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La vie et les actes de l’empereur Tibère relèvent de l’histoire politique plutôt que de l’histoire littéraire. Cependant le successeur d’Auguste appartient à celle-ci, comme son père adoptif, par la passion qu’il montra pour l’éloquence et la poésie dans la première partie de sa vie, et par les discours qu’il prononça, ou par les lettres qu’il écrivit lorsqu’il fut arrivé à l’empire. La famille des Appius, dont il descendait, s’était, de tout temps, fait remarquer entre les familles patriciennes par sa morgue, sa dureté, par son attachement aux privilèges de l’aristocratie et sa haine contre les plébéiens. A ces défauts de sa race, Tibère joignit l’hypocrisie ; mais tandis que les Claudius semblent avoir eu peu de dispositions pour la littérature, que l’antique Appius Caecus, l’adversaire de Pyrrhus, est à peu près le seul d’entre eux auquel Cicéron accorde le titre d’orateur, Tibère manifesta de bonne heure des penchants littéraires. Toutefois, il manquait de goût, et, aux expressions nettes et claires, il préféra toujours les mots bizarres, maniérés, les tournures pénibles, obscures et entortillées. On ignore quels maîtres lui enseignèrent le latin, le grec, et lui donnèrent les premières notions de l’éloquence et de la poésie auxquelles il s’appliquait avec ardeur. Il eut pour maître de rhétorique le rhéteur Théodore de Gadare, le chef, comme on l’a vu plus haut, des théodoriens ou de la nouvelle école des rhéteurs de l’époque d’Auguste. On ne sait quel jugement Théodore portait sur -le talent oratoire de son élève, mais on a conservé de lui un mot bien vrai et bien dur sur le caractère de Tibère. Il sut deviner les secrets sentiments que dissimulait cette nature épaisse et cruelle, et un jour qu’il avait des reproches à adresser à Tibère ; il l’appela de la boue pétrie avec du sang, πηλόν αϊματι πεφυρμένον[1]. Parmi les orateurs latins, Tibère choisit pour modèle Valerius Messala Corvinus, et quoiqu’il fût déjà vieux, s’attacha à lui. Cependant la parole simple, élégante et claire de Messala ne parvint pas à le corriger de son goût pour les phrases vagues et embarrassées, pour les expressions obscures et surannées. A force de travailler et de tourner son style, il le rendait presque inintelligible, de sorte qu’à ses discours écrits on préférait ses improvisations qui avaient, au moins, l’avantage de la clarté. Il s’adonna également à la poésie. Il composa, en latin, un chant lyrique intitulé : Plaintes sur la mort de Jules César. Il fit aussi des vers grecs, et prit pour modèles des poètes fort ignorés aujourd’hui, Euphorion, Rhianus et Parthenius. Empereur, il resta fidèle à son admiration pour ces écrivains, et plaça leurs ouvrages et leurs images dans les bibliothèques publiques, au milieu des auteurs anciens les plus estimés. Aussi les savants, par esprit de flatterie, composèrent-ils, à son intention, beaucoup de commentaires de ces poèmes, et en publièrent-ils de nombreuses éditions. C’est au goût de Tibère pour leurs descriptions lascives et pour leurs vers déjà déclarés obscurs par Cicéron, que ces poètes doivent de n’avoir pas péri tout entiers[2]. Les huit années que Tibère passa à Rhodes, en exil, achevèrent de le perfectionner dans la connaissance et la pratique de la langue grecque. Cependant il n’aimait pas à s’en servir en toute occasion, et, comme Auguste, il écartait les mots grecs du langage des affaires. Un jour, dans le sénat, ayant à faire usage du mot monopole, il demanda à l’assemblée la permission d’employer ce terme étranger. Une autre fois, un sénatus-consulte, lu devant lui, contenait le mot έμβλημα : il ordonna de changer cette expression pour y substituer le terme latin correspondant, ou, à son défaut, une périphrase qui eût le même