante et un ans. En effet le lustre précédent, qui était le 67e ; est de 684 de Rome (70 avant Jésus-Christ), et il fut fait par les censeurs Cn. Cornelius Lentulus Clodianus et L. Gellius Poplicola. Auguste fit les 68e, 69e et 70e : le 68e, étant consul pour la 6e fois, avec M. Vipsanius Agrippa (qui, lui, était consul pour la seconde fois), ayant tous deux la censoria potestas, l’an 726 de Rome (28 avant l’ère vulgaire). Le 69e fut fait par Auguste seul en vertu de l’imperium consulare, sous le consulat de C. Marcius Censorinus et de C. Asinius Gallus, l’an 746 de Rome (8 avant l’ère vulgaire). Enfin le 70e fut fait, en vertu de l’imperium consulare, par Auguste et Tibère, l’an 767 de Rome (14e de l’ère vulgaire), c’est-à-dire, la dernière année du règne d’Auguste. Mais les seuls recensements généraux faits sous Auguste, qui a régné de l’année 30 avant Jésus-Christ jusqu’à l’année 14 après, sont de l’an 28 et de l’an 8 avant l’ère vulgaire ; enfin de l’an 14 de cette ère. M. Wallon est le savant qui fait remonter le plus loin la naissance du Christ ; il l’a placée l’an 7 avant l’ère vulgaire, ce qui ne serait pas encore assez, car le recensement est de l’an 8. Il ne peut donc s’agir dans l’Evangile de saint Luc d’aucun des recensements faits par Auguste. D’ailleurs ces recensements ne comprenaient que les citoyens romains et non les sujets de
l’empire. Or Joseph, l’époux de Marie, n’était pas citoyen romain. Il n’était
même pas sujet de l’empire : On faisait, il est vrai, le recensement des nouveaux sujets Rome, à mesure que leur pays était annexé à l’empire ou converti en province. Or le Christ, étant né probablement l’an 6, et très certainement avant le commencement de l’an 4, sous Hérode, dans un pays dépendant du roi Hérode, auquel les Romains avaient laissé ses états, il n’y avait, à ce qu’il semble, aucun prétexte pour l’époux de Marie à se faire recenser. De plus, il s’agit, dans saint Luc, d’un recensement de la terre habitée, c’est-à-dire de l’empire romain, dans le langage officiel de Rome : πάσαν τήν οίxουμένην. Parmi les historiens de ce temps, il en est un surtout dont le silence parait inexplicable ; c’est Flavius Josèphe, dont le récit est si complet et si bien circonstancié pour ce qui concerne le peuple Juif. Or Josèphe parle d’un recensement fait en Judée, mais il est d’une autre époque et ne donne aucun lieu de penser qu’il fût universel. Nous en parlerons bientôt et nous verrons s’il n’y a pas trace dans les auteurs profanes d’un recensement universel auquel pourrait convenir ce que rapporte saint Luc. Il faudrait, pour justifier le témoignage de l’évangéliste tel qu’il est compris communément, trois conditions : 1° qu’il y eut eu un recensement en Judée l’an 6 avant notre ère ; 2° que ce recensement se fût appliqué à toute la terre ; 3° que ce fait eût eu lieu pendant que Sulpicius Quirinius était gouverneur de la province de Syrie. Réservons les deux premiers points pour y revenir bientôt et examinons le troisième. Il est peu de personnages de cette époque qui soient aussi bien connus que Quirinius. Nous possédons son histoire politique complète, nous savons les charges qu’il a remplies, avec leurs dates; et, qu’on le remarque, ce ne sont pas seulement les historiens qui nous le font connaître, ce sont aussi les inscriptions, c’est-à-dire des documents authentiques datant de l’époque même à laquelle il a vécu. P. Sulpicius Quirinius naquit à Lanuvium[15], suivit la carrière sénatoriale et passa par les magistratures et les fonctions publiques, conformément à la