HISTOIRE L’ÉLOQUENCE ROMAINE

 

CHAPITRE XXI — AVOCATS ET ORATEURS DE LA FIN DU Ier SIÈCLE. - I

 

 

A la longue liste des délateurs protégés, encouragés par Domitien, que nous avons dressée, à la Biographie d’Aquilius Regulus le maître et le chef du chœur, par laquelle nous avons terminé, il serait fâcheux qu’on n’eût pas à opposer des voix plus honnêtes, et une éloquence qui ne fût pas entachée de sang. Heureusement pour l’honneur du nom romain et de l’humanité, il s’est trouvé des orateurs qui pouvaient, sous le règne de Nerva et de Trajan, se reporter, sans rougir, aux discours qu’ils avaient prononcés dans l’âge précédent. Toutefois, le nombre en est fort restreint. Les uns s’étaient vus bientôt, par prudence, obligés de se taire : les autres avaient été proscrits et envoyés en exil. En outre, à défaut des noms, on a peu de renseignements sur les personnes. L’absence de monuments historiques ou de documents détaillés ne permet pas de rendre à chacun la justice qui lui est due. Aussi ne faut-il pas craindre d’exhumer ceux de ces orateurs honnêtes gens sur qui des circonstances comme la découverte d’une inscription, permettent de jeter une lumière même incomplète. Parmi eux se trouve l’orateur SALVIUS LIBERATIS.

On ne connaissait de Salvius Liberalis qu’un mot rapporté par Suétone, et le rôle qu’il joua, d’après Pline le Jeune, dans le procès intenté à Marius Priscus par la province d’Afrique. Mais qu’était ce personnage ? Quelles étaient son origine, ses fonctions ? Quel titre avait-il à prendre la parole, devant le sénat, dans les circonstances où Pline le fait intervenir ? Trois courtes inscriptions, dont l’une a été découverte assez récemment, permettent de répondre, et donnent sur lui quelques renseignements[1]. On y voit que Salvius Liberalis joignait à ces deux noms ceux de Nonius Bassus, qu’il était Italien, originaire de la colonie Ombrienne d’Urbinum, où la dernière inscription a été retrouvée. Il occupait une position importante dans son pays, puisqu’il en devint plus tard le patron, et qu’il y fut élu quatre fois magistral quinquennal. Aussi l’attention de Vespasien fut-elle naturellement attirée sur lui, lorsque ce prince résolut de reconstituer le sénat et l’ordre des chevaliers.

Les deux corps principaux de l’État, en effet, avaient été décimés par les proscriptions ou par les guerres civiles, et ils étaient composés, en majeure partie, de membres, indignes d’y figurer. Vespasien ne garda que les plus honnêtes parmi lés survivants, et leur adjoignit les citoyens les plus estimés de Rome et de l’Italie[2]. Mais pour se conformer à la légalité et introduire dans le sénat quelques-uns des nouveaux venus, il dut leur conférer par décret les charges qu’il fallait avoir occupées pour avoir droit au titre de sénateur. Ainsi Salvius Liberalis ne géra aucune des magistratures subalternes, le vigintivirat et la questure, par lesquels il était d’usage de passer, sous l’empire, pour arriver aux dignités plus importantes. Il ne remplit même ni le tribunat ni la préture ; un décret rendu par Titus et par Vespasien ; probablement pendant leur censure, l’an 72 de notre ère, lui conféra les titres de tribun et de préteur honoraire allectus inter tribunicios, inter prætorios.

Outre ces détails, l’inscription d’Urbisaglia mentionne encore différentes dignités et charges importantes, remplies par Salvius Liberalis ; mais, à ce qu’on peut conjecturer, sous le règne de Trajan. Tels sont le consulat, le proconsulat de la Macédoine et celui de la Bretagne. Elle ajoute que, désigné par le sort pour le proconsulat d’Asie, Salvius Liberalis s’excusa. Elle ne dit pas pour quel motif il déclina cette mission. Est-ce pour plaire au prince, ou à un concurrent moins heureux, ou pour une simple raison de santé que Salvius voulut rester à Rome ? En pareil cas, on donnait au démissionnaire une indemnité en argent qui, d’après le continuateur de Dion Cassius, s’élevait à un million de sesterces[3]. Enfin, cette inscription rappelle que Salvius appartint au collège des Frères Arvales. Elle confirme ainsi une autre inscription déjà connue, qui donne la formule même de l’admission de Salvius dans le sacré collège ; formule ainsi conçue : Dans le temple de la Concorde, en présence des Frères Arvales, sur l’arrêt de l’empereur César Vespasien Auguste, nous nous adjoignons C. Salvius Liberalis Nonius Bassus, à la place de feu C. Matidius, son oncle paternel (ou Matidius Patruinus ?) La date de la réception de Salvius est du 1er mars 78.

