HISTOIRE L’ÉLOQUENCE ROMAINE

 

CHAPITRE XVII — L’ÉLOQUENCE SOUS LE RÈGNE DE NÉRON

 

 

Si le nom de NÉRON peut figurer dans une histoire de l’éloquence romaine, ce n’est pas qu’il ait montré de grandes aptitudes pour l’art de la parole. Il a été médiocre orateur, de même qu’il a été mauvais poète et mauvais musicien. Mais comme ses prédécesseurs, il a eu le goût des arts et des lettres, et, en qualité d’empereur, il a eu à prononcer des discours officiels dont il a été quelquefois l’auteur, et dont il a eu la responsabilité. Fils de Domitius Ahenobarbus et d’Agrippine, la fille de Germanicus, il perdit son père de bonne heure. Plus tard, Caligula exila Agrippine et confisqua les biens de la famille. Le jeune Néron, réduit presque à l’indigence, fut alors recueilli par sa tante maternelle Lepida. Mais il ne paraît pas que sa première éducation ait été fort soignée. Il n’avait d’autres maîtres qu’un danseur et un barbier[1]. Après la mort de Caligula, il recouvra ses biens paternels, et lorsque Agrippine, revenue de l’exil, épousa Crispus Passienus, il put recevoir les conseils de son beau-père, le meilleur avocat de son temps. Il eut ensuite pour maître Sénèque le Philosophe, qu’Agrippine, comme on l’a vu, s’empressa de rappeler de la Corse et d’attacher à sa personne.

Un enseignement, si excellent qu’il soit, ne peut suppléer à l’œuvre de la nature. Là où le fonds manque, l’éducation perd ses droits. Malgré le mot fameux qu’il prononça au moment de se donner la mort, qualis artifex pereo ! Néron n’était pas un artiste. Il n’avait que des aspirations vagues, mobiles, capricieuses, pour les arts et pour les lettres. Il aimait à graver, à peindre, à faire des vers, à chanter[2]. Il y réussissait un peu, mais ne dépassait pas les bornes d’une honnête médiocrité. Il n’avait qu’un talent d’amateur. On ne peut pas même dire de lui avec Racine :

Il excelle à conduire un char dans la carrière.

En effet, sa passion pour les chevaux n’était pas toujours heureuse. Aux jeux Olympiques il voulut conduire un char de dix chevaux, il ne put y parvenir, et fut, plusieurs fois renversé de son char. Il n’en obtint pas moins le prix de la course[3]. Il apporta dans l’étude de l’éloquence la même médiocrité d’aptitudes. Cependant on le fit débuter de bonne heure. Il venait d’avoir seize ans et d’épouser Octavie, quand, pour le faire connaître des Romains ; et l’illustrer par des succès oratoires, on le chargea de soutenir dans le sénat certaines causes d’apparat, où il ne devait rencontrer ni difficultés dans l’ex-position ni contradicteurs. C’est ainsi qu’il appuya la requête des habitants d’Ilion, demandant à être exemptés de toute espèce d’impôts, comme bienfaiteurs et ancêtres du peuple romain. Il fit valoir dans un brillant discours l’origine troyenne des Romains, rappela Énée, père des Jules et, par conséquent, de la dynastie impériale, et énuméra toutes les traditions mythologiques que Virgile a si bien mises en œuvre dans son Énéide. Il n’eut pas de peine à obtenir gain de cause. Il prit également en mains la défense de la colonie de Bologne, ruinée par un incendie ; elle reçut, grâce à son intervention, un secours de 10 millions de sesterces. Il porta la parole encore en deux circonstances semblables pour des villes alliées. Sur sa demande, on rendit la liberté aux Rhodiens, qui l’avaient déjà plus d’une fois recouvrée par leurs services et perdue par leurs séditions. Enfin la ville d’Apamée, renversée par un tremblement de terre, fut dispensée, sur sa demande, de payer le tribut annuel pendant cinq ans[4].

La simplicité de ces causes permet de supposer, sans qu’il y ait là un grand titre d’honneur, que Néron n’emprunta pas l’éloquence de Sénèque pour les soutenir. Son maître dut, tout au plus, revoir ces harangués. Il n’en est pas de même des discours que Néron prononça à son avènement à l’empire. Le jour où Agrippine laissa percer la nouvelle de la mort de Claude, où Néron entouré de soldats choisis fut présenté aux prétoriens, il n’adressa à l’armée que quelques paroles où il lui promettait dés largesses, mais ces paroles avaient été préparées et pesées par Agrippine et par Sénèque[5]. L’éloge funèbre de Claude, débité par lui aux obsèques du malheureux prince, était aussi l’œuvre de Sénèque qui l’avait paré clé tous les ornements de son éloquence. On écouta avec faveur la moitié de la harangue, où l’orateur rappelait l’illustration de la gens Claudia et louait les connaissances littéraires du pauvre Claude. Mais on ne put s’empêcher de rire, quand on entendit Néron vanter la sagesse et la prévoyance d’un prince, qui avait déshérité son fils pour lui substituer le descendant des Domitius. Le public remarqua aussi avec malice que, le premier des Césars, Néron avait recouru à une main étrangère pour composer une oraison funèbre, et l’on ne manqua pas de lui opposer l’exemple de ses prédécesseurs[6].

C’est à Sénèque encore qu’il faut attribuer l’honneur du discours solennel que Néron prononça au sénat pour lui notifier son avènement, et pour tracer le tableau flatteur et peu fidèle de sa future administration. Cependant Tacite, qui résume la harangue, ne prononce pas le nom du philosophe. Néron parla d’abord de l’autorité des sénateurs et de l’assentiment des soldats ; il rappela les conseils et les exemples qui l’aideraient à exercer dignement le pouvoir : Ma jeunesse, disait-il, n’a été comme promise ni par les guerres civiles, ni par des discordes domestiques ; je n’apporte ni haine, ni ressentiment, ni désir de vengeance. Il traça ensuite le plan de son gouvernement, en protestant surtout contre certains actes de Claude, dont le souvenir était encore récent : Je ne me ferai point, ajouta-t-il, le juge de tous les débats, je n’enfermerai point dans mon palais les accusateurs et les accusés, de manière à laisser grandir l’influence de quelques hommes — allusion au procès d’Asiaticus et à la conduite de Suilius —. Ma demeure sera inaccessible à la vénalité et à l’ambition : elle sera distincte de l’État. Le sénat gardera ses anciennes fonctions. L’Italie et les provinces du peuple relèveront du tribunal des consuls, et ceux-ci leur permettront de se présenter devant le sénat. Quant à moi, je veillerai sur les armées qui me sont confiées[7].

