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Aux premiers concours littéraires institués par Domitien l’an 86 sous le nom de Quinquennales, l’orateur qui obtint le prix d’éloquence s’appelait, comme on l’a vu au chapitre précédent, PALFURIUS SURA. C’était le fils d’un personnage consulaire, et il avait lui-même, pendant un certain temps, appartenu au sénat. Il était plus habile à manier la parole que soucieux de sa dignité. Il se respectait si peu lui-même qu’il ne rougit pas, étant sénateur, de paraître clans dès jeux publics, et d’y lutter corps à corps avec une femme athlète originaire de Lacédémone. Bien que sous les empereurs précédents, et principalement sous les pires, on eût vu des scandales aussi grands, et que Néron eût forcé les personnages les plus respectés à descendre clans l’arène, Vespasien se piquait de plus d’austérité. Il chassa Palfurius du sénat[1]. Celui-ci était plein de ressources ; dans l’espérance de rentrer en grâce, il affecta dès lors une grande sévérité de mœurs, et embrassa la secte stoïcienne, tout en continuant à s’exercer à l’éloquence et à la poésie. Vespasien n’eut pas l’air de s’apercevoir de ce changement de vie. Palfurius se flatta d’être plus heureux sous son fils Domitien, et c’est en vue de lui plaire qu’il prît part aux concours d’éloquence. Mais à cette époque, Domitien conservait encore quelques apparences de décorum. Malgré le prix décerné à Palfurius, et les prières des assistants, il refusa de lui faire grâce, et invita l’assemblée à garder le silence[2]. Plus tard, cependant, il se ravisa. Il comprit qu’en laissant à l’écart un homme sans scrupule et orateur retors, il se privait d’un instrument précieux, et il accepta les services de Palfurius. Celui-ci aussitôt jeta de côté son manteau de stoïcien, oublia ses anciennes doctrines et sut si bien flatter les passions de son maître, qu’il devint son familier. Il se fit délateur, et poursuivit impitoyablement les victimes désignées à ses attaques. Il devint riche et puissant. Il put habiter un palais près du temple de Diane Aventine et surtout (est-ce hasard ou souvenir de ses goûts d’autrefois ?) voisin du grand cirque[3]. Il eut des amis, tels que Licinianus, il protégea les poètes, et parmi eux, Martial qui parle de sa gloire ! Il vit surtout affluer, chez lui, les clients, les accusés tout pâles, lui demandant grâce, ou implorant, à deniers comptants, le secours de son éloquence[4]. Comment en aurait-il été autrement, lorsqu’il se montrait délateur infatigable, lorsqu’il soutenait avec tant de dévouement et d’énergie les intérêts du prince ? N’est-ce pas lui qui inventa, avec son rival en délation, Armillatus, la doctrine d’après laquelle dans toute l’étendue des mers, tout poisson remarquable par sa taille et sa beauté est la chose du fisc, en quelques eaux qu’il nage. Aussi, en homme avisé, le pêcheur qui avait pris le fameux turbot l’offrit à Domitien afin qu’il ne lui fût pas enlevé. Mais toute médaille a son revers. Palfurius, triomphant sous le Néron chauve, souleva contre lui tant de haines, qu’aussitôt après la mort de son maître, il fut accusé par le sénat et condamné. Concurrent malheureux de Palfurius Sura au premier concours des Quinquennales, METIUS CARUS, obtint, la seconde fois, la palme de l’éloquence. Ô toi, s’écrie Martial, qui as eu le bonheur de remporter la couronne d’or, dis-moi, Carus, où tu as mis le trophée conquis aux jeux de Pallas ? Il n’était pas difficile à Carus de répondre à cette question. Il. ne pouvait y avoir qu’une place pour cette couronne, présent d’une main si auguste. Carus l’avait deviné, c’était la tête de Domitien. Vois-tu, répond-il au poète, ce marbre éclatant, vivante image du maître ? Ma couronne est allée d’elle-même se poser sur mon front. Martial est saisi d’enthousiasme à cette nouvelle, et son admiration redouble quand il apprend que l’empereur, sensible à la flatterie de Carus, lui fait présent aussi de ce marbre latin, supérieur à l’ivoire de Phidias. Vite, il compose, pour célébrer ce trait glorieux de munificence, une nouvelle pièce que terminent ces deux vers : Non seulement, ô Carus, Pallas t’a accordé la couronne ; c’est elle encore qui t’a donné l’image du maître que tu révères[5]. A partir de ce jour, vers l’an 92, la carrière de Carus est toute tracée. Il n’a plus qu’à justifier la faveur de Domitien, en se faisant l’exécuteur de ses vengeances. Il commence à poursuivre les malheureux que l’empereur lui désigne. Ils furent nombreux. Dès l’année suivante, l’un d’eux avait succombé. Tacite nous l’apprend dans son style énergique, en félicitant Agricola d’avoir échappé, par une mort prématurée, aux horreurs des dernières années de Domitien. Agricola, dit-il, n’a pas vu le palais du sénat assiégé, tant de sénateurs égorgés dans un même massacre, tant de nobles femmes exilées ou fugitives : Carus Metius ne comptait encore qu’une victoire ![6] On ignore le nom de cette première victime. Elle était illustre, sans doute, mais Carus n’en dédaignait aucune. Il en était d’obscures comme ce Thelesinus, à la perte duquel Martial applaudit, parce que Thelesinus ne voulait prêter d’argent que sur gage : Si je veux t’emprunter sur parole, ô Thelesinus ? — Je n’ai pas d’argent, me dis-tu. — Si j’offre ma terre en gage, tu en as. Tu n’as pas confiance en moi, ton vieil ami mais tu as confiance en mon pauvre champ, en mon arbre. Mais voici que Carus te dénonce : fais-toi suivre au tribunal par mon champ. Tu cherches un compagnon d’exil ? emmène mon champ ![7] La plus illustre victime de Carus fut Herennius Senecio. Son crime était d’avoir écrit la Biographie d’Helvidius Priscus. Il lui en coûta la vie comme à Arulenus Rusticus pour avoir retracé les vertus de Thrasea. On sévit, suivant les belles expressions de Tacite, non seulement contre les auteurs de ces ouvrages mais contre les ouvrages eux-mêmes, et les triumvirs eurent l’ordre de briller, dans les comices et sur le forum, les monuments de ces illustres génies. Sans doute, on espérait étouffer dans les flammes la voix du peuple romain, la liberté du sénat, la conscience du genre humain ![8] Au cours du procès, il arriva à Herennius Senecio de dire, dans sa défense, qu’il avait composé cette Biographie à la prière de Fannia, fille de Thrasea et femme d’Helvidius Priscus. Aussitôt Carus, saisissant l’occasion de perdre une nouvelle victime, fait amener Fannia devant le tribunal, et l’interroge d’un ton menaçant. Sans se troubler, Fannia comparait, et, en digne fille de Thrasea, en digne femme d’Helvidius, tient tête à l’accusateur. As-tu fais cette prière à Senecio ? — Je l’ai faite. — As-tu fourni des documents à l’écrivain ? — J’en ai fourni. — Au su et au vu de ta mère ? — A son insu. Et il ne lui échappa pas, continue Pline le Jeune, une seule parole qui sentit la crainte[9]. Herennius Senecio fut condamné à mort ; Fannia à la confiscation et à l’exil. Déjà deux fois, elle avait accompagné son mari en exil, elle y partit une troisième à cause de lui. Mais, indomptable jusqu’au bout, elle emporta avec elle son exemplaire de l’œuvre de Senecio, tandis que tous les autres étaient brûlés sur le forum par la main des triumvirs. Un dernier détail de ce procès n’est pas moins odieux. Quelques années après, Aquilins Regulus, le rival de Carus en délation, accablait d’invectives la mémoire d’Herennius. Carus eut l’impudence de lui dire : De quel droit touches-tu à mes morts ? Me vois-tu tourmenter les tiens, Crassus ou Camerinus ?