|
Quelque différence qu’il y eût entre les consuls désignés par le sénat ; nommés par les empereurs, et les consuls élus au Champ de Mars à l’époque de la République, les Romains, scrupuleux observateurs des anciens usages, observaient sous l’empire presque toutes les formalités qui avaient existé dans les siècles de liberté. Jusqu’à Auguste, le premier soin des consuls, en inaugurant leurs fonctions, était de convoquer le sénat et de renouveler devant lui le serment qu’ils avaient fait, après leur élection, d’observer les lois[1]. Puis ils consultaient l’assemblée sur l’ordre des jours sacrés du peuple latin et sur les affaires relatives à la religion[2]. Sous l’empire, ces formalités subsistaient encore avec quelques modifications. Les consuls, en entrant en charge, prêtaient serment de garder les lois, entre lés mains de l’empereur, s’il était présent, oit, en son absence, entre les mains des consuls précédents. Puis, à la première assemblée du sénat qui suivait leur élection, ils adressaient leurs remerciements à l’empereur, dans un discours préparé, où ils vantaient les vertus du prince. Ils ne prenaient pas la parole dès le début de la séance. Ils attendaient qu’une question eût été soumise à la délibération des sénateurs. Ensuite, lorsque la discussion s’engageait ; l’empereur ou celui qui présidait à sa place, s’adressait à eux en premier lieu comme consuls désignés ; alors les nouveaux consuls se levaient, ils- exprimaient leur reconnaissance au prince de la distinction dont ils avaient été l’objet, et épuisaient toutes les formules de la flatterie pour célébrer ses vertus. C’est ainsi que les plus mauvais empereurs pouvaient chaque année, et même plusieurs fois par année, suivant le nombre des consuls qu’ils avaient nommés[3], entendre vanter leurs bienfaits, leur courage, leur clémence et leur bonté. Ces éloges, écoutés avec indignation et colère à l’origine, n’inspiraient plus à la longue, par la monotonie et la banalité de la louange, que le dégoût et l’ennui[4]. On disait de cette harangue : honore, ou in honorera principis censere[5]. Lorsqu’en l’année 100 de notre ère, Pline le Jeune prit possession du consulat, il se conforma à la coutume avec empressement. Orateur disert, fleuri, amoureux de l’éloquence, il attendait impatiemment une occasion si favorable qui devait lui permettre de montrer, dans leur plus beau jour, ses qualités oratoires. En outre, c’était dé Trajan qu’il s’agissait. L’éloge qu’il allait prononcer ne devait rien coûter à sa conscience ni à sa sincérité. Pour quelqu’un qui avait vu les misères et les cruautés du règne de Domitien, Trajan était l’idéal de toutes les vertus. Sa bonté, sa justice, sa déférence pour le sénat, ses victoires sur les ennemis de l’empire, son habileté d’administrateur, son activité infatigable, étaient autant de sujets qui appelaient l’éloge, et qui, chose rare jusque-là, le méritaient. Pline prononça donc, devant le sénat, mais en l’absence de Trajan retenu loin de Rome, un éloge qu’il rehaussa de toutes les qualités de composition et de style, que son talent et son expérience de la parole purent lui fournir. Il fut accueilli non seulement avec les applaudissements de commande, qu’obtenaient toujours les harangues où il était question du prince, nais avec cette approbation sincère et convaincue, où l’on sent que l’auditoire est en communion d’idées avec l’orateur, admire son talent, et goûte en même temps sa personne et le sujet qu’il a choisi. La harangue prononcée par Pline obtint donc un légitime succès. S’il n’avait eu que de la vanité, l’orateur pouvait se déclarer satisfait, mais il était encore écrivain. Il aimait l’éloquence avec passion, et, à l’exemple de Cicéron, il croyait n’avoir rien fait, tant que le discours prononcé n’avait pas été transcrit, revu, corrigé et considérablement augmenté. L’usage et la nécessité de placer son discours d’ouverture, entre une délibération commencée et le vote de l’assemblée, ne lui avaient pas permis de s’étendre à son gré. Il avait dû resserrer ses idées, s’interdire tout développement. En un mot, il n’avait prononcé que le sommaire de son discours, que la matière de son panégyrique. Il reprit alors sa harangue en sous-œuvre, comme il avait l’habitude de le faire pour tous ses discours judiciaires, civils ou criminels. Il développa chacun de ses points et de ses paragraphes, comme il l’eût fait dans l’école de Quintilien. Il corrigea sans cesse, il ajouta, il compléta ; enfin il acheva cet ouvrage que l’on appelle le Panégyrique de Trajan, la seule des œuvres oratoires de Pline qui nous ait été conservée. Mais, et nous croyons devoir insister sur cette idée, à cause des erreurs accréditées dont le Panégyrique est l’objet ; en prononçant son discours devant le sénat, Pline n’innova en rien, il se conforma à l’usage établi et incessamment répété avant lui. Il ne se fit pas spontanément l’interprète de la reconnaissance’ publique de l’empire romain envers Trajan. Il répéta ce que d’autres avaient dit auparavant en l’honneur de Trajan, de Nerva, de Domitien et de Néron., ce que d’autres consuls devaient répéter l’année suivante. Ce qui valut à son discours la bonne ou la mauvaise fortune de devenir le point de départ d’un genre nouveau et le modèle des panégyristes des siècles suivants, c’est la vérité des éloges même excessifs qu’il adresse à Trajan, c’est le développement qu’il donna après coup à la harangue prononcée dans le sénat, c’est le talent littéraire et l’éloquence dont son œuvre garde l’éternelle empreinte. D’autres discours du même genre, prononcés sous d’autres princes, existaient à Rome avant Pline. Mais ils ne rachetaient pas, parle mérite littéraire, leurs basses et mensongères adulations. La publication du Panégyrique de Trajan les fit tous oublier, et