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Si l’on peut regretter que l’auteur des Annales et des Histoires ait gardé un silence aussi absolu sur les événements de sa vie publique ou de sa vie privée, on n’a pas le même reproche à adresser à son contemporain et son ami Pline le Jeune. La prolixité de celui-ci, sa vanité, sa complaisance à raconter les divers incidents auxquels il a été mêlé, et jusqu’aux menus détails de son intérieur domestique, ne laissent presque rien ignorer de ce qui le concerne. Seules, les dernières années de sa vie, sur lesquelles il a négligé ou n’a pas eu le temps de recueillir sa correspondance, sont peu connues. Cependant, l’historien ressent parfois quelque impatience à ne pas rencontrer, dans les 250 lettres que Pline a publiées[1], plus de renseignements précis sur les événements politiques de son époque. Mais si l’on est curieux de connaître la vie privée d’un grand personnage romain, ce qu’il nous est si rarement possible d’entrevoir ; d’être, au courant des commérages de la grande ville, des habitudes, des goûts, des pensées, des préjugés d’un homme de lettres à Rome (car Pline fut avant tout et par-dessus tout un homme de lettres), on trouve dans la correspondance de Pline le Jeune une ample moisson de documents intéressants et d’indications précieuses. Aussi, est-il peu d’écrivains anciens qui aient été l’objet d’autant d’études spéciales, composées avec amour et écrites avec talent[2]. On n’aura donc pas à reprendre ici ce que d’autres ont si bien fait ; nous nous bornerons à étudier Pline orateur, et nous ne toucherons à sa biographie que dans la mesure nécessaire pour faire connaître en lui l’avocat et l’auteur du Panégyrique de Trajan. Pline dit le Jeune naquit à Côme, sur les bords du lac Larius, l’an 61, ou au commencement de l’année 62 de notre ère. Il était neveu de Pline l’Ancien par sa mère Plinia. Il perdit, à l’âge de huit ans, son père P. Lucius Cæcilius[3] et fut placé sous la tutelle du sénateur Verginius Rufus, originaire des environs de Côme, dont il a été question au chapitre précédent. Pline le Naturaliste se trouvait en Espagne comme gouverneur de la province, au moment de la mort de son beau-frère. A son retour, il recueillit chez lui sa sœur et son neveu, éleva celui-ci, l’adopta, et lui légua son nom et sa fortune. C’est à partir de son adoption que le jeune homme joignit, suivant l’usage, à son nom de famille, celui de son père adoptif, et s’appela C. Plinius L. F. Cæcilius Secundus. On connaît le zèle infatigable que Pline l’Ancien apportait à s’instruire. Son neveu semble s’être inspiré de son exemple. Mais ce n’étaient pas les secrets de la nature qui piquaient sa curiosité. Il avait le goût des lettres et de l’éloquence. Il y apportait des dispositions naturelles remarquables, et une ardeur qu’alimentaient sans cesse les encouragements de son oncle. A quatorze ans, il composait une tragédie grecque et suivait à Rome les leçons du maître le plus renommé de l’époque, de Quintilien. Pendant que les rhéteurs et les avocats du temps appartenaient tous à la nouvelle école, et professaient à l’endroit de Cicéron les maximes dédaigneuses qu’on trouve érigées en théorie dans le Dialogue sur les orateurs, Quintilien s’attachait uniquement à Cicéron, et déclarait hautement que c’était déjà avoir fait un grand progrès dans l’éloquence que de se plaire à sa lecture. Pline, à l’exemple de son maître, prit Cicéron pour modèle. Il chercha à lui ressembler, non seulement dans son style et dans son genre d’éloquence, mais encore dans sa vie privée. A chaque circonstance qui permet le moindre rapprochement. Pline rappelle que Cicéron a agi ainsi, qu’il a fait tel ou tel acte. C’est pour imiter Cicéron qu’il recueille sa correspondance, qu’il écrit certaines lettres ; c’est en souvenir du proconsulat de Cicéron en Cilicie qu’il accepte, malgré sa santé délicate, le gouvernement de la Bithynie où il devait mourir. En même temps qu’il écoutait Quintilien, Pline suivait à Rome les leçons de Nicétas de Smyrne, le plus célèbre rhéteur grec de son temps[4]. Et déjà il venait au forum, écoutait les avocats en renom, refaisait leurs plaidoyers, et s’exerçait sans trêve et sans relâche à la déclamation. Rien ne peut mieux donner une idée de l’application qu’il apportait à l’étude, que sa persistance à lire Tite-Live pendant l’éruption du Vésuve. Malgré les tremblements de terre violents et répétés qui ébranlaient la maison du cap Misène où il se trouvait, et empêchaient