[10] Carus Metius poursuivait le cours de ses odieux triomphes quand la mort de Domitien l’arrêta. Il venait de désigner à ses coups une victime, sinon plus illustre que Senecio, mais plus connue des modernes, Pline le Jeune. Il avait composé contre lui un mémoire où il relatait tous les crimes de lèse-majesté, réels ou imaginaires, dont Pline s’était rendu coupable. Heureusement pour le spirituel neveu du grand naturaliste, Domitien fut tué, avant d’avoir donné suite à la délation. Le mémoire, signé par Carus, fut trouvé dans le portefeuille de l’empereur[11]. Carus Metius fut accusé à son tour, à une époque incertaine, sous le règne même de Domitien, par un autre délateur que le vieux Scholiaste de Juvénal appelle Héliodore et qui aurait accusé également L. Junius Silanus et Massa Baebius[12]. L’exemple de Carus justifiait ainsi la belle réponse de Maternus aux éloges enthousiastes d’Aper sur la puissance des délateurs : Qu’ont-ils donc dans leur destinée qui soit digne de tant d’envie ? Est-ce de craindre ou d’être craints ? Les honteux services que Carus rendait en dénonçant les autres ne l’empêchaient pas d’être dénoncé lui-même par un plus hardi et un plus perfide. Il échappa à cette accusation, puisque Pline en parle comme vivant au commencement du règne de Trajan. On aime au moins à espérer qu’il fut enfin puni de ses crimes, et qu’il fit partie de ces troupes de délateurs, exposés aux huées de l’amphithéâtre par ordre de Trajan, et relégués dans des îles désertes. FABRICIUS VEIENTO est plus célèbre par ses crimes que par son éloquence. Il s’était déjà fait connaître sous Néron en accusant des citoyens éminents. Flatteur du prince, élevé de bonne heure à la préture, l’an 54[13], il justifia les bonnes grâces de Néron en lui rendant d’utiles services. Une méchanceté naturelle, aigrie par une laideur physique devenue proverbiale, l’excitait, malgré sa lâcheté, à poursuivre sa sinistre besogne[14]. Avant de perdre ses victimes, il tâchait de les déshonorer. Vers l’an 61, sous Néron, il mit en circulation un pamphlet, sans aucun mérite littéraire, intitulé Codicille, où il accablait d’invectives les sénateurs et les prêtres. Le livre fit scandale. Les intéressés se plaignirent, — et comme le crédit du personnage était plus mince qu’il ne croyait, il se trouva quelqu’un, Talius Geminus, pour le dénoncer à son tour. Tant que l’accusateur, parla de l’honneur du sénat et du respect dû à la religion et à ses ministres, Néron restait indifférent, et ne s’occupa pas d’une affaire aussi peu importante. Mais Geminus ayant. Reproché à Veiento d’avoir trafiqué des faveurs du prince, et vendu à deniers comptants le droit de parvenir aux honneurs, Néron évoqua l’affaire devant son propre tribunal. Malgré ses supplications et la mention de ses services, Veiento fut convaincu et chassé d’Italie. Néron condamna même son ouvrage à être supprimé et livré aux flammes. Cette dernière circonstance mit le Codicille à la mode. Chacun voulut, comme il arrive toujours en pareille occasion, lire l’ouvrage incriminé. On s’en procura des exemplaires, on les prêta sous le manteau, on les lut avec avidité, tant qu’il y eut péril à le faire, et, destinée facile à prévoir, comme il ne contenait que de grossières imputations, dès qu’à la mort de Néron, tout le monde put se le procurer, le Codicille tomba dans le plus profond oubli[15]. Rentré à Rome, après la chute de Néron, Veiento semble avoir attendu jusqu’au règne de Domitien pour se venger. Dès l’avènement du second fils de Vespasien, il se rendit redoutable par des dénonciations incessantes. Il devint riche, puissant, et, malgré le haut prix auquel il mettait son éloquence, avocat très consulté : A Rome, s’écrie Juvénal, tout se paye ! Combien donnes-tu pour parvenir à saluer Cossus ? pour obtenir de Veiento, sans même qu’il desserre les lèvres, un simple regard ?[16] Délateur infatigable, flatteur ingénieux,-Veiento avait tous les droits pour assister à la délibération relative au Turbot et jouer un rôle considérable dans cet important débat. Il n’y manqua pas. Catullus Messalinus, l’aveuglé, s’extasie à l’aspect du turbot qu’il ne voit point, Veiento saura le surpasser. Veiento ne veut pas demeurer en arrière. Mais, comme un énergumène dont Bellone aiguillonnerait la fureur, le voilà qui prophétise : Infaillible présage, s’écrie-t-il, d’un grand et illustre triomphe ! Tu prendras quelque roi ! Le Breton Arviragus tombera du timon de son char : la bête est étrangère : vois-tu les piquants qui se dressent sur son dos ? Il ne lui manqua que de nommer la patrie et de dire l’âge du Turbot ![17] Après la mort de Domitien, Veiento sut, comme d’autres délateurs, se concilier les bonnes grâces du débonnaire Nerva. Cependant, il ne se sentait pas très rassuré, car déjà un certain nombre d’accusateurs obscurs avaient été condamnés dès l’avènement de ce prince, sur la plainte des parents ou des amis de leurs victimes. Quoiqu’il ne fût pas en cause, il se sentait menacé ; aussi il ne manquait pas l’occasion de défendre les délateurs incriminés et de recommander l’oubli des injures. Son intervention, toutefois, était trop peu désintéressée pour qu’on n’accueillît pas avec défiance les conseils sortant d’une telle bouche. Il en fit un jour l’expérience. Pline le Jeune, ami personnel d’Helvidius Priscus et de sa famille, désirait ardemment punir celui qui l’avait dénoncé, Publicius Certus, consul désigné par Domitien. Il voulait au moins l’empêcher d’exercer le consulat, sous Nerva. A une séance du sénat, il se mit à parler d’une façon générale, sans désigner personne, de crimes qui demandaient une punition exemplaire. Il fut aussitôt interrompu ; mais, malgré les clameurs des intéressés, comme Veiento, et des timides, il réussit a faire entendre une protestation éloquente qui remua profondément l’auditoire et changea ses dispositions[18]. Publicius Certus, heureusement pour lui, était absent. Veiento comprit le danger. L’incendie qui s’attaquait à Certus pouvait l’atteindre à son tour. Il entreprend alors la défense de Certus : on s’étonne d’une pareille audace, on l’interrompt, on lui coupe la parole. Troublé, déconcerté, enfin, il s’écrie : Je vous en supplie, Pères Conscrits, ne me forcez pas à implorer le secours des tribuns ! Le silence se fait aussitôt, et le tribun Murena lui répond d’un ton dédaigneux : Je te permets de parler, honorable Veiento[19]. Nouvelles réclamations de l’assemblée. Dans les intervalles de silence, le consul continuait son appel, faisait voter les sénateurs, et enfin prononçait la levée de la séance. Cependant, fort du droit antique qu’avait le sénateur de parler aussi longtemps qu’il voulait, et que Caton d’Utique avait exercé dans une circonstance mémorable, pour- empêcher un vote exigé par César[20], Veiento, toujours debout, continuait à parler. Il ne s’arrêta que lorsqu’il se trouva seul dans la salle. Alors, plein de colère, il alla se plaindre à l’empereur de cet affront, en répétant le vers d’Homère : Ô vieillard, comme ces jeunes combattants se plaisent à te vexer[21]. Nerva était bon prince ; Veiento faisait partie de ses soupers fins, il y occupait même la place d’honneur, à côté de Nerva. Il laissa tomber l’affaire de Certus[22]. C’était sauver en même temps Veiento. En esquissant ces biographies des délateurs, on pense involontairement aux vers où Virgile décrit l’arbre merveilleux dont Énée va cueillir un rameau ; à peine est-il arraché, qu’il en pousse aussitôt un autre, et la branche se couvre sans cesse d’un rameau semblable. A chaque délateur, il en succède un autre, sans qu’il soit facile d’indiquer en eux quelque différence. Cependant, moins connu que les précédents, CATULLUS MESSALINUS semble avoir été encore plus odieux. Chaque fois que son nom est cité par les contemporains ; il est accompagné d’une épithète injurieuse. La perversité ; qui lui est commune avec les autres, prenait chez lui un aspect plus repoussant. Il avait des cheveux blancs et il était aveugle. Mais l’âge et la perte de la vue paraissaient exciter