les âges suivants, en copiant l’œuvre de Pline, attribuèrent à celui-ci l’honneur d’avoir inventé un genre d’éloquence, tandis qu’il s’était borné à suivre l’exemple de ses devanciers. On s’explique facilement, par des considérations littéraires, la précaution qu’avait eue Pline de conserver les paroles prononcées dans le sénat, et le soin qu’il a pris de transformer en une composition savante les phrases banales de son remerciement. Pline, à l’en croire, a eu des motifs d’un ordre plus relevé et qu’il expose en ces termes : Les fonctions de consul, dit-il, m’ont fait un devoir de rendre au prince des actions de grâces au nom de la République. Après m’en être acquitté clans le sénat, comme le demandaient le lieu, le temps et la coutume, j’ai cru qu’il convenait à un bon citoyen de reproduire mes paroles par écrit, en leur donnant plus d’abondance et de développement. J’ai voulu d’abord, par une louange sincère, faire valoir aux yeux de notre empereur ses propres vertus. J’ai voulu ensuite montrer à ses successeurs, par son exemple plutôt encore que par des préceptes, la voie qu’ils auront à suivre de préférence pour arriver à une gloire égale. Il est beau, sans cloute, d’enseigner à un prince ce qu’il doit être ; c’est une entreprise délicate, j’ajouterai même, pleine de présomption. Mais louer un bon empereur et faire luire ainsi aux regards de ses successeurs, comme du haut d’une tour, une lumière qui les guide, c’est une œuvre aussi utile et plus modeste[6]. Ce langage fait honneur à Pline. Cette préoccupation morale, si elle n’est pas seulement une phrase à effet, donne à son Panégyrique une portée plus sérieuse et plus élevée. Mais chez Pline, l’écrivain amoureux du beau langage et des applaudissements ne se laisse pas longtemps oublier. Il va reparaître aussitôt. Je t’envoie sur ta demande, écrit-il à Romanus[7], le discours de remerciements que j’ai adressé récemment à notre excellent prince, en qualité de consul. Je te l’aurais envoyé, du reste, même si tu ne l’avais pas demandé. Considère, je te prie, dans cette œuvre, la beauté du sujet et surtout sa difficulté. Dans tous les autres ouvrages, la nouveauté seule suffit à réveiller l’attention. Ici tout est connu, rebattu et a été dit. Aussi, le lecteur, oisif pour ainsi dire et indifférent, ne se préoccupe que du style, et alors, comme il ne songe qu’aux expressions, il est plus difficile à satisfaire. Plat à Dieu qu’il fît attention au moins au plan, aux transitions, aux figures du discours. Car des ignorants peuvent parfois inventer heureusement et s’exprimer avec éclat. Mais il n’appartient qu’aux délicats de disposer avec art et de faire un emploi varié des figures. Il ne faut pas même rechercher toujours des pensées élevées et sublimes. Dans un tableau, le mélange des ombres fait mieux que toute autre chose ressortir la lumière ; de même pour le style, les parties simples font valoir les côtés éclatants. — J’ai remarqué encore, dit-il dans la lettre citée plus haut, que les parties les plus sévères de mon œuvre ont le plus satisfait mes auditeurs. Il est vrai que je n’ai lu qu’à peu de personnes un ouvrage écrit pour tous ; néanmoins, ce goût sérieux me réjouit, comme s’il devait être plus tard celui de tous les lecteurs. Pline continue encore sur ce ton, et se flatte de l’espoir que, avec les habitudes de liberté dues à Trajan, et aussi grâce à l’exemple de son Panégyrique, le style fleuri et efféminé fera place désormais au style mâle et vigoureux. Cette appréciation du Panégyrique de Trajan par Pline lui-même est curieuse à plus d’un titre, à cause des aveux partiels qu’elle contient, et des précautions oratoires par lesquelles l’auteur cherche à excuser aux yeux de ses correspondants les défauts de son œuvre. Pline ne se rend pas lui-même bien compte de tout ce qui manque à son discours. Il le sent en partie, il met même le doigt sur les points précis qui laissent à désirer ; mais, par une illusion habituelle aux écrivains, il est- prêt à transformer en beautés les côtés les plus sujets à la critique. Ainsi, on lui accorde volontiers qu’après l’abus des panégyriques faits sous les règnes précédents, il lui était difficile de piquer la curiosité dés lecteurs. Ses éloges de la piété filiale ou des vertus militaires de Trajan, après ceux du même genre donnés à Néron, meurtrier de sa mère, ou à Domitien habillant ses esclaves en prisonniers germains, ne pouvaient avoir d’autre nouveauté que d’être mérités, et la sincérité de là louange ne met pas toujours à l’abri de l’ennui. Mais, si l’on reconnaît avec Pline qu’il s’avançait sur des sentiers depuis longtemps frayés, on doit regretter qu’il ne les ait pas parcourus d’un pas plus ferme et plus assuré. Il recommande à l’admiration de son ami le plan de son Panégyrique, et celui-ci donne prise à la critique. Pline est-il sincère ? ou veut-il aller au-devant d’un reproche dont il sent la justesse ? Le plan du Panégyrique de Trajan a, en effet, plus de solidité en apparence qu’en réalité. Après les solennités de l’exorde, où figurent et Trajan, et les empereurs qui l’ont précédé, et le sénat qui a imposé le Panégyrique à l’orateur par un décret, Pline aborde son sujet. Il raconte en détail la façon dont Trajan est arrivé à l’empire. Comme ce prince a dû à l’adoption d’être appelé au trône, l’orateur célèbre les avantages de l’adoption sur l’hérédité ; il vante le discernement de Nerva, et fait l’éloge des vertus que Trajan a montrées avant son avènement. Nerva meurt ; Pline lui décerne l’apothéose, et entreprend aussitôt l’éloge de toutes les qualités que Trajan a déployées comme général d’abord, et dont, comme administrateur, il fait maintenant sentir les bienfaits à l’univers entier. Chacune des mesures prises par Trajan et chacun de ses consulats sont l’objet