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Le sénatus-consulte voté par le sénat romain en l’honneur de l’affranchi Pallas, gravé sur l’airain, et suspendu auprès de la statue du divin Jules revêtu de sa cuirasse, en apprend plus sur la situation morale de cette assemblée que les considérations des historiens et que les phrases amères échappées çà et là à Tacite. C’est en apparence le même sénat que celui dont nous avons tracé plus haut le portrait, sous le règne de Tibère, mais avec cette différence que chacun des traits, pour rester ressemblant, doit être grossi, ou, comme disent les gens du métier, poussé au noir. Le sénat de Claude et de Néron ne peut pas aller plus loin que celui de Tibère en servilité et en lâcheté ; il trouve cependant le moyen de tomber plus bas : il perd jusqu’au sentiment de son avilissement et de sa honte. Il n’éprouve plus pour les actes odieux de la tyrannie cette hésitation instinctive, cette répulsion secrète que Tibère sentait et devinait à travers les protestations empressées de ses flatteurs. Il n’a plus ni conscience ni sens moral, et il trouve naturels tous les attentats du pouvoir absolu. Aussi, c’est aux sénateurs de Claude surtout qu’il convient d’appliquer le tableau méprisant que Narcisse trace des Romains dans Britannicus : D’un empoisonnement vous craignez la
noirceur ? Faites périr le frère, abandonnez la sœur ; Rome, sur les autels, prodiguant les
victimes, Fussent-ils innocents, leur trouvera des
crimes : Vous verrez mettre au rang des jours
infortunés Ceux où jadis la sœur et le frère sont nés. Le même sénat fera plus encore. Il rendra un sénatus-consulte pour mettre au nombre des jours néfastes celui qui avait vu naître Agrippine, la mère de l’empereur ! Les orateurs qui brillent dans ce sénat sont dignes de lui. Ils sont inférieurs à leurs devanciers ; et le plus éloquent des « parleurs » de cette époque est un scélérat du nom de P. SUILIUS. Quintilien, si exact à mentionner ceux de ses contemporains qui se sont distingués dans l’art de la parole, ne fait pas à Publius Suilius l’honneur de le citer. Ni Suétone ni Pline ne prononcent son nom. Suilius ne nous est connu que par Tacite qui en a fait justice, et par Dion Cassius qui nous a conservé un échantillon de son éloquence éhontée. Ainsi, avec la nouvelle génération, la décadence de l’art des Asinius Pollion et dés Messala Corvinus se précipite de plus en plus, et il y a loin du talent même de Domitius Afer aux invectives d’un Publius Suilius. L’un est un homme instruit, éloquent, de mœurs douces, et d’un esprit plus doux que ses mœurs, irrité contre la gloire qui se fait attendre, et la brusquant par une mauvaise action ; mais rentrant aussitôt dans la voie qu’il n’aurait jamais dû quitter. L’autre est un orateur à vendre, non seulement lors de ses débuts, mais encore pendant toute sa carrière, véritable instrument de tyrannie, diffamateur de verve, et pour tout dire, en un mot, reconnu dès son premier pas, par Tibère lui-même, et flétri par lui. Tibère, dit Tacite, fut inflexible contre Publius Suilius, ancien questeur de Germanicus, convaincu d’avoir reçu de l’argent dans une affaire qu’il jugeait. Suilius était banni de l’Italie. Tibère demanda qu’il fût relégué dans une île, et s’éleva contre lui avec la plus grande force, jusqu’à affirmer par serment que ce châtiment importait au bien public. Cette sévérité, mal accueillie dans le moment, tourna à la gloire du prince, après le retour de Suilius. En effet, l’époque suivante vit celui-ci, tout-puissant et vénal, jouir longtemps de la faveur de Claude, et toujours en user pour le mal[1]. Tibère, il est vrai, en poursuivant Suilius avec cette rigueur, agissait par un motif de haine personnelle. S’il confisqua les biens de Suilius, s’il le relégua dans une île, c’était moins le juge prévaricateur qu’il voulait punir que l’ancien officier de Germanicus, et le partisan d’une famille odieuse. En revanche, l’un des premiers actes du fils de Germanicus, de Caligula, fut de rappeler de l’exil Publius Suilius et de lui rendre ses biens et ses dignités. La perte des quatre livres des Annales de Tacite, du livre VI au livre XI, nous laisse ignorer ce que fut Suilius sous le règne de Caligula. Il est permis de supposer que, rentré à Rome, altéré de vengeance, il profita de la faveur du prince pour assouvir ses ressentiments et pratiquer le métier de délateur. En tout cas, dès le début du livre XI, on le voit se mettre au service des passions de la femme de Claude, de Messaline. Il joue le rôle principal dans l’accusation intentée à Publius Valerius Asiaticus, personnage considérable, de noble naissance, riche et éloquent, celui dont le nom se trouve rappelé avec colère dans le discours de Claude reproduit par la Table de Lyon. Le procès fait à Asiaticus semble, au premier abord, n’être qu’un de ces actes de l’arbitraire impérial dont on a déjà vu tant d’exemples. Il présente cependant une circonstance particulière. Jusqu’à cette époque, quand les empereurs voulaient se débarrasser d’un ennemi, ils l’attaquaient eux-mêmes ou le faisaient attaquer devant- le sénat, ou bien le traduisaient devant les tribunaux. Sûrs d’avance du résultat, ils ne s’écartaient pas des voies légales, même dans leurs plus odieux caprices. Au contraire, le procès d’Asiaticus fut jugé loin des tribunaux et de tout ce qui pouvait rappeler le souvenir des lois, clans la chambre de Claude, en présence même de