HISTOIRE L’ÉLOQUENCE ROMAINE

 

CHAPITRE XV — SÉNÈQUE LE PHILOSOPHE

 

 

Ce n’est pas comme philosophe, mais comme avocat et auteur d’ouvrages tenant à l’art oratoire, que Sénèque relève de ces études. Son activité littéraire s’est étendue à tous les genres. Mais son nom rappelle surtout l’auteur de tant d’ouvrages philosophiques, des Bienfaits, des Questions naturelles, des Lettres à Lucilius. On songe moins déjà qu’il a composé des tragédies, les seules œuvres latines en ce genre qui nous soient parvenues. On oublie qu’il a été aussi avocat célèbre dans sa jeunesse, et qu’il a composé trois consolations, appartenant toutes les trois au genre démonstratif, au même titre que les oraisons funèbres et les harangues académiques. C’est de ce Sénèque plus ignoré que l’on s’occupera ici.

L. ANNAEUS SÉNÈQUE était le second des trois fils que Sénèque le Père avait eus de sa femme Helvia[1]. Il naquit environ l’an 4 avant Jésus-Christ à Cordoue. Il y vécut quelques années, et vint de bonne heure à Rome, sous la conduite de sa tante maternelle qui avait épousé déjà, ou qui devait épouser un personnage qui fut pendant seize ans préfet d’Égypte, et mourut en revenant de sa province, probablement Vitrasius Pollion[2]. Sénèque vante les rares qualités de cette parente, son énergie et sa modestie ; il néglige de nous dire son nom. Elle l’éleva avec la tendresse la plus vigilante ; et comme l’enfant était d’une santé frêle et délicate, elle lui servit de véritable mère et le sauva de dangereuses maladies.

On ne sait quel fut le professeur d’éloquence du jeune Sénèque ; il est probable qu’il suivit d’abord les leçons de son père, mais son goût l’entraînait plutôt vers la philosophie. Il eut à vaincre, dans cette circonstance, la résistance paternelle. Sénèque le Père n’aimait point, on l’a vu, les études philosophiques, et, vraisemblablement, il ne se résigna pas sans lutte à la vocation de son fils. Il crut tout concilier en le plaçant entre les mains d’un grammairien philosophe, le Grec Attalus Stoicus, auquel il reconnaissait une grande éloquence, et qu’il déclare le plus fin et le plus habile parleur des philosophes de son temps[3]. Sénèque suivit les leçons d’Attalus avec tant d’assiduité qu’il était toujours dans son école. Il y arrivait le premier, en sortait le dernier, et l’accompagnait même dans ses promenades pour discuter avec lui des matières philosophiques[4].

Sénèque eut encore pour maître Sotion, dont il mentionne souvent le nom avec respect. Celui-ci lui inspira une telle passion pour la doctrine de Pythagore, que le jeune homme renonça à l’usage de la viande et s’en abstint pendant plusieurs années. En vain son père lui représentait que ce régime compromettait sa santé. Il n’y renonça que plus tard, et par prudence, l’an 19 de notre ère, lorsque Tibère rendit des édits fort rigoureux contre les superstitions étrangères — alienigena sacra —, et comprit dans ses poursuites ceux qui s’abstenaient de la viande de certains animaux[5]. Sénèque conserva toujours ces habitudes végétariennes, et, au moment de sa mort, il ne vivait encore que d’eau pure et de fruits, par crainte d’être empoisonné, dit malignement Tacite, et par préférence aussi, est-on en droit d’ajouter. Sénèque suivit encore les leçons du philosophe Papirius. Fabianus qui commença par exercer l’art oratoire et y acquit une grande réputation[6]. Sénèque le Père mentionne souvent la part que Papirius prenait aux controverses des rhéteurs ; il cite même un long passage d’une déclamation prononcée par lui. Papirius se livra ensuite à la philosophie, et il y apporta ses habitudes de l’école. Il faisait de temps en temps des conférences publiques sur la philosophie, on l’écoutait en silence sans l’interrompre, mais souvent l’admiration arrachait, des applaudissements à ses auditeurs[7].

Il écrivait moins bien qu’il ne parlait ; Sénèque, tout en reconnaissant ses défauts, l’en excusé avec indulgente, en disant que le philosophe s’occupé des pensées et dédaigne le soin des mots.

Sénèque a aimé, a suivi docilement chacun de ses maîtres ; il en parle avec reconnaissance et il en a subi l’influence plus qu’il ne le crut lui-même. Ces rhéteurs qui débutent par cultiver les exercices oratoires, et qui deviennent ensuite des philosophes, ont laissé leur empreinte sur son génie. Leur élève a eu plus- de talent, mais il a été tel qu’eux-mêmes. Il traite avec passion les sujets philosophiques ; mais ce n’est pas un philosophe profond, dissertant sur des matières abstraites et creusant toutes les questions. C’est un orateur brillant, fécond, qui discourt avec éclat, avec esprit, sur les doctrines émises par d’autres philosophes, mais qui se borne à développer habilement les lieux communs de morale que Zénon et Épicure lui ont transmis, et que Cicéron déjà avait fait connaître aux Romains.

Aussi, Sénèque se trouva-t-il tout préparé pour aborder de bonne heure l’éloquence judiciaire, et s’y rendre aussitôt célèbre. Il plaida beaucoup et longtemps, et fut regardé comme le plus éloquent avocat de son temps. Ses plaidoyers furent écrits et conservés. Ils existaient encore au temps de Quintilien. L’auteur de l’Institution oratoire avait le chagrin de voir ses disciples eux-mêmes les lire avec passion, et il avait grand’peine à les empêcher de le préférer à d’autres orateurs bien meilleurs (il songe à Cicéron), que Sénèque n’avait pas cessé de poursuivre de ses critiques dans ses livres[8]. Mais si le sévère défenseur de Cicéron reconnaît avec ses élèves la grande éloquence de Sénèque, il accuse son style d’être corrompu et d’autant plus pernicieux qu’il plaît par ses propres défauts, et qu’il abonde en vices séduisants. Il voudrait qu’il eût écrit avec son esprit, mais avec le goût d’un autre. La postérité a ratifié le jugement de Quintilien.

Le règne de Caligula est l’époque la plus brillante de la vie de Sénèque. Jeune, orateur brillant, causeur infatigable et plein d’esprit, Sénèque pouvait aspirer à tous les honneurs. Sa tante, veuve du préfet d’Égypte, avait conservé d’utiles relations à Rome. Pour lui elle sortit de sa retraite ; pour lui elle se fit ambitieuse, et elle réussit à lui faire obtenir la questure qui lui donnait l’entrée au Sénat. A cette époque, Sénèque se maria avec une femme dont on ignore le nom. Il en eut deux fils : le plus jeune, emmené en Espagne par sa grand-mère Helvia, y mourut vingt jours avant la disgrâce de son père ; l’autre, Marcus, plus âgé, resté à Rome, vivait encore en l’an 44. Sénèque, sec et froid sur son second enfant qu’il a connu à peine, parle avec tendresse de l’aîné. Il l’appelle blandissimum puerum. N’as-tu pas comme consolation, dit-il à Helvia, Marcus, cet aimable enfant, dont la vue fait cesser toute tristesse ? Il n’y a pas de douleur si grande, si récente, que ses caresses n’apaisent. Quelles larmes sa gaieté n’arrêterait-elle pas ? Quel front contracté par l’inquiétude ne se dériderait pas à ses saillies ? A qui sa pétulance n’arracherait-elle pas un mot plaisant ? Qui ne se laisserait toucher, distraire de ses pensées par son babil intarissable ? Grands Dieux ! je vous en supplie ; faites qu’il nous survive ! Que la cruauté des destins s’apaise et s’arrête sur moi ! Que sur moi retombent la douleur de la mère et celle de l’aïeule ! Que le reste de la famille soit heureux, et je ne me plaindrai pas de ma solitude et de mon sort ![9]

