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Tacite nous introduit dans le sénat de Tibère par une parole devenue célèbre : Pendant ce temps, dit-il, à Rome, tous, consuls, sénateurs, chevaliers se ruent vers la servitude. Plus on est illustre, plus on montre de dissimulation et d’empressement. Toutefois Tibère, comme on l’a vu, affectait le plus grand respect extérieur pour les décisions du sénat, et s’étudiait à lui laisser de vains simulacres de liberté. Il lui abandonnait volontiers le règlement des affaires peu importantes. Des désordres ont-ils lieu au théâtre, ou ils coûtent la vie à quelques soldats chargés de les réprimer ? C’est le sénat qui instruit le procès, et statue sur le sort des coupables. Tibère se borne à écouter en silence, sans faire connaître son opinion : Le sénat lui offre-t-il le titre de Père de la Patrie ? Tibère n’accepte pas cette distinction, dans la’ crainte de cesser un jour d’être digne de l’approbation du sénat, et motive son refus par des paroles modestes qui ne manquent pas de dignité. Mais nul n’était dupe de cette comédie. Tous se sentaient à la merci d’un maître plein de fiel et de colères longtemps accumulées. Aussi tous les sénateurs recourent à l’adulation comme moins périlleuse que la liberté, et s’ingénient à lui donner les formes les plus variées, même celle de l’indépendance. Un jour, Tibère refusant de recevoir l’accusation de crime de lèse-majesté contre un chevalier, T. Ennius, qui avait converti en argenterie une statue de l’empereur, Ateius Capito se récrie avec une généreuse indignation : On ne doit pas, dit-il, enlever aux sénateurs la puissance de leur juridiction. Un tel crime ne peut rester impuni. Il est permis au prince de montrer de l’indifférence pour ses injures, mais c’est à la République à les venger[1]. Heureusement pour Ennius, Tibère devina le piège, et laissa à Ateius Capito la honte de son inutile flatterie. Ce ne sont pas seulement les premiers membres du sénat, les descendants des plus illustrés familles, les plus menacés par conséquent, qui rivalisent d’adulation. La contagion s’étend et gagne les plus infimes. Tous les consulaires, dit Tacite, une grande partie des anciens préteurs, et même beaucoup de sénateurs obscurs, se levaient à l’envi pour proposer et voter les flatteries les plus honteuses et les plus exagérées. Tibère, à ce que l’on rapporte, toutes les fois qu’il sortait du sénat, s’écriait en grec : Ô hommes prêts à tout esclavage ! Ainsi, il ne voulait pas de la liberté publique, et il ne voyait qu’avec dégoût une abjection si servile et si patiente ![2] C’est ce sentiment que Racine a rendu dans son vers si connu : Leur prompte servitude a fatigué Tibère. Montesquieu a cherché à expliquer l’apparente contradiction du sinistre empereur. Tibère, dit-il, était comme la plupart des hommes ; il voulait des choses contradictoires. Sa politique générale n’était point d’accord avec ses passions particulières. Il aurait désiré un sénat libre et capable de faire respecter son gouvernement. Mais il voulait aussi un sénat qui satisfit à tous les moments ses craintes ses jalousies, ses haines : enfin l’homme d’État cédait continuellement à l’homme. Le sénat, à son tour, cédait non à l’homme d’État mais à l’homme, et ne songeait qu’à flatter l’empereur. A chaque instant, il interrompait les délibérations les plus graves, pour voter un autel à la Clémence, ou un autel à l’Amitié entouré des statues de Tibère et de Séjan[3] ! Le secret de sa conduite était bien simple. Il tremblait d’épouvante : contremuerant Patres ![4] Tel est l’aspect général, le niveau moral, le ton habituel de l’assemblée. La peur règne au sénat. Tous l’éprouvent au même degré, mais elle se traduit d’une manière différente. Les uns, les plus honnêtes, se changent en flatteurs pour sauver leur vie, mais sans toujours y réussir. Les autres cherchent à deviner les haines du prince ; ils se font les délateurs de leurs collègues, et se chargent de désigner au bourreau les victimes. Que devient l’éloquence, au milieu d’une telle assemblée ? Elle joue un rôle bien effacé, et se trouve plutôt encore du côté des délateurs qui ont la parole plus libre, et qui élèvent plus haut la voix. Cependant elle est encore cultivée par quelques hommes restés fidèles aux vieilles traditions. Si on ne peut leur refuser le titre d’honnêtes, cela ne veut pas dire qu’ils aient toutes les vertus que comprend un pareil nom. Ils sont honnêtes par comparaison, autant que la peur et la difficulté des temps permet de le rester. Le premier d’entre eux, par l’illustration de la famille et des souvenirs, est l’orateur ASINIUS GALLUS, fils du célèbre orateur Asinius Pollion. Il semble avoir hérité de la haine contre Cicéron attribuée à son père. Il en critiquait au moins le style, si l’on s’en rapporte à Aulu-Gelle, qui relève avec vivacité certaines critiques de détail adressées à Cicéron par Asinius Gallus et Largius Licinius[5]. Après qu’Auguste eut contraint Tibère à répudier Vipsanie, fille d’Agrippa, pour épouser Julie, Asinius rechercha en mariage Vipsanie, et finit par obtenir sa main. Tibère en conçut contre Asinius un vif ressentiment. Il lui reprochait déjà d’avoir conservé tout l’orgueil de son père, il le soupçonna dès lors de cacher des projets au-dessus, de la condition d’un simple particulier. Asinius amassa ainsi contre lui une haine que Tibère dissimula longtemps, suivant son habitude, et qui devait éclater un jour, terrible, implacable. Tant que vécut Auguste, Asinius put croire que le temps avait calmé la colère de Tibère. Étourdi et léger, il se laissa aller à des maladresses qui l’eussent rallumée, si elle avait jamais été éteinte. Dans les premières séances du sénat qui suivirent la mort d’Auguste, Tibère, comme on l’a dit, se défendait mollement de recevoir l’empire. Il prétendait qu’incapable de soutenir un si grand poids, il accepterait avec résignation la partie du gouvernement que le sénat voudrait bien lui confier. Apprends-nous donc, César, s’écria tout à coup Asinius impatienté de cette comédie, quelle partie de la République tu veux que l’on