HISTOIRE L’ÉLOQUENCE ROMAINE

 

CHAPITRE XXIII — PLINE LE JEUNE DANS LES CAUSES PUBLIQUES DEVANT LE SÉNAT

 

 

Outre les causes centumvirales, Pline le Jeune a eu, à diverses reprises, à soutenir des causes publiques ou criminelles. Celles-ci sont naturellement moins nombreuses, mais, par leur importance et la, grandeur des intérêts débattus, elles procuraient à l’orateur plus de renommée, et faisaient connaître son nom jusqu’aux extrémités de l’empire. Il y avait deux sortes de causes publiques : les unes étaient spontanées et intentées proprio motu. C’étaient ces accusations criminelles, déjà en usage sous la République, mais qui, sous l’empire, s’appelaient des délations. Pline n’a jamais plaidé de causes de ce genre. Le jour où, de lui-même, il accusa Certus, il ne cherchait qu’à venger la mémoire d’Helvidius et à punir le délateur qui avait causé la mort de son ami. Les autres causes publiques étaient des poursuites intentées, par le sénat ou par les provinces, sur l’ordre de l’empereur, à des gouverneurs concussionnaires ou prévaricateurs. Un orateur, déjà connu par ses succès au barreau, était alors délégué pour soutenir d’office l’accusation. Ce choix était un honneur envié. Pline fut plusieurs fois désigné pour remplir cette sorte de ministère public.

La première cause criminelle de Pline remonte au règne de Domitien. La province Bétique, ayant porté plainte contre son gouverneur Bebius Massa, le sénat chargea Herennius Senecio et Pline le Jeune de soutenir l’accusation. La date de ce procès peut se fixer approximativement à l’année 92. Tacite dit, en effet, que son beau-père Agricola avait vu, avant sa mort, Bebius Massa accusé[1]. Les deus orateurs obtinrent gain de cause. Bebius Massa fut reconnu coupable et condamné ; ses biens furent mis sous le séquestre. C’est tout ce que l’on sait du procès, mais il eut une suite sur laquelle on possède plus de détails. Quelque temps après le jugement, Senecio apprit que les consuls avaient consenti à laisser exercer diverses répétitions sur ces biens. Il soupçonna avec raison, dans cette mesure, une intrigue ourdie par Massa avec les consuls pour rentrer en possession de sa fortune, et frustrer les habitants de la Bétique. Il vint trouver Pline et le pria de se présenter avec lui, devant les consuls, pour s’opposer à ce que les biens fussent dissipés et détournés de leur emploi légitime. Pline refusa d’abord. Son rôle lui paraissait terminé avec la condamnation de Massa. Peut-être voyait-il, non sans inquiétude, que le crédit de celui-ci ne cessait de croître et de grandir depuis la perte de son procès. C’était, en effet, le moment où Domitien commençait à s’abandonner sans réserve à ses instincts féroces et à ses caprices sanguinaires. Il finit cependant par céder aux instances d’Herennius qui était originaire de la Bétique et y avait été préteur.

Ils allèrent tous deux trouver les consuls. Herennius prit la parole le premier ; Pline appuya ses protestations de quelques mots. Massa aussitôt éclata en plaintes véhémentes contre Herennius, lui reprocha de ne plus faire l’office d’un avocat, mais de montrer l’acharnement d’un ennemi personnel, et lui intenta aussitôt l’action dite Impietatis. C’était en d’autres termes une accusation de lèse-majesté. Il ne dit pas un mot de Pline. Celui-ci, voyant l’étonnement de l’assistance, ne voulut pas séparer son sort de celui d’Herennius. Je crains, dit-il, honorables consuls, que le silence de Massa à mon égard ne soit une véritable accusation de trahir la cause de mes clients. Je demande à être compris dans la même poursuite qu’Herennius. Il n’y a dans les paroles de Pline qu’une préoccupation honorable de partager le sort de son ami. La tyrannie de l’époque où il vivait en fait une réponse courageuse. Elle fut accueillie par les applaudissements de la foule. L’empereur Nerva, alors simple particulier, écrivit, à ce propos, à Pline une lettre où il le félicitait, et félicitait son siècle d’avoir produit un exemple comparable aux anciens[2]. Pline lui-même n’est pas éloigné de le croire, puisque c’est à Tacite qu’il raconte en détail toute cette affaire et sa réponse, et, lui demande de .consigner l’une et l’autre dans ses Histoires. Deux ans après, il est vrai, Herennius. mourut condamné par Domitien, et l’affaire de Bebius Massa ne fut pas étrangère à sa mort.

 

Parmi toutes les victimes de Domitien, il en était une dont la perte laissa dans le cœur de Pline un long ressentiment. Il avait été l’ami personnel d’Helvidius Priscus, et il était resté l’ami de plusieurs femmes de- sa famille, d’Anteia sa veuve, d’Arria sa belle-mère et de Fannia la mère d’Arria. Il avait juré de venger Helvidius ; la mort de Domitien lui sembla une occasion favorable. Les premiers jours de l’avènement de Nerva furent marqués par des représailles naturelles contre les délateurs du règne précédent. Pline, malgré la douleur que lui causait la perte récente de sa jeune femme, et quoique son deuil ne lui permît pas encore de sortir de chez lui, résolut d’attaquer aussitôt Publicius Certus.

