HISTOIRE L’ÉLOQUENCE ROMAINE

 

CHAPITRE XVIII — L’ÉLOQUENCE SOUS LES SUCCESSEURS DE NÉRON

 

 

La biographie du délateur C. Eprius Marcellus nous a conduit jusqu’au règne de Vespasien. Les successeurs immédiats de Néron, Galba, Othon, Vitellius ne firent que passer sur le trône, et n’ont laissé aucun souvenir personnel qui intéresse l’histoire de l’éloquence. L’empereur Vespasien ne fut pas, non plus, un orateur. Élevé à la campagne d’abord, puis dans les camps, il avait plus l’habitude d’agir que de parler. Administrateur froid et ferme, cruel au besoin, homme laborieux, exact, ami de l’ordre, il recherchait dans les instruments de son pouvoir la probité et le talent. Aussi les accusateurs à gages, les orateurs qui vendaient au prince la vie des citoyens illustres, devinrent inutiles sous son règne. Vespasien pacifia donc, et c’est une partie de sa gloire, cet affreux genre d’éloquence, la délation. Il comprit même qu’il avait plus d’intérêt à laisser impunies les plaintes et les railleries provoquées par ses réformes qu’à sévir contre les médisants. Il supporta patiemment, dit Suétone, la franchise de ses amis, les allusions des avocats et les boutades des philosophes[1]. Il fit plus : le premier il assigna des appointements annuels sur le fisc, aux rhéteurs grecs et latins. La somme qu’il leur donna était élevée, 100.000 sesterces (ou 17.693 fr.). Son choix, et il lui fait honneur, tomba d’abord sur Quintilien. Les poètes, les artistes distingués tels que ceux qui réparèrent la Vénus de Cos et le Colosse eurent part à ses faveurs. Ses bienfaits mêmes s’étendirent sur les acteurs et les musiciens célèbres par leur talent[2]. Les encouragements donnés par lui aux lettres et aux arts sont d’autant plus méritoires que ce prince administrait les finances avec une sévérité devenue proverbiale.

Le sénat n’est donc pas condamné, pendant le règne de Vespasien, à remplir le rôle déplorable qui avait été le sien sous les empereurs précédents. La curie cesse d’être le théâtre d’accusations et de débats passionnés, terminés par le meurtre ou par le suicide. Elle devient une assemblée d’hommes d’affaires, d’administrateurs intègres, ou forcés de le paraître. Les questions soumises à la discussion sont relatives au gouvernement des provinces ; elles sont décidées en peu de mots, et d’une manière conforme à l’équité. On peut donc répéter du sénat de Vespasien ce que l’on a plusieurs fois dit de certains souverains que le silence des historiens en est le plus bel éloge. Cependant, le hasard nous a conservé un monument authentique de l’éloquence officielle du sénat, à l’époque qui nous occupe. Par son caractère et sa teneur, il appartient plutôt à l’histoire politique qu’à l’art oratoire. Cependant, il ne sera peut-être pas sans intérêt, en l’absence de tout autre document, de le reproduire et de l’apprécier.

Vers le milieu du XIVe siècle, sous le pontificat de Clément VI, on trouva à Rome une table de bronze qui est conservée aujourd’hui dans le musée du Capitole. Elle contient un fragment important du décret rendu par le sénat en faveur dé Vespasien, aussitôt que cette assemblée eut appris la mort du frère de Vitellius et le triomphe définitif des Flaviens[3]. Le sénatus-consulte, véritable lex Imperii, est ainsi conçu[4] :

... Qu’il lui soit permis de conclure des traités avec qui il voudra, comme cela fut permis au divin Auguste ; à Tibère Jules César Auguste, et à Tibère Claude César Auguste Germanicus ;

Qu’il lui soit permis d’assembler le sénat, d’y faire ou faire faire des propositions, de faire rendre des sénatus-consultes par votes individuels, ou en ordonnant le partage[5], comme cela a été permis au divin Auguste, à Tibère Jules César Auguste, à Tibère Claude César Auguste Germanicus ;

Toutes les fois que le sénat sera assemblé en vertu de sa volonté, de son autorisation, de son ordre, de son mandat, ou en sa présence ; que tous ses actes aient leur force, et soient observés, aussi bien .que s’il était convoqué ou tenu d’après une loi ;

Toutes les fois que les aspirants à une magistrature, pouvoir, commandement, ou charge quelconque, seront recommandés par lui au sénat et au peuple romain ; et qu’il leur aura donné ou promis son appui, que dans tous les comices leur candidature soit comptée extraordinairement ;

Qu’il lui soit permis ; toutes les fois qu’il le trouvera utile à la République, d’étendre et reculer les limites du Pomœrium, comme cela à été permis à l’ibère Claude César Auguste Germanicus ;

Qu’il ait le droit et le plein pouvoir de faire tout ce qu’il croira convenable à l’intérêt de la République, à la majesté des choses divines et humaines, au bien public et particulier, ainsi que l’eurent le divin Auguste, Tibère Jules César Auguste, et Tibère Claude César Auguste Germanicus ;

Que de toutes les lois, de tous les plébiscites dont il a été écrit que seraient dispensés le divin Auguste, Tibère Jules César Auguste, et l’ibère Claude César Auguste Germanicus, l’empereur César Vespasien soit dispensé comme eux ; que tout ce qu’ont dû faire le divin Auguste, Tibère Jules César Auguste, et Tibère Claude César Auguste Germanicus, d’après quelque loi que ce puisse être, il soit permis à l’empereur César Vespasien Auguste de le faire également ;

Que tout ce qui, avant la présente loi, a été fait, exécuté, décrété, commandé par l’empereur César Vespasien Auguste, ou par toute autre personne, sur son ordre ou son mandat, soit réputé légal et demeure ratifié, comme si ces actes avaient été faits par l’ordre même du peuple.

Sanction. Si quelqu’un, en vertu de la présente loi, a contrevenu ou contrevient par la suite aux lois, plébiscites ou sénatus-consultes, en faisant ce qu’ils défendent, ou en ne faisant pas ce qu’ils ordonnent, qu’il ne soit point pour cela réputé coupable, ni tenu à aucune réparation envers le peuple romain ; qu’aucune action ne soit intentée, aucun jugement rendu à ce sujet, et que personne ne soutire qu’il soit cité devant lui pour cette raison.

Ce document officiel ne présente pas de grandes qualités oratoires. Les modernes, habitués aux harangues fleuries, aux adresses éloquentes que les magistrats et les assemblées politiques prodiguent en pareille circonstance, éprouvent, au premier abord, en lisant le sénatus-consulte de l’an 69, une sorte de déception. Toutefois, cette déclaration a une valeur réelle au point de vue littéraire. Elle caractérise l’esprit formaliste et précis des Romains. Nul peuple n’a été plus profondément juriste à toutes les époques de son histoire, aussi bien dans les premiers siècles de la République qu’au temps de Justinien. Les prescriptions religieuses, les conventions de toutes sortes, les lois les plus anciennes, comme nous en avons donné les preuves ailleurs[6], ont la même rigueur, la même précision que les textes les plus récents.