te confie ? Tibère tressaillit à cette question qui coupait court à ses tergiversations, et lui, si maître toujours de lui-même, ne put cacher sur son visage l’impression de son dépit. Il balbutia une vague réponse qui témoignait de son trouble. Asinius sentit aussitôt la faute qu’il avait commise, et essaya de la réparer. Il prit la parole, et répliqua que sa question n’avait pas eu pour but de partager ce qui était indivisible, mais clé convaincre César par son propre aveu, que l’État ne formait qu’un seul corps, et qu’une seule âme devait le diriger. Il fit ensuite l’éloge d’Auguste, il développa longuement celui de Tibère, rappela ses succès militaires, les victoires qu’il avait remportées, les actes glorieux qu’il avait accomplis pendant la paix. Mais il ne réussit pas à calmer une colère d’autant plus vive que Tibère avait eu peur, un moment, de se voir pris dans ses propres artifices[6]. Asinius n’aurait eu, dès lors, qu’une conduite à tenir : garder le silence, et se laisser oublier. Il ne put s’y résigner. Fils d’un orateur illustre qu’il prétendait au moins égaler, il lui était trop pénible d’assister en témoin muet aux délibérations du sénat. Il crut plus habile d’intervenir dans toutes les discussions, de jouer un grand rôle au milieu de l’assemblée, et d’imposer la modération au prince par la grandeur même de sa situation. Il se berça, en outre, de l’espoir d’apaiser Tibère par les démonstrations de son respect et la complaisance de ses flatteries. Aussi prit-il part à tous les débats importants, cherchant à deviner les intentions de Tibère, sans toujours y parvenir. Lorsqu’il s’agit de punir les auteurs de la sédition au théâtre, mentionnée plus haut, et où l’empereur refusa d’intervenir, Asinius Gallus crut lui plaire en provoquant des mesures de sévérité, et en demandant que les histrions fussent battus de verges. Le tribun Haterius Agrippa, plus habile, combattit son avis en rappelant qu’Auguste avait exempté des verges les histrions, et entraîna ainsi l’assentiment de Tibère pour qui les paroles d’Auguste étaient des lois inviolables[7]. En revanche, lorsque le sénat voulut proposer une loi somptuaire, Asinius Gallus s’y opposa, et vit son opinion adoptée par Tibère. Certaines mesures contre le luxe de la table et les vêtements de soie portés par les hommes, avaient passé sans discussion, lorsqu’un sénateur, Fronton, demanda qu’on fixât une limite à l’argenterie, aux meubles et aux esclaves qu’on serait libre de posséder. Asinius Gallus prit alors la parole et prononça un discours sage dont Tacite a conservé le résumé. Avec l’accroissement de l’empire, dit-il, les fortunes privées elles-mêmes se sont accrues. Ce n’est pas un fait nouveau, il date au contraire des temps les plus reculés. La richesse, au temps des Scipions, n’est plus celle de l’époque des Fabricius. Tout se proportionne à la situation de la République. Pauvre, elle eut des citoyens pauvres. Depuis qu’elle est arrivée au degré de magnificence où nous la voyons, chacun s’est enrichi. Pour ce qui est des esclaves, de l’argenterie, des objets nécessaires aux usages de la vie, l’excès et la modération se mesurent à la condition du possesseur. Si le cens des sénateurs est plus élevé que celui des chevaliers, ce n’est pas que les premiers soient d’une nature différente, c’est que, supérieurs en fonctions, en dignités, en rang, ils doivent l’emporter encore par les ressources qui assurent le repos de l’esprit et la santé du corps. Car on né voudrait pas que les citoyens exposés par leur illustration à plus de soucis et de dangers, fussent en outre privés de ce qui peut en alléger le poids et les inquiétudes[8]. Tibère donna son assentiment aux paroles d’Asinius et termina la discussion, en ajoutant que ce n’était pas le moment d’établir une telle censure, que si les mœurs venaient à chanceler, il serait là pour les soutenir et les réformer. Quelque temps après cette discussion, Tibère ayant annoncé son départ de Rome, Cneius Pison proposa que les affaires ne fussent pas suspendues paie le départ du prince, ajoutant qu’il serait glorieux pour le sénat et les chevaliers de paraître capables de supporter seuls le poids de leurs fonctions. Tibère garda le silence. Était-ce un appel à un avis contraire ? Asinius interpréta de cette façon l’attitude de Tibère, et soutint qu’on ne pouvait rien faire de grand ni de digne du peuple romain que devant César, et sous ses yeux, et qu’il fallait réserver à sa présence les affaires intéressant l’Italie et les provinces[9]. Tibère persista à ne rien dire, et Asinius vit son opinion adoptée par le sénat. Il crut avoir flatté le secret désir du prince, mais il perdit presque aussitôt, par une motion indiscrète, le bénéfice de son adulation. Il demanda « que les magistrats fussent nommés pour cinq ans, que les lieutenants placés à la tête des légions fussent, d’avance, désignés comme préteurs, et que le prince nommât douze candidats consulaires pour chaque année ». Asinius croyait plaire ainsi à l’empereur, il ne s’apercevait pas qu’il lui liait les mains pour l’avenir. Tibère, comme il a été dit plus haut, combattit et fit rejeter la proposition d’Asinius[10]. Il ne laissa pas éclater son mécontentement contre lui, mais il ajouta ce nouveau grief à ceux que sa mémoire tenait en réserve. Asinius le comprit. Il devint plus réservé pendant quelque temps, et multiplia les flatteries pour apaiser Tibère. Ainsi, Libon, accusé de méditer des nouveautés, novas res, s’étant tué, Asinius Gallus se signala par l’excès de son zèle. Il proposa des supplications aux dieux, il demanda qu’on élevât, en actions de grâces de la découverte de ce complot imaginaire, des statues à Jupiter, à Mars, à la Concorde, et qu’on fêtât à l’avenir, aux Ides de septembre, le jour où Libon s’était donné la mort[11]. Mais ce n’étaient là que des paroles. Malheureusement, les actes d’Asinius ne répondaient pas assez à son langage. Tibère l’eût vu avec plaisir se charger de la défense de Pison accusé d’avoir empoisonné Germanicus. Par crainte de l’opinion publique, Tibère avait, en apparence, abandonné son ministre, mais