Il se hâte de prévenir de son dessein Anteia, Arria et Fannia ; il ne s’arrête pas à consulter Corellius Rufus, auquel il demandait toujours conseil, de peur que celui-ci n’essayât de le dissuader ; il ne calcule pas que son adversaire était habile et résolu,’ avait de nombreux amis, était préfet du Trésor et consul désigné, et se rend au sénat. Il demande la parole et débute par des considérations générales qu’on applaudit. Mais on devine, sans qu’il l’ait encore nommé, quel coupable il se prépare à accuser ; aussitôt des interruptions intéressées éclatent de tous côtés et le rappellent à la question. Sachons, dit l’un, contre qui tu parles ici en dehors de l’ordre du jour ?On ne peut accuser, dit l’autre, sans en avoir référé au sénat. — Laissez en paix ceux de nous qui ont échappé ! s’écrie un troisième plus impudent. Pline répond à tous sans se troubler ; les interpellations se croisent, se multiplient. Enfin le consul intervient et s’adressant à Pline : Quand ton tour de parler sera venu, tu diras ce que tu voudras. — Tu ne feras là, répondit Pline piqué, que me permettre ce que tu as permis à tous jusqu’ici ! Et il s’assit.

Aussitôt on s’empresse autour de lui ; les uns par intérêt pour Pline, les autres, inquiets pour Certus ; essayent de le détourner de son projet : On lui représente qu’en persistant A se rendrait suspect aux empereurs à venir. Soit, répond-il, pourvu que ce soit aux mauvais ! On insiste, en lui parlant des dangers auxquels il s’expose, de la puissance de Certus, des amis qu’il a, de son titre de consul désigné. Pline reste inflexible. Il répond par ce vers de Virgile :

J’ai longtemps tout pesé ; j’en courrai les hasards[3].

En poursuivant la vengeance d’un crime odieux, je suis prêt, s’il le faut, à subir la peine de ma généreuse tentative. En attendant, la délibération continuait. Mais, par une contradiction singulière, on avait interdit i Pline de porter une accusation contre Certus qu’il n’avait pas nommé, et tous ceux qui prirent la parole avant Pline, ne furent occupés qu’à justifier Certus, en le nommant, d’une attaque générale qui ne tombait encore sur personne. Seuls Avidius Quietus et Tertullus Cornutus appuyèrent la plainte de Pline, et demandèrent au nom de Fannia et d’Arria, que le sénat, tout en remettant à Certus la peine qu’il avait méritée, le notât d’infamie. Satrius Rufus alla plus loin : il proposa que Publicius Certus, déshonoré par les attaques de ses adversaires, comme par les apologies de ses défenseurs, fût renvoyé absous.

Pline put enfin prendre la parole. Nous n’avons malheureusement pas son discours, et sa lettre, si remplie de détails pour tout ce qui précède, renvoie ici son correspondant au plaidoyer qu’il avait publié. Il dit seulement que sa parole remua profondément l’assemblée et changea les dispositions du sénat. Il ne demanda pas le châtiment complet du coupable, il exprimait le vœu que le consulat au moins ne lui fût pas accordé : Qu’il rende, dit-il, sous le meilleur des princes, la récompense qu’il a reçue sous le plus méchant des empereurs[4]. Le délateur Fabricius Veiento répliqua, comme nous l’avons vu plus haut[5], à la violente accusation de Pline. Mais aussitôt les sénateurs, sans vouloir l’entendre, quittèrent leurs sièges et la salle, et s’empressèrent autour de Pline qui se retirait, en le félicitant de son courage et de son éloquence.

Certus, qui avait eu la prudence de ne pas assister à la séance du sénat, obtint de la faiblesse de Nerva que le procès ne fût pas continué. Il fut néanmoins rayé de la liste des consuls, comme Pline l’avait demandé. Celui-ci lui réservait un châtiment plus complet. Il publia trois livres, intitulés De la vengeance d’Helvidius, qui contenaient le récit de la délation et de la mort d’Helvidius, puis les détails de la séance du sénat, avec toutes les paroles échangées dans un sens ou dans un autre, et enfin son discours tout entier. Certus mourut bientôt après. Pline voudrait bien faire croire que son livre contribua à avancer la mort de son ennemi. J’ai ouï dire, écrit-il à Quadratus[6], que, pendant sa maladie, son imagination me représentait sans cesse à lui : il croyait me voir le poursuivant le fer à la main. Je n’oserais assurer que le fait soit vrai il est bon, pour l’exemple, qu’il le paraisse. Mais, n’en déplaise à l’éloquence de Pline, la maladie contribua sans doute plus que toute autre chose à terminer les jours de Publicius Certus. Toutefois, on doit rendre hommage ici à la résolution, à la fermeté, que montra Pline, comme à la noblesse des sentiments qui l’inspirèrent dans cette affaire.