Le sénat énumère chacun des droits qu’il concède au nouvel empereur, comme il les a conférés à certains de ses prédécesseurs qu’il désigne d’une manière minutieuse pour prévenir toute confusion. Cependant, ce sénatus-consulte, qui semble tout livrer, a en même temps une portée limitative. Vespasien jouira des mêmes droits que ses devanciers, mais dans la mesure ou ils en ont joui, et pas au delà.

Quelles libertés peuvent rester au sénat, après l’abandon dé tant de privilèges ? On n’a pas à le rechercher ici. Nous nous bornons à constater qu’il reste fidèle à l’esprit juridique de toute la législation romaine. Il a prévu tous les cas, il est allé au-devant de toutes les interprétations abusives des avocats impériaux. On ne pourra pas tirer de son texte autre chose que ce qu’il y a mis. Sans doute le despotisme du maître ne sera pas arrêté par ces réserves tacites. Le sénat le sait bien : mais, fidèle à l’esprit romain, il a fait sa déclaration avec la rigueur que ce peuple a toujours apportée dans toutes ses formules religieuses, ses traités politiques, et ses lois judiciaires. Ce document présente tous les caractères de cette race de légistes. Au milieu même de l’abaissement politique le plus complet, l’esprit romain vit et se perpétue.

Pour rédiger le sénatus-consulte qui donne à Vespasien tant de prérogatives, les sénateurs n’avaient eu qu’à copier les termes des décrets qu’ils avaient rendus quelques mois auparavant, et où ils avaient conféré à Othon, puis à Vitellius la même autorité[7]. Ces déclarations, par lesquelles le sénat renonce à ses privilèges particuliers et au bénéfice des lois antiques, ne datent pas du règne de Vespasien. Leur ensemble compose ce qu’on peut appeler la constitution du pouvoir impérial, lex Imperii. Depuis qu’Auguste avait attiré successivement à lui tous les privilèges, les droits, les fonctions qui appartenaient sous la République au sénat, aux censeurs, aux consuls, en un mot à tous les magistrats, il avait, en réalité ; exercé le pouvoir dont les attributions sont énumérées parla Table de Bronze. L’usage, à défaut de tente écrit, avait mis la même puissance entre les mains de ses successeurs. C’est ce que Tacite fait entendre ; lorsqu’à l’avènement d’un empereur, il se contente de dire laconiquement : Le sénat lui décerne toutes les choses habituelles aux princes, cuncta principibus solita. A quel moment ces déclarations du sénat furent-elles rédigées pour la première fois, sous la forme que nous avons reproduite ? On ne peut l’indiquer avec certitude. Il est permis d’affirmer qu’elles datent au plus tard de l’avènement de Galba, lorsque le pouvoir impérial sortit de la famille d’Auguste.

Dès lors, la constitution de l’empire est rédigée de la main même du sénat ; il n’y a plus qu’à changer le nom du souverain. Chaque nouvel empereur est investi par le sénatus-consulte des prérogatives du rang suprême, ou, pour mieux dire, du pouvoir absolu. C’est à ce décret, et aux décrets semblables, rédigés par le sénat pour les princes venus après Vespasien, que le jurisconsulte Ulpien fait allusion, en parlant de la loi royale, lex Regia, qui remet aux mains de l’empereur toute l’autorité[8]. Malgré les discussions auxquelles a donné lieu le terme obscur de lex Regia ; qu’on en attribue l’origine à Ulpien ou à Tribonien, le mot désigne fort bien la chose, et le doute n’est pas possible.

Pour en revenir au sénat de Vespasien, si ce sénatus-consulte est en quelque sorte son testament politique et le témoignage incontestable de son abdication, il montre en même temps quelle autorité conservait encore le nom si révéré autrefois du sénat romain. C’est de lui que Vespasien veut tenir ses pouvoirs ; il semble croire que sa puissance n’aura de légalité que si elle est confirmée par le sénat. Il fait acte de déférence à son égard, en attendant son investiture même d’une assemblée docile ; toujours prête à saluer, quel qu’il soit, le prétendant victorieux. Le sénat, de son côté, en donnant son acquiescement, semble se croire maître de le refuser : il en a, au moins, l’apparence. Aussi, en 1316, au moment où la découverte de la Table de Bronze à Rome était encore toute récente, le fameux tribun Nicolas Rienzi s’appuya sur les termes du sénatus-consulte en l’honneur de Vespasien pour appeler les Romains à l’indépendance. Il rappela aux Romains d’alors, dit un de ses historiens[9], combien étaient grandes la puissance et la majesté de leurs ancêtres, puisque les empereurs n’avaient de pouvoirs que ceux qu’ils tenaient du peuple et du sénat. Rienzi se faisait illusion. Cependant le sénat de Vespasien avait encore pour lui magni nominis umbram ; plus tard, lorsque l’empire sera vendu à l’encan, ou disputé par les diverses armées, il n’aura même plus l’ombre de ce grand nom, et ces respects extérieurs.

 

Si, du sénat de Vespasien, l’on descend aux orateurs qu’on y voit d’ordinaire siéger, le premier d’entre eux’ est un avocat célèbre alors par ses succès au barreau, et qui avait préféré à l’arène sanglante des délateurs les luttes plus honorables du forum, GALERIUS TRACHALUS. Quintilien le cite à plusieurs reprises et caractérise son genre d’éloquence. Rome naguère encore, dit-il, comptait des talents célèbres : Trachalus montrait ordinairement de l’élévation, ne manquait point de clarté et semblait se régler sur les meilleurs modèles. Toutefois, ajoute-t-il, il gagnait à être entendu : il avait l’organe le plus heureux dont j’aie mémoire, un débit qu’on eut admiré même au théâtre, la grâce du corps ; en un mot, tous les avantages extérieurs lui avaient été prodigués[10]. Plus loin, au XIIe livre, Quintilien revient encore, sur les qualités extérieures de cet orateur. Quand Trachalus parlait, il effaçait tous ses contemporains : et par où ? C’était sa haute stature, le feu de ses regards, un visage imposant, des gestes savants, une voix ! Cicéron souhaite à son orateur une voix presque semblable à celle des tragédiens : la voit de Trachalus n’aurait souffert de comparaison avec celle d’aucun des acteurs tragiques que j’ai entendus. Un jour qu’il parlait à la basilique Julia, devant la, première section du tribunal, tandis que les trois autres étaient en séance, sa voix domina le tumulte de la basilique entière ; on put l’entendre, le suivre, et je me souviens qu’à la honte de ceux qui parlèrent après lui, on l’applaudit des quatre tribunaux à la fois[11]. Tacite mentionne aussi, en passant, l’organe retentissant de Trachalus[12].