hiérarchie des honneurs. Or, grâce aux travaux des Borghesi, des Mommsen, des L. Renier, des Henzen, des de Rossi, on sait aujourd’hui quelle était la hiérarchie des magistratures et des fonctions auxquelles elles donnaient accès sous l’empire, tant pour les carrières sénatoriales que pour les carrières équestres. Cette hiérarchie offrait une série d’emplois civils et militaires subordonnés les uns aux autres et formant un ordre d’avancement si rigoureux, que ni la faveur impériale, ni l’éclat du mérite ne permettaient pas plus d’en éluder les degrés que cela n’est permis aujourd’hui pour les grades dans nos armées, à moins qu’il ne s’agisse, maintenant, des fils de roi, jadis, des princes de la famille des Césars. Il importe beaucoup qu’on sache, pour la question qui nous occupe, que cet ordre de l’avancement était régulier ; à l’abri de tout caprice du maître, et que, si l’on voit les affranchis et les favoris du prince parvenir au comble de la puissance par la confiance et la domesticité, jamais on ne voit un Pallas et un Narcisse parvenir aux magistratures sénatoriales ni entrer dans le sénat ; tout au plus pouvaient-ils se frayer un passage difficile et contesté dans les carrières équestres. Nous voyons, par contre, des personnages comme Hadrien qui, avant d’arriver à l’empire, parcourut la carrière des honneurs en commençant par les emplois subalternes et les magistratures inférieures, ainsi qu’en témoigne une inscription trouvée récemment à Athènes. Le cursus honorum est donc connu et il est indispensable, pour l’intelligence de ce qui va suivre, d’avoir sous les yeux le tableau que nous en avons dressé d’après les résultats dus aux progrès des connaissances modernes sur l’administration romaine.
En appliquant les règles invariables de la hiérarchie à la carrière de Quirinius, voyons ce que les historiens et les inscriptions nous apprennent de sa vie. P. Sulpicius Quirinius a donc été certainement vigintivir, puis questeur, puis tribun
ou édile ; mais on n’a pas de
document relatif à son vigintivirat,
ni à sa questure, et nous ne savons
pas s’il a été tribun plutôt qu’édile. Nous avons un témoignage de sa
préture et de l’administration qu’il a exercée en vertu de cette
magistrature : il fut propréteur
de la province sénatoriale de Crète et de Cyrénaïque. Florus dit en effet
qu’Auguste, ayant soumis, par son général Cossus, les Musulanes et les
Gétules, habitants des Syrtes, donna à Quirinius le soin de soumettre
également les Marmarides et les Garamantes[16]. Or, comme l’a
bien remarqué M. Mommsen[17], la position
géographique du premier de ces peuples, an sud de Il fut consul ordinaire, figurant dans les Fastes, avec M. Valerius Messala Barbatus Appianus. Nous savons même qu’il abdiqua avant l’expiration de l’année et qu’il fut remplacé an mois d’août, par L. Volusius Saturninus, qui finit l’année 742. Il fut ensuite, entre les années 747-750 (7 à 4 avant l’ère vulgaire), où plutôt entre 753-755 (1 avant l’ère vulgaire à 2 après), proconsul de la province sénatoriale d’Asie, une des deux grandes provinces consulaires du sénat, c’est-à-dire une de celles dont l’administration n’était confiée qu’à d’anciens consuls ; cela résulte de l’inscription de Tivoli, relative à ce personnage[18], et dont nous parlerons bientôt. C’est sans doute pendant le temps de ce proconsulat qu’il se ménagea l’amitié de Tibère, qui était alors à Rhodes[19]. Il fut aussi gouverneur, c’est-à-dire légat d’Auguste propréteur de la province de Syrie et de
Phénicie, en 750 (4 avant l’ère vulgaire), ainsi que M.