tout sommeil, il ne cessa de faire des extraits du grand historien. Il fallut l’arracher à ce travail à sept heures du matin pour fuir de l’édifice qui s’écroulait. Pline avait alors dix-huit ans. L’année suivante, il débuta au forum et plaida sa première cause[5]. II abandonna bientôt le barreau pour aller en Syrie porter les armes, à la fin de l’année 81. Il servit plusieurs années comme tribun des soldats. Mais il n’avait nul goût pour le métier militaire. D’ailleurs la vie des camps, sous Domitien, n’offrait aucun attrait : Les talents étaient suspects, l’incapacité en honneur, les chefs avaient perdu toute autorité, les soldats tout respect ; ni commandement ni autorité, partout le relâchement, le désordre ; subversion complète ; rien à apprendre, et plutôt tout à oublier[6]. La phrase est belle, la peinture saisissante, toutefois, il faut reconnaître que Pline n’eut pas à souffrir personnellement de la situation de l’armée. Il ne fit guère de service effectif en Syrie. Malgré son titre de tribun militaire, qu’il n’omet pas de rappeler à l’occasion, il était employé à la comptabilité de la IIIe légion Gallica, par le gouverneur de la province. Il eut ainsi le loisir de se livrer à l’étude des lettres, et de suivre les leçons du philosophe Euphrate. Il l’engagea vivement, et finit même par le décider à s’établir à Rome[7]. Après avoir servi dans les camps ou plutôt dans les bureaux, Pline rentra en Italie et brigua les honneurs. Il plaida au forum et fut nommé à des magistratures inférieures. C’est ainsi qu’à des époques qu’on ne peut déterminer, il fut décemvir pour juger les procès, decemvir stlitibus judicandis, espèce de juge assesseur remplissant les fonctions et relevant du Prætor Peregrinus ; il fut seoir des chevaliers romains, c’est-à-dire chef d’un des six escadrons de cavaliers qui prenaient part aux jeux Troyens ; en même temps Côme, sa patrie, le nommait flamine du divin Titus Augustus[8]. Ces dignités ou ces titres d’honneur sont antérieurs à son entrée au sénat. Pline fut nommé questeur en 89 ou 90, et tribun du peuple en 91 ou 92. Il remplissait les fonctions de préteur en 93, lorsque Domitien bannit de Rome les philosophes. Malgré sa position officielle, Pline, comme nous l’avons vu, eut le courage d’aller trouver l’un des proscrits, le philosophe Artémidore, pour lui apporter une somme d’argent assez forte, qu’il avait empruntée à son intention : Et cependant, dit-il, sept de mes amis venaient d’être tués ou exilés. Je sentais comme la chaleur de la foudre qui avait si, souvent frappé autour de moi, et je jugeais à des signes certains que le même sort m’était réservé[9]. Le péril était même plus grand qu’il ne le supposait alors, puisqu’à la mort de Domitien, on trouva dans-les papiers de l’empereur une dénonciation portée contre Pline par le délateur Carus Metius[10]. Pendant ces tristes années, Pline s’occupait à plaider des causes civiles et fréquentait le tribunal des centumvirs. Il plaida même quoique magistrat, sauf, pendant son tribunat. Il donne une raison curieuse et caractéristique de cette exception. II eut craint d’avilir la dignité de cette magistrature inviolable, en l’exposant aux altercations du barreau, aux interruptions d’un adversaire[11]. Il parle du tribunat sous le règne de Domitien, comme l’eût fait à peine Tiberius Gracchus plus de deux siècles auparavant, lorsque le tribunat commençait à déchoir. En revanche, il ne prenait pas la parole au sénat, et il en donne des raisons élevées qui rappellent les idées exprimées par Tacite à la fin de la Vie d’Agricola. Puis j’assistai, dit-il, comme spectateur aux séances du sénat, sénat tremblant et muet, car il fallait ou dire sa pensée et se perdre, ou dire le contraire de sa pensée et se déshonorer. Que pouvait-on apprendre ? qu’aurait-on eu aussi à retenir ? Le sénat était convoqué tantôt pour ne rien faire, tantôt pour prendre part à des crimes ; il siégeait pour l’amusement du prince, ou pour sa propre douleur ; ses décrets n’étaient jamais sincères, mais souvent cruels. Plus tard, sénateur, et dès lors, ayant mon rôle dans ces calamités, il m’a fallu, pendant plusieurs années, les voir et les endurer ; en sorte que nos esprits y ont perdu, même pour l’avenir, toute vivacité, tout nerf, tout ressort[12]. Il y a sans doute de l’exagération dans ces paroles évidemment inspirées par le souvenir de Tacite. Cependant Pline se réjouit sincèrement de la mort de Domitien, et salua avec bonheur l’aurore du siècle des Antonins. Orateur, il