il désirait le sauver. Gallus, dont les enfants étaient parents d’Agrippine, eut le courage de rejeter la demande de Pison[12] ; mais il ne se pas la colère que Tibère avait conçue de son refus. En vain, pour se faire pardonner, il s’associa aux ressentiments de Tibère et de Séjan contre C. Silius, ancien lieutenant et ami de Germanicus. En vain, après la mort de Silius, il fit condamner à l’exil sa femme, Sosia Galla, odieuse à Tibère à cause de l’affection que lui témoignait Agrippine ; en vain proposa-t-il de confisquer la moitié des biens considérables de Sosia que Tibère semblait convoiter, il ne put effacer les préventions de l’empereur contre lui. Là ou d’autres, par un mélange de liberté et d’adresse, savaient se maintenir, il ne réussissait qu’à aigrir Tibère tout en cherchant à le flatter. Aussi je me demande, dit Tacite, si la fatalité et le hasard de la naissance décident, comme pour le reste, de la faveur et de la haine des princes, ou si notre conduite y contribue, si l’homme, en un mot, peut, entre une indépendance hardie et une obséquiosité honteuse, suivre un sentier exempt d’ambition et de danger[13]. Il ne fallait plus alors à Tibère qu’une occasion pour qu’il laissât éclater sa colère contre Asinius. Celui-ci la lui offrit, en lui demandant d’expliquer certaines paroles obscures qui menaçaient indirectement la veuve de Germanicus. De toutes les vertus que se croyait Tibère, dit Tacite, nulle ne lui était plus chère que la dissimulation. Aussi vit-il avec d’autant plus de colère qu’on avait pénétré ses pensées secrètes. Il allait ordonner d’arrêter Asinius sur-le-champ ; Séjan l’en empêcha, pour mieux assurer sa vengeance[14]. Elle fut terrible et répondit par ses raffinements au caractère hypocrite et cruel de l’empereur. Asinius, dans l’espoir de retarder l’explosion de la vindicte impériale, s’était attaché à la cause de Séjan, et ne cessait de proposer au sénat des décrets pour ajouter encore aux honneurs du favori. Quelque temps après une séance où,.sans que le nom d’Agrippine eût été prononcé, il avait été question d’elle, Asinius obtint, à force d’instances, de faire partie de la députation des sénateurs qui devait porter à Séjan quelque nouvelle distinction. Tibère, averti, écrivit au sénat une lettre contre Asinius Gallus. Elle fut lue en son absence. Tibère s’y plaignait de lui en phrases obscures, suivant son usage, et lui reprochait, entre autres choses, de lui envier l’amitié de Séjan, quoiqu’il eût Syriacus pour ami. Il n’en fallait pas plus pour entraîner la condamnation d’Asinius et même celle de Syriacus, bien que celui-ci ne fût pas accusé par le prince, et eût seulement été nommé par lui. Ce citoyen d’une science remarquable, cet innocent, fut égorgé aussitôt, et le sénat dépêcha contre Gallus le préteur, avec ordre de le lier et de le mener au supplice. Le jour même où la sentence était rendue contre lui à Rome sur la demande de Tibère, Asinius Gallus arrivait auprès de l’empereur. Celui-ci lui laissa tout ignorer, et lui fit même un accueil empressé. Il l’admit à sa table et vida avec lui la coupe de l’amitié. Il alla même plus loin. Asinius, prévenu de la décision du sénat, voulait se donner la mort. Tibère l’en empêcha, l’exhorta à prendre courage et à attendre qu’il revînt lui-même à Rome, où l’on instruirait son affaire et où il trouverait des juges. Amère dérision ! Tibère était résolu à n’y rentrer jamais : il voulait seulement prolonger les souffrances d’Asinius. Il le tint dans une prison étroite, sous la garde des divers consuls et des divers préteurs qui se succédèrent (30-33 ap. J.-C.). Asinius fut mis au secret ; il n’avait point d’esclave auprès de lui, il ne parlait à personne, il ne voyait personne, excepté ceux qui le forçaient à prendre de la nourriture ; et cette nourriture était calculée de manière à l’empêcher tout juste de mourir de faim[15]. Ce supplice dura trois ans. Asinius finit par mourir d’épuisement et d’inanition. Tibère permit alors qu’on lui rendit les derniers devoirs, mais il osa se plaindre du sort qui lui enlevait un accusé, avant qu’il fût publiquement convaincu, comme si trois ans n’avaient pas suffi pour qu’un vieillard consulaire (Asinius avait été consul l’an 27) et père de tant de consulaires parût devant ses juges ! La haine de Tibère n’était pas complètement satisfaite. Quelque temps après la mort d’Asinius, Agrippine mourut également de faim dans sa prison. Tibère essaya de déshonorer sa mémoire ; il accusa la noble veuve de Germanicus d’avoir commis de honteux désordres et de n’avoir pu supporter la vie, après la mort d’Asinius Gallus son amant[16] ! La vengeance de Tibère atteignit encore un autre membre d’une famille illustre, MAMERCUS SCAURUS. Ce sénateur descendait d’Æmilius Scaurus, l’auteur de la voie Émilienne, dont nous avons étudié les Mémoires dans un autre ouvrage[17] et qui s’était rendu illustre par l’éclat de son éloquence et la grandeur de ses services. Mamercus avait hérité de la facilité de parole de ses ancêtres, mais il les déshonorait par l’infamie de ses mœurs. C’était le plus fécond des orateurs de gon temps, et celui pour lequel le public montrait le plus d’indulgence. Il ne se donnait aucune peine pour plaider, dit Sénèque le Père ; il s’instruisait de sa cause au barreau même, ou le matin en s’habillant. Puis il chicanait plutôt qu’il ne plaidait, pour arracher quelque interruption à ses adversaires et engager une discussion : en ce genre, il connaissait sa force. Il parlait avec agrément et une facilité sans égale. Son style avait quelque chose d’antique. Le soin d’éviter les termes vulgaires donnait à sa parole de la dignité : son visage même et tout son extérieur augmentaient en lui l’autorité de l’orateur. Tout cela peut nous apprendre, non pas quel grand orateur était Scaurus, mais quel grand orateur il aurait pu être. Ln général, ses plaidoyers ne valaient rien. Dans tous on voyait la trace d’un talent réel, mais inculte ; et, quand il plaidait bien, on disait qu’il avait eu de la chance. Sa longue, ou pour mieux dire, sa perpétuelle nonchalance l’avait amené au point