Cet orateur fut consul à la fin du règne de Néron, en 68, et eut pour collègue le poète C. Silius Italicus. Si les élections, sous l’empire, avaient eu lieu comme autrefois au Champ de Mars et par le vote des centuries, Trachalus aurait tout à fait rappelé le candidat Novius dont la voix, suivant le satirique Horace, au milieu de deux cents chariots se rencontrant sur le forum avec trois enterrements, pouvait couvrir de ses accents le son des cornes et des trompettes[13]. Le poète trouve ce mérite insuffisant chez un orateur ; mais, à cet avantage secondaire, quoique fort apprécié de Cicéron dont la voix fut toujours un peu faible, Trachalus en joignait d’autres que Quintilien a fait ressortir. Si sa manière était pompeuse et sonore, sonars, elle avait de l’élévation et de la clarté, et tout en manquant un peu d’abondance, elle rappelait la bonne école et le souvenir des grands maîtres.

Trachalus, avant d’arriver aux honneurs, sous Néron, s’était déjà fait connaître comme avocat, du vivant de l’empereur Claude. Suilius, le fameux délateur dont on a vu les exploits plus haut, et qui avait été exilé sous Tibère, l’eut pour adversaire dans un procès, et s’attira une réponse de Trachalus que Quintilien qualifie d’heureuse. Il y a bien des manières de renvoyer un trait, dit l’auteur de l’Institution oratoire : la plus agréable, c’est de le faire, en jouant sur le même mot. Suilius disait à Trachalus : « S’il en est ainsi, tu pars pour l’exil — is in exilium. — Et s’il n’en est pas ainsi, répondit Trachalus, toi tu y reparsredis[14]. C’est faute de s’être souvenus de l’exil de Suilius sous Tibère, que certains commentateurs de Quintilien ont mal traduit, ou déclaré inintelligible la réponse de Trachalus.

On a un peu plus de renseignements sur la lutte judiciaire que Trachalus soutint contre un autre délateur, Vibius Crispus. Un jeune homme de dix-huit ans avait légué à la courtisane Spatale le quart de ses biens ; mais, au moment de sa mort, sa fortune se trouvait fort diminuée. Cependant la courtisane réclama le legs et l’exécution du testament. Vibius Crispus, son avocat, s’enferma exclusivement dans la question de droit : il fit bon marché de l’honorabilité de sa cliente, et même de la mémoire du jeune homme. Trachalus, au contraire, parla, au nom de la morale outragée, et représenta ce jeune homme de dix-huit ans comme une victime des ruses de la courtisane. Il n’insista pas sur la question de droit ; il se réclama principalement de la loi Voconia qui ne permettait de léguer aux épouses et aux parentes qu’un dixième de la fortune du testateur. Son argumentation, se résuma dans ce rapprochement éloquent : Est-ce donc là, s’écria-t-il, ô lois, gardiennes vigilantes de la pudeur, est-ce là ce que vous voulez ? Une épouse ne pourra hériter que du dixième : une courtisane héritera du quart ![15] Toutefois, cet argument, bon aux yeux du moraliste, laissait intacte la légalité du testament et ne pouvait l’infirmer dans l’esprit des juges.

En se laissant élever au consulat, Trachalus se trouva insensiblement mêlé à la politique. Sous le règne d’Othon, il devint l’orateur officiel de ce .prince, ou, pour parler plus exactement, il composa les discours que l’empereur eut à prononcer pendant les quelques mois que dura son pouvoir. Étourdi de sa fortune inespérée, Othon s’en rapportait pour les affaires militaires aux conseils de Suetonius Paullinus et de Marius Celsus, et dans les affaires civiles au talent de Galerius Trachalus. Il y en avait même, ajoute Tacite, qui prétendaient reconnaître la manière de Trachalus, pompeuse, sonore, faite pour remplir l’oreille et qu’une longue pratique du forum avait rendue célèbre[16]. Le témoignage de l’historien est si formel qu’un savant moderne, dans un mémoire sur Trachalus orateur et consul romain, a cru pouvoir lui attribuer les quatre discours que l’auteur des Histoires a mis dans la bouche d’Othon[17]. Cette conclusion est inadmissible. Il en est des discours d’Othon comme de ceux de Néron. Sénèque les a écrits, Néron les a prononcés, et Tacite les a remaniés et résumés en y mettant sa marque particulière. C’est l’usage constant des historiens anciens, et comme nous l’avons vu, suivi par Tacite dans ses Annales, où il a refait jusqu’au discours de l’empereur Claude, reproduit en. Gaule à de nombreux exemplaires.

Si l’on entre dans le détail de ces discours, on y retrouve la main de Tacite, et non celle d’un autre. Dans Je premier, Othon vient d’être proclamé empereur ; mais il hésite, il a peur, il envoie des baisers à la foule, il se laisse entraîner par les soldats plutôt qu’il ne les commande, et,’arrivé au camp, il adresse aux prétoriens un discours plein de force et d’éloquence qui s’inspire de circonstances que Trachalus ne pouvait pas prévoir : Qui suis-je ! s’écrie Othon, au moment où je parais devant vous, braves compagnons, je ne saurais le dire ! M’appeler homme privé, je n’en ai pas le droit, après que vous m’avez salué empereur ; empereur, je ne le puis, puisqu’un autre a le pouvoir ![18] Mais ce début est l’œuvre de l’historien qui l’a composé dans son cabinet, où il imite, de sens rassis, le discours que Scipion, chez Tite-Live, adresse à ses soldats révoltés. Plus tard, en composant ses Annales, Tacite se souviendra encore de cet exorde, et le mettra dans la bouché de Germanicus apaisant la sédition des légions de Germanie[19].

L’examen du deuxième et du quatrième discours nous mènerait à la même conclusion. Le dernier est fort beau. Il se place après la bataille de Bédriac. Othon, vaincu en partie, mais soutenu par de nouvelles légions qui arrivaient de Mésie, aima mieux se donner la mort que de prolonger une lutte incertaine et sanglante. Avant de mourir, il parla aux soldats réunis autour de lui, et opposa à leurs prières une résolution inébranlable. Ni Othon ni Trachalus ne pouvaient avoir la liberté d’esprit nécessaire pour composer une harangue aussi remarquable par l’élévation des idées que par l’éclat du style[20]. Plutarque, qui a raconté la Vie d’Othon d’après les Mémoires de Julius Secundus, orateur distingué et secrétaire de ce prince, rapporte le même discours, mais il est plus simule, sans phrases à effet, et plus conforme assurément à la vérité[21].