Salvius Liberalis a donc été un citoyen considérable, désigné par ses vertus et son talent aux faveurs de Vespasien, nommé par lui sénateur et Frère Arvale, élevé par Trajan aux premières charges de l’État. A son éloquence, qui avait d’abord attiré sur lui l’attention des habitants d’Urbinum, il joignait un tour d’esprit vif et une allure indépendante. Il défendait un jour devant Vespasien un personnage nommé Hipparque, dont la fortune était assez grande pour paraître son unique crime. Vespasien était connu par son habitude de presser les éponges humides, comme il disait, en parlant des concussionnaires qu’il avait, à dessein, laissés s’enrichir. Les juges et l’accusateur pensèrent qu’en traduisant Hipparque devant son tribunal, Vespasien voulait presser l’éponge. Salvius Liberalis s’y prit habilement pour détruire l’effet de cet argument non exprimé, mais d’autant plus dangereux. Il s’écria au milieu de son discours : Qu’importe à César qu’Hipparque possède cent millions de sesterces ? Le trait était hardi et adroit : il mettait à nu les secrètes pensées de l’assemblée, et peut-être celles du prince. Vespasien, pris au piège, s’exécuta galamment. Tandis que les juges se regardaient avec une certaine stupeur, il se leva de son siège, et alla féliciter Salvius d’avoir si bien vu qu’il n’était animé dans ce procès d’aucune intention de lucre[4].

Salvius ne trouva pas grâce devant Domitien. Il fut accusé sous son règne, et condamné à la relégation. Un délateur nommé Norbanus Licinianus avait intenté l’accusation, ou l’avait au moins soutenue de son témoignage. Rappelé de l’exil sous Nerva, Salvius négligea de tirer vengeance de son ancien adversaire. Mais celui-ci ne voulut pas être oublié. Chargé de soutenir l’accusation de concussion portée par la Bétique contre son ancien gouverneur Classicus, Norbanus se laissa corrompre par Casta, femme de Classicus, et fut convaincu de prévarication. On rappela, à ce propos, ses anciens méfaits. Deux personnages consulaires, Pomponius Rufus et Libo Frugi, attestèrent que Norbanus avait témoigné jadis contre Salvius Liberalis, et avait contribué à le faire condamner. Ce souvenir lui fut funeste. Le sénat suspendit momentanément le débat engagé contre Classicus ou plutôt contre sa mémoire, car Classicus s’était tué pour se soustraire à une condamnation, et Norbanus Licinianus fut invité à répondre à l’accusation de ses adversaires. Il demanda un jour de délai pour préparer sa défense. On le lui refusa. Il lui fallut répondre sur-le-champ. Son caractère fourbe et méchant, dit Pline qui assistait à la scène, ne me permet pas de décider si ce fut avec audace ou avec fermeté, mais il est certain que ce fut avec la plus grande présence d’esprit. Le sénat fut inflexible ; il voulut à la fois satisfaire sa haine contre les délateurs et rendre hommage à. Salvius Liberalis. Il condamna, séance tenante, Norbanus à la relégation dans une île[5].

Salvius Liberalis ne semble pas être intervenu dans le débat, soit pour charger Norbanus, soit pour le défendre. Il prit cependant la parole à la fin du procès de Classicus, mais d’une manière conforme à sa nature brusque et franche. Il apostropha durement les autres députés de la Bétique, collègues de Norbanus, et leur demanda en termes véhéments pourquoi ils ne poursuivaient pas tous les complices des concussions que la province leur avait désignés, et, suivant les circonstances, accusaient les uns et ménageaient les autres. On songe involontairement à Caton l’Ancien, en voyant Liberalis mettre en cause ces pauvres députés qui s’estimaient déjà très heureux d’avoir obtenu la condamnation de leur ancien gouverneur. Le rapprochement devient encore plus sensible, lorsque Pline parle du discours âpre et éloquent que Salvius prononça à cette occasion, et de la véritable tempête qu’il fit éclater sur leurs têtes. Je tirai du danger, dit-il, ces honorables citoyens. Aussi quelle reconnaissance ! c’est à moi, disent-ils, qu’ils doivent d’avoir échappé à ce terrible ouragan, ilium turbinem !

Quelques mois auparavant, le sénat avait jugé le grand procès dé la province d’Afrique contre son proconsul, Marius Priscus. Il en a déjà été parlé à propos de Regulus, et nous aurons à y revenir d’une manière plus détaillée. Il suffira donc de mentionner ici le rôle que Salvius Liberalis joua dans le débat. Il défendait l’accusé : Pline le Jeune avait prononcé la veille contre lui un long discours, qu’il raconte avec sa complaisance habituelle pour ses propres couvres. Salvius devait lui répliquer, et il savait que sa réponse serait réfutée par Tacite. Placé entre ces deux orateurs, les plus célèbres de son temps, Salvius. Liberalis fut à la hauteur de sa tâche et de ses adversaires. Malheureusement Pline néglige d’analyser son discours et se borne à louer le talent dont il fit preuve. Le lendemain, dit-il, Marius Priscus fut défendu par Salvius Liberalis, orateur à l’esprit délié et méthodique, homme énergique et éloquent, et qui déploya dans cette cause toutes les ressources de son talent[6]. Venant d’un adversaire tout enflammé encore du succès qu’il vient d’obtenir, cette appréciation équivaut à un éloge complet. C’est, malheureusement, avec le souvenir du procès de Classicus, le seul passage où Pline parle de ce sénateur éloquent et de cet honnête homme.

 

Moins connu encore est l’orateur POMPEIUS SATURNINUS. Il porte le même nom qu’un délateur du règne de Domitien dont Juvénal écrit : Plus cruel encore est Pompeius, habile à ouvrir la gorge aux gens avec ses dénonciations clandestines[7]. Le Saturninus dont il est question ici est un ami et un correspondant de Pline, qui lui témoigne une grande tendresse et professe pour lui la plus vive admiration. L’amitié et les éloges de Pline sont pour Pompeius Saturninus un brevet d’honnêteté qui le distingue du délateur cité par Juvénal. Je vantais son talent, écrit Pline, avant de savoir combien il est souple, varié, multiple. Aujourd’hui, il s’est emparé de moi, il me tient, il m’envahit tout entier. Je l’ai entendu plaider avec vivacité et avec feu. Sa parole est aussi ornée et aussi polie dans la réplique que dans les discours préparés. Les pensées sont justes et nombreuses, la composition est belle et pleine de force, les expressions sont harmonieuses et marquées au coin de l’antiquité.