qu’il ne voulait plus, qu’il ne pouvait plus travailler un discours. Il en publia sept qui, plus tard, furent brûlés par ordre du sénat. C’était un service rendu à leur auteur. Malheureusement, il reste de lui de petits traités plus plats encore que ses plaidoyers : ceux-ci, en effet, tout négligés qu’ils étaient, ne manquaient pas d’une certaine chaleur : ici il y avait moins de feu et tout autant de négligence[18]. Mamercus, ce paresseux, cet homme de plaisir, eût mieux fait de rester au barreau où il remportait de faciles succès, ou dans les écoles des déclamateurs où l’on admirait ses saillies et la finesse de ses réparties[19]. Il voulut prendre part aux délibérations du sénat, et à l’exemple d’Asinius Gallus, il réussit à blesser l’esprit soupçonneux de Tibère, dès les premiers jours de son avènement à l’empire. Pourtant il s’était borné à dire, en voyant Tibère hésiter à prendre l’empire, et s’en remettre au sénat : Il faut espérer que les prières du sénat ne seront point vaines auprès de celui qui n’a point opposé les droits de la puissance tribunitienne à la délibération des consuls. Mais cette parole, sans tirer Tibère de son silence et de son apparente irrésolution, suffit à faire naître dans son cœur un ressentiment que l’avenir devait aigrir davantage. Il éclata longtemps après. Tacite appelle Mamercus l’orateur le plus fécond de son temps ; cependant il ne le montre pas très empressé à prendre la parole au sénat. Il ne cite que deux circonstances où il ait joué un rôle. La première est de peu d’importance. Domitius Corbulon, ancien préteur avancé en âge, se plaignait un jour au sénat qu’à un combat de gladiateurs, un jeune noble, nommé Sylla, avait refusé de lui céder sa place. La cause de Corbulon fut soutenue avec beaucoup de vivacité et d’élévation par des orateurs qui invoquaient la sévérité des lois antiques. Sylla, de son côté, fut défendu par diverses personnes de sa famille, entre autres par Mamercus Scaurus. Ce fut un tournoi oratoire où l’on fit de part et d’autre des passes d’armes brillantes. Enfin les vieillards qui avaient embrassé la cause de Corbulon allaient l’emporter, lorsque après des paroles de conciliation de Drusus, Mamercus Scaurus, oncle et beau-père de Sylla, apaisa Corbulon en lui exprimant les regrets et les excuses de son neveu[20]. La seconde circonstance où Mamercus prononça un discours au sénat était plus grave. Uni au préteur Junius Othon, à l’édile Brutidius Niger, Mamercus soutint une accusation contre le proconsul C. Silanus, que la province d’Asie dénonçait au sénat comme concussionnaire (l’an 21). Les trois alliés reprochaient en outre, à Silanus, d’avoir offensé la divinité d’Auguste, et d’avoir manqué de respect à la majesté de Tibère. Quoique ce fussent là des crimes nouveaux, inconnus sous l’ancienne République, Mamercus justifiait son accusation en invoquant d’illustres exemples, celui de Scipion l’Africain poursuivant L. Cotta, celui de Caton le Censeur traduisant en justice Servius Galba et celui de son arrière-grand-père M. Scaurus, accusant P. Rutilius ancien proconsul d’Asie[21]. Mais ces exemples mômes tournaient contre lui. Scipion et Caton avaient dénoncé des actes avérés de concussion et de cruauté. Quant à Scaurus, il avait fait condamner, par dés intrigues de parti, Rutilius, le plus honnête homme de la République, et la province d’Asie s’était empressée d’offrir un asile au gouverneur qu’on accusait de l’avoir dépouillée. Silanus, qui avait encore contre lui la haine de Tibère, fut condamné. L’empereur après l’avoir perdu, après avoir parlé contré lui, fit preuve d’une clémence qu’on admira beaucoup. Il lui assigna pour lieu d’exil l’île de Cythère au lieu du rocher de Gyare, et le sénat y consentit. La chute de Séjan, dont Mamercus était l’ami, lui fut fatale. Il fut accusé une première fois, l’an 31, avec d’autres personnages ; mais Tibère, tout en laissant échapper des menaces contre Scaurus, différa son procès et annonça son intention de l’instruire lui-même avec le sénat. Deux ans s’écoulèrent, et Scaurus commençait à se croire oublié ou pardonné, lorsqu’il fut incriminé de nouveau Macron, successeur et héritier de Séjan, qui continuait avec plus de mystère les pratique de son prédécesseur, le dénonça à Tibère comme l’auteur d’une tragédie, Atrée, pleine d’allusions, disait-il. Un des vers que Macron signalait à Tibère était imité d’Euripide et signifiait qu’il faut souffrir les folies de celui qui a la puissance. Était-ce l’auteur, demande avec raison Dion Cassius, ou l’officieux interprète qui offensait Tibère ? Ce qui est certain c’est que Tibère lui-même, se rendant justice, crut se reconnaître dans les vers de Scaurus. Puisqu’il a fait de moi un Atrée, je ferai de lui un Ajax, dit-il par allusion à ce qu’Ajax s’était tué de ses propres mains. Les accusateurs Servilius et Cornelius, chargés de le poursuivre, n’osèrent pas cependant invoquer ce grief. Ils alléguèrent des sacrifices magiques et un commerce adultère avec Livie, déshonorant ainsi la veuve d’Auguste, du consentement de l’empereur, son propre fils. Scaurus, qui n’avait pas su vivre comme ses aïeux, mourut avec un courage cligne de son illustre famille. Il prévint le jugement sur le conseil de sa femme, Sextia, qui partagea sa mort après l’avoir conseillée[22]. Une autre victime de Tibère, JUNIUS OTHON, n’appartient pas comme Mamercus Scaurus à l’élite de la noblesse ; il était, au contraire, d’une obscure naissance. Il avait commencé par être rhéteur, et il avait composé un Traité des couleurs en quatre livres : Il traitait donc habilement, dit Sénèque, ces controverses difficiles où il faut garder un tempérament entre le silence absolu et l’argumentation explicite, et procéder par allusions. Sénèque en cite plusieurs exemples. Il termine l’un d’eux par un jugement spirituel qui condamne à la fois le procédé et l’auteur : Tant qu’il parla, on se figurait qu’il était impossible de discourir autrement ; quand il eut fini, on se demandait avec étonnement dans quel but il s’était donné tant de peine pour faire entendre à mots couverts ce qu’il pouvait