pourrait prendre la parole au tribunal des centumvirs et dans le sénat, sans crainte et sans danger ; homme politique, il s’élèverait successivement à tous les honneurs auxquels aspirait son ambition. L’avènement de Nerva, en 96, le trouva déjà investi des fonctions de préfet du trésor militaire, qui duraient trois ans (94 à 97). Au sortir de cette charge, il fut nommé par Nerva, peu de temps avant sa mort, préfet du trésor de Saturne, et confirmé dans ce poste par Trajan. Il remplit pendant deux ans cette fonction laborieuse, de 98 à 100. Au mois de janvier de l’année 100, Trajan, consul pour la troisième fois, lui accorda le consulat honoraire avec Julius Cornutus Tertullus, et lui assigna pour temps d’exercice les mois de septembre et d’octobre. C’est à cette occasion que Pline prononça le panégyrique de Trajan, sur lequel nous reviendrons. Trois ans après, en 103, Pline fut nommé augure, et s’en réjouit naïvement avec son ami Arrien, parce que Cicéron avait été, aussi, honoré de ce titre[13]. La confiance de l’empereur l’éleva ensuite aux fonctions importantes de curateur du lit du Tibre, de ses bords, et des égouts de Rome. C’était en quelque sorte le ministère des travaux publics qui lui était confié, tant on donnait d’extension aux mots le lit du Tibre et les bords du Tibre. Pline remplit cette charge de l’an 105 à l’an 107. Les années qui suivirent furent consacrées par Pline à écrire différents opuscules, et surtout à refaire les discours qu’il voulait publier. En même temps, il choisissait dans sa volumineuse correspondance les lettres qu’il jugeait les plus intéressantes et les mieux tournées. Je les ai recueillies, dit-il dans une sorte de préface, sans observer l’ordre des temps, car je ne composais pas une histoire, mais suivant qu’elles se sont trouvées sous ma main[14]. Cette assertion est à peine vraie du Ier livre. Le reste du recueil suit un ordre chronologique rigoureux, que les recherches patientes dés érudits modernes et notamment de Mommsen[15] ont réussi à déterminer. Mais les préoccupations littéraires, que l’auteur a apportées dans le choix de ses lettres, empêchent que son ouvrage soit aussi intéressant qu’il aurait pu l’être et le mettent bien au-dessous de la Correspondance de Cicéron. Enfin l’an 111 ou 112, Trajan nomma Pline gouverneur de la province du Pont et de la Bithynie. Nul gouvernement ne pouvait lui être plus agréable. C’était sinon la province même, du moins la région où Cicéron avait été envoyé. Pline y resta un peu plus d’un an, et apporta à ses fonctions son zèle habituel. Il entretint avec l’empereur une correspondance assidue qui compose le livre X de ses Lettres, et qui est précieuse pour l’histoire par les renseignements nombreux qu’elle fournit sur l’administration des provinces au Ier siècle de notre ère. On y voit la centralisation excessive qui pèse sur toutes les parties de l’empire, et qui doit amener peu à peu, par son exagération même, la décomposition de ce corps immense. Les derniers temps de la vie de Pline ne sont pas connus. Sa santé délicate ne put résister au climat de l’Asie. II mourut à la fin de son gouvernement, soit en Bithynie même, soit en revenant en Italie, l’an 413. Il avait cinquante-deux ans environ. Si nous n’avons aucun des nombreux plaidoyers que Pline le Jeune a prononcés, ce n’est pas à lui assurément qu’il faut s’en prendre. Jamais orateur n’a autant songé à la postérité, ni autant travaillé pour elle. Sa vie entière a été consacrée à la culture des lettres. Tout le temps que lui laissaient les charges publiques appartenait à l’art oratoire. Il préparait avec le plus grand soin ses discours, puis, après les avoir prononcés, il les retravaillait et les corrigeait sans cesse, les lisait en public ou les soumettait à la censure de ses amis. Il se délassait de ce labeur considérable, sur lequel il revient constamment dans sa correspondance, en faisant des vers et en composant des poésies légères et badines. C’était sa distraction avec la lecture et la critique des œuvres de ses amis lorsqu’il était de loisir, ou, que de Rome, il se rendait en litière dans une de ses maisons de campagne. Aussi, c’était sur ses plaidoyers qu’il comptait le plus pour passer à, la postérité, et pour être mis, par elle, à côté de Cicéron, parmi les grands orateurs judiciaires. J’ai plaidé, dit-il, des causes graves et importantes. Je m’en promets peu de gloire ; cependant je me propose de les retoucher, de peur qu’en leur refusant ce dernier soin, ce