Malgré le silence de Tacite, c’est Sénèque qui doit être le principal auteur de ce programme séduisant. C’est encore à lui qu’on doit attribuer, en grande partie, les harangues officielles, où Néron fait étalage de ces vertus qui rappellent Auguste vieillissant. Le public ne s’y trompe pas. Sa malice y voit clair. En vain les discours sont accueillis par les applaudissements du sénat et gravés en lettres d’or : Voilà encore Sénèque, dit-on, qui veut montrer la sagesse de ses leçons, ou faire étalage de son talent[8]. Tout autre, en effet, était le style de Néron. On le vit bien dans l’édit par lequel il s’excusa devant le peuple d’avoir fait achever à la hâte les obsèques de Britannicus. C’est, portait l’édit, la coutume de nos ancêtres de soustraire aux regards les funérailles de ceux qui meurent d’une manière prématurée, pour ne pas en prolonger l’amertume par une pompe et des éloges funèbres. Quant à moi, privé de l’appui d’un frère, je place toutes mes espérances dans la République. Le sénat et le peuple doivent donc entourer d’autant plus de leur bienveillance, un prince qui reste seul d’une famille née pour le rang suprême[9].

Il est fâcheux pour la mémoire de Sénèque qu’on ne puisse pas même laisser à Néron le triste honneur d’avoir composé la lettre où il annonçait au sénat la mort de sa mère, et où il accusait Agrippine d’avoir voulu l’assassiner. Mais le témoignage de l’antiquité est formel. Soit remords, soit incapacité, Néron eut recours à la main de son ministre, et celui-ci laissa échapper l’occasion d’un refus indigné et d’une mort honorable. C’est dans d’autres circonstances que Néron s’exerçait à l’éloquence et composait des discours. Ainsi, après avoir fait périr Poppée par ses violences, il ne craignit pas de prononcer son éloge funèbre du haut de la tribune. Le panégyrique, il est vrai, fut digne de l’auteur et de celle qui en était l’objet. Néron loua la beauté de ses traits, la divinité de l’enfant dont elle avait été mère, et les autres dons de la fortune, ses uniques vertus, ajoute Tacite[10].

Est-ce le succès que le discours de Néron obtint auprès des flatteurs qui l’encouragea ? Est-ce le désir de conquérir toutes les gloires ? Néron ayant, par l’habitude des crimes, perdu sa timidité première, prit plus souvent la parole en public. Il déclama fréquemment devant de nombreux auditoires[11]. Il se fit proclamer vainqueur aux concours d’éloquence des jeux Quinquennaux établis par lui en l’an 59[12]. Il acquit ainsi, par ces exercices, une certaine facilité qu’il retrouva encore au moment suprême, lorsque, caché près de Rome, il se demandait s’il allait fuir en Égypte, ou s’il allait se présenter à la tribune et adresser au peuple d’instantes supplications. Il se hâta de jeter sur ses tablettes, où on le retrouva après sa mort, le discours qu’il comptait prononcer. II ne donna pas suite à ce dessein, persuadé, non sans raison, qu’avant de parvenir jusqu’au forum, il serait mis en pièces par la multitude irritée[13]. Il est fâcheux qu’un Aulu-Gelle quelconque, à défaut de Suétone, ne nous ait pas conservé cette harangue, le seul discours en latin que peut-être Néron ait composé sans avoir recours à une aide étrangère.

Il ne resterait donc aucun monument authentique de Néron sans un hasard heureux qui a fait retrouver récemment en Grèce, à un archéologue français, le texte officiel et complet du discours que Néron prononça en grec aux jeux Isthmiques, quand il rendit la liberté à toute la Grèce[14]. C’est en Béotie, à Karditza, l’ancienne Acraephiæ, que M. Holleaux a découvert en 1888 la harangue de Néron, gravée sur une stèle de marbre qui est encastré lui-même dans la muraille de la vieille église de Saint-Georges. On sait l’étrange voyage que Néron fit à travers la Grèce, deux ans avant sa chute, avec une armée de soldats et une armée non moins nombreuse d’histrions. On eût dit la marche triomphale de Dionysos, revenant des Indes avec ses troupes de Bacchantes et de Satyres avinés. Accueilli par les flatteries intéressées des habitants, il parcourut la Grèce, remportant la victoire dans tous les concours de musique, et recevant dix-huit cents couronnes, tandis que, par son ordre, on célébrait autant de sacrifices dans tout l’empire. Aussi déclarait-il que seuls les Grecs savaient écouter et que seuls ils étaient dignes de l’apprécier[15].

Comme il aimait tout ce qui avait l’air grandiose, on lui conseilla de s’illustrer en perçant l’isthme de Corinthe ; il fit commencer aussitôt les travaux et donna lui-même le premier coup de pioche. Bien qu’il ne fût pas entré à Lacédémone à cause des lois de Lycurgue qu’il prétendit respecter, ni à Athènes, à cause des mystères d’Éleusis et des Erynnies que le souvenir de sa mère assassinée lui faisait redouter, il voulut témoigner sa reconnaissance à la population grecque, en l’affranchissant du tribut, et en lui rendant sa liberté. Cette solennité et le souvenir de Flamininus flattaient sa vanité. Flamininus avait emprunté la voix d’un héraut pour annoncer sa proclamation. Néron, qui avait toujours aimé à déclamer en grec, qui avait plaidé en grec devant l’empereur Claude pour les Troyens et pour les Rhodiens[16], ne pouvait souhaiter une occasion plus éclatante pour faire entendre de tous sa belle voix, et il prononça lui-même son discours.

C’est ce discours et la convocation qui le précède que nous a rendus l’inscription découverte par M. Holleaux à Karditza.

L’empereur César dit : Voulant remercier la très noble Hellade de son affection et de sa piété envers moi, j’invite lés habitants de cette province à venir, en aussi grand nombre que possible, à Corinthe le quatrième jour avant les kalendes de décembre[17].

La multitude s’étant réunie, l’empereur prononça dans l’assemblée les paroles suivantes :

Vous ne pouviez vous attendre, Hellènes, encore due de ma bonté magnanime il n’est rien qu’on ne doive espérer, à la faveur que je vous fais, faveur si grande que vous n’auriez pas osé la demander. Vous tous, Hellènes, qui habitez l’Achaïe et la contrée appelée jusqu’ici Péloponnèse, recevez la liberté exempte de tout tribut, que même dans les temps les plus heureux vous ne possédiez pas tous, car vous étiez asservis aux étrangers ou bien les uns aux autres.