nettement et librement exprimer. Scaurus raillait agréablement ce défaut en disant : C’est un homme qui vous lit à l’oreille le journal, acta diurna[23]. Est-ce à cet ouvrage Sur les couleurs, ou à des relations d’école, que Junius Othon dut la faveur de Séjan ? On ne sait. Mais, grâce à l’appui de Séjan, grâce à son impudence personnelle, il parvint aux honneurs publics, fut tribun du peuple, préteur, et pénétra enfin dans le sénat. Là il se joignit aux accusateurs qui poursuivaient Silanus, et contribua, avec Mamercus Scaurus, à entraîner sa condamnation. Mamercus ne survécut pas longtemps à sa victime. Il en fut sans doute de même d’Othon. D’après Tacite, Lelius Balbus, ayant réussi à faire condamner, comme coupable de lèse-majesté, Acutia, femme de P. Vitellius, Junius Othon, tribun du peuple, s’opposa à ce que le délateur reçût la récompense prélevée, selon l’usage, sur les biens de la victime. Cette circonstance fut l’occasion d’une lutte acharnée entre les deux adversaires. Othon fut vaincu, et condamné à l’exil[24]. Mais le titre de tribun du peuple, s’il n’a pas été donné par inadvertance à Othon par l’historien, indiquerait qu’il s’agit ici de son fils, rhéteur comme lui. Quant au sénateur, on ignore si, comme la plupart des instruments de Tibère, il a. été victime d’un caprice du prince, ou bien si la mort de l’empereur lui a permis d’éviter le sort de tous les membres éloquents du sénat. VALERIUS MESSALINUS COTTA était le fils de l’orateur Valerius Messala. On retrouvait en lui l’image de l’éloquence paternelle, mais non la fermeté et l’indépendance de son père[25]. Dès l’avènement de Tibère, il sut le charmer par l’imprévu de son adulation. Il proposa au sénat de renouveler chaque année le serment à Tibère. Qui t’a chargé de faire cette proposition ? lui demanda le nouvel empereur. — Je l’ai faite, dit-il, de mon propre mouvement, et dans tout ce qui intéressera le bien public, je ne prendrai conseil que de moi-même, dussé-je déplaire ! — C’était, ajoute Tacite, le seul raffinement qui manquât à la flatterie[26]. Le rôle de Messalinus semble avoir plutôt consisté à recevoir la confidence de Tibère, qu’à prendre une part active aux délibérations du sénat. C’était un orateur bien vu du pouvoir, qui, par quelques phrases, un mot, indiquait les volontés du prince, et pesait sur les délibérations par ses indiscrétions calculées, plus encore que par ses harangues : aussi Tacite se borne-t-il à citer une seule circonstance où Messalinus ait prononcé un discours véritable dont il nous donne une analyse fidèle et assez étendue. Severus Cecina, personnage que ses mœurs et son caractère n’autorisaient pas à jouer le rôle de censeur, proposait au sénat d’interdire aux magistrats qui se rendaient dans les provinces d’emmener leurs femmes avec eus. Il insistait sur les inconvénients de leur présence à l’armée, dans les camps, de leur tendance à abuser des fonctions de leurs maris pour satisfaire leur luxe, leur avidité ou leurs ressentiments. Son discours, où des reproches fondés se mêlaient à des formules déclamatoires, produisit une certaine impression. Messalinus se chargea de répondre à ses paroles et se fit le défenseur des femmes contre ce nouveau Caton. Sous beaucoup de rapports, dit-il, la dureté des vieilles mœurs s’est heureusement modifiée et adoucie. Nous ne sommes plus aux temps où Rome était assiégée, et où les provinces étaient hostiles. On accorde peu aux besoins des femmes. Si ces frais ne sont pas une charge pour les maris, comment en seraient-ils une pour les alliés ? Elles partagent tout le reste avec leurs maris, et, en temps de paix, l’État ne saurait en souffrir. C’est libres de tout embarras que les maris doivent s’exposer à la guerre ; mais, au retour, après les fatigues, est-il un repos plus honorable que celui qu’on trouve auprès de son épouse ? Quelques-unes, dit-on, se laissent aller à l’ambition et à l’avidité. Eli quoi ! la plupart des divers magistrats sont-ils exempts de passions ? Est-ce une raison pour n’envoyer personne en province ? Des femmes perverses, ajoute-t-on, ont souvent corrompu leurs maris ! Tous les célibataires sont-ils donc intègres ? Jadis on a porté la loi Oppia, il est vrai, mais les circonstances la réclamaient. Plus tard on l’adoucit, on la modifia, parce que ces modifications parurent nécessaires. En réalité, nous cherchons à dissimuler notre lâcheté sous d’autres noms. Peine inutile ! C’est la faute du mari si la femme oublie la mesure. Ainsi donc, pour un ou deux caractères faibles, on enlèverait à tous les maris, les compagnes de leur bonne et de leur mauvaise fortune. On abandonnerait à lui-même un sexe naturellement faible, on l’exposerait sans défense à ses propres passions et aux passions des autres. C’est à peine si la présence des maris empêche de porter atteinte à la pureté du mariage. Qu’arrivera-t-il s’ils se laissent oublier pendant plusieurs années par ce divorce forcé. Prévenez les désordres qui se commettent en province, soit ; mais n’oubliez pas les dérèglements dont Rome est témoin[27]. Le discours de Messalinus, où, indépendamment des arguments sérieux, on croyait retrouver la pensée de Tibère, n’eut pas de peine à faire écarter la proposition de Cecina. Messalinus aurait aussi bien soutenu la thèse contraire, si l’empereur l’avait voulu ainsi. Ce qui le prouve, c’est que le jour où Tibère, à l’instigation de Séjan, voulut perdre C. Silius et sa femme, Sosia Galla, qui s’était rendue coupable de concussions, Messalinus, après avoir poursuivi Sosia de ses invectives, présenta un sénatus-consulte déclarant les maris responsables des exactions commises par leurs femmes, quand même ils n’en auraient jamais été complices, et que même ils auraient ignoré leurs mauvaises actions[28]. Il ne s’agissait plus dé blâmer un mari faible, comme dans la discussion contre Cecina. Il fallait achever la ruine d’un malheureux gouverneur de province, coupable d’être lié avec Agrippine. Bientôt après,.le secret de sa conduite se trahissait de lui-même, le jour où Tibère, poursuivant avec acharnement la famille de Germanicus, dénonça