On a vu plus haut comment la jalousie de Caligula interrompit le cours de l’heureuse fortune de Sénèque, et comment celui-ci eût péri si une des favorites du prince ne l’eût engagé à s’épargner une rigueur inutile, puisque son rival en éloquence allait mourir, atteint de consomption. Sénèque, sauvé de ce danger, ne chercha plus à attirer sur lui l’attention publique ; il s’enfonça dans l’obscurité et se livra à ses études de philosophie. Il vécut ignoré jusqu’à. la mort de Caligula. Il reprit alors ses relations mondaines, et l’existence large et opulente que lui permettait sa grande fortune. Mais l’année même de l’avènement de Claude, il fut victime d’une accusation dont les historiens se contentent de mentionner la cause ou le prétexte, sans prendre de parti. Messaline poursuivait de sa haine la plus jeune des filles de Germanicus et clés sœurs de Caligula, Julia Livilla, âgée de vingt-deux ans. Elle la fit bannir par Claude, Sénèque fut enveloppé dans la même accusation et frappé de la même peine. Messaline voulait même le faire périr ; Claude résista et demanda au sénat de lui faire grâce de la vie. Sénèque fut exilé en Corse ; il y devait rester huit ans (41-49)[10].

On n’a guère de renseignements certains et précis, comme on voit, sur la carrière oratoire de Sénèque. Aussi son nom n’aurait pas figuré à cette place si, dans la partie de son existence que l’on vient de retracer, et dans les années qui suivirent immédiatement, il n’avait pas composé trois ouvrages qui appartiennent à l’éloquence, nous voulons parler des Consolations.

S’il est naturel que des parents, en perdant un membre aimé de leur famille, lui disent un dernier adieu sous forme d’oraison funèbre, il ne l’est pas moins que des amis, surtout quand ils sont séparés par de grandes distances, adressent à celui qui regrette un fils, une mère, un père, des lettres destinées à le consoler de son deuil, ou à lui montrer au moins qu’il n’est pas seul à pleurer. Aussi, à côté des éloges funèbres, il y eut de bonne heure des lettres consolatoires. Lorsque Tullia, la fille chérie de Cicéron, lui fut enlevée, ses amis absents lui écrivirent de toutes parts pour adoucir sa douleur paternelle. Il nous reste une de ces lettres, fort belle, écrite d’Athènes par Servius Sulpicius, où tous les arguments de circonstance se trouvent heureusement résumés et condensés en quelques pages éloquentes[11]. Cicéron lui-même, quelques années plus tard, en écrivit une du même genre à un ami, T. Titius, qui avait perdu ses enfants[12]. Mais des esprits ingénieux, des Grecs, remarquèrent bientôt que la philosophie avait, depuis longtemps, accumulé dans ses livres toutes les considérations morales qui pouvaient consoler un cœur affligé ; que ces idées s’appliquaient a tous les temps, à toutes les conditions, à toutes les infortunes. Ils les recueillirent, les classèrent par genres et par espèces. Il y eut des traités séparés sur l’exil, la ruine de la patrie, la servitude, les infirmités, la cécité, en un mot sur toutes les misères humaines[13]. Le philosophe Crantor, de l’ancienne Académie, avait même écrit Sur le deuil un petit livre charmant, disait-on, un livre d’or et qu’il fallait apprendre mot à mot[14].

Crantor fit école. Il eut de nombreux imitateurs qui, suivant la calamité à laquelle il fallait porter remède, s’appliquèrent à varier la forme et l’ordre de leurs consolations. Mais le fond resta toujours le même. Sans vouloir énumérer tous ces arguments, on disait que l’homme est destiné à mourir ; que la nature a besoin de défaire les êtres pour en produire de nouveaux ; que la matière dont nous sommes composés est comme l’argile sous la main du statuaire, qui la reprend et la transforme en créations nouvelles ; que le défunt est délivré de la prison du corps ; que la mort est préférable à la vie, et autres vérités dont l’extrême simplicité ne doit pas faire méconnaître la valeur. Tout cela, neuf encore et bien dit, pouvait agir sur les hommes ; car les pensées morales ont dans leur nouveauté un net relief qui les imprime plus profondément dans les âmes[15]. Les Romains, à leur tour, empruntèrent aux Grecs ces traités, et ne firent souvent que les traduire. Cicéron lui-même, après la mort de sa fille, composa pour son propre usage un Traité de Consolation, où il avait, disait-il, entassé pour un seul deuil les arguments de toutes les écoles philosophiques de la Grèce[16]. Il n’est donc pas étonnant que Sénèque, après lui, ait été tenté de s’essayer dans un genre qui convenait si bien à la nature de son génie. Orateur et philosophe, élevé par des maîtres dont on ne saurait dire s’ils étaient plus philosophes qu’orateurs, où plus orateurs que philosophes, il était merveilleusement préparé à traiter ces œuvres d’un caractère mixte, où il pouvait développer à son aise les grandes vérités de la philosophie, en les revêtant de toutes les grâces et de tous les ornements de son éloquence. Il ne fallait plus qu’une occasion.

La Consolation à Marcia a été composée au commencement du règne de Caligula, à l’époque ou ce prince était encore les délices de Rome, et, par esprit de réaction plutôt que par amour de la liberté, rendait des arrêts contraires aux décisions de son prédécesseur. Une des mesures de Tibère qui avait le plus ému l’opinion publique, était la sentence rendue contre les livres d’histoire de Cremutius Cordus, condamnés à être brûlés sur le forum, parce que l’auteur avait fait l’éloge de Brutus, et appelé Cassius le dernier des Romains. Les circonstances du procès avaient encore passionné les esprits. Cremutius, au lieu de céder à l’orage, s’était rendu au sénat, y avait tenu tête aux délateurs, S. Secundus et P. Natta, qui l’accusaient, et avait revendiqué courageusement les droits de la pensée et de l’histoire, dans un discours que Tacite aurait dû conserver intégralement au lieu de le refaire[17]. Rentré chez lui, sans attendre la décision du sénat, il voulait se donner la mort. Mais sa fille Marcia veillait sur lui. Il trompa sa vigilance, en feignant de manger et en faisant disparaître tous les aliments. Au bout de quatre jours, sentant ses forces le trahir, il embrassa sa fille en lui disant : Ma fille chérie, apprends la seule chose que je t’aie jamais cachée : je suis entré dans le chemin de la mort, et je l’ai déjà à moitié franchi ne me retiens pas, tu ne le dois ni turne le peux. Puis il ordonna qu’on emportât toute lumière et s’ensevelit dans les ténèbres. Sa résolution connue, ce fut une joie publique, publica voluptas, de le voir par une mort volontaire, échapper à la gueule de ces loups avides. Cependant les délateurs, à l’instigation de Séjan, assiègent le tribunal des consuls ; on se hâte, mais, pendant qu’on délibère, Cremutius s’était absous lui-même et leur avait échappé[18].