davantage sa lubricité et sa cruauté. Il semblait vouloir se venger sur l’humanité de cette double infirmité. Il ne cessait de pousser Domitien aux mesures sanguinaires. Enfermé avec lui au château d’Albe, au moment où Agricola mourait, vers 93, il lui désignait les victimes, et se chargeait de les traduire devant le sénat. Il ne respectait rien, dit Pline le Jeune, ne rougissait de rien, n’avait pitié de rien. Aussi était-ce lui, comme un trait aveugle et brutal, que Domitien lançait le plus volontiers contre les honnêtes gens ![23] Juvénal n’a eu garde de l’oublier dans sa revue des sénateurs appelés pour décider du Turbot. Il le met en scène d’une manière spirituelle, en le stigmatisant d’une épithète ineffaçable, Mortifero Catullo. Vient aussi l’homicide Catullus, dit-il, celui qui brillait d’amour pour une femme que ses yeux ne pouvaient voir, monstre abominable et digne d’être remarqué, même de nos jours ; adulateur aveugle, semblable à ceux qui garnissent nos ponts, ou qui vont tendre la main aux chars des promeneurs dans le bois d’Aricie et qui envoient des baisers aux attelages lancés au galop. Aucun ne se montre plus étonné en présence du turbot. Il prodiguait les exclamations, en se tournant vers la droite : la bête était à sa gauche. C’est avec le même discernement qu’il vantait le gladiateur cilicien et ses coups, les machines du théâtre, et les acteurs enlevés jusqu’à la corniche ! Catullus Messalinus mourut avant Domitien. Ce sinistre vieillard, eut, sous le règne de Nerva, une oraison funèbre, digne de lui, et qui est la plus sanglante épigramme des hommes et des choses de cette triste époque. « Junius Mauricus soupait chez Nerva avec un petit nombre d’invités. Tout auprès du prince, à la place d’honneur, était assis Veiento. Nommer l’homme, c’est tout dire. La conversation tomba sur Catullus Messalinus. Sa méchanceté, ses avis sanguinaires furent, à la fin du souper, le sujet de l’entretien général, quand l’empereur Nerva prenant la parole : Que pensons-nous, dit-il, qu’il lui serait arrivé, s’il n’était pas mort ? — Eh bien, répartit Mauricus, il souperait avec nous ![24] Nerva laissa le mot impuni. Mauricus n’avait-il pas dit vrai ? Catullus Messalinus, malgré les souvenirs odieux qui s’attachaient à son nom, n’était pas plus coupable que Veiento et les autres assassins que Pline dédaigne de nommer. Et c’est du vertueux Nerva que l’on fait dater l’âge d’or de l’empire romain, pour avoir adopté Trajan ! A cette énumération des délateurs de Domitien que Juvénal réunit en séance pour décider du sort du turbot, et dont il esquisse les portraits avec une verve impitoyable, il manquerait un nom et une conclusion si l’on ne voyait pas apparaître le ventre de MONTANUS, attardé par son embonpoint. C’est ce personnage, du reste, qui résolut habilement le problème posé par Domitien. Ce Montanus n’est pas l’éloquent orateur qui, à l’avènement de Vespasien, prit la parole dans la séance où les délateurs obscurs du règne de Néron subirent le châtiment de leurs crimes : ce n’est pas non plus le Curtius Montanus qui osa, le premier, attaquer le redoutable Aquilius Regulus, et qui faillit le perdre malgré l’intervention de Vipstanus Messala. C’était un vulgaire viveur, ancien habitué des soupers de Néron, gourmand par goût, flatteur par habitude, délateur à l’occasion, et, heureusement pour sa mémoire, plus préoccupé de la bonne chère que d’accusations capitales, plus altéré de falerne que de sang. Son plus .grand mérite est de n’avoir été accusé par Juvénal que d’une savante gourmandise et d’une basse adulation. Quel est donc ton avis, demande le prince ? le turbot doit-il être coupé en morceaux ? — Épargne-lui ce déshonneur ! s’écria Montanus, que l’on prépare un vase profond, de parois légères, de circonférence spacieuse. Qu’il se trouve à l’instant, pour fabriquer ce plat, un habile Prométhée. Vite, l’argile et la roue ! Mais que dorénavant, César, un corps de potiers suive partout ta maison ! Digne de son auteur, cet avis triompha. Montanus connaissait les somptuosités d’un autre règne, les festins de Néron prolongés jusqu’au milieu des nuits, et la faine savamment renouvelée dans les estomacs par le falerne. II n’eut point d’égal, à notre époque, dans l’art de manger. Huîtres de Circé, huîtres du lac Lucrin, huîtres de Bretagne, il les reconnaissait au premier, coup de dent : comme au premier coup d’œil, il disait la patrie d’un hérisson de mer[25]. » Tel était le sénat de Domitien, ou plutôt, tels étaient les hommes qui servaient d’instruments à Domitien pour dominer le sénat silencieux et terrifié. Ils ne savent qu’une chose, flatter le maître et se jeter sur ceux qu’il désigne, aussi bas et aussi rampants devant lui qu’ils sont arrogants et féroces vis-à-vis de leurs victimes. Ils ne sont pas venus jusqu’à nous représentés en pied par le pinceau de Tacite, mais seulement dessinés par le crayon de Juvénal. Il ne faut peut-être pas le regretter. Avilis jusqu’au ridicule, ces derniers représentants de l’éloquence romaine n’offrent plus un sujet digne de la gravité de l’histoire. A de tels hommes, ce qui convient, ce n’est pas la flétrissure infligée par un Tacite, ce sont les coups de fouet de la satire ! Si l’histoire du Turbot n’avait été qu’un cadre ingénieux, imaginé par Juvénal pour montrer la misère du sénat et l’infamie des délateurs qui y faisaient la loi, il est un personnage qu’on aurait vu figurer dans cette scène, au premier rang, MARCUS AQUILIUS REGULUS. Regulus clôt dignement la série des délateurs. C’est le héros du genre. Il est le dernier, et, en même temps, le plus grand de ces orateurs qui, aussi peu soucieux de la rhétorique que de la morale, étaient, en éloquence, les disciples de Cassius Severus, et en politique, les instruments des Tibère, des Néron et des Domitien. Regulus était né à Rome vers l’an 40, à la fin du règne de Caligula, d’une famille qui n’appartenait peut-être pas à la gens Attilia, si célèbre par le dévouement légendaire de Regulus, mais qui était assez illustre pour s’attirer la haine de Néron. Le père du jeune Marcus, victime d’une dénonciation, fut condamné à l’exil et y mourut. Ses biens furent confisqués ou partagés entre ses créanciers. Sa veuve épousa en secondes noces un Messala ; elle en eut un fils, l’orateur Vipstanus Messala, dont il a été question dans un chapitre précédent. D’humeur farouche, d’énergie tenace, dénué de scrupules, Regulus résolut de sortir de la misère à tout prix et de conquérir la richesse et la réputation. S’il ne pouvait se faire aimer, il jura de se faire craindre, et choisit avec préméditation le métier de délateur. De lui-même et très jeune encore, il sollicita et obtint la permission d’accuser. En effet, l’abus de la délation avait, par la force des choses, entraîné ce correctif singulier. II fallait, pour exercer le métier de délateur, en obtenir l’autorisation de l’empereur ou du sénat. L’empereur, il est vrai, l’accordait presque toujours, et le sénat ne la refusait jamais. Regulus usa aussitôt du droit qu’on lui avait concédé Sans avoir jamais paru au barreau, sans s’être fait connaître comme avocat dans les causes civiles, il aborda du premier coup, les procès politiques et voulut pour son début goûter d’un sang illustre. Il accusa et fit condamner à mort Marcus Licinius Crassus, personnage consulaire, arrière-petit-fils, au cinquième degré, de Licinius Crassus, le plus riche des Romains. Sa seconde victime fut Salvidienus Orphitus, à qui Néron faisait un crime d’avoir loué trois pièces de sa maison, située près du forum, aux représentants de certaines villes de province qui cherchaient un endroit pour se réunir[26]. Bientôt après, un personnage considérable, Camerinus, tombait sous ses accusations, et payait de son