au sénat la conduite du jeune Néron et l’orgueil d’Agrippine. Messalinus proposa aussitôt contre eux une motion cruelle, atroci sententia, où il demandait leur mort. Le flatteur s’était trop pressé ; le sénat, incertain encore des volontés de Tibère, n’osa pas suivre Messalinus jusque là, et détourna, pour un temps, le coup qui menaçait la veuve de Germanicus[29]. La faveur populaire, qui ne se lassait pas d’entourer Agrippine et ses jeunes enfants, obligea Tibère à différer leur perte. La chute de Séjan enhardit en même temps le sénat à traduire en justice. Messalinus que ses avis sanguinaires et complaisants, que son zèle pour Séjan avaient rendu l’objet d’une haine invétérée. On fut heureux de l’occasion de le perdre, qu’il sembla offrir de lui-même. Il avait appelé Caïus César, Caia, comme pour lui reprocher des mœurs infâmes. En outre, assistant à un banquet donné par les prêtres pour célébrer le jour natal d’Auguste, il avait traité ce repas de banquet funèbre. Enfin, un jour qu’il se plaignait de L. Afruntius et de M. Lepidus, avec lesquels il avait une discussion d’intérêt, il avait ajouté : Si le sénat est pour eux, j’ai pour moi mon petit Tibère — Tiberiolus meus —. Les témoins ne manquaient pas contre lui. Messalinus en appela à Tibère, et celui-ci écrivit au sénat une lettre où il racontait l’origine de son amitié pour lui, et énumérait les preuves d’attachement qu’il en avait reçues. Il terminait en priant le sénat de ne pas tourner en crime des paroles mal interprétées et quelques plaisanteries échappées dans la gaieté d’un festin. La requête de Tibère eut le résultat qu’on peut penser. Cotta fut absous et son principal accusateur Cecilianus fut condamné[30]. A partir de ce moment, soit prudence, soit toute autre raison, Messalinus n’intervint plus dans le sénat. L’histoire ne prononce pas son nom ; on ignore donc quel rôle il joua jusqu’à la fin du règne dé Tibère. Cependant, s’il fut un flatteur du prince, il ne fut pas un délateur. Il se borna à accabler les victimes désignées par le prince ; il ne se fit pas le pourvoyeur du bourreau. En d’autres temps, la différence ne serait pas grande, elle est réelle sous Tibère, et ce mérite relatif doit être revendiqué pour l’héritier dégénéré des Messala. C’est parmi les flatteurs qu’il convient de ranger également Q. HATERIUS, descendant d’une illustre famille sénatoriale, qui, de sa jeunesse et son éducation oratoire, appartient à l’époque d’Auguste, mais qui déshonora ses cheveux blancs, sous Tibère, par une basse adulation. Haterius avait été un homme d’école ; et grâce à Sénèque le Père, les caractères de son éloquence, fort estimée de son vivant, nous sont mieux connus que l’éloquence des orateurs politiques cités en passant par Tacite. Le caractère particulier de son talent était la facilité dans l’improvisation et la rapidité du débit. En théorie, il admettait la nécessité des divisions ; à l’entendre, on ne s’en serait pas douté, tant il avait peu d’ordre, et suivait docilement l’inspiration[31]. Il improvisait en public. De tous les Romains que j’ai connus, dit Sénèque, il est le seul qui ait montré dans notre langue la facilité des Grecs. La rapidité de son débit allait jusqu’au défaut. Aussi Auguste disait-il de lui avec raison : Notre Haterius aurait besoin d’une enrayure. Il ne marchait pas, il courait ; il avait en abondance les idées aussi bien que les mots. Il redisait la même chose autant de fois et aussi longtemps qu’on voulait ; il en variait les figures et les développements ; on ne pouvait ni le modérer ni l’épuiser. Sénèque prétend même qu’Haterius, se rendant justice, avait soin de placer auprès de lui un affranchi qui avait ordre de régler l’intempérance de sa parole. Il s’arrêtait sur une idée ou passait outre, insistait ou concluait, suivant l’avertissement que lui donnait son conseiller. Cette assertion qui fait songer au joueur de flûte placé derrière Caïus Gracchus, et chargé d’animer ou de retenir le son de sa voix, n’est peut-être pas sérieuse. Elle indique cependant l’intempérance de paroles à laquelle Haterius se laissait aller volontiers. Elle était devenue célèbre, et Sénèque le Philosophe, à son tour, engage Lucilius à s’en garantir. Tout homme de sens, dit-il, doit soigneusement éviter le flux de paroles de Q. Haterius, homme en son temps très célèbre. Il n’y avait chez lui point d’hésitation, point d’interruption. Il ne commençait, il ne finissait qu’une fois[32]. Sénèque le Père reproche en outre à Haterius de n’être pas un puriste, de n’avoir pas banni de ses discours certains termes que les délicats réprouvaient comme surannés, et d’avoir tenu à employer certaines expressions de Cicéron tombées depuis en désuétude et que l’école traitait de termes démodés et vieillis. On serait plutôt porté à faire à Haterius un titre d’honneur de ce reproche. La critique de Sénèque montré que, si cet orateur avait des défauts, il savait du moins résister à l’entraînement de la mode, et qu’il avait conservé le goût de la langue saine et naturelle du siècle précédent. On lui sait gré également de n’avoir pas voulu se prêter à ces fausses comédies de fermeté que les gens d’école s’essayaient à jouer à l’exemple des stoïciens. Ainsi, Sénèque vante beaucoup Asinius Pollion d’avoir soupé en grande compagnie, le jour même de la mort de son fils Herius, et d’avoir déclamé quatre jours après. En revanche, il blâme sévèrement Haterius d’avoir montré une très grande faiblesse à la mort de ses fils, et même longtemps après, un jour qu’il déclamait la controverse du père qui, arraché au tombeau de ses trois fils, porte plainte en injures, d’avoir été interrompu par ses sanglots au milieu de son discours. L’homme du métier ajoute, il est vrai, en adoucissant l’amertume de son expression : Haterius reprit aussitôt avec tant d’énergie et tant de pathétique que l’on vit facilement tout ce que son génie devait à sa douleur. Pour nous, nous admirons moins cette prétendue impassibilité de Pollion. Si elle est réelle, c’est de l’insensibilité. Si elle est feinte, comme il vaut mieux le supposer, quel noua convient-il de -lui