Mommsen l’a démontré récemment[20], et nous allons
dire comment il s’empara, à cette époque, des forteresses des Homonades,
dispersées en Cilicie[21]. Au rapport de
Strabon, il tua leur roi Amyntas, combattit ces peuples par la famine, leur
enleva 4 000 prisonniers, les distribua dans les villes les plus
voisines et laissa leur pays désert[22]. Il obtint, pour
ce fait, deux supplications et les honneurs du triomphe[23]. Entre les
années 755-757 (2 à 4 depuis l’ère vulgaire), il
épousa Emilia Lepida, issue des grandes familles des Lepidus, des Sylla et
des Pompée. Il la répudia ensuite, ce qui donna lieu à un scandaleux procès[24]. En 753 (1
avant l’ère vulgaire), il fut donné comme conseil, rector, au jeune Caius César, fils de
Julie et d’Agrippa, et petit-fils d’Auguste, qui avait été envoyé en Arménie[25]. En 759 (6
de l’ère vulgaire), il fut envoyé de nouveau en Syrie, comme
gouverneur de cette province impériale consulaire, par conséquent avec le
titre de légat d’Auguste propréteur.
Le témoignage de Josèphe à cet égard[26] est confirmé par
l’inscription de Tivoli (voyez plus bas). C’est alors qu’il
reçut, d’après l’historien juif, l’ordre de recenser Pour justifier une partie des faits qui précèdent ou pour leur donner du moins une pleine confirmation, il est nécessaire de suivre M. Mommsen dans la savante restitution qu’il a proposée de l’inscription de Tivoli[32]. Cette inscription est fort anciennement connue elle a été
découverte en 1764 à Tivoli, hors de Elle fut publiée pour la première fois dans les Novelle Fiorentine, en 1765, d’où Donati l’a tirée. Elle fut ensuite donnée comme inédite par Sanclemente (Rome, 1793) ; enfin, relevée sur l’original par MM. Mommsen et Henzen, elle a été publiée de nouveau par Richard Bergmann[33], puis par M. Henzen dans le supplément au recueil d’Orelli[34]. Le texte en est incomplet, et le nom du personnage auquel il s’applique fait défaut (Voyez le texte de la note ci-dessus) toutefois, il résulte du texte de cette inscription : 1° Que ce personnage soumit à Rome une certaine nation ; 2° Que le Sénat lui accorda deux supplications et le triomphe ; 3° Qu’il obtint, sous le règne d’Auguste, le proconsulat d’Asie ; 4° Qu’il fut deux
fois légat d’Auguste, c’est-à-dire gouverneur de la province impériale consulaire de Syrie, gouvernement auquel était joint celui de 5° Enfin, qu’il survécut à Auguste, car c’est après la mort de cet empereur que le monument a été élevé, puisqu’on y lit : divi Augusti, du Divin Auguste, l’épithète Divus ne se donnant jamais à un empereur qu’après sa mort. Cela posé, M. Mommsen cherche, d’après les textes classiques et les monuments épigraphiques, à dresser la liste des légats de Syrie sous Auguste, avec la date et la durée de leur gouvernement[35]. 1. Le premier légat impérial de Syrie fut M. Agrippa,
qui avait, il est vrai, tout l’Orient sous son administration, ce qui
n’empêche pas qu’il fût légat en titre de 3. Vient ensuite M. Titius, consul, l’an de Rome 723 (31 avant notre ère), pendant le gouvernement duquel Phraate livra ses enfants, un peu après l’an 745 (9 avant notre ère)[41]. 4. Après lui, dut venir C. Sentius Saturninus, consul de l’an 735 (19 avant notre ère), légat de Syrie en 746 (8 avant notre ère), comme cela ressort de nombreux passages de Josèphe[42], confirmés par Tertullien[43]. 5. Ce fut P. Quinctilius Varus, consul de 741 (13
avant notre ère), qui lui succéda. Il gouverna 6. Le nom du 6e légat, ayant administré 8. Le 8e légat fut L. Volusius Saturninus, qu’il ne faut pas confondre avec C. Sextius Saturninus susnommé. L. Volusius avait été consul l’an 742 (12 avant notre ère), et il fut légat de Syrie de 757 à 758 (4 à 5 de notre ère)[47]. Le 9e légat fut P. Sulpicius Quirinius, consul de l’an 742, comme le précédent (12 avant notre ère), et légat de Syrie en 759 (6 de notre ère). D’après le témoignage certain de Josèphe, qui donne beaucoup de détails sur son administration et notamment sur le recensement qu’il fit faire en Judée à la déposition d’Archélaüs, c’est-à-dire Notre-Seigneur étant âgé de dix à douze ans[48], il dut rester dans cette province jusqu’en 763 (an 10 de notre ère). 10. Après P. Sulpicius Quirinius, le 10e légat fut Q. Cæcilius Metellus Creticus Silanus, consul de 760 (an 7 de notre ère), et légat de Syrie certainement en 763 et 764 (10 et 11 de notre ère), jusqu’en 770 (17 de notre ère)[49]. Il arriva au gouvernement de Syrie, par faveur exceptionnelle, après trois ans à peine de titre consulaire et il resta chargé de ce gouvernement sept ans environ, ce qui n’était pas non plus ordinaire ; mais Suétone en donne la raison[50]. Ainsi nous possédons, sauf pour un seul, la liste complète des légats de Syrie depuis 731 jusqu’en 770 de Rome, c’est-à-dire depuis l’an 23 avant notre ère, jusqu’à l’an 17 de notre ère.