Que n’ai-je donc pu, aux temps où l’Hellade était florissante, accorder cette faveur, afin qu’un plus grand nombre jouît de mon bienfait ; aussi je reproche au temps d’en avoir, d’avance, amoindri la grandeur. Et maintenant, ce n’est pas par compassion mais par affection que je vous donne ce bienfait. Je remercie aussi vos dieux dont, sur terré et sur mer, j’ai éprouvé la protection constante, je les remercie de m’avoir fourni les moyens de vous accorder un si grand bienfait. En effet, d’autres chefs, eux aussi, ont rendu la liberté à des villes, Néron seul l’a rendue à la province tout entière.

A la suite du discours est gravé un long décret par lequel, sur la proposition d’Épaminondas, fils d’Épaminondas, grand prêtre perpétuel des Augustes et de Néron Claudius César Auguste, la ville d’Acraephiæ reconnaissante, décide d’élever un autel à Néron, et de l’associer aux dieux de là cité avec cette dédicace : A Néron Zeus, libérateur, à toute éternité. Il est probable qu’on rendit à Néron les mêmes honneurs dans toutes les villes de la Grèce.

Malgré sa brièveté, le discours de Néron est caractéristique. On y voit s’étaler, à tous les mots, cette vanité enfantine et impudente qui signale chacun de ses actes. Il convient de relever quelques expressions outrecuidantes comme celle-ci : encore que de ma bonté magnanime il n’est rien qu’on ne doive espérer. Quelle parole inattendue dans la bouche de l’auteur de tant de crimes ! Plus loin, il veut plaire aux Grecs, et il les blesse en répétant le mot mon bienfait et, en rappelant qu’ils ont toujours été esclaves, έδουλώσατε, tantôt des étrangers, tantôt les uns des autres. Est-il rien de plus bizarre que le regret qu’il éprouve de n’avoir pas pu rendre ce décret, lorsque la Grèce était plus peuplée et dans toute sa fleur ; que ce dépit contre le temps jaloux de sa gloire, sans s’apercevoir qu’à l’époque de sa grandeur et de sa prospérité ; la Grèce n’aurait pas été asservie à l’empire romain, et n’aurait pas eu besoin de ses faveurs ? Quelle satisfaction d’amour-propre puéril brille dans le certificat qu’à la fois il se décerne à lui-même en se comparant aux autres chefs (?), ήγεμόνες, qui ont rendu la liberté à des villes isolées, tandis que Néron l’a rendue à la province tout entière ! Les’ mots grecs, eux-mêmes, bien que les phrases soient claires, sont maniérés et manquent de justesse et &’précision. Sans vouloir rien exagérer, ni tirer d’un discours aussi bref des conclusions excessives, on peut dire que Néron se peint dans sa proclamation, et que si le style c’est l’homme, on est en droit de le déclarer aussi pauvre orateur que triste prince !

Néron peut prétendre avec plus de raison au titre de poète. Cependant sa faible muse, presque aussi impuissante que son éloquence, a souvent recours à l’aide des poètes qu’il tenait à ses gages. Tacite le montre s’entourant de jeunes gens qui avaient quelque talent pour les vers. Leur tâche était de relier ensemble et de terminer les morceaux qu’il avait commencés ou qu’il improvisait, de remplir les mesures imparfaites, en conservant, par-dessus tout, les inspirations bonnes ou mauvaises du poète impérial. De là, dit-il, le style de ces poésies sans verve et sans couleur, qui ne semblent pas provenir d’une même source[18].

Le procédé de Néron est celui du cardinal de Richelieu auquel on n’a pas contesté le nom de mauvais poète. Néron peut prétendre au même honneur. Si faibles qu’aient été ses poésies, si restreintes qu’ait été, plus d’une fois, la part qu’il y a prise, il a fait et écrit des vers. Suétone prétend même qu’il les composait avec plaisir et facilité, et que les œuvres, publiées sous son nom, sont réellement les siennes. Le chroniqueur attitré de la cour impériale a tenu dans ses mains des tablettes, des feuilles contenant quelques-uns de ses vers les plus connus, où les ratures, les surcharges et les interlignes témoignaient du travail solitaire et personnel de l’auteur[19]. Les jeunes collaborateurs du prince parmi lesquels se trouvaient, entre autres, Lucain et Nerva, le futur empereur, mettaient la dernière main à ces ébauches. C’est peut-être à leur participation que sont dues les deux tragédies, l’Oreste et l’Antigone, dont Néron jouait les rôles de préférence, et qu’on lui attribue quelquefois d’après un texte de Philostrate[20].

De toutes ces pièces devers lues chez lui, ou en public sur la scène, accueillies avec les applaudissements que l’on sait, reproduites en lettres d’or et conservées dans le temple de Jupiter Capitolin, la plus célèbre est le poème intitulé à τά Τρωϊκά, Poèmes Troyens. C’est un épisode de ce poème, la Prise d’Ilion Άλωσις Ίλίου, que rendu joyeux, suivant son expression, par la beauté de la flamme, il récitait du haut de la tour de Mécène pendant que l’incendie dévorait Rome[21]. C’est encore en s’accompagnant de sa lyre qu’il répétait le poème d’Atys et les Bacchantes, dont on lui attribue la composition[22]. La tradition commune veut voir, avec plus de complaisance peut-être que de justesse, quatre vers de ce poème dans la satire ou Perse critique les poètes de son temps. Voulez-vous voir, dit le satirique, de ces vers moelleux qu’on savoure en dandinant la tête ? Écoutez : La corne des Bacchantes retentit de rauques hurlements. Et la Bassaride qui veut trancher la tête au jeune et orgueilleux taureau, et la Ménade qui va guider ses lynx avec des guirlandes, appellent mille fois Évios ! l’écho répète après elles Évios ! Entendrait-on, continue le poète, pareille chose, s’il survivait en nous une veine, une fibre de nos pères ? Ces mots sans vigueur flottent au bord des lèvres ; Atys et la Ménade sont noyés dans la salive : rien qui sente le pupitre creusé ou les ongles rongés[23].

Non seulement la conformité de ce sujet avec : celui que Dion Cassius attribue à Néron, mais encore les critiques du satirique sur la mollesse et sur la fadeur des quatre vers cités, paraissent justifier l’allégation du Scoliaste et des commentateurs. La poésie de Néron semble, au jugement des anciens, avoir présenté les caractères que Perse flétrit ici avec tant d’énergie. Ses vers étaient faibles, d’une harmonie et d’une élégance efféminées. Ils n’indiquaient ni, travail ni énergie. Ils n’avaient rien dans le fond ni dans la forme. Cette fadeur est si sensible qu’elle se trahit même dans le seul vers authentique de Néron qui ait été conservé, et qui se trouve dans Sénèque. Le philosophe parle de l’éclat que présentent les plumes des oiseaux, quand ils s’agitent, et cite à l’appui de sa théorie le vers si élégant de l’empereur Néron :

Colla Cytheriacæ splendent agitata columbæ.