d’une louange particulière. Après les vertus publiques du souverain, l’orateur passe à ses vertus privées. Il admire Trajan dans sa famille, il célèbre sa femme et sa sœur, aussi vertueuses et aussi simples, au milieu des grandeurs qu’elles l’étaient jadis dans la condition privée. Puis il revient aux rapports affectueux que Trajan entretient avec ses amis, à la réserve qu’il garde vis-à-vis de ses affranchis. Enfin, arrivé à la péroraison, Pline remercie l’empereur, en son nom personnel, de la dignité de consul qui lui a été accordée ; il adresse une prière aux dieux pour qu’ils prolongent les jours du prince, et termine par des compliments aux sénateurs, dont l’estime l’a soutenu jusqu’à ce jour dans sa carrière publique, estime qu’il essayera de toujours mériter. Le plan suivi par Pline et réduit ici à ses traits principaux, ne doit pas faire illusion par son apparent enchaînement. Il satisfait l’esprit jusqu’au moment où l’orateur aborde l’examen des mesures administratives adoptées par Trajan. L’historien politique seul, privé par le silence de Suétone, de Tacite et de Dion Cassius, de renseignements détaillés sur les actes de Trajan,, peut alors suivre avec intérêt les développements de Pline, et encore celui-ci accorde aux décrets les plus insignifiants autant d’importance qu’aux actes les plus considérables de l’empereur. Le plan de l’orateur devient surtout incertain et diffus, quand Pline esquisse l’histoire des consulats de Trajan. Préoccupé de l’idée d’opposer à la morgue, à l’insolence et à la cruauté de Domitien, la conduite simple et modeste de Trajan, il relève les traits les moins importants, et insiste sur chacun d’eux avec une complaisance exagérée. Quel est l’acte de ton principat, dit-il, que le panégyriste soit obligé de passer sous silence, ou d’indiquer avec précaution ? Est-il un temps de ta vie, est-il même un seul instant où tu ne fasses pas le bien, et où tu ne justifies pas l’éloge ? Non, tous tes actes sont si beaux que la louange est superflue : il suffit de les raconter. Aussi, mon discours s’étend-il à l’infini, et je n’ai pas encore achevé l’histoire de deux années[8]. Après s’être ainsi excusé, ou plutôt après avoir justifié d’avance tous les développements qu’il médite, Pline se lance de nouveau dans un éloge interminable de la conduite de Trajan. Il l’admire lorsqu’il accepte le consulat, et quand il le refuse, quand il consulte le consul désigné, quand il vient au forum ou reste chez lui, quand il désigne les candidats au consulat, ou affecte d’en laisser l’élection au sénat. On n’en finirait pas d’énumérer tous les titres qu’il trouve chez Trajan, et qu’il recommandé à l’admiration de ses contemporains. Le tiers du Panégyrique est consacré à des louanges banales qu’un Tacite eût enfermées en quelques pages, et qu’il eût rendues plus saisissantes et plus animées en les résumant, au lieu de les affaiblir à force de les étendre et de les répéter. D’ailleurs, la façon dont Pline remplit les divisions de son Panégyrique n’a rien de méthodique. Ce n’est pas un enchaînement serré de faits et de preuves, destiné à faire concevoir une opinion de plus en plus haute de Trajan, où l’auteur se serait élevé peu à peu, de l’éloge des vertus simples et modestes de l’homme au panégyrique des vertus du grand général et de l’habile administrateur. Pline suit une marche opposée. Après avoir peint l’empereur, le maître du monde, il descend aux petits détails, aux petites vertus de l’homme. Là encore, nul lien réel, nulle déduction rigoureuse, mais une succession de tableaux développés avec talent et avec esprit, où le soin du détail l’occupe tout entier, et lui fait oublier la vue d’ensemble qu’il a promise. Pendant qu’il recourt à toutes les couleurs de sa palette pour représenter tantôt le triomphe de Trajan et son entrée à Rome, tantôt le supplice des délateurs, tantôt l’apothéose de Nerva, Pline, occupé à polir son style et à charmer les yeux et les oreilles, perd de vue le reste de son sujet. L’ensemble disparaît sous les épisodes qui occupent une place disproportionnée à leur importance, et cependant ils se rattachent d’une façon si peu serrée à la suite du discours qu’on pourrait les supprimer, ou les transporter dans une autre partie du Panégyrique, sans que le lecteur s’en aperçût. A défaut d’un plan aussi rigoureusement tracé qu’il le croit, Pline a-t-il au moins le hérite d’avoir des transitions irréprochables ? Il se flatte d’avoir réussi sur ce point, et il faut convenir que, dans une série d’éloges adressés à chacune des vertus publiques et des vertus privées de Trajan, il était difficile de passer d’une qualité à l’autre, d’une manière naturelle et régulièrement motivée. Il l’a essayé, et l’on doit ajouter qu’il a souvent réussi. Mais combien de transitions faibles, et forcées ! que d’endroits où, après avoir épuisé toutes les ressources dé son, art à varier ses formules, il en est réduit à rattacher péniblement le développement nouveau à celui qui précède ! Ainsi, après avoir raconté lès succès militaires. de Trajan, il veut dire qu’il a rétabli la discipline dans les camps, et il ne trouve pas autre chose que ceci : Un succès m’en rappelle un autre ; aliud ex alio mihi occurrit[9]. A quelques pages de là, il écrit encore : La multitude de tes mérites m’appelle à de nouveaux sujets[10]. Ces transitions, dont on pourrait multiplier les exemples, sont élémentaires : elles prouvent l’embarras du panégyriste à rattacher ensemble tous les tableaux qu’il présente à ses lecteurs ; elles prouvent en même temps l’illusion de l’auteur, s’il croit son correspondant disposé à s’en contenter. Reste le style. Malgré quelques réserves de fausse modestie, Pline est satisfait du sien, et des qualités d’écrivain qu’il a montrées. Dans sa lettre à Romanus, il