sang le zèle du nouveau délateur[27]. Ces meurtres répétés soulevèrent contre Regulus une haine universelle. Que lui importait ? Il avait conquis la fortune, objet de son ambition. Le seul meurtre de Crassus lui avait valu sept millions de sesterces, et les autres lui avaient mérité le sacerdoce et la questure. Si largement récompensé, il s’élance dans la carrière : « Enfants innocents, femmes nobles, vieillards illustres, il ne respecte rien, il n’épargne rien. » Bien plus, il s’enivre de son horrible métier : il reproduit, en se les appropriant, les mots de .Caligula. Celui-ci souhaitait que le peuple romain n’eût qu’une tête pour la faire tomber. Regulus accuse la lenteur de Néron qui se fatigue, lui et ses délateurs, à frapper une famille, puis une autre, comme si, d’un seul mot, il ne pouvait pas anéantir le sénat tout entier[28]. On ne connaît que d’une manière sommaire la conduite de Regulus à la fin du règne de Néron. La perte de la dernière partie du livre XVI des Annales de Tacite, en nous laissant ignorer les noms de ses victimes, fait tort à la gloire de Regulus. Privé de son protecteur, il est obligé, sous Galba, d’interrompre la série de ses exploits. Mais Galba ne règne pas longtemps, et Regulus a, du moins, la consolation de conspirer contre celui qui l’a réduit au silence, et de hâter la perte du vieil .empereur avec celle de Pison sur qui Galba comptait s’appuyer. Le parti d’Othon triomphe à son tour : c’est pour Regulus l’occasion de commettre de nouveaux attentats. Il rencontre le meurtrier de Pison, lui achète la tète de sa victime, et la déchire de ses dents. Tacite, il est vrai, n’affirme pas ce détail odieux. C’est Curtius Montanus qui jette ce sanglant outrage à la face de Regulus en l’accusant devant le sénat. Curtius Montanus avait eu, l’honneur d’être associé par Marcellus Eprius à Thrasea, à Helvidius Priscus, à Paconius Agrippinus dans les accusations que ce délateur avait portées contre ces illustres citoyens. Montanus avait dû fuir de Rome pour sauver sa vie. Aussi, lorsque la défaite de Vitellius permit au sénat de respirer, lorsque l’avènement de Vespasien fit espérer aux honnêtes gens que l’ère des délateurs était passée, Montanus dénonça énergiquement ceux qui s’étaient signalés, sous les règnes précédents, et demanda, comme un exemple salutaire, la punition d’un de ces assassins. Nous voici de nouveau revenus à la séance mémorable du sénat où l’on crut, pendant tout un jour, à la renaissance de la liberté. Il en a déjà été question à propos d’Eprius Marcellus et de Vibius Crispus, qui avaient commis les mêmes crimes que Regulus, et qui furent, comme lui, accusés par les parents ou les amis de leurs victimes. C’est à Regulus que Montanus s’attaqua avec une extrême violence. Dans un discours éloquent, que Tacite n’a pas hésité à reproduire ou plutôt à refaire, il retraça la, vie criminelle de Regulus, énuméra les noms de ses victimes et invita le sénat à exercer contre’ lui les dernières rigueurs. Mais nous avons vu comment l’intervention de Vipstanus Messala, frère utérin de Regulus, et surtout celle du jeune Domitien et de Mucien, lieutenants de Vespasien, calmèrent l’effervescence du sénat et arrachèrent les accusés au châtiment, qu’ils méritaient. Regulus était sauvé. Instruit par l’expérience, il chercha à s’effacer sous les règnes de Vespasien et de Titus. Il renonça à intenter des procès politiques ; ces empereurs ne l’eussent pas permis, et il se consacra aux luttes du barreau. Il y mûrit et fortifia son talent. Il se trouva donc prêt, lorsque la carrière s’ouvrit de nouveau aux délateurs, à y rentrer avec une éloquence plus exercée et une ardeur que le frein, imposé à son impatience, n’avait pas ralentie, mais au contraire, irritée et surexcitée. L’avènement de Domitien combla ses vœux. Il devint bientôt le favori de l’empereur, et régna dans Rome, au-dessous de lui. Puissance et richesses, il avait tout ce qu’il avait souhaité ; il ne lui manquait que l’estime et la considération. Les poètes, plus souvent courtisans du succès que du malheur, essayèrent de lui en donner l’illusion par leurs flatteries intéressées. Ils chantaient ses louanges, lui disaient leurs poésies et lui empruntaient de l’argent. Martial, surtout, épuise pour Regulus toutes les formes de l’adulation. Regulus est, à ses yeux, le plus éloquent des orateurs, l’égal de Cicéron ; son talent est le type de la perfection ; il suffit qu’il défende un accusé pour que celui-ci soit absous, et qu’il n’ait plus qu’à aller rendre grâces aux dieux immortels, tandis qu’un cortège nombreux de citoyens en toge, précédant et suivant Regulus, le ramène en triomphe dans sa demeure[29]. Tantôt Martial se plaint amicalement à Regulus qu’on ne lise pas les poètes contemporains ; et qu’on dédaigne ses épigrammes[30] ; tantôt il lui envoie le IIe livre de ses Poésies et s’excuse de ne lui avoir pas adressé le Ier[31] : Tu as la double renommée du talent et de la piété, ose-t-il lui écrire dans une autre dédicace, ton génie n’est égalé que par ton respect pour les dieux. Personne donc, à moins d’ignorer qu’un présent doit convenir à qui le recevra, personne, ô Regulus, ne peut trouver étrange que je t’offre à la fois mon livre et de l’encens[32] ». Quand Martial parle de la piété de Regulus et de son respect pour les dieux, quand il lui offre de l’encens, il dépasse déjà les bornes de la flatterie permise. Mais que dire des deux pièces où il relate un accident arrivé à Regulus ? Celui-ci se rendait dans une de ses villas, située à quatre milles de Rome, sur la route de Tibur. Son char, attelé de deux chevaux fougueux, venait de passer sous un portique vermoulu ; au même instant, le portique s’écroule avec fracas, sans blesser personne. Quelle tendre inquiétude marque Martial ! Qui pourrait nier, s’écrie-t-il, que tu ne sois protégé des dieux, toi pour qui seul des ruines sont innocentes ? — Sans doute la Fortune a eu peur de nos plaintes et n’a pas osé affronter le poids de notre haine. Maintenant, ces ruines mêmes nous plaisent, tant nous sentons le prix du danger. Restées débout, ces voûtes n’eussent pas attesté la présence des dieux[33]. L’existence des dieux prouvée par l’accident qui épargne les jours d’un Regulus ! Exagération pour exagération, n’a-t-on pas le droit de préférer l’hyperbole de Claudien, voyant une preuve de la Providence divine dans le châtiment du sanguinaire Rufin ? Mais un distique de Martial explique la cause de sa tendre sollicitude. Il n’y a pas un sou à la maison, Regulus, dit-il, je n’ai d’autre ressource que de vendre tes présents : veux-tu être mon acheteur ?