Chaque mouvement de la colombe de Cythère fait onduler les nuances de son cou[24]. N’en déplaise au phi-1osophe, le vers a beau être facile et élégant, rien ne serait plus fastidieux qu’une pièce offrant, dans tout son développement, les mêmes caractères. Quant à l’objection que Perse n’aurait pas osé critiquer les vers de l’empereur, il suffira de dire que, de l’aveu de Suétone, Néron souffrit patiemment les critiques les plus insolentes, et, que, par prudence, Perse après avoir écrit : Le roi Midas a des oreilles d’âne, changea deux mots, sur le conseil de Cornutus ; et se borna à demander : Qui n’a pas des oreilles d’âne ?[25]

Parmi les poèmes composés par Néron, on cite encore un petit poème satirique, le Borgne, dirigé contre Clodius Pollion, ancien préteur[26], et une pièce de vers fort cruelle contre le sénateur Afranius Quinctianus[27]. Dans cette dernière satire, Néron, dont les mœurs étaient si épouvantables, attaquait avec verve les mœurs infâmes d’Afranius. C’était sans doute la pleine connaissance de son sujet qui avait inspiré sa muse, plus énergique ce jour-là que d’habitude, si l’on s’en rapporte aux expressions de Tacite et à l’assertion du Scoliaste. D’après ce dernier, c’est à Néron que Juvénal pensait en écrivant ce vers : Plus mordant qu’un débauché qui écrit une satire[28]. Afranius Quinctianus, pour se venger, entra dans la conspiration ourdie contre Néron, au moment où ce prince, jaloux du succès de l’Orphée composé par Lucain, interdisait au poète de faire désormais des vers, et le décidait ainsi à s’associer à la conjuration de Pison.

Si l’on peut croire Néron l’auteur d’un poème, le  Succin, en l’honneur de Poppée[29] ; s’il fit un chant sur la, chute inoffensive du théâtre de Naples qui s’écroula ; après la sortie des spectateurs, sans blesser personne[30], il n’y à pas lieu de lui attribuer la composition de l’Hymne d’Amphitrite et de Neptune, ni les couplets en l’honneur de Mélicerte et de Leucothoé, qu’il chantait, en commençant avec un hoyau d’or les travaux du percement de l’isthme de Corinthe[31]. Les expressions de Lucien n’indiquent pas qu’il en soit l’auteur. Il parait mieux prouvé qu’il conçut, s’il ne commença pas à l’exécuter, un projet poétique vraiment singulier. Il voulut mettre en vers l’histoire romaine, non pas en madrigaux, comme le Mascarille des Précieuses ridicules, mais en vers héroïques. Avant d’en avoir écrit un seul, il s’occupait de décider en combien de livres il composerait son œuvre ; il consultait tout le monde, même en dehors de sa société ordinaire. Il prit, entre autres avis, celui de Cornutus, l’un des hommes les plus savants de l’époque. Celui-ci répondit avec beaucoup de sincérité à la question de Néron : il faillit lui en coûter la vie. Un poème embrassant tant de siècles et tant d’événements devait avoir quatre cents livres, c’était, du moins, l’opinion de l’empereur. C’est beaucoup, dit Cornutus, personne ne lira autant de livres. — Mais ton Chrysippe, reprit alors un flatteur, celui que tu prônes et que tu imites, en a écrit bien davantage. — Il est vrai, répliqua Cornutus avec impatience, mais ses écrits étaient utiles au genre humain. La réponse n’était pas d’un courtisan. Néron, blessé dans son amour-propre, voulut faire périr Cornutus ; après réflexion, il se contenta de le reléguer dans une île[32].

Ainsi, à mesure que Néron avance en âgé, sa manie poétique tourne à la frénésie. Enivré par les applaudissements qu’on ne lui ménage point, il se croit le plus grand poète de l’univers, et tout lui devient un sujet à exercer sa muse, la chevelure de Poppée, l’écroulement d’un amphithéâtre, les débauches d’un sénateur, l’histoire romaine, tout lui paraît une

Admirable matière à mettre en vers latins.

Les derniers mois de sa vie en sont la preuve. Au mi-lieu des préoccupations les plus terribles, quand il sent son pouvoir chanceler, quand les rênes de l’empire échappent à ses faibles mains, il cherche partout des sujets pour sa muse, il fait des vers sur les événements qui le menacent, et il lance, des satires contre ses adversaires.

Parmi les nouvelles contradictoires qui circulent sur les révoltes des provinces, quelques bruits favorables à sa cause se répandent dans Rome. Aussitôt il oublie le soulèvement de Galba et des Espagnols, il donne un festin somptueux, et il récite, en les accompagnant de gestes bouffons, des vers satiriques contre les chefs de l’insurrection, et il les publie[33]. Ce n’est pas assez. Le succès inattendu qu’il apprend peut l’avoir aveuglé. Il fait plus. Il conçoit le projet d’aller se présenter en suppliant aux armées révoltées : il est sûr de les toucher par ses accents. Déjà il parle de revenir à leur tête en entonnant un chant de triomphe Epinicia, et il demande ses tablettes pour le composer d’avance[34]. Un pareil trait d’aberration mentale se passe de tout commentaire.

Néron tombe enfin. Sa mémoire, son souvenir sont proscrits. Justice est faite du frère empoisonneur, du parricide, du meurtrier de tant de victimes nobles et innocentes. Mais il aurait manqué quelque chose à la vindicte publique, si l’on avait épargné le poète. Un poète contemporain s’en chargea. Un des interlocuteurs du Dialogue sur les orateurs, Maternus, rappelle que sa gloire commença le jour où dans son Néron (poème ou tragédie ?) il fit justice d’une puissance abhorrée et qui avait osé profaner le culte sacré des Muses ![35]

Nous avons franchi peut-être les bornes de ces études consacrées à l’histoire de l’éloquence sous l’empire, en relevant les souvenirs qui ont survécu des essais poétiques de Néron. Nous ne dirons donc rien de son talent le plus cher, de sa passion pour le chant, de son goût pour les représentations théâtrales. Cette frénésie de paraître sur le théâtre pour y jouer les rôles de femme, avec un masque figurant le visage de Poppée, ou des rôles d’homme, tels qu’Oreste meurtrier de sa mère ! choquait au plus haut point les usages romains. Aussi les historiens, même Tacite, abondent-ils en détails caractéristiques sur ces représentations, où Sénèque et Burrhus étaient obligés de donner le signal des applaudissements, et surtout sur ces concours de chant et de musique où Néron s’astreignait à tous les usages, s’imposait toutes les fatigues, cabalait contre ses rivaux, pour qu’on ne lui enlevât pas une couronne qu’il obtenait toujours[36]. On peut se reporter à leurs écrits. Il suffira de dire, si l’on est curieux de tels détails, que ce triomphateur de tous les concours de musique et de chant qui eurent lieu sous son règne, n’avait encore qu’un talent médiocre. Sa voix grêle manquait de clarté et d’étendue, en sorte qu’il faisait rire et pleurer à la fois[37]. Rire, quand on l’entendait ; pleurer, quand on se rappelait qu’on avait là, sous ses yeux, le maître de l’univers, l’arbitre absolu de la vie et de la mort de tant de millions d’hommes !