 

Après le procès de Certus, il faut franchir un espace de trois ans, de l’an 96 à l’an 99, pour trouver une nouvelle cause criminelle plaidée par Pline. Il s’agit du procès de Marius Priscus, dont nous avons eu l’occasion de dire quelques mots à plusieurs reprises, à propos des différents orateurs, Regulus, Salvius Liberalis, Tacite qui y jouèrent un rôle. Marius Priscus, accusé par la province d’Afrique, craignit la sévérité d’une assemblée que devait présider, l’empereur Trajan, consul cette année, et toujours inflexible contre les prévarications des gouverneurs de province. Sans présenter de défense, il se borna à demander que l’affaire fût retirée au sénat, et renvoyée aux tribunaux ordinaires. Tacite, consul de l’année, et Pline, consul désigné pour l’année suivante, furent chargés parle sénat d’instruire l’affaire et de soutenir la réclamation des Africains. La prière de Priscus leur parut à bon droit suspecte ; ils examinèrent les pièces -du procès, et se convainquirent qu’au crime du péculat, Priscus avait joint des crimes plus odieux. Nouveau Verrès, il avait reçu de l’argent pour condamner des citoyens innocents à des peines rigoureuses et même à la mort. Il avait vendu 300.000 sesterces à Vitellius Honoratus l’exil d’un chevalier romain et le supplice de sept de ses amis. En outre, il avait accepté 700.000 sesterces de Flavius Martianus pour battre de verges, condamner au travail des mines, et enfin étrangler en prison un autre chevalier romain. Tacite et Pline furent donc d’avis de renvoyer d’abord Priscus devant un tribunal spécial pour crime de péculat, et de le soumettre ensuite avec ses complices à une accusation capitale, sur laquelle le sénat aurait à prononcer. Leur opinion l’emporta, malgré l’opposition de certains sénateurs amis de Priscus, et celui-ci fut condamné en premier lieu comme concussionnaire.

L’affaire capitale fut ensuite portée devant le sénat. Vitellius Honoratus étant mort. à, propos, on proposa d’abord de juger Flavius Martianus, seul, et en l’absence de Priscus. Après bien des remises, on joignit la cause de l’accusé principal, et celle de son complice. Pline, d’accord avec Tacite, se chargea de la partie la plus lourde de l’affaire, c’est-à-dire de présenter l’acte d’accusation, en peignant des couleurs les plus vives les exactions et les crimes du proconsul. Tacite eut pour rôle de répliquer aux défenseurs. Pline, qui avait sa réputation de grand orateur à soutenir ; était dans un état de surexcitation qu’il ne cherche pas à dissimuler. L’empereur présidait l’assemblée, et, comme on était au commencement de janvier, jamais le sénat n’avait été si nombreux. En outre l’importance de la cause, et les remises fréquentes auxquelles elle avait donné lieu, avaient redoublé la curiosité publique. Imagine-toi, écrit Pline à Arrien[7], quel sujet d’inquiétude et de crainte pour nous qui devions parler sur une affaire aussi grave, devant une telle affluence, et en présence de César !... La difficulté de la cause ne m’embarrassait guère moins que le reste. En effet, s’il accusait un homme coupable de crimes odieux, celui-ci n’en était pas moins, un personnage consulaire, septemvir Epulon[8], et, de plus, il avait le prestige du malheur puisqu’il venait déjà d’être condamné pour crime de péculat.

Le discours de Pline fut très long ; il dura près de cinq heures. L’orateur avait reçu comme limite du temps quatorze clepsydres de la plus grande dimension[9]. Il les épuisa toutes. Son ardeur à parler, la véhémence de son action, l’énergie de sa voix firent craindre plusieurs fois à l’empereur Trajan que Pline n’allât au-delà de ses forces. Aussi le fit-il avertir à diverses reprises par l’affranchi placé derrière lui, qu’il eût à se ménager et à ne pas oublier la faiblesse de sa complexion. Pline n’en continua pas moins jusqu’au bout, et vit, à l’attitude de l’assemblée, qu’elle partageait sa conviction. Je reçus autant d’applaudissements, dit-il, que j’avais eu de crainte.... Tout ce qui me paraissait contraire et fâcheux avant que je prisse la parole, me devint favorable quand je le dis. La fin de la séance fut consacrée à la défense de Martianus prononcée par Claudius Marcellinus. Le lendemain Salvius Liberalis, comme nous l’avons vu, plaida pour Marius Priscus. Tacite répondit à Marcellinus et à Liberalis, et la dernière réplique, appartenant selon l’usage à la défense, fut prononcée pour Marius, le principal accusé, par Catius Fronto. Celui-ci, renonçant à une justification impossible, s’appliqua plus à fléchir les juges qu’à prouver l’innocence de son client.

La fixation de la peine souleva des débats très longs auxquels Aquilins Regulus prit une part peu heureuse, comme il a été rapporté plus haut. Marius Priscus fut condamné à verser au Trésor les 700.000 sesterces qu’il avait reçus de Martianus, et banni de Rome et de l’Italie. Martianus, frappé de la même peine, fut banni même de l’Afrique. Un complice subalterne, Hostilius Firminus, ne fut pas chassé du sénat, comme le demandaient quelques juges, mais il lui fut interdit de briguer, à l’avenir, toute fonction gouvernementale dans les provinces. C’était le consul désigné, Cornutus Tertullus, qui avait proposé et fait adopter ces condamnations. Pour les trouver sévères et proportionnées aux crimes commis, il faut se reporter aux usages et aux préjugés romains. Quant à Pline et à Tacite, outre la satisfaction d’avoir accompli leur devoir avec conscience et éloquence, ils obtinrent la récompense la plus flatteuse. Cornutus proposa à l’assemblée de voter un sénatus-consulte ainsi conçu : Le sénat, reconnaissant que Tacite et Pline se sont acquittés de leur fonction avec zèle et dévouement, déclare que tous deux ont dignement rempli leur ministère[10]. Le sénat et l’empereur donnèrent leur assentiment à la déclaration de Cornutus. C’était combler les veaux du vaniteux Pline et même du grave Tacite.