travail qui m’a tant coûté ne périsse avec moi, car, pour ce qui regarde la postérité, tout ce qui n’est pas achevé est comme s’il n’était pas commencé. Tu peux, diras-tu, revoir tes plaidoyers, et en même temps écrire l’histoire. Pût à Dieu qu’il en fut ainsi l Mais ces deux ouvrages sont si grands l’un et l’autre, que c’est faire assez que d’en faire un. J’ai commencé à plaider au forum à dix-neuf ans, et j’entrevois à peine, à l’heure qu’il est, en quoi consiste la perfection de l’éloquence ![16] Malheureusement pour Pline, ces œuvres tant choyées, tant, travaillées, qui avaient fait sa gloire de son vivant, et sur lesquelles il comptait pour se présenter devant le tribunal de la postérité, ont péri tout entières. Il n’en subsiste que de rares indications, le nom de quelques-unes, et quelques détails épars dans sa correspondance. Au temps de la République, les jeunes orateurs, comme l’on sait, cherchaient à débuter au barreau d’une façon éclatante, en intentant une accusation criminelle à quelque personnage important. A leur exemple, sous l’empire, les délateurs attaquaient un citoyen mal vu du prince. Les uns et les autres trouvaient ce moyen plus rapide pour acquérir de la notoriété et se faire une réputation d’éloquence. Il n’est pas, probable que Pline le Jeune ait ainsi commencé. Il était trop honnête pour embrasser la carrière de délateur. Quant à être chargé d’une cause criminelle, honorable, telle que la poursuite d’un gouverneur concussionnaire, il fallait être désigné par l’empereur ou par le sénat, et avoir déjà donné au barreau des preuves sérieuses de capacité. Aussi la cause que Pline plaida à dix-neuf ans, dut être soutenue modestement devant le tribunal des centumvirs. Ces magistrats, dont le nombre fut porté jusqu’à cent quatre-vingts juges, décidaient des causes ,qui étaient portées jadis devant le préteur. Ils se divisaient en quatre conseils, mais lorsque l’affaire était d’une haute importance, ils se réunissaient en deux sections et quelquefois en une seule. Dans ce cas, les affaires qui leur étaient soumises, quoique concernant les simples particuliers, prenaient le nom d’actions publiques — judicia publica — mais n’étaient jamais, cependant, des procès criminels. Ces derniers ressortissaient, en droit, de l’empereur, et, en fait, du sénat. C’est devant les chambres soit séparées, soit réunies des centumvirs, que Pline le Jeune a plaidé le plus souvent, dans sa jeunesse, et plus tard, lorsqu’il avait déjà passé par les honneurs, et qu’il était réputé le meilleur avocat de son temps. Aussi appelait-il le tribunal des centumvirs son arène habituelle[17]. C’est là qu’il plaida une des premières causes dont il fasse mention nommément, celle de Julius Pastor. Pline était tout jeune encore ; il se qualifie lui-même d’adolescentulus. Il avait de vingt-deux à vingt-quatre ans. Il arrivait de l’armée, où, pendant deux ans, ses fonctions de tribun militaire lui avaient fait perdre l’habitude du barreau ; il venait de se marier, et l’affaire de Julius Pastor devait se décider devant toutes les sections réunies des centumvirs. En outre, les partisans de son adversaire étaient très puissants, quelques-uns même passaient pour les amis de l’empereur, et cet empereur était Domitien. Aussi, la veille du jour où un procès si important pour lui allait se plaider, il dormit mal. Ses pensées se reportaient sans cesse aux circonstances fâcheuses que présentait l’affaire, et, pour comble d’ennui, un songe lui représenta sa belle-mère, femme de Vectius Proculus, se jetant à ses pieds, et, au nom de sa fille, au nom des dangers auxquels il s’exposait, le conjurant d’abandonner la cause. Pline, malgré son penchant à la superstition et son respect pour les songes qui viennent de Jupiter, ne se laissa pas effrayer. Engagé par sa parole, il défendit la cause de son client et le fit avec assez de succès, non seulement pour gagner sa cause, mais pour conquérir du même coup l’estime et la faveur du public. Ce plaidoyer, comme il le dit lui-même d’une façon alambiquée, lui ouvrit les oreilles du public, et la porte de la renommée[18]. En effet, à partir de ce jour, Pline devient un avocat très occupé, mais qui n’a pas encore le droit de choisir ses clients, qui accepte tous ceux qu’on lui propose, surtout quand ce sont des clients considérables, de peur de perdre, par un refus précipité, une occasion importante de se signaler. Tu me demandes, écrit-il à Sabinus, de me charger de la cause des Firmiens. J’essayerai de le