 

Si de la Maison d’or où Néron écrit des discours, compose des poèmes et accorde sa lyre, on redescend dans Rome, si l’on cherche où est l’éloquence, on ne trouve plus que cette habileté de parole avide, sanglante, née, de la corruption et qui sert d’arme meurtrière, comme la qualifie Tacite[38], c’est-à-dire l’éloquence des délateurs. Le plus célèbre de ceux qui se sont si tristement illustrés pendant le règne de Claude, Publius Suilius, est puni de ses crimes sous le principat de Néron ; mais le despotisme impérial aboutissait fatalement à la délation, et le châtiment de Suilius ne rend pas ses pareils moins audacieux, ni moins impudents. Le délateur est devenu un instrument de règne. L’empereur ne peut s’en passer. Grâce à lui, il répand au loin la terreur. Par lui, il atteint les délits qui ne tombent sous le coup d’aucune loi déterminée ; par lui, il évite le scandale des poursuites officielles ; par lui, il frappe froidement et sûrement ceux qui, sans proférer aucune parole, sans faire aucun geste, l’offensent par la tristesse de leurs regards et la sévérité de leur attitude. Aussi les récompenses impériales seraient-elles venues d’elles-mêmes provoquer le zèle des délateurs si, à la honte de cette époque, une meute, toujours nombreuse, toujours infatigable, n’avait entouré sans cesse le prince, attentive à ses moindres gestes, épiant ses regards, et, s’élançant au premier signe sur la proie désignée. Aussi le sort des délateurs de Tibère punis sous. Caligula n’effraya-t-il pas. Suilius ; et, à son tour, le sort de Suilius ne l’empêcha pas d’avoir des successeurs.

Le premier qui se présente est COSSUTIANUS CAPITO. — C’était un avocat, peu connu de nous avant le règne de Néron. Il plaidait des causes au barreau et s’y enrichissait par les mêmes moyens que Suilius, en vendant son éloquence tour à tour aux deux parties. Cet orateur qui glissait dans l’infamie par une pente naturelle, suivant l’énergique expression de Tacite[39] eût été condamné comme, concussionnaire avec Suilius et quelques autres, si le faible Claude eût laissé remettre en vigueur la loi Cincia. Il échappa pour le moment à la peine qu’avaient méritée ses crimes. Il fut envoyé plus, tard en Cilicie en qualité de gouverneur. Il y renouvela les rapines et les violences de Verrès. Mais les temps étaient changés.

Sous l’empire, les provinces étaient plus sagement gouvernées que sous la République. Le despotisme, qui frappait sans pitié à Rome les puissants, avait intérêt à ménager les provinces et les populations dont les richesses alimentaient le faste impérial. Les gouverneurs, mieux surveillés, étaient plus souvent punis quand leur tyrannie dépassait la mesure. Les Ciliciens poursuivirent leur gouverneur, devant le sénat. Leur député parla en grec contre son adversaire, et, arrivé à la péroraison, lui lança un trait dont Quintilien, dans sa jeunesse, admirait l’à-propos. Il le traduit ainsi en latin erubescis Caesarem timere, tu rougis de craindre l’empereur[40]. Cossutianus, lassé par la persévérance de ses accusateurs, renonça enfin à se défendre, et fut condamné d’après la loi sur la concussion. Il fut puni, suivant le jeu de mots de Juvénal, pour avoir piraté dans le pays des pirates[41].

Ce procès est de l’année 57. Condamné à l’exil, Capito y resta quatre années. Il en revint lorsque, Tigellin, dont il était le gendre, eût été nommé préfet du prétoire après la mort de Burrhus. Il reprit sa place au sénat, et chercha aussitôt à justifier la grâce qu’il avait obtenue, par son zèle à dénoncer les ennemis du prince. Il accusa le préteur Antistius du crime de lèse-majesté. Celui-ci aurait lu, suivant lui, des vers injurieux contre Néron devant de nombreux convives chez Ostorius Scapula. C’était la première fois qu’on remettait en vigueur la loi de majesté. On crut même, dans le sénat, que le but du procès était moins de perdre Antistius que de fournir à l’empereur l’occasion d’un beau trait de générosité. Il n’en fut rien. Capito poursuivit Antistius et produisit de nombreux témoins qui déclaraient avoir entendu les vers. Le maître de la maison, Ostorius, interrogé, s’honora en répondant courageusement qu’il n’avait rien entendu.

On crut de préférence les témoins qui accusaient. Le consul désigné, Junius Marcellus, opina pour la mort ; Thrasea pour l’exil, et il amena le sénat à partager son avis. Avant de rédiger le décret, les consuls demandèrent l’avis de l’empereur, et celui-ci écrivit, à ce propos, une lettre au sénat où perçait son dépit. Antistius, y disait-il, sans avoir été provoqué par aucune offense, l’avait gravement injurié. Le prince avait demandé que le sénat lui rendît justice et proportionnât la peine au délit. Mais, après tout, résolu à arrêter l’effet de la rigueur, il ne s’opposait point à l’indulgence. Que les sénateurs prononçassent à leur gré :ils étaient même libres d’absoudre. Malgré le ton de cette lettre, Thrasea n’en persista pas moins dans son avis. Le sénat eut, ce jour-là, le courage de son opinion, et Anstitius ne fut condamné qu’à l’exil[42].

Pendant quelques années, à la suite de ce procès, le nom de Cossutianus Capito n’est plus prononcé par les historiens. On le voit reparaître l’an 66, mêlé comme auteur ou complice principal à un forfait nouveau. Le frère de Sénèque, père de Lucain, Annæus Mella, avait, comme intendant des revenus de Néron, acquis des richesses considérables. Elles firent envie à l’empereur. Aussitôt Mella fut accusé d’avoir connu par son fils la conspiration tramée contre Néron ; l’on produisit une fausse lettre de Lucain qui l’instruisait du complot, et Néron la lui fit mettre sous les yeux. Mella se vit perdu ; il se hâta de s’ouvrir les veines, après avoir légué une partie de sa fortune à Tigellin et à son gendre Capito, pour sauver le reste. Mais les faussaires, Capito sans doute, ne s’arrêtèrent pas en si beau chemin. Ils acceptèrent le testament, et y joignirent deux lignes, où Mella se plaignait de mourir sans avoir mérité son sort, tandis que deux ennemis du prince, Rufius Crispinus et Anicius Cerialis jouissaient de la vie. Cette phrase perfide coûta la vie à Anicius Cerialis. Quant à Crispinus, il avait déjà péri[43].