 

Quelques mois après le procès de Marius Priscus, Pline le Jeune, qui se trouvait dans sa maison de campagne de Toscane, s’occupait de construire à ses frais un ouvrage public. Préfet du Trésor et consul désigné, il avait demandé un congé et comptait se reposer des affaires, quand il apprit que les députés de la Bétique, province qu’il avait défendue six ans auparavant avec Herennius Senecio, contre leur ; gouverneur Bebius Massa, étaient venus à Rome pour traduire en justice leur proconsul Cæcilius Classicus, et demandaient que Pline fût désigné pour soutenir leur cause. Le sénat avait répondu qu’il y consentirait, si les députés pouvaient obtenir Pline de lui-même. Flatté de la démarche et surtout du décret, bien qu’il feignit d’en être contrarié, Pline revint à Rome assister à la séance, où les députés renouvelèrent leurs instances auprès de lui, et invoquèrent les services qu’il leur avait déjà rendus et les liens du patronage. Le sénat se montra encore une fois favorable à leur prière, et Pline, qui ne demandait qu’à céder, s’exécuta de bonne grâce en faisant honneur à ses collègues de sa détermination. Maintenant, dit-il, je cesse de croire que mes excuses soient valables[11]. Une circonstance particulière donnait à ce débat un caractère exceptionnel. Le principal accusé n’était plus. Une mort fortuite ou volontaire, mort honteuse et toutefois équivoque, dit Pline qui n’explique pas le sens de ses paroles, avait soustrait Classicus aux conséquences d’une condamnation. Cependant la province, s’appuyant sur une loi tombée en désuétude, n’en persistait pas moins à demander que l’affaire fût poursuivie malgré la mort de Classicus, et elle obtint gain de cause.

Cæcilius Classicus, que Pline traite de personnage vil, méchant et impudent, avait exercé les fonctions de proconsul en Bétique, la même année que Marius Priscus en Afrique, il y avait usé des mêmes procédés de rapine et montré la même cruauté. Or Priscus était originaire de Bétique et Classicus d’Afrique, de sorte que les habitants de la Bétique qui trouvaient, au milieu de leur douleur, le temps de faire des jeux de mots, disaient spirituellement : Fléau j’ai donné, et fléau j’ai reçu[12]. La culpabilité de Classicus était parfaitement démontrée par sa mort et par les papiers qu’il avait laissés. On y avait trouvé une note écrite de sa main, où il avait marqué ce qu’il avait tiré de chacune de ses concussions. On avait en outre saisi une lettre impudente qu’il adressait à Rome à sa maîtresse et où étaient ces mots : Io ! Io ! Je suis libre, et je reviens vers toi ; voilà déjà quatre millions de sesterces que j’ai amassés en vendant une partie des domaines de la Bétique.

Il n’était donc pas difficile d’obtenir une condamnation posthume contre lui. Mais il avait un grand nombre de complices, que la province avait compris dans la plainte. Pline et Lucceius Albinus, orateur abondant et fleuri, qui lui avait été adjoint, furent d’avis de diviser l’accusation dirigée contre eux. Ils craignirent, en dressant une poursuite collective, de faire la part trop belle à l’intrigue et à la fraude, et de permettre aux plus coupables et aux plus appuyés d’échapper, tandis que les plus faibles et les moins criminels seraient seuls condamnés. Nous convînmes d’imiter, dit Pline, l’exemple de Sertorius qui commanda au plus robuste de ses soldats d’arracher à la, fois toute la queue d’un cheval, et au plus faible, de ne l’arracher que poil à poil. Je te laisse compléter l’anecdote. Le seul moyen de triompher d’une pareille troupe d’accusés était de les détacher lés uns des autres.

C’est ce qu’il fit avec son collègue. Il comprit dans la première poursuite, outre Classicus, Bebius Probus et Fabius Hispanus, ses officiers principaux. Tous deux jouissaient d’un certain crédit ; Hispanus avait même de l’éloquence. Pline n’eut pas de peine à prouver les crimes de Classicus, démontrés par ses propres papiers. Mais comme Probus et Hispanus, sans nier les charges qui pesaient sur eux, rejetaient tous les torts sur Classicus, et prétendaient n’avoir agi que d’après ses ordres, Pline s’efforça de ruiner d’avance leur système de défense. Il s’appliqua à démontrer qu’il y avait crime à exécuter l’ordre d’un gouverneur dans une chose manifestement injuste. Cette argumentation obtint un plein succès. Elle eut encore pour résultat d’embarrasser l’avocat des accusés, Claudius Restitutus, orateur cependant exercé, et prompt à la riposte. Il confessa plus tard qu’il n’avait jamais été si troublé ni  si déconcerté qu’en se voyant arracher et enlever d’avance les seules armes où il avait mis toute sa confiance. La sentence du sénat fut sévère. Il sépara les biens que Classicus possédait, avant de prendre possession de son gouvernement, de ceux qu’il avait acquis depuis. Les premiers furent rendus à sa fille ; les autres furent abandonnés à la province. En outre, tous les créanciers qu’il avait payés durent restituer les sommes qu’ils avaient reçues. Quant à Bebius Probus et à Fabius Hispanus, ils furent exilés pour cinq ans.