lui recommande de bien remarquer l’emploi varié des figures qui s’y trouvent. Il excuse, en outre, les parties simples qu’il a laissées dans son panégyrique, et qui doivent servir, selon lui, à faire valoir les pensées élevées et sublimes, comme les ombres dans un tableau font ressortir la lumière. Des deux appréciations de Pline on peut laisser de côté la première. Ce serait une besogne ingrate que de rechercher, avec preuves à l’appui, s’il a fait un emploi aussi varié qu’il croit des figures. L’impression que produit la lecture du Panégyrique contredit une pareille assertion. Quant aux ombres, il a tort de les excuser. On en cherche vainement la trace dans son œuvre, et le plus grand reproche qu’on lui puisse faire, c’est de n’en pas offrir assez. Sans doute, en parlant des vertus de son héros, de sa modestie, de sa vie frugale dans les camps, de l’affabilité de ses rapports avec les consuls, les sénateurs et même avec les particuliers, Pline descend à de petits détails qui contrastent avec les parties élevées et sublimes du reste du Panégyrique. Mais nulle part, son style n’est simple ; partout l’auteur cherche à donner à sa pensée et à son expression, une tournure piquante et ingénieuse. Si Boileau a pu dire avec raison des pièces de Quinaut, Que jusqu’à Je vous hais tout s’y dit tendrement, il aurait pu dire de Pline, avec plus de justesse encore, que les choses les plus banales s’y disent spirituellement. L’esprit, en effet, est le travers de Pline et le défaut de son ouvrage. Il y en a partout, et à tout propos. L’auteur le prodigue, et en abuse, jusqu’à fatiguer le lecteur. Pline le Jeune, dit un juge compétent, a infiniment d’esprit : on ne peut même en avoir davantage, mais il s’occupe trop à le montrer, et ne montre rien de plus. Il cherche trop à aiguiser toutes ses pensées, à leur donner une tournure piquante et épigrammatique, et ce travail- continuel, cette profusion’ de traits saillants, cette monotonie d’esprit produit bientôt la fatigue. Il est, comme Sénèque, meilleur à citer par fragments qu’à lire de suite. Ce n’est plus, comme dans Cicéron, ce ton naturellement noble et élevé ; cette abondance facile et entraînante, cet enchaînement et cette progression d’idées, ce tissu où tout se tient et se développe ; cette foule de mouvements, ces constructions nombreuses, ces figures heureuses qui animent tout ; c’est un amas de brillants, une multitude d’étincelles, qui plaît beaucoup pendant un moment, qui excite même une sorte d’admiration ou plutôt d’éblouissement, mais dont on est bientôt étourdi. Il a tant d’esprit, et il en faut tant pour le suivre, qu’on est tenté de lui demander grâce, et de lui dire : En voilà assez ![11] Nous n’avons jusqu’ici apprécié le Panégyrique de Pline qu’en suivant pas à pas, approuvant quelquefois, et plus souvent rectifiant, le jugement porté par l’auteur sur son propre ouvrage. Il reste à l’examiner à un autre point de vue, et ce serait faire tort au panégyriste de Trajan de ne point envisager le côté politique’ de son ouvrage. C’en est la partie la plus solide. En effet, Pline n’éprouve point les regrets de la liberté antique que conservaient encore certains esprits, et qu’on trouve reproduits dans plusieurs discours indirects, où Tacite exprime les sentiments de la foule, et fait parler tour à tour les Romains résignés à l’empire, et ceux qui préféraient l’ancienne République. Pline avait pu lui-même entendre plusieurs fois l’expression de ces regrets dans la bouche de son premier tuteur, Verginius Rufus, cet honnête homme, à l’esprit étroit, mais d’une vertu antique, si célèbre pour avoir refusé l’empire à la mort de Néron. Pline le Jeune est de son temps. Il est profondément attaché à l’état de choses actuel, le seul qui puisse donner au peuple romain l’ordre et la tranquillité. Il ne songe plus à un retour impossible vers le passé. Aussi, quand il veut féliciter l’empereur Trajan de ses exploits, il n’hésite pas à le comparer aux grands hommes de la République. Il ne garde aucune arrière-pensée, en citant les Brutus et les Camille à côté de son nom. Il ne voit, en lui et en eux, que d’illustres citoyens qui ont rendu à la patrie les services demandés par les circonstances et les besoins de leur temps. On te dresse des statues, dit-il, semblables à celles qu’on élevait autrefois à des simples particuliers pour d’éclatants services rendus à l’État — rem publicam —. Les images de César sont de la même matière que celles des Brutus et des Camille. Le motif qui les fait ériger est le même. Ceux-ci chassèrent de nos murailles les rois et l’ennemi vainqueur. César chasse la royauté elle-même ; il écarte les maux qu’entraîne la captivité, et il garde le rang de prince pour qu’il ne reste point de place à un maître[12] Ces sentiments ne sont pas particuliers à Pline. Ils sont partagés par tous les esprits sages et libéraux de son temps, qui ont la force de renoncer à des préférences secrètes et de se rendre à la nécessité des choses. Ainsi pense Tacite ; et ce sont ses propres idées qu’il exprime quand il fait dire à l’empereur Galba, s’adressant à Pison qu’il veut adopter et appeler, après lui, à l’empire : Si ce corps immense de l’empire pouvait se tenir debout et garder l’équilibre sans un modérateur, j’étais digne de recommencer les temps de la République. Mais telle est depuis longtemps la nécessité où nous sommes placés que ma vieillesse ne peut donner au peuple romain rien de plus qu’un bon successeur, et ta jeunesse, rien de plus qu’un bon prince[13]. Si, dès l’époque de Galba, Tacite admet la puissance impériale, comme seule capable désormais de maintenir en équilibre le corps immense de l’empire, combien devait-il être plus convaincu de cette nécessité, lorsqu’il voyait à la tête des affaires un prince habile, sage, humain