sens. Enfin, comme on demandait en grec à un soldat son témoignage, il lui enjoignit de répondre en latin[3]. A Rhodes, Tibère affectait de vivre comme un particulier obscur. Il avait une demeure modeste, une maison de campagne d’une extrême simplicité, il se promenait dans les gymnases sans licteur et sans appariteur, et fréquentait les écoles et les auditoires avec les allures d’un curieux uniquement avide d’éloquence. Il suivait surtout les leçons des grammairiens, et aimait à éprouver leur savoir et leur bon sens par des questions au moins bizarres. C’était surtout de l’histoire mythologique qu’il se préoccupait alors, et il leur soumettait souvent des problèmes ridicules dans ce genre : Quelle est la mère d’Hécube ? — Quel nom portait Achille lorsqu’il se cachait à Scyros au milieu des jeunes filles ? — Quel chant faisaient d’ordinaire entendre les sirènes ? Le jour même, où, après la mort d’Auguste, il entra dans le sénat pour la première fois, il porta cette affectation d’archéologie mythologique jusqu’à imiter le sacrifice offert par Minos à la mort de son fils, c’est-à-dire de l’encens, du vin, mais sans joueur de flûte[4]. Cependant, tout exilé qu’il fût et en disgrâce, rendant et recevant des devoirs de politesse, comme sur le pied de l’égalité ; tout en feignant de vivre dans la plus étroite intimité avec les rhéteurs de Rhodes, Tibère cédait parfois à son humeur fantasque, et redevenait lui-même. Le lion, de temps en temps, faisait sentir sa griffe. Un jour qu’il était intervenu dans une discussion ardente entre des sophistes, l’un d’eux, le croyant favorable à ses adversaires, s’emporta contre lui en propos injurieux. Tibère rentra dans sa demeure sans rien dire, reparut tout à coup avec des appariteurs, cita devant son tribunal par un crieur public celui qui l’avait insulté, et le fit traîner en prison[5]. Il conserva même longtemps contre certains maîtres des ressentiments dont l’origine remontait à son séjour à Rhodes. Il avait désiré suivre en particulier les leçons du grammairien Diogène, qui les donnait d’ordinaire à Rhodes le jour du sabbat, et Diogène lui avait fait répondre par un esclave qu’il revînt le septième j our. Tibère s’en souvint sur le trône, et comme Diogène, de passage à Rome, se présentait pour le saluer, il lui envoya dire qu’il revînt au bout de sept années[6]. Ce n’était là qu’une boutade, mais son intimité coûta plus cher à d’autres grammairiens dont, empereur, il continua à s’entourer. Il avait coutume, à table, de poser à ses convives des questions se rapportant à l’ouvrage qu’il avait lu dans la journée. Le grammairien Séleucus se tirait à merveille des difficultés et des pièges par lesquels l’empereur cherchait à le mettre en défaut. Tibère s’inquiéta, le surveilla, et apprit enfin que Séleucus s’informait régulièrement auprès de ses serviteurs de quels livres l’empereur s’occupait, et cherchait d’avance la réponse aux problèmes qu’il devait lui proposer. C’était un stratagème innocent. Au lieu d’en rire, Tibère chassa Séleucus de son intimité, et peu après le fit mourir. Un autre grammairien, Zénon, parlait d’une manière affectée, Tibère lui demanda un jour quel était ce dialecte désagréable dont il se servait. C’est le dialecte dorien, répondit Zénon. Aussitôt Tibère irrité condamna son commensal à l’exil, et le relégua dans l’île de Cinaria, persuadé que Zénon avait voulu, par une épigramme, lui reprocher son ancien séjour à Rhodes dont la population parlait le dialecte dorien[7]. Ceux qui n’étaient pas admis à l’honneur de la familiarité du prince n’étaient pas, plus que les autres, à l’abri de ses fantaisies et de ses caprices. Tantôt un poète était inquiété pour avoir, dans une tragédie, fait adresser des outrages à Agamemnon par un autre personnage : tantôt un historien était