HISTOIRE L’ÉLOQUENCE ROMAINE

 

CHAPITRE XIV — ÉLOQUENCE IMPÉRIALE. - CALIGULA. - CLAUDE

 

 

L’histoire de Domitius Afer a déjà montré quelles prétentions l’empereur Caligula avait au titre d’orateur. Comme tous les membres de la famille de César, ce prince avait des facultés littéraires, et avait reçu une éducation libérale qui les avait développées. Il fut élevé, tout enfant, dans la maison d’Auguste, puis sous la direction de son père Germanicus, qui possédait les aptitudes les plus diverses, puisqu’il était à la fois politique habile, général heureux, poète et orateur estimé. Il vécut dans les camps, en Germanie, à côté de son père ; les soldats, flattés de voir le fils de leur général porter les chaussures des légionnaires, le surnommèrent Caligula[1].

Le hasard ou plutôt sa jeunesse — il était le dernier des enfants males d’Agrippine —, le fit échapper à la persécution exercée par Tibère contre toute la race de Germanicus. Il aurait, toutefois, partagé le sort de ses deux frères, Néron et Drusus, déclarés ennemis publics par le sénat, sur l’ordre de l’empereur, si les crimes de Séjan, en faisant périr la descendance directe de Tibère, n’eussent forcé celui-ci à prendre Caligula pour son héritier. Le jeune prince, appelé à l’empire contre toute attente, s’appliqua dès lors à gagner les bonnes grâces de Tibère et de son entourage par de si viles complaisances, qu’on a dit de lui qu’il n’y avait pas eu de meilleur valet ni de plus méchant maître. Mais ses mauvais instincts n’échappaient pas à la finesse du vieillard de Caprée. Il s’en réjouissait, et ne se gênait pas pour dire tout haut : Caïus vit pour ma perte et pour celle du genre humain : j’élève une hydre qui dévorera les Romains, et un Phaéton qui embrasera l’univers ! Tibère ne croyait pas prédire si juste, s’il est vrai que Caligula ait tenté un jour de l’assassiner, ou, comme le bruit en courut à Rome, qu’il ait hâté par le poison les derniers jours de son père adoptif[2].

Le début de Caligula dans la carrière de l’éloquence fut l’éloge funèbre de sa bisaïeule Livie, qu’il prononça du haut des rostres, en présence de la multitude accourue à ce spectacle, l’an 29 de notre ère. Depuis que sa mère Agrippine avait été reléguée en exil par Tibère, il vivait auprès de Livie. Il dut principalement à cette circonstance d’être choisi par Tibère pour lui rendre ce devoir.

Caligula avait à cette époque dix-sept ans et portait encore la robe prétexte[3]. Il se répandit probablement en grands éloges sur l’origine illustre et l’histoire extraordinaire de cette femme qui, enlevée par Octave à son premier mari Tibère Néron, eut l’habileté de circonvenir Auguste et de lui faire adopter Tibère, son fils, aux dépens de sa propre lignée. Caligula se dédommagea, plus tard, de cet éloge de convention par des invectives déplacées. Parlait-il de Livie, il ne l’appelait jamais qu’un Ulysse en jupons. Il l’accusa, même dans une lettre adressée au sénat, d’avoir eu pour aïeul maternel un décurion de Fondi, Aufidius Lurco, au mépris des actes publics qui témoignaient des magistratures exercées à Rome par ce personnage. En arrivant à l’empire, Caligula prononça de même l’éloge funèbre de Tibère, et lui fit de magnifiques funérailles. Héritier de son pouvoir, il est à, croire qu’il ne lui ménagea ni les honneurs ni les louanges. Il versa même d’abondantes larmes sur la perte de celui qui avait été le bourreau de tous les siens et dont il avait peut-être avancé le trépas. Puis il courut à Pandataria et à Pontia, recueillir les restes de sa mère et de ses frères et les ramena à Rome lui-même. Comme il ne négligeait aucune occasion de parler en public, il est probable, malgré le silence des historiens, qu’en cette circonstance encore, il prononça un discours où, au moins, il exprimait des regrets véritables et versait des larmes sincères. C’est à cette occasion, sans doute, qu’en faisant valoir sa piété filiale, il prononça ces paroles rapportées par Suétone : Que, pour venger la mort de sa mère et de ses frères, il était entré avec un poignard dans la chambre de Tibère endormi ; mais que, saisi de pitié, il s’était retiré en jetant son arme. Il ajoutait que Tibère s’en était, il est vrai, aperçu, mais qu’il n’avait osé faire aucune recherche, ni ordonner aucune poursuite[4].

C’est seulement après son avènement à l’empire, que Caligula put satisfaire à son aise ses goûts d’orateur. Il dédaignait l’érudition, mais il avait cultivé sérieusement l’éloquence. Suidas prétend même qu’il avait écrit en latin un traité de rhétorique ; d’autres, il est vrai, attribuent cette œuvre à son père, Germanicus[5]. Quoi qu’il en soit, Caligula s’appliqua avec zèle à l’art oratoire, et y réussit aussi bien en grec que dans sa langue maternelle[6]. Sa folie elle-même ne l’empêcha pas de rester éloquent. Sa parole vive, assurée, mordante et pleine d’abondance, s’accommodait mieux du rôle d’accusateur. Prenait-il la parole, il allait, disait-il, tirer le glaive forgé dans ses veilles. Quand il était en colère, les pensées et les mots se pressaient et se succédaient avec rapidité. Il débitait ses phrases avec feu, allait et venait tout en parlant, et élevait la voix assez haut pour se faire entendre des, plus éloignés. Il aimait aussi à répondre aux plaidoyers heureux des orateurs, et quand le sénat jugeait d’illustres accusés, il prenait la parole tantôt pour les charger, tantôt pour les défendre. Il convoquait alors par un édit les membres de l’ordre équestre, pour qu’ils vinssent entendre les foudres de son éloquence, et, selon qu’il était content de lui-même et des applaudissements recueillis, il donnait son suffrage pour ou contre les accusés[7].

Il n’est donc pas étonnant que Caligula, avec ces grandes prétentions à l’éloquence, ait été tenté d’engager une lutte oratoire avec Domitius Afer, le premier avocat de son temps, et se soit montré, magnanime à l’égard de l’adroit délateur. Vainqueur de l’aveu même de son rival, il ne pouvait que lui pardonner ses attaques contre les amis d’Agrippine ; il crut se surpasser en lui offrant, comme nous l’avons vu, le consulat. Mais un autre orateur excita la jalousie de l’empereur et ne sut pas l’apaiser : ce fut Sénèque le Philosophe dont l’éloquence commençait à attirer l’attention. Sénèque avait alors trente-cinq ans environ ; il était dans toute la force de son talent, et il arrivait au sénat, précédé et soutenu parla réputation de son père et de son frère Novatus Gallio. En outre, il jouissait d’une grande renommée d’honnêteté ; il n’accusait personne, et se contentait. d’apporter dans les délibérations une maturité supérieure à son âge et une éloquence qui plaisait par la nouveauté, l’éclat des pensées et la vigueur du trait.

Le bruit qu’on faisait autour de Sénèque importuna bientôt Caligula. Il se répandit à plusieurs reprises en épigrammes contre l’orateur à la mode. Il prétendit d’abord que Sénèque ne faisait que des pièces d’apparat et que ses discours n’étaient que du gravier sans ciment. Mais il se lassa à la fin des succès remportés par le jeune orateur, et un jour qu’il avait assisté à un procès soutenu devant le sénat, où Sénèque avait parlé éloquemment, et provoqué, malgré la présence du prince, d’unanimes applaudissements, il ne se contint plus. Il donna l’ordre de le mettre à mort. L’arrêt fut révoqué à temps, grâce à l’intervention d’une femme que Sénèque avait mise dans ses intérêts. Elle persuada à Caligula que Sénèque, atteint de consomption, n’avait plus que peu de temps à vivre, et que le prince pouvait s’épargner une rigueur inutile[8]. Sénèque, averti, se condamna à la retraite, et s’adonna dès lors exclusivement aux travaux philosophiques qui ont fait sa gloire.