Messaline, la véritable ennemie de l’accusé. Suilius présenta l’accusation. Le lieu n’était pas favorable à l’éloquence, et les juges ne demandaient pas de longs développements. Tacite se borne à résumer les griefs qu’i1 fit valoir contre Asiaticus. Ses imputations sont de la plus grande banalité, et ressemblent à toutes celles que les délateurs dirigeaient contre les victimes désignées à leurs attaques. Il accusa Asiaticus d’avoir corrompu les soldats en leur prodiguant de l’argent, et en facilitant leurs débauches, puis d’avoir eu avec Poppée, femme de Scipion, une liaison adultère, enfin d’avoir dégradé son sexe. C’est le thème ordinaire des accusations à Rome. Déjà dans les discours judiciaires de Cicéron, on trouve cet usage d’aller fouiller dans la vie privée de l’accusé, pour y ramasser des souvenirs honteux, vrais ou faux qui, s’ils amènent la condamnation, ne sont trop souvent que le prétexte et non la cause véritable de l’accusation. Le motif réel des poursuites contre Asiaticus était la haine que lui portait Messaline, et surtout son désir ardent de s’emparer des jardins de Lucullus que Valerius avait embellis avec la plus grande somptuosité. Les imputations de Suilius eussent-elles été vraies, il n’en serait pas moins étrange de voir Asiaticus obligé de justifier sa conduite privée, non devant un tribunal représentant la morale publique, mais devant Claude et devant Messaline, c’est-à-dire la sottise et la lubricité réunies ! Assuré d’obtenir gain de cause, quoi qu’il dit, Publius Suilius n’eut donc pas besoin de faire de grands frais d’éloquence pour perdre son adversaire. Valerius Asiaticus n’en essaya pas moins de se défendre ; et il est, fâcheux que Tacite ne nous ait pas conservé son discours qui émut profondément Claude, et qui arracha des larmes à Messaline elle-même. Elle sortit de la chambre pour les essuyer. Mais elle n’abandonnait pas sa proie. Par son ordre, Lucius Vitellius, père du futur empereur, se joignit à l’accusateur, et détruisit l’effet que les paroles d’Asiaticus avaient produit sur l’esprit mobile de Claude. La seule grâce que l’empereur accorda à l’accusé fut de lui laisser le choix de sa mort. Asiaticus mourut avec courage, non en stoïcien farouche, mais en épicurien aimable, et le sourire sur les lèvres. Il se baigna, soupa gaiement, en disant qu’il eût été plus honorable pour lui de périr victime des ruses de Tibère ou des foreurs de Caligula, que des artifices d’une femme et de la bouche impure d’un Vitellius. Il visita ensuite son bûcher, et ordonna de le changer de place, de peur que la flamme n’endommageât l’épais feuillage de ses arbres. Puis il se fit ouvrir les veines[2]. Telle fut la première victime de .Publius Suilius. Encouragé par les récompenses de Messaline, il continua son métier de délateur. Après Asiaticus, il fait condamner à mort deux chevaliers romains du premier rang, nommés Pétra, coupables d’avoir eu un songe, de l’avoir raconté, et peut-être de l’avoir interprété sans penser à mal. La véritable cause de leur mort, dit Tacite, fut d’avoir prêté leur maison aux entrevues de Poppée et d’Asiaticus. Le prétexte fut un songe où l’un d’eux avait vu Claude couronné d’épis renversés, image qu’il avait interprétée comme le pronostic d’une famine. Selon d’autres, la couronne était faite de pampres flétris, et l’accusé en avait Conclu que le prince mourrait au déclin de l’automne[3]. Depuis ce temps, continue Tacite, Suilius continua d’accuser sans relâche ni pitié, et son audace trouva de nombreux imitateurs. Cependant, ce n’est pas impunément qu’on viole toutes les lois divines et humaines et qu’on prétend asseoir une fortune solide sur le crime et sur la terreur. Les haines soulevées contre Suilius éclatèrent un jour. Elles restèrent sans résultat, mais le motif ou plutôt le prétexte, mis en avant pour le perdre, est assez étranger à nos mœurs, et assez inattendu pour qu’on y insiste. Ce détail importe d’ailleurs à l’histoire de l’éloquence romaine. Pendant qu’il s’enrichissait au sénat des dépouilles de ses victimes, Suilius n’avait pas abandonné le barreau. Avocat renommé, bien vu du prince, redouté de tous, il devait attirer les clients. Il en avait beaucoup et leur faisait grassement payer son ministère. Cela ne lui suffit pas. Il trouva plus lucratif et plus expéditif de vendre ses bons offices aux deux parties à la fois, à son adversaire, comme à son client, sauf à trahir, au moment décisif, le moins riche ou le moins généreux. C’était un trafic qu’il n’avait pas même l’honneur d’avoir inventé et dont on avait déjà vu quelques exemples. Nulle marchandise publiquement étalée, dit Tacite[4], n’était plus à vendre que la perfidie des avocats. Suilius se faisait remarquer, entre tous, par son impudence, lorsqu’un événement imprévu causa dans Rome un de ces scandales que rien ne saurait étouffer. Un chevalier romain distingué, nommé Samius, après avoir donné 400.000 sesterces (80.000 fr.) à Suilius, reconnut trop tard que celui-ci s’était laissé corrompre par son adversaire. Ruiné par la perte de son procès, il vint dans la maison de son infidèle défenseur et, après lui avoir adressé de cruels reproches, se perça de son épée sous ses yeux[5]. L’affaire fit du bruit. Les ennemis de Suilius profitèrent de l’indignation soulevée par cet acte de collusion, pour attaquer le délateur. Le consul désigné, C. Silius, prononça contre Suilius un discours énergique ; les sénateurs indignés se