comme Trajan ! Aussi a-t-il plus d’une fois, en parlant de ce prince dans la partie de ses ouvrages qui nous est parvenue, et où le nom de Trajan ne vient qu’incidemment, des termes élogieux et expressifs, dont le Panégyrique de Pline n’est que le commentaire, et le développement. Maintenant, dit-il, le courage nous revient. Dès le commencement de ce siècle si heureux, Nerva César a concilié des choses autrefois inconciliables, l’empire et la liberté. Nerva Trajan augmente chaque jour la félicité de notre époque, et la sécurité publique n’est plus seulement un souhait et une espérance ; c’est un vœu complètement réalisé[14]. Qu’elle est encore la partie de l’histoire que Tacite a réservée pour sa vieillesse ? c’est le principat de Nerva, et le règne de Trajan, sujet fécond et moins dangereux grâce au rare bonheur d’une époque où l’historien peut penser librement et dire sa pensée[15]. Si Tacite avait pu donner suite à de projet, n’est-il pas permis de dire que le Panégyrique de Pline n’aurait fait que devancer l’œuvre de l’historien, et lui préparer les matériaux ? Tacite n’aurait plus eu qu’à raconter en détail, et dans leur ordre chronologique les actes de Trajan, que Pline se borne à effleurer. Il les aurait loués comme le panégyriste, sans arrière-pensée : les termes seuls auraient été différents. Pline est encore l’interprète de la vérité et des pensées de ses contemporains quand, tout en reconnaissant la nécessité d’un seul maître pour l’empire romain, il cherche à concilier cette nécessité avec la raison, et avec ce qu’il appelle la liberté des citoyens. Il est frappé des inconvénients que présente la transmission de l’empire par voie d’héritage. Depuis un siècle que l’ancien état de choses a disparu, deux familles ont occupé à Rome le souverain pouvoir, la famille d’Auguste et celle des Flaviens. La première compte un seul empereur Auguste, dont le nom éveille des sympathies au siècle de Trajan. Tous les autres princes, Tibère, Caligula, Claude, Néron, n’ont laissé que les plus douloureux souvenirs. Quant à la seconde, si Vespasien, qui en fût le chef, a été un bon empereur, Titus n’a pas vécu assez longtemps pour être jugé en pleine connaissance de cause ; et le règne de Domitien le Néron chauve dépasse en durée celui de son père et de son frère. Les contemporains de Pline n’ont donc connu de l’hérédité que ses inconvénients. Aussi, appelaient-ils de leurs vœux le seul tempérament que pût admettre la transmission du pouvoir absolu, c’est-à-dire l’adoption. Le choix par l’empereur régnant du plus digne, comme son successeur, à quelque rang qu’il appartint, leur apparaissait le seul moyen de remédier à l’abus de l’hérédité. Ce qui confirmait encore leur confiance, c’est l’heureux début de la forme nouvelle de succession. Nerva, avancé en âge, appelait à l’empire Trajan que lui désignait l’opinion publique. Et Trajan, étant sans enfants, serait, tôt ou tard, contraint de chercher autour de lui un successeur. Les Romains n’étaient-ils pas excusables d’espérer que la nécessité de l’adoption, qui s’était imposée à Nerva et qui devait s’imposer à Trajan, deviendrait une règle incontestée pour leurs successeurs, et comme la loi fondamentale de l’empire ? La part de liberté conservée aux citoyens, dans cette organisation nouvelle, devait consister à indiquer au prince celui qui mériterait le mieux d’être l’objet de son choix. L’éclat des vertus publiques et privées, la grandeur des services rendus à l’État, serviraient de titres suffisants à celui que ne recommanderait pas l’illustration de la naissance, le désigneraient d’abord à l’attention de tous, et, par une douce contrainte, finiraient par l’imposer au souverain. Tel est le rêve que forment pour l’avenir Pline et les Romains, telle est la réalité qu’ils ont en ce moment sous les yeux dans la personne de Trajan désigné par ses services à l’attention de tous, et imposé par l’opinion publique au débonnaire Nerva. N’est-ce pas d’ailleurs à l’adoption que Rome à de ses meilleurs empereurs, et cette période heureuse et tranquille qu’on appelle le siècle des Antonins ?- Trajan, Hadrien, Antonin, Marc-Aurèle ont été appelés au trône par l’adoption, et cette succession fortunée d’hommes de mérite et d’honnêtes gens s’interrompt, aussitôt que. Marc-Aurèle transmet, par faiblesse, l’empire à son fils Commode. Aussi Pline fait-il preuve de sens politiqué, et donne-t-il une vois au sentiment secret de tous, quand il célèbre les bienfaits de l’adoption, non de l’adoption imposée par une femme ambitieuse, comme celle de Tibère due aux intrigues de Livie, ou celle de Néron, œuvre d’Agrippine, mais de l’adoption qui sort de la famille impériale, qui va chercher dans tout l’empire le plus digne, et finit par ratifier le chois de tous ? Nulle parenté, dit Pline en parlant de Nerva et de Trajan, nul lien du sang ne rattachait l’un à l’antre lé fils adoptif et celui qui devenait son père. Une seule chose les unissait : tous deux étaient vertueux, l’un était digne d’être choisi et l’autre de le choisir. Aussi, tu n’as pas été adopté, comme d’autres l’ont été avant toi par complaisance pour une épouse. Ce n’est pas un beau-père qui t’adopte pour fils, c’est le prince : et le divin Nerva est devenu ton père dans le même esprit qu’il était le père des Romains. C’est ainsi qu’un fils doit être choisi lorsqu’il l’est par un empereur. Quand on est sur le point de transmettre à un seul homme, le sénat et le peuple romain, les armées, les provinces, les alliés, quoi ! on irait chercher son successeur dans les bras d’une femme ! On ne prendrait l’héritier de la souveraine puissance que dans sa famille ! Les regards de l’empereur ne se porteraient pas sur toute la République ! Et il ne tiendrait pas ; pour son plus cher et pour son plus