Si la jalousie de Caligula contre Sénèque est odieuse et ridicule à la fois, son jugement sur les discours de son rival n’est pas éloigné de la vérité. Il dénote du goût et du discernement. Caligula en fit preuve plus d’une fois. Tout jeune encore, d’après Quintilien, il adressa ce mot piquant à un orateur qui lisait d’une façon prétentieuse : Si tu prétends chanter, tu chantes mal ; si tu prétends lire, tu chantes[9].

Mais l’exercice du pouvoir et une maladie mentale troublèrent si profondément son esprit que tous ses actes et ses pensées, même en ne sortant pas de l’ordre littéraire, présentèrent bientôt l’apparence du décousu et de la folie. C’est ainsi que, dans ses voyages en Sicile, à Syracuse, à Lyon, en Gaule, il établit des concours d’éloquence en grec et en latin. Placé sur une estrade, près de l’autel d’Auguste, à Lyon, il présida lui-même à ces tournois oratoires. Bizarre en tout, il voulut que les vaincus allassent remettre eux-mêmes aux vainqueurs le prix qu’ils avaient mérité, et composassent des vers à la louange des triomphateurs. C’était, il faut en convenir, un médiocre honneur pour ceux-ci, que des poèmes écrits sur commande et par les plus inhabiles. Quant aux concurrents qui avaient montré trop d’insuffisance ou dont les vers lui avaient déplu, il les condamna à les effacer avec une éponge ou avec leur langue, sous peine de recevoir la férule et d’être jetés dans le Rhône[10].

Il fut plus sensé et plus heureux dans sa manière d’encourager les historiens. Nous avons vu combien, sous le règne de Tibère et même sous celui d’Auguste, l’histoire avait eu à subir de persécutions. Les auteurs étaient contraints de se donner la mort, leurs ouvrages étaient livrés aux flammes. Ainsi avaient été brûlées solennellement sur la place publique les œuvres de T. Labienus, de Cassius Severus et de Cremutius Cordus. Caligula, par une inspiration dont il faut lui savoir gré, ordonna de rechercher les exemplaires qui avaient échappé à la proscription, ou que la terreur n’avait pas décidé à détruire. Il promit de les laisser copier et lire librement, ajoutant qu’il importait extrêmement à sa gloire que tous les faits importants fussent connus de la postérité. Restait à, savoir si on retrouverait ces ouvrages. On les retrouva, tant, dit Tacite, la tyrannie est insensée de croire que son pouvoir d’un moment étouffera dans l’avenir le cri de la vérité[11]. Les ouvrages brûlés reparaissent toujours : ils renaissent de leurs cendres plus sûrement que le phénix.

L’Histoire de Cremutius Cordus fat rendue à la lumière par sa fille Marcia, comme le témoigne ce passage éloquent de Sénèque : A la première occasion, dit-il, que t’offrirent les changements de l’État, tu rendis au jour les ouvragés de ton père, qui, eux aussi, avaient subi le supplice. Tu le sauvas ainsi de la mort véritable, et tu rendis aux citoyens ces livres qu’il avait écrits de son sang. Tu as bien mérité des lettres romaines, dont une partie précieuse avait été brillée ; tu as bien mérité de la postérité qui connaîtra l’histoire sincère de ce temps, et qui saura à qui elle la doit. Tu as bien mérité de ton père dont le souvenir ne périra pas, tant qu’on aimera à connaître l’histoire de Rome, tant qu’on se plaira au commerce de nos ancêtres, tant qu’on voudra savoir ce qu’est un vrai Romain, un homme qui, au mi-lieu d’esclaves courbés sous le joug de Séjan, reste indomptable et conserve la liberté de son esprit, de son cœur et de son bras. Quel dommage pour la République, si tu n’avais arraché à l’oubli celui qu’on y condamnait pour les deux plus belles choses du monde, l’éloquence et la liberté ! On le lit, on l’admire ; il est dans les mains, dans les cœurs de tous, et ne craint rien du temps. Quant à ses bourreaux et à leurs forfaits, qui sont leur titre à la mémoire des hommes, déjà l’on commence à n’en plus parler ![12] Hélas ! Sénèque se berce d’une généreuse illusion en promettant une éternelle durée aux œuvres de Cremutius Cordus. Il compte sans la proscription des successeurs de Caligula et sans les outrages du temps qui n’ont pas sauvé de la ruine les œuvres qu’avait préservées un moment le dévouement filial de Marcia.

Le bon sens dont Caligula faisait preuve à l’égard des historiens de l’empire, peut-être par esprit de réaction contre les sévérités de Tibère, l’abandonnait en d’autres occasions, notamment quand il s’agissait d’écrivains consacrés par l’admiration publique. Il fut sur le point de bannir des bibliothèques publiques, les images et les écrits de Tite-Live lui reprochant le style verbeux et les inexactitudes de son Histoire. Mais il poursuivait surtout les poètes d’une haine aveugle et insensée. Il proscrivait Virgile à cause de son manque absolu de génie et l’exiguïté de sa science. Quant à Homère, il méditait d’en détruire les poèmes, et demandait à ceux qui voulaient l’en détourner : Pourquoi il n’aurait pas sur Homère les mêmes droits que Platon qui l’a chassé de sa République[13]. Il était plus dur encore pour les poètes vivants. Un auteur d’atellanes avait introduit dans une pièce un jeu de mots qui lui déplut. Caligula le fit brûler vif en plein amphithéâtre[14]. Il menaçait du même sort, sinon les jurisconsultes eux-mêmes, au moins les livres qui contenaient les applications de leur science. Il le faisait entendre en répétant en termes vagues : Qu’il ferait si bien, par Hercule ! que nul, excepté lui, ne pourrait donner de consultations[15]. Après de pareils traits de folie, quelle valeur faut-il attacher à l’ordre si différent de publier les œuvres de Cremutius Cordus, à cet éclair de bon sens qui ne devait pas se renouveler !

L’empereur Claude, oncle et successeur de Caligula, appartient à l’histoire littéraire à un double titre, comme orateur et comme écrivain. Il était né à Lyon, l’an 14 avant Jésus-Christ, de Drusus, le second fils de Livie, celui dont la naissance, trois mois après le mariage de Livie avec Auguste, avait provoqué les épigrammes des Romains. Il était frère, cadet de Germanicus, mais, moins heureux que son frère, il fut, dès son bas âge, en proie à des maladies diverses et opiniâtres, qui attaquèrent son esprit comme son corps, et dont il ressentit toute sa vie la fâcheuse influence. Déjà, dans la correspondance d’Auguste, on a vu ce que l’empereur et toute sa famille pensaient du pauvre enfant si disgracié de la nature. Trois lettres d’Auguste, dont l’une est la page la plus considérable qui reste de ce prince, montrent qu’après avoir vainement essayé de tirer parti des qualités heureuses que Claude unissait à, une véritable imbécillité, Auguste se décida à, le tenir éloigné de tout emploi public. Il alla même jusqu’à croire impossible de l’exposer aux regards moqueurs du peuple romain. Cependant, entouré de soins tendres et intelligents, Claude aurait pu, avec le temps, effacer les mauvaises impressions que ses bizarreries avaient produites, il aurait pu devenir un homme ordinaire, sinon supérieur. Mais dédaigné par son grand-oncle Auguste, méprisé par Livie, sa grand’mère, qui ne voulait pas lui parler et ne communiquait avec lui que par lettres, bafoué par sa mère Antonia, qui l’appelait un avorton, une ébauche de la nature ; moqué, insulté par sa sœur Livilla et par tous les complaisants du palais impérial, astreint à obéir, même après être sorti de tutelle, aux ordres d’un pédagogue d’un barbare, ancien palefrenier, choisi exprès pour lui infliger à tout propos les plus durs traitements — ce sont les propres expressions de Claude[16] — ; enfin, ne trouvant nulle part autour de lui ni sympathie ni bienveillance, mais se heurtant sans cesse à des outrages et à des mauvais traitements, Claude devint fatalement le personnage à l’esprit incohérent et décousu, mélange de bien et de mal, de folie et de raison, que l’histoire nous fait connaître, et qu’un caprice de la fortune a pu seul donner aux Romains comme empereur.

