HISTOIRE L’ÉLOQUENCE ROMAINE

 

CONCLUSION

 

 

Arrivé à la fin de cette étude, qui embrasse l’histoire de l’éloquence à Rome depuis la mort de Cicéron jusqu’au règne d’Hadrien, il n’est pas hors de propos, comme à l’extrémité d’une longue route, de nous retourner en arrière pour mesurer l’espace parcouru ; et de jeter un regard d’ensemble sur les hommes et sur les œuvres que nous avons passés en revue. Beaucoup de noms ont défilé sous nos yeux. Les orateurs, le plus souvent, ne nous sont pas connus directement par leurs œuvres, que le temps a détruites, mais par les témoignages des contemporains. Malgré des lacunes trop nombreuses, il est possible encore de se faire une idée exacte des phases successives que l’éloquence romaine a traversées au Ier siècle de notre ère.

L’établissement de l’empire a porté le dernier coup à l’éloquence politique, les proscriptions d’Octave ont tué Cicéron le plus grand orateur romain ; et le principat d’Auguste ferme la bouche aux derniers orateurs survivants. Messala, Asinius Pollion avaient un talent de parole remarquable. Ils brillaient même d’un vif éclat avec Cicéron et auprès de lui. Le nouveau régime les condamne au silence, ou plutôt les réduit à se faire admirer au barreau. On se presse encore autour d’eux pour admirer leur parole élégante et correcte, mais ils appartiennent à une génération qui disparaît. Ils ont des auditeurs ; ils n’ont point de disciples.

Il reste cependant un orateur politique : c’est l’empereur, modèle naturel de l’éloquence pacifiée, car il n’a pas de contradicteur. Il parle au peuple, mais par des édits, et il réserve au sénat les harangues qu’il prononce encore, harangues de plus en plus courtes, discours d’un maître qui impose sa volonté, et non d’un orateur qui cherche, par la justesse de ses idées et l’éclat de sa parole, à persuader ses auditeurs. Telle est l’éloquence impériale, malgré des nuances qui tiennent au caractère des princes et aux circonstances où ils sont placés : Auguste qui’ appartient encore à la bonne époque par, ses débuts, fait admirer la clarté et la simplicité de ses idées. Si son style a peu d’abondance ; il est d’une latinité pure et élégante, il s’élève même à la grandeur dans son Testament politique. Tibère, au contraire, est diffus, embarrassé. Naturellement obscur, il enveloppe, à dessein sa pensée de nuages si épars qu’ils interceptent la lumière, même les jours où-la foudre s’en échappe.

Caligula montre d’abord d’heureuses dispositions ; il a du goût, des connaissances, mais une maladie mentale et la folie de l’empire troublent bientôt son jugement. Son règne si court est marqué par les bizarreries de ses caprices. Il aime l’éloquence, et il exile Sénèque, parce qu’il le trouve trop brillant orateur. Il proscrit les ouvrages de Tite-Live, et il fait publier l’Histoire de Cremutius Cordus, brûlée par ordre de Tibère.

Claude aime à prendre la parole, et prononce de nombreux discours. Un seul a survécu, c’est la harangue où il demande pour les Gaulois le droit d’être admis au sénat. Mais, malgré ses efforts, l’élève et l’admirateur de Tite-Live ne réussit pas à s’élever bien haut. Le désordre de son esprit, l’incohérence de sa pensée éclatent, en dépit de lui, dans ses discours comme dans ses édits. Quant à Néron, il n’a rien d’un orateur ; ce n’est qu’un mauvais poète, et il se borne à répéter les harangues composées par Sénèque. Un seul discours prononcé aux jeux Isthmiques lui appartient en propre ; mais sa médiocrité n’est rachetée par aucun mérite. Avec. Néron finit l’éloquence impériale. Les princes qui luit succèdent ne nous sont pas connus par des témoignages directs. C’est Tacite qui prête à Galba (69 ap. J.-C.) ce discours éloquent et profond qui est la véritable philosophie de l’histoire romaine. Les autres empereurs sont des hommes d’affaires étrangers et indifférents aux études de l’art oratoire. Leur seul mérite littéraire est dans le style sec, mais net et précis de leurs édits.