poursuivi pour avoir appelé Brutus et Cassius les derniers des Romains. Le poète et l’historien étaient punis, leurs ouvrages détruits, et cependant il était avéré que leurs œuvres avaient été lues en présence d’Auguste, un certain nombre d’années auparavant[8]. Tibère, il est vrai, aurait pu répondre qu’Auguste lui-même avait condamné l’Histoire romaine de Labienus à être brûlée sur la place publique. En revanche, s’il punissait les œuvres généreuses, cet empereur ladre et avare avait des récompenses polir les écrits étranges et maniérés qui flattaient son mauvais goût. Tandis qu’il refusait un légitime salaire à ceux qui l’accompagnaient dans ses voyages ou dans ses expéditions militaires, il donnait une somme de deux cent mille sesterces à Asellius Sabinus pour un dialogue où les champignons, les becs-figues, les huîtres et les grives se disputaient la prééminence. Jamais œuvre ne lui plut autant, jamais il ne se montra si prodigue envers un écrivain[9]. Pour en terminer avec les goûts et les habitudes littéraires de Tibère, son livre de prédilection, dans sa retraite de Caprée, était les livres obscènes de la poétesse Éléphantis. Le premier souvenir de l’éloquence de Tibère remonté à sa neuvième année. Il prononça, du haut de la tribune aux harangues, l’éloge funèbre de son père, jadis questeur de Jules César et ensuite préteur d’Antoine. Sénèque le Philosophe propose comme exemple la fermeté d’âme que l’enfant montra en cette occasion, mais il oublie que Tibère avait l’habitude de vanter le bonheur de Priam qui avait survécu à tous ses enfants[10] ! Cette oraison funèbre était, naturellement, l’œuvre de ses maîtres. Plus tard, Tibère, pour s’initier aux affaires, plaida diverses causes, et défendit devant le tribunal d’Auguste le roi Archélaüs, les habitants de Tralles et des Thessaliens poursuivis pour différents motifs. Il accusa de lèse-majesté, et fit condamner par les juges Fannius Cépion qui avait conspiré contre Auguste avec Varron Murena. Fit-il preuve en cette occasion d’un grand talent, on l’ignore ; mais accusé d’un tel crime et par un tel adversaire, Cépion était condamné d’avance. Tibère prit encore la parole au sénat en plusieurs circonstances. Il intercéda en faveur des habitants de Laodicée, de Thyatire et de Chio, dont les maisons avaient été renversées par un tremblement de terre, et qui demandaient des secours aux sénateurs[11]. Ces discours sont de l’éloquence officielle, ce sont des sujets réservés d’ordinaire aux héritiers et aux proches des souverains, pour leur concilier l’affection des peuples. Les paroles de Tibère, brèves d’ailleurs, ne semblent pas avoir dépassé la moyenne de ce genre de, harangues, car les historiens n’en ont rien conservé. Ils se bornent à mentionner l’intervention de Tibère dans ces occasions. On ne rencontre de renseignements précis sur l’éloquence de Tibère qu’après la mort d’Auguste, lorsque, devenu le premier personnage de l’empire, il attire sur ses actes et sur ses moindres paroles l’attention des annalistes. Au moment de saisir le pouvoir qu’il convoitait si ardemment depuis de longues années, Tibère crut nécessaire de jouer, pendant quelques jours, cette comédie de douleur et de modeste réserve dont les ambitieux ont tant de fois donné la représentation. Aussitôt après la mort d’Auguste, il convoque le sénat en vertu de sa puissance tribunitienne, et lui adresse une allocution. Tout à coup, comme s’il ne pouvait plus contenir sa douleur, il éclate en sanglots : puis, souhaitant que non seulement la voix, mais que la vie même lui manque, il fait lire par son fils Drusus ce qu’il a écrit[12]. Après les funérailles d’Auguste, lui adresse-t-on des prières comme à l’empereur, il répond par des dis cours vagues sur la grandeur de l’empire et sur son insuffisance. Le