En revanche, le discours (le troisième en date) prononcé par Othon avant de partir contre l’armée de Vitellius, et où il fit ses adieux au sénat et au peuple, celui où les dilettantes du barreau reconnaissaient la manière de Trachalus, était réellement l’œuvre de ce dernier. L’orateur l’avait peut-être même conservé et publié dans la suite. On serait porté à le croire, d’après le récit de Tacite. L’historien a reproduit et refait tous les autres discours d’Othon. Ici, il se borne à résumer les paroles de l’empereur comme s’il analysait le texte même de Trachalus. Othon, dit-il, convoqua l’assemblée du peuple et exalta la majesté de Rome, l’accord du peuple et du sénat en sa faveur ; puis il parla avec ménagement des Vitelliens, accusant l’ignorance plutôt que l’audace des légions, du reste, sans nommer nulle part Vitellius, soit modération de sa part, soit que l’auteur de la harangue, scriptor orationis, par crainte personnelle ; se fût abstenu de toute invective contre Vitellius[22]. Ainsi le seul discours qui soit, d’une façon certaine, l’œuvre de Trachalus est celui-là même que nous n’avons pas. Il est fâcheux que l’historien n’en ait pas au moins donné une analyse plus détaillée.

A l’avènement de Vitellius, les partisans d’Othon furent poursuivis, et Galerius Trachalus avec eux, malgré la circonspection et la prudence dont il avait usé dans ses paroles. Il échappa aux accusateurs grâce à la protection de Galérie, femme de Vitellius[23]. C’était sans doute une de ses parentes, comme la ressemblance des noms permet de le’ supposer. Il reprit sa place dans le sénat de Vespasien, et mourut sous le règne de cet empereur.

MARCUS FABIUS QUINTILIANUS, M. Fabius Quintilien, était Espagnol, comme les Sénèque et comme le poète Lucain. Il naquit de l’an 33 à l’an 40 de notre ère, à Calaguris, ville de la Tarraconaise, aujourd’hui Calahorra, dans la Vieille-Castille. Cependant Martial, Espagnol aussi, et qui aime à rappeler toutes les illustrations de son pays, ne mentionne pas cette communauté d’origine, dans une lettre qu’il adresse à Quintilien, et où il l’appelle la gloire de la toge romaine[24]. Mais la conclusion qu’on pourrait tirer de son silence ne saurait prévaloir contre le témoignage formel de la Chronique de saint Jérôme, et ceux d’Ausone et de Sidoine Apollinaire. Quintilien quitta de bonne heure l’Espagne, sous le règne de Claude, et vint à Rome se former à l’art oratoire dans les écoles de déclamation. Il suivit avec zèle les leçons des rhéteurs et ne reçut point d’autres enseignements. Il cite même quelques-uns des exercices auxquels il se livrait, dans sa première jeunesse, sous leur direction. Mes maîtres, dit-il, avaient la coutume de ne préparer aux causes conjecturales par des exercices qui n’étaient pas sans utilité, et qui m’étaient même agréables. Ils m’invitaient à rechercher et à développer dans mes devoirs, pourquoi les Lacédémoniens représentaient Vénus armée ; pourquoi on représentait Cupidon sous la figure d’un enfant ailé tenant des flèches et une torche ? et autres sujets semblables. Dans ces sujets, ajoute-t-il, je tâchais de pénétrer ce qui fait ordinairement l’objet des controverses, c’est-à-dire, l’intention, sorte de thèse qui peut être regardée comme une espèce de chrie[25]. Quintilien se ressentira toujours de son passage dans ces écoles, où l’on s’occupe plus des mots que dés idées, et où tous les sentiments, même les plus naturels, ne sont jamais envisagés qu’au point de vue des expressions imagées, et des antithèses ingénieuses qu’on en peut tirer. Le monde que Quintilien connut, commence et finit aux écoles des rhéteurs. C’est à elles seules qu’il pensera en composant son Institution oratoire.

Parmi les maîtres du jeune Fabius, et au premier rang, se trouvait son père, Quintilien, rhéteur de profession et fils de rhéteur, mais d’un mérite si secondaire que Sénèque, l’auteur des Controverses, énumérant les rhéteurs qu’il a vus et entendus, le range au nombre de ceux dont il serait oiseux de parler. Ne disons rien, ajoute-t-il, des rhéteurs dont la renommée est morte avec eux[26]. Il cite cependant, plus loin, une pensée du père de Quintilien, dans la Controverse que nous avons mentionnée plus haut, au chapitre : Des écoles des rhéteurs, et où les interlocuteurs parlent successivement pour et contre ceux qui recueillaient les enfants exposés, et les estropiaient afin d’exploiter la charité des passants. Sénèque, parmi les arguments subtils qu’il reproduit avec autant d’indifférence que les bons, rapporte le suivant, où Quintilien s’adressait en ces termes aux malheureux estropiés : Des deux manieurs dont vous êtes victimes, je ne saurais dire quel est le plus grand pour vous, d’être nourris ou de nourrir. Vous êtes nourris, parce que vous êtes estropiés, et, à votre tour, vous nourrissez celui qui vous estropie[27]. Nous n’aurions assurément rien perdu à ce que cette opposition médiocre et de mauvais goût eût été omise par Sénèque.

L’auteur de l’Institution oratoire se montre très sobre de détails au sujet de son père. Il en parle peu, ne voulant point sans doute, porter contre lui un jugement sévère, et restant assez fidèle à la vérité pour n’en pas faire un éloge menteur. Il n’en cite qu’un trait. Parmi les figures de mots, il en rappelle une, imaginée par son père, et nous apprend ainsi indirectement que celui-ci ne s’était pas borné au métier de rhéteur, mais avait encore exercé la profession d’avocat. Il peut arriver, dit-il, qu’une pensée forte et vive reçoive quelque grâce du contraste de deus mots, sans s’altérer par cette opposition. Pourquoi pousserais-je la réserve jusqu’à négliger un exemple domestique ? Un homme chargé d’une ambassade avait déclaré qu’il mourrait à la peine plutôt que de ne pas la remplir ; cependant, peu de jours après, il revint sans avoir rien fait. Dion père, qui parlait contre lui, lui dit : Quant à ton ambassade, je n’exige pas que tu y meures, mais au moins que tu y demeuresnon exigo ut immoriaris legationi, immorare. Car la pensée même (Quintilien, en bon fils, on le voit, joint le commentaire à la citation), la pensée même est juste, la consonance des deux mots, presque identique, est agréable, d’autant plus qu’elle n’est pas cherchée et semble s’offrir. L’un des deux mots, d’ailleurs, a son sens ordinaire, et l’autre est donné par, l’adversaire lui-même[28].

On peut pardonner à la piété filiale l’éloge d’un calembour assez heureux.