Chassée de la politique, l’éloquence se renfermé dans la scène plus modeste du barreau, et, par un phénomène singulier, devient l’objet d’études d’autant plus ardentes et enthousiastes. L’éloquence était tout du temps de la République ; sous l’empire elle n’est plus rien ; et cependant la foule des adorateurs, sans s’apercevoir que le dieu a disparu de l’autel, s’empresse dans l’enceinte du temple, plus empressée et plus nombreuse que jamais. Dès lors l’éloquence devient un art qui s’enseigne avec des préceptes et des formules qu’on écoute avec respect et qu’on retient avidement. Mais à force de tourner dans un cercle sans issue, l’art se raffine, s’épuise, et aboutit à des minuties et à des subtilités qui corrompent le goût et hâte la décadence.

Il est d’usage de jeter la pierre aux écoles des rhéteurs. Elles ont eu, nous l’avions dit, leur importance et même leur dignité. Écartés de la place publique, les derniers orateurs politiques y sont venus pour s’y faire entendre. Ils y ont trouvé un auditoire plus restreint, mais plus intelligent, non une foule, mais une élite. Dans les écoles, leur parole a encore un peu de liberté : ils ne sont pas obligés de mentir à leur pensée, ou de se taire par crainte de la mort. Aussi préfèrent-ils les causes fictives qu’ils y soutiennent, aux harangues du sénat et même aux causes réelles du barreau. Les écoles n’ont pas corrompu l’éloquence, elles l’ont plutôt conservée, au milieu de l’abaissement général des talents et des caractères, elles peuvent revendiquer l’honneur d’avoir produit des orateurs et des écrivains, tels que Sénèque, Quintilien, Tacite et Pline le Jeune.

Elles n’ont jamais pu conjurer le mal : elles y ont cédé. Le plus grand grief qu’on ait contre elles, c’est que de leur sein sont sortis les délateurs. Hommes habiles, éloquents, les délateurs ont fourbi, il est vrai, leurs armes dans l’arsenal des écoles. Mais les rhéteurs n’avaient fait d’eux que des orateurs : c’est leur bassesse morale à leur ambition qui les ont transformés en des accusateurs au sinistre renom. Nous avons étudié et cité les plus célèbres de ceux qui ont fait un si triste emploi des dons les plus heureux de l’intelligence, depuis Mamercus Scaurus qui vit sous Tibère, jusqu’à Regulus Aquilius, l’instrument des basses œuvres de Domitien. Par une heureuse réaction, l’avènement de Nerva fait disparaître, les délateurs, et deux noms illustres, ceux de Tacite et de Pline terminent glorieusement ce siècle littéraire. Ils permettent enfin à l’esprit de se reposer sur des œuvres inégales, mais également sympathiques.

Tacite et Pline sont plus estimables que les orateurs leurs devanciers ; ils ont plus de talent que leurs contemporains, mais ils en partagent les défauts. Ils appartiennent à leur temps.

S’ils entravent un instant les progrès de la décadence, à peine auront-ils disparu qu’elle reprendra plus rapide, et d’une manière définitive. A quelle cause doit-on l’attribuer ? Parmi les historiens, les uns accusent l’absence de liberté politique, les autres, l’influence des écoles. Ces deux raisons sont justes ; chacune d’elles a pu contribuer, pour sa part, à l’affaiblissement du goût. Mais la vraie raison qui les résume et qui les contient toutes, c’est qu’il en est des œuvres de l’esprit comme du corps humain. Faible d’abord, celui-ci grandit, se développe, arrive à son apogée, et redescend peu à peu la route opposée pour aboutir à la décrépitude. L’éloquence, comme la littérature, a eu ses bégaiements du premier âge, à l’époque des Caton et des Gracques. Elle est arrivée avec Cicéron à toute la perfection qu’elle pouvait atteindre. Après lui, elle devait fatalement décroître. La liberté politique aurait été rétablie après Auguste, les écoles des rhéteurs auraient été fermées, qu’un peu plus tôt, un peu plus tard, la décadence serait survenue. Il y a longtemps que Velleius Paterculus l’a dit de tous les ouvrages du génie humain : Quod summo studio petitur ascendit in summum ; difficili in perfecto mora est, naturaliter que quod procedere non potest, recedit ; ce que l’on cultive avec passion arrive à son apogée ; mais il est difficile de s’arrêter au point de la perfection, et, par une loi naturelle ; ce qui ne peut avancer recule[1].

 

 

 



[1] Velleius Paterculus, liv. I.