génie du divin Auguste, disait-il, pouvait seul soutenir un si grand fardeau : appelé par lui à partager les soucis des affaires, il avait appris de l’expérience combien il est difficile et périlleux de porter seul le poids du pouvoir. Dans un État qui s’appuyait sur tant de citoyens éminents, il ne fallait pas déférer à un seul homme toute la puissance. Si plusieurs associaient leurs efforts, ils viendraient plus facilement à bout de diriger le gouvernement[13]. A ses amis, qui lui reprochent ses hésitations, il répond qu’ils ignorent quel vautour est le rang suprême. Au sénat qui le supplie à genoux, il ne donne que des paroles ambiguës et des raisons dilatoires, jusqu’à ce que plusieurs perdant patience, l’un d’eux s’écrie : Enfin, qu’il gouverne ou qu’il abdique ! Un autre va jusqu’à lui dire, en faisant allusion à la réalité du pouvoir qu’il avait saisi depuis quelques jours et dont il affectait de refuser encore le nom : Que les autres commençaient par promettre, quitte à tenir plus tard ; mais que, pour lui, il agissait d’abord, et se décidait tardivement à promettre. Alors Tibère mit un terme à cette comédie ; il accepta l’empire, comme contraint et forcé, en se plaignant qu’on lui imposât un dur et pesant esclavage. Il ne put pas même encore se résigner à déclarer ouvertement sa pensée. Il laissa entrevoir qu’il se réservait de renoncer un jour à l’empire et dit textuellement : Je le garde jusqu’au moment où il vous semblera juste d’accorder quelque repos à ma vieillesse[14]. Cette affectation de modestie s’étendit à tout. Le sénat offrit à Tibère le titre de Père de la Patrie dont le peuple continuait à le saluer, et ordonna qu’on jurât par son nom. Tibère s’en défendit avec obstination, en répétant que rien n’est stable dans la vie, et que plus on l’aurait placé haut, plus le poste serait glissant. Le sénat insistant, Tibère prononça, à ce propos, un discours où entre autres choses, il disait : Je serai toujours semblable à moi-même, et je ne changerai jamais de conduite, tant que j’aurai ma raison. Mais ce serait un précédent fâcheux, si le sénat se déclarait lié par tous les actes d’un homme qui pouvait changer avec le temps... S’il vous vient plus tard des soupçons sur ma conduite et sur mon dévouement — Puisse ma mort, avant que pareille chose arrive, prévenir le changement de votre opinion sur mon compte ! — le titre de Père de la Patrie ne ferait rien pour ma gloire, mais il serait cause qu’on vous accuserait ou de légèreté pour m’avoir donné ce surnom, ou d’inconstance pour avoir changé d’avis sur moi[15]. » Suétone, si impassible d’ordinaire lorsqu’il raconte les actes les plus odieux des Douze Césars, ne peut s’empêcher d’introduire, en citant ces discours, une explication à la manière de Tacite. Il voit dans les paroles de Tibère la justice qu’il se rendait à lui-même, et la conscience qu’il avait de devenir bientôt un objet d’horreur pour ceux, qui l’appelaient Père de la Patrie. Cependant il redoublait de prévenances pour les moindres sénateurs et exagérait ses formules de respect au delà des convenances. Un jour, au moment de réfuter une opinion d’Haterius : Pardonne-moi, je te prie, lui dit-il, si je parle librement contre toi, comme sénateur. Puis s’adressant à tout le sénat : J’ai souvent dit, continua-t-il, et je le répète encore, Pères Conscrits, qu’un prince revêtu par vous d’un pouvoir si étendu et si fort, s’il veut assurer le salut public, doit obéir au sénat toujours, au peuple entier presque toujours, et souvent même à des citoyens isolés. Je ne regrette pas de l’avoir dit, car j’ai trouvé en vous, et je trouve encore de bons, d’équitables et de bienveillants maîtres[16]. Cette apparente modération de Tibère avait probablement pour but de le rendre populaire, et de dissiper les préventions