Pompeius ne se bornait pas à l’étude de l’éloquence. Il avait composé des Histoires, et Pline vante la brièveté, la clarté, la douceur, l’éclat et même le sublime de ses narrations. Ce panégyriste complaisant trouve même, dans les harangues historiques de son ami, des qualités plus grandes de précision et de solidité que dans ses discours judiciaires. Enfin Pompeius était poète. Catulle et Calvus ne font pas mieux. Cependant Pline reconnaît qu’au milieu de vers pleins de qualités exquises, il s’en trouve, à dessein, de durs et de négligés, mais Catulle et Calvus en ont aussi de pareils. Ce n’est pas tout. Pompeius lui communique sous le nom de sa femme des lettres dont il se défend faiblement d’être l’auteur. Je crus lire, dit Pline, Plaute et Térence en prose.... Je ne quitte donc plus Pompeius, je le prends avant d’écrire, je le prends après, et quand je me délasse ; et je crois toujours le lire pour la première fois. Crois-moi, fais-en autant. Traite-le en ancien quoiqu’il soit notre contemporain[8].

Tels sont les termes dans lesquels Pline le Jeune parle de Pompeius Saturninus. Ils sont extraordinaires et dépassent les bornes de l’admiration. Toutefois, qu’on rabatte, autant qu’on le voudra, de leur exagération, il n’en doit pas moins rester que Pompeius offrait un ensemble de qualités remarquables, comme orateur, historien et poète. Jamais Pline n’a parlé d’aucun de ses contemporains avec autant d’enthousiasme. Il s’est trompé par optimisme, nous n’en doutons point, mais la chaleur de son admiration fait vivement regretter qu’il n’ait rien survécu des écrits, plaidoyers, Histoires ou vers dont Pline recommande si chaudement la lecture à son ami Erucius.

 

L’orateur dont il nous reste à parler est CORNELIUS TACITUS. Le nom du grand historien de l’empire n’est ignoré de personne. Ses œuvres admirables à tant de titres qu’il est superflu même d’y joindre un mot d’éloge, les Histoires, les Annales, la Germanie, la Vie d’Agricola, sans parler du Dialogue sur les orateurs, sont dans toutes les mains et dans toutes les mémoires. Cependant on n’a que des renseignements peu précis et insuffisants sur sa biographie : la date de sa naissance, celle de sa mort, le lieu de sa naissance sont inconnus. On ne possède sur les principales circonstances de sa vie que les indications furtives, en quelque sorte, qu’il laisse échapper comme à regret, en parlant des événements auxquels il a été mêlé. Le caractère commun des grands écrivains de la Grèce et de Rome, sauf de rares exceptions[9], est la réserve, la discrétion avec lesquelles, au moment même où ils nous donnent les plus beaux fruits de leur génie, ils dissimulent soigneusement leur personne.

A leur exemple, nos auteurs du XVIIe siècle se cachent modestement derrière leurs ouvrages. On n’en sait pas plus sur La Bruyère, d’après ses Caractères, que sur Thucydide ou Tite-Live, d’après leurs œuvres d’histoire. Ce silence est regrettable, quand on n’a pas, comme cela arrive trop souvent, d’autres documents pour y suppléer. C’est sans doute dans le but d’épargner de tels regrets aux âges qui suivront, que nos écrivains contemporains ont soin d’informer la postérité de mille détails personnels, et d’étaler naïvement leur moi à toutes les pages (le leurs livres. Pour en revenir à Tacite, nous nous bornerons à relever les indications sommaires que fournissent ses ouvrages et les Lettres de Pline le Jeune. Avant d’être historien, Tacite a été orateur. C’est à ce titre qu’il appartient à une histoire d’éloquence.

On suppose, mais sans preuves à l’appui, que Tacite était le fils de CAÏUS CORNELIUS TACITUS, chevalier romain, qui fut procurateur de la Belgique sous Vespasien. Tacite aurait pu, ainsi, apprendre de bonne heure à connaître et à aimer la Germanie dont il devait plus tard opposer les mâles vertus à la décadence romaine. Comme l’empereur Tacite (275-276 ap. J.-C.), né à Interamna en Ombrie (aujourd’hui Terni), se prétendait parent de Tacite, et avait dans cette ville, ainsi que son frère Florianus[10], une statue et un cénotaphe, on y fit naître également, mais arbitrairement, l’historien. Terni ne peut invoquer d’autre preuve que sa persévérance à maintenir sa prétention. Au XVIe siècle elle montrait le tombeau de Tacite, et en 1514, lui élevait une statue. Ni le tombeau ni la statue ne trouvèrent grâce devant le pape Pie V. Il fit démolir l’un et l’autre, en haine de l’écrivain, auquel il reprochait d’avoir mal parlé du christianisme[11]. Quant à la date de la naissance de Tacite, elle est reculée par les uns jusqu’à l’an 50 de notre ère ; elle est placée par les autres vers l’an 54. Cette dernière date semble plus conforme à l’interprétation qu’il convient de tirer d’une lettre de Pline le Jeune, né en 62, et où il dit que Tacite et lui étaient à peu près du même âge, ætate prope modum æquales[12].