Heureusement Claude avait le goût des lettres, comme tous les membres de la famille de César. Repoussé par les siens, écarté de toute fonction publique, il se livra avec ardeur, dès son premier fige, aux études libérales, et publia même plusieurs de ses essais en divers genres. Les œuvres des princes, si médiocres qu’elles soient d’ordinaire, sont toujours accueillies avec enthousiasme par leurs courtisans. Celles de Claude ne valaient sans doute ni mieux ni moins que les productions d’origine princière. Mais il n’était prince que de nom, et ses écrits rencontrèrent, dans sa famille et à la cour, l’indifférence la plus complète. La prévention contre lui était si fermement établie que le malheureux auteur n’en acquit pas plus de considération, et ne parvint pas à faire concevoir de lui pour l’avenir de meilleures espérances. Cependant, quand il déclamait, il s’élevait parfois jusqu’à l’éloquence. Il s’exprimait avec force, il articulait avec netteté, et déployait des qualités oratoires qu’on ne lui soupçonnait point. Un jour l’empereur Auguste l’entendit dans un de ses bons moments, et, comme on l’a vu, il en témoigna à Livie sa profonde surprise. Que Tibère, ton petit-fils (c’était le premier nom de Claude), lui écrit-il, déclamant devant moi, ait pu me plaire, je veux mourir, ma chère Livie, si je n’en suis pas moi-même étonné ! Par quelle merveille, lui qui ne peut se faire entendre quand il parle, se fait-il entendre nettement quand il déclame ? Je ne puis me l’expliquer[17].

S’il changea d’avis, Auguste ne changea, pas, cependant, de conduite à l’égard de Claude. Celui-ci, se résignant à son sort et au titre d’augure qu’on lui avait conféré, continua de se livrer à ses études de prédilection. Sous le règne de Tibère, il sentit l’ambition lui venir avec l’âge, et demanda à son oncle de l’élever aux honneurs. Tibère lui accorda les ornements consulaires. C’était peu : Claude insista .pour obtenir le consulat effectif. Tibère lui répondit par un billet laconique et méprisant où se trouvaient ces seuls mots : Je t’envoie quarante pièces d’or pour les Saturnales et pour les Sigillaires[18]. Claude se le tint pour dit : il renonça à toute prétention politique, et retourna à l’étude des lettres et à son entourage ordinaire. C’était, il faut le reconnaître, une compagnie peu honorable. Tacite la qualifie durement de société de bouffons avec lesquels Claude amusait ses stupides loisirs. L’un d’eux était Julius Pelignus, dont Claude fit plus tard un gouverneur de la Cappadoce, homme, dit Tacite, aussi méprisé pour les difformités de son corps que pour la lâcheté de son âme[19]. Mais, avec les boulions, il y avait aussi un groupe plus distingué de rhéteurs et de grammairiens, grecs pour la plupart, auxquels s’applique l’expression dédaigneuse de Tacite. Claude poussa très loin, avec eux, ses études sur la langue et la littérature helléniques. Il en vint même à considérer le grec comme sa langue maternelle. Un étranger dissertant devant lui cri grec et en latin, il commença sa réponse en ces termes : Puisque tu sais parler nos deux langues. Plus tard, lorsqu’il fut empereur, il adressa souvent en grec des discours aux ambassadeurs ; et donna à maintes reprises en grec le mot d’ordre au tribun de garde[20].

Claude avait malheureusement d’autres goûts encore. Le temps qu’il ne consacrait pas à l’étude, il le perdait dans des habitudes d’intempérance et d’ivrognerie qu’il conserva toujours. Il aimait aussi passionnément le jeu, comme Auguste. Il écrivit même un traité Sur le jeu[21]. Si cet ouvrage est un de ceux qui ne firent concevoir de lui aucune espérance meilleure pour l’avenir, on ne saurait blâmer Auguste ni Tibère. Cependant il composait d’autres livres sur des sujets plus heureux. Asinius Gallus avait écrit un ouvrage où il attaquait et critiquait les expressions de Cicéron qui choquaient son purisme. Aulu-Gelle traite assez durement cette œuvre. Claude ne se borna pas à en combattre les conclusions ; il écrivit une défense en règle du grand orateur, et le justifia des reproches de son critique[22]. Il fit même une comédie grecque. Mais par un calcul qui dénote plus de bon sens qu’on ne lui en accorde d’ordinaire, il la garda en portefeuille. Il ne voulut pas s’exposer aux insultes et aux quolibets des spectateurs, et il attendit d’être empereur pour la faire jouer. La comédie fut représentée. à Naples, dans une cérémonie qu’il célébra à la mémoire de son frère. Il demanda naïvement aux juges du concours ce qu’ils en pensaient, et, sur leur avis favorable, la couronna lui-même[23]. Il est permis de penser que la dignité impériale de l’auteur ne nuisit pas au succès de la pièce.

C’est à l’époque du principat de Tibère, au moment pif Claude était dans toute la force de l’âge, qu’il faut placer ses travaux sur la grammaire, et l’invention de trois nouveaux caractères qu’il ajoutait à l’alphabet latin. Il composa un traité pour en démontrer la nécessité et les avantages, se fondant sur ce que l’alphabet grec n’était pas non plus sorti complet des mains de ses inventeurs. Le premier de ces caractères est le digamma éolique ƒ qu’il voulait introduire dans l’écriture latine pour distinguer l’u consonne de l’u voyelle. Le caractère ordinaire V aurait été réservé à la voyelle u ; la lettre nouvelle aurait exprimé le son que nous appelons V aujourd’hui en français. Il y a en effet, en latin, dans l’absence de signe particulier pour la consonne V une occasion fréquente de confusion, là surtout où la consonne est suivie de la voyelle u, sans qu’aucune différence de forme indique la différence de son, par exemple dans les mots analogues à SERVVM ou à DIVVS, etc. Aussi Quintilien, Aulu-Gelle et Priscien, en signalant ces inconvénients, regrettent-ils que la réforme de Claude, appliquée seulement sous son règne, ne lui ait pas survécu[24]. Les imprimeurs modernes se sont trouvés en présence de la même difficulté jusqu’au jour où, en 1629, Zeitner, imprimeur de Strasbourg, réserva le signe V à la consonne actuelle, et arrondit la lettre pour en former l’u que nous employons. La réforme proposée : par Claude était donc excellente en principe :

Le second caractère inventé par Claude était l’anti-sigma, ou sigma renversé, qu’il voulait introduire à la place du Φ grec dans tous les mots ou la lettre P est suivie d’un S[25]. Le troisième caractère avait la forme suivante ŀ. C’était une variété de la lettre i, réservée aux mots où cette voyelle, d’après l’usage, n’avait pas un son plein, et se rapprochait du son d’autres lettres, comme dans les mots VIHO, VIRTVTE et SCRIBERE[26]. C’est ainsi que, dans les inscriptions du règne de Claude, on lit : AEGŀPTI, BATHŀLLVS, CŀCNVS, BŀBLIOTBECA, etc.

 

Ces deux derniers caractères compliquaient inutilement l’écriture ; il n’est donc pas à regretter qu’ils n’aient pas été admis. Sous le règne de Tibère, Claude se borna à recommander aux savants l’adoption de son alphabet. Devenu empereur, le grammairien passa de la théorie à la pratique. Il fit graver les caractères inventés par lui dans tous les actes publics de son règne. Mais cette innovation ne put lui survivre. La routine reprit ses droits, et le digamma éolique, qui eût été si utile cependant aux Romains, fut proscrit aussi bien que les deux autres caractères qu’une fantaisie d’érudit avait mis un instant à la mode.

C’est encore au règne de Tibère qu’appartiennent les travaux historiques de Claude. Dès sa première jeunesse ; il avait eu du goût pour l’histoire. Tite-Live, le grand historien de Rome, frappé de son zèle et de ses heureuses dispositions, l’avait encouragé à continuer ses travaux, et Sulpicius Flavus l’avait aidé d’abord à les écrire. -Claude voulut initier le public à la connaissance de ses œuvres, mais il était dans sa destinée de toujours prêter à rire par quelque côté, mémé lorsqu’il faisait bien.