que sa conduite pendant lé règne d’Auguste, et certaines révélations de son caractère avaient suscitées contre lui. Mais sa taille élevée, son corps épais, sa figure bourgeonnée, son cou raide et penché, sa mine sévère, sa démarche lourde et disgracieuse provoquaient l’antipathie. Il cherchait à plaire à la multitude sans pouvoir y réussir. Sa duplicité n’en imposait à personne. Aussi les injures, les inscriptions et les vers diffamatoires se multiplièrent-ils rapidement. Jadis il avait engagé, par lettre, l’empereur Auguste à punir les libelles composés contre-lui, et Auguste lui avait répondu de ne point écouter la chaleur de son âge, et de ne point s’occuper du mal qu’on disait de lui, pourvu qu’on ne pût pas lui en faire. Tibère empereur commença par imiter la sagesse de son prédécesseur. Il répétait que dans un état libre, les langues et les esprits devaient être libres. Puis, comme le sénat le pressait de rechercher et de punir les auteurs de ces écrits : Nous n’avons pas assez de loisir, dit-il, pour nous embarrasser de nouvelles affaires. Si vous ouvrez cette porte, vous n’aurez plus d’autre occupation : chacun, sous ce prétexte, s’empressera de nous déférer ses ennemis. Et comme on lui indiquait un de ceux qui s’élevaient le plus haut contre lui, il dit ces paroles qui seraient belles si elles avaient été sincères : S’il modère son langage, j’aurai soin de justifier mes paroles et mes actions ; s’il persévère, je le haïrai à mon tour[17]. Mais il tardait à Tibère de déposer le masque. Le sang impétueux des Appius bouillonnait en lui. Une fois son .pouvoir affermi, lorsqu’il se fut assuré, avec la prudence d’un félin, que rien ne pouvait plus entraver la satisfaction de ses appétits, il se jeta sur sa proie, et assouvit ses ressentiments. Consulté par le préteur Pomponius Macer s’il faut recevoir les accusations de lèse-majesté, il répond que les lois doivent être exécutées. C’était la sentence de mort contre ceux qui avaient écrit ou passaient tour avoir écrit des vers diffamatoires sur son compte. Quelques-uns de ces vers anonymes ont été conservés. L’un de ces distiques n’arien de cruel ; s’il renferme une épigramme, la pointe n’en n’est ni très piquante ni très acérée : Tu n’es pas chevalier. Pourquoi ? Tu ne possèdes pas cent mille sesterces. Veux-tu tout savoir ? Tu as été condamné à l’exil, à Rhodes. Les autres épigrammes sont plus dures. Elles flétrissent l’ingratitude .de Tibère vis-à-vis de sa mère, à qui il était redevable de tant de bienfaits, et qui ne pouvait dissimuler ses propres sentiments à l’égard de son fils : Homme, farouche, homme insensible, veux-tu que je te dise tout en un mot ? Que je meure si ta mère elle-même peut t’aimer ! Les autres font allusion à l’orgueil, à la cruauté de Tibère, et lui rappellent en dernier lieu son exil à Rhodes, comme le souvenir le plus cuisant pour l’ambitieux. Un moment, en effet, Tibère s’était cru indispensable, et avait -menacé Auguste de se retirer. Il avait été pris au mot par Auguste, et ne pouvait pas le pardonner aux Romains. L’une d’elles disait : Contemple, Romain, contemple l’heureux Sylla, heureux pour lui non pour toi. Contemple, si tu veux, Marius, mais Marius après son retour. Revois Antoine, excitant la guerre civile ; revois ses mains plus d’une fois souillées de carnage Et conclus : c’en est fait de Rome ! Il baignera sa royauté dans le sang, celui qui passe de l’exil à la royauté ! Une autre ajoutait : César, tu as bien changé le siècle d’or de Saturne : car, tant que tu vivras, nous aurons l’âge de fer ! Une autre enfin : Il dédaigne le vin, parce qu’il n’a plus soif que de sang : c’est le sang qu’il boit avec la même avidité qu’autrefois il buvait le vin[18]. Avant de se retirer à Caprée, Tibère intervint fréquemment dans les délibérations