faire, malgré les nombreuses occupations qui me tiraillent en tous sens. Je désire, en effet, mettre au nombre de mes clients une colonie aussi importante (Firmum dans le Picenum), et te rendre un bon office. Lorsque tu as, comme tu le répètes sans cesse, recherché mon amitié pour y trouver de l’honneur et de l’appui, je n’ai rien à refuser à tes prières : en outre, c’est pour ta patrie que tu m’implores. Est-il rien de plus honorable et de plus fort que les supplications d’un ami dévoué ? Tu peux donc engager ma parole à tes ou plutôt à mes Firmiens. Ils méritent mes efforts et mon dévouement à cause de l’éclat de leur municipe. En outre, ne sont-ils pas dignes de toute estime puisqu’ils sont tes concitoyens ?[19] Pline défendit encore en justice, vers la même époque, les intérêts de Côme, sa patrie. Il oublie de nous dire à quelle occasion il parla, préoccupé de faire l’éloge de ce plaidoyer auquel il met la dernière main. Rien, dit-il, n’est encore sorti de mes mains qui ait dû m’intéresser davantage. Dans mes autres plaidoyers, on n’avait à juger que de mon zèle et de ma loyauté à remplir mon ministère ; ici l’on jugera de mon dévouement à servir ma patrie. Aussi mon discours écrit s’est-il grossi par le plaisir que j’ai eu à célébrer, à rehausser ma patrie, à défendre ses intérêts et sa gloire. Il s’agissait sans, doute de quelque question de préséance, de quelque rivalité entre Côme et d’autres petites villes voisines, car Pline parle des descriptions poétiques et des jeux de mots dont il a semé son ouvrage. Il demande grâce pour ces ornements à Lupercus, auquel il soumet son ; plaidoyer, et il ne les eut point introduits si la cause ne les eût admis en partie. Si je suis allé, sous ce rapport, dit-il, au delà de ce que demande la gravité de l’art oratoire, que les autres endroits du plaidoyer trouvent grâce devant les critiques chagrins[20]. Ces causes civiles ont été plaidées par Pline sous le règne de Domitien. Il en est de même de la défense d’Arionilla, femme de Timon, dont il s’était chargé à la prière d’Arulenus Rusticus, vers l’an 92. Il avait. là pour adversaire le fameux délateur Aquilins Regulus. Nous avons vu plus haut[21] comment celui-ci .embarrassa Pline en lui demandant à trois reprises ce qu’il pensait de Metius Modestus, que Domitien avait condamné à l’exil. Or c’était sur la sentence de Modestus que Pline fondait le bon droit de sa cliente. Pline sut éviter assez heureusement le piège qu’on lui tendait, mais il ne pardonna jamais à Regulus la perfidie de ses questions. Les autres causes civiles de Pline dont nous avons les noms appartiennent au règne de Nerva ou plutôt à celui de Trajan. La plus ancienne est celle de Vectius Priscus. Pline s’en chargea à la prière de Fabatus, grand-père de sa seconde femme[22]. On n’a point de détails sur cette affaire. On sait seulement qu’elle fut plaidée devant le tribunal des centumvirs. Vers la même époque, autant qu’on peut le conjecturer, Pline eut à soutenir devant l’empereur ou plutôt devant le juge délégué par l’empereur, une cause capitale. Un jeune homme était mort en laissant une Partie de ses biens à ses affranchis, et l’autre à sa mère. Celle-ci, dont Pline tait le nom par discrétion, ne pouvant se consoler de n’être pas seule à hériter, accusa les affranchis d’avoir empoisonné le jeune homme et d’avoir produit un faux testament. L’affaire fit du bruit, à cause de la position de la demanderesse et de la réputation des avocats qui intervinrent pour l’une et l’autre partie. L’assistance était nombreuse. Pline le Jeune parla avec éloquence, et eut d’autant moins de peine à obtenir gain de cause que les esclaves du mort, mis à la torture, témoignèrent unanimement en faveur des accusés. Mais la mère ne se tint pas pour battue. A force d’instances, et en mettant en jeu des influences considérables, elle obtint de l’empereur que l’affaire fût jugée de nouveau, affirmant qu’elle produirait de nouvelles preuves de ses allégations. Julius Servianus ; qui avait déjà présidé les débats, eut ordre d’instruire de nouveau l’affaire. L’avocat de la demanderesse était Julius Africanus, le petit-fils de l’orateur du même nom qui vivait sous Néron et dont nous avons parlé plus haut. Mais il n’avait pas le talent de son aïeul, et il montrait plus de faconde que d’habileté. Il plaida longtemps et épuisa toutes les clepsydres qu’on lui avait accordées sans rien produire de nouveau. Comme on l’avertissait de finir, il s’adressa au juge : Je t’en