[34] Sans doute, le riche délateur fut plein de bonté pour le pauvre poète, car celui-ci, dans une autre pièce, lui adresse de petits présents, des poulets, des œufs, des figues de Chio, un chevreau, des olives et des légumes. Il a bien soin de dire que ce ne sont pas là des produits de son petit champ qui ne porte que lui-même : c’est au marché de Suburre qu’il a fait ces emplettes pour son cher Regulus[35]. Quel pouvait donc être, au physique, cet homme si puissant, si redouté, cet avocat comparé à Cicéron, ce délateur qui avait déjà causé la mort de tant de victimes et préparait en ce moment celle d’Arulenus Rusticus, qui avait sa cour de flatteurs et tenait Martial à ses gages ? On serait disposé à se le représenter avec une haute stature, un visage menaçant, une tête énorme, un geste provocateur, une vois forte, capable de faire retentir tout le forum et de glacer les cœurs d’épouvante. Aucun de ces traits ne convient à Regulus. Voici la peinture que fait de lui, son adversaire, Pline le Jeune : Regulus a la poitrine faible, l’air embarrassé, la voix sourde, la langue épaisse, l’imagination paresseuse, une mémoire très peu fidèle ; enfin, il n’a pour tout mérite qu’un esprit extravagant. Cependant, à force d’impudence et par sa folie même, il en est venu à s’acquérir dans l’opinion du grand nombre la réputation d’orateur. Aussi Herennius Senecio a-t-il retourné bien spirituellement contre lui la définition de l’orateur donnée par le vieux Caton : L’orateur est un malhonnête homme, inhabile à parler. Par Hercule ! Caton lui-même a moins bien défini le véritable orateur que celui-ci n’a peint Regulus[36]. Ce portrait, tracé par un adversaire, ne doit pas être accepté sans réserve. Cependant, il est difficile de croire que Pline ait osé altérer complètement la vérité, en s’adressant à un contemporain qui pouvait facilement le convaincre de mensonge. Pline s’est donc borné à exagérer ce qu’il a vu, à enlaidir chacun des traits de Regulus, ses défauts physiques comme les lacunes de son éloquence. Mais alors d’où venait la puissance d’un tel orateur, car l’opinion publique donnait ce nom à Regulus, et Pline le lui accorde dans d’autres passages ? A quelles qualités a-t-il dû de tenir la première place parmi des hommes qui avaient fait de la parole l’étude de toute leur vie et l’instrument de leur fortune ? On n’en voit pas d’autres que son énergie et son audace. Pline lui-même en fait la remarque : Les méchants, dit-il, ont plus d’opiniâtreté que les bons. Comme la hardiesse naît de l’ignorance et la timidité du savoir l’honnête homme perd de ses avantages par la modestie, tandis que le scélérat en trouve de nouveaux dans son impudence. Une volonté implacable, un cynisme audacieux ont fait la force de Regulus. Combien d’autres orateurs n’ont pas d’autre secret pour dominer la foule ! Avant d’avoir parlé, ils en imposent déjà au public par la connaissance que celui-ci a de leur caractère, et par la réputation plus ou moins méritée qu’ils ont acquise. D’avance on les trouve éloquents. Aussi a-t-on dit avec raison que l’éloquence d’un orateur est, pour une bonne part, dans ceux qui l’écoutent. Il y avait encore autre chose dans Regulus ; il y avait les instincts, les aspirations d’un véritable orateur, en un mot le respect de son art. On en trouve la preuve dans le témoignage même de Pline le Jeune, devenu plus impartial après la mort son ennemi. Il m’arrive parfois au tribunal, écrit-il, de songer à Regulus, je ne dis pas, de le regretter. Pourquoi donc songé-je à lui ? c’est qu’il avait le respect de l’éloquence, il craignait, il pâlissait, il préparait, il écrivait ses discours[37]. Le mot de Senecio n’est donc pas aussi juste qu’il est piquant, et il convient de retenir l’aveu que Pline laisse échapper. Quant aux travers qu’il prête à Regulus, s’ils sont fondés, ils ne prouvent rien contre son éloquence. Il est vrai, continue Pline, qu’il ne pouvait se défaire de manies singulières. Il avait l’usage de mettre du collyre tantôt sur son œil droit ; tantôt sur son œil gauche, selon qu’il était demandeur ou défendeur, et de couvrir d’une emplâtre tantôt un sourcil, tantôt l’autre. Cela veut dire, sans doute, que Regulus, après s’être fatigué la vue à lire les dossiers de ses clients, était obligé de soigner ses yeux. L’honnête Pline ne songe pas à cette explication si simple ; égaré par ses rancunes, il se fait l’écho d’imputations malveillantes et qui touchent au ridicule. Il reproche encore à Regulus d’avoir eu des superstitions de bonne femme, et de consulter, chaque fois, les aruspices sur le succès de son futur plaidoyer, oubliant qu’il croyait lui-même aux songes et aux revenants. En revanche, il lui fait un mérite de n’avoir jamais cherché à abréger les débats et d’avoir eu soin d’appeler au tribunal un nombreux public. Il était fort agréable, dit-il, de plaider avec lui, car il demandait pour les plaidoiries un temps illimité et se chargeait de réunir des auditeurs. Quel plaisir d’avoir du temps à soi, sans le désagrément de l’avoir demandé, et de parler avec faveur dans un auditoire assemblé par un autre ! Car aujourd’hui, ajoute-t-il avec amertume, en pensant que ; sous Trajan, il n’a plus à sa disposition qu’une clepsydre ou deux, parfois même qu’une demi clepsydre, aujourd’hui les avocats tiennent moins à plaider qu’à se voir quittes de leur plaidoirie. On peut même croire que Regulus n’avait pas ce défaut de mémoire que Pline critique chez lui, si l’on en juge par une épigramme de Martial dirigée contre le rhéteur Apollonius, qui confondait tous les noms. Autrefois, ô Regulus, Decimus (le dixième) devenait Quintus (le cinquième) en passant par la bouche d’Apollonius, et Crassus (le gros) devenait Macer (le maigre). Maintenant il salue l’un et l’autre par leur vrai nom. Que ne peuvent le travail et la persévérance ! Il a mis leurs noms par écrit et il est parvenu à les apprendre par cœur ![38] Martial était le courtisan et le débiteur de Regulus. On peut conclure de ces vers que celui-ci n’était pas dénué de mémoire, et n’avait pas besoin d’écrire ses discours pour ne pas oublier ce qu’il avait à dire. Martial avait trop d’esprit, et trop d’intérêt à le ménager, pour doubler la portée et le sel de son épigramme, en dédiant la pièce dirigée contre un rhéteur sans mémoire à un orateur atteint du même défaut. Ce qui choque Pline dans Regulus, ce qui le rend injuste pour les qualités de son adversaire, c’est qu’ils appartiennent l’un et l’autre à une école d’éloquence différente. Regulus est un des plus brillants représentants de la nouvelle éloquence, et le dernier, au moins parmi les délateurs. Il se rattache à cette série d’orateurs qui remontent à Cassius Severus, et qui le regardent comme le fondateur du nouvel art de la parole, dédaigneux du style, peu scrupuleux sur les moyens, ne visant qu’au trait et sacrifiant tout au succès. Pline le jeune, au contraire, élève de Quintilien, a pris Cicéron pour modèle. Il dédaignait, au moins en théorie, car il les mit plus d’une fois en pratique et pas toujours à son insu, les procédés employés par ses adversaires. Il se piquait surtout d’être cicéronien, et~affectait de mépriser l’éloquence à la mode. Regulus lui lança même quelques traits à ce sujet dans un procès où il avait pour adversaires Satrius Rufus et Pline : Satrius Rufus, dit-il, et celui qui rivalise avec Cicéron et qui n’est pas satisfait de l’éloquence de notre époque. C’est une accusation dont Pline est loin de se défendre ; il en tire gloire au contraire : Oui, dit-il, je cherche à rivaliser avec Cicéron, et je ne suis pas satisfait de l’éloquence de notre époque : il serait insensé, selon moi, quand on choisit des modèles, de ne pas prendre les meilleurs[39]. Ainsi Pline le Jeune conservait l’usage des divisions pratiquées par Cicéron, et condamnées par la nouvelle école. Il maintenait l’utilité de l’exorde, de la division, de la confirmation entourée des preuves qui s’appliquent à chacun des points en litige, et couronnait son discours par la péroraison habituelle. Regulus, en disciple de Cassius Severus et de Marcus Aper, avait une théorie toute différente. Il n’en faisait pas mystère. Un jour, dit Pline, que nous défendions ensemble une même cause, Regulus me dit : Toi, tu crois devoir développer tous les moyens que fournit la cause : moi, d’un coup d’œil, j’aperçois la gorge : c’est là que je serre, ego jugulum statim video, hune premo. (Il serre bien, il est vrai, la partie dont il fait choix : mais il se trompe souvent dans le choix de cette partie.) Je répondis : Ne peut-il arriver, par hasard, que tu prennes pour la gorge, le genou, la jambe, le talon ? Moi, qui ne suis pas si sûr de distinguer la gorge, je tâte partout, j’attaque partout, je fais flèche de tout bois[40]. . Ce sont bien là deux méthodes opposées. Mais, malgré l’adresse de sa réponse, Pline se sent troublé par la vigueur et la netteté de la théorie