du sénat. Il prononça de nombreux discours qui furent conservés, et dont les historiens ont reproduit quelques mots. Tantôt il appuie de sa parole les différents candidats aux fonctions consulaires, et invite hypocritement ceux qu’il a omis sur sa liste à se présenter[19]. Tantôt il exalte les victoires remportées par son fils Drusus sur Maroboduus, roi des Suèves, et prétend que ni Philippe n’avait été aussi redoutable pour les Athéniens, ni Pyrrhus, ni Antiochus pour le peuple romain[20]. Tantôt enfin il repousse la proposition présentée par quelques sénateurs de nommer d’avance pour cinq ans les différents magistrats : Il répugne, disait-il, à ma modération, de choisir tant de magistrats, et de remettre à une époque éloignée tant d’autres candidats. On a peine chaque année à éviter de faire des mécontents, et cependant une espérance prochaine console d’un échec. Quelles haines ne soulèverait-on pas chez ceux qui se v6irraiént ajournés au delà de cinq ans ? D’ailleurs, comment prévoir de si loin les changements qui peuvent survenir dans les intentions, les familles et les fortunes ? Les magistrats désignés un an d’avance s’abandonnent déjà à l’orgueil : que sera-ce si, pendant cinq ans, ils comptent sur leur magistrature ? Enfin, c’est quintupler le nombre des magistrats, et détruire les lois qui fixent aux candidats le temps pendant lequel ils doivent faire preuve d’activité, briguer et exercer leur charge[21]. Ce sont là moins des discours que de brèves allocutions où il est bien difficile d’apprécier le style et l’éloquence de Tibère. En revanche, Tacite indique diverses circonstances où l’empereur prend la parole et prononce de véritables harangues, ce qu’il appelle continuam orationem. Tels sont le refus opposé par Tibère à la demande de secours que lui adresse Hortalus, le petit-fils de l’orateur Hortensius, et qui était appuyée parle sénat ; le discours où il présente au sénat les fils de Germanicus comme ses futurs héritiers, et implore des sénateurs leur appui pour ces jeunes princes ; celui où il repousse la requête des habitants de l’Espagne Ultérieure qui voulaient lui élever un temple ; la réponse à Séjan où, après avoir rendu grâces à ses services, il écarte, avec beaucoup de ménagement, la prière que lui faisait son favori d’épouser Livie, veuve de Drusus ; enfin la longue lettre fort sage et d’un véritable politique, où il condamne les lois somptuaires comme inutiles, et engage les sénateurs à ne point en proposer de nouvelles[22]. Ces discours et d’autres moins importants, paroles ou lettres conservées par Tacite, reproduisent fidèlement les idées et souvent les expressions même employées par Tibère, et sont d’une ressemblance assez exacte pour que l’histoire politique puisse, sans erreur, les lui attribuer. Mais l’histoire littéraire a ici des obligations plus étroites. Comme il lui est impossible de discerner la part qui revient à Tibère ou celle qui appartient à Tacite, elle est obligée de s’abstenir, et de regretter que là où Tacite avait des documents authentiques — ce qu’il indique lui-même à deux reprises[23] — il ait préféré commenter et développer lui-même les paroles du prince. Dû reste, il prévient spontanément le lecteur de ces altérations par l’expression que l’on rencontre chaque fois : il parla à peu près en ces bermes ; voici le sens général de son discours, etc. Il est fâcheux que, cédant à l’exemple de Tite-Live, il n’ait pas mieux aimé, comme le font les historiens modernes, donner les pièces officielles. Il en est de même des différentes lettres que Tibère adressa de Caprée au sénat romain[24]. Tacite ou les résume en quelques mots, ou les arrange à sa façon. On serait encore heureux d’avoir, même altérée, la fameuse lettré dont parle Juvénal, Grandis Epistola, qui vint de Caprée