levèrent de leurs places et réclamèrent l’application de la loi Cincia qui défendait de recevoir pour plaider une cause de l’argent ou des présents. La loi Cincia, De donis et muneribus, invoquée par le sénat, remontait à l’an 205 avant notre ère, c’est-à-dire ; vers la fin de la deuxième guerre Punique. C’était une loi tout aristocratique, dont le but avait été de maintenir l’existence de l’ancien patronat et de l’ancienne clientèle. Quand home, encore voisine de son origine, ne se composait que de patrons et de clients, la loi imposait au patron le devoir de paraître en justice, et de plaider pour ses clients pauvres, sans crédit auprès des magistrats, et d’ailleurs étrangers aux formules de droit dont les patriciens s’étaient réservé la connaissance. Le patron qui eût osé accepter un salaire de son client, aurait soulevé une réprobation unanime. Celui-ci, du reste, payait sous d’assez nombreuses formes la protection du patri tien, pour n’avoir pas besoin de rémunérer encore son éloquence. Son suffrage n’était-il pas assuré à son patron briguant les magistratures,sans parler des dons en nature ou en argent, que dans différentes circonstances, le client était contraint de lui offrir ? Traduit en justice, le patron se présentait au tribunal, escorté de la foule de ses clients dont le nombre et l’attitude lui servaient déjà d’appui. Tombait-il aux mains de l’ennemi ? Les clients réunissaient aussitôt leurs ressources pour former sa rançon. Mariait-il sa fille ? Ils devaient contribuer à la dot de la jeune épousée. Ainsi donc, lorsque les clients paraissaient en justice, ils avaient déjà payé plusieurs fois la protection que celui-ci leur donnait. Enfin, ce service rendu en des circonstances critiques les rattachait davantage à lui, et les maintenait dans une dépendance plus étroite. Mais avec le temps, et par la force naturelle des choses, les liens unissant le patron et ses clients se détendirent peu à peu. A la fin de la deuxième guerre Punique, le sénat voulut les resserrer. Il profita de la faveur que la conduite des chefs de la noblesse avait value à l’ordre tout entier. N’étaient-ce pas la politique adroite du sénat et l’habileté des généraux patriciens, qui avaient assuré l’abaissement de Carthage et le triomphe de Rome ? Il porta donc la loi Cincia, qui faisait une obligation légale de ce qui était seulement un usage. II enjoignit, par des prescriptions formelles, aux patrons de défendre en justice leurs clients, et de n’accepter ni salaire ni présent pour leur intervention. Il comprenait bien que l’autorité exercée par le patricien s’affaiblirait nécessairement, et finirait par disparaître, le jour où l’éloquence sortirait de l’enceinte étroite du patriciat, et où les plaideurs pourraient choisir, à un prix débattu, l’avocat qui leur semblerait le plus capable. Tel est le but, telle est la portée politique de cette loi, tel est le sens de ces prescriptions qui étonnent les modernes au premier abord. Mais le sénat avait compté sans le développement que prit l’art de la parole au contact de la civilisation grecque. Jusque-là l’éloquence était seulement une facilité naturelle d’élocution qui empruntait son relief et son prix à la dignité même du patron. Lorsqu’elle s’enseigna publiquement dans les écoles, quand elle devint un métier, l’ancien patronat fût ébranlé. Il ne devait jamais se remettre du coup qui lui était porté. Dès lors le plébéien aspira aussi à l’éloquence, il y parvint et se fit avocat. Il mit aussitôt son talent et la puissance de sa parole au service de tous ceux qui, riches ou pauvres, recouraient à lui. Pauvre lui-même, il fit payer aux plaideurs l’appui qu’il leur donnait, et nul ne songea à contester la légitimité de sa demande. C’est ainsi que les injonctions de la loi Cincia, dont on ne connaît pas, du reste ; les clauses d’une manière précise, se trouvèrent éludées par tous d’un commun accord. En vain Cicéron raille son adversaire Hortensius d’avoir reçu de Verrès ; pour honoraires, un sphinx d’un grand prix, il est bientôt accusé à son tour d’avoir vendu son éloquence à Publius Sylla, l’ancien complice de Catilina, au prix d’un million de sesterces, et s’en défend mal par des bons mots[6]. Déjà avant lui, l’orateur M. Licinius Crassus acquérait par son éloquence une fortune énorme de 76 millions de francs, et l’on reprochait à P. Clodius et à C. Curion de s’enrichir en ruinant leurs clients[7]. L’on ne violait pas toujours ouvertement la loi. L’avocat ne recevait pas toujours d’honoraires au moment où il venait de plaider ; il se contentait d’être inscrit sur le testament de son obligé. Cicéron se glorifiait d’avoir recueilli par legs plus de 20 millions de sesterces, dont la plupart provenaient de clients reconnaissants[8]. Cependant, c’est sous l’empire surtout que l’usage s’établit d’exiger du plaideur des honoraires déterminés d’avance. A cette époque, l’éloquence est devenue un art tout à fait plébéien. Le patricien y renonce le plus souvent, parce que l’éloquence ne conduit plus ni aux dignités ni à la gloire, et qu’elle compromet celui qui la possède. Les plébéiens remplissent les tribunaux, ils y tiennent la place des riches et des nobles, devenus ignorants par prudence. C’est dans les derniers rangs de la plèbe, dit Juvénal, que l’on trouve l’éloquence : c’est le plébéien qui défend maintenant les causes du noble ignorant[9]. Dès lors, la loi Cincia, sans avoir été abrogée, tomba en désuétude. Auguste