de son adversaire. Il développe, il commente les paroles qu’il a opposées à Regulus, dans une longue lettre adressée à Tacite. Puis il termine en demandant son avis à l’illustre historien, en le priant, sil n’approuve pas sa réponse, de lui donner, toutes ses raisons. Car, dit-il, bien que je doive céder à ton autorité, cependant, en un sujet si important, mieux vaut encore, selon moi, céder à la force des raisons qu’à l’autorité. Pline n’est pas sûr de l’assentiment de Tacite, et cherche à se le conciliera On ne connaît pas la réponse de l’historien. Quand même Tacite ne serait pas l’auteur du Dialogue sur les orateurs, on peut la pressentir. L’auteur des Annales n’a-t-il pas pour méthode, comme Regulus, de sauter à la gorge de ses ennemis et de la serrer fortement ? Mais toute discussion de théorie mise à part, la méthode de Regulus, avec sa formule : jugulum statim video, hunc premo, était, plus que toute autre, propre aux délations. Les accusations haineuses, qui n’avaient d’autre but que de fournir un prétexte à une sentence de condamnation, n’avaient pas besoin d’être développées en de longs discours. Qui aurait, dans le sénat de Domitien, supporté les sept oraisons contre Verrès ? Qui en aurait écouté même une seule, avec son étalage d’argumentations, de preuves, de témoignages, de déductions savamment disposées et élaborées ? Venait-on accuser quelque personnage devant le sénat ? Les sénateurs aussitôt s’informaient, allaient aux renseignements. Quel était le crime de l’accusé ? Peu importait. Qui portait l’accusation ? Était-ce un favori, un délateur attitré ? Que pensait l’empereur ? Avait-il donné son assentiment à la poursuite ? Cela seul méritait considération. L’empereur approuve la poursuite ! — Soit, répondaient les sénateurs : encore une lâcheté à commettre, mais hâtons-nous, afin de l’oublier plus vite ! — Et ils s’empressaient de condamner, sans laisser à l’accusateur le temps de s’étendre, pour ne pas prolonger également leur honte et leurs remords. Force était donc au délateur d’être bref et énergique, c’est-à-dire d’être éloquent à la manière de Regulus. L’accusé lui-même, quand il osait se défendre, ce qui réussit quelquefois à plusieurs, était contraint d’user de la même méthode. Son meilleur moyen de salut n’était pas de répondre à l’accusation, mais de sauter à la gorge d’un plus puissant, pour se sauver avec lui, s’il ne l’entraînait pas dans sa propre chute. L’éloquence de Regulus, comme celle de tous les délateurs, consistait surtout à troubler son adversaire par des interpellations, c’est-à-dire par des questions embarrassantes, qui n’avaient point de rapports avec le débat, mais qui mettaient l’orateur dans une situation fausse, et paralysaient ses moyens. Inoffensive et sans portée sous un régime régulier, cette arme était terrible sous les empereurs. Un jour, Pline le Jeune défendait contre Regulus, au tribunal des centumvirs, la cause d’Arionilla, femme de Timon. Pline, qui s’était chargé de ce procès à la prière d’Arulenus Rusticus, plus tard victime de Regulus et de Domitien, s’appuyait, dans une partie de la cause, de l’avis de Metius Modestus, homme irréprochable, mais qui était alors en exil, relégué par l’empereur. Regulus ne laisse pas échapper l’occasion de déplacer le débat par un argument ad hominem. Dis-moi, Pline, demande-t-il tout à coup, que penses-tu de Modestus ? — Répondre du bien était dangereux, raconte Pline, mais quelle honte, si je répondais du mal. Je ne puis dire autre chose, sinon que les dieux me furent en aide. Je dirai ce que j’en pense, répondis-je, si les centumvirs doivent prononcer là-dessus. Cette première réponse était adroite, mais elle ne satisfit pas Regulus. — Je te le demande, dit-il, que penses-tu de Modestus ? — Jusqu’ici, répondis-je, on interrogeait des témoins contre les accusés, jamais contre les condamnés. Cette seconde réponse de Pline n’était pas seulement habile, elle frappait encore directement le délateur qui s’acharnait avec rage contre ses victimes. Eh bien, reprit Regulus en revenant à la charge, je ne te demande plus ce que tu penses de Modestus, mais quelle opinion as-tu de son amour pour le prince ? — C’est là, répliquai-je, ce que tu demandes : mais moi, je déclare qu’il est illégal même de faire une question sur ce qui est tranché par un arrêt. Regulus garda enfin le silence[41]. La réponse de Pline est heureuse, et il a le droit de s’en féliciter. Cependant le soin même qu’il prend d’éviter de répondre directement à Regulus, et ses faux-fuyants trahissaient le secret de sa pensée. Il le sentait lui-même, aussi il ne pardonna jamais à Regulus l’embarras où il l’avait jeté par ses questions insidieuses. C’est de ce procès que date sa haine contre lui. Après la mort de Domitien, Regulus prétendit, pour calmer les ressentiments de Pline, que cette interpellation avait eu pour but, non d’embarrasser Pline, mais d’achever la perte de Modestus qui, clans une lettre lue devant Domitien, avait écrit ces mots : Regulus, le plus pervers de tous les bipèdes. Le trait peint l’homme ; Regulus s’excusait d’une infamie par une infamie plus grande. Un dernier caractère de la nouvelle éloquence est, comme nous l’avons dit, la recherche du trait. Les délateurs en semaient leurs discours : Regulus en usa largement à leur imitation. Malheureusement, nous ne possédons pas assez de fragments de son éloquence pour en citer des exemples bien frappants. Après avoir provoqué les poursuites contre Arulenus Rusticus, Regulus triompha de sa mort. Il composa et lut en public un livre injurieux où il traitait Rusticus de singe des stoïciens, et où il lui reprochait : sa face couturée d’une balafre vitellienne. La première de ces injures est un nouveau témoignage de la haine que les délateurs portaient aux stoïciens. Ils se sentaient mal à l’aise en face de ces honnêtes gens, à l’esprit souvent étroit, mais dont la conscience implacable condamnait leur conduite, et, d’avance, ils voyaient en eux des ennemis. Quant à ce souvenir de Vitellius évoqué sous Domitien, il eût été mortel si la persécution n’eût pas déjà frappé Arulenus Rusticus. On reconnaît à ces deux traits, dit Pline qui les rapporte, l’éloquence de Regulus[42]. Juvénal a de ces expressions, mais elles semblent mieux à leur place dans une satire que dans un discours, où elles jurent avec le reste du style. C’est par ces mots, à en croire Pline, que Regulus écrasait ses adversaires. Sa rage s’exerçait ici contre un mort, mais il était coutumier du fait. Un jour, il déchirait avec tant d’emportement la mémoire d’Herennius Senecio qu’il s’attirait la verte réplique du délateur Metius Carus, que nous avons citée plus haut : De quel droit touches-tu à mes morts ? Me vois-tu tourmenter les tiens, Crassus et Camerinus ? Il faut joindre à ces rares souvenirs de l’éloquence de Regulus la Biographie de son fils, qu’il composa sous le règne de Trajan. Cet homme impitoyable, dénué de tout sentiment tendre, ne se rattachait à l’humanité que par l’amour ardent qu’il portait à son fils. Celui-ci avait montré, dès la première enfance, d’heureuses dispositions qui arrachaient au besogneux Martial les éloges les plus hyperboliques. Vois-tu, dit-il, comme, si jeune encore, avant d’avoir accompli sa troisième année, Regulus écoute et applaudit son père ! Comme il quitte, à l’approche de son père, le sein de sa mère ; comme il comprend que la gloire de son père est la sienne ! Déjà les clameurs, la barre des centumvirs, la foule qui s’y presse, la basilique Julia sont les plaisirs de ce petit enfant ![43] Ce nourrisson si précoce fit preuve, un peu plus tard, d’une grande vivacité d’esprit. Pline lui-même le reconnaît : Mais, ajoute-t-il avec malveillance, son caractère n’était pas décidé : il se pouvait