La première fois qu’il essaya de les lire en présence d’un auditoire nombreux, dès le début de la séance, plusieurs bancs mal étayés s’affaissèrent, et l’un se brisa sous le poids d’un spectateur trop gros. De là un tumulte et de grands éclats de rire qui retardèrent la lecture, et nuisirent à son effet. Une fois le tumulte apaisé, Claude essaya de continuer son manuscrit. Mais l’incident ridicule lui revenait sans cesse à l’esprit ; chaque fois que ses yeux se portaient du côté du gros auditeur, il était pris de fou rire, et, à son exemple, l’hilarité générale recommençait de plus belle[27]. Pendant son principat, Claude convoqua souvent le public à l’audition de ses œuvres, mais, par un souci de sa dignité, assez remarquable chez lui, il ne lut pas lui-même ses œuvres, il les fit entendre par le lecteur. Cependant il aimait les lectures publiques, et se plaisait à s’y rendre même lorsqu’il n’était pas invité. Un jour qu’il se promenait, il entendit de grandes clameurs, et en demanda la cause. On lui dit que Nonianus faisait une lecture ; il vint aussitôt avec sa suite, se mêler au groupe des auditeurs[28]. Pline le Jeune, grand amateur de ces sortes d’exercices, oppose avec orgueil ce goût  littéraire de Claude à l’indifférence de ses contemporains.

L’Histoire, de Claude, commençait au meurtre du dictateur César, et elle abordait le récit des guerres civiles. Il en avait déjà écrit deux livres quand il l’interrompit.

Sa mère Antonia et son aïeule Livie ne cessaient de lui représenter les dangers de l’œuvre qu’il avait entreprise, où il aurait, lui, membre de la famille des Césars, à évoquer bien des souvenirs fâcheux pour le fondateur de la dynastie. Elles reproduisaient, sinon les termes, du moins le sens des vers d’Horace : Tu traites là un sujet fort périlleux, et tu marches sur des charbons recouverts d’une cendre trompeuse. Claude finit par reconnaître les difficultés de son entreprise ; il comprit qu’il ne lui était pas possible de dire la vérité, et qu’en tout cas, on ne le souffrirait pas dans l’entourage de l’empereur. Sans renoncer complètement à son œuvre, il la laissa en suspens, et reprit le récit des faits à la bataille d’Actium et à la paix qui suivit les guerres civiles. Devenu empereur, il ne cessa pas de travailler à son ouvrage, et à sa mort, il en avait écrit quarante et un livres[29].

Cette Histoire a péri. Il n’en reste que quelques indications géographiques, conservées par Pline le Naturaliste. Ainsi Claude évaluait à 150.000 pas la distance qui sépare le Bosphore Cimmérien de la mer Caspienne, et rapportait que Séleucus Nicator avait conçu le projet de percer cet isthme, au moment où il fut tué par Ptolémée Ceraunus[30]. Claude estimait à 1.300.000 pas, la largeur de l’Arménie depuis Dascusa jusqu’au bord de la mer Caspienne, et la largeur à la moitié de cette distance, depuis Tigranocerte jusqu’à l’Ibérie[31]. Selon lui, le lac Maréotis provenait de la bouche Canopique par un canal qui, servant au commerce de l’intérieur, renfermait plusieurs îles et avait 30.000 pas de longueur, et 150.000 de tour[32]. Pline emprunte encore aux Histoires de Claude des détails sur certaines curiosités naturelles. L’historien impérial rapportait des merveilles de l’ambre appelé Bratus. D’après lui, les Parthes mettaient dans leur boisson des feuilles de cet arbre dont l’odeur approchait beaucoup de celle du cèdre, et ils trouvaient dans la fumée de ce bois un remède contre la fumée des autres bois[33].

Claude donnait encore dans son livre des renseignements sur le cours de l’Arsanias et du Tigre. Selon lui, le cours du Tigre est si voisin de celui de l’Arsanias dans le pays d’Arrhène, que lorsque ces deux fleuves sont grossis par les pluies ou les neiges, ils réunissent leurs eaux sans se mêler. L’eau de l’Arsanias, plus le gère, surnage pendant environ 4.000 pas, puis l’Arsanias s’éloigne et va se jeter dans l’Euphrate[34]. Moins heureux en histoire naturelle qu’en géographie, il affirmait qu’un hippocentaure était né en Thessalie et était mort le même jour. Cependant son erreur était excusable, puisque Pline prétend en avoir vu un, sous son règne, qui fut apporté d’Égypte dans du miel[35]. Mais Cuvier n’avait pas encore expliqué comment la mâchoire supérieure, en s’atrophiant parfois chez les quadrupèdes, donne à la mâchoire inférieure l’apparence d’un menton humain, de sorte que la tête, raccourcie dans sa partie supérieure, offre une ressemblance grossière avec celle de l’homme.

Enfin, dans son Histoire, Claude rapportait que les jeux séculaires, « après avoir été longtemps interrompus, avaient été rétablis par Auguste qui avait soigneusement calculé leur époque ». Mais, une fois sur le trôné, Claude voulut se donner la satisfaction archéologique de les célébrer. Il déclara alors qu’Auguste en avait, avancé l’époque et n’avait pas attendu le retour du véritable anniversaire. Il ne songeait pas qu’il se mettait ainsi en contradiction avec lui-même. Les Romains ne l’oublièrent pas, et c’est avec des moqueries qu’ils recueillirent la voix du crieur, qui selon l’antique formule, convoquait le peuple à des jeux que personne n’avait vus, et que personne ne devait revoir. Cependant, beau coup de Romains, vivants encore, avaient assisté aux jeux donnés par Auguste. Certains comédiens même, qui avaient pris part à la première représentation, reparurent sur le théâtre aux grands éclats de rire des spectateurs[36].

Claude avait encore composé deux autres ouvrages, dont la perte est plus regrettable que celle de ses Histoires. Si peu de mérite qu’ils pussent avoir, ils combleraient une lacune fort regrettable. Ils roulaient, en effet, sur des sujets que les modernes connaissent d’une manière incomplète ; et leur conservation, en satisfaisant la curiosité des savants, leur aurait épargné bien des recherches, et probablement aussi bien des erreurs. Ces deux ouvrages étaient écrits en grec. L’un était une Histoire d’Etrurie, en vingt livres ; l’autre, une Histoire de Carthage, en huit livres. Claude paraît avoir professé une grande estime pour ces deux œuvres, et en avoir fait plus de cas que de ses Histoires, si l’on en juge par le soin qu’il prit d’en vulgariser la connaissance. Il établit à Alexandrie un second Musée qu’il appela de son nom. Tous les ans, à une époque fixée, chaque professeur devait lire, à son tour, et en entier, dans l’un des musées, l’Histoire d’Étrurie, dans l’autre, l’Histoire de Carthage[37]. Cependant, pour une cause que nous ignorons, la renommée de ces deux ouvrages ne s’étendit pas très loin, Ils ne devaient pas être dépourvus de qualités, l’Histoire d’Étrurie, surtout. Les Tables lyonnaises semblent prouver que Claude connaissait bien les Annales étrusques. Quoi qu’il en soit, aucun écrivain contemporain ou, postérieur n’a emprunté de citation à ce livre.

Pour terminer la liste des ouvrages de Claude, il écrivait des Mémoires sur sa propre vie, quand il fut surpris... par l’empire. L’œuvre qu’il avait entreprise contenait huit livres, sur lesquels Suétone s’exprime avec une sévérité qui ne lui est pas habituelle. Il dit de ces volumes qu’ils étaient plus dépourvus de raison que de style[38]. Cet ouvrage était sans doute la consolation du pauvre paria de la famille impériale. C’était là qu’il racontait les misères de son enfance, les mauvais traite monts des membres de sa famille, et les brutalités de son pédagogue cet ancien palefrenier dont il a été parlé plus haut. Il contenait aussi ses rêves de poète, ses ambitions déçues, et les divagations de sa pensée, mal assise et mal ordonnée. On comprend que ces récits personnels, si différents de ceux que les Romains avaient l’habitude d’exposer dans leurs Mémoires, aient été appréciés sévèrement par Suétone. Ils ne pouvaient lui révéler que les petits faits d’une existence vulgaire, ignorée, innocente, que les occupations d’un homme studieux dont la vie s’était écoulée dans son cabinet, et avait été consacrée à d’utiles, mais obscurs travaux. Heureux Claude, si son existence s’était terminée avec celle de Caligula ! Mais élevé brusquement à l’empire ; il va paraître aux rostres et au sénat, il va conquérir une place parmi les orateurs et aussi parmi les tyrans. Il aurait passé pour la victime de Tibère et de Caïus ; il en sera le continuateur !