Quelques jours après, Pline et Lucceius Albinus accusèrent Clavius Fuscus, gendre de Classicus et Stillonius Priscus, qui avait été tribun d’une cohorte sous ses ordres. Celui-ci fut banni de l’Italie pour deux ans, mais Fuscus fut renvoyé des fins de la plainte. Cet insuccès décida les deux accusateurs à en finir d’un seul coup, dans une troisième audience, avec le reste des accusés. Casta, la femme de Classicus, et sa fille étaient du nombre. Comme aucun soupçon ne pesait sur cette dernière, Pline crut devoir se désister de toute plainte contre elle. Lors donc, dit-il, qu’à la fin de mon discours j’arrivai à son nom ; n’ayant plus à craindre, comme je l’aurais eu au commencement, d’ôter à l’accusation quelque chose de son poids, je crus qu’il était honorable de ne pas accabler l’innocence. Je le dis hautement et de plusieurs façons. Tantôt je demandais aux députés de la Bétique s’ils m’avaient produit quelque fait qu’ils eussent l’espérance de prouver. Tantôt je priais le sénat de nie dire s’il croyait que, dans le cas où j’aurais un peu d’éloquence, je devais en abuser pour enfoncer le fer dans la gorge d’une personne innocente. Enfin je terminai mon développement par ces mots : Tu es donc juge, va-t-on me dire ? Non ; je ne suis pas juge, mais je me souviens que j’ai été tiré du «nombre des juges pour plaider cette affaire. Les uns ont été absous ; la plupart ont été condamnés et même exilés, les uns à temps, les autres pour toujours. Telle a été la fin de cette grande cause. Le même sénatus-consulte rendit un témoignage solennel à notre zèle, à notre loyauté, à notre fermeté ; c’était le seul prix qui pût récompenser dignement tant de peines[13].

Les derniers mots de Pline n’ont rien d’exagérés. Ce n’était pas une petite affaire de conduire les débats d’un procès criminel, où se trouvaient intéressés de nombreux coupables, appartenant tous à des familles puissantes et considérées, où il y avait tant de témoins à interroger, à raffermir, à réfuter, tant de plaidoiries différentes à prononcer, tant de controverses à soutenir, tant de répliques à entendre et à combattre. En outre, à combien de sollicitations secrètes, présentées par des voix amies, il fallait résister, sans compter les partialités hautement avouées que parfois on rencontrait ! Ainsi, tandis que Pline parlait contre un des accusés qui avait le plus de crédit, quelques juges allèrent jusqu’à l’interrompre et l’obligèrent à leur lancer cette vive apostrophe : Eh ! laissez-moi continuer, cet homme n’en sera pas moins innocent, lorsque j’aurai tout dit. Enfin, dans ces vastes procès, il y avait toujours quelque surprise. L’un des témoins ayant accusé Norbanus Licinianus, député de la Bétique, de s’être laissé corrompre par Casta, femme de Classicus, Norbanus, qui était odieux à plus d’un titre, fut aussitôt l’objet d’une poursuite particulière ; et du banc des accusateurs, passa sur celui des accusés[14]. Il fut condamné à l’exil, sous l’inculpation de s’être laissé corrompre par Casta. Mais, par une contradiction qui paraîtrait inexplicable, si Pline ne révélait pas la véritable cause de la sévérité déployée contre Norbanus, Casta fut déclarée innocente. On punissait l’un pour s’être laissé corrompre, et on proclamait que l’autre n’avait pas corrompu. En vain Pline fit ressortir la contradiction choquante que présentaient les deux sentences, on ne l’écouta pas, et il eut fort à faire pour défendre les autres députés de la Bétique contre les attaques virulentes de Salvius Liberalis. Il était temps que le procès se terminât : autrement on eût vu les accusateurs transformés à leur tour en accusés.

 

L’accusation portée par les habitants de la Bétique contre leur gouverneur valut à Pline le Jeune beaucoup de réputation, et lui procura la clientèle de cette riche province. Mis en goût par ce succès, il oublia les fatigues et les ennuis qu’il avait ressentis plus d’une fois dans ce débat important, et accepta la même année de plaider une cause du même genre, l’an 101. Cette fois, il parut dans le sénat, non comme accusateur, mais comme avocat de l’accusé, Julius Bassus, poursuivi pour concussion par la province de Bithynie. Julius Bassus était célèbre par ses malheurs. Il avait été déjà traduit devant le sénat, sous le règne de Vespasien, par deux simples particuliers : son affaire, après être restée longtemps pendante, s’était terminée à son avantage. Sous le règne de Titus, il vécut dans la retraite comme ami de Domitien, ce qui ne l’empêcha pas d’être accusé plus tard par les délateurs de ce prince et condamné à l’exil.