proche parent, le citoyen qui lui paraîtrait le plus vertueux et le plus semblable aux dieux ! C’est parmi tous qu’il faut choisir celui qui doit commander à tous. Il ne s’agit pas de donner un maître à des esclaves ; là, on peut se contenter de l’héritier désigné par la naissance. L’empereur doit un prince à des citoyens. Il y aurait orgueil et tyrannie royale à ne pas adopter celui qui, de l’aveu de tous, arriverait à l’empire, même à défaut de l’adoption. C’est cette règle qu’a suivie Nerva[16]. Ces idées et ces espérances exprimées ici par Pline, non sans dignité, seront reprises par Tacite quand il écrira ses Histoires. Que dit Galba dans le discours cité plus haut ? Après avoir énuméré à Pison, les avantages de l’adoption, et les avoir opposés aux inconvénients de l’hérédité, il continue ainsi : Sous Tibère, Caligula et Claude, l’empire a été comme l’héritage d’une seule famille. L’élection qui commence avec nous tiendra lieu de liberté. Après l’extinction, des Jules et des Claudes, l’adoption donnera l’empire aux plus vertueux. La naissance est l’œuvre du hasard, c’est lui qui fait naître un homme du sang des empereurs, et l’on n’examine rien au delà. L’adoption est le résultat d’un jugement réfléchi, et si le prince veut choisir, l’opinion publique lui désigne celui qui doit être l’objet de son choix[17]. Ainsi parle Tacite, en confirmant d’une manière indirecte le langage de Pline. Peut-être s’en est-il souvenu en plaçant ces idées dans la bouche de Galba ? Mais l’adoption ne peut-elle pas, par un caprice du prince, se porter sur un personnage indigne ? Pline pré-, voit l’objection, et essaye d’y répondre. Si les premiers empereurs ont adopté des princes scélérats, c’est que, méchants eux-mêmes, ils cherchaient des successeurs qui leur fussent semblables. Ils préféraient, dit-il, dans les citoyens le vice à la vertu, d’abord parce qu’on aime à se retrouver dans autrui, ensuite parce qu’ils espéraient que ceux qui n’étaient bons qu’à devenir esclaves seraient plus dociles à la servitude[18]. La réponse n’est pas concluante. Mais Pline avait le droit. de penser qu’un bon empereur, amené au pouvoir par l’adoption, choisirait son fils adoptif parmi les plus clignes, et que le premier choix serait le garant des suivants. Le siècle des Antonins a donné raison à son optimisme généreux. Avec le Panégyrique de Trajan se termine l’étude de Pline, considéré comme avocat et orateur. Ses neuf livres de lettres, et surtout la correspondance (livre X) que, gouverneur de Bithynie, il entretient avec l’empereur Trajan, sont pleins, il est vrai, de renseignements intéressants, mais ils regardent plutôt l’historien. On ne pourrait les aborder ici sans sortir de notre sujet. Qu’il suffise de dire que Pline semble avoir considéré le Panégyrique comme son chef-d’œuvre d’éloquence politique, et que, croyant avoir assez fait pour sa gloire ; il ne traita plus au sénat de grande cause publique[19]. Son œuvre, du reste, fut accueillie par d’unanimes applaudissements. Ceux mêmes qui faisaient des réserves n’osèrent rien dire, de peur qu’on ne transformât en opposition à l’empereur les critiques adressées à l’écrivain. Quant à Trajan, il est probable qu’il fut de l’avis de son panégyriste. Pline ne cite nulle part de jugement précis, porté par l’empereur sur son ouvrage, mais les faits répondent pour lui. Sans parler du titre de curator alvei Tiberis et riparum et Cloacarum Urbis, qui vint s’adjoindre, en 105, à tous ceux que Pline réunissait déjà, Trajan l’admit dans sa plus étroite intimité. Il le consultait avec déférence, et quand il l’eut nommé gouverneur du Pont et de la Bithynie, chaque fois que Pline lui demande ses instructions, il répond par des lettres qui, malgré leur brièveté impériale, imperatoria brevitas, témoignent d’une véritable affection. De même que Cicéron, Pline songea un instant à écrire des livres d’histoire. Il se fait engager par son ami Capito à s’adonner à cette œuvre[20]. Quelle époque :, répond-il, pourrait-il traiter de préférence ? L’antiquité ? mais la concurrence est grande, et la comparaison (avec Tite-Live, sans doute) lui semble dangereuse. Les temps modernes ? mais que de difficultés pour dire la vérité ! à combien de haines on s’expose ! Il verra plus tard : en attendant, il veut remanier et publier ses discours. Dans l’intervalle, Tacite publia les premiers livres de ses Histoires, et leur succès détourna Pline d’écrire des événements contemporains. La seule œuvre se rattachant à l’histoire qu’il ait faite, est un éloge ou une biographie de Vestricius, Cottius, jeune homme du plus grand mérite, et pour qui il éprouvait un vif attachement. Cottius était mort à la fleur de l’âge, pendant que son père, Vestricius Spurinna, soumettait le pays des Bructères. Sur la proposition de l’empereur, le sénat avait voté une statue triomphale à Spurinna, et, dans l’espoir d’adoucir la douleur du père victorieux, y avait joint une statue pour son fils[21]. Cet honneur inusité et, l’affection qu’il ressentait inspirèrent à Pline l’idée de ce petit ouvrage. Il l’adressa ensuite aux parents de Cottius, en les priant de le garder secret jusqu’au jour où il se déciderait à le publier[22]. Loin d’innover, en écrivant cet opuscule, Pline se conformait à l’usage des orateurs anciens pour lesquels l’histoire était une partie intégrante de l’éloquence, et qui se délassaient des travaux du barreau, en composant des biographies. De même, dans le Dialogue sur les orateurs, Vipstarius Messala félicite Julius Secundus d’avoir retracé la vie de Julius Africanus[23], de même Tacite avait composé la vie de son beau-père Agricola... Pline le Jeune aborda aussi la poésie ; mais seulement assez tard. Il lisait mal les vers, il le reconnaît lui-même[24], mais il les aimait beaucoup. Jusqu’à