Ces épisodes dramatiques n’étaient pas encore oubliés ; lorsque la décision de Caligula permit aux livres de Cremutius Cordus de reparaître. On les croyait perdus, mais Marcia, comme on l’a vu au chapitre précédent, en avait courageusement conservé un exemplaire ; et elle exhuma elle-même l’œuvre de son père, aux applaudissements du public. Les stoïciens surtout, qui considéraient Cremutius comme leur chef, accueillirent avec enthousiasme la résurrection de son œuvre, pendant que tout ce qu’il y avait à Rome d’esprits généreux opprimés sous le long règne de Tibère, se réjouissait de ce retour aux idées libérales, et, dans son illusion, voyait déjà poindre l’aurore d’une ère de félicité.

C’est à la fille de Cremutius Cordus, à Marcia, qui déplorait la mort d’un fils, que Sénèque adresse un discours de consolation. Il voulait, sans doute, mettre le sceau à sa réputation d’orateur et de philosophe, en envoyant à la femme qui jouissait en ce moment de la faveur publique, une éloquente allocution, où il pourrait exprimer en phrases élégantes les maximes morales chères aux stoïciens, et faire admirer en même temps des gens étrangers à la philosophie les grâces fleuries et, les savantes antithèses de son style. Il est difficile, en effet, d’admettre qu’il n’y ait pas eu, de la part de Sénèque, dans le choix de son sujet, quelque mobile intéressé. Quoiqu’il fût d’usage, dans les écrits consolatoires, d’attendre que les premiers transports de la douleur fussent un peu calmés, afin que l’esprit, moins accablé, pût mieux accueillir les conseils et les admonestations des amis, il y avait déjà trois ans que le fils de Marcia était mort. Sans doute, Metilius était jeune, beau, et si tendrement uni à sa mère que, pour ne pas la quitter, il n’avait pas voulu porter les armes. Sa conduite était si exemplaire que, presque enfant, il avait été revêtu du sacerdoce. Mais il n’était pas le seul enfant de Marcia. Si les deux fils de celle-ci étaient morts, il lui restait encore deux filles vivantes qui avaient elles-mêmes des enfants. Ce Metilius, l’objet de ses préférences, était marié aussi et laissait deux filles qui comblaient le vide de sa maison. Bien que le cœur maternel ait ses mystères, il est peu probable qu’au bout de trois années, entourée de tant d’enfants et de petits-enfants, Marcia fût livrée à une douleur si profonde qu’elle eût besoin de l’éloquence de Sénèque pour se consoler.

Quoi qu’il en soit, Sénèque l’entreprend. Son discours consolatoire est d’une assez grande étendue. Il renferme toutes les idées générales usitées en pareille circonstance : les jeux cruels de la fortune, la brièveté de la vie même la plus longue, la nécessité de la mort pour tous les êtres et pour le monde physique lui-même, etc. Mais ces vérités banales sont présentées avec tant de variété et d’éloquence qu’elles prennent sous sa plume une forme nouvelle, et que, si elles ne produisent pas la résignation qu’il voudrait inspirer, elles provoquent l’admiration pour son génie souple et fécond.

Sénèque annonce qu’il suivra, dans sa consolation, un plan nouveau. On commence, d’ordinaire, ces sortes d’écrits par les préceptes, et l’on termine par des exemples. Pour lui, il fera le contraire. Il le prétend, du moins, car il mêle constamment aux exemples qu’il cite les réflexions qu’ils lui suggèrent. Il rappelle d’abord les femmes illustres qui ont perdu leurs fils. Il oppose l’une à l’autre Octavie, sœur d’Auguste, qui ne s’est pas consolée de la perte de Marcellus, et Livie, qui s’est remise de la mort de son fils Drusus. Mais Livie avait auprès d’elle le philosophe stoïcien Areus. Sénèque aussitôt refait les discours qu’Areus a dû adresser à Livie, et exhorte Marcia à suivre, comme elle, les leçons de la philosophie et à calmer sa douleur. Il énumère ensuite, avec force détails, les deuils qui ont frappé Auguste, Tibère, Cornélie, mère des Gracques, et tant d’autres.

Si certain passage est étrange, lorsqu’il invite Marcia à prendre exemple sur les femelles des animaux qui se consolent bientôt de là perte de leurs petits, d’autres contiennent de grandes beautés, et rappellent, plus d’une fois, les enseignements du christianisme. Née mortelle, tu as enfanté des mortels. Être corruptible et périssable, soumis à tant d’accidents et à tant de maladies, avais-tu donc espéré qu’une substance si frêle avait engendré un être fort et éternel ? Ton fils est mort, c’est-à-dire il a touché le terme vers lequel se hâte tout ce que tu regardes comme plus heureux que le fruit de tes entrailles. C’est là que toute cette multitude qui plaide au forum, s’assoit au théâtre, prie dans les temples, c’est là qu’elle s’achemine d’un pas inégal. Et ceux que tu adores et ceux que tu méprises, une même cendre les fera égaux. N’est-ce pas cette leçon que te donne l’oracle Pythien en te disant : Connais-toi ?[19]

La seconde partie, où Sénèque prétend donner des préceptes et des consolations proprement dites, est remplie de pages très belles et vraiment éloquentes. Il laisse de côté les arguments et les exemples usités dans ces sortes d’ouvrages, et s’élève à des considérations plus hautes. Il n’abandonne pas les doctrines stoïciennes, mais il les renouvelle, et les rajeunit par les ressources inépuisables et l’éclat de son style : Ô ignorants de leur malheur, s’écrie-t-il, ceux qui ne vantent pas la mort comme la plus belle invention de la nature ! Soit qu’elle achève notre bonheur, soit qu’elle écarte l’infortune, soit qu’elle mette fin à la satiété ou à la lassitude d’un vieillard, soit qu’elle moissonne la jeunesse dans la pleine fleur de ses espérances, soit qu’elle rappelle l’enfance avant que la route soit plus pénible, la mort est un terme pour tous, un remède pour beaucoup, un vœu pour quelques-uns, et ne mérite mieux de personne que de ceux qu’elle vient trouver avant qu’ils l’invoquent. C’est elle qui affranchit l’esclave malgré le maître, c’est elle qui brise les chaînes des captifs. C’est elle qui fait que ce n’est pas un supplice de naître, que je ne succombe pas aux menaces du sort, que je conserve une âme intacte et maîtresse d’elle-même. J’ai un port pour aborder[20].

Sans doute, les idées que Sénèque vient d’exprimer sont familières aux stoïciens. Mais il y insiste, et à force de creuser ces pensées sur la mort, il en tire des conclusions inattendues. L’on se demande même parfois si c’est un païen qui parle, et non quelque disciple de Massillon. Tu n’as perdu, dit-il à Marcia, que l’image de ton fils, et une image peu ressemblante. Quant à lui, désormais éternel, en possession d’un état meilleur, dépouillé de fardeaux étrangers, il est tout à lui-même. Ces os que tu vois entourés de muscles, cette peau qui, les recouvre, ce visage, ces mains ministres du corps, cette enveloppe extérieure, ne sont pour l’âme qu’entraves et ténèbres. L’âme en est accablée, obscurcie, souillée ; voilà ce qui l’entraîne loin du vrai, loin d’elle-même, voilà ce qui la plonge dans l’erreur. Toutes ses luttes sont contre cette chair qui lui pèse, qui voudrait l’enchaîner et l’abattre. Elle cherche à s’élever là d’où elle est descendue ; c’est là que l’attend le repos éternel, c’est là qu’après être sortie, des régions obscures et grossières, elle ira contempler les espaces purs et lumineux[21].