Si Tacite est l’auteur du Dialogue sur les orateurs, dont la scène se place l’an 76 ou 77, sous le règne de Vespasien, l’illustre historien aurait eu pour maîtres d’éloquence les orateurs Marcus Aper et Julius Secundus. Il se serait attaché à eux, comme les jeunes gens, dans l’ancienne Rome, s’attachaient à la, personne d’un orateur illustre, pour les écouter, profiter de leurs leçons, de leurs exemples, et être à la fois leurs commensaux et leurs disciples. On trouverait ainsi l’emploi de la jeunesse de Tacite, qu’il n’y a pas lieu d’envoyer faire la guerre sur les bords du Rhin, comme le veulent certains biographes. Tacite se serait fait remarquer ainsi, dès sa plus tendre jeunesse, par des dispositions extraordinaires, peut-être même par des succès au barreau, qui auraient attiré l’attention d’Agricola. On s’explique de cette façon qu’un personnage aussi considérable qu’Agricola, consul désigné, et futur commandant en chef de la province et des légions de Bretagne, ait consenti à promettre sa fille en mariage à un jeune homme de vingt-deux ans, et la lui ait donnée aussitôt qu’il fut élevé au consulat, en 78[13]. Déjà, il est vrai, Tacite entrait dans les charges publiques. Il reçut le vigintivirat de Vespasien, la questure de Titus, et la préture de l’empereur Domitien[14].

Tacite nous donne lui-même ce détail : L’an de Rome 841 (88 de notre ère), dit-il, Domitien donna des jeux Séculaires. J’y assistai régulièrement, comme revêtu du sacerdoce des quindécemvirs et préteur en exercice. Je ne rapporte pas ce détail par vanité, mais parce que le .soin de présider à ces jeux et à leurs diverses cérémonies appartint de tout temps au collège des quindécemvirs[15]. La phrase de Tacite : Je ne rapporte pas ce détail par vanité a choqué Montaigne. Cela m’a semblé un peu lasche, dit-il, qu’ayant eu à dire qu’il avait exercé certain honorable magistrat à Rome, il s’aille excusant que ce n’est point par ostentation qu’il l’a dict : ce traict me semble bas de poil, pour une asme de sa sorte ; car le n’oser parler rondement de soy accuse quelque faulte de cœur :lin jugement roide et haultain, et qui juge sainement et sûrement, il use à, toutes mains des propres exemples, ainsi que de chose estrangière, et témoigne franchement de luy comme de chose tierce. Il fault passer par-dessus ces règles populaires de la civilité, en faveur de la liberté et de la vérité[16]. Montaigne est sévère, et, en homme qui parle complaisamment de lui-même, il semble plaider sa propre cause. La réflexion de Tacite part d’un scrupule peut-être excessif, mais louable, d’après lequel l’historien croirait abaisser la dignité de son art, et manquer de respect à ses lecteurs en les entretenant de sa personne.

L’année qui suivit sa préture, en 89, Tacite quitta Rome avec la fille d’Agricola, et il passa plusieurs années sans y revenir. C’est ainsi, comme il l’explique, qu’il ne put avec sa femme veiller auprès du lit de douleur de son beau-père, mort en 93, et qu’ils éprouvèrent le désespoir de l’avoir perdu quatre ans avant le temps[17]. L’explication la plus naturelle de cette longue absence est qu’après avoir rempli les fonctions de préteur à Rome, il fut chargé comme propréteur de l’administration d’une province. On peut alors supposer que cette province fut la Germanie, ou une province assez voisine de la Germanie pour lui permettre de recueillir les renseignements si curieux et si précis dont il a composé son livre.

Tacite revint à Rome quelque temps après la mort d’Agricola, en 93, et, rentré dans le sénat, assista, auditeur silencieux mais désolé, la rougeur au front, aux actes qui signalèrent les dernières années du règne de Domitien. Il y a plus que l’indignation d’une âme généreuse, il y a le souvenir d’un témoin oculaire, et presque le remords d’un complice involontaire dans les phrases éloquentes, où il énumère les crimes dont le sénat romain fut alors le théâtre. Bientôt après, ajoute-t-il, nos propres mains traînèrent Helvidius en prison ; bientôt les regards de Mauricus et de Rusticus confondirent notre lâcheté ; et Senecio nous couvrit de son sang innocent. Néron, du moins détournait les yeux : il ordonnait les crimes et n’en était pas spectateur. Le plus grand de nos maux sous Domitien était de voir et d’être vus, quand nos soupirs étaient comptés, quand son visage cruel, couvert de cette rougeur dont il s’armait contre la honte, observait tranquillement la pâleur de tant d’infortunés !

Mais, enfin, Rome est délivrée de Domitien au mois de septembre 96, et dès le début du nouveau règne, en janvier 97, Tacite succède comme consul à Verginius Rufus et prononce son éloge funèbre. Nous aurons à revenir sur les actes du consulat de Tacite, qui appartiennent à l’histoire de l’éloquence. Disons, pour terminer sa biographie, qu’au sortir du consulat, il se mit à écrire différentes œuvres historiques. Il composa la Germanie en 97, sous le deuxième consulat de Trajan et du vivant de Nerva. Trajan régnait seul quand il écrivit la Biographie d’Agricola. Agricola n’a pas vécu, dit-il, jusqu’en ce siècle heureux : il n’a pas vu le règne de Trajan, mais il le prévoyait et l’appelait de tous ses vœux[18]. Il s’appliqua ensuite à la composition des quatorze livres de ses Histoires qui embrassaient un espace de vingt-huit ans, de 68 à 96, et dont nous n’avons plus que les quatre premiers livres avec le commencement du cinquième.