Au moment où un soldat, occupé à piller, découvrait derrière un rideau l’oncle de Caligula, tout tremblant, et le saluait empereur, Claude était âgé de cinquante-cinq, ans. Il avait, comme on l’a vu, de naturelles dispositions à l’éloquence ; il réunissait, en outre, la plupart des qualités physiques, utiles à l’orateur. Son extérieur était digne et même imposant, tant qu’il se tenait debout ou assis, surtout au repos. Il était grand, sans être trop mince : ses traits étaient réguliers, et une belle chevelure blanche tombait sur d’assez larges épaules. Malheureusement, la médaille a son revers. S’il marchait, continue Suétone, ses jarrets, trop faibles, fléchissaient sous lui, et dans toute action, familière ou sérieuse, son geste le déconsidérait. Son rire était laid ; sa colère l’était plus encore, car alors sa bouche béante écumait, ses narines s’humectaient, puis il bégayait. En tout temps, s’il faisait le moindre mouvement, sa tête ne cessait de trembler[39]. Sénèque, dans sa Facétie sur la mort de Claude, confirme les éloges et les critiques de Suétone[40]. On peut dire, cependant, que les défauts physiques, remarqués par le biographe et le satirique, appartiennent plutôt aux dernières années de la vie de Claude, et qu’à son avènement au principat, avec sa belle taille, son aspect plein de dignité, sa chevelure blanche, il se présentait au sénat sous un aspect imposant. Si donc l’élève de Tite-Live et de Sulpicius Flavus, sortant à la, fois de la condition privée et du cabinet de l’écrivain solitaire, pour devenir l’homme public sans rivaux et l’orateur universellement applaudi, affrontait une épreuve périlleuse, il pouvait la soutenir, et il la soutint, en effet, non sans quelque honneur, au jugement même du sévère Tacite qui reconnaît son éloquence[41].

Mais c’était moins l’art et l’étude qui manquaient à Claude que le sens commun. Aussi le jugement que Suétone porte sur ses Mémoires, d’être moins dépourvus de style que de raison, s’applique aussi bien à son éloquence. Souvent Claude paraissait ne savoir ni qui il était, ni avec qui, ni dans quel temps, ni dans quel lieu il parlait. Un jour, il était question dans le sénat des bouchers et des marchands de vin. Tout à coup il s’écria : Qui de vous, je vous le demande, pourrait vivre sans offula (morceau de viande de porc) ? Puis il se mit à décrire l’abondance des anciennes tavernes où il avait l’habitude autrefois d’aller lui-même chercher du vin. Il recommanda, un autre jour, un candidat à la questure, en rappelant que, pendant une de ses maladies, le père du candidat lui avait donné, à propos, de l’eau fraîche, et il développa ce titre à là magistrature qu’il briguait. Il fit comparaître une femme en témoignage devant le sénat. C’est une affranchie et une femme de chambre de ma mère, dit-il, mais elle m’a toujours regardé comme son maître. Je dis cela, parce qu’il y a encore dans ma maison des gens qui ne me considèrent pas comme leur maître[42]. Ces naïvetés ne pouvaient avoir d’autre résultat que de le déconsidérer, et de nuire à l’effet de sa parole les jours où elle était bien inspirée. L’in fortuné Claude s’en apercevait par une sorte de demi-conscience de son état. De temps en temps, il essayait : de réparer ses bévues, et plus d’une fois, dans de petits discours — oratiunculis —, il chercha à faire croire que ses bizarreries étaient préméditées, qu’à l’exemple de Brutus, il avait feint l’imbécillité sous Caligula, pour échapper à la cruauté de l’empereur, et pour sauver ses jours. Malheureusement, il ne persuadait personne. Il. parut même, quelque temps après son discours, un livre ayant pour titre la Guérison des imbéciles, où l’auteur s’étudiait à prouver que personne ne contrefait la stupidité[43].

De même, lorsqu’il s’adressait au peuple par des édits, Claude montrait la même incohérence. Pendant sa censure, il prit des mesures fort sages, et rendit de justes décisions. Puis, en un seul jour, il publiait vingt édits, parmi lesquels il s’en trouvait deux, dont l’un avertissait que la vendange serait abondante, et qu’il fallait goudronner avec soin les tonneaux. L’autre affirmait que contre la morsure de la vipère, aucun remède n’égalait le suc de l’arbre appelé if. Le lendemain, il saisissait l’occasion d’un anniversaire pour rendre hommage à son aïeul, Marc-Antoine le Triumvir, et en faire l’éloge en excellents termes. L’édit portait qu’il demandait des honneurs annuels pour le jour natal de son père, Drusus ; il le souhaitait d’autant plus que le même jour était également marqué parla naissance de son aïeul Antoine[44]. Puis, aussitôt après cet édit qui lui fait honneur, il en rendait un autre pour s’excuser auprès du peuple de ses emportements. Il établissait une distinction entre sa colère durable et sa colère subite, et promettait : Que celle-ci serait courte et inoffensive, et que, l’autre serait toujours fondée[45]. Si ce retour sur soi-même est bon au point de vue moral, il faut reconnaître qu’il est certaines confidences qu’un empereur ne doit pas faire à l’univers entier, attentif à l’écouter !

Le biographe Suétone s’arrête avec complaisance sur ces bizarreries de l’éloquence de Claude. Tacite, historien plus sévère, omet ces détails, et donne une idée plus favorable des discours de l’empereur. L’an 52, les Parthes, fatigués de leurs dissensions, vinrent demander à Claude pour roi le jeune 11léherdate, d’origine royale, qui avait été livré en otage aux Romains et élevé à Rome. A leur discours, Claude répondit par une harangue qui ne manquait pas de noblesse. « Il parla, dit Tacite, de la grandeur romaine, des hommages rendus à l’empire par les Parthes, et s’égala à Auguste qui, sur leur prière, leur avait déjà donné un roi. Mais il omit de citer Tibère qui, cependant ; leur avait aussi envoyé des souverains. Puis ; s’adressant à Méherdate qui était présent, il l’engagea à voir, dans lui-même et dans son peuple, non un maître et des esclaves, mais un chef et des citoyens, et à pratiquer la clémence et la justice, vertus que leur nouveauté même ferait chérir davantage des barbares. Enfin, se tournant du côté des députés, il fit l’éloge de Méherdate : C’était, disait-il, l’élève des Romains, et sa modération était inaltérable. Du reste, il fallait supporter les défauts des rois ; il était funeste d’en changer trop souvent. Quant à Rome, elle était si rassasiée de gloire, qu’elle désirait voir vivre en repos, même les nations étrangères[46]. Ces conseils sont élevés et judicieux : les Parthes, pour leur malheur, ne devaient pas en profiter.

Tacite cite plusieurs discours de Claude, où, à côté de passages heureux et de pensées pleines de noblesse, 1’empereur se laisse aller à ses naïvetés habituelles. Telle est, entre autres, la harangue prononcée par Claude devant le sénat pour exempter de tributs l’île de Cos. Il s’étendit d’abord longuement sur l’antiquité de la population de cette île. Les Argiens, ou Céos, père de Latone, les premiers, dit-il, y établirent leur séjour. Esculape, ensuite, y apporta l’art de là médecine, qui y était cultivé encore avec éclat par ses descendants. Sur le terrain historique, Claude était intarissable : il cita, avec les dates, les noms de tous les successeurs d’Esculape. Les détails étaient longs, mais le sénat était disposé à excuser, chez l’empereur, cette complaisance pour son étude favorite. Malheureusement, Claude après avoir fini son développement historique, donna prise à la critique. Au moment où l’on attendait de lui des raisons politiques justifiant le privilège qu’il réclamait, il se borna à dire que son médecin habituel, Xénophon, était issu de cette famille, et qu’il fallait accorder à ses prières une immunité qui fit de l’île de Cos une terre sacrée à jamais, et vouée sans partage au culte de son dieu. Ainsi, là même où il pouvait invoquer en faveur de ses protégés des titres plus sérieux à la reconnaissance du peuple romain, citer, par exemple, des victoires auxquelles les habitants de Cos avaient contribué par leur courage, son inadvertance ordinaire lui faisait omettre les raisons plausibles, et révéler l’influence secrète qui provoquait son intervention[47].