En morale, Sénèque est éclectique. Il s’adresse d’abord à Zénon, mais il ne néglige ni Épicure ni aucune doctrine philosophique. Aussi, après qu’il a conduit le fils de Marcia dans les régions célestes ; ne s’étonne-t-on pas de. le voir emprunter des développements, soit au Songe de Scipion de Cicéron, soit à la peinture que Virgile fait des Champs Élysées. A l’exemple de Scipion l’Africain faisant les honneurs du ciel à son petit-fils, Scipion Émilien ; Cremutius Cordus reçoit à son arrivée son petit-fils Metilius : Là ton père, Marcia, quoique chacun y soit le parent de tous, se consacre à son petit-fils tout ravi de ces clartés nouvelles, il lui explique la marche des astres qui l’entourent ; puis, non par des conjectures mais par la connaissance de la vérité, il l’initie de lui-même aux mystères de la nature. De même que c’est un charme pour l’étranger de parcourir avec son hôte les détours d’une ville inconnue, c’en est un pour ton fils d’interroger sur les causes célestes un interprète de sa famille. Il aime à plonger sa vue sur les profondeurs de la terre ; il se plaît à regarder d’en haut les choses qu’il a quittées. Ainsi donc, Marcia, conduis-toi comme placée sous les yeux de ton père et de ton fils[22].

Enfin, dans une péroraison éloquente, Sénèque fait intervenir Cremutius Cordus s’adressant à sa fille du haut de la voûte céleste, et lui répétant les mêmes consolations. Il vante à Marcia le bonheur dont jouissent et jouiront les élus jusqu’à la fin du monde, c’est-à-dire jusqu’au jour ou, suivant la croyance antique, tout périra pour renaître et recommencer une nouvelle vie. Son discours se termine par cette phrase et cette idée admirables : Et nous aussi, âmes bienheureuses, en possession de l’éternité, quand il plaira à Dieu d’accomplir ces nouvelles révolutions, au milieu de l’universel ébranlement, nous-mêmes, débris chétifs de cette grande ruine, nous irons nous confondre dans les antiques éléments. Heureux ton fils, ô Marcia, qui déjà connaît ces mystères ![23]

Telles sont les idées principales développées dans cette Consolation qui arrache à Diderot des cris d’admiration dans son Essai sur Sénèque. Si l’on n’est pas toujours de l’avis de l’encyclopédiste, si l’on ne peut pas partager surtout l’enthousiasme qu’il éprouve pour une comparaison faite par Sénèque entre un voyage entrepris sur une terre inconnue et le voyage de la vie, comparaison ingénieuse, mais prolongée outre mesure, il est incontestable, qu’étant donné le genre de ces dissertations oratoires, Sénèque en a tiré le parti le plus éloquent. Il offre ici la réunion de toutes les qualités de son style, éclat, fécondité, ressources infinies, que ses contemporains admiraient, et il présente moins de défauts que partout ailleurs. La gravité du sujet le retient, et il est plus sobre de ces antithèses ingénieuses, où trop souvent, au risque d’altérer sa pensée, il se plaît à faire admirer son esprit. La Consolation à Marcia est la première en date des œuvres de ce genre que Sénèque a composées ; c’est aussi la plus belle. Les suivantes, malgré leurs beautés, n’en seront que la reproduction abrégée et parfois affaiblie.

 

Il y avait trois ans, l’an 44, que Sénèque vivait exilé en Corse. Il avait occupé d’abord ses loisirs forcés à composer des vers et à écrire quelques-unes de ses tragédies. Il se lassa d’attendre. Longtemps il avait espéré que la haine de Messaline contre lui s’apaiserait, que de puissantes influences interviendraient en sa faveur, et qu’il finirait par obtenir de rentrer en Italie. Mais la grâce se faisait désirer ; l’exilé était oublié. Sénèque voulut ramener sur lui l’attention et seconder, par un écrit d’un genre nouveau, les démarches que ses amis pouvaient tenter. Il écrivit une Consolation à sa mère Helvia sur son exil.

Ce qui était nouveau dans cette œuvre, c’était de voir l’exilé, celui que l’on pleurait composer une Consolation, et l’adresser à ceux mêmes qui se lamentaient sur son malheur. En vain, dit Sénèque, je relevais les œuvres écrites par les génies les plus éminents pour maîtriser et corriger la tristesse, je ne trouvais pas d’exemple d’un homme qui eût consolé les siens, lorsque c’était sur lui-même que ceux-ci pleuraient[24]. Mais c’était moins le désir d’être original qui inspirait Sénèque que l’espoir d’attirer la commisération sur son sort. En effet, cette. Consolation ne sort pas du cadre consacré. Ce sont les mêmes vérités générales qu’on a rencontrées dans l’écrit à Marcia, ce sont les mêmes exemples, quelquefois les mêmes expressions reproduites par Sénèque avec moins d’ampleur et de développement, pour n’avoir pas l’air de se répéter.

Helvia, cependant, s’était trouvée dans une situation particulièrement douloureuse, quand Sénèque avait dû partir pour l’exil. Elle s’était rendue en Espagne pour administrer le riche patrimoine de ses enfants, et elle y avait vu mourir entre ses bras le plus jeune des fils de Sénèque. Ce deuil, ajouté à la perte d’autres membres de sa famille, l’avait décidée à revenir en Italie pour y chercher des consolations au milieu des siens. Vingt jours après la mort de son petit-fils, elle se mettait en route, et trois j ours après son arrivée à Rome, elle voyait son fils de prédilection arraché de sa demeure, condamné à partir sur-le-champ pour la Corse, cette île peu connue, mal renommée, où l’on déportait les criminels vulgaires.

Un écrivain moderne, ce semble, aurait tiré parti de ces circonstances dramatiques : il aurait représenté la mère calme et souriante, au milieu de ses trois fils et de ses petits-enfants ; puis l’arrivée subite du messager impérial, et Sénèque se détachant avec peine des étreintes de son fils Marcus, pour lequel il éprouvait une vive tendresse, et laissant abîmées dans leur désespoir et sa mère Helvia, et sa nièce Novatilla qu’il aimait chèrement, et sa tante qui l’avait élevé et qui lui avait ouvert la route des honneurs. Après avoir renouvelé les larmes de sa mère par le souvenir de cette séparation .déchirante, il les aurait séchées en étalant un courage et une résignation qu’il n’avait peut-être pas. Mais non, la raideur stoïcienne s’interdit ces scènes de sensibilité féminine, de pathétique vulgaire. C’est à la philosophie seule qu’il convient d’emprunter des consolations dignes d’un philosophe. Sans doute, c’est l’écrit même de Sénèque qui nous a fourni ces détails sur les membres de sa famille qui l’entouraient au moment de sa disgrâce. Mais ils se trouvent çà et là dans la Consolation, ils y sont glissés, et en quelque sorte perdus au milieu des généralités. Dans ce retour de Marcia après une longue absence, dans sa présence à cette scène de séparation, Sénèque ne voit qu’une circonstance presque heureuse : elle était habituée depuis longtemps à être loin de son fils !