Arrivé à la fin de sa tâche, c’est-à-dire à la mort de Domitien, Tacite voulut rattacher son ouvrage à l’histoire même de l’empire. Il reprit alors les événements antérieurs à la mort de Néron, et condensa dans les seize livres de ses Annales, les cinquante-quatre années qui s’écoulent entre l’avènement de Tibère et la chute du dernier prince de la famille d’Auguste. Un passage du livre II des Annales (chap. LXI) fait allusion aux conquêtes accomplies par Trajan en 115 à l’extrémité de l’Orient, et donne une date approximative à la composition de ce dernier ouvrage. Ce n’est pas ici le lieu de discuter les diverses questions que peut faire naître la chronologie des œuvres de Tacite. Qu’il nous suffise de dire que la gloire de Tacite, comme historien, était établie de son vivant ; que Pline cite ses Histoires. Ces Histoires, dit-il, seront immortelles, c’est, j’en conviens franchement, ce qui m’inspire un désir plus ardent d’y trouver une place[19]. Quant au Dialogue sur les orateurs, si cet ouvrage est de Tacite, comme il est très probable, il est de sa jeunesse. Il appartient à l’époque de sa vie où, avant de s’adonner à des études plus hautes et plus sérieuses, il se préoccupait surtout des systèmes différents d’éloquence. N’est-ce pas à cette œuvre même que Pline fait allusion en écrivant de sa campagne à Tacite : Donc, trêve à la poésie qui, selon toi, naît de préférence dans les forêts et dans les bois[20]. La date de la mort de Tacite est inconnue. Il vécut, sans doute, assez pour voir les premières années du règne d’Hadrien.

Malgré l’absence de détails précis sur les débuts de la carrière oratoire de Tacite, on est en droit de supposer qu’ils ont été brillants. C’est par l’éloquence judiciaire, au défaut de l’éloquence politique, qu’un jeune homme ambitieux se faisait connaître et attirait sur lui l’attention des empereurs et de leurs ministres. Tacite avait dû paraître sur le forum de bonne heure, et plaider ces causes qui semblaient aux Romains une préparation indispensable à l’administration des affaires publiques. C’est grâce à ses succès oratoires qu’il obtint lès dignités auxquelles l’élevèrent successivement Vespasien, Titus et Domitien. C’est à son éloquence qu’il devait la considération, la renommée, dont Pline le Jeune parle en tant d’endroits, et ce cortège empressé de courtisans dont il se vit entouré, aussitôt après la mort de Domitien. Tacite est déjà célèbre, et Pline est fier de se dire son ami, à une époque où Tacite ne semble pas encore avoir composé ses ouvrages. Ce ne peut être son alliance avec Agricola qui l’a mis autant en évidence, c’est plutôt le rôle politique qu’il a joué dans le sénat à l’avènement de Nerva, et ce rôle il l’a dû à l’habileté de sa parole. Cependant, il ne reste aucun témoignage sur la part que Tacite prit aux diverses délibérations du sénat, depuis le moment où la mort de Domitien fut annoncée au public, jusqu’au jour où l’autorité de Nerva fut reconnue sans contestation. Il faut se transporter à l’époque de son consulat, et consulter les lettres de Pline le Jeune, pour trouver deux circonstances solennelles où il est constaté qu’il a prononcé un discours.

Au commencement de l’année 977, au mois de janvier, le consul Verginius Rufus mourut des suites d’un accident. Nommé consul pour la troisième fois, à l’âge de quatre-vingt-trois ans par la faveur de Nerva, il exerçait sa voix et préparait un discours pour remercier l’empereur. Il était debout et tenait à la main un livre ou registre — liber — de grande dimension et fort pesant. L’objet lui échappe tout à coup des mains ; Verginius veut le retenir et le ramasser, il tombe sur le pavé glissant, se brise la cuisse, et meurt à la suite des opérations qu’on lui lit subir pour la lui remettre. Tacite, nommé consul à sa place[21], fut chargé par l’empereur de prononcer sur le forum l’éloge funèbre de son prédécesseur. Par cette mesure, Nerva honorait doublement Verginius Rufus, en lui accordant la distinction, rare à Rome, d’un éloge funèbre du haut des rostres par un magistrat public, par un consul, tandis que l’usage n’accordait aux défunts illustres qu’un éloge prononcé par un membre de leur famille, dans un coin du forum ou sur leur tombeau ; en outre, celui qui prenait la parole pour louer Verginius était Tacite ! Aussi Pline le Jeune qui avait été le pupille de Verginius, qui était resté son admirateur et son ami, a-t-il raison de dire, en parlant de cette cérémonie : Les obsèques de ce grand homme feront époque dans le règne du prince, dans l’histoire du siècle, dans celle du forum et des rostres. Son éloge fut prononcé par Tacite, en sorte que, pour comble à ce bonheur sans exemple, il fut loué par la voie la plus éloquente[22].