et renversa Séjan du faîte de la grandeur. Cette partie des Annales est perdue. On n’a de la lettre que quelques mots insignifiants conservés par Suétone, où Tibère, fidèle à son système de dissimulation, se représentait comme faible et abattu, et priait les sénateurs d’envoyer vers lui l’un des consuls, avec quelques forces militaires pour amener en leur présence un vieillard abandonné[25]. En revanche un édit, cité par Tacite, à un caractère authentique, et semble être reproduit par l’historien d’une façon assez fidèle pour figurer ici. Instruit du mécontentement que ressentait le peuple romain de voir les funérailles de Germanicus entourées de si peu d’honneurs, Tibère publia un édit où l’on retrouvé les artifices de langage que l’historien lui attribue : Il rappela qu’un grand nombre de citoyens illustres étaient morts pour la République, sans qu’aucun d’eux excitât des regrets aussi brillants. Ces regrets seraient glorieux pour le prince et pour les Romains, si on savait les modérer, car la dignité interdisait aux princes et au peuple-roi ce qui était permis à des fortunes privées et à de petits États. Une douleur récente avait autorisé le deuil et la consolation des larmes ; mais il était temps de reprendre courage. Ainsi le divin Jules, privé de sa fille unique ; ainsi le divin Auguste après la mort de ses petits-fils, avaient renfermé leur tristesse. Il n’est pas besoin d’exemples plus anciens ; combien de fois le peuple romain n’a-t-il pas supporté courageusement la défaite de ses armées, la mort de, ses généraux, l’entier anéantissement des familles nobles ? Les princes meurent, la République est immortelle. Il fallait donc retourner aux devoirs accoutumés, et même aux plaisirs qu’allaient ramener les jeux délit Grande Déesse[26]. On sait quelle vie Tibère mena à Caprée, par quelles débauches, il essaya de s’étourdir, d’oublier l’horreur qu’il inspirait à tous et les flots de sang qu’il ne cessait de verser. Il ne put y parvenir. Le dégoût qu’il avait de lui-même se trahissait, en quelque sorte à son insu, et éclatait dans des lettres au sénat qui roulaient sur des intérêts secondaires. A propos d’un vulgaire délateur, 11lessalinus Cotta, qui avait imploré son appui, il commençait sa lettre par ces mots qui ont assez frappé Suétone et Tacite pour que ces deux historiens les aient reproduits textuellement l’un et l’autre : Que vous écrirai-je, Pères Conscrits, disait-il, ou comment vous écrirai-je, ou que ne vous écrirai-je pas aujourd’hui ? Que les dieux et les déesses me perdent plus cruellement que je ne me sens périr tous les jours, si je le sais ![27] Cette lettre inspire à Balzac les réflexions suivantes dans le Socrate chrétien : Vous voyez comme la renommée condamne Tibère parla bouche des étrangers. Mais la conscience souscrit à cet arrêt par le propre témoignage de Tibère ; car, environ ce temps-là, il écrivit lui-même une autre lettre au sénat, dans laquelle il maudit sa malheureuse grandeur avec des paroles de désespoir. Il découvre à nu lés inquiétudes et les peines d’une âme ennuyée de tout et mal satisfaite de soi-même, abandonnée de Dieu et des hommes, qui a perdu jusqu’à ses propres désirs, qui ne peut ni vivre, ni mourir ; il semble qu’il veuille faire pitié à ceux à qui il faisait encore peur[28]. Balzac a bien jugé la situation de Tibère, et l’a peinte avec vigueur. Ajoutons que cette dernière lettre, écrite par Tibère lui-même, est digne de lui servir d’oraison funèbre. Était-ce dans un de ces moments de désespoir que Tibère avait entrepris d’écrire ses Mémoires ? Voulait-il afficher son mépris pour l’humanité où essayer de se réhabiliter aux yeux de la postérité, en faisant appel à son jugement ? On l’ignore. Toujours est-il que dans sa retraite de Caprée, il se mit à composer des Mémoires sur