Au début de la Consolation, Sénèque commence à rappeler à sa mère toutes les épreuves par lesquelles elle a passé ; tous les deuils qu’elle a eu à supporter et dont le plus terrible est l’exil de son fils. Mais comme elle a fortifié son esprit par la lecture des livres des philosophes, par ses entretiens avec son fils dont elle était insatiable, et que Sénèque rappelle, malgré lui sans doute, en quelques mots émus, il lui adresse des consolations viriles. Sénèque a eu, il est vrai, richesses, honneurs, gloire[25], mais il n’est pas malheureux, il ne peut pas l’être. Le sage tire son bonheur de lui-même. Qu’est-ce que l’exil ? un changement de lieu. Mais tout dans l’univers change de place, choses et gens, depuis les astres, depuis les hordes des barbares jusqu’aux simples particuliers. En Corse même il y a plus d’étrangers que d’indigènes. Qu’est-ce que la pauvreté ? le sage a besoin de si peu de chose pour sa nourriture et ses vêtements. Il cite alors l’exemple de pauvres illustres, Regulus, Scipion, Menenius Agrippa et tant d’autres. Il y a, dit-on, l’ignominie ? Mais l’ignominie est dans le mal, et non dans le châtiment. Il n’y a pas d’ignominie là où il n’y a pas faute. Socrate, Aristide n’ont-ils pas été condamnés ? Le sage abattu ressemble à un sanctuaire renversé : on foule du pied les débris, mais on les vénère comme augustes et sacrés[26].

Ces idées ne manquent pas de grandeur. Sénèque les reprend, les explique, les commente avec plus ou moins de force et d’éloquence. Il termine par ces mots où l’on peut croire qu’en fils dévoué il cherche à tromper Helvia sur ses véritables sentiments, mais qui n’entraînent pas la conviction. Voici l’idée que tu dois te faire de moi : je suis content et joyeux comme dans les meilleurs jours ; orles meilleurs jours sont ceux où l’âme, libre de toute préoccupation, se livre à ses travaux habituels, tantôt trouve plaisir à des études plus légères (allusions à ses poésies), tantôt se tourne à la contemplation de sa nature et de la nature de l’univers, et se redresse avide de la vérité[27].

Moins brillante, moins éloquente que la Consolation à Marcia, l’ouvrage adressé à Helvia est encore une œuvre de grand mérite. L’auteur ne voulait pas répéter ce qu’il avait déjà dit. Quoiqu’il semblât avoir épuisé le thème ordinaire des discours consolatoires, il a réussi, cependant, à force de souplesse, à reprendre quelques-uns des mêmes arguments, sans avoir l’air de se copier lui-même. S’il n’a pas évité toutes les redites, il a composé un écrit réellement remarquable, et dont le plus grand défaut est d’être venu le second.

 

On n’en peut pas dire autant de la Consolation à Polybe, écrite probablement une année après la Consolation à Helvia, et dont le ton contraste si étrangement avec les discours précédents et les autres œuvres de Sénèque, que l’on a plus d’une fois contesté son authenticité. Plus que tous les autres, Diderot s’emporte en fureurs corniques contre ceux qui attribuent à Sénèque cette dissertation plate et indigne de lui. Forcé d’admettre qu’il l’a écrite, il veut y voir une satire de Polybe et de l’empereur Claude, une sorte de préface à l’Apokolokyntose. Mais nonobstant l’indignation de Diderot, l’œuvre est de Sénèque ; ce n’est pas une satire, c’est une humble requête à un affranchi tout-puissant : on peut en regretter le ton, mais elle ne mérite, cependant, ni tant de colères ni tant d’injures. Qu’on n’oublie pas qu’elle a été écrite en Corse, qu’on se rappelle surtout le rôle des affranchis de Claude, et le pouvoir absolu dont ils étaient investis. Si Sénèque manque de dignité en invoquant l’appui de Polybe, on peut en dire autant du comte de Bussy-Rabutin et de tous les nobles qui vivaient, par ordre, loin de Versailles. Ils ne se faisaient pas faute d’implorer le crédit de gens qui n’étaient pas nés, mais qui pouvaient mettre fin à leur disgrâce. Le duc de Saint-Simon aurait cru s’abaisser en s’adressant à un ministre de Louis XIV, qui n’eût pas été gentilhomme, mais il n’a jamais souffert les tortures de l’exil.

En effet, l’exil en se prolongeant, devient la plus terrible des peines, même de notre temps, où les lettres, les journaux, les moyens de communication de toute sorte, replacent en quelque sorte le banni au milieu des siens, le font vivre avec eux, et lui font respirer, pour ainsi dire, l’air de la patrie. Dans l’antiquité, il était plus terrible. Les communications étaient difficiles, les lettres arrivaient à de longs intervalles, quand elles ne se perdaient pas en route ; à peine si quelques amis, affrontant les délateurs, osaient échanger avec l’exilé des correspondances dont la prudence avait banni tout véritable épanchement. On ne savait même pas si l’on devait se réjouir ou s’effrayer de l’arrivée, sur le rocher inhospitalier, d’un vaisseau venant de l’Italie. Il pouvait apporter un message heureux, mais il pouvait aussi amener un centurion et des soldats chargés d’exécuter une sentence plus rigoureuse et de mettre à mort le proscrit qui se croyait à moitié pardonné[28]. Les biens de l’exilé étaient confisqués ou anis sous le séquestre. Inconnu des peuples au milieu desquels il séjournait, il souffrait de la misère et des rigueurs d’un climat contre lequel il ne pouvait se défendre. Qu’on se rappelle les Tristes et les Pontiques d’Ovide, et l’on se fera une idée exacte des sentiments par lesquels Sénèque passa successivement, la fermeté d’abord, puis la résignation, enfin le désespoir, et l’on sentira plus d’indulgence pour sa conduite.

La Consolation à Helvia n’avait pas produit l’effet espéré. Sénèque s’aigrit : il oublia ces travaux qu’il vantait tout à l’heure à sa mère, il descendit de ces régions sereines où il voulait planer avec le sage de Lucrèce, il regarda autour de lui sur la terre, il se vit en Corse et la maudit. C’est à l’époque de cette crise qu’il convient de placer ces épigrammes médiocres contre la Corse qu’on lit dans ses œuvres. Nul doute qu’elle ne fût un triste séjour pour l’exilé, mais on ne peut s’empêcher de sourire, en l’entendant reprocher à la Corse d’être absolument stérile et de ne rien produire. L’automne n’y a point de fruits ; l’été point de moissons ; l’hiver point d’olives ; le printemps point de feuilles, et aucune herbe ne pousse sur ce sol désolé : il n’y a ni pain à manger, ni eau à boire, il n’y a que deux choses, l’exil et un exilé. On se demande alors comment Sénèque et les habitants de la Corse pouvaient y vivre.