Agé de quatre-vingt-trois ans, né par conséquent l’an 13 ou 14 de notre ère, avant la mort d’Auguste, Verginius Rufus était déjà en état de connaître et de juger par lui même des hommes ou des choses, lorsque Tibère écrivait de Caprée la longue et diffuse lettre qui renversait Séjan et brisait l’édifice de sa fortune. Que de choses, depuis, Verginius avait pu voir dans le cours de sa longue carrière, que de violences et d’actes sanguinaires, que de lâchetés, que de bassesses répugnantes et que de dévouements aujourd’hui ignorés ! Quelle succession de princes, différents d’humeur et de caractère, mais tous semblables par leur cruauté et leur infamie, sauf Vespasien et Titus, avait défilé sous ses yeux ! Il y avait là, pour un orateur comme Tacite, une ample matière à réflexions graves et philosophiques.

Quels jugements profonds et énergiques pouvait porter, sur les dix règnes dont Verginius avait été témoin, l’historien qui a résumé en termes si saisissants, au début de ses Histoires, la période particulière qu’il entreprenait de raconter. Ne devait-il pas y avoir, dans l’oraison funèbre, quelques traits analogues aux phrases célèbres où il parle de cette époque, riche en désastres, terrible par les batailles, féconde en séditions, où la paix elle-même fut cruelle ; ... où l’Italie fut affligée par des calamités nouvelles ou qui ne s’étaient pas vues depuis plusieurs siècles... où la mer était pleine d’exilés et les rochers souillés par des meurtres, où, à Rome, se voyaient des cruautés plus grandes encore où, la noblesse, la richesse, les honneurs, le refus même des honneurs tenaient lieu de crimes ; où les délateurs étaient encouragés par des récompenses aussi odieuses que leurs forfaits, où ils se partageaient les sacerdoces et les consulats comme des dépouilles, le gouvernement des provinces et le pouvoir politique... où l’on vit en même temps des femmes s’exilant avec leurs époux, des parents généreux, des esclaves dévoués jusqu’à la torture et des morts comparables à celles qu’on vante dans l’antiquité[23].

Nous ne croyons pas exagérer. Tacite dut briser le cadre trop étroit où l’habitude romaine enfermait l’oraison funèbre et esquisser, en quelques-uns de ces traits dont il a le secret, l’ensemble des événements dont Verginius Rufus avait été le spectateur, et dans lesquels il avait, à plusieurs reprises, joué un rôle considérable.

Verginius Rufus, simple chevalier, fils d’un père obscur[24], était originaire du même pays que Pline le Jeune. Son municipe était voisin de Côme, ses propriétés touchaient à celles de Pline, et c’est à ces relations de voisinage qu’il dut d’être nommé tuteur de celui-ci. Consul pour la première fois, l’an 64, sous Néron[25], Verginius fut envoyé comme proconsul en Germanie. Quatre ans après, il réprima le soulèvement de la Gaule qui se révoltait contre le despotisme de Néron, et il contraignit Vindex à se donner la mort. Galba, à qui les émissaires, de Vindex étaient venus offrir leur appui, s’il voulait se déclarer empereur, instruit de la défaite de Vindex, se préparait déjà à se tuer, à son exemple, lorsqu’il apprit les hésitations de Néron, et sut que Verginius Rufus avait refusé l’empire pour lui-même. Il essaya alors de se concilier Verginius, mais celui-ci, fidèle jusqu’à l’excès à Néron, ou peut-être trop timide pour prendre une résolution décisive, refusa de se joindre à Galba et de rétablir l’ordre en commun. Aussi, dès que Galba se vit proclamé par le sénat, il envoya à Verginius l’ordre de remettre l’armée à son successeur Flaccus Hordeonius. Verginius obéit, et vint se joindre au cortège de Galba qui se rendait à Rome[26].

Usais, à ces époques troublées, c’était trop d’avoir paru assez grand pour mériter l’empire. En vain Verginius avait refusé le pouvoir que lui offraient les légions de Germanie. Galba se rappelait que son armée avait hésité à se détacher de Néron, que Verginius avait tardé à se déclarer pour lui, et il le voyait avec défiance. Plus cruel, il aurait mis Verginius à mort ; il se contenta de le retenir à sa cour, l’honorant de paroles flatteuses, mais en réalité le gardant prisonnier[27]. Suspect sous Galba, Verginius fut, en revanche, bien traité par Othon, et élevé par lui au consulat en 69. Lorsque celui-ci, à la nouvelle de la défaite de Bédriac, se donna la mort, les soldats d’Othon coururent chez Verginius Rufus pour le sommer avec menaces d’accepter l’empire. Sur son refus, ils voulurent le contraindre à se rendre auprès de Valens et de Cæcina pour décider l’un d’eux à se proclamer empereur, en opposition à Vitellius. Verginius, assailli dans sa maison, eut la plus grande peine à se soustraire à des instances qui mettaient ses jours en péril. Il éluda de prendre un engagement, et échappa aux soldats par une porte de derrière[28].