qu’il suivît la bonne voie, pourvu qu’il ne prît pas exemple sur son père. Regulus donnait à son fils les marques de la plus vive affection. Ses moindres caprices étaient des lois : Petits chevaux de selle, grands chevaux d’attelage, chiens de toute taille, rossignols, perroquets, merles, tout ce qui excitait son désir, lui était aussitôt prodigué. Il alla même jusqu’à l’émanciper pour qu’il prit hériter des biens de sa mère. L’objet de tant de tendresses ne devait pas en jouir longtemps. Lejeune Regulus mourut avant d’avoir perdu le titre de puer, et d’être entré dans l’adolescence, c’est-à-dire de sept à quatorze ou quinze ans. Le père se livra aux manifestations d’une folle douleur. Il fit tuer sur le bûcher de son fils tous les animaux qu’il avait aimés, et il remplit des accents de son désespoir les jardins somptueux qu’il possédait au delà du Tibre, dont les portiques sans fin couvraient un espace immense, et dont les statues bordaient toute la rive. Là il reçut les compliments de condoléance, non seulement de ses amis et de ses courtisans, mais ce qui indigne Pline, de toute Rome. Tout le monde le hait, dit-il, tout le monde le déteste, et, comme si on l’estimait, comme si on l’aimait, chacun court et s’empresse[44]. Le naïf Pline ne peut s’expliquer ce concours, mais si Regulus n’est plus puissant depuis l’avènement de Trajan, il est toujours riche, et, dans cette foule hypocrite, il y a bon nombre de captateurs de testaments qui vont mettre ses leçons en pratique. Regulus apporta dans les témoignages de sa douleur la même énergie qu’il avait montrée en toutes choses. Il s’est mis en tête, dit Pline, de pleurer son fils ; il le pleure comme on n’a jamais pleuré. Il s’est mis en tête d’en avoir le plus grand nombre possible de statues et de portraits. Tous les ateliers ne travaillent que pour lui. Images sur la toile, images en cire, images en airain, images en or, en ivoire, en marbre, toutes les images possibles se’ font en ce moment pour lui[45]. Ces manifestations d’un amour inconsolable ne suffirent pas à Regulus. Il composa lui-même un écrit sur la vie de son fils et en donna à Rome une lecture publique devant un nombreux auditoire. Puis il fit copier mille exemplaires de cette Biographie, les répandit clans l’Italie et les provinces, en invitant les décurions de chaque ville à choisir celui d’entre eux qui aurait le plus bel organe pour lire cet écrit au peuple, sur la place publique. C’est déjà là une entreprise peu ordinaire, mais ce qui est plus étonnant, c’est que Regulus, avec sa ténacité habituelle, en n’épargnant ni son argent ni sa peiné, réussit à faire lire la Biographie de son fils partout où il l’envoya. Pline conclut mélancoliquement : Ah ! si cette énergie eût été employée dans un meilleur sens, que de bien Regulus aurait pu faire ! Quelle était, au juste, la valeur de cette œuvre dictée par la douleur paternelle ? Il est difficile de le savoir. On ne peut s’en rapporter sur ce point à Pline, qui reste insensible au désespoir et au deuil de Regulus. Aurais-tu par hasard, écrit-il à Lepidus, la commission de lire en plein forum, dans ton municipe, le livre lamentable de Regulus, et de reproduire l’homme dépeint par Démosthène, enflant sa voix, s’épanouissant et donnant des coups de gosier, έπάρας τήν φωνήν, καί γεγηλώς, καί λαρυγγίζων ? Car ce livre est d’une telle ineptie qu’il provoque le rire plutôt que des gémissements. On dirait qu’il est écrit non sur un enfant, mais par un enfant[46]. Pline satisfait sa haine avec l’antithèse par laquelle il termine son jugement. Mais, sans qu’il soit besoin d’attribuer à l’œuvre de Regulus une éloquence supérieure, on peut croire qu’une douleur si vive avait inspiré à un homme, habile à parler, des accents émus et véritablement touchants. Quant à la sincérité de son désespoir, pourquoi la suspecter, comme Pline fait ? Celui-ci n’a jamais été père, et ne peut s’y connaître. D’ailleurs, les bêtes féroces aiment bien leurs petits. Les lettres de Pline le Jeune, auxquelles on doit la plupart des renseignements que nous avons reproduits sur Regulus, délateur et père de famille, le dépeignent encore sous une face nouvelle et ridicule, comme captateur de testaments, et captateur malheureux. On sait par Juvénal, qui l’a flétrie avec éloquence, en quoi consistait cette singulière profession, si l’on peut se servir de ce mot. Regulus s’y essaya à son tour, mais sans succès. Riche, veuf, n’ayant qu’un enfant, il n’avait nul besoin de se ravaler à des moyens aussi bas pour augmenter une fortune déjà colossale. Mais, superstitieux à l’excès, il tenait à accomplir un présage qui l’avait encouragé dès sa jeunesse. Un jour qu’il offrait un sacrifice, pour savoir en combien de temps il pourrait arriver à posséder 60 millions de sesterces, ce qui lui paraissait le comble de la fortune, la victime avait présenté de doubles entrailles. Regulus en avait conclu qu’il possèderait un jour 120 millions de sesterces[47]. De là toutes les délations qu’il avait portées, de là ces plaidoiries perpétuelles au barreau ; de là, à défaut des unes et des autres, ces captations de testaments. Il n’y réussit pas toujours, à en croire Pline qui s’indigne de son hypocrisie, quand elle est couronnée de succès, et fait des gorges chaudes de ses mésaventures. Un jour, il apprend que Verania était à l’extrémité. C’était la veuve de ce Pison., dont on accusait Regulus d’avoir déchiré la tête avec ses dents. Regulus, qu’elle avait tant de raisons de haïr, pousse l’impudence jusqu’à venir la voir. Il s’assied à son chevet et feint de s’intéresser à sa santé. Il lui demande le jour et l’heure de sa naissance, puis, comptant sur ses doigts avec force simagrées : Tu es, lui dit-il, à ton époque climatérique, mais tu en réchapperas. Pour en être sûr, je vais consulter un aruspice que j’ai souvent mis à l’épreuve. Il part, fait un sacrifice, et revient jurer à la mourante, sur la tête de son fils, que les présages sont favorables. La crédule Verania demande son testament et y consigne un legs pour Regulus. Peu après le mal redouble, et elle meurt en s’écriant : Oh ! le scélérat, le perfide et plus que parjure ! Une autre fois, un riche consulaire Velleius Blaesus, se mourait. Comme il parlait de modifier son testament, Regulus, qui y voyait son avantage, suppliait les médecins de prolonger à tout prix la vie du malade. Le nouveau testament fait et scellé, Regulus change de ton et s’adressant aux mêmes médecins : Combien de temps encore voulez-vous torturer ce malheureux ? Pourquoi lui refuser une douce mort, puisque vous ne pouvez le rendre à la vie ? Blaesus meurt, et, plus avisé que Verania, comme s’il avait tout entendu, il ne laissa rien à Regulus. As-tu assez de ces deux récits ? demande Pline, que la présence d’esprit de Blaesus a mis de belle humeur, ou, selon la loi des écoles, exiges-tu le troisième ? Je puis te satisfaire. Aurelia, femme riche, allait sceller son testament, et s’était parée de ses plus riches vêtements. Regulus, venu comme témoin, demande à Aurelia de lui léguer les robes qu’elle portait. Aurelia croit qu’il plaisante : mais la demande est sérieuse. Regulus insiste et contraint cette femme à rouvrir son testament, et à inscrire le legs. Il ne la perd pas de vue pendant qu’elle écrit, et s’assure par lui-même que la mention est exacte. Il est vrai, ajoute Pline, qu’Aurelia n’est pas morte, mais ce n’est pas la faute de Regulus ; il avait compté qu’elle n’en réchapperait pas. Et voilà l’homme qui reçoit, comme s’il en était digne, des legs et des héritages ![48] Cependant Domitien meurt et le temps de Nerva et de Trajan est venu. Le règne des délateurs est passé. Regulus ne se croit plus en sûreté. Il redoute surtout la haine de Pline le Jeune, qui ne cachait