Outre les leçons de son père, Quintilien suivit celles de maîtres plus éloquents et plus célèbres. Tout jeune encore, il fut, d’après le scholiaste de Juvénal, l’auditeur du célèbre grammairien Palémon. Témoin des brillants succès de Sénèque le Philosophe, qui n’était connu encore que par son talent d’avocat, il eut la force de préférer à sa parole brillante et pleine de séduction, l’éloquence plus saine, plus vigoureuse, et ce qu’il appelle la maturité du célèbre délateur Domitius Afer[29]. Quintilien fréquentait en même temps le barreau, et assistait à toutes les causes soutenues par les avocats renommés. C’est ainsi qu’il a pu parler, pour les avoir entendus, et de ses contemporains et d’un grand nombre d’orateurs appartenant à la génération qui a précédé la sienne, Junius Bassus, Cossutianus Capito, Servilius Nonianus, Julius Africanus, Vibius Crispus, Julius Secundus, Galerius Trachalus[30]. Nous devons à l’assiduité et à l’heureuse mémoire du jeune rhéteur la plupart des renseignements qui ont survécu sur les causes plaidées par ces orateurs, et sur les arguments mêmes qu’ils ont fait valoir.

On a peu de détails sur la jeunesse de Quintilien. La Chronique de saint Jérôme nous le montre, l’an 68, revenant de la Tarraconaise à Rome à la suite de Galba. Combien de temps Quintilien fut-il absent de Rome, quel motif l’en éloigna ? Commença-t-il à enseigner la rhétorique dans sa patrie ? Ce sont autant de questions auxquelles on ne peut répondre avec certitude. Toutefois, il n’est pas nécessaire de supposer avec Dodwell, parce que Quintilien rentra dans Rome en même temps que Galba, qu’il en soit parti dès l’année 61, lorsque celui-ci fut placé par Néron à la tête de la province d’Espagne. Il peut avoir été appelé dans la Tarraconaise par ses affaires domestiques ou même par le gouverneur quelques années après. En effet, il serait difficile que Quintilien, âgé d’une vingtaine d’années en 61, eût déjà assisté à tous les plaidoyers d’orateurs éminents qu’il déclare avoir entendus. En revanche, c’est en 68, très probablement, que commencent les vingt années d’existence laborieuse que Quintilien consacra, d’après son propre témoignage, à l’exercice de la profession d’avocat et à l’enseignement de la rhétorique. Avocat et professeur, il obtint tous les succès que la vanité humaine peut désirer, et lorsque l’empereur Vespasien, établit des chaires publiques aux frais de l’État, Quintilien fut le premier qui reçut du Trésor public la somme considérable de 100.000 sesterces (17.693 fr.) allouée, par ce prince. Il renonça de bonne heure à ses fonctions au barreau pour se consacrer entièrement à l’enseignement ; et il eut, en outre, la sagesse de quitter celui-ci à temps. Il obtint de Domitien la permission de se retirer en 88, à peine âgé de cinquante ans.

Quintilien conçut alors la pensée de conserver par écrit les préceptes de rhétorique qu’il avait professés si longtemps aria de les rappeler à ceux qui les avaient entendus, et d’en faire profiter ceux à qui leur âge ou leur éloignement de Rome n’avait pas permis de l’écouter. Déjà, quatre ans auparavant, il avait publié un traité Sur les causes de la décadence du goût, que Juste Lipse a voulu, mais à tort, confondre avec le Dialogue sur les orateurs, que l’on attribue généralement à Tacite, et qui, s’il n’est pas de l’auteur des Annales, n’est assurément pas de Quintilien.

L’ouvrage Sur les causes de la décadence du goût paraît avoir disparu de bonne heure. Quant à l’Institution oratoire, Quintilien en avait déjà composé trois livres, quand Domitien le chargea d’enseigner la rhétorique aux enfants de sa sœur. C’est probablement à cette époque que l’empereur l’éleva à la dignité de consul, ou, suivant Ausone, lui donna, sinon les fonctions, au moins les insignes du consulat[31]. C’était une distinction inouïe jusqu’alors. Elle excita contre Quintilien la jalousie des autres rhéteurs et les attaques des satiriques.

Glissons, dit Juvénal, sur cet exemple d’une destinée inouïe. L’homme heureux est beau, il est vaillant ; l’homme heureux est sage, illustre, de noble race ; il, pare ses jambes du ruban noir et du croissant, sénatorial ; l’homme heureux est le plus grand des orateurs et des, dialecticiens ; et, fût-il enchaîné, il chante à merveille. Tout dépend de l’astre sous lequel tu as, tout rouge encore au sortir du sein maternel, poussé tes premiers vagissements. Que la Fortune le veuille, de rhéteur tu deviendras consul ; qu’elle le veuille aussi, de, consul tu deviendras rhéteur ![32]

Quelque répandu que fût le goût des lettres et de, l’éloquence, on retrouvait toujours à Rome ce fond d’esprit romain qui s’était jadis personnifié dans le vieux. Caton. On aimait les lettres, on cultivait avec passion l’art oratoire qui, même sous l’empire, conduisait aux honneurs, et l’on regardait comme étrange que le maître de tant d’avocats distingués eût été appelé, par un caprice de l’empereur, aux dignités auxquelles il avait, jusque-là, préparé les autres. Aussi les satiriques rie furent pas les seuls à critiquer l’élévation de Quintilien. Sans en avoir de preuves directes, on peut le supposer d’après le ton ironique, avec lequel Pline le Jeune, le meilleur élève de Quintilien, l’amant passionné des belles-lettres, apprend à un de ses amis, qu’un sénateur jadis exilé par Domitien, s’est fait professeur en Sicile. As-tu appris, écrit-il à Minucien[33], que Valerius Licinianus s’est fait professeur en Sicile ? Tu ne dois pas l’avoir encore appris, car la nouvelle est toute récente. Ancien préteur, il comptait naguère parmi les avocats les plus éloquents ; mais, de chute en chute, le voilà devenu de sénateur, exilé, et d’orateur, rhéteur. Aussi, en ouvrant son école, a-t-il dit d’une voix dolente et pénétrée : Ô Fortune, quelle comédie tu te donnés ! de professeurs tu fais des sénateurs, et de sénateurs des professeurs ! Il y a dans ce mot quelque chose d’un ressentiment si amer, si poignant, qu’à mon avis, il s’est fait professeur tout exprès pour le dire. Comment n’eût-il pas été honteux, pour le nom romain, qu’on, élevât Quintilien au consulat, lorsque Valerius Licinianus se croyait déshonoré, et Pline est de son avis, de devenir de préteur maître d’éloquence ! Quintilien, il est vrai, était de mœurs irréprochables, et Licinianus n’avait qu’un inceste à se reprocher !