Dans un passage célèbre, où il apprécie le talent littéraire de Sénèque, Quintilien exprime le vœu que Sénèque eût écrit, avec son esprit propre, mais avec le jugement d’un autre ingenio suo, judicio alieno. Ces mots peuvent servir à caractériser l’éloquence de Claude. C’est lui qui prépare, compose et prononce ses discours. Mais le jugement manque à la plupart de ses harangues ; il n’énonce souvent que les volontés d’un autre : il exprime, à son insu, et sans en comprendre la portée, les pensées qu’un autre lui a suggérées. C’est ce que l’on peut voir, surtout dans le discours si important par ses conséquences, où il annonça au sénat son projet d’adopter Néron. On sait par quels artifices Agrippine réussit à décider son faible époux à prendre une mesure si contraire aux intérêts de Britannicus. L’affranchi Pallas mit fin aux hésitations de Claude en le pressant de pourvoir aux intérêts de l’empire, et d’entourer d’un appui l’enfance de Britannicus. Ainsi le divin Auguste, quoiqu’il eût des petits-fils pour soutiens de sa maison, avait rehaussé la situation des enfants de sa femme. Ainsi Tibère, qui avait déjà un héritier de son sang, avait adopté Germanicus. De même Claude devait s’adjoindre un jeune homme qui prit une part de ses fatigues[48].

Ces raisons spécieuses, l’exemple d’Auguste et de Tibère habilement présenté, l’emportèrent sur les dernières lueurs de bon sens qui éclairaient Claude. Il résolut d’adopter Néron. Il annonça sa décision au sénat, mais il ne put la justifier dans son discours qu’en répétant les raisons alléguées par Pallas. Il n’en soupçonna pas la perfidie : il ne s’aperçut même pas que l’exemple d’Auguste adoptant Tibère, sur les instances de Livie, au détriment de Germanicus et de ses héritiers directs, était d’un sinistre augure pour l’avenir de Britannicus. Il parla ingenio suo, judicio alieno, surtout si, comme le prétend Suétone, il se plut à répéter au sénat que dans la famille des Claude, une adoption était sans exemple[49]. Tacite ne semble pas avoir lu, dans le discours de Claude, cette phrase qui, vu la circonstance où elle aurait été prononcée, serait une énormité caractéristique. Il l’attribue aux habiles qui perçaient à jour le jeu dangereux joué par Agrippine et par Pallas.

Jusqu’ici nous n’avons rencontré que les fragments de l’éloquence de Claude, résumés et plus du moins fidèlement reproduits par les historiens de ce prince. Nous avons réservé pour la fin de cette étude, un discours authentique de Claude prononcé pendant sa censure, l’an 47, vers le milieu de son règne. A cette époque il fut question de compléter le sénat. Les habitants de la Gaule Chevelue (Belgique, Celtique et Aquitaine), depuis longtemps alliés et citoyens de Rome, sollicitèrent le droit de parvenir à Rome aux honneurs publics. . Leur demande excita une vive rumeur dans le sénat. On invoqua, pour la combattre, jusqu’aux vieux souvenirs du siège d’Alésia, l’on réveilla même les souvenirs plus anciens encore de la prise de Rome par les Gaulois. Claude, né à Lyon, se montra favorable à la requête des Gaulois, et prononça, pour la soutenir, un long discours. On n’en connaissait que le résumé assez développé, conservé par Tacite, lorsqu’en 1528, en faisant des fouilles à Lyon sur la colline de Saint-Sébastien pour y placer des conduites d’eau, on trouva une table d’airain, longue de 5 pieds 9 pouces, large de 4 pieds 1 pouce, et séparée en deux morceaux. Elle contenait une longue inscription sur deux colonnes. La partie supérieure de la table ou l’autre table, qui reproduisait le titre des premières lignes de l’inscription, ne put être retrouvée. On rapprocha les deux fragments de la table qui est aujourd’hui au musée de Lyon, et l’on reconnut qu’on avait sous les yeux le discours même prononcé dans le sénat par l’empereur Claude en faveur des Gaulois[50].

Cette découverte si intéressante, au point de vue archéologique, n’a révélé aucun fait historique nouveau. Elle a seulement montré, une fois de plus, de quelle façon les documents authentiques se transforment sous la plume des écrivains anciens. Le fond du discours est fidèlement reproduit ; mais l’historien a résumé, remanié, amélioré même à sa façon le discours de l’empereur. Ce sont les idées de Claude, mais présentées par Tacite et avec le style de Tacite. Un historien de l’éloquence latine doit relever avec soin ces différences et ces altérations de la pensée première de l’orateur. C’est, du reste, une bonne fortune très rare, dans les études antiques de pouvoir comparer ensemble le texte vrai prononcé par le personnage, et le discours arrangé par les écrivains. Telle est la harangue prononcée par le premier Scipion l’Africain montant au Capitole pour remercier les dieux, et la déclaration du tribun Sempronius Gracchus en sa faveur, citées l’une et l’autre, d’après les pièces officielles, par Aulu-Gelle, et reproduites assez fidèlement dans le fond, mais améliorées dans la forme par Tite-Live. Tel est encore le sénatus-consulte relatif aux Bacchanales rapporté dans son vieux texte par l’inscription de Cigala, et résumé brièvement par Tite-Live[51]. Aussi sera-t-il intéressant de voir, l’un à côté de l’autre, le discours de l’empereur Claude avec toutes ses longueurs, tel enfin qu’il a été dit par lui ; et le discours tel que Tacite a jugé à propos de le refaire : et de le remanier.

Voici d’abord la traduction des paroles de Claude. Il ne manque, comme on l’a dit, au texte authentique que quelques lignes au début et au milieu de l’inscription, c’est-à-dire, au commencement de chacune des deux colonnes gravées sur la table d’airain.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Je devine quelle sera la pensée des hommes, la première que l’on m’opposera. Mais, je vous en prie, ne rejetez pas la nouvelle mesure à titre d’innovation. Songez plutôt combien Rome a vu d’innovations, et, dès son origine, par combien de formes et d’états divers elle a successivement passé.

D’abord, des rois ont possédé Rome, sans pourtant la transmettre à des héritiers de leur sang. Le nouveau roi, étranger à son prédécesseur, l’était quelquefois aux Romains eux-mêmes. Ainsi Romulus eut pour successeur Numa, qui était Sabin, voisin de Rome, sans doute, mais alors étranger. Ainsi Ancus Martius fut remplacé par Tarquin l’Ancien. D’un sang mêlécar il avait pour père le Corinthien Démarate, et pour mère une femme de Tarquinies, noble, il est vrai, mais bien pauvre, puisqu’elle fut obligée de s’abaisser jusqu’à un tel mari —, l’entrée aux honneurs lui fut interdite par ses concitoyens il vint donc s’établir à Rome, où il obtint la royauté. Entre lui et son fils, ou son petit-fils (les auteurs diffèrent sur ce point), prend place Servius Tullius, fils, selon les Romains, de la captive Ocrisia, selon les Étrusques, compagnon fidèle de Cœlius Vivenna, et son ami dévoué pendant tous ses malheurs. Après des alternatives de succès et de revers, emmenant avec lui les restes de l’armée de Cœlius, il quitta l’Étrurie, et vint s’établir sur le mont qu’il appela Cœlius du nom de son chef.

Il s’appelait lui-même, en étrusque, Mastarna ; il prit le nom que j’ai dit, et parvint au trône pour le bonheur des Romains. Bientôt Tarquin le Superbe, par sa propre conduite comme par celle de ses fils, se rendit insupportable au peuple, qui, dégoûté aussi de la royauté, confia l’État à des chefs annuels nommés consuls.