Enhardi par ces honteux succès, Cossutianus Capito s’attaqua à la vertu même, à Thrasea, sa dernière et sa plus illustre victime. Thrasea était coupable d’avoir gardé intacte l’honnêteté de son âme, et d’être demeuré libre au milieu d’un sénat esclave et corrompu. Néron avait encore contre lui un grief particulier ; il lui reprochait d’avoir montré peu de zèle, c’est-à-dire, de l’avoir peu applaudi aux représentations des Juvenales, offense d’autant plus sensible que Thrasea, à Padoue, sa patrie, avait assisté aux jeux du Ceste, institués par le Troyen Anténor, et n’avait pas dédaigné de chanter sur la scène en costume tragique[44]. En réalité, le rôle d’indépendance que Thrasea jouait au sénat consistait à sortir de la salle, au moment où les sénateurs allaient voter une mesure inique, ou bien à s’abstenir de paraître aux séances.

On regrette que ce personnage, si cher à Tacite, n’ait pas agi quelquefois d’une manière plus énergique, et se soit borné trop souvent à des attitudes, tristes et mélancoliques. Du moment qu’il s’exposait à la mort par cette conduite préméditée, il eût mieux fait de prendre l’offensive, et de combattre avec éloquence les mesures arbitraires ordonnées par le prince. Il eut peut-être réveillé ainsi, dans le sénat, quelque dernier sentiment d’honneur, et sinon arrêté Néron, avancé au moins l’heure de sa chute. C’était l’objection que faisaient les propres amis de Thrasea à des votes émis par lui dans des circonstances insignifiantes, où il offensait le prince, sans ranimer le sénat. Tacite le disculpe mal sur ce point[45].

Dans le procès d’Antistius, malgré la volonté de Néron nettement indiquée, il avait montré ce que peut une parole honnête, même au milieu de gens avilis. Son intervention active avait entraîné les sénateurs, et arraché Antistius à la mort. Plus agressif, Thrasea aurait peut-être sauvé d’autres victimes, et sa mort n’en aurait été que plus glorieuse.

Quoi qu’il en soit, Capito qui n’avait pas pardonné à Thrasea de l’avoir fait condamner dans le procès des Ciliciens, l’accusa d’une multitude de crimes, dont Tacite, en refaisant-le discours du délateur, a conservé la longue et curieuse énumération. En premier lieu, Thrasea était sorti du sénat pendant la délibération qui avait suivi le meurtre d’Agrippine : il avait montré peu de zèle aux représentations des Juvenales ; il avait soustrait Antistius à la mort en ouvrant un avis plus doux ; enfin il s’était absenté volontairement le jour où l’on avait décerné à Poppée les honneurs divins. A ces griefs déjà anciens, Capito en ajoutait de nouveaux. Au commencement de l’année, Thrasea évitait de prêter le serment solennel ; quindécemvir, il n’assistait pas aux vœux pour l’empereur ; il n’offrait jamais de sacrifices pour le salut du prince ni pour sa voix céleste ; depuis, trois ans, il n’avait pas paru dans le sénat ; et le jour où l’on punissait les complots de Silanus et de Vetus, il était allé de préférence, au forum, défendre les intérêts de ses clients. Il avait déjà des sectateurs et des satellites qui copiaient son air et son maintien ; les armées, les provinces lisaient chaque jour avec plus d’empressement les journaux du peuple romain — diurna — pour savoir ce que Thrasea n’avait pas fait. Tant de griefs suffisaient à perdre un accusé. Néron, cependant, jugea à propos d’adjoindre à Capito un orateur aussi vil, mais plus éloquent et plus violent que lui[46].

CAIUS EPRIUS MARCELLUS était né à Capoue de la tribu Falerna. Il avait une éloquence emportée, à laquelle venait s’ajouter un air farouche et menaçant, un corps mal fait, que l’habitude de la débauche rendait encore plus repoussant[47]. Lorsque Claude força Silanus à se démettre de la préture, celui-ci n’avait plus qu’un jour à exercer sa charge. Eprius accepta de le remplacer pour cesser, le soir même, ses fonctions. En récompense de sa servilité, il fut nommé gouverneur de la Lycie et pilla sa province. Accusé par les Lyciens en même temps que Capito l’était par les Ciliciens, il fut plus heureux que son émule. Il réussit à faire exiler quelques-uns de ses accusateurs, pour avoir mis un innocent en péril[48]. Tel est l’homme que Néron adjoignit à Capito. Ce dernier commença l’attaque, mais les coups décisifs furent portés par Eprius Marcellus. Cependant son discours, refait par Tacite de main de maître et dans un style énergique, contient plus d’injures que de raisons. Il n’y a que de la haine et, pour ainsi dire, que des rugissements de bête fauve, dans les paroles de l’accusateur. On y sent la violence de la passion, mais aussi la faiblesse des griefs :

Il s’agit, s’écria-t-il, du salut de la République. L’insolence des inférieurs aigrit la clémence du maître. Les sénateurs, trop indulgents jusqu’ici, laissent un. Thrasea déserteur de la chose publique, un Helvidius Priscus, son gendre, et le complice de ses fureurs, un Paconius Agrippinus, héritier de la haine de son père contre les Césars, un Curtius Montanus, auteur de vers infimes, braver impunément leur autorité. Je demande que Thrasea reparaisse, consulaire au sénat, prêtre aux vœux publics, citoyen au serment annuel, à moins que, par un mépris impudent des lois et des cérémonies anciennes, il ne se déclare ouvertement traître et ennemi. Lui qui a l’habitude de faire le sénateur zélé et de défendre ici les détracteurs du prince, qu’il vienne donc -au sénat, et déclare quelles réformes et quels changements il exige dans l’État. On supportera plus aisément des censures qui attaquent tout en détail, qu’un silence qui condamne tout à la fois. Est-ce la paix de l’univers ou les succès de nos armées qui le chagrinent ? Non ! Qu’on cesse de favoriser l’orgueil d’un homme qui s’attriste du bien public, qui déserte les tribunaux, les théâtres, les temples, S’il nous menace sans cesse de son exil, ne comblons pas son vœu abominable. Il ne reconnaît ni décrets ni magistrats. Rome pour lui n’existe plus. Qu’il brise donc en mourant ses derniers liens avec cette patrie, depuis longtemps éloignée de son cœur, et dont aujourd’hui il détourne ses yeux ![49]