Essayons de remplir la lacune du 6e légat, de 750 à 753. Nous avons vu que l’inscription de Tivoli est relative à un personnage qui fut deux fois légat de Syrie sous le règne d’Auguste et qui lui survécut, d’où il résulte que ces deux gouvernements doivent se placer dans les quarante années que comprend notre liste, et que, par conséquent, un des neuf : légats que nous avons cités, exerça deux fois cette charge, savoir : une fois pendant les années que nous avons indiquées à la suite de son nom, une autre fois de 750 à 753. Quel est ce légat ? Agrippa, Varus et C. César moururent avant Auguste, et par conséquent nous n’avons pas à nous en occuper. Il en est de même de Volusius Saturninus, qui fut proconsul de la province d’Afrique et non de celle d’Asie[51], et de Cicéron, qui fut, il est vrai, proconsul d’Asie et légat de Syrie, mais qui n’obtint pas les ornements du triomphe, ainsi que le prouvent d’autres inscriptions gravées en son honneur. M. Titius, qui fut consul en 31 avant notre ère, et devait, par conséquent, avoir alors 30 ans au moins, en aurait eu 70 à l’époque indiquée, et eut été trop âgé pour exercer le commandement dont il s’agit. Quant à Q. Cæcilius Metellus Creticus Silanus, comme il resta légat après la mort d’Auguste, si l’inscription l’eût désigné, elle eût porté après les mots legatus pro prætore divi Augusti, ceux de et Ti[erii] Caesaris Augusti. M. Mommsen, ayant ainsi procédé par une élimination raisonnée et rigoureuse, il ne lui reste que deux noms auxquels puisse convenir le monument de Tivoli C. Sentius Saturninus et P. Sulpicius Quirinius. Si Saturninus fût mort après Auguste, on s’étonnerait du silence de Tacite sur un aussi grand personnage, les Annales de cet écrivain commençant précisément à l’avènement de Tibère. Il ne reste d’ailleurs aucun souvenir d’un double gouvernement de Saturninus en Syrie, et enfin M. Mommsen démontre qu’il n’a point été proconsul d’Asie[52]. P. Sulpicius Quirinius est donc le seul personnage de notre liste que puisse regarder le monument de Tivoli. Or, nous voyons, par Tacite[53], que Quirinius s’empara des forteresses des Homonades en Cilicie et
obtint pour cela les ornements du triomphe, et qu’il fut ensuite donné pour
conseil à C. César pendant son gouvernement d’Arménie. Strabon
mentionne aussi la soumission des Homonades par Quirinius et il ajoute qu’ils
avaient tué leur roi Amyntas[54] ; détails
qui se rapportent parfaitement à l’inscription. M. Mommsen établit avec une
égale rigueur, qu’il a dû obtenir deux supplications et exercer le
gouvernement proconsulaire d’Asie, et il est évident, d’après Josèphe, qu’il
a administré P. Sulpicius Quirinius, fils de Publius, consul… préteur. Il obtint comme proconsul la province de Crète et de Cyrénaïque… Légat propréteur du divin Auguste de la province de Syrie et de Phénicie, il fit la guerre contre la nation des Homonades qui avait tué le roi Amyntas, et cette nation ayant été réduite en la puissance et sous les lois du divin Auguste et du peuple romain, le sénat décréta deux supplications aux Dieux immortels pour les succès qu’il avait obtenus et lui décerna les ornements du triomphe. Il obtint, en qualité de proconsul, la province d’Asie, et, en qualité de légat propréteur du divin Auguste, la province de Syrie et de Phénicie pour la seconde fois. Le 6e légat de Syrie est donc P. Sulpicius Quirinius, de 750 à 753 de Rome (de 4 à 1 avant notre ère). Reprenons maintenant la série des difficultés relatives au passage de saint Luc. 1° Nous avons vu, au début de ce travail, que Notre Seigneur est né avant l’an 4 (avant notre ère). 2° Aucun recensement universel n’a eu lieu entre l’an 8 avant notre ère et l’an 14 après. 3° Ces recensements, d’ailleurs, ne s’appliquaient qu’aux