A ce moment psychologique, Sénèque apprend que Polybe, l’affranchi de Claude ; le plus cher à l’empereur après Narcisse, a perdu son frère. Polybe était un lettré. Il avait gagné les bonnes grâces de son maître en l’aidant dans ses travaux littéraires. Il avait lui-même traduit les poèmes de Virgile en prose grecque. Il avait également traduit ou développé en latin les apologues d’Ésope, ce qui était encore une nouveauté, Intentatum Romanis ingeniis opus, dit Sénèque[29]. Il dominait son faible maître, et ne le respectait pas toujours même en public. Un jour, au théâtre, un acteur ayant prononcé un vers qui disait : Insupportable est le marchand d’étrivières que la Fortune a élevé, le public sembla lui en faire l’application. Polybe répliqua à haute voix : Le même poète a dit aussi : On a vu devenir rois des gens qui auparavant étaient bouviers[30]. Claude ne châtia pas son impudence. Il est vrai que Polybe était à ce moment l’amant de Messaline et soutenu par elle. Il était tout-puissant et semblait devoir l’être toujours. Sénèque entreprendra donc de consoler Polybe de la mort de son frère. Il y a déjà quelque temps que ce frère est mort, car les nouvelles n’arrivent que tard en Corse. Qu’importe ! Polybe aura peut-être oublié la perte qu’il a faite, mais il aura pitié de l’exilé et s’entremettra pour obtenir son rappel !

La première partie de la Consolation à Polype a péri. C’est une lacune qui n’est pas très regrettable. Ces pages devaient contenir les mêmes généralités que les Consolations précédentes, puisque, dans la partie qui nous reste et qui concerne plus directement Polybe, on trouve encore des souvenirs, des imitations empruntées aux discours adressés à Marcia et à Helvia. Ce sont les mêmes vérités philosophiques, où l’on rencontre parfois des pensées élevées sur les grandes positions qui sont un grand esclavage[31] ; sur le bonheur des morts dans les régions des bienheureux, tableau qu’il avait déjà tracé avec des couleurs plus vives et plus naturelles dans la Consolation à Marcia[32]. Mais on a hâte de quitter ces exemples de morts, de disgrâces supportées courageusement pour arriver à ce qui est le caractère propre de la nouvelle composition, aux adulations prodiguées par Sénèque à Polybe et à l’empereur Claude. Je ne cesserai pas, dit-il à Polybe, de te mettre César devant les yeux. Tant qu’il gouverne l’univers, et qu’il montre que l’empire est mieux gardé par les bienfaits que par les armes, tant qu’il présidera aux affaires humaines, il n’y a pas de danger que tu t’aperçoives de ta perte. En lui seul, tu trouves un soutien suffisant, une consolation suffisante. Relève-toi, et toutes les fois que les larmes viendront à tes yeux, tourne tes regards vers César, et tes larmes se sécheront au radieux aspect de cette auguste divinité... Que les dieux et les déesses le prêtent longtemps à la terre, qu’il égale les hauts faits d’Auguste, qu’il dépasse ses années. Tant qu’il sera parmi les mortels, qu’il n’éprouve pas qu’il y ait rien de mortel dans sa famille, qu’il voie son fils (Britannicus né vingt jours après l’avènement de Claude) gouverner l’empire romain, qu’il s’assure de lui par une longue épreuve, et qu’il l’associe à sa puissance longtemps avant de l’avoir pour successeur ; que ce jour-là soit bien tardif, et puisse-t-il n’être connu que de nos neveux le moment où les siens, gens sua, le placeront dans le ciel[33].

Ces louanges de Claude sont déjà exorbitantes sous la plume qui écrira plus tard l’apothéose de ce prince changé en citrouille, mais Sénèque n’a pas fini ; il continue son développement et son dithyrambe en l’honneur de l’empereur. Ô Fortune ! écarte de lui tes mains... Permets qu’il remédie aux maux du genre humain depuis longtemps malade et accablé ; permets qu’il rétablisse et remette à sa place tout ce que la fureur du prince, son prédécesseur, a bouleversé. Que cet astre, qui est apparu à l’univers précipité dans l’abîme et plongé dans les ténèbres, brille toujours. Que César pacifie la Germanie, qu’il nous ouvre la Bretagne ; qu’outre les triomphes paternels, il en obtienne de nouveaux. J’en serai spectateur, moi aussi : sa clémence, la première de ses vertus, me le promet. Il ne m’a pas renversé au point de ne pas vouloir me relever. Que dis-je ! il ne m’a pas renversé : mais j’étais heurté par la fortune, je tombais, il m’a soutenu ; et au moment où je roulais dans l’abîme, ses mains divines m’ont déposé doucement sur le bord. Il a supplié pour moi le sénat, et non seulement il m’a donné la vie, mais il l’a demandée pour moi... Heureuse ta clémence, ô César ! Grâce à elle, les exilés vivent sous ton régime plus paisibles, que naguère les grands ne vivaient sous Caligula. Ils ne tremblent pas, ils n’attendent pas le glaive à toutes les heures, ils ne palissent pas à la vue des navires qui arrivent. Grâce à toi, la fortune est limitée dans ses rigueurs, ils ont l’espérance d’un meilleur avenir, ils ont le repos dans le présent. Sache-le bien : ces foudres-là, seules, sont justes, quand ceux mêmes qu’elles ont frappés les adorent[34].

Après cet appel désespéré à Claude, Sénèque s’adresse encore à Polybe, et, en répétant sans cesse les mots de clémence, il l’engage indirectement, à plusieurs reprises, à lui servir d’intermédiaire auprès de l’empereur. C’est la pensée qui revient dans chacun de ses développements, plus ou moins nettement accusée : c’est une invitation adroite et insinuante à des mesures réparatrices. Enfin, quand il a fait valoir de son mieux toutes les raisons qui doivent consoler Polybe de la mort de son frère, il termine sa consolation par un post-scriptum, cette partie de toute lettre, a dit un psychologue, qui en donne le véritable sens, et qui en contient l’idée principale. Voilà, dit-il, telles que j’ai pu les retracer, les réflexions d’une âme affaiblie et émoussée par une longue inertie. Si elles te semblent trop peu répondre a ton bénie, ou trop peu remédier à ta douleur, pensé qu’on n’est guère capable de consoler les autres, quand on est absorbé par ses propres maux, combien il est difficile de trouver des expressions latines, quand autour de soi résonne le jargon grossier des Barbares, jargon insupportable même pour des Barbares un peu plus civilisés[35].

Tant de prières, tant de supplications, tànt8t effrontées et hardies, tantôt délicates et ingénieuses, restèrent sans effet. Sénèque eut la douleur de s’être abaissé inutilement. Polybe fut peut-être touché de la requête de l’exilé, peut-être attendait-il une occasion favorable pour la faire réussir. La fortune ne lui en donna pas le temps à lui-même. A la suite de nous ne savons quelle intrigue de palais, ou bien d’un simple caprice de femme blasée, Messaline brisa le jouet dont elle s’était servie. Elle obtint de Claude la mort de son ancien favori. Il avait cessé de plaire, et il possédait d’immenses richesses qui tentèrent sa cupidité. N’était-ce pas le moment où Claude se plaignant de la gêne du fisc impérial, on lui répondait spirituellement : Tu serais dans l’abondance, si tes affranchis consentaient à partager avec toi ?[36] Dion Cassius se borne à mentionner la«mort de Polybe sans autres détails[37].