Nerva lui donna le gouverneraient de la Bithynie pour le consoler de ses disgrâces, hais, à son retour, Bassus, malgré son grand âge, fut dénoncé par sa province. Bien qu’il faille se méfier ici du témoignage de Pline, son avocat, il ne semble pas que les délits reprochés par Bassus fussent bien graves. Ancien questeur en Bithynie, plus tard gouverneur de cette province, Bassus s’y était fait des amis, il avait donné des présents, il en avait reçu, surtout aux Saturnales et à l’anniversaire de sa naissance. Il ne s’en cachait pas, il l’avait déclaré à plusieurs personnes et même à Trajan. Les envoyés de la province appelaient ces présents des vols et des concussions. C’était le point à discuter. Ce qui ajoutait à la difficulté de la cause, c’est que la loi défendait aux gouverneurs de recevoir même des présents. Or, en présence des aveux de Bassus, il s’agissait d’amener les sénateurs à rendre la sentence la plus douce et la plus favorable à l’honneur de l’accusé.

Les accusateurs qui parlèrent en premier lieu furent Pomponius Rufus Varenus[15] dont la parole véhémente était pleine de ressources, et Theophanes, un des députés de Bithynie, que des ressentiments personnels excitaient contre Bassus, et qui avait soulevé toute l’affaire. Pline et Lucceius Albinus, qui déjà avaient plaidé ensemble contre Classicus, se partagèrent la défense. La loi qui limitait à six heures le temps accordé à l’accusation, en allouait neuf à la défense ; sur les instances de Bassus, Pline en prit cinq pour son plaidoyer. Bassus avait tracé à son avocat la marche que celui-ci devait suivre.

Il m’avait chargé, dit Pline, de poser les bases île sa justification, de parler de l’illustration de son origine et de ses malheurs, des attaques des délateurs dont il avait été victime, enfin des causes qui lui avaient valu la haine des Bithyniens factieux et en particulier de Theophanes. Il voulait surtout que je répondisse à l’accusation des présents, la plus forte portée contre lui ; car, sur tous les autres griefs, plus graves en apparence, loin d’être coupable, il méritait même des éloges. Pline se conforma au désir de son client, mais il avoue que la question des présents l’embarrassa beaucoup. Il ne voulait ni implorer l’indulgence des juges, ce qui était reconnaître la culpabilité de son client, ni justifier sa conduite, ce qui eût été imprudent, en face des termes précis de la loi. En présence de cette difficulté, dit-il, je résolus de prendre un moyen terme, et je crois y avoir réussi. Seulement, il oublie de nous dire, ce qu’il serait important de savoir au point de vue de l’art oratoire, en quoi ce moyen terme consistait.

Il parla le premier jour trois heures et demie. Il hésitait à reprendre la parole le lendemain, pour achever l’heure et demie qu’on lui avait réservée. Il croyait arriver en moins bonnes dispositions devant un auditoire inattentif et refroidi. Il céda aux instances de Bassus et n’eut, à ce qu’il dit, qu’à s’en applaudir, tant les sénateurs parurent plutôt mis en goût que rassasiés par son discours précédent. Lucceius Albinus parla ensuite : Il entra si bien dans ce que j’avais dit, continue Pline, que nos discours offrirent l’agrément de deux pièces différentes, et semblèrent n’en former qu’une. Les répliques furent prononcées par Herennius Pollion et par Theophanes. Le premier montra de la force, l’autre déploya tant de prolixité, qu’il dut plaider aux lumières, et qu’il fatigua l’assistance. Le troisième jour de l’affaire fut consacré aux répliques de Titius Homulus et de Fronto en faveur de Bassus. Enfin, le quatrième jour, après qu’on eut entendu les témoins, on opina pour la sentence.

Bebius Macer, consul désigné, s’en tenant à l’aveu de Bassus qu’il avait reçu des présents, voulait, aux termes de la loi, qu’il fat, pour ce chef, déclaré con= vaincu de péculat. Caepio Hispo, au contraire, reconnaissant que ; malgré la loi, ces sortes de présents étaient tolérés et passés en usage, invitait le sénat à adoucir, suivant son droit, les rigueurs de sa sentence, et, sans toucher à l’honneur de Bassus, à le renvoyer devant un tribunal civil. Cet avis prévalut Mais ce qui rend particulièrement curieuses ces grandes affaires criminelles qui passionnaient les Romains sous l’empire, c’est que le procès de Bassus faillit se terminer comme celui de Classicus. Il s’en fallut de peu que Theophanes, l’accusateur, ne fût accusé à son tour, comme Norbanus Licinianus l’avait été. Valerius Paullinus voulait qu’on le poursuivit pour les mêmes faits qu’il avait reprochés à Bassus, c’est-à-dire pour avoir reçu des présents, et il l’aurait emporté sans les consuls qui laissèrent tomber l’affaire. Bassus fut accueilli en sortant du sénat par des applaudissements unanimes. Quant à son avocat, Pline, il se mit aussitôt à écrire à son ami Ursus les détails de cette affaire en lui annonçant l’envoi prochain de son plaidoyer[16]. Celui-ci a péri comme tous les autres.