citoyens romains, qu’aux pays romains et jamais aux étrangers ; 4° On ne voit pas pourquoi Joseph et Marie, qui
n’habitaient pas La difficulté est donc complètement et clairement posée, sans réticence et sans ménagement. Voyons les diverses solutions qui en ont été proposées. IISi la traduction de M. Lutteroth pouvait être admise, il faut convenir que son système paraîtrait fort séduisant, car tout se trouverait concilié et expliqué. Mais le sens qu’il donne au texte de saint Luc est aussi imprévu qu’inadmissible. Considérant le lien qui paraît unir le dernier verset du chapitre Ier avec les premiers versets du chapitre II, il traduit : Or le petit enfant (S. Jean) croissait et se fortifiait en esprit ; et il demeura dans les déserts jusqu’au jour de sa présentation à Israël. En ces jours-là (c’est-à-dire lors de la présentation de S. Jean), on publia un édit de la part de César Auguste pour recenser toute la terre. Ce premier recensement se fit
pendant que Quirinius gouvernait Et tous allaient pour être enregistrés chacun dans sa ville. Joseph aussi monta de Galilée en Judée, de la ville de Nazareth à la ville de David appelée Bethléem, parce qu’il était de la maison et de la famille de David, pour être enregistré avec Marie, la femme qu’il avait épousée étant enceinte. C’est là aussi qu’ils étaient (jadis) quand le jour vint auquel elle devait accoucher ; et elle mit au monde son fils premier né, etc. Ainsi, d’après M. Lutteroth, il y a enchaînement de temps
entre la présentation de saint Jean à Israël et le recensement de Quirinius,
et il faut bien reconnaître que le texte peut s’entendre ainsi pour ce
premier passage. La présentation au temple étant la cérémonie qui s’accomplit
à la majorité des jeunes Israélites, et cette majorité étant fixée à douze
ans, il en résulte que, si le lien existe entre le dernier verset du chapitre
1er et les premiers versets du chapitre II de saint Luc, saint
Jean aurait eu douze ans, et par conséquent Notre-Seigneur aurait eu onze ans
et demi lors du recensement. Il s’agit donc, pour accorder cette première explication
avec la suite, de montrer que Joseph est venu se faire enregistrer l’an 6 de
notre ère, lors de la déposition d’Archélaüs et pendant que Quirinius, au
témoignage de l’histoire profane, était légal impérial ou gouverneur de Nous voulons bien admettre, avec M. Lutteroth, qu’il s’agisse dans le dernier verset du chapitre 1er, non du commencement des prédications de saint Jean, mais de la présentation au temple ; mais nous ne pensons pas qu’on doive attacher une grande importance à ces mots : En ces temps-là, qui commencent le récit du chapitre 1er. On sait que cette formule initiale dans les évangiles n’a pas le sens rigoureux qu’on veut lui attribuer ici et qu’elle ne forme pas nécessairement une attache entre ce qui précède et ce qui suit. Mais ce qui nous paraît considérable dans l’étude de M. Lutteroth, c’est la réponse qu’il fait à l’objection capitale de l’inutilité du voyage de Joseph pour se faire enregistrer à Bethléem. Il montre, en effet, que ce n’était pas pour lui une obligation légale, mais un intérêt supérieur qui le portait à venir se faire inscrire dans cette ville et à revendiquer son origine de la tribu de Judas. Il tint, dit-il, à se