conjure, Servianus, dit-il, permets-moi d’ajouter un seul mot. Servianus ne le permit pas. Alors toute l’assistance se tourna vers Pline, s’attendant que celui-ci répondrait par un long discours, au long développement d’Africanus. Pline trompa l’attente du public et des juges. J’aurais répondu à Africanus, dit-il, si celui-ci avait ajouté ce seul mot, qui aurait sans doute contenu toutes les preuves nouvelles. La réplique était heureuse, on ne pouvait plus spirituellement indiquer le vide du discours d’Africanus et l’absente des charges nouvelles invoquées par lui. Le succès de Pline fut complet. Je ne me souviens pas, dit-il, d’avoir jamais eu, en plaidant, le succès que j’obtins ce jour-là en ne plaidant pas[23]. L’an 404, Pline mit à soutenir les intérêts d’une dame romaine qu’il appelle Corellia un empressement qui fait honneur à son caractère. Elle était en contestation avec Caïus Cæcilius, alors consul désigné, et qui fut consul substitué pour la deuxième moitié de l’an 402. Malgré les relations d’amitié qui l’unissaient à Cæcilius, Pline n’hésita pas, au risque de mécontenter le consul, à soutenir contre lui la cause de Corellia. C’était la fille de Corellius Rufus, citoyen éminent, auquel Pline avait voué la plus vive reconnaissance. Corellius en effet, pendant sa jeunesse, l’avait aidé de ses conseils, soutenu de ses recommandations, avait appuyé toutes ses démarches, et lui avait facilité l’accès des magistratures. Pline cite même deux traits qui prouvent l’estime et l’affection que Corellius éprouvait pour lui. Un jour, chez l’empereur Nerva, la conversation vint à tomber sur les jeunes gens qui donnaient de grandes espérances. On parlait de Pline, et c’était un concert unanime d’éloges. Corellius seul ne disait rien. Il rompit enfin le silence, et de sa voix grave qui doublait l’autorité de ses paroles : Pour moi, dit-il, je dois louer Secundus avec plus de réserve, car il ne fait rien que d’après mes conseils. En outre, à son lit de mort, Corellius avait dit en s’adressant à sa fille : Dans le cours de ma longue vie, je t’ai acquis de nombreux amis : les meilleurs cependant sont Secundus et Cornutus. » Pline rappelle avec émotion ces preuves d’amitié, et il se promet d’en témoigner sa reconnaissance à Corellius par le dévouement qu’il apportera à défendre sa fille[24]. Longtemps après, il alla même jusqu’à vendre une terre 700.000 sesterces au lieu de 900.000 à une seconde Corellia, femme de Minucius Fuscus, uniquement parce qu’elle était la sœur de Corellius Rufus, d’un homme dont la mémoire était sacro-sainte pour lui[25]. La dernière cause civile mentionnée par Pline est celle de Clarius. Il se borne à en dire qu’il a écrit son plaidoyer et l’a développé en l’écrivant[26]. Mais cette cause fut précédée du discours pour Accia Variola, qui eut le succès le plus éclatant et que Pline proclame son chef-d’œuvre[27]. Il s’agissait d’un procès de succession. Une adroite intrigante avait circonvenu par ses manœuvres un vieillard de quatre-vingts ans passés, qui appartenait à là haute société de Rome et qui jouissait d’une grande fortune. Elle lui avait inspiré une folle passion, et avait réussi à se faire épouser, malgré la vive opposition de toute la famille. Onze jours après le mariage, le vieillard instituait sa nouvelle femme héritière pour un sixième, et léguait à Suberinus, fils de celle-ci, dissipateur déshérité par son propre père, la plus grande partie de ses biens. Le vieillard mourut bientôt après. Le testament fut aussitôt attaqué en justice par Accia Variola, l’héritière naturelle, femme de distinction, dont le mari était préteur. L’affaire eut un énorme retentissement. La qualité des personnes intéressées, les détails piquants et scandaleux dont le procès abondait, la gravité des questions soulevées, le nombre des avocats, la réunion des quatre sections du tribunal des centumvirs et des cent quatre-vingts juges, tout contribuait à donner de l’importance à cette cause. Aussi toute la ville s’y était donné rendez-vous. Une foule nombreuse garnissait les bancs du vaste tribunal, on se pressait autour en rangs serrés : les hommes et les femmes s’entassaient même dans les parties hautes de la basilique, et se penchaient en avant à tous les endroits d’où l’on pouvait voir, sinon entendre. Grande était l’attente, dit Pline, des pères, des filles et même des belles-mères. Le plaidoyer de Pline, à ce que celui-ci rapporte, répondit à tant d’empressement. Tout s’y trouvait, abondance de faits, divisions judicieuses, narrations piquantes, style varié : le discours était long, mais il se renouvelait sans cesse. Tu y verras, écrit-il à Romanus auquel il l’envoie, beaucoup de pensées élevées, beaucoup d’arguments victorieux, beaucoup de points traités à fond. Car, à côté de cette éloquence impétueuse ou sublime, il faut souvent descendre jusqu’à compter, à présenter des chiffres et des calculs, en sorte qu’on se croirait, non plus devant les centumvirs ; mais devant de simples arbitres. J’ai cédé au souffle de l’indignation, .