 

Peu de temps après le procès de Julius Bassus, les Bithyniens, qui jouaient de malheur avec leurs proconsuls, ou qui avaient l’esprit processif et peu endurant, reparurent dans le sénat. Ils venaient se plaindre de leur gouverneur Pomponius Rufus Varenus, celui-là même qu’ils avaient demandé et obtenu du sénat, l’année précédente, comme défenseur contre Bassus. Varenus prit pour avocats Pline le Jeune et Homullus. Les orateurs des Bithyniens étaient l’un des députés, Fonteius Magnus, et Nigrinus. Pline parle de concussions, mais il néglige de dire quels étaient les griefs particuliers reprochés à Varenus. En revanche, il s’étend sur les incidents que présenta ce procès. Lorsque les Bithyniens, introduits dans le sénat, eurent demandé la permission de poursuivre leur proconsul, Varenus demanda, de son côté, qu’il lui fût permis de faire entendre les témoins qui pouvaient servir à sa justification. C’était, sous une apparence de justice, un moyen dilatoire, qui renvoyait le débat à une époque indéterminée. L’usage, à défaut de prescription précise de la loi, s’y opposait. En effet, le droit de poursuite fût devenu illusoire pour les provinces si, outre la difficulté d’obtenir l’autorisation d’accuser, il leur eût fallu attendre encore, pendant de longs mois, la venue des témoins invoqués par l’accusé. Celui-ci, qui avait intérêt à différer le procès, n’aurait pas manqué de profiter de la distance et de la difficulté des communications, pour lasser la patience de ses adversaires. Aussi, les Bithyniens s’opposèrent-ils à ce que le sénat admît la requête de Varenus. Celui-ci, insistant de son côté, le débat s’ouvrit aussitôt sur cette première question.

Pline prit alors la parole en faveur de son client[17]. Je parlai pour lui, dit-il, non sans résultat : Bien ou mal, c’est une autre affaire, tu le verras par mon plaidoyer. Cette réserve est significative chez Pline, elle n’indique pas qu’il soit très satisfait de son discours. Quoi qu’il en soit, Fonteius Magnus, le député bithynien, lui répondit. Pline apprécie son discours d’une façon dédaigneuse ; il est vrai qu’il s’agit d’un adversaire. Beaucoup de mots, très peu de choses. C’est, du reste, la coutume des Grecs comme lui. La volubilité leur tient lieu d’abondance ; leurs périodes longues et glacées roulent comme un torrent et tout d’une haleine. Aussi Julius Candidus dit avec esprit : Autre chose est l’éloquence, autre chose est la loquacité. Cette longue plaidoirie, succédant à celle de Pline, avait duré jusqu’à la fin de la séance. Le lendemain Homullus parla en faveur de Varenus avec habileté, force et élégance, et Nigrinus lui répondit d’une manière serrée, pressante et fleurie. On alla aussitôt aux voix, et, malgré l’opposition d’Acilius Rufus, le sénat accorda aux Bithyniens et à Varenus ce qu’ils demandaient. Les uns eurent le droit de poursuivre ; l’autre, celui d’appeler ses témoins. En réalité Varenus l’emportait ; c’était pour Pline un succès de mauvais aloi. Aussi il triomphe modestement et se borne à dire : Nous avons obtenu une chose qui n’est pas autorisée par la loi, ni suffisamment usitée, juste cependant. Pourquoi juste ? Mon plaidoyer te le dira.

Son plaidoyer l’avait déjà dit aux sénateurs, mais, malgré le vote favorable qu’il avait obtenu, n’avait pas convaincu tout le monde. Pline en fit l’expérience. A la réunion suivante de l’assemblée, où l’on traitait une toute autre affaire, le préteur Licinius Nepos revint sur le procès de Varenus. Il attaqua violemment la décision rendue. Il demanda aux consuls de faire décider par le sénat si l’on suivrait dorénavant, dans les procès de concussion, la jurisprudence usitée pour les accusations de brigue, et si l’on permettrait à l’accusé, aussi bien qu’à l’accusateur, de produire des témoins. Il était un peu tard pour présenter ces remontrances à propos d’une affaire jugée. C’est ce que le préteur, Jubentius Celsus, se chargea de faire sentir à Nepos. Celui-ci s’emporta et répliqua avec vivacité : l’affaire s’envenima. Les deux préteurs en vinrent aux injures grossières, tour à tour excités ou calmés par les sénateurs que cette dispute amusait, et qui couraient de l’un à l’autre, à mesure qu’ils parlaient, pour écouter leurs invectives. Pline gémit de cette scène qui lui paraît indigne du sénat et des deux magistrats. Ce qui le révolte avec plus de raison, et n’est pas moins curieux pour nous, c’est que l’un était instruit de ce que l’autre avait préparé. Celsus répondait à Nepos d’après une feuille de papier, et Nepos avait sa réplique écrite sur ses tablettes. L’indiscrétion de leurs amis leur permettait de se quereller, comme s’ils s’étaient communiqué d’avance ce qu’ils allaient se dire[18].

Toutefois l’affaire de Varenus ne devait pas en rester là, et la querelle scandaleuse, débattue au sénat, eut un lendemain plus honorable pour les membres de l’assemblée. Les Bithyniens, qui avaient provoqué ce retour sur la délibération favorable à Varenus, étaient gens tenaces ; ils ne se regardèrent pas comme battus, malgré ce double insuccès. Ils revinrent à la charge auprès des consuls dont l’un, Acilius Rufus, était favorable à leur cause. Ils se plaignirent à eux du sénatus-consulte qui permettait à Rufus Varenus d’évoquer ses témoins à décharge. Ils firent plus, ils allèrent trouver l’empereur Trajan, et implorèrent son appui. Pline trouve leur opiniâtreté pleine d’inconvenance ; on ne peut cependant qu’y applaudir. Elle prouve leur bon droit. Elle montre en outre, à l’honneur de l’empire, combien la situation des provinces était plus heureuse, et entourée de plus de garanties sous les empereurs, que dans les temps les plus vantés de l’ancienne République. Quelle n’eut pas été l’indignation de Rome tout entière si, déboutés, par quelque artifice de procédure, de leur poursuite contre Verrès, les Siciliens avaient refusé de se soumettre à la décision du sénat, et en avaient appelé du sénat violant la loi au sénat mieux informé ! C’est ce que firent les Bithyniens en recourant à l’intervention toute-puissante de Trajan.