faire inscrire comme les Juifs de En effet, Joseph n’ignorait pas les prophéties. Mais si le Christ fût venu au monde à Bethléem douze ans auparavant, la notoriété de ce fait eût suffit pour l’accomplissement des prophéties sans qu’il eût été besoin d’un enregistrement officiel. M. Lutteroth fait naître Notre Seigneur l’an 6 avant notre ère, 748 de Rome. Il en résulte que l’année du baptême de Jésus, lorsqu’il avait trente ans environ, serait de l’an 25 (778 de Rome) ; or, comme il faut que ce soit l’an 15 de l’empire de Tibère César (Luc, III, 1), cette date ne pourrait s’accorder avec la chronologie romaine, Auguste étant mort en 14 (767 de Rome) ; mais Saint Clément d’Alexandrie dit, dans le livre II des Stromates, que quelques-uns, au lieu de donner au règne de Tibère une durée de vingt-deux ans, lui en donnaient une de vingt-six ans six mois et dix neuf jours[59]. Or ceci nous reporte à l’an 764 (11 de notre ère) qui est celui où Tibère fut associé à l’empire. C’est l’année où, d’après le raisonnement très plausible de M. Lutteroth, il reçut une autorité égale à celle de l’empereur dans tontes les provinces et sur tontes les armées[60]. Ceci est confirmé par nu passage de Suétone, qui nous apprend que Tibère fit, à cette époque, la dédicace du temple de la Concorde[61]. Or Dion Cassius nous dit que cette dédicace eut lieu sons le consulat de M. Emilius Lepidus et de T. Statilius Taurus (LVI, 25) ; ces consuls sont de l’année 764. Il est remarquable que la puissance pro consulaire confiée à Tibère en 764 s’exerça surtout en Orient. Il dut paraître tout simple, dans celles des provinces où la puissance proconsulaire de Tibère s’était le plus fait sentir, d’en tenir compte au prince qui continuait à régner et qui aimait à donner à son pouvoir le prestige de la durée[62]. C’est bien ainsi que Tertullien l’entend, puisqu’il place la crucifixion la 15e année du règne de Tibère, sous le consulat des deux Geminus[63]. Or ce consulat est celui de l’an 29. Il dit encore, en propres termes, qu’à partir de l’an 12 de Tibère César, le Seigneur fut révélé[64] ; c’est le baptême. C’est donc avec toute raison, selon nous, que M. Lutteroth, après avoir cité de pareilles autorités, dit que parler ainsi, ce n’est pas corriger saint Luc, mais que c’est l’expliquer (p. 67). Ajoutons, comme l’a fait voir M. Wallon, que cette manière de compter les années de Tibère, d’expliquer le texte du IIIe chapitre de cet évangéliste et de rapporter la crucifixion au consulat des deux Géminus, était de tradition dans l’Église des premiers siècles[65]. Ce qui est aussi neuf que vraiment fort dans le mémoire de
M. Lutteroth, c’est tout ce qui est relatif au recensement considéré comme
universel, car il s’agit de justifier l’expression « toute la terre
habitée[66],
et personne ne l’avait prouvé par d’aussi bonnes raisons, en montrant tant de
savoir et de sagacité. C’est avec tonte justice qu’il considère Auguste comme
le restaurateur de la paix et de la sécurité des provinces et comme le
réparateur des maux qu’elles avaient soufferts sous Auguste comprit, dit M. Lutteroth, qu’au lieu de les mettre (les provinces) au pillage, il fallait ne leur demander que ce qu’elles pouvaient réellement donner. De là un ensemble des mesures, étendues successivement à toutes les portions de l’empire, dans le but de préparer une plus équitable répartition des impôts d’après une base nouvelle. On commença par le mesurage des grandes circonscriptions territoriales. Il fut suivi du cadastre des biens-fonds, lequel devait servir de règle pour les impositions (p. 81). C’est ce qui semble ressortir du texte même du livre des colonies, dont la rédaction originale est certainement du Ier siècle[67]. C’est du moins ainsi que le texte fut expliqué par Hemmerlein (Felix Malleolus) au XIVe siècle ; et cet écrivain a puisé ses renseignements à une source beaucoup plus ancienne. Or