Sénèque se crut alors, comme Ovide auquel il pensa plus d’une fois, condamné à finir ses jours dans l’exil. Écrivit-il réellement à ce moment un éloge de Messaline, comme ses ennemis le lui reprochèrent, comme l’affirme Dion Cassius, toujours malveillant pour lui[38] ? On ne peut l’affirmer ; mais, en admettant qu’il l’ait composé, il eut au moins la pudeur de le supprimer de ses ouvrages, et le détruisit lui-même. Le salut lui arriva, lorsqu’il n’y comptait plus. Victime d’une intrigue de palais, il fut sauvé par une intrigue du même genre. Messaline, à son tour, fut punie de ses cruautés et de ses débauches, et le premier soin d’Agrippine, la nouvelle impératrice, fut de rappeler Sénèque de l’exil, de le nommer préteur, et de lui confier l’éducation du jeune Néron. Sénèque était resté huit ans en exil, de 44 à 49. Il avait cinquante ans. Dès lors, il joue un rôle important sur la scène du monde : il devint un homme politique. Dans cette nouvelle situation, il lui faut, plus que jamais, écrire des œuvres oratoires ; mais c’est un autre qui prononce ses discours, comme on le verra plus loin[39], et c’est à un autre que le public adresse ses éloges ou ses critiques.

 

Nous avons jugé avec impartialité l’éloquence de Sénèque, et nous avons admiré, sous quelques réserves, sa fécondité et ses ressources. Nous avons recherché avec plus de sévérité les motifs personnels qui semblaient avoir inspiré chacune de ses Consolations, surtout la Consolation à Polybe, mais sans lui reprocher trop durement de l’avoir écrite. Quand un malheureux roule dans l’abîme, peut-on lui tenir grande rigueur d’implorer celui qui peut l’en tirer ? C’est un affranchi, il est vrai, mais un affranchi que l’empereur a élevé au rang de ministre et dont l’impératrice a fait son amant. Une autre raison de cette indulgence, c’est qu’à côté de l’humble écrit de l’exilé se place un autre document contemporain, de l’année 49, postérieur, par conséquent, à l’œuvre de Sénèque, qui nous montre le sénat romain tout entier, des personnages consulaires, les descendants des plus illustres familles, se précipitant aux pieds de Pallas, un autre affranchi de Claude, pour l’accabler d’hommages, de récompenses publiques, et pour consacrer, par une inscription fastueuse sur l’airain, le témoignage éternel de leurs basses flatteries. C’est à cette prostitution du sénat que Diderot, s’il l’avait connue, aurait dû réserver les foudres de son éloquence. Un Romain l’a fait. S’il eût voulu venger Sénèque, il n’aurait pas pu mieux s’y prendre qu’en nous conservant le texte de l’inscription et le commentaire indigné qu’il y joint.

Un jour, sous le règne de l’empereur Trajan, vers l’année 107, Pline le Jeune se trouvait sur la route de Tibur, à moins d’un mille de la porte Esquiline, lorsque son attention fut attirée par un monument magnifique en marbre. C’était le tombeau de l’affranchi Pallas, tout-puissant sous Claude et mort sous le règne de Néron. Une partie de l’épitaphe mentionnait une décision du sénat rendue en faveur de Pallas, conçue en termes si humbles que Pline eut la curiosité de rechercher le sénatus-consulte dans les archives du sénat. Il le trouva. Le décret était plus honteux encore que l’épitaphe ne l’indiquait. Pline l’a copié à peu près en entier, et il l’envoie à l’un de ses amis, Montanus, avec des observations pleines de colère[40].

Ce n’était pas pour avoir marié Agrippine à Claude que Pallas recevait du sénat cette distinction. La cause en était plus modeste et, surtout, plus inattendue d’un ancien esclave. Claude avait proposé au sénat de punir lés femmes libres qui auraient eu commerce avec des esclaves. On devait tenir pour esclaves celles qui se seraient dégradées à l’insu du maître, et pour affranchies celles qui auraient eu son aveu. Ces unions, du reste, étaient fréquentes et si bien consacrées par l’usage, au moins dans les classes pauvres que, parfois même, elles étaient imposées par le père de la jeune fille libre[41]. Mais elles choquaient l’orgueil romain : on les proscrivit. Le sénat rendit grâces à Claude de la sagesse de la mesure qu’il lui soumettait. Claude ayant décliné les éloges, et déclaré que l’idée de ce règlement était due à Pallas ; il y eut alors une explosion de remerciements en l’honneur de l’affranchi. Le consul désigné, Baréa Soranus, proposa de décerner à Pallas les honneurs de la préture, et 15 millions de sesterces. Cornelius Scipion voulut en outre qu’on le remerciât au nom de l’État de ce que étant issu des rois d’Arcadie, il sacrifiait une très ancienne noblesse à l’utilité publique, et se laissait compter au nombre des serviteurs du prince. Claude assura que Pallas, content de l’honneur, voulait rester dans sa pauvreté (il possédait 300 millions de sesterces) ; et le sénatus-consulte fut gravé en airain et affiché sur le forum auprès de la statue du divin Jules[42].

Voici comment Pline le Jeune rapporte l’inscription qui excite sa colère, et comment il la commente[43]. Ma dernière lettre t’a appris que j’ai remarqué, ces jours passés, une inscription gravée sur le tombeau de Pallas, et ainsi conçue : A Pallas, le sénat, pour récompenser sa fidélité et son attachement envers ses patrons, a décerné les ornements de la préture et 15 millions de sesterces il s’est contenté du seul honneur !Passons sur ce que Pallas, un esclave, se voit offrir les ornements de la préture : ils sont offerts par des esclaves. Passons sur cette partie du sénatus-consulte qu’il faut non seulement l’exhorter, mais encore le contraindre à porter des anneaux d’or[44]. La majesté du sénat aurait eu à souffrir si un homme, ayant le rang de préteur, n’eut porté que des anneaux de fer. Ce sont choses légères, et l’on peut ne pas y insister. Mais il faut rappeler que Au nom de Pallas, le sénatet la curie n’a pas été ensuite purifiée ! —, au nom de Pallas, le sénat rend grâces à César de ce que lui-même, en parlant de Pallas, dans les termes les plus honorables, avait donné au sénat l’occasion de lui témoigner tout son bon vouloir. — Quoi de plus beau, en effet, pour le sénat, que de n’être pas soupçonné d’ingratitude envers Pallas ?

On ajoute : Afin que Pallas, à qui tous se reconnaissent personnellement obligés, reçoive pour sa fidélité singulière, pour ses talents éminents, la récompense dont il est si digne. — Ne dirait-on pas qu’il a étendu les frontières de l’empire, ou rendu des armées à la République ? Ce n’est pas assez ; on continue : Comme le sénat et le peuple romain ne peuvent déployer plus à propos leur libéralité qu’envers le désintéressé, le fidèle gardien du Trésor impérial, s’ils sont assez heureux pour améliorer sa fortune. — Sans doute, c’était le vœu du sénat, c’était la principale joie du peuple, c’était la libéralité la mieux entendue que d’améliorer la fortune de Pallas, en épuisant les caisses publiques. Écoutez la suite : Le sénat voulait décréter que du Trésor public, il fût donné à Pallas 15 millions de sesterces, et qu’en raison de son insouciance bien connue pour ces sortes d’avantages, on priât instantanément le Père commun d’exiger de Pallas qu’il obéit au sénat. — Il ne manquait, en effet, que de voir l’autorité publique traiter avec Pallas ! Pallas supplié d’obéir au sénat ! Et contre ce farouche désintéressement, César lui-même pris pour avocat, afin qu’il daignât recevoir 45 millions de sesterces ! Il ne le daigna pas : c’était le seul moyen qu’il eût, devant l’offre d’une pareille somme, d’être plus arrogant que s’il l’eût acceptée.