donner ? Le naturel et les larmes d’Haterius sont plus estimables. Sénèque ne nous a pas malheureusement conservé la controverse où la similitude des situations inspira l’éloquence d’Haterius. Il ne nous a transmis qu’un souvenir de ses déclamations : c’est un passage de la délibération — suasoria — où Cicéron se demande s’il doit brûler ses écrits, Antoine lui promettant la vie à ce pris. Haterius engageait Cicéron à ne pas les détruire, et à ne pas déshonorer inutilement sa gloire. Entre autres arguments, il lui disait : Je t’exhorterais, Cicéron, à faire grand cas de la vie, si la liberté avait encore sa place clans l’État, si l’éloquence avait sa place dans la liberté, et si la tête de chacun n’était pas à la merci d’un caprice. Ce qu’il y a de mieux pour toi aujourd’hui, c’est de mourir ; tu peux en être sûr, puisque Antoine te promet la vie. Les tables infâmes de la proscription sont toujours affichées : combien d’anciens préteurs, combien de consulaires, combien de chevaliers ont péri ? Il ne survivra que ceux qui seront capables d’être esclaves. Je ne sais, Cicéron, si tu désires vivre en un pareil temps : mais avec qui tu désirerais vivre, je ne le vois pas. Tu as bien fait de consentir à vivre, lorsque de lui-même, César t’en priait sans faire de conditions. La République, à la vérité, n’était déjà plus debout, mais elle était, du moins, tombée dans le sein d’un bon prince ![33] Ces paroles sont élevées, ces sentiments sont généreux, et sans avoir aucun mérite supérieur, font honneur à Haterius. Malheureusement, celui-ci laissa dans l’école les idées d’indépendance et de liberté dont on vient de lire l’expression. Il ne débuta pas, il est vrai sous Tibère, d’une façon qui pût l’engager à y persévérer. Au moment oh celui-ci affectait encore de repousser l’empire, il eut, comme Mamercus Scaurus, la maladresse de le blesser, en lui demandant : Jusques à quand, César, laisseras-tu la République sans chef ? Tibère ne répondit rien à Scaurus, mais il éclata sur-le-champ contre Haterius. Celui-ci, qui ne connaissait pas encore le fond du cœur de Tibère, ne fut que plus troublé de se voir l’objet unique de la colère impériale. Il courut au palais pour se prosterner sur le passage de Tibère et implorer son pardon. Par une disgrâce risible, en serrant avec frénésie les genoux de l’empereur, il le fit tomber à la renverse. Les gardes accoururent et voulurent le tuer. Tibère était prêt à les laisser faire, lorsque l’intervention de Livie et ses instantes prières sauvèrent l’infortuné[34]. Malgré ce début fâcheux, Haterius dut à sa constante complaisance pour Tibère de rentrer en grâce auprès de lui. Il se signala au sénat, à différentes reprises. Tacite se borne à citer son intervention dans la discussion des lois somptuaires, où il proposa de bannir des tables la vaisselle d’or, et d’interdire la soie aux hommes comme une parure dégradante[35]. Bien que l’on crût découvrir sous cette apparente austérité le désir de flatter l’opinion présumée du prince, l’opinion d’Haterius pouvait se défendre. En revanche, il souleva le dégoût du sénat même, en demandant que les décrets du sénat en faveur de Drusus, fils de Tibère, fussent gravés en lettres d’or dans la Curie : Cette basse flatterie, dit Tacite, couvrit de ridicule un vieillard qui, à son âge, ne pouvait en recueillir que la honte[36]. Cependant Haterius, par son éloquence, son titre de consulaire, et l’antiquité de sa maison, jouait un ruile assez important dans l’assemblée pour que Tacite ait cru devoir indiquer l’époque de sa mort, l’an 25 de notre ère. L’historien se rencontre avec le vieux Sénèque dans le jugement qu’il porte sur l’éloquence d’Haterius. Il ne trouve pas les discours qu’il avait laissés à la hauteur de sa renommée. Il y voit plus de chaleur que de véritable talent. II oppose cette éloquence harmonieuse et rapide qui disparut avec lui, aux ouvrages que vivifient le travail et la méditation, et dont le mérite, loin de s’affaiblir, grandit avec les années[37]. Haterius, comme les autres orateurs de cette époque, avait la facilité, l’habitude de la parole ; il n’avait pas le mérite du style qui, seul, assure l’immortalité aux écrits. Le sénateur L. ARRUNTIUS était un homme riche, actif, doué de grands talents et honoré de l’estime publique. Il avait passé par l’école et plaidé au forum. Il ne manquait pas de présence d’esprit. C’est lui qui affecta de prendre au sérieux, dans un procès, les figures de rhétorique de C. Albucius Silus, et gagna de cette façon la cause de son client. L’empereur Auguste faisait grand cas d’Arruntius. Il l’avait signalé d’avance à son successeur comme un candidat possible à l’empire, en disant de lui : Si l’occasion favorable se présente, il osera la saisir[38]. Il n’en fallait pas davantage pour l’exposer à la haine de Tibère. L’empereur dissimula longtemps ; il laissa même Arruntius refuser impunément de défendre Pison, l’assassin présumé de Germanicus ; mais, après la disgrâce de Séjan, il permit aux délateurs de s’attaquer à lui. Arruntius, comme tous ceux qui faisaient ombrage à Tibère, fut englobé, à tort ou à raison, dans la chute du favori[39]. MONTANUS VOTIENUS, de Narbonne, était un orateur plein d’esprit, sinon de goût. Dans les déclamations d’école, il se laissait aller à des redites qui choquaient ses auditeurs. Au barreau, ce défaut disparaissait complètement, ou frappait moins le public. Parmi les discours qu’il avait prononcés, Sénèque le Père admirait surtout la défense de Galla Numisia, accusée d’avoir empoisonné son père. Galla avait été déclarée par son père héritière d’un douzième de ses biens. Montanus, dit Sénèque, prononça, à ce propos une parole éloquente et digne de l’immortalité. Je ne sais si l’on a jamais pu dire mieux dans cette sorte de procès : On ne doit un douzième ni à une fille ni à une empoisonneuse. Cela ne lui suffit pas, il ajouta : Sur le testament d’un père une fille a sa place entière, ou n’en a pas du tout. Et encore : Si elle est coupable, c’est trop ; si elle est innocente ce n’est pas assez. Et encore : Une fille ne peut pas être inscrite pour