Mais Juvénal a bien raison d’ajouter aux vers cités plus haut cette réflexion : Cet homme heureux, néanmoins, est plus rare que le corbeau blanc. Combien ont maudit leur chaire et son titre vain et stérile, comme le montre la fin de Thrasymaque et celle de Carrinas. Il eût pu joindre Quintilien à sa liste. Au moment où celui-ci commençait son Institution oratoire, il perdait en l’espace de quelques mois sa jeune femme et son second fils âgé de cinq ans. Il supporta ce malheur avec une résignation stoïcienne. Mais bientôt après, son fils aîné, qui avait dix ans et lui donnait les plus belles espérances, lui fut enlevé par la maladie. Quintilien ne put maîtriser sa douleur, et l’exhala en termes touchants au début du VIe livre de l’Institution oratoire qu’il composait au même moment. Sans doute le père ne parle pas seul dans les pages où il raconte ses deuils domestiques, et trop souvent, des expressions et des tours maniérés trahissent la main du rhéteur et une mélancolie plus apprêtée que sincère. Mais il faut faire la part des habitudes professionnelles de Quintilien, et voir, dans ces pages trop critiquées[34], une ébauche de ces traités consolatoires que les anciens aimaient à composer, tels que les Consolations de Sénèque[35], où une douleur vraie se traduit trop souvent en phrases de rhétorique.

La préface de l’Institution oratoire nous apprend que Quintilien mit deux ans à écrire cet ouvrage, de l’an 90 à l’an 92 environ. Il était attendu avec tant d’impatience que l’auteur, pressé de satisfaire le désir du public, s’excuse de n’avoir pas eu le temps de revoir et de corriger le style. A partir de la publication de son œuvre, la vie de Quintilien est peu connue. Sa vieillesse fut triste et solitaire. Il semblerait même avoir perdu cette richesse qui excitait la verve de Juvénal, s’il l’allait s’en rapporter à une lettre où Pline le Jeune offre à Quintilien — Quintiliano suo —, une somme de 50.000 sesterces, pour l’aider à marier sa fille. Tu es très désintéressé, écrit-il, et tu as élevé ta fille, petite-fille de Tutilius, de la manière convenable. Cependant, comme elle va épouser un citoyen honorable, Nonius Celer, qui ses emplois civils imposent un certain train, il faut qu’elle règle sa manière de vivre et sa toilette sur le rang de son mari ; le luxe n’augmente pas notre dignité, mais la relève. Tu es très riche de cœur, je le sais, mais de ressources modestes. Aussi, je réclame pour moi une partie de ton fardeau, et, comme un second père, je donne à notre fille 50.000 sesterces (environ 9.000 francs). Je lui donnerais davantage, si je n’étais persuadé que la médiocrité de ce petit présent pourra seule te décider à le recevoir. Adieu[36].

Il s’agit ici d’un autre Quintilien, de position obscure et modeste, familier de la maison de Pline, qui dote la fille en écrivant au père une lettre aimable, quoi qu’un peu dédaigneuse et qui sent son grand seigneur. Si Pline avait adressé cette épître à Marcus Fabius, l’auteur de l’Institution oratoire, son ancien maître, il aurait parlé sur un autre ton, et il aurait rappelé au moins le souvenir qu’il avait conservé de ses leçons. C’est ce qu’il ne manque pas de faire toutes les fois qu’il prononce son nom. D’ailleurs, dans une lettre du même livre que Mommsen place au plus tôt l’an 106 de notre ère, Pline le Jeune parle de Quintilien comme s’il était déjà mort au moment où il écrit[37]. Enfin, comme Quintilien, dans la préface du livre VI, déclare qu’il a perdu tous ses enfants, et qu’il reste seul, superstes omnium meorum, il faudrait admettre un second mariage, peu vraisemblable à l’âge où le rhéteur était arrivé.

Quoique l’Institution oratoire roule sur l’art de former un orateur, et qu’elle soit devenue aussitôt la base de l’enseignement de la rhétorique, la règle, le canon- que les maîtres n’auront plus qu’à expliquer et à commenter dans leurs écoles, il n’entre pas dans notre plan d’en parler ici en détail, et nous renvoyons le lecteur aux ouvrages spéciaux sur l’histoire de la littérature latine. Quintilien, du reste, n’apporte aucune idée nouvelle. Il se borne à analyser et à traduire ses prédécesseurs, à refondre surtout et à présenter d’une manière didactique les divers ouvrages relatifs à l’art oratoire, que. Cicéron publiait un siècle auparavant. Là même où il croit innover, il est la dupe de son heureuse mémoire, et prend ses réminiscences pour des nouveautés.

Mais s’il a peu d’idées générales qui lui soient propres, il abonde en détails heureux et piquants. Son expérience de professeur lui suggère mille observations sagaces, utiles, des anecdotes, des réflexions qui varient agréablement la monotonie des préceptes. On sent l’homme du métier qui connaît les jeunes gens, qui les aime, qui sait prendre et manier ces natures délicates et capricieuses. S’il n’a pas droit à l’admiration exagérée qu’on professait pour lui à l’époque de la Renaissance, il n’en occupe pas moins une des premières places parmi les écrivains latins qui sont parvenus jusqu’à nous. Le Ier livre de l’Institution oratoire, le plus original de l’œuvre entière, est d’une lecture attachante et suffirait à lui assurer l’immortalité.

La partie de Quintilien qui appartient directement à ces études, est très restreinte. Quintilien a été le premier avocat de son temps, mais sa modestie l’a empêché de s’étendre sur les causes qu’il a défendues, et même de publier les discours qu’il a prononcés. Ses plaidoyers, cependant, excitaient une admiration universelle. On accourait pour les entendre. Bien plus, on les publiait, ou plutôt, on faisait courir sous son nom des plaidoyers sur les sujets qu’il avait traités, et le succès excitant l’avidité des copistes, on mettait en circulation des harangues défigurées, mutilées, où Quintilien refusait de se reconnaître[38]. Quintilien en publia lui-même fort peu. Le premier qu’il livra au public, et il se le reproche comme une vaine gloriole de jeune homme (il avait alors environ trente ans), avait été prononcé dans la cause de Nævius Arpinianus. Celui-ci était accusé d’avoir tué sa femme en la précipitant d’un endroit élevé. Le mari prétendait que sa femme s’était donné volontairement la mort. On n’a point d’autres renseignements sur la nature et l’issue du procès. On ne peut pas même affirmer que Quintilien soutint la cause du mari. Ses expressions semblent l’indiquer, mais pas d’une façon précise.