essaya vainement d’en faire revivre les prescriptions l’an 20 avant notre ère. Il fit décréter par un sénatus-consulte que l’avocat, convaincu de vénalité, serait condamné à rendre le quadruple de ce qu’il avait reçu[10]. Mais le sénatus-consulte resta à l’état de lettre morte. La loi ne fut pas mieux exécutée qu’auparavant. Sous le règne de Claude, on avait même si complètement oublié l’ordonnance remise en vigueur par Auguste, qu’aucun des adversaires de Suilius ne l’invoqua contre lui. Il en est toujours ainsi, quand une loi, faite en vue d’un but politique, cesse d’être en rapport avec les mœurs d’une société nouvelle, et surtout quand elle n’est pas conforme à l’équité. Si les honoraires des patrons étaient injustes, ceux des avocats — causidici — étaient légitimes. On pouvait blâmer et réprimer les prétentions excessives des défenseurs, mais ceux-ci étaient en droit de faire payer la science et le talent, qu’ils avaient acquis eux-mêmes au prix de grands sacrifices. On fut donc étonné de voir le sénat exhumer contre P. Suilius une loi dont l’esprit et les prescriptions étaient si complètement tombés en désuétude. Mais si le scandale causé par l’avocat prévaricateur était grand, il était dangereux de le poursuivre pour ses crimes réels. Aussi, le débat porta uniquement sur la violation de la loi Cincia, comme si les adversaires de P. Suilius y avaient toujours eux-mêmes attaché une grande importance. Le consul désigné, C. Silius, ennemi personnel de Suilius, commença par rappeler l’exemple des grands orateurs qui regardaient la gloire comme le plus digne salaire de l’éloquence. Autrement, dit-il, le plus noble des arts est profané par un vil trafic. Il n’y a plus d’assurance contre la fraude, lorsque l’on songe a la grandeur du profit espéré : si l’éloquence est désintéressée, les procès seront moins nombreux. Aujourd’hui les inimitiés, les accusations, les haines sont entretenues par les avocats ; à l’exemple des médecins qui s’enrichissent par les maladies, ceux-ci trouvent leur avantage dans cette plaie du barreau. Qu’on se souvienne d’Asinius Pollion, de Messala et plus récemment d’Arruntius et d’Æserninus, que leur vie et leur éloquence désintéressées ont conduits aux plus hautes dignités. Les arguments du consul Silius, tels que les résume Tacite, ne sont pas d’une grande valeur. Si la gloire est la récompense des maîtres du barreau, il n’en est pas de même des orateurs plus modestes, qui rendent d’utiles services aux plaideurs, et qui attendent une juste rémunération de leurs efforts et de leurs peines. Que le nombre des procès diminue, ils n’en seront pas supprimés pour cela. Tant que les hommes, dit La Bruyère, pourront mourir et qu’ils aimeront à vivre, le médecin sers, raillé et payé. De même, tant qu’il y aura des contestations entre les hommes, il faudra recourir aux avocats et les enrichir à ses dépens. Cette réponse aux attaques du consul était si naturelle que Suilius songea à l’employer. Mais il craignait que l’empereur, dont on connaissait les goûts d’antiquaire, ne fût favorable en secret à la requête du consul. Il commença par recourir aux supplications. Avec Cossutianus et quelques autres délateurs compromis comme lui, il se jeta aux pieds de Claude et implora l’oubli du passé. Rassuré par .l’accueil bien= veillant du prince, il répliqua alors avec hardiesse Quel est l’homme, dit-il, assez présomptueux pour compter sur une gloire éternelle ? L’éloquence a un objet utile et pratique. Les avocats prêtent à chacun un appui qui l’empêche d’être à la merci des puissants. Mais ce talent ne s’acquiert pas gratuitement. Il faut négliger ses affaires pendant qu’on se dévoue à celles des autres. Beaucoup vivent du service militaire, quelques-uns de la culture de leurs champs. Personne n’embrasse un état sans en avoir d’avance calculé les profits. Il était facile à Asinius et à Messala, enrichis par les guerres d’Antoine et d’Auguste, à Æserninus et à Arruntius, héritiers de familles opulentes, d’afficher du désintéressement. Mais on peut leur opposer des exemples éclatants, et les prix que P. Clodius et C. Curion mettaient à leur éloquence. Pour eux, modestes sénateurs, ils ne demandaient à la République qu’à jouir des arts de la paix. L’empereur devait songer aux plébéiens qui aspiraient à s’illustrer au barreau. C’en est fait des talents, si l’on supprime les récompenses ! — Ces réflexions, continue Tacite, étaient peu nobles, mais le prince ne les trouva pas sans fondement[11]. Malgré l’avis de Tacite, Claude eut raison ce jour-là ; et Silius, pour avoir attaqué son adversaire sur un mauvais terrain, perdit sa cause. Suilius triomphant put donc continuer à vivre de son éloquence. Toutefois, Claude fixa à 10.000 sesterces (2.000 francs) la somme des honoraires qu’un avocat pourrait recevoir. Il ne devait point dépasser ce chiffre sous peine de concussion. Mais la loi de Claude, abrogée, selon Tacite, par Néron, confirmée par lui, selon Suétone[12], ce qui est plus vraisemblable, resta sans effet. Les plaideurs étaient trop intéressés à l’éluder. En effet, c’était moins l’éloquence de Suilius ou de tel autre avocat que son crédit auprès du prince, et son influence sur les jugés, que le client cherchait à s’assurer. La peur, en pareille circonstance, ne calcule pas. Aussi s’ingéniait-elle à corrompre les avocats tout-puissants, qui ne demandaient pas mieux. S’il s’agissait d’avocats ordinaires, on n’avait garde