sa vie. Cette œuvre et ses discours lui survécurent et devinrent la lecture assidue de l’empereur Domitien, son digne émule[29]. Cependant ces commentaires étaient très succincts. Il n’eut ni le courage ni le goût de leur donner beaucoup de développements. Il y falsifiait audacieusement la vérité, puisqu’il prétendait avoir renversé et puni Séjan, après avoir découvert ses complots contre les fils de Germanicus. Or, ainsi que le remarque Suétone avec indignation, c’est lui qui les fit périr tous les deux, l’un, lorsque déjà il se défiait des manœuvres de Séjan, et l’autre, après la punition de son ancien favori[30]. Si le reste des Mémoires était aussi sincère, il n’y a pas lieu de regretter la perte de ce document. En résumé, si l’on cherche à se rendre compte de l’éloquence de Tibère, d’après les rares fragments qui en restent et les jugements portés par les historiens anciens, il semble qu’on pourrait lui appliquer, en souvenir de la définition de l’orateur donnée par Caton l’Ancien, l’expression de vir potens, dicendi peritus. Tibère avait une réelle habileté dans l’art de la parole. Avait-il une cause juste à soutenir ? S’agissait-il de pardonner au chevalier C. Cominius, auteur de vers outrageants ? Il s’exprimait avec abondance, facilité, au point de surprendre par ces mérites nouveaux en lui, les auditeurs habituels de ses discours[31]. Était-il question de la grandeur de l’empire, de la conduite d’Auguste ? Fallait-il développer quelque lieu commun sur le fardeau des affaires, l’insuffisance de ses forces et l’instabilité des choses humaines ? Son éloquence était pleine de dignité : Il savait de plus, dit Tacite, peser ses expressions avec un art merveilleux, donnant de la force à sa pensée, ou l’enveloppant à dessein[32]. C’était dans ce dernier art surtout qu’il était passé maître. Hypocrite et défiant, il n’exprimait jamais sa pensée avec franchise. Même lorsqu’il provoquait le sénat à frapper l’un de ses ennemis, il s’étudiait à voiler sa volonté. Il employait les circonlocutions, les expressions de regrets, les éloges, et après avoir longtemps laissé flotter sa parole, après avoir effrayé et rassuré tour à tour, comme par un jeu cruel, la victime qu’il allait atteindre, il ne laissait échapper qu’à la fin le mot fatal qui la désignait à la mort. Lors même qu’il ne dissimulait pas, il s’exprimait toujours, par caractère et par habitude, en termes obscurs et ambigus, et s’appliquait à rendre impénétrables et épaisses les ténèbres qui enveloppaient sa pensée[33]. Mais une pareille éloquence ne pouvait appartenir qu’à un empereur, habitué à parler sans trouver de contradicteur, à voir peser chacun des mots vagues qu’il laissait tomber de ses lèvres, ou que sa plume traçait avec réflexion. Elle ne convenait qu’à un homme puissant, qu’à un maître du monde, qui, comme le maître des dieux νεφεληγερέτα Ζεύς, pouvait assembler les nuages ou les dissiper à son gré. |
[1] Suétone, Tibère, 57.
[2] Cicéron, De la divination, II, 64 ; Tusculanes, III, 19.
[3] Suétone, 71.
[4] Suétone, 70.
[5] Suétone, 11.
[6] Suétone, 32.
[7] Suétone, 56.
[8] Suétone, 61.
[9] Suétone, 42.
[10] Suétone, 62 ; Sénèque, ad Helviam, 15 ; Bayle, Dictionnaire, art. Drusus.
[11] Suétone, 8.
[12] Suétone, 23.
[13] Tacite, Annales, I, 11.
[14] Suétone 24.
[15] Tacite, I, 72 ; Suétone, 67.
[16] Suétone, 29.
[17] Suétone, 28.
[18] Suétone, 59.
[19] Tacite, I, 81.
[20] Tacite, II, 63.
[21] Tacite, II, 36.
[22] Tacite, II, 37, 38 ; IV, 37 ; IV, 40 ; III, 53.
[23] Tacite, I, 81 ; II, 63.
[24] Tacite, Annales, VI, 3, 5, 6.
[25] Suétone, 65.
[26] Tacite, III, 6.
[27] Suétone, 67 ; Annales, VI, 6.
[28] Balzac, Socrate chrétien, IXe discours.
[29] Suétone, Domitien, 20.
[30] Suétone, Tibère, 61.
[31] Tacite, IV, 31.
[32] Tacite, XIII, 3.
[33] Tacite, I, 11.