il dit que, le premier travail une fois terminé et la superficie de l’empire étant connue, Auguste rendit un édit pour faire exécuter le cadastre du monde[68]. Mais il n’est pas moins certain que Suidas, qui a écrit son Lexique, vraisemblablement, au Xe siècle, a rapporté une tradition fort ancienne et très authentique dans son fameux article sur le recensement universel : César Auguste confia à vingt personnages d’une vertu et d’une intégrité éprouvée le soin du recensement à faire dans les provinces. Ils firent le recensement des personnes et des biens, et l’empereur ordonna qu’une partie de ces listes fût déposée dans le trésor (ærarium). Ce fut le premier recensement. Il y avait en précédemment d’antres tributs levés d’après l’estimation de la fortune ; mais ces sortes de cens n’avaient rien de commun avec celui-ci. C’étaient de complets dépouillements et, à les voir faire, on aurait pu croire qu’aux yeux de l’autorité la richesse était un crime[69]. Suidas se sert des mêmes mots que saint Luc : Ce fut là le premier recensement, άυτη ή άπογραφή πρώτη έγένετο. A ce témoignage, un peu trop moderne, il faut en convenir, et qui rappelle les paroles mêmes de l’Évangile, sans cependant perdre tout caractère historique, vient s’en ajouter un autre plus décisif et qui confirme l’authenticité du fait rapporté par Suidas. Il s’agit, cette fois, d’un monument épigraphique du Ier siècle, du fameux discours prononcé par Claude dans le sénat et que les Tables Claudiennes, découvertes à Lyon, en 1527, et déposées aujourd’hui au palais Saint-Pierre, dans cette ville, nous ont conservé. M. Lutteroth a en le grand mérite de mettre, le premier, en lumière le passage de ce monument épigraphique, relatif au cens, pour le rapprocher du texte de saint Luc. Voici la traduction de ce passage (Claude parle des peuples de L’Epitome de Tite-Live, qui n’est pas de lui, comme on sait, mais qui est certainement du 1er siècle, et qui est si précieux pour nous faire connaître le contenu des livres manquants, mentionne le cens fait par Drusus : A Druso census actus est[71]. Dans le livre suivant[72], il est parlé du désordre qui éclata en Gaule au sujet du cens, et qui fut apaisé (… Et tumultus, qui ob censum exortus in Gallia erat, compositus). Ce recensement dut avoir lieu en l’an 12 avant notre ère,
742 de Rome, car M. Lutteroth relève, avec toute raison, l’erreur de Grævius
qui a confondu Drusus, père de Claude, patri meo Druso, avec Germanicus,
frère de cet empereur[73] ; cette
erreur, signalée par Brotier[74], a été, depuis,
commise par beaucoup d’antres et le recensement de 742 (12 avant notre ère),
s’est trouvé confondu avec celui de 767 (14 après notre ère), fait dans Jusque-là, le raisonnement de M Lutteroth nous parait
exact pour établir : 1° le voyage de Joseph et de Marie entrepris, non
sous l’empire d’une contrainte extérieure, mais volontairement et comme
revendication d’origine ; 2° l’existence d’un recensement général du
monde, précédé de l’opération du cadastre ; 3° les traces visibles de ce
recensement général dans Suidas, chez les Agrimensores du 1er
siècle, et la preuve évidente de l’application qui en fut faite à Il nous semble au contraire que, si l’édit d’Auguste a
existé, comme cela paraît indubitable, si le temps où cet édit a été rendu
est distinct de l’époque où il a reçu partout son application ; — ce qui
est matériellement nécessaire, car on ne fait pas le cadastre et le
recensement du monde en un jour, ni même en une année, ni même en dix, — il est
encore plus difficile de rapprocher cet édit de l’an 6 de notre ère que de
l’an 6 avant notre ère, puisqu’il a dû précéder l’an 12 avant notre ère dans