à celui, de la colère, à celui de la douleur ; et, dans cette vaste cause, comme dans l’immense étendue de la mer, j’ai tendu la voile à plus d’un vent. En somme, quelques-uns de mes amis intimes regardent ce discours, je le répète, comme la premier des miens, comme mon discours Pour la Couronne. Il est fâcheux que nous ne puissions pas, à notre tour, juger par nous-mêmes si les éloges que Pline s’accorde ne sont pas excessifs, et si l’enthousiasme de ses amis est bien fondé. Nous en sommes réduits à les croire sur parole. Quant au procès lui-même, il offrait, sous le rapport de la stricte légalité, des parties contestables sur lesquelles Pline le Jeune ne nous renseigne pas suffisamment. Il est dans son rôle d’avocat ; mais il est permis de constater, d’après son propre récit, que deux sections des centumvirs se prononcèrent contre lui, tandis que deux autres se déclaraient en sa faveur. Toutefois le plaidoyer de Pline devait présenter de grandes qualités oratoires. On en a plusieurs preuves. D’ordinaire, quand il soumet une de ses œuvres à la critique de ses correspondants, il a recours aux formulés les plus insinuantes et les plus timides. Jamais Auteur à genoux, dans une humble préface, ne demande grâce à son lecteur en termes plus soumis ni plus modestes que Pline. Il prie son juge de remarquer ceci, de faire attention à cela, de tenir compte de telle ou telle circonstance ; il fallait ici de la simplicité, là de la poésie, et plus loin de la plaisanterie, tantôt du sérieux, tantôt de l’enjouement. En un mot, il doute de lui-même, il a peur qu’on ne trouve pas son discours aussi bon qu’il le croit, et il a recours à toutes les ressources de son esprit pour se concilier la bienveillance de son juge. Au contraire, dans la lettre à Romanus, il n’use point de tant de précautions. Il a la conscience de la valeur de son œuvre, et avec, une assurance qui est un indice pychologique dont on peut tenir compte, il l’annonce d’une manière solennelle et inusitée. II commence allégrement sa lettre par le vers où Vulcain ordonne aux Cyclopes de suspendre toute autre besogne, pour fabriquer les armes d’Énée. Enlevez tout, s’écrie le dieu, écartez vos travaux commencés ![28] Toi aussi, Romanus, continue Pline, que tu écrives ou que tu lises, suspends tout, écarte tout, et, tout entier à mon discours, comme les Cyclopes aux armes d’Énée, attaque l’œuvre divine ! Pouvais-je le prendre sur un ton plus haut ? Il faut dire qu’entre tous les miens ce discours est beau, car c’est bien assez pour moi de lutter avec moi-même. C’est celui que j’ai prononcé pour Accia Variola, et que recommandent le rang de la personne, la rareté de l’affaire, et le nombre imposant des juges. Enfin, une lettre de Sidoine Apollinaire, écrite trois siècles plus tard, confirme, à défaut de témoignages contemporains, la bonne opinion que Pline a de son œuvre. L’illustre évêque lit les plaidoyers de Pline, et il préfère à tous les autres celui qu’il a composé pour Accia[29]. Cicéron, dit-il, supérieur à tous les orateurs dans ses divers discours, s’est surpassé dans le Pro Cluentio, M. Fronto, malgré l’éclat de ses autres harangues est au-dessus de lui-même dans l’accusation in Pelopem. Quant à Pline le Jeune, il rapporta plus de gloire chez lui du tribunal des centumvirs, le jour ou il défendit Accia Variola que celui où il prononça, en l’honneur de Trajan, ce prince incomparable, un panégyrique qui souffre facilement la comparaison. Pline ne souscrirait peut-être pas complètement d ce jugement. Pour nous, sans le discuter, nous n’y voulons voir, en ce moment, que la preuve du succès éclatant, et, on peut ajouter, de l’éloquence du plaidoyer. |
[1] Le chiffre exact est 247 lettres. Nous ne comprenons pas dans ce nombre les lettres du livre X, où se trouve la correspondance de Pline, gouverneur de Bithynie, avec l’empereur Trajan. Ce livre contient 71 lettres et 51 brèves réponses de Trajan aux questions plus ou moins importantes que Pline lui sommet.