Rappellerai-je la dictature, pouvoir bien autrement redoutable que celui des consuls, et imaginé par nos ancêtres comme une ressource suprême dans les guerres périlleuses et dans les discordes civiles ? On les tribuns du peuple créés jour la protection des plébéiens ? Ou le pouvoir transféré des consuls aux décemvirs, puis, quand on eut brisé le joug des décemvirs, rendu aux consuls ? Ensuite, l’autorité consulaire, répartie en un plus grand nombre de mains, et ces magistrats qu’on nommait tribuns des soldats avec puissance consulaire, élus tous les ans par six et par huit ? Enfin, les plébéiens admis aux honneurs, et entrant en partage, non seulement des magistratures, mais des sacerdoces ? Quant aux guerres, soutenues par nos ancêtres, et aux progrès de l’empire, si je les racontais, j’aurais l’air de sacrifier à la vanité, de chercher un prétexte pour parler des provinces conquises au delà de l’Océan[52].

Je reviens à mon véritable sujet. Le droit de cité... sans doute.... Une nouveauté.... Le divin Auguste.... mon oncle Tibère voulut que la fleur des colonies et des municipes dans tout l’empire, je veux dire, les hommes qui réunissaient le mérite à la fortune, siégeassent avec nous dans la curie. Mais, dira-t-on, ne faut-il pas préférer, comme sénateur, un Italien à un provincial ? Tout à l’heure, Pères Conscrits, en justifiant cette partie rie ma censure, je montrerai par le fait quelle est mon opinion. Mais je dirai tout de suite que les provinciaux eux-mêmes, s’ils peuvent faire honneur au sénat, n’en doivent pas être exclus.

Voyer la colonie de Vienne, si distinguée, si puissante, depuis combien de temps elle donne des sénateurs à cette assemblée ! Dans cette colonie est né l’un des ornements de l’ordre équestre, l’un de mes amis les plus intimes, L. Vestinus, dont je vous prie d’admettre les enfants parmi les jeunes prêtres, en attendant qu’avec l’âge ils parviennent à de plus grands honneurs. Il est un brigand que je ne veux pas nommer[53]. Mais ce prodige de la palestre, cet être que j’abhorre, avait mis le consulat dans sa famille, avant même que sa colonie et1t obtenu sans réserve le droit de cité romaine. Je pourrais encore citer son frère, homme à plaindre, et bien digne d’échapper à la catastrophe qui nous enlève en lui un membre utile du sénat.

Il est temps enfin, Tibère César Germanicus, de découvrir aux sénateurs où tend ton discours ; car te voilà parvenu aux confins de la Gaule Narbonnaise.

Tant d’illustres jeunes gens, sur qui tombent mes yeux, ne doivent pas plus faire rougir le sénat, que Persicus, homme très noble et mon ami, fie rougit de trouver parmi ses ancêtres le nom de l’Allobrogique. Si, jusque-là, nous sommes d’accord, que me reste-t-il à faire, sinon de vous montrer du doigt sur la carte, que la Gaule, en dehors même de la Narbonnaise, nous envoie déjà des sénateurs, puisque Lyon nous en a donné que nous estimons tous ? C’est avec hésitation, Pères Conscrits, que j’ai franchi les limites des provinces que vous connaissez, que vous acceptez. Il faut maintenant, sans tergiverser, plaider la cause de la Gaule Chevelue. Si l’on vient nous rappeler qu’elle a coûté dix années d’une rude guerre au divin Jules, qu’on rappelle aussitôt un siècle bien compté de fidélité inébranlable, de dévouement plus d’une fois mis à l’épreuve pendant nos, malheurs. Ces mêmes Gaulois, pendant que mon père Drusus soumettait la Germanie, ont secondé ses mouvements en maintenant chez eux un calme, un ordre parfaits. Il avait pourtant quitté, pour marcher à cette guerre, une opération nouvelle et bien délicate, le cens des Gaules. Combien cette opération est difficile, même pour nous, qui n’y cherchons autre chose que la connaissance exacte de nos ressources, c’est ce que nous savons par notre propre et cruelle expérience.

Voici, maintenant, le discours de Claude arrangé par Tacite[54] :

Mes ancêtres dont le plus ancien, Clausus, Sabin d’origine, reçut à la fois le droit de cité romaine et le titre de patricien, m’exhortent à suivre la même politique, en transportant ici tout ce qu’il y a d’illustre autre part. Je n’ignore pas, en effet, qu’Albe nous a donné les Jules ; Camérie, les Coruncanius ; Tusculum, les Porcius ; et sans remonter jusqu’à l’antiquité, que l’Étrurie, la Lucanie, l’Italie entière, nous ont fourni des .sénateurs. Nous avons étendu l’Italie jusqu’aux Alpes afin d’absorber dans le nom romain non plus des individus isolés mais des contrées et des peuples. La pain fut assurée à l’intérieur, et notre puissance affermie au dehors, quand la population transpadane reçut le droit de cité, et quand ; sous prétexte que nos légions étaient répandues dans l’univers, on y incorpora les meilleurs soldats des provinces. C’était un allégement aux fatigues dé l’empire. Est-on fâché d’avoir pris à l’Espagne ses Balbus, à la Gaule Narbonnaise d’autres familles aussi illustres ? Leurs descendants sont au milieu de nous, et leur amour pour cette patrie n’est point inférieur au nôtre. Pourquoi Lacédémone et Athènes ont-elles péri, malgré la puissance de leurs armes, sinon pour avoir écarté d’elles les vaincus comme appartenant à une autre race ? La sagesse de Romulus, notre fondateur, a consisté à transformer si souvent, en un seul jour, des ennemis en concitoyens. Des étrangers ont régné sur nous, des fils d’affranchis ont été magistrats, non pas, comme l’on croit d’ordinaire, par une innovation, mais en vertu d’un usage pratiqué par nos ancêtres.

Mais les Sénonais, dit-on, ont combattu contre nous. Jamais, sans doute, les Èques et les Volsques ne nous ont livré bataille ? Nous avons été pris par les Gaulois. Mais nous avons donné des otages aux Étrusques et passé sous le joug des Samnites. Cependant, si l’on se rappelle toutes nos guerres, aucune ne fut plus promptement terminée que celle des Gaulois. Depuis cette époque, la paix a été fidèlement observée. Déjà par les mœurs, les arts, les alliances, ils se confondent avec nous ; qu’ils nous apportent donc aussi leur or et leurs richesses, plutôt que d’en jouir seuls. Toutes les institutions, Pères Conscrits, qu’on regarde aujourd’hui comme les plus anciennes, furent nouvelles autrefois. Les plébéiens obtinrent les magistratures après les patriciens, les Latins après les plébéiens, les autres nations d’Italie après les Latins. Ceci vieillira aussi, et cette, mesure, que nous défendons aujourd’hui par des exemples, servira d’exemple à son tour.

Le fond et les arguments des deux discours sont les mêmes : il y a cependant des différences assez sensibles. Tacite termine sa harangue par l’idée qui sert à Claude d’entrée en matière. Il supprime l’interpellation singulière que le prince s’adresse à lui-même, où, las de son énumération, il s’avertit d’indiquer à ses auditeurs le but de ce long développement. L’historien, faisant œuvre d’art, a préféré omettre cette naïveté caractéristique. Il a passé également sous silence les détails intimes sur L. Vestinus, et l’allusion à Valerius Asiaticus, sur lesquels Claude insiste. Il s’est borné à parler vaguement des familles illustres venues de la Gaule Narbonnaise. Il a ajouté au contraire, l’exemple tiré de Lacédémone et d’Athènes, qui avaient péri pour avoir repoussé l’élément étranger. Enfin, pour nous restreindre aux détails principaux, il a resserré en quelques lignes la longue histoire des innovations dans le gouvernement présenté par Claude. Tacite a regardé ce développement comme un lieu commun, suffisamment traité par les orateurs romains, et dont il est facile de retrouver les modèles dans les harangues de Tite-Live et de Salluste. L’empereur Claude, au contraire, auteur de livres d’histoire, et surtout d’une Histoire d’Étrurie, s’est arrêté complaisamment sur des détails qui faisaient briller son érudition. De là ces renseignements concernant l’origine de Tarquin l’Ancien, celle de Servius Tullius, et son premier nom de Mastarna.

