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Si, après avoir recherché et apprécié les exercices pratiqués dans les écoles, on passe aux maîtres qui y professaient, on trouve chez eux les mêmes qualités et surtout les mêmes défauts. Tous ont la passion et le culte de l’éloquence, ils ont du savoir, des dispositions naturelles ; mais le désir de briller, de se surpasser les uns les autres en arguments imprévus dans des causes déjà invraisemblables, les entraîne à des excès de mauvais goût dont on a cité plus haut de nombreux exemples. Corrompus par leurs devanciers, par les sujets qu’ils ont hérités d’eux, ils corrompent à leur tour les générations qui les suivent. Le seul qui fasse exception, dont le goût et les critiques sévères auraient dû arrêter les progrès de la décadence, est l’auteur même des Controverses et des Suasoriæ, c’est Sénèque le Père. Malheureusement, nous le connaissons peu, et malgré la biographie que son fils le Philosophe lui avait consacrée et qui a péri, il semble avoir été peu connu des auteurs anciens. Par une modestie singulière, Sénèque le Père parle à peine de lui-même dans ses ouvrages. Il se borne à rappeler les rhéteurs qu’il a connus ou entendus, et que ses fils n’ont pu entendre à cause de leur âge, à enregistrer les assauts oratoires auxquels il a assisté ; en un mot, il se renferme exclusivement dans son rôle d’historien de la déclamation et des rhéteurs. A-t-il tenu une école, lui-même ? A-t-il été rhéteur au sens propre du mot ? rien ne le prouve. Il a vécu assidûment dans les écoles, et il a étudié l’éloquence avec passion toute sa vie, voilà le seul fait qu’on puisse affirmer. C’est donc à tort que l’usage a prévalu de l’appeler Sénèque le Rhéteur. Il était né à Cordoue d’une famille riche qui appartenait à l’ordre équestre. On place l’époque de sa naissance vers l’an 54 avant notre ère, d’après un passage des Controverses[1], où il assure que l’éloignement, et non l’âge, ne lui a pas permis d’entendre Cicéron : Il me semble, dit-il, avoir entendu tous les orateurs renommés, excepté Cicéron. Ce n’était pas mon âge qui m’a empêché de l’entendre, mais la fureur des guerres civiles qui sévissait sur tout l’univers. Elle me renferma dans ma colonie. D’ailleurs, dans ce petit atrium où ses deux disciples déjà mûrs, Hirtius et Pansa, avaient l’habitude de déclamer avec lui, j’ai pu connaître ce génie égal’ en grandeur à l’empire romain, et ce que l’on dit d’un autre, mais qui doit être dit de lui au propre, j’ai pu entendre sa voix vivante. Comme Cicéron périt en 43, on peut supposer que Sénèque avait une dizaine d’années au moment de sa mort. Il vécut jusqu’à une extrême vieillesse, quatre-vingt-seize ans environ ; et mourut vers l’an 42 de notre ère, si l’on s’en rapporte à certains passages de ses ouvrages postérieurs au règne de Tibère[2]. Il vint à Rome tout jeune, y fréquenta les écoles des rhéteurs, entre autres celles de Marullus et d’Alfius Flavus. Il y entendit Asinius Pollion, jeune encore[3], et s’y lia avec les déclamateurs les plus renommés, Porcius Latro, Fuscus Arellius, Junius Gallio. De retour à Cordoue et déjà d’âge mûr, il épousa Helvia, qui appartenait à une famille ancienne et d’une grande rigidité de mœurs[4]. Il en eut trois fils. L’aîné, M. Annæus Novatus, fut adopté par Junius Gallio et prit alors le nom de Junius Gallio ; le second est le philosophe Sénèque ; le troisième, Annæus Mela, fut le père du poète Lucain. Sénèque revint à Rome pour y suivre l’éducation de ses enfants. Mais s’il aimait les études d’éloquence, il haïssait la philosophie. Son fils le Philosophe le lui reproche avec une certaine amertume : Autant que te l’a permis l’antique sévérité de mon père, dit-il dans sa consolation à sa mère Helvia, tu as, sinon possédé, du moins abordé toutes les nobles connaissances. Plût aux dieux que, moins attaché aux usages de ses ancêtres, mon père, le meilleur des époux, t’eût laissée approfondir plutôt qu’effleurer les doctrines des sages... Ce fut à cause de ces femmes pour qui les lettres ne sont pas un moyen de sagesse, mais un instrument de corruption, que mon père encouragea si peu ton go0t pour les études[5]. Au témoignage de son fils, il avait composé beaucoup d’ouvrages d’une grande valeur, qu’il l’avait chargé de publier et qui lui auraient assuré une grande renommée d’écrivain. Parmi ces ouvrages dont le fils n’indique pas le sujet, se trouvaient des Histoires qui commençaient à l’origine des guerres civiles et allaient presque jusqu’au jour de sa mort. Ce