[2] Notamment Demogeot, Étude sur Pline le Jeune ; Nisard, à propos des lectures publiques ; A. Dupré, Thèse sur Pline le Jeune, 1849 ; plus récemment Mommsen, Étude sur Pline le Jeune, Hermès, III.
[3] Les inscriptions relatives à Pline le Jeune l’appellent fils de Lucius.
Inscription des Thermes de Côme relatant les titres et les dignités de Pline le Jeune et les legs faits par lui à ses concitoyens (Le récolement le plus récent de cette inscription est celui de Mommsen, Hermès, III ; voir encore Bibliothèque des Hautes études, 15e fasc. 1813).
C. Plinius, fils de Lucius, de la tribu Ufens, Cæcilius Secundus, consul, augure, légat de la province du Pont et de Bithynie, envoyé dans cette province avec le pouvoir consulaire, d’après un sénatus-consulte, par l’empereur César Nerva Trajan Auguste Germanicus Dacicus, curateur du lit du Tibre et de ses bords et des égouts de Rome, préfet du Trésor de Saturne, préfet du Trésor militaire, préteur, tribun du peuple, questeur de l’empereur, Sévire des chevaliers romains (c’est-à-dire, commandant une des six turmes équestres à la revue annuelle), tribun des soldats de la IIIe légion Gallica, décemvir pour juger les procès.... les thermes avec cet argent (suppléez a fait construire. Les chiffres indiquant la somme ont été mutilés). Il y a joint pour les embellir 300.000 sesterces ; en outre il a ordonné par son testament d’ajouter pour l’entretien 200.000 sesterces.... de même pour nourrir les affranchis, ses gens, au nombre de cent, il a légué à la ville un capital de 1.866.666 sesterces dont il a voulu que les intérêts servissent dans la suite à donner un repas annuel à la plèbe de la ville.... de même, de son vivant, il a donné pour élever les garçons et les filles de la plèbe de la ville la somme de 500.000 sesterces ; il a donné également une bibliothèque (Pline avait donné un million de sesterces pour la fonder Lettres, V, 7 ; voir Mommsen, à l’ouvrage cité, et Salomon Reinach, Manuel de philologie classique, p. 353) ; et pour l’entretien de la bibliothèque cent mille sesterces....
[4] Pline le Jeune, Lettres, VI, 6.
[5] Pline le Jeune, Lettres, V, 8.
[6] Pline le Jeune, Lettres, VIII, 14.
[7] Pline le Jeune, Lettres, I, 10.
[8] Mommsen, Hermès, III, 112.
[9] Pline, Lettres, III, 11. Voyez plus haut le chap. sur Domitien.
[10] Pline, Lettres, VII, 27. Voyez plus haut Carus Metius.
[11] Pline, Lettres, I, 23.
[12] Pline le Jeune, Lettres, VIII, 14.
[13] Pline le Jeune, Lettres, IV, 8.
[14] Pline le Jeune, Lettres, I, 1.
[15] Mommsen, Hermès, III. La publication de ces livres a été faite successivement comme celle des Épigrammes de Martial. Le livre Ier date de la fin de 96, et de 97 ; le livre II va de 97 à 100, le IIIe est de 104 et des années suivantes ; le livre IV commence en 104 ; le Ve a été publié en 106 ; le VIe est de la même année ; le VIIe est probablement de l’an 107 ; le VIIIe et le IXe comprennent les années 108 et 109. Le recueil était publié en entier avant le départ de Pline pour la Bithynie.
[16] Pline le Jeune, V, 8.
[17] Pline le Jeune, VI, 12.
[18] Pline le Jeune, I, 18.
[19] Pline le Jeune, VI, 18.
[20] Pline le Jeune, II, 5.
[21] Pline le Jeune, I, 5 ; voir plus haut le chapitre XX sur le délateur Aquilius Regulus.
[22] Pline le Jeune, VI, 12.
[23] Pline le Jeune, VII, 6.
[24] Pline le Jeune, IV, 17.
[25] Pline le Jeune, VII, 11 ; VII, 14.
[26] Pline le Jeune, IX, 23.
[27] Pline le Jeune, VI, 33.
[28] Virgile, VIII, 439.
[29] Sidoine Apollinaire, Lettres, VIII, 10.