une si faible somme sur le testament paternel : elle doit avoir tout ou rien[40]. Sénèque, tout en approuvant cet argument, y voit des redites qu’il excuse dans un procès, et qu’il blâme dans les exercices d’écoles, où la matière étant moins abondante, Ce défaut se dissimule moins. Montanus fut accusé devant Tibère par la colonie de Narbonne et eut Vinicius pour adversaire. il ne se troubla point de cette accusation et le jour même où il s’était défendu au sénat, il parut à l’école[41]. Il ne devait succomber que plus tard. Son esprit mordant et caustique qui n’épargnait pas l’empereur lui-même, le perdit. Il fut accusé d’offenses contre Tibère. Un témoin militaire, nommé Æmilius, répéta tous les propos tenus par Montanus. En vain, les sénateurs effrayés essayaient d’arrêter Æmilius, celui-ci alla jusqu’au bout, et Tibère eut le désagrément d’entendre proclamer tout haut ce que chacun pensait de lui tout bas, Votienus subit le châtiment réservé aux criminels de lèse-majesté[42]. Il fut relégué dans les îles Baléares en 23 et y mourut deux ans après, suivant la Chronique d’Eusèbe. Le personnage le plus honorable de cette époque est le sénateur LUCIUS CALPURNIUS PISON. Par la dignité de sa vie, la noblesse de son caractère, il sut en imposer à Tibère lui-même. Il vint un jour, au sénat, plein de colère, et dénonça énergiquement les intrigues du forum, la corruption des juges, la cruauté des délateurs dont les accusations menaçaient toutes les têtes. Il annonça que, plein de dégoût à la vue de tels spectacles, il allait quitter Rome et ensevelir sa vie dans quelque retraite lointaine et ignorée. En achevant- ces mots, il sortit du sénat. Tibère, vivement ému, essaya de calmer Pison par de douces paroles, et ne pouvant le retenir, engagea ses parents et ses amis, à employer pour le garder à Rome leur crédit et leurs prières. Ce discours était déjà bien hardi : Pison fit plus, il y joignit des actes. Il cita en justice Urgulanie, que la faveur de Livie mettait au-dessus des lois, et qui, s’enfermant dans le palais de César, refusait de comparaître devant le tribunal[43]. Livie, irritée de cette poursuite contre sa favorite, accusa Pison de lui manquer de respect. Tibère fut obligé, par condescendance pour sa mère, de lui promettre d’aller lui-même au tribunal intercéder en faveur d’Urgulanie. Il s’y rendit, le visage composé, entouré d’un immense concours de peuple attiré par la nouveauté de cette scène, et suivi de loin par une escorte de soldats. Il s’avançait avec lenteur, prolongeant à dessein sa conversation, pour laisser à Pison le temps de retirer sa citation, et aux juges le temps de, se prononcer. Mais Pison, malgré les représentations de ses amis effrayés, alla jusqu’au bout, et il fallut que Livie cédât et payât la somme réclamée à Urgulanie[44]. C’était là un acte d’audace que tout autre eût payé de sa vie. On n’osa pas poursuivre Pison. Cependant, quelques années après, Q. Granius accusa l’intraitable sénateur d’avoir tenu des discours irrespectueux contre la majesté dû prince, d’avoir chez lui du poison, et de venir au sénat, armé d’une épée. Ces dernières imputations tombèrent d’elles-mêmes. Mais on retint contre Pison la première accusation de propos malveillants contre l’empereur. Tibère n’osa pas donner l’ordre de le poursuivre. Il fut peut-être allé jusqu’au bout plus tard, mais Pison mourut à propos pour sauver à l’honneur du sénat l’odieux d’une inique condamnation[45]. Nous sommes loin d’avoir énuméré les différents membres du sénat de Tibère chez lesquels on trouvait un réel talent pour la parole. Tous avaient passé par les écoles, étudié l’éloquence et entendu les orateurs fameux ou les disciples de ces orateurs. Tous avaient du mérite, mais un mérite secondaire. Il en est ainsi des générations qui succèdent aux grandes époques, littéraires ou artistiques. La nature semble continuer à distribuer les mêmes dons précieux du talent ou du génie. Mais au lieu de les accumuler sur quelques têtes, elle les répand sur une foule plus nombreuse. Ce n’est plus alors un fleuve puissant et majestueux, ce sont mille petits ruisseaux qui s’écoulent vers la mer. Il n’y a plus, à l’époque de Tibère, de génie vigoureux qui résume en lui la force d’une génération entière ; il y a un grand nombre d’hommes de talent qui ont bu à la source féconde de l’éloquence, qui ont un talent honorable, mais qui ne dépassent pas un niveau ordinaire. Du reste, la nature les eût-elle traités plus libéralement, les circonstances n’auraient pas permis à leur génie de se déployer. Tibère aurait aussitôt étouffé leur voix. Il n’y a donc pas lieu de poursuivre davantage l’énumération de ces orateurs secondaires qui composent la ; partie honnête du sénat romain, et de relever les rares fragments de leur éloquence qui ont survécu. |
[1] Tacite, III, 70.
[2] Tacite, III, 65.
[3] Tacite, IV, 74.
[4] Tacite, VI, 9.
[5] Nuits attiques, XVII, 1.
[6] Annales, I, 12.
[7] Tacite, I, 77.
[8] Tacite, II, 33.
[9] Tacite, II, 35.
[10] Tacite, II, 36.
[11] Tacite, II, 32.
[12] Tacite, III, 11.
[13] Tacite, IV, 18, 19, 26.
[14] Tacite, IV, 70, 71.
[15] Dion Cassius, LVIII, 3.
[16] Tacite, VI, 23, 25.
[17] Histoire de l’éloquence latine jusqu à l’époque de Cicéron, t. II, chap. XXV.
[18] Controverses, V, préface.
[19] Controverses, I, 2, Extracta.
[20] Tacite, III, 31.
[21] Tacite, III, 66.
[22] Annales, VI, 9, 29 ; Dion Cassius, LVIII, 24.
[23] Controverses, II, 9.
[24] Tacite, VI, 47.
[25] Tacite, III, 34.
[26] Tacite, I, 8.
[27] Tacite, IV, 20.
[28] Tacite, IV, 20.
[29] Tacite, V, 3.
[30] Tacite, VI, 5, 7.
[31] Sénèque le Père, Controverses, Excerpta, IV, préface.
[32] Lettres à Lucilius, 40.
[33] Sénèque, Suasoriæ, VII.
[34] Tacite, I, 13.
[35] Tacite, II, 32.
[36] Tacite, III, 57.
[37] Tacite, IV, 61.
[38] Tacite, I, 13.
[39] Tacite, III, 11 ; VI, 7.
[40] Controverses, IV, 28.
[41] Controverses, III, 20.
[42] Tacite, IV, 42.
[43] C’est probablement la première femme de l’empereur Claude, celle que Suétone (Vie de Claude, 26) appelle Plantia Urgulanulla, d’une famille triomphale.
[44] Annales, II, 34.
[45] Annales, IV, 21.