Tel est, à peu près, le discours qu’au milieu du sénat glacé de terreur par la vue des soldats armés qui entour raient la curie, Eprius débita d’une voix animée et le visage tout en feu. Thrasea était absent. Ses amis lui avaient conseillé de venir se défendre contre les fureurs d’Eprius ; mais il pensa qu’il y aurait plus de vanité que de vraie grandeur à se présenter au sénat. Il aima mieux mourir sans ostentation. I1 avait vécu simple, il mourut simplement. L’éloquence d’Eprius, récompensée par Néron, comme celle de Capito, par un présent de 5 millions de sesterces triompha dans le vide. Eprius n’eut pas l’honneur de voir Thrasea répondre à ses attaques. Mais tout absent qu’il fût, sa figure vénérable, sommé dit Tacite, était présente à la pensée de tous les sénateurs. Néron lui-même rendit involontairement hommage à sa victime, en lui laissant le choix de sa mort.

Après la chute de Néron, Eprius Marcellus, à qui ses délations avaient valu une fortune de 300 millions de sesterces, sentit sa puissance chanceler. Le gendre de Thrasea, Helvidius Priscus, qu’Eprius avait voulu entraîner dans la perte de son beau-père et qu’il avait fait condamner à l’exil, reparut au sénat sous Galba et poursuivit Eprius. Les deux adversaires prononcèrent l’un contre l’autre d’éloquents discours qui subsistaient encore au temps de Tacite. Mais le sénat craignit que la perte du célèbre accusateur n’entraînât celle d’une légion de coupables, et il décida Helvidius à laisser tomber l’accusation[50]. Licinius Caecina dirigea une seconde attaque contre Eprius, au moment où le sénat, réuni à Modène, ignorait sinon, l’issue de la bataille de Bédriac, au moins la mort de l’empereur Othon. Elle fut arrêtée encore une fois par l’intervention de ses collègues[51].

Vitellius succombe à son tour, et le sénat décide d’envoyer une députation à Vespasien. La délibération qui eut lieu à cette occasion mit de nouveau aux prises Helvidius Priscus et Eprius Marcellus. Le premier demandait que les députés fussent désignés au choix par les magistrats ; l’autre, qui craignait de n’être pas élu et de paraître ainsi peu estimé, proposait qu’ils fussent tirés au sort. Le débat s’échauffa, peu à peu entré les deux adversaires, et Helvidius fit entendre à Eprius de durés vérités. Il maintint avec force que lé sort pouvant s’arrêter sur des indignes, il valait mieux envoyer à Vespasien, non des délateurs, mais des citoyens irréprochables. Qu’Eprius Marcellus, disait-il en terminant, se contente d’avoir poussé Néron à tuer tant d’innocents. Qu’il jouisse de ses récompenses et de l’impunité, mais du moins qu’il laisse Vespasien aux honnêtes gens.

Le discours d’Helvidius était écrasant. Eprius Marcellus, visiblement embarrassé ; se répandit en vagues considérations sur les usages pratiqués au sénat dans les votes. Il s’abrita derrière l’avis du consul. Il balbutia quelques excuses sur la mort de Thrasea. qu’il fallait imputer non à lui-même mais au sénat qui l’avait condamné ; et lança en terminait quelques paroles amères à Helvidius, insinuant que celui-ci avait la prétention de régenter Vespasien, un triomphateur, et’ dont les enfants étaient des hommes. Malgré là pauvreté de sa justification personnelle, l’avis d’Eprius Marcellus, Plus conforme à l’usagé du sénat, et propre à rassurer les timides, finit par prévaloir[52].

En attendant que le nouvel empereur arrivât à Rome, le sénat eut à s’occuper de réparer les maux causés par la guerre civile et par la lutte des Vitelliens et des Flaviens. En môme temps, il épura les fastes souillés par les décrets adulateurs qu’il avait rendus lui-même, sous chacun des régimes qui s’étaient succédé en si peu de mois, en l’honneur de Néron, de Galba, d’Othon et de Vitellius. Il se laissa même entraîner, au commencement de l’année 70, à rédiger un serment que tous les membres devaient prononcer, où ils prenaient les dieux à témoin qu’ils n’avaient concouru à aucun acte qui compromit la sûreté de personne, et qu’ils n’avaient tiré ni profit, ni honneur du malheur des citoyens.

C’était une attaque directe contre les délateurs. Quelques accusateurs de bas étage, Sariolenus Vocula, Nonius Actianus, Sestius Severus, s’inclinèrent sous la flétrissure de leurs collègues. En vain Vipstanus Messala essaya de défendre son frère Aquilius Regulus autre grand coupable. Il s’attira une réponse virulente dé Curtius Montanus, qui souleva les applaudissements de l’assemblée. Helvidius Priscus en conçut l’espérance de renverser Eprius Marcellus, et il reprit ses attaques contre lui. Il fit d’abord l’éloge de Cluvius Rufus qui, riche comme Eprius, célèbre orateur comme lui, n’avait jamais sous Néron mis personne en péril, et il accabla Eprius de ses propres crimes et de l’innocence d’autrui.

Eprius Marcellus vit l’émotion du sénat, il sentit l’orage s’accumuler contre lui ; et prit un parti décisif. Il se leva avec Vibius Crispus, autre délateur compromis nomme lui, et fit un mouvement pour sortir : Nous partons, dit-il, Helvidius Priscus, et nous te laissons ton sénat ; règne à la face de César ! Il y avait dans cette parole, lancée en fuyant comme la flèche du Parthe, autant d’éloquence que de perfidie. Marcellus se sauvait lui-même, en dirigeant contre Helvidius une accusation qui sera relevée plus tard par Domitien. On le ramena cependant dans le sénat, et la lutte recommença pendant tout le jour. Les moins nombreux et les plus violents l’emportèrent encore. Toutefois, malgré l’éloquence qu’Eprius Marcellus déploya dans cette séance, il n’eut peut-être pas échappé à la peine qu’il méritait. Mais le lendemain, Domitien et Mucien, qui gouvernaient Rome en l’absence de Vespasien, vinrent au sénat, prirent la défense des accusés, et engagèrent les accusateurs à se désister de leurs poursuites. De tels conseils équivalaient à un ordre formel : le sénat le comprit et se tut.