C’est surtout aux ouvrages mêmes de Tacite que nous empruntons ces détails biographiques sur l’homme modeste, à qui deux fois l’empire fut offert, et qui, deux fois, eut la sagesse et la grandeur d’âme de le refuser. Sans doute Tacite se rappelait l’oraison funèbre qu’il avait prononcée en l’honneur de ce Romain des anciens temps, quand, dans ses Histoires, il mentionnait de telles preuves de modestie et de désintéressement. N’y a-t-il pas même quelque trace moins lointaine, quelques souvenirs moins effacés, peut-être quelques expressions de son éloge funèbre, dans le récit qu’il fait d’une aventure arrivée à Verginius, peu de temps après la mort d’Othon. Il se trouvait à Ticinum et assistait à un souper de Vitellius. Imitant l’exemple de leur chef, les officiers se livraient au plaisir de la bonne chère, et, de leur côté, les soldats s’abandonnaient à tous les excès. Bientôt à l’ivresse succédaient le désordre, les rixes, les rivalités entre les différents corps, et des combats où deux cohortes d’auxiliaires gaulois étaient massacrées. En ce moment (nous laissons ici la parole à Tacite), en ce moment, un esclave de Verginius vint à passer. On l’accuse d’être aposté par son maître pour assassiner Vitellius ; et déjà les soldats couraient à la salle du festin, demandant la mort de Verginius. Vitellius, qui tremblait cependant au moindre soupçon, ne douta pas un instant de l’innocence de celui-ci. Il eut de la peine, toutefois, à contenir les soldats qui voulaient la mort d’un consulaire, leur ancien général. Du .reste, nul ne fut plus souvent que Verginius exposé aux révoltes de toute espèce L’admiration, l’estime de son caractère subsistaient tout entières, mais les soldats le haïssaient parce qu’il les avait dédaignés, oderant quia fastiditi ![29]

La perte des Histoires de Tacite nous laisse ignorer les autres événements de la vie de ce citoyen illustre. On voit cependant, par ce que l’on en connaît, que si l’orateur était grand, le sujet était digne de lui. Ce n’était certes pas un homme ordinaire, celui qui, après avoir refusé deux fois l’empire, avait inspiré assez d’estime, par la noblesse de son caractère, pour échapper aux soupçons et à la cruauté de Galba, de Vitellius et de Domitien. Verginius Rufus avait la conscience de ce qu’il valait et se rendait lui-même justice. Ainsi, un historien distingué de ces époques troublées, dont Tacite invoque souvent le témoignage, Marcus Cluvius Rufus, lui dit un jour : Tu sais, Verginius, quelle exactitude on doit apporter dans l’histoire ; par conséquent, si tu lis dans mes Histoires autre chose que ce que tu voudrais, je te prie de nie pardonner. Verginius lui répondit noblement : Et toi, Cluvius, ignores-tu que j’ai fait ce que j’ai fait, pour que vous, vous fussiez libres d’écrire ce qu’il vous plairait[30].

Les écrits de ses contemporains lui furent favorables, et Pline le Jeune peut dire de lui sans exagération : Verginius vécut encore trente années pour être témoin de sa gloire. Il a lu les vers faits en son honneur, il a lu les Histoires, et a joui, vivant, de la postérité, posteritati suæ interfuit[31]. » En tout cas, en parlant du désintéressement et de la modestie de Verginius Rufus, Tacite a dû citer l’épitaphe que celui-ci avait ordonné de graver sur son tombeau :

Hic situs est Rufus, pulso qui Vindice quondam,

Imperium asseruit non sibi, sed patriæ.

Ci-gît Rufus qui, vainqueur de Vindex autrefois, revendiqua l’empire non pour lui-même, mais pour la patrie !

Mais, ô vanité des choses humaines ! l’homme qui deux fois dédaigna l’empire, qui trois fois fut honoré du consulat, dont Tacite prononça l’oraison funèbre, qui demanda pour toute récompense cette inscription, après tout modeste, n’avait pas encore, dix ans après, obtenu le tombeau simple dont il se contentait, et nulle épitaphe, pas même celle qu’il avait réclamée, n’indiquait la place de ses cendres ! Je voulus voir, dit Pline, son tombeau, et je regrette de l’avoir vu : il est encore inachevé ! Ce n’est pas la difficulté d’exécuter le plan : il est modeste et plutôt mesquin ; c’est négligence de la part du mandataire. Je ne puis songer sans indignation et sans douleur que, dix ans après sa mort, les restes oubliés, les cendres négligées d’un si grand homme gisent à l’abandon, sans une épitaphe, sans un nom, tandis que sa mémoire glorieuse se propage dans l’univers entier. Et pourtant, sa prévoyance avait ordonné qu’on écrivît en vers, sur sa tombe, son action immortelle et vraiment divine[32].

L’oraison funèbre de Verginius Rufus est le seul souvenir oratoire qui soit resté du consulat de Tacite. Mais deux ans après, au mois de janvier de l’année 99, il prenait la parole dans le sénat, à propos de l’accusation de péculat intentée au proconsul Marius Priscus par la province d’Afrique. Comme il en a déjà été parlé plus haut, et que nous aurons à raconter plus loin, d’après Pline le Jeune, la part active qu’il y prit et qu’il raconte longuement, il suffit de mentionner ici le rôle de Tacite. Pline le Jeune et lui s’étaient partagé les rôles. Pline, plus jeune, plus avide de se signaler, et qui d’ailleurs avait encore le consulat à conquérir (il l’obtint l’année suivante), se chargea de porter le premier la parole et de soutenir l’accusation. Tacite accepta volontiers de répliquer aux défenseurs de l’accusé principal et de ses complices. C’est ce qui eut lieu. Après le discours de Pline, Claudius Marcellinus et Salvius Liberalis parlèrent successivement, l’un pour Flavius Martianus coaccusé, et l’autre pour Marius Priscus. Tacite répliqua à tous les deux.