de dépasser les limites de la loi. On restait même fort au-dessous, s’il faut en croire le tableau probablement exagéré de Juvénal. Voyons, dit le satirique, ce que rapportent aux avocats la défense des citoyens, et les liasses de papier qui les accompagnent. Ils crient bien fort, surtout en présence d’un créancier, ou si, plus âpre encore, quelque autre créancier ; tenant un grand registre, les excite à soutenir un titre douteux. Alors leurs poumons vomissent de monstrueux mensonges, et couvrent leur robe de salive. Veut-on connaître les profits du métier ! que l’on mette d’un côté les fortunes de cent avocats, et de l’autre celle du cocher Lacerna. Les juges ont pris place : pale d’anxiété, nouvel Ajax, tu te lèves pour défendre, au tribunal de Bubulcus, la liberté douteuse de ton client. Allons, malheureux, brise ta poitrine, pour trouver à ton retour des palmes verdoyantes ornant, en signe de triomphe, l’échelle qui conduit à ton taudis. Quel est le prix de ton éloquence ? un jambon desséché, un plat de poissons bourbeux, des oignons d’Afrique moisis et cinq bouteilles d’un vin arrivé par le Tibre, récompense de quatre plaidoyers. Obtiens-tu par hasard une pièce d’or, tu en dois une partie aux praticiens qui t’ont aidé[13]. Ce passage de Juvénal qui révèle, à côté de l’avocat, l’existence du praticien ou de l’avoué, exagère sans doute la misère des avocats. Il montre cependant, par contrecoup, qu’en payant à Suilius 400.000 sesterces, Samius achetait moins son éloquence que son crédit. Quel juge, à cette époque, aurait osé refuser sa voix au favori tout-puissant de Claude ? Le crédit de Suilius fut donc à peine ébranlé par l’effort impuissant de ses adversaires. Tant que vécut Claude, il ne cessa de poursuivre de ses attaques les victimes désignées à ses délations. Après la mort de son protecteur, il interrompit son sinistre métier. Mais, violent et incapable de fléchir, il tint tête jusqu’au bout à ceux qu’il effrayait jadis, et que l’avènement de Néron au trône impérial avait élevés au pouvoir. Instrument de Claude et de Messaline, dévoué aux intérêts de Britannicus, il ne put se résigner à la mort du jeune prince. Sans attaquer l’empereur, sans même prononcer le nom de Britannicus, ce qui l’eût trop tôt désigné aux vengeances de Néron, il poursuivit Sénèque de ses invectives, le plaçant sans doute au nombre des meurtriers, puisqu’il n’avait pas quitté la cour après l’empoisonnement de Britannicus. A défaut d’une accusation directe que la prudence lui interdisait, il n’était aucun reproche qu’il lui épargnât. Cet homme, disait-il, se venge sur les amis de Claude, du juste exil auquel il a été condamné. Habitué à de frivoles études, ne s’adressant qu’à des jeunes gens inexpérimentés, il est jaloux de ceux qui mettent au service de leurs concitoyens une vive et saine éloquence. Il a été, lui, le questeur de Germanicus, et il a porté l’adultère dans la maison de ce prince. Est-ce un crime plus grand de recevoir d’un plaideur reconnaissant le prix d’un travail honorable — allusion à la loi Cincia qu’il était, de nouveau, question de reprendre contre Suilius —, que de séduire les premières femmes de l’empire ? Par quels préceptes de sagesse, par quelle philosophie, Sénèque a-t-il, en quatre ans de faveur, amassé trois cents millions de sesterces ? A Rome, il capte les testaments, il attire dans ses filets les vieillards sans enfants, tandis qu’il épuise par ses usures l’Italie et les provinces. Quant à lui, Suilius, il à acquis par son travail une modeste aisance. Mais, il est prêt à tout affronter, accusations et dangers, plutôt que d’abaisser devant cette fortune subite sa longue et ancienne considération[14]. Telle est la forme que Tacite donne aux invectives de Suilius. Malgré leur violence, elles ne manquent pas de dignité ; l’affectation même avec laquelle Suilius, l’avocat perfide du chevalier Samius, parle de son travail honorable et de sa modeste aisance prête à ses paroles une certaine vraisemblance. Cependant, à en croire Dion Cassius, Suilius allait encore plus loin, et la véhémence de sa haine ne reculait devant aucune accusation, si injurieuse et si infamante qu’elle fût. Elle ne ménageait ni l’empereur ni sa mère, Agrippine. Tout en ayant l’air de parler en son propre nom l’historien grec semble reproduire le langage même du terrible délateur. Le passage de Dion Cassius mérite d’être rapproché du langage de Tacite. Sénèque fut dénoncé. On lui reprochait, entre autres méfaits, d’avoir commerce avec Agrippine. Il ne se contentait pas d’avoir été l’amant de Julie (la fille de Germanicus) ; l’exil ne l’avait pas corrigé ; il fallait encore qu’il se liât avec Agrippine, une telle femme, la mère d’un tel fils ! Au reste, ce n’est pas en ce point seulement, c’est en tout que la vie de ce philosophe contredit ses préceptes. Il condamne la tyrannie, et il a été le précepteur d’un tyran ; il s’acharne contre ceux qui s’attachent aux hommes puissants, et il ne quitte pas les palais ; il gourmande les flatteurs, et il a poussé l’adulation envers Messaline et les affranchis de Claude jusqu’à leur envoyer de son île un livre rempli de leurs louanges, que depuis, il est vrai, la honte lui a fait supprimer ; il fait le procès aux richesses, et il a amassé 75 millions de deniers ; il accuse le luxe d’autrui, et il a chez lui trois cents tables de titre, à pieds d’ivoire, sur lesquelles il mange. En voilà assez pour faire comprendre