livre fut-il jamais publié ? On l’ignore ; il ne l’était pas encore au moment où Sénèque le Philosophe écrit la biographie de son père[6]. Sans doute, la prudence et les rigueurs exercées par Tibère contre les écrivains l’avaient décidé à garder ses Histoires en portefeuille. De là, sans doute, l’origine de l’éloquente indignation avec laquelle il parle des livres de Labienus condamnés aux flammes[7]. Les seuls ouvrages que nous ayons de Sénèque le Père sont les Controverses et les Suasoriæ qui ne parurent qu’après sa mort. Il composa les premières, à là demande de ses fils, pour leur faire connaître les déclamateurs de la génération précédente qu’ils n’avaient pas entendus. Vous voulez, dit-il, savoir mon opinion sur les déclamateurs que j’ai entendus, et que je reproduise leurs paroles qui n’ont pas échappé à ma mémoire ? ... Oui, il m’est agréable de revenir à mes anciennes études, et aux années plus heureuses. Mais la vieillesse m’a enlevé bien des facultés, elle a affaibli l’éclat de nies yeux, émoussé mon ouïe, et détruit la vigueur de mon corps. Seule, la mémoire me reste, cette faculté si délicate et si fragile que l’âge attaque d’abord. Elle était très grande chez moi, et même, je l’avoue, elle tenait du prodige. On pouvait prononcer devant moi deux mille mots, je les répétais dans le même ordre, et, lorsque ceux, qui étaient venus entendre notre maître, avaient récité plus de deus cents vers, chacun n’en débitant qu’un à son tour, je les reproduisais, en commençant parle dernier et en remontant jusqu’au premier. Ma mémoire était non seulement prompte à apprendre, mais elle conservait fidèlement ce qu’elle avait une fois su[8]. Quoiqu’il la trouve affaiblie, Sénèque exauça la prière de ses fils. Il rappelle, dans ses dix livres de Controverses, les déclamations auxquelles il a assisté, les arguments présentés par les différents rhéteurs, sans suivre un ordre régulier, mais en réunissant, comme il le déclare lui-même, ce qu’il a entendu dire en plusieurs occasions sur le même sujet. Il reproduit même des discours entiers avec une telle sûreté qu’on finit par se demander s’il n’en impose pas au public, et si, par une coquetterie de vieillard, il n’attribue pas à sa mémoire l’exactitude des souvenirs qu’il doit à des notes. Les Controverses sont divisées en dix livres, dont cinq, seulement, nous sont parvenus, et encore avec des lacunes. Un abrégé de l’ouvrage, fait au IVe ou au Ve siècle de notre ère, contient, avec quelques fragments des livres perdus, des passages importants des cinq premiers livres. Chaque livre était précédé d’une préface où l’orateur faisait le portrait d’un ou de plusieurs rhéteurs célèbres. Ces préambules, souvent fort détaillés[9], sont d’une pureté de style et d’une latinité remarquables : ils sont surtout précieux par les renseignements qu’ils fournissent sur les écoles des rhéteurs, au siècle d’Auguste. Arrivé à la fin de son œuvre, l’auteur confesse qu’il éprouve de la fatigue, mais il s’en prend moins à l’âge qu’à l’ennui causé par le sujet qu’il traite. Malgré sa complaisance à énumérer les sujets des controverses, son goût proteste contre les subtilités et les étrangetés qu’il a enregistrées trop souvent. Permettez-moi, dit-il à ses fils, de laisser de côté ces études de jeunesse, et de revenir à ma vieillesse. Oui, je vous l’avouerai, cette œuvre m’est à charge depuis quelque temps. J’y ai souscrit d’abord avec empressement, comme si elle devait me rendre la meilleure partie de ma vie ; ensuite, j’ai honte de prolonger si longtemps une tâche qui n’est pas sérieuse[10]. Cependant, pour compléter son œuvre, ou parce que les causes délibératives lui offraient des sujets plus vraisemblables et des développements plus heureux, après les Controverses il composa le livre unique des Suasoriæ, dont on peut fixer la composition, en s’appuyant sur certains détails, à l’année 32, qui suivit la chute de Séjan[11]. Ces causes délibératives sont au nombre de sept ou même de huit, selon que les éditions réunissent ou séparent les deux parties de la dernière Suasoria. Parmi ces sujets destinés, comme nous l’avons dit, aux élèves plus jeunes, se trouve celui-ci : Les Athéniens délibèrent s’ils doivent détruire les trophées élevés en souvenir de leurs victoires sur les Perses, Xerxès les menaçant d’entreprendre une nouvelle expédition, s’ils ne les détruisent pas, sujet qui paraît tout à fait admissible et satisfaisant. il y a encore deux autres sujets dont il a été parlé plus haut, et qui sont relatifs à Cicéron : 1° Cicéron délibère s’il demandera la vie à Antoine. 