l’année 101 et sa quarantième année, il ne s’appelle qu’amateur de poésie et patron des jeunes poètes[25]. Cependant il ne néglige pas d’énumérer ses premiers essais poétiques. A l’âge de quatorze ans, il avait composé une tragédie grecque, dont il ne se rappelle même plus le nom. En revenant de son service militaire, retenu par les vents contraires dans l’île d’Icarie, il avait composé des vers élégiaques, latinos elegos, contre la mer, et contre l’île elle-même. Plus tard, la lecture d’une épigramme de Cicéron contre son cher Tiron lui inspira l’idée d’en écrire une pareille sur le même sujet, et il rappelle les treize vers hexamètres, heroicos, qu’il a composés. Il les trouve bons, puisqu’il les cite. On ne peut partager son enthousiasme : ces vers sont durs, d’une extrême platitude et les meilleurs sont médiocres[26]. Mais c’est surtout, à partir de l’an 105, que Pline s’occupe de poésie pour se reposer de ses travaux plus sérieux, c’est alors qu’il commence à en parler dans de nombreuses lettres à ses amis, et que, suivant l’expression de Sénèque : Il se met à les tourmenter avec sa Muse, coepit amicos inquietare. Il débute par traduire des vers grecs. Il écrit au vieil Arrius Antoninus qu’il a traduit ses épigrammes grecques, mais sans espoir d’égaler la grâce de l’original, soit par la faiblesse de son talent, soit par la pauvreté, ou plutôt, comme dit Lucrèce, à cause de l’indigence de la langue latine[27]. Il s’enhardit ensuite, et s’élève à des compositions personnelles. Il écrit des vers élégiaques et cite quatre distiques de sa composition ; il trouve qu’il les fait avec une facilité qui le surprend et qui nous surprend beaucoup moins[28]. Enfin, après plusieurs autres essais en vers, élégiaques, ïambiques et autres mètres, sur lesquels il donne force détails, il se décida à publier un volume de poésies légères qu’il appelle son livre d’Hendécasyllabes, d’après la mesure du vers qui y domine[29]. Ce qui lui plait dans les Hendécasyllabes, c’est qu’on les lit facilement, et qu’on peut les chanter[30]. Il est vrai que sa jeune femme les chante : Elle chante mes vers, dit-il, en s’accompagnant de sa lyre, sans autres leçons que celles de l’amour, le plus excellent des maîtres[31]. Si cet enthousiasme naïf de Pline pour ces poésies, fort médiocres et qui n’étaient, à ses yeux, qu’un délassement, fait sourire le lecteur, il impatientait parfois les plus âgés de ses correspondants, étonnés de recevoir des vers souvent fort légers, et même des vers sotadéens, au lieu des discours qu’ils attendaient[32]. En revanche, les jeunes applaudissaient à son goût et s’autorisaient de son exemple[33]. Le plus grand chagrin de Pline le Jeune était de n’avoir pas eu d’enfants. Il s’était marié deux fois sous le règne de Domitien, et il donnait comme la meilleure preuve de son désir d’avoir un héritier, qu’il avait deux fois contracté mariage sous le plus funeste des règnes[34]. Sa seconde femme, belle-fille de Vectius Proculus, mourut en 97[35]. Il épousa en troisièmes noces, vers 104, Calpurnia, fille de Calpurnius Fabatus, jeune femme, dont il vante souvent l’esprit, le charme et la tendresse[36]. Elle le suivit dans sa province de Bithynie, mais elle en revint avant lui, rappelée par la mort de son grand-père et la maladie de sa tante[37]. Un accident, arrivé pendant une grossesse, avait fait perdre à Pline l’espérance qu’elle lui donnât jamais d’enfants. Aussi, il voulut, de bonne heure, faire jouir d’une partie de sa grande fortune Côme, sa patrie, et ses concitoyens. Déjà, du vivant de Domitien, il avait fait don à la ville de Côme d’une bibliothèque valant un million de sesterces, et d’un capital de 100.000 sesterces, dont le revenu était destiné à l’entretien du local et à de nouvelles acquisitions de livres[38]. Il avait encore alloué à ses concitoyens une somme de 500.000 sesterces pour élever les jeunes gens et les jeunes filles de la plèbe de sa patrie, sans parler des dons qu’il faisait à chaque instant pour fonder des écoles et pour en payer les maîtres[39]. Il songea donc à son municipe natal en rédigeant ses dispositions testamentaires. Des inscriptions, plus éloquentes dans leur concision que le Panégyrique de Trajan, nous les font connaître en partie. L’une d’elles, surtout, l’inscription dite des Thermes de Côme, en conserve le témoignage. Elle est très intéressante pour l’histoire générale et pour celle de Pline. Elle énumère toutes ses fonctions, toutes les dignités qu’il a remplies, tous les bienfaits dont il a comblé ses concitoyens. Il léguait d’abord une somme considérable, qui reste inconnue par la mutilation de l’inscription, pour élever des thermes dans la ville de Côme. Une somme de 300.000 sesterces y était jointe, destinée à embellir l’intérieur de l’édifice ; les intérêts d’un capital de 200.000 sesterces devaient, en outre, servir à l’entretenir en bon état. Pline lègue encore pour nourrir cent affranchis de sa maison, un capital de 1.866.666 sesterces et demi, dont les intérêts, 112.000 sesterces, attribuaient à chacun d’eux une rente de 1.120 sesterces (soit 225 francs environ). Après la mort de ceux-ci, la rente devait servir aux frais d’un repas annuel, réservé à toute la plèbe de sa ville natale. L’inscription, dont malheureusement la fin est mutilée, rappelle les donations faites par Pline de son vivant. Elle devait décorer la façade de l’édifice des Thermes. Au moyen âge, elle fut transportée à Milan[40]. Ces libéralités de Pline le Jeune lui font grand honneur. On se sent dès lors disposé à lui pardonner entièrement cette vanité qui s’étale si naïvement dans sa correspondance, son moi qui fait sourire souvent, qui impatiente parfois, mais qui chez lui, cependant, en dépit du mot de Pascal, n’est jamais haïssable. |
[1] Tite-Live, XXXI, 50.