le reste, et l’impudence d’un homme qui, époux d’une femme très noble, recherche d’infâmes amours et en a inspiré le goût à Néron. Pourtant il avait d’abord poussé la rigueur jusqu’à obtenir ide Néron qu’il ne l’embrasserait pas, ni ne mangerait avec lui. Pour ceci, on peut deviner son prétexte ; il veut philosopher à. loisir, sans être distrait par les festins du prince ; quant au baiser de Néron, je ne puis concevoir pourquoi il s’en défendait. Une seule raison se présente à l’esprit ; il ne veut pas du baiser d’une telle bouche ; mais ce serait une excuse inadmissible avec l’homme dont j’ai fait connaître les goûts[15]. Malgré la malveillance notoire avec laquelle Dion Cassius s’exprime en toute circonstance sur le compte de Sénèque, il est difficile de ne pas voir dans cet amas d’imputations grossières, un souvenir des attaques personnelles de Suilius. Seul, un ancien familier du palais impérial, et qui y a conservé des accointances, a pu connaître ces détails d’intérieur et les dénaturer avec autant de perfidie. C’est Suilius qui charge ici Sénèque de toutes les souillures que la haine et une ambition déçue peuvent imaginer. Sénèque fut averti des attaques de son ennemi, et comme il était tout-puissant, il trouva aussitôt des défenseurs prêts à soutenir sa cause. Suilius avait enseigné le moyen de perdre un adversaire ; on le retourna contre lui. Il fut accusé soudainement d’avoir pillé les alliés et volé le Trésor public pendant qu’il gouvernait l’Asie ; le sénat accorda un an aux dénonciateurs pour recueillir leurs preuves. Ils jugèrent plus court d’accuser Suilius des crimes commis à Rome. La liste des victimes de P. Suilius était longue. C’étaient Q. Pomponius jeté dans la guerre civile par la violence de ses accusations, Julie, fille de Drusus et Poppea réduites à se donner la mort, Valerius Asiaticus, Lusius Saturninus, Cornelius Lupus, une foule de chevaliers romains perdus par ses intrigues. On lui reprochait, en tin mot, toutes les cruautés du règne de Claude. En vain Suilius invoqua les ordres de ce prince. Je n’ai rien fait, dit-il, de mon propre mouvement : j’ai obéi à l’empereur. A ces mots, Néron lui ferma la bouche, en déclarant qu’il avait trouvé dans les tablettes de son père la preuve que jamais celui-ci n’avait ordonné une accusation. J’ai obéi à Messaline, essaya de balbutier Suilius. Pourquoi donc, reprirent les accusateurs, avait-il été choisi de préférence à tout autre pour prêter sa voix aux vengeances d’une femme impudique ? Ne méritent-ils pas un châtiment ces instruments de cruautés, qui après avoir reçu le salaire du crime, rejettent sur d’autres la responsabilité du crime ? Suilius, sans se laisser déconcerter, sans rien perdre de son orgueil, riposta à toutes les attaques, rendit coup pour coup. Il n’en fut pas moins condamné à perdre la moitié de ses biens et fut relégué dans les îles Baléares. Ses adversaires voulaient entraîner dans sa perte son fils Nerulinus et déjà l’accusaient de concussion. Néron les arrêta, en disant qu’on avait assez fait pour la vengeance. Suilius partit donc pour l’exil, mais sa fortune encore considérable lui permit de consoler par une vie voluptueuse l’isolement où il termina ses jours[16]. A mesure que l’on avance dans cette recherche et cette étude des derniers débris de l’éloquence romaine, les fragments des orateurs deviennent plus rares, leurs portraits plus indécis, et leur souvenir plus effacé. Il manque à cette époque un ouvrage analogue au Brutus de Cicéron ou aux Controverses de Sénèque, qui nous fit connaître les noms de ceux qui cultivent encore l’art oratoire, et nous donnât des détails sur leurs discours. Cependant les écoles ne cessaient pas de réunir autour des rhéteurs une foule nombreuse, et le forum continuait d’être assidûment fréquenté. Mais les historiens ne mentionnent que les orateurs politiques, ou les délateurs qui se font les instruments des vengeances impériales, et les victimes qui succombent sous leurs coups. A peine quelques noms d’orateurs judiciaires se rencontrent-ils dans les livres des grammairiens ou des auteurs de traités de rhétorique. C’en est assez, toutefois, pour qu’un auteur contemporain ne pût pas voir se réaliser le vœu qu’il exprime en ces termes : Sans comédiens et même sans avocats, les villes ont été heureuses autrefois et pourraient l’être encore[17]. Les comédiens ne manquent pas à Rome ; il s’en trouve même sur le trône. Quant aux avocats, malgré le silence des historiens, on en connaît encore un nombre suffisant pour ne pas perdre les traces de l’éloquence, et pour continuer, du moins, à marquer sa route. Au premier rang se place CRISPUS PASSIENUS, le fils de C. Vibius Crispus Passienus, que Sénèque le Père cite souvent dans ses Controverses et qu’il appelle l’homme le plus éloquent et le premier orateur de son époque[18]. On a souvent confondu le fils avec le père par suite de la négligence avec laquelle les anciens reproduisent les noms propres, sans les faire précéder du prénom qui distingue les membres de la même famille. Le Passienus, que Sénèque le Père a connu, eût été un vieillard à la mort de Caligula, tandis que celui qui devint le second mari d’Agrippine était un homme jeune et dans la force de l’âge. Crispus Passienus marcha sur les traces paternelles. Il hérita de l’éloquence comme des richesses de C. Vibius, et se distingua assez par l’habileté de sa parole pour qu’un de ses discours figurât au nombre