pas ses sentiments à son égard. Aussi le fait-il supplier de lui rendre ses bonnes grâces par Cæcilius Celer, par Fabius Justus, par Spurinna. Je t’en supplie, dit-il à celui-ci, va voir Pline chez lui demain, de très bon matin, je ne puis plus supporter mes inquiétudes : obtiens à tout prix qu’il ne soit plus irrité contre moi. Bientôt il vient lui-même trouver Pline dans la salle des préteurs. Il le tire à l’écart, et lui demande pardon des plaisanteries qu’il avait un jour dirigées contre lui et où il lui reprochait d’être disciple de Cicéron[49]. Mais, répondit Pline, toi qui te rappelles si bien cette affaire insignifiante, comment peux-tu oublier celle où tu m’as demandé ce que je pensais de Modestus. Regulus pâlit à ces mots, il balbutia confusément cette réponse : En te faisant cette question, ce n’est pas à toi que je voulais nuire, mais à Modestus. Pline toutefois ne prit aucun engagement et dit qu’il attendrait Mauricus, rappelé de l’exil où l’avait envoyé Regulus. Si Mauricus voulait accuser Regulus, Pline se réservait de régler sa conduite sur la sienne. Mais Mauricus, soit bonté, soit prudence, recula devant l’idée d’entamer un procès contré un adversaire aussi difficile à abattre, δυσκαθαίρετον[50]. On ne poursuivit donc pas Regulus, et le délateur de tant de citoyens illustres fut épargné. Néanmoins, Regulus se trouvait dans une situation fausse, et s’étudiait à ménager tout le monde, de peur de réveiller des, souvenirs fâcheux, et d’être entraîné un jour ou l’autre, à l’improviste, sur un terrain dangereux. Au sénat, de peur d’attirer l’attention sur lui, il avait toujours soin d’adopter l’avis de la majorité, et ne craignait pas, à l’occasion, de se déjuger lui-même, afin de se trouver du côté du plus grand nombre. Ainsi, l’an 99, dans le procès de péculat et de crime capital, intenté à Marius Priscus, proconsul d’Afrique, et soutenu par Pline le Jeune et Tacite, que le sénat avait délégués à cet office, Regulus penchait pour la condamnation la plus douce, parce que le sénat paraissait y incliner. N’osant prendre directement la parole, il excita en particulier le sénateur Pompeius Collega à combattre la motion du consul désigné, Cornutus Tertullus, qui demandait le châtiment le plus rigoureux, et à proposer une peine plus légère. Collega le fit. Mais quand Regulus vit, contrairement à son attente, la majorité du sénat passer du côté de Cornutus, il n’hésita pas un instant : il quitta Pompeius Collega qui se trouva presque seul, et vint se ranger auprès de Cornutus. Collega lui reprocha amèrement de n’avoir pas le courage de suivre l’avis dont il était l’auteur. Regulus ne répondit rien et laissa Pline railler la mobilité de son caractère, qui passait de l’audace extrême à l’extrême timidité[51]. Que lui importait ! Ce n’était ni timidité ni mobilité d’esprit, mais calcul et prudence. Par cette politique sans dignité, mais adroite, il conjura les orages les plus lointains, et obtint ce qu’il souhaitait le plus désormais, de se faire oublier. Regulus échappa ainsi à tous les dangers, et même au plus terrible de tous, à la proscription en masse des délateurs, ordonnée par Trajan. On sait comment ce prince, pour donner satisfaction à la conscience publique, pour éviter les débats judiciaires et les représailles sans fin que des poursuites régulières auraient entraînés, commanda d’arrêter les délateurs qui s’étaient signalés sous Domitien, les fit comparaître enchaînés dans l’amphithéâtre sous les yeux du peuple assemblé, et les abandonna sur des navires à la colère des flots et des dieux. A cette vue, l’enthousiasme fut grand dans Rome ; les poitrines, si longtemps comprimées, sous les mauvais empereurs ; par la cruauté qu’inspirait cette engeance infâme, se dilatèrent enfin et respirèrent librement. Aussi, c’est avec une joie sincère qui révèle ses anciennes terreurs, que Pline rappelle, dans son Panégyrique, le spectacle dont Rome fut alors témoin. Oui ! s’écrie-t-il, nous avons vu amener dans l’amphithéâtre, comme des assassins et des brigands, la troupe des délateurs.... Rien n’a été plus agréable, plus digne de ce siècle, que d’apercevoir du haut de nos sièges, les délateurs, le cou renversé et la tête en arrière, forcés de nous montrer leur face hideuse. Nous les reconnaissions ; nous jouissions, lorsque ces scélérats, comme des victimes expiatoires des alarmes publiques, étaient entraînés sur le sang des criminels à des supplices plus lents et à des peines plus terribles. On les jette sur des navires rassemblés à la hâte ; on les abandonne à la merci des vents. Qu’ils partent ! Qu’ils fuient ces terres dévastées par les délations ! Si les flots et les tempêtés les jettent sur des rochers ; qu’ils ne trouvent que la pierre nue et des rivages inhospitaliers ! Qu’ils y mènent une vie pénible et pleine de tourments ! Qu’ils aient le chagrin dernier de laisser derrière eux le genre humain tranquille et rassuré ![52] Pline a raison. Le supplice de ceux qui avaient fait couler tant de larmes sous Domitien, et qui avaient causé tant de deuils, fut pour Rome un beau spectacle. Malheureusement, ni Regulus, ni les autres célèbres délateurs dont nous avons parlé, ne comparurent dans l’amphithéâtre. Pline les y aurait cherchés vainement du regard. Les victimes expiatoires qu’on promena en public, comme preuves vivantes de la justice du prince, sont prises dans la tourbe des délateurs obscurs. Les grands coupables, ceux qui ont immolé le plus de victimes, qui ont acquis par leurs délations le plus de crédit et de richesses, dont l’exemple a été le plus funeste, en provoquant les appétits des criminels vulgaires, ceux-là, comme toujours, sont épargnés. Pendant que les délateurs de bas étage, jetés pêle-mêle sur des vaisseaux, vont échouer sur des rives inhospitalières, pendant qu’ils souffrent les tourments de l’exil, qu’ils sont en proie aux remords et à la misère, leur chef, Regulus, plein de jours et de richesses, meurt paisiblement dans son lit. Ne serait-ce pas le cas de répéter avec La Fontaine ? Selon que vous serez puissant ou misérable, Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir. En vain l’opinion publique, et, après elle, la postérité ont condamné Regulus : un jugement de cour l’a rendu blanc et l’a épargné. |
[1] Scholiaste de Juvénal, IV, 53.
[2] Voir le chapitre précédent.
[3] Martial, VI, 64.
[4] Martial, I, 50.
[5] Martial, IV, 24, 25.
[6] Agricola, 45.
[7] Martial, XII, 25.
[8] Agricola, 2.
[9] Pline le Jeune, VII, 13.
[10] Pline le Jeune, I, 5.
[11] Pline le Jeune, VII, 27.
[12] Juvénal, I, 36.
[13] Dion Cassius, LXI, 6.
[14] Juvénal, VI, 113 ; IV, 113.
[15] Annales, XIV, 50.
[16] Satires, III, 183.
[17] Satires, IV, 123.
[18] Voir au chap. XXIII, plus en détail, le rôle particulier joué par Pline le Jeune dans cette séance.
[19] Murena se sert par ironie du mot vir clarissime, qui répond au mot honorable employé par les membres de nos Assemblées.
[20] Voyez Histoire de l’éloquence latine avant Cicéron, I, p. 239.
[21] Iliade, VIII, 102.
[22] Pline le Jeune, IX, 13 ; IV, 2 :2.
[23] Pline le Jeune, IV, 22.
[24] Pline le Jeune, IV, 22.
[25] Juvénal, IV, 130.
[26] Tacite, Histoires, IV, 42.
[27] Pline le Jeune, I, 5.
[28] Tacite, loc. cit.
[29] Martial, Épigrammes, IV, 16 ; V, 63 ; II, 74.
[30] Martial, Épigrammes, V, 10.
[31] Martial, Épigrammes, II, 93.
[32] Martial, Épigrammes, I, 112.
[33] Martial, Épigrammes, I, 13 ; 83.
[34] Martial, Épigrammes, VII, 16.
[35] Martial, Épigrammes, VII, 31.
[36] Pline le Jeune, IV, 1.
[37] Pline le Jeune, VI, 2.
[38] Martial, Épigrammes, V, 21.
[39] Pline le Jeune, I, 5.
[40] Pline le Jeune, I, 20.
[41] Pline le Jeune, I, 5.
[42] Pline le Jeune, I, 5.
[43] Martial, Épigrammes, VI, 38.
[44] Pline le Jeune, IV, 2.
[45] Pline le Jeune, IV, 7.