le système de M. Lutteroth, Si l’on vent donc bien laisser à cette expression son
vague ordinaire et consacré ; si, par ces mots, on veut bien entendre
comme on l’a toujours fait, une époque non limitée ; si l’on comprend
qu’Auguste aura rendu son édit, non pas au temps de la majorité de Jean, non
pas même au temps précis de la naissance du Christ, mais à l’époque des
événements relatés au ch. 1er de l’Evangéliste, notre recherche se
bornera à déterminer l’époque spéciale de l’application de ce fameux édit,
dans tel ou tel pays, sans nous embarrasser de la date antérieure et inconnue
à laquelle il fut rendu. La question se trouve donc étroitement resserrée, et
nous n’aurons plus qu’à déterminer le temps où l’édit fut exécuté pour Dans les §§ 6 et 7 du chap. III de sa brochure, M. Lutteroth établit doctement que le recensement fait, selon Dion Cassius, en Italie seulement, par Auguste lui-même, pendant l’année 757 (4 de notre ère), n’a aucun rapport ni avec les recensements des citoyens romains dont les dates sont parfaitement connues, ni avec les recensements des provinces résultant de l’édit universel ; il prouve que ce recensement n’était pas fait en vue de l’impôt, puisque l’Italie n’en payait pas[78] et que les citoyens romains étaient exempts du tribulum ex censu depuis la dernière guerre de Macédoine[79], mais qu’il n’avait d’autre objet que le classement des personnes et le dressement de la liste des éligibles aux fonctions publiques. D’ailleurs ce recensement s’appliquait seulement à l’Italie. Voici le passage de Dion Cassius : Il (Auguste) fit lui-même le cens de ceux qui demeuraient en Italie et qui possédaient au moins deux cent mille sesterces. Quant à ceux qui étaient moins riches et quant à ceux qui résidaient hors de l’Italie, il ne les obligea pas à se faire inscrire, de peur d’agitation et de trouble. Toutefois, pour ne pas paraître faire ce cens en qualité de censeur, par la raison que j’ai dite précédemment, il se servit de la puissance proconsulaire et pour ce qui concerne le cens et pour faire l’épuration[80]. Il n’est question, dans ce qui précède ce passage et dans ce qui le suit, que de la réforme du sénat ; or, comme le dit M. Lutteroth, le mot grec qui exprime épuration, purification (xαθάρσιον), peut aussi bien s’appliquer à l’épuration du sénat qu’au lustre. De lustre, il n’y en eut pas certainement l’an 757, car Auguste en aurait parlé sur le monument d’Ancyre, et son autorité l’emporterait sur celle de Dion Cassius. Mais l’explication proposée concilie tout. Qu’on remarque, en effet, que le cens de 757 eut lieu à l’occasion d’une troisième épuration du sénat et qu’Auguste se proposait, en faisant inscrire tous ceux qui possédaient au moins 200.000 sesterces (environ 50.000 francs du poids de notre monnaie), non pas seulement de comprendre les éligibles au sénat, mais à toutes les fonctions publiques, le cens de l’ordre équestre étant beaucoup plus élevé. Il était donc besoin d’un recensement complet et, par suite, d’une mesure plus générale que s’il se fût agi de dresser une liste d’éligibles aux plus hauts emplois. Dans le dernier chapitre de son étude, M. Lutteroth examine le fameux passage de Tertullien, conçu en ces termes : Il est constant que des recensements ont été faits sous Auguste, et cette fois, en Judée, par Sentius Saturninus, et dans les rôles de ces recensements, ils auraient pu rechercher sa famille [celle du Christ][81]. Ainsi Tertullien désigne clairement ici Saturninus comme l’auteur du recensement. il y aurait donc contradiction entre ce passage et celui de saint Luc. Contentons |