Malheureusement, le vaniteux Pline, uniquement occupé de faire savoir à son correspondant le succès éclatant de son propre plaidoyer, ne nous dit presque rien de Tacite. Il n’indique ni le plan qu’il a suivi, ni les arguments qu’il a fait valoir. Il n’en dit qu’un mot ce mot, il est vrai, est tout à fait caractéristique : Tacite, raconte-t-il, répondit à Salvius Liberalis avec une extrême éloquence, et avec le caractère distinctif de sa parole, c’est-à-dire, σεμνώς[33]. Or, comme nous avons eu l’occasion de le dire ailleurs[34], la qualité que les Grecs appellent σεμνότης, qu’ils reconnaissent chez un très petit nombre de leurs orateurs, est le caractère particulier de la grande éloquence sénatoriale, c’est la dignité, ce que les Romains comprennent sous le nom de majestas. Ce seul mot donne donc une grande idée de la harangue que Tacite prononça en cette occasion, et fait regretter davantage l’insuffisance du récit de Pline.

Pourquoi Tacite n’a-t-il plus eu d’autres procès à soutenir avec Pline le Jeune pour associé ? on aurait encore quelques détails, si brefs qu’ils fussent, sur son éloquence judiciaire ou sénatoriale. Il est vraisemblable, en effet, qu’il dut encore prendre plus d’une fois la parole devant le sénat de Trajan, mais le temps jaloux en a effacé jusqu’au moindre vestige. Heureusement pour sa gloire, son éloquence vit tout entière dans les admirables discours qu’il a introduits, suivant l’usage des historiens anciens, dans ses Histoires, dans ses Annales et jusque dans la Vie d’Agricola. C’est là qu’il faut en chercher l’image vivante, grave, austère et en même temps habile, à laquelle ne manque aucune des qualités que l’art peut donner, et au-dessus desquelles apparaît cette qualité suprême, cette dignité σεμνότης ou majestas que Pline relevait dans le plaidoyer contre Marius Priscus. Il n’appartient pas à notre sujet d’insister sur cette partie si considérable et si belle de l’œuvre de Tacite. Nous nous exposerions à répéter moins bien et avec moins d’autorité, ce que tant d’écrivains distingués, tant de critiques éminents ont dit avant nous, et ce que pense chaque lecteur lettré qui a pris en main les écrits de Tacite.

Il nous suffira de dire que Tacite orateur est de son temps, au double point de vue de la méthode et du style. Il appartient à l’école de la nouvelle éloquence, il relève non de Cicéron, comme Quintilien et comme Pline, mais de Cassius Severus, ainsi que la plupart des orateurs que nous avons passés en revue. A l’exemple d’Aquilius Regulus, il saute à la gorge de son adversaire et il la serre. Il va droit à son but, sans préparation, sans détour, sans longs développements. Son style surtout porte la trace du siècle où il vit. Au milieu des qualités les plus remarquables, il a les défauts des époques de décadence, la recherche du trait, de l’antithèse, l’irrégularité des constructions, le néologisme dans les tournures et dans les mots, et parfois, en souvenir de son passage dans les écoles des rhéteurs, la subtilité et la déclamation. Toutefois, quelques réserves que l’on puisse faire sur le style et sur le fond des discours du plus grave des historiens, comme l’appelle Bossuet, on ne prononcera jamais le mot d’éloquence politique, sans que le nom de Tacite vienne aussitôt sur les lèvres.

 

 

 



[1] La plus détaillée a été découverte en 1824 et publiée en 1826.

[2] Suétone, Vespasien, 9.

[3] Dion Cassius, LXXVIII, 22 ; l’historien grec appelle cette indemnité γέρας, Tacite (Vie d’Agricola, 42) se sert du mot salarium.

[4] Suétone, Vespasien, 13.

[5] Pline le Jeune, III, 9.

[6] Pline le Jeune, II, 11.

[7] Juvénal, Satires, IV, 109.

[8] Pline le Jeune, I, 16.

[9] Notamment Cicéron. Et cependant que de détails intimes et intéressants, sur sa jeunesse en particulier, il nous laisse ignorer.

[10] Vopiscus, Tacite, 10, 3 ; 15, 1.

[11] Fr. Angeloni, Storia di Terni, page 42.

[12] Pline le Jeune, VII, 20.

[13] Tacite, Vie d’Agricola, 9.

[14] Tacite, Histoires, I, 1.

[15] Tacite, Annales, XI, 11.

[16] Montaigne, Essais, l. III, chap. VIII.

[17] Vie d’Agricola, 44, 45.

[18] Vie d’Agricola, 44.

[19] Pline le Jeune VII, 20.

[20] Pline le Jeune, IX, 10 ; — Dialogue sur les orateurs, 12.

[21] Malgré les nombreux témoignages qui placent le consulat de Tacite en 97, sous le règne de Nerva, M. Asbach, s’appuyant sur un passage du Panégyrique de Trajan, mal compris par lui, a voulu le placer en 93, sous le règne de Trajan. M. Philippe Fabia n’a pas eu de peine à le réfuter et à démontrer qu’il fallait s’en tenir à la date universellement reconnue. (Académie des inscriptions et belles-lettres, 7 avril 1893.)

[22] Pline le Jeune, II, 1.

[23] Histoires, I, 2.

[24] Histoires, I, 52.

[25] Annales, XV, 23.

[26] Plutarque, Galba, 10.

[27] Tacite, Histoires, I, 8.

[28] Tacite, Histoires, II, 51 ; Plutarque, Othon, 18.

[29] Tacite, Histoires, II, 68.

[30] Pline le Jeune, IX, 19.

[31] Pline le Jeune, II, 1.

[32] Pline le Jeune, VI, 10 ; IX, 19.

[33] Pline le Jeune, II, 11.

[34] Voyez Histoire de l’éloquence latine avant Cicéron : L’éloquence au sénat, t. I, p. 242.