Il parle encore d’un procès de succession qu’il soutint au barreau pour une veuve. Le mari ne pouvant, d’après la loi, léguer sa fortune à. sa femme, avait laissé ses biens à d’autres héritiers, et ceux-ci s’étaient engagés, par un fidéicommis, à les remettre à la veuve. L’intrigue n’avait pas été assez bien conduite pour que la vérité ne transpirât. Les héritiers naturels traduisirent donc la femme en justice. Mais ils l’accusèrent d’avoir supposé un testament. Quintilien profita de ce que ses adversaires avaient déplacé la question et l’avaient mise sur un terrain mauvais pour eux. Il m’était facile, dit-il, de justifier la femme au sujet de la supposition du testament ; je n’avais qu’à avouer l’existence du fidéicommis ; mais alors l’héritage était perdu pour la femme. Il me fallut donc plaider de manière à faire comprendre aux juges ce qui s’était passé, sans que les dénonciateurs pussent tirer parti de mes paroles. J’eus le bonheur de triompher de ces deux difficultés[39]. Quintilien cite ce plaidoyer à propos d’une figure de rhétorique, la plus à la mode de nos jours, dit-il, où l’orateur veut être deviné sans s’exprimer d’une manière précise. Il est fier du succès qu’il a obtenu ; mais en véritable avocat romain, il ne craint pas d’avouer l’injustice de la cause qu’il défendait.

Le dernier souvenir personnel que Quintilien rapporte est plus bref encore. Il rappelle que le juge est quelquefois obligé de prononcer dans sa propre cause. Je vois, dit-il, dans le livre des Observations recueillies par Septimius, que Cicéron eut à plaider dans une affaire de cette nature, et moi-même j’ai plaidé pour la reine Bérénice par-devant elle[40]. Il serait curieux de savoir quel était-ce débat ouvert devant la reine Bérénice, et où elle était directement intéressée. Avait-il rapport à cette séparation célèbre dans l’histoire, que Suétone a résumée en ces mots si connus : Titus aimait Bérénice et avait, dit-on, promis de l’épouser .... Dès son avènement à l’empire, il l’éloigna de Rome, malgré lui, malgré elle ? S’agissait-il simplement, comme il est plus probable, d’une affaire moins romanesque, d’une vulgaire contestation d’argent ? Toutes les suppositions sont permises.

A défaut de renseignements plus précis sur les causes qu’il a soutenues, Quintilien indique, à plusieurs reprises, qu’il a souvent plaidé au barreau, et que ses préceptes ne sont pas empruntés seulement à ses lectures et à l’exemple des grands orateurs, mais sont le résultat de sa propre expérience. On peut in me, en réunissant quelques-uns de ces passages, apprécier l’ensemble des procédés qu’il prétend avoir mis en pratique. Cette méthode, hâtons-nous de le dire, n’a rien de nouveau, c’est celle de tous les esprits sages et bien ordonnés. Quintilien, il est vrai, ne prétend pas l’avoir inventée : il l’a reçue, dit-il, en partie de ses maîtres : la réflexion et surtout la pratique lui en ont montré la justesse et la fécondité. Il y a seulement une certaine naïveté de sa part à ajouter : Je révélerai en quoi elle consiste ; je n’en ai jamais, du reste, fait de mystère, promam, nec unquani dissimulavi. Cette méthode consiste simplement à bien étudier la cause, et à connaître par le menu tout ce qui la concerne. J’avais grand soin au barreau, dit-il, de me mettre au courant de tout ce qui entrait dans la cause. Aux écoles, on établit d’avance certains points fixes et peu nombreux, que les Grecs appellent thèmes, et Cicéron propositions. Quand j’avais placé ces éléments de la cause en quelque sorte sous mes yeux, je ne songeais pas moins à mon adversaire qu’à moi-même. Et d’abord, ce qui n’est pas difficile, mais ce qu’il faut considérer avant tout, j’établissais ce que chaque partie voulait prouver, et ensuite les moyens dont chacune pourrait se servir[41]. Un pareil procédé est sage assurément, mais il est en même temps si élémentaire’ et si naturel qu’il n’était pas nécessaire, il semble, de tant de précautions oratoires pour l’exposer. Quelle pouvait être, d’ailleurs, la valeur des plaidoyers où l’on parlait sans y recourir ?

La narration est une des parties principales d’une cause. Il s’agit pour l’accusateur de présenter les faits du débat sous un jour défavorable, et atour l’accusé, au contraire, de les rétablir à son avantage. Les rhétoriques anciennes attachaient une grande importance à la narration. Mais l’opinion dominante était qu’elle n’avait de valeur, que si les faits étaient groupés et présentés dans leur ensemble pour avoir plus de force. Les classiques reprochaient même à Cicéron d’avoir dédaigné ces règles étroites, et d’avoir placé, par exemple, plusieurs narrations dans les différentes parties de son plaidoyer pour Cluentius où il avait cru utile de le faire. Quintilien, toujours si réservé quand il s’agit de contredire les principes généralement adoptés par les rhétoriques, est heureux ici de se mettre à l’abri du nom de Cicéron. Il rappelle avec orgueil que, dans les causes qui étaient partagées entre plusieurs avocats, on lui confiait de préférence la narration, et qu’il n’a jamais hésité, à la scinder en plusieurs parties, lorsqu’il y voyait un avantage. Pour moi, dit-il, si mon expérience peut être comptée pour quelque chose, je l’ai fait au barreau, aussi souvent que je le jugeais nécessaire, et j’ai toujours eu en cela l’approbation des auditeurs éclairés et des juges. Je puis même le dire sans vanité, comme sans crainte d’être démenti par les nombreux avocats avec lesquels j’ai plaidé de concert : c’était ordinairement à moi que l’on confiait le soin de présenter la cause[42].

L’on sait, enfin, le rôle prédominant que jouait le pathétique dans les causes judiciaires. Les grands orateurs réservaient pour la péroraison leurs effets les plus puissants, et Cicéron se vantait d’avoir su manier le pathétique mieux qu’aucun de ses rivaux en éloquence. Mais l’illustre orateur oublie de nous dire avec une précision suffisante si, au moment où il excitait l’attendrissement des auditeurs, il était ému lui-même. Il semble l’indiquer par les paroles qu’il prête à l’orateur Antoine racontant les péripéties du procès d’Aquilius : Si j’essayai alors d’émouvoir la compassion du public, c’est que j’étais ému moi-même : Ce ne fut pas je ne sais quel art inconnu, mais la vive émotion de mon âme, mais ma douleur qui m’inspira ce mouvement tant vanté, qui me poussa à déchirer la tunique et à montrer les cicatrices d’Aquilius .... Je pleurais moi-même, j’étais en proie à un violent transport, tandis que j’invoquais les dieux et les hommes, les citoyens et les alliés. Si toutes les paroles que je prononçai alors n’avaient été empruntées de ma douleur, mon discours, loin d’exciter la compassion des juges, aurait provoqué leurs railleries[43].