de ceux qui, dans la jeunesse de Quintilien, étaient proposés comme modèles aux jeunes gens[19]. Une pièce de vers de l’Anthologie, qui lui est adressées constate à la fois son éloquence et son crédit. A un ami. — Crispus, s’écrie le poète, toi qui es ma force, et l’ancre de ma fortune en péril ; Crispus, digne d’être admiré même dans l’antique forum ; Crispus, qui ne connais ta puissance que quand il faut rendre service ; Crispus, la rive et le sol où s’est sauvé mon seul honneur, ma fortune inexpugnable, et aujourd’hui la seule consolation de mon cœur affligé ; Crispus, le doux espoir et l’arme vaillante du citoyen paisible, dont les lèvres distillent le miel de l’Hymette, qui ajoutes à la gloire d’un aïeul et d’un père éloquents[20] ; toi, dont il suffit qu’on s’éloigne pour se sentir exilé ; est-elle avec moi que la mer a jeté à demi mort sur un lit de rochers, est-elle avec moi ton âme qu’aucun obstacle ne saurait arrêter ?[21] Quel est le poète qui s’adresse à Passienus ? Les vers où il est question du lit de rochers et de naufrage pourraient, à la rigueur, s’appliquer à Sénèque le Philosophe ; aussi les lui a-t-on quelquefois attribués. C’est une supposition peu vraisemblable. Sénèque cite deux fois le nom de Passienus dans ses œuvres, mais sans lui donner aucun témoignage d’affection[22]. L’omission serait étrange après les démonstrations exagérées de tendresse que contient la pièce de l’Anthologie. Cet orateur auquel les exilés envoient des supplications si ardentes semble, par sa douceur et la modération de son caractère, occuper une place à part dans cette époque d’éloquence armée et de paroles sanglantes. Il avait épousé en premières noces Domitia, la tante maternelle de Néron, dont l’avarice était proverbiale à Rome. Elle intenta un procès en réclamation d’argent à son frère Domitius Ahenobarbus, et Passienus dut soutenir sa cause. Il trouvait indigne de sa femme et de son beau-frère, également riches, une contestation de ce genre, et laissa échapper un mot qui indiquait son regret. Dans sa péroraison, il s’étendit longuement sur les liens de parenté qui unissaient les deux plaideurs, sur la fortune dont ils étaient, tous les deux, abondamment pourvus, et ajouta, non sans une tristesse mélancolique : Rien ne vous manque moins que ce qui cause vos débats[23]. Vain reproche, peu fait pour arrêter Domitia, s’il faut en croire le mot cruel de l’avocat Junius Bassus. Comme Domitia se plaignait que celui-ci, en l’accusant d’avarice, avait allégué qu’elle avait coutume de vendre ses vieux souliers. Vendre ! non, répondit Bassus, je n’ai jamais dit cela : J’ai dit que tu avais coutume d’en acheter de vieux ![24] C’était substituer à son premier trait une satire plus mordante encore. Sénèque le Philosophe va même jusqu’à faire de Crispus Passienus un moraliste. Crispus Passienus, dit-il, de tous les hommes que j’ai connus, le plus ingénieux en toutes choses, et surtout à enseigner les caractères et les remèdes des vices, répétait souvent que devant l’adulation notre porte n’est jamais barricadée, mais seulement fermée, comme on la ferme devant une maîtresse. Si cette maîtresse vient à l’ouvrir, elle est aimable, et, si elle la brise, adorable[25]. L’idée est ingénieuse et finement exprimée. Il y a, disait encore Passienus, des hommes dont j’aime mieux le discernement que les bienfaits. Il y en a d’autres dont j’aime mieux les bienfaits que le discernement. Par exemple, j’aime mieux le discernement du divin Auguste, j’aime mieux les bienfaits de Claude[26]. Sénèque commence par désapprouver la distinction faite par Passienus. Pour moi, dit-il, je ne pense pas qu’on doive désirer le bienfait d’un homme dont on méprise le discernement. Mais l’auteur de l’apothéose satirique de Claude se rappelle à temps qu’il a, lui aussi, accepté les bienfaits du ridicule empereur. Il se hâte donc d’ajouter : Fallait-il donc refuser ce que donnait Claude ? Non, mais il fallait le recevoir comme on reçoit de la Fortune, que l’on sait pouvoir, au moment même, se tourner contre nous. Nul doute que Passienus n’ait accepté les bienfaits de Claude dans les sentiments que demande Sénèque. Ce moraliste judicieux et indulgent était parfois profond et avait de ces mots qui emportent la pièce, témoin celui qu’il prononça contre Caligula, et que Tacite, n’eût point désavoué. L’auteur des Annales trace le portrait de Caligula sous le règne de Tibère ; il oppose à la cruauté que montra plus tard le jeune prince l’hypocrisie avec laquelle il s’appliqua à flatter Tibère, le persécuteur de sa famille : De là, ajoute-t-il, le mot si heureux et si célèbre de, l’orateur Passienus : qu’il n’y eut jamais un meilleur esclave ni un plus méchant maître[27]. Le mot est vrai, et indique une juste connaissance de la nature humaine. Montesquieu ne dédaigne pas de s’en emparer et de le commenter. Ces deux choses sont assez liées, dit-il, car la même disposition qui fait qu’on a été vivement frappé de la puissance illimitée de celui qui commande, fait qu’on ne l’est pas moins, lorsque l’on vient à commander soi-même[28]. Cependant, on n’appartient pas impunément à une époque où le délire semble s’emparer de toutes les âmes, et où la folie s’assoit sur le trône. Passienus, le sage, partageait la maladie commune ; il avait, du moins, une manie qu’il poussait jusqu’à l’extravagance. Il aimait passionnément, non les arbres, mais un arbre qui se trouvait près de Tusculum, sur une