De cela même, pourtant, le sénat, sur le ton de la doléance, fit l’éloge en ces termes : Mais puisque le meilleur des princes, le Père commun, prié par Pallas, a désiré que cette partie du décret qui lui attribuait 15 millions de sesterces à prendre sur le Trésor public, ne fût pas maintenue : le sénat atteste qu’il se disposait à voter cette somme avec les autres honneurs pour récompenser l’honnêteté et le zèle de Pallas : mais que, redoutant comme un sacrilège de résister en quoi que ce soit à la volonté de son prince, en cela aussi, il voulait obéir. — Te figures-tu Pallas s’opposant à un sénatus-consulte, et César cédant aux prières ou plutôt à l’ordre de son affranchi. C’est fini, penses-tu ? Prends patience, voici qui surpasse tout : Comme il est utile que la générosité du prince, toujours prête à louer et à récompenser le mérite, soit publiée partout, et principalement aux lieux où les préposés aux affaires du prince puissent trouver un motif d’émulation, où le dévouement éprouvé et l’intégrité de Pallas puissent provoquer de nobles rivalités, le sénat décrète que le mémoire lu devant l’ordre amplissime par le meilleur des princes dans la séance du 4 avant les calendes de février dernières passées (28 janvier 49), et les sénatus-consultes faits sur ce sujet, seront gravés sur l’airain, et le tableau exposé près de la statue cuirassée du divin Jules. — C’était trop peu pour de telles infamies que le sénat en eût été témoin. On choisit un lieu plus fréquenté pour les offrir aux yeux des contemporains, aux yeux de la postérité !... Que j’ai de joie, ajoute Pline en conclusion, de n’avoir pas vécu dans ces temps qui me font rougir de honte, comme si j’y avais vécu.

Pline, par pudeur pour les familles patriciennes, ne nomme ni le consul Barea Soranus, ni Cornelius Scipion, qui ont pris l’initiative de ce sénatus-consulte honteux, et qui l’ont signé sur les registres du sénat. C’est Tacite qui nous fait connaître leurs noms. Combien la Consolation à Polybe de Sénèque a droit à l’indulgence à côté de cette basse et plate servilité !

 

 

 



[1] Voir le chapitre X, Sénèque le Père.

[2] Ad Helvium, 17, 2.

[3] Suasoriæ, II, 12 ; Attalus fut, dans la suite, exilé de Rome par Séjan.

[4] Lettres à Lucilius, 108.

[5] Lettres à Lucilius, 108 ; Annales, II, 85.

[6] Controverses, III, préface ; Ibid., 9.

[7] Lettres à Lucilius, 52 ; 100 et passim.

[8] Quintilien, X, 1, 126, 129.

[9] Ad Helvium, 16.

[10] Annales, XIII, 42 ; Dion Cassius, XLI, 10 ; Scholiaste de Juvénal, V, 109.

[11] Ad familiares, IV, 5. Elle est du mois d’avril 45 av. J.-C.

[12] Ad familiares, V, 16 ; époque incertaine.

[13] Tusculanes, III, 34.

[14] Académiques, II, 44.

[15] C. Martha, Études morales sur l’antiquité, chap. III. Tout serait à citer dans ce chapitre excellent.

[16] Ad Atticum, XII, 14 ; Tusculanes, III, 31.

[17] Annales, IV, 35, 36.

[18] Ad Marciam, 22.

[19] Ad Marciam, 11.

[20] Ad Marciam, 20.

[21] Ad Marciam, 24.

[22] Ad Marciam, 25.

[23] Ad Marciam, 26.

[24] Ad Helviam, 1 : Sénèque oublie la Consolation que Cicéron avait composée pour se consoler lui-même de la mort de Tullia, sa fille.

[25] Ad Helviam, 13, 14.

[26] Ad Helviam, 12.

[27] Ad Helviam, 17.

[28] Ad Polybium, 32.

[29] Ad Polybium, 27. Phèdre n’est nommé ni par Sénèque ni par Quintilien ; il semble n’avoir pas été connu d’eux. On croit que ses œuvres n’ont été publiées qu’après la mort de Tibère et encore d’une manière incomplète.

[30] Dion Cassius, XI, 29.

[31] Ad Polybium, 26.

[32] Ad Polybium, 28.

[33] Ad Polybium, 31.

[34] Ad Polybium, 32.

[35] Ad Polybium, 37. Sénèque pense évidemment aux passages d’Ovide où le poète exilé exprime les mêmes idées : Il me semble que j’ai déjà désappris à m’exprimer en latin ; déjà je parle comme un Gète ou un Sarmate. (Tristes, V, 12, 57 et passim.)

[36] Suétone, Vie de Claude, 28.

[37] Dion Cassius, XL, 91.

[38] Dion Cassius, XLI 10.

[39] Voyez plus loin le chapitre sur Néron.

[40] Pline le Jeune, VII, 20 ; VIII, 6. Sénatus-consulte en faveur de l’affranchi Pallas (28 janvier 49) : Huic senatus ob fidem pietatemque erga patronos ornamenta prætoria decreuit et sestertium centies quinquagies, cuius honore contentus fuit... non exhortandum modo verum etiam compellendum ad usum aureorum anulorum... nomine Pallantis senatus gratias agit Cæsari, quod et ipse cum summo honore mentionem eius prosecutus esset et senatui facultatem fecisset testandi erga eum benevolentiam suam. Ut Pallas, cui se omnes pro virili parte obligatos fatentur, singularis fidei singularis industriæ fructum meritissimo ferat. Cum senatui populoque Romano liberalitatis gratior repræsentari nulla materia posset, quam si abstinentissimi fidelissimique custodis principalium opum facultates adivuare contigisset. Voluisse quidem senatum censere dandum ex ærario sestertium centies quinquagies et quanto ab eius modi cupiditatibus remotior eius animus esset, tanto impensius petere a publico parente, ut eum compelleret ad cedendum senatui. Sed cum princeps optimus parensque publicus rogatus a Pallante eam partem sententiæ, quæ pertinebat ad dandum ei ex ærario sestertium centies quinquagies, remitti uoluisset, testari senatum, et se libenter ac merito hanc summam inter reliquos honores ob fidem diligentiamque Pallanti decernere cœpisse, voluntati tamen principis sui, cui in nulla re fas putaret repugnare, in hac quoque re obsequi. Utique, cum sit utile principis benignitatem promptissimam ad laudem præmiaque merentium illustrari ubique et maxime iis locis, quibus incitari ad imitationem præpositi rerum eius curæ possent, et Pallantis spectatissima fides atque innocentia exemplo provocare studium tam honestæ æmulationis posset, ea quæ X. kal. Februarias quæ proximæ fuissent in amplissimo ordine optimus princeps recitasset senatusque consulta de iis rebus facta in ære inciderentur, idque æs figeretur ad statuam loricatam divi Iulii.

[41] Paul. Sentent., II, tit. XXI ; dix-huit cas décidés font connaître le fond et les principales conséquences de la mesure prise par Claude. Ces unions (contubernia) étaient fréquentes ; quelquefois même (n° 10) ordonnées par le père de la jeune fille. Voyez encore Gaius, Institutes, I, 160.

[42] Tacite, Annales, XII, 53.

[43] Pline le Jeune est éloquent, mais prolixe, aussi nous réduirons ses protestations aux parties essentielles.

[44] Les anneaux d’or étaient réservés aux sénateurs, aux premiers magistrats et aux chevaliers.