Eprius Marcellus était encore une fois sauvé[53]. Bien plus, sous le règne de Vespasien, il devint tout-puissant, et fit encore sentir dans Rome sa terrible influence : Humiliante condition, s’écrie Tacite, d’une grande et malheureuse cité, contrainte de supporter en moins d’un an Othon et Vitellius, tour à tour abandonnée aux Vinius, aux Valens, aux Icelus, aux Asiaticus, jusqu’à ce qu’elle tombât aux mains d’un Marcellus et d’un Mucien, en qui elle trouve d’autres hommes plutôt que d’autres mœurs ![54] Vespasien valait mieux que Mucien et que son fils Domitien ; cependant il combla Eprius d’honneurs, comme nous l’apprend une inscription trouvée dans le vestibule de l’église de Saint-Priscus, près de l’ancienne Capoue. On y voit qu’honoré de deux consulats, du titre d’augure, et de plusieurs dignités sacerdotales, Eprius reçut cette inscription de la reconnaissance de la province de Cypre administrée par lui !

Aussi l’auteur du Dialogue sur les orateurs, rappelant la modeste origine du Capouan Eprius Marcellus, sa puissance, sa fortune de 300 millions de sesterces, son crédit auprès de Vespasien, en fait honneur à l’éloquence, et y voit une preuve éclatante de l’utilité de l’art de la parole. Telle est la conclusion peu morale à laquelle il arrive. Mais, aux paroles enthousiastes d’Aper, il convient d’opposer la noble réponse de Maternus : Quant à Crispus et à Marcellus, dont tu me cites l’exemple, qu’offre donc leur fortune de si enviable ? Est-ce de craindre ou d’être craints ? Est-ce d’être assaillis chaque jour de solliciteurs qui reçoivent leurs bienfaits en les maudissant ? Est-ce de ce que, enchaînés à l’adulation, ils ne paraissent jamais à leurs maîtres assez esclaves, ni à nous assez libres ? Quel est ce pouvoir absolu dont ils sont revêtus ? Des affranchis ont la même puissance[55].

Maternus a raison : mais par un rapprochement douloureux, tandis que Eprius Marcellus meurt tranquille et comblé d’honneurs, Maternus qui prononce ces paroles, éloquente protestation de la vertu contre le triomphe du méchant, périt victime de l’empereur Domitien. Toutefois, Maternus, à l’âme pure, au, cœur stoïque, aurait préféré son sort à celui d’Eprius, et, pour nous servir des expressions poétiques qu’il emploie, si, après la mort de ces deux hommes, on eût dressé leurs statues sur leur tombeau, le front calme et serein de Maternus eût rappelé l’innocence de sa vie et la sécurité de sa mort ; le visage triste et farouche d’Eprius Marcellus eût trahi l’orateur malhonnête dont le trépas fut salué par l’allégresse publique[56].

 

 

 



[1] Suétone, Néron, 6.

[2] Annales, XIII, 3.

[3] Suétone, 24.

[4] Annales, XII, 58.

[5] Annales, XII, 69.

[6] Annales, XIII. 3.

[7] Annales, XIII, 4.

[8] Annales, XIII, 11.

[9] Annales, XIII, 17.

[10] Annales, XIV, 16.

[11] Suétone, 10.

[12] Annales, XIV, 21.

[13] Suétone, 47.

[14] Suétone, 24.

[15] Suétone, 22.

[16] Suétone, 7.

[17] Le 28 novembre de l’année 66 ou plutôt 67. L’indécision sur la date de l’année provient de l’insuffisance des monuments historiques à cette époque, et du caprice de Néron, qui avait déplacé sa convenance la célébration des jeux Olympiques.

[18] Annales, XIV, 16.

[19] Suétone, 52.

[20] Philostrate, Vie d’Apollonius de Tyane, IV, 39.

[21] Suétone, 10 ; 38 ; Dion Cassius, LXII, 29 ; Annales, XV, 39.

[22] Dion Cassius, LXI, 20.

[23] Perse, Satires, I, 99. Voici les quatre vers attribués à Néron :

Torva Mimalloneis implerunt cornua bombis ;

Et raptum vitulo caput ablatura superbo

Bassaris, et lyncem Maenas flexura corymbis

Eeion ingeminat. Reparabilis assonat Echo.

Rappelons, pour aider à comprendre les vers de Néron, qu’égarées par Dionysos, Ægyale et les Ménades poursuivaient Penthée ou Atys, et que la mère coupa la tête à son fils, le prenant pour un jeune taureau.

[24] Questions naturelles, I, 5.

[25] Perse, I, 122 ; Auriculas asini quis non habet ? Au lieu de Mida rex habet.

[26] Suétone, Domitien, I.

[27] Annales, XV, 49.

[28] Annales, XV, 49 ; Juvénal, IV, 106.

[29] Pline, Histoires naturelles, XXXVIII, 3.

[30] Annales, XV, 34.

[31] Lucien, Néron ou le percement de l’Isthme, 2.

[32] Dion Cassius, LXII, 29.

[33] Suétone, Néron, 42.

[34] Suétone, Néron, 43.

[35] Tacite, Dialogue sur les orateurs, 11.

[36] Suétone, 12, 21, 23 ; Dion Cassius, LXIII, 9 ; LXI, 20 ; Annales, XIV, 15.

[37] Dion Cassius (Xiphilin), LXI, 20.

[38] Dialogue sur les orateurs, 12.

[39] Annales, XVI, 21.

[40] Quintilien, VI, 1, 14.

[41] Satires, VIII, 92 ; depuis la guerre des pirates, terminée par Pompée, les mots Cilicien et pirate étaient devenus synonymes.

[42] Annales, XIV, 48, 49.

[43] Annales, XVI, 17.

[44] Annales, XVI, 22.

[45] Annales, XIII, 49.

[46] Annales, XVI, 22.

[47] Annales, XVI, 23 ; Dialogue sur les orateurs, 8.

[48] Annales, XIII, 33.

[49] Annales, XVI, 28, 29.

[50] Histoires, IV, 6.

[51] Histoires, II, 53.

[52] Histoires, IV, 7, 8.

[53] Histoires, IV, 41 et suiv.

[54] Histoires, II, 95.

[55] Dialogue sur les orateurs, 8, 13.

[56] Dion Cassius, LXVI, 16, parle, il est vrai, d’un Marcellus (il ne l’appelle pas Eprius), ami de Vespasien, qui, impliqué dans une conspiration et condamné par le sénat, se coupa la gorge avec un rasoir sous le règne de ce prince. Si le fait s’applique au délateur, il a subi la juste punition de ses crimes. Mais il doit y avoir ici une erreur de nom ; autrement on ne s’explique pas les paroles de l’auteur du Dialogue sur les orateurs, vantant l’heureuse destinée d’Eprius Marcellus dans un ouvrage écrit, au plus tôt, dans les dernières années du règne de Vespasien.