[2] Ovide, Pontiques, IV, 4, 9 ; Tite-Live, XXI, 63.
[3] Sous l’empereur Commode (Lampride, VI) on vit vingt-cinq consuls dans une année ; d’ordinaire, on en créait Douze qui restaient deux mois en fonction.
[4] Pline, III, 13, 18.
[5] Pline, Panégyrique, 54.
[6] Lettres, III, 18.
[7] Lettres, III, 13.
[8] Panégyrique, 56.
[9] Panégyrique, 18.
[10] Panégyrique, 28.
[11] La Harpe, Cours de littérature, t. III.
[12] Panégyrique, 55.
[13] Tacite, Histoires, I, 16. Ce passage est admirablement traduit et commenté par ces vers de Corneille, où Galba annonce à sa mère qu’il a résolu d’adopter Pison :
Non que si jusque-là Rome pouvait renaître,
Qu’elle fût en état de se passer d’un maître,
Je ne me crusse digne, en cet heureux moment,
De commencer par moi son rétablissement.
Mais cet empire immense est trop vaste pour
elle
A moins que d’une tête, un si grand corps
chancelle
Et pour le nom des rois son invincible horreur
S’est d’ailleurs si bien faite aux lois d’un
empereur
Qu’elle ne peut souffrir, après cette
habitude,
Ni pleine liberté, ni pleine servitude ;
Elle veut donc un maître....
(Othon, acte III, sc. III).
[14] Agricola, 3.
[15] Histoires, I, 1.
[16] Panégyrique, 7.
[17] Tacite, Histoires, I, 16. Corneille dit encore en traduisant Tacite :
Jusques à ce grand coup [*], un honteux esclavage
D’une seule maison nous faisait l’héritage.
Rome n’en a repris, au lieu de liberté,
Qu’un droit de mettre ailleurs la souveraineté
;
Et laisser après moi dans le trôné un grand
homme,
C’est tout ce qu’aujourd’hui je puis faire pour Rome....
Jule et le grand Auguste ont choisi dans leur
sang
Ou dans leur alliance à qui laisser ce rang ;
Moi, sans considérer aucun nom domestique,
J’ai fait ce choix comme eux, mais dans la République.
[*] La mort de Néron.
[18] Panégyrique, 45.
[19] Prononcé le 1er septembre 100, le Panégyrique fut publié beaucoup plus tard. Pline n’en parle pour la première fois qu’au livre III de ses Lettres, et ce livre embrasse les faits de l’an 101 à l’an 104.
[20] Lettres, V, 8.
[21] Lettres, II, 7.
[22] Lettres, III, 10.
[23] Dialogue sur les orateurs, 14 ; voir plus haut, chap. XIX.
[24] Lettres, IX, 34.
[25] Lettres, I, 16 ; III, 15, 21 ; IV, 3 ; V, 17.
[26] Lettres, VII, 4.
[27] Lettres, IV, 8 ; V, 10.
[28] Lettres, VII, 9.
[29] Lettres, IV, 14.
[30] Lettres, VII, 4.
[31] Lettres, IV, 19.
[32] Lettres, IV, 14 ; V, 3.
[33] Lettres, IV, 27.
[34] Lettres, X, 2.
[35] Lettres, IX, 13.
[36] Lettres, IV, 19 ; IV, 1 ; VIII, 10, 11, 19.
[37] Lettres, X, 121.
[38] Lettres, V, 7.
[39] Lettres, IV, 13 ; III, 6, et passim.
[40] Inscription des Thermes de Côme relatant les titres et les dignités de Pline le Jeune et les legs faits par lui à ses concitoyens (le récolement le plus récent de cette inscription est celui de Mommsen, Hermès, III ; voir encore Bibliothèque des Hautes études, 15e fasc. 1813).
C. Plinius, fils de Lucius, de la tribu Ufens, Cæcilius Secundus, consul, augure, légat de la province du Pont et de Bithynie, envoyé dans cette province avec le pouvoir consulaire, d’après un sénatus-consulte, par l’empereur César Nerva Trajan Auguste Germanicus Dacicus, curateur du lit du Tibre et de ses bords et des égouts de Rome, préfet du Trésor de Saturne, préfet du Trésor militaire, préteur, tribun du peuple, questeur de l’empereur, Sévire des chevaliers romains (c’est-à-dire, commandant une des six turmes équestres à la revue annuelle), tribun des soldats de la IIIe légion Gallica, décemvir pour juger les procès.... les thermes avec cet argent (suppléez a fait construire. Les chiffres indiquant la somme ont été mutilés). Il y a joint pour les embellir 300.000 sesterces ; en outre il a ordonné par son testament d’ajouter pour l’entretien 200.000 sesterces.... de même pour nourrir les affranchis, ses gens, au nombre de cent, il a légué à la ville un capital de 1.866.666 sesterces dont il a voulu que les intérêts servissent dans la suite à donner un repas annuel à la plèbe de la ville.... de même, de son vivant, il a donné pour élever les garçons et les filles de la plèbe de la ville la somme de 500.000 sesterces ; il a donné également une bibliothèque (Pline avait donné un million de sesterces pour la fonder Lettres, V, 7 ; voir Mommsen, à l’ouvrage cité, et Salomon Reinach, Manuel de philologie classique, p. 353) ; et pour l’entretien de la bibliothèque cent mille sesterces....