colline nommée Corne, dans un bois de hêtres magnifiques consacré à Diane. Était-ce une imitation de l’orateur Hortensius auquel Cicéron reproche la même manie ? Était-ce un jeu, ou un véritable travers ? Il n’en était pas moins étrange de voir ce respectable personnage, cet orateur célèbre, deux fois consul, baiser ce hêtre au feuillage touffu, l’embrasser, se coucher à son ombrage et l’arroser avec du vin[29]. Mais la folie la plus grave que commit Passienus fut d’épouser Agrippine, la mère de Néron, et, après l’avoir épousée, de l’instituer son héritière. Agrippine l’empoisonna pour s’assurer son héritage. Suétone ne reproche pas à la mère de Néron d’avoir commis ce crime, mais saint Jérôme l’en accuse d’une manière formelle[30]. On ne prête, il est vrai, qu’aux riches, dit le proverbe, et Agrippine est riche en crimes de ce genre. JULIUS AFRICANUS est aussi un orateur dont on ne connaît guère que le nom. Quoique aucun de ses discours n’ait survécu, il mérite au moins d’être mentionné à cause de l’estime particulière où les anciens tenaient son éloquence. Quintilien n’hésitait pas à le placer à côté de Domitius Afer, et au-dessus de tous les orateurs qu’il avait connus. Il faisait toutefois quelques réserves. Il lui trouvait plus de mouvement qu’à Domitius Afer, mais aussi trop de recherche dans le choix des mots, des longueurs, et il blâmait en lui l’emploi exagéré des métaphores[31]. Ces défauts avaient frappé d’autres esprits judicieux. Le soin excessif que Julius Africanus donnait à son style, son amour pour les métaphores impatientaient même ceux qui admiraient le plus son talent. Un mot’ ingénieux de l’orateur Crispus Passienus rend parfaitement cette impression. Un jour qu’il venait d’entendre Africanus, il s’écria : Bien, par Hercule ! bien ! mais pourquoi si bien ?[32] On ne pouvait mieux critiquer la recherche minutieuse de l’élégance des mots et des pensées, que cet orateur semble avoir affectionnée. Les délicats seuls, il est vrai, avaient ces scrupules lorsqu’ils l’entendaient. Quant à la foule, elle l’admirait de confiance et prononçait, à propos de lui, les noms de Cicéron et d’Asinius. Aussi, dans le Dialogue sur les orateurs, le partisan des modernes, Aper, oppose-t-il les discours d’Africanus à l’interlocuteur qui ne veut pas admettre avec lui les progrès et l’éclat de la nouvelle éloquence[33]. Ce jugement, si excessif qu’il puisse paraître, fait regretter néanmoins que rien n’ait été conservé de cette parole tant vantée. Le père de Julius Africanus, né en Gaule, dans la Saintonge, avait compté parmi les amis de Séjan. Il fut enveloppé dans la ruine de l’ancien favori de Tibère[34]. L’orateur, son fils, était Gaulois comme lui. Il habitait son pays natal, ou du moins, il était chargé d’en défendre les intérêts à Rome, et d’en appuyer les députations auprès de l’empereur. C’est à ce titre qu’il eut à remplir une mission délicate à la cour. Après la mort d’Agrippine, Néron, comme on sait, aussitôt son forfait commis, avait envoyé au sénat unie lettre écrite par Sénèque, où il accusait sa mère d’avoir cherché à le faire périr. Il y disait entre autres choses : Je suis sauvé, mais je ne le puis croire encore, ni m’en réjouir[35]. Des députations empressées, accoururent immédiatement des provinces pour le rassurer sur ses remords et sur ses scrupules. Julius Africanus était à la tête de la députation des Gaules. Il prononça, à cette occasion, un discours qui, heureusement pour sa mémoire, n’a point survécu. Un trait seul en a été conservé par Quintilien. Africanus y faisait allusion au mot de la lettre de Néron que nous avons cité plus haut : Vos provinces des Gaules, dit-il, vous supplient, César, de supporter votre bonheur avec résignation[36]. Etait-ce une épigramme à peine dissimulée ? Il vaudrait mieux le croire pour l’honneur d’Africanus. Malheureusement, il est à penser qu’il y a à un de ces traits inattendus, que l’orateur affectionnait. Africanus a parlé, sérieusement, et c’est sérieusement que Quintilien cite son mot parmi les exemples de pensées nouvelles. |
[1] Annales, IV, 31.
[2] Annales, XI, 2, 3.
[3] Annales, XI, 4, 5.
[4] Annales, XI, 5.
[5] Annales, XI, 5.
[6] Aulu-Gelle, XII, 2 ; Cicéron, Lettres à Atticus, I, 16 ; VI, 4, 5
[7] Cicéron, Paradoxes, VI, 2 ; Tacite, Annales, XI, 1.
[8] . Cicéron, Philippiques, II, 16.
[9] Juvénal, Satires, VIII, 47.
[10] Dion Cassius, LIV, 18.
[11] Annales, XI, 7.
[12] Annales, XIII, 5 ; Suétone, Vie de Néron, 17.
[13] Juvénal, Satires.
[14] Annales, XIII, 45.
[15] Dion Cassius, LXI, 10.
[16] Annales, XIII, 43, 44.
[17] Columelle, I, 1.
[18] Controverses, II, 13, 11.
[19] Quintilien, X, 1, 24.
[20] Ces mots, à défaut d’autres preuves, suffiraient à distinguer Passienus de l’orateur qui a été connu de Sénèque le Père.
[21] Anthologie, t. I, livre III, épigr. 157, p. 598, édit. Burmann.
[22] Des bienfaits, I, 15 ; Questions naturelles, IV, préface.
[23] Quintilien, VI, 1, 50.
[24] Quintilien, VI, 3, 74.
[25] Questions naturelles, IV, préface.
[26] Sénèque, Des bienfaits, I, 15.
[27] Annales, VI, 20 ; voir plus haut le chapitre sur Caligula.
[28] Grandeur et décadence des Romains, chap. XV.
[29] Pline, Histoires naturelles, XVI, 91.
[30] Suétone, Néron, 6 ; saint Jérôme, Chronique d’Eusèbe.
[31] Quintilien, I, 1, 118 ; XII, 10, 11.
[32] Pline le Jeune, VII, 6.
[33] Dialogue sur les orateurs, 15.
[34] Annales, VI, 7.
[35] Quintilien, VIII, 5, 18.
[36] Quintilien, VIII, 5, 15.