La marche du discours en souffre, sans doute. Mais, qu’importe ? L’historien des Étrusques étale avec amour le résultat de ses recherches. Aussi l’œuvre de Tacite est-elle plus littéraire, plus rapide, plus convaincante que celle de Claude ; mais elle l’œuvre de Tacite. Elle ne nous donne pas, comme la Table de Lyon, l’idée l’éloquence diffuse, pédantesque et en même temps naïve de l’empereur Claude.

Une cause soutenue par l’empereur était assurée du succès. Le sénat admit la requête de la Gaule Chevelue ; et les Éduens, les plus anciens alliés des Romains en Gaule, reçurent les premiers le droit d’entrer au sénat. La mesure fut favorablement accueillie par l’opinion publique. Lyon devint colonie romaine et fut surnommée dès lors Colonia Claudia Copia Augusta Lugdunum. La Gaule reconnaissante multiplia sans doute les copies du discours impérial. Seule, la Table élevée à Lyon a survécu. Quelques Romains farouches murmurèrent cependant contre la décision de Claude. L’écho de leurs plaintes, ou plutôt de leurs critiques, se retrouve dans la facétie de Sénèque Sur la mort de Claude. Vraiment, répondit Clotho, je voulais lui laisser quelques jours pour faire citoyens romains ce peu de gens qui sont encore à l’être, puisque c’était son plaisir de voir Grecs, Gaulois, Espagnols, Bretons, et tout le monde en toge. Cependant, comme il est bon de laisser quelques étrangers pour graine ; soit fait selon ta volonté.... Elle dit, et tranche le fil de l’existence du pauvre empereur ![55] Mais, n’en déplaise au satirique, la mesure prise par Claude pour infuser au sénat de Rome un peu de sang nouveau était bonne. Tacite est le premier à le reconnaître.

 

 

 



[1] La chaussure du soldat romain s’appelle caligæ.

[2] Suétone, Caligula, 10, 11, 12 ; Tibère, 73.

[3] Suétone, 23 ; Annales, V, 1.

[4] Suétone, 23, 15, 12.

[5] Juste Lipse, Ad Taciti annal., XIII, 3.

[6] Josèphe, Guerre des Juifs, XIX, 2 ; d’après Meyer, Dion Cassius, excerpta Vaticana, p. 534.

[7] Suétone, 53.

[8] Dion Cassius, LIX, 19.

[9] Quintilien, I, 8, 2. Quelques éditions portent C. J. Cæsar, ce qui retirerait à Caïus l’honneur de ce mot pour le donner au dictateur Jules César. Mais les meilleures éditions ne portent pas de J.

[10] Suétone, 20 ; Dion Cassius, LIX, 22 ; Juvénal, I, 44.

[11] Suétone, 16 ; Annales, IV, 35.

[12] Ad Marciam, 1.

[13] Suétone, 34.

[14] Suétone, 27.

[15] Suétone, 34.

[16] Suétone, Claude, 2 ; citation extraite d’un petit écrit, Quodam libello, composé par Claude, probablement ses Mémoires.

[17] Suétone, Claude, 3, 4. Voyez le chapitre sur Auguste écrivain.

[18] Suétone, 5.

[19] Tacite, XIII, 40.

[20] Suétone, 42.

[21] Suétone, 33.

[22] Suétone, 41 ; Aulu-Gelle, XVII, 1.

[23] Suétone, 11 ; Annales, XI, 13, 14.

[24] Quintilien, 1, 7, 26 ; XII, 10, 29 ; Aulu-Gelle, XIV, 52 ; Priscien, I, 4, 20.

[25] Priscien, I, 7, 42.

[26] Velius Longus, p. 2235 dans Putsch.

[27] Suétone, 41.

[28] Pline le Jeune, I, 43.

[29] Suétone, 41.

[30] Pline, VI, 12, 2.

[31] Pline, VI, 10, 2.

[32] Pline, V, 11, 4.

[33] Pline, XII, 39, 1.

[34] Pline, VI, 31, 2.

[35] Pline, VII, 3, 2.

[36] Suétone, 21.

[37] Suétone, 42.

[38] Suétone, 43.

[39] Suétone, 30.

[40] Apokolokyntose, 4 ; Juvénal, VI, 620.

[41] Annales, XIII, 3.

[42] Suétone, 40.

[43] Suétone, 33.

[44] Suétone, 11.

[45] Suétone, 38. — On a trouvé à Trente dans le Tyrol, le 29 avril 1869 inscription publiée par M. Mommsen, Hermès, t. IV, p. 99. Berlin, 1870, un long édit de l’empereur Claude, gravé sur une table de bronze. Il porte avec lui sa date et le lieu de son origine. Il a été rendu à Baies, aux Ides de mars, la sixième année de son règne. (15 mars de l’année 46). Il roule sur le droit de citoyens romains des Anaunes et sur des empiétements commis aux dépens du domaine impérial. Le ton en est simple et familier, comme il’ était d’usage en ces sortes de publications. Mais les phrases sont embrouillées, remplies de parenthèses, et Claude s’y laisse aller à ses intempérances habituelles de langage. Si l’on peut excuser la complaisance avec laquelle il s’étend, à la fin, sur certains détails relatifs à des soldats prétoriens, issus de ces régions, on s’étonne de le voir, dans un document officiel, critiquer la conduite de ses prédécesseurs, Tibère et Caligula, dont l’un par son absence obstinée de Rome (absentia pertinaci) et dont l’autre par sa négligence, ont laissé cette affaire sans solution. Voici le texte de cet édit :

M. Ivnio Silano Q. Svlpicio Camerino cos idibvs Martis, Bais in praetorio edictvm Ti. Clavd Caesaris Avgvsti Germanici propositvm fvit id gvod infra scriptvm est.

Ti. Clavdivs Caesar Avgvs tvs German ievs pont maxim., trib. potest. VI imp. XI p. p. Ços. designatvs IIII dicit :

Cvm ex veteribvs controversis pendentibvs aliqvamdiu etiam temporibvs Ti. Caesaris patrvi mei, ad qvas ordinandas Pinarivm Apollinarem miserat, qvae tantvmmodo inter Comenses essent (qvantvm memoria refero) et Bergaleos, isgve primvm apsentia pertinaci patrvi mei, deinde etiam Gai principatv qvod ab eo non exigebatvr referre (non stvlte gvidem) neglexerit, et posteac detvlerit Camvrivs Statvtvs ad me agros plerosqve et saltvs mei ivris esse : in rem praesentem misi Plantam lvlivm amicvm et comitem mevm, qvi cvm adhibitis procvratoribvs meis, qviqve in alia regione, qvive in vicinia orant, svmma cvra inqvisierit et cognoverit, cetera qvidem, vt mihi demonstrata commentario facto ab ipso svnt, statvat pronvntietque ipsi permitto.

Qvod ad conditionem Anavnorvm et Tvlliassivm et Sindvnorvm pertinet, qvorvm partem delator adtribvtam Tridentinis, partem ne adtribvtam qvidem arqvisse dicitvr, tam et si animadverto non nimivm firmam id genvs hominvm habere civitatis Romanae originem : tamen, cvm longa vsvrpatione in possessionem eius fvisse dicatvr etita permixtvm cvm Tridentinis, vt didvci ab is sine gravi splendidi municipi inivria non possit, patior eos in eo ivre, in qvo esse se existimaverunt, permanere beneficio meo, eo qvidem libentivs, qvod pleriqve ex eo genere hominvm etiam militare in praetorio meo dicvntvr, qvidam vero ordines qvoqve dvxisse, non nvlli allecti in decvrias Romae res ivdicare.

Qvod beneficivm is ita tribvo, vt qvaecvmque tanqvam cives Romani gesservnt egervntque avt inter se avt cvm Tridentinis alisve, rata esse ivbeam, nominaqve ea, qvae habvervnt antea tanqvam cives Romani, ita habere is permittam.

[46] Annales, XII, 11.

[47] Annales, XII, 61 ; voir encore, XII, 22, 25 ; Suétone, 39, 26.

[48] Annales, XII, 25.

[49] Suétone, 39.

[50] On peut voir au musée national de Saint-Germain-en-Laye