Malgré ce passage, il est permis de concevoir des doutes sur la réalité de l’émotion qu’éprouve un orateur habile, habitué à faire vibrer les cordes du pathétique. Sans aller jusqu’au paradoxe de Diderot, qui, s’étayant sur les confidences de quelques acteurs, prétend qu’une émotion personnelle, loin de servir le tragédien nuit toujours à l’effet qu’il veut produire, on peut admettre que l’avocat partage exceptionnellement l’émotion qu’il provoque. Quintilien, à l’en croire, s’inscrirait en faux contre la thèse de Diderot. Il né se borne pas à dire que, dans les causes du barreau et même dans les exercices de l’école, il faut parler avec verve, avec chaleur, en se mettant à là place du personnage, ce qui est le seul moyen d’exciter l’intérêt et de soutenir l’attention. Il va plus loin. Il prétend avoir vu des histrions et des comédiens qui, en sortant de jouer un rôle triste et touchant, pleuraient encore après avoir déposé le masque. Il fait de cette émotion une règle de l’art oratoire, et cite son propre exemple. Voici, dit-il, ce que je n’ai pas dû ensevelir dans le silence, puisque c’est par cela, à quelque prix qu’on m’estime, ou qu’on m’ait estimé, que j’ai conquis un certain renom de talent dans l’art oratoire. J’ai été souvent ému en plaidant : les larmes me gagnaient ; je sentais mon visage pâlir, et j’éprouvais une véritable douleur[44].

On ne peut, malheureusement, contrôler par aucun plaidoyer de Quintilien la vérité de son assertion. Il est probable que l’auteur de l’Institution oratoire se fait illusion à lui-même en évoquant les souvenirs de sa carrière d’avocat. On peut en juger par la préface de son VIe livre où il parle des pertes qui affligent son âge mûr. Ici Quintilien n’a pas à s’émouvoir pour un client, à provoquer en lui-même une douleur factice. Il déplore des malheurs qui lui sont personnels, il raconte des deuils domestiques, les coups répétés de la fortune qui l’ont frappé dans ses êtres les plus chers, et surtout dans ce jeune enfant qui lui faisait concevoir tant d’espérances. Sans doute il a des accents touchants, mais trop souvent le rhéteur prend la parole à la place du père, et, ses phrases peu simples ne respirent pas et ne communiquent pas l’émotion. Les autres discours de Quintilien présenteraient, à plus forte raison, les mêmes caractères. Cependant, si l’on peut douter que Quintilien ait été le grand orateur qu’il se plaît à laisser supposer, il n’en est pas moins certain qu’il a bien compris le rôle de l’éloquence, qu’il a sagement et habilement composé ses plaidoyers, et, qu’à une époque de décadence, il a pu, avec justice, passer pour le premier avocat de son temps.

Il n’y a pas lieu de parler ici des Déclamations placées sous le nom de Quintilien, et qu’on joint ordinairement à l’Institution oratoire. On a voulu voir dans ces exercices d’école, les discours que les copistes du temps faisaient courir sous le nom du brillant avocat. Il y a ici confusion. Quintilien ne parle que des discours qu’il avait prononcés au barreau, tandis que les Déclamations sont un cahier de matières et de corrigés à l’usage d’un rhéteur de profession. Le nom de Quintilien se trouve à la première page, voilà pourquoi on les lui attribue. Sans doute, quelque rhéteur de second ordre a voulu se couvrir de ce nom glorieux, mais tout proteste contre cette usurpation. Ni les dix-neuf discours entiers, ni les fragments de cent quarante-cinq déclamations, reste des trois cent quatre-vingt-huit que contenaient autrefois les manuscrits, ne sont de Quintilien. Malgré des traits heureux semés çà et là, ces déclamations trahissent des mains différentes et souvent inexpérimentées. Certains sujets, par leur nature seule, ne conviennent pas à l’austérité bien connue de Quintilien. Les règles qu’il donne dans son Institution sont souvent violées et méconnues. L’ouvrage est donc l’œuvre d’un rhéteur d’un siècle postérieur, qui a voulu imiter le livre des Controverses de Sénèque le Père, et qui n’en a fait qu’un pastiche faible et ennuyeux.

 

 

 



[1] Suétone, Vespasien, 13.

[2] Suétone, Vespasien, 18, 19.

[3] Tacite, Histoires, IV, 3.

[4] Traduction de Burnouf modifiée.

[5] Per relationem discessionemve, on entend par discessio l’action de passer du côté de celui dont on adopte l’avis. Voir Aulu-Gelle, XIV, 7.

[6] Voyez Histoire de l’éloquence latine depuis l’origine de Rome ; notamment la formule du Père Patrat, les prescriptions imposées au flamine de Jupiter, le serment des légionnaires, les lois des Douze-Tables, etc.

[7] Tacite, Histoires, IV, 3 ; I, 47 ; II, 55.

[8] Ulpien, Digeste, I, 4 ; lib. I, § I, De Constitutione Principum.

[9] Dujardin-Boispréaux, Histoire de N. Rienzi, p. 116.

[10] Quintilien, X, 1, 119.

[11] Quintilien, XII, 5, 5 ; 10, 11.

[12] Tacite, Histoires, I, 90.

[13] Satires, I, VI, 40.

[14] Quintilien, VI, 3, 78.

[15] Quintilien, VIII, 5, 13.

[16] Histoires, I, 90.

[17] Mémoires de l’Académie des inscriptions, 1821, t. VII, p.119.

[18] Histoires, I, 37.

[19] Tite-Live, XXXVIII, 21 ; Tacite, Annales, I, 42.

[20] Histoires, II, 47.

[21] Plutarque, Othon, 15.

[22] Histoires, I, 90.

[23] Histoires, II, 60.

[24] Martial, Épigrammes, II, 90.

[25] Institution oratoire, II, 4, 26.

[26] Controverses, I, préface, 2.

[27] Controverses, X, 33, 19.

[28] Institution oratoire, IX, 3, 73.

[29] Institution oratoire, V, 7, 7.

[30] Institution oratoire, VI, I, 3 ; X, 1, et passim.

[31] Ausone, Action de grâces à Gratien.

[32] Juvénal, VII, 136.

[33] Pline le Jeune, Lettres, IV, 11.

[34] Voir notamment Nisard : Poètes latins de la décadence.

[35] Voir plus haut les Consolations de Sénèque au chap. XV.

[36] Pline le Jeune, Lettres, VI, 32.

[37] Pline le Jeune, Lettres, VI, 6 ; voir encore Lettres, II, 14 (date approximative de 91 à 100).

[38] Institution oratoire, VII, 2, 24.

[39] Institution oratoire, IX, 2, 73.

[40] Institution oratoire, IV, 1, 19.

[41] Institution oratoire, VII, 1, 3.

[42] Institution oratoire, IV, 2, 86.

[43] De Oratore, II, 57 ; voyez Histoire de l’éloquence latine avant Cicéron, t. II, p. 219.

[44] Institution oratoire, VI, 2, 30.