L’empereur, qui cherchait en toute occasion à rendre au sénat son crédit, ne voulut pas dans cette circonstance y porter atteinte, et trancher l’affaire lui-même. Il renvoya les députés Bithyniens devant le sénat. L’assemblée, il faut le dire à sa louange, se montra soucieuse de sa dignité. Partagée entre le désir de plaire à. l’empereur, et la honte de se déjuger, elle prit le parti le plus honnête. Malgré les efforts de Claudius Capito et d’Acilius Rufus, elle se rangea à l’avis de Catius Fronto qui demandait le maintien de la première décision. Sauf huit sénateurs, tous les autres, même ceux qui avaient voté d’abord contre Varenus, déclarèrent qu’on ne pouvait plus, après le sénatus-consulte, lui refuser ce qu’il avait obtenu. Ils ajoutèrent qu’avant la sentence chacun pouvait voter suivant son opinion, mais qu’une fois le vote acquis, tous devaient maintenir avec fermeté la décision de la majorité. Varenus eut donc le droit de citer des témoins à décharge. Cette lutte obstinée, dès le début du procès, faisait craindre à Pline des difficultés sérieuses pour la suite. Juge, dit-il à son correspondant, quels assauts j’aurai à soutenir dans le véritable combat, puisque, dès les premiers engagements, les adversaires font preuve de tant d’acharnement ![19]

Il se trompait. Les Bithyniens, battus dans la question préjudicielle, semblent avoir renoncé à la lutte. La permission accordée à Varenus de faire venir ses témoins des extrémités d’une province si éloignée, et de tirer l’affaire en longueur, équivalait à une fin de non-recevoir. Les députés se voyaient condamnés à séjourner à Rome, plusieurs années, loin de leurs affaires personnelles, exposés à des dépenses considérables. Ils préférèrent en rester là ; ils abandonnèrent sans doute la poursuite contre Varenus. S’ils persistèrent, nous l’ignorons. Mais on ne voit pas que Pline, qui n’aurait pas délaissé son client, ait plaidé pour lui. Dans une lettre même où il énumère les causes publiques qu’il a soutenues, il ne parle que du discours prononcé pour Varenus au début de son procès. En dernier lieu, dit-il, j’ai plaidé pour Varenus, qui demandait à faire entendre des témoins en sa faveur. Je l’ai obtenu. A l’avenir, je souhaite d’être chargé uniquement des affaires que je serais disposé de moi-même à entreprendre[20]. C’était un adieu définitif aux grandes affaires plaidées devant le sénat. Il n’en est plus fait mention dans la correspondance de Pline. Son silence, rapproché des détails abondants qu’il donne sur les causes publiques dont il vient d’être question, autorise à croire qu’il n’intervint plus dans les luttes de ce genre, et qu’il se borna dès lors à paraître devant le tribunal des centumvirs, où il se sentait plus à l’aise et qu’il préférait à tout autre.

 

 

 



[1] Tacite, Vie d’Agricola, 45.

[2] Pline le Jeune, Lettres, VII, 33.

[3] Énéide, VI, 105 : Omnia præcepi algue animo mecum ante peregi.

[4] Pline le Jeune, Lettres, II, 13.

[5] Voir plus haut le chap. XX, le délateur Fabricius Veiento.

[6] Lettres, IX, 13 ; Pline compare ces trois livres au discours de Démosthène Contre Midias, qu’il avait toujours entre les mains en les écrivant.

[7] Pline le Jeune, Lettres, II, 11.

[8] Septemvir epuloium ; ces magistrats, au nombre de trois d’abord, puis de sept à partir de Sylla, étaient chargés de préparer les fêtes religieuses et d’ordonner les rites sacrés dans les jeux publics et les processions. Ils présidaient à ces solennités, et prenaient part au banquet des Lectisternia ; de là leur nom d’Epulones.

[9] La taille et le nombre des clepsydres variaient selon l’ira portance du procès. Il résulterait de ce passage de Pline que la clepsydre la plus grande mettait vingt minutes à s’écouler.

[10] Pline le Jeune, Lettres, II, 11-12.

[11] Pline le Jeune, Lettres, III, 4.

[12] Pline le Jeune, Lettres, III, 9. Le latin dit : dedi malum et accepi. La plaisanterie ne peut pas se rendre, à cause des sens multiples du mot malum, mal, méchant homme, coups, etc., sens que le mot mal ou fléau ne peut pas avoir en français.

[13] Pline le Jeune, Lettres, III, 9.

[14] Voir au chapitre précédent, l’orateur Salvius Liberalis.

[15] Pline le Jeune, Lettres, IV, 9.

[16] Pline le Jeune, Lettres, IV, 9.

[17] Pline le Jeune, Lettres, V, 20.

[18] Pline le Jeune, Lettres, VI.

[19] Pline le Jeune, Lettres, VI, I3.

[20] Pline le Jeune, Lettres, VI, 29.