2° Il délibère s’il doit brûler ses écrits, Antoine lui promettant la vie sauve à cette condition. Ces deux Suasoriæ sont peu vraisemblables, mais elles n’ont rien d’absurde. Les déclamateurs qui traitèrent la première partie firent même preuve de jugement ; tous furent d’avis que Cicéron ne devait pas supplier Antoine : Personne, dit Sénèque, n’osa engager Cicéron à prier Antoine, tant ils jugèrent bien de l’âme de Cicéron. Dans la seconde partie, aucun d’eux ne voulut admettre que Cicéron consentît à brûler ses ouvrages pour sauver sa vie. Ces deux Suasoriæ, si critiquées parles modernes, ont d’autant plus droit à notre indulgence. que, grâce à elles, nous connaissons le beau récit de la mort de Cicéron par Tite-Live, l’éloge éloquent de Cicéron par Asinius Pollion que nous avons cité plus haut[12], et enfin les vers admirables où le poète Cornelius Severus déplore la mort du grand orateur. Si, d’après le mot de Quintilien, c’est avoir déjà profité que de se plaire à la lecture de Cicéron, c’est, pour Sénèque le Père, un titre d’honneur et une excuse à ses défaillances, de nous avoir conservé ces passages remarquables à la gloire de l’illustre écrivain qu’il vante en toute circonstance, et qu’il propose, malheureusement en vain, à l’étude et à l’admiration de ses contemporains. Sobre sur lui-même, Sénèque est plus abondant en détails sur les rhéteurs de profession qu’il a connus. Mais il serait sans intérêt de relever les témoignages qu’il donne avec Quintilien sur les cinquante-six rhéteurs principaux dont ils citent l’un et l’autre les noms et mentionnent des passages[13]. Il suffira de passer en revue les quatre déclamateurs que Sénèque déclare les maîtres de l’éloquence de son temps, et dont il compose ce qu’il appelle un letradeum ou quadrivirat[14]. Il y comprend Porcius Latro, Fuscus Arellius, Junius Gallio et C. Albucius Silus. C’est Porcius Latro qu’il met à la tête de tous, et dont il parle avec le plus de complaisance. Il l’avait connu dès son enfance, il avait vécu avec lui dans la plus étroite intimité, et l’avait suivi dans sa carrière jusqu’à son dernier jour. On peut donc le considérer comme le type du déclamateur à l’époque d’Auguste. Porcius Latro était né en Espagne, probablement à Cordoue, dans la même ville, et vers la même époque que Sénèque (54 ans av. J.-C.). Il eut avec lui pour maître, à Rome, le rhéteur Marullus, dont l’élocution péchait surtout par la sécheresse. L’élève, au contraire, aimait les pensées vives et imagées, et supportait impatiemment ce défaut de son maître. Un jour que Marullus excusait son style sec par la difficulté du sujet, et disait : Marchant dans des sentiers épineux, je ne dois poser le pied qu’avec précaution, Latro lui répliqua avec cette liberté qui était le caractère des écoles : Ce n’est pas sous le pied, c’est dans le pied même que tu as les épines. Et aussitôt il prit la parole, et prodigua les pensées brillantes qui pouvaient s’encadrer dans la déclamation de Marullus[15]. Latro avait une constitution vigoureuse, fortifiée par des exercices répétés, une poitrine excellente. Sa voix était forte dans sa jeunesse, mais il la fatigua en la surmenant, et elle finit, grâce à sa négligence, par être tout à fait voilée. Cependant elle s’élevait au besoin, et si, au début, elle annonçait peu de force, elle en trouvait dans la suite du discours. Vrai paysan espagnol, dit Sénèque, il vivait au gré des circonstances ; négligeant les précautions ordinaires des rhéteurs, passant sans transition du ton le plus bas au plus élevé, et refusant de se laisser frotter pour enlever la sueur qui l’inondait à la fin de ses déclamations. Extrême en tout, il n’écoutait aucun conseil et n’observait aucune mesure. Il ne savait ni quitter ni reprendre le travail. Il s’acharnait à la besogne, sans aucune relâche, jusqu’à ce qu’il fût trahi par ses forces. Il se précipitait alors dans les amusements et les plaisirs, et ne pouvait plus en être arraché. Il s’enfonçait dans les forêts et les montagnes. Il luttait de patience à la fatigue et d’adresse à la chasse avec les gens du pays, les harassait, et se plaisait si fort à ce genre de vie qu’il ne voulait plus le quitter, et qu’on avait de la peine à le ramener à son école. Rendu à ses études, loin d’avoir perdu, il semblait avoir gagné des forces nouvelles, et s’être rajeuni. Il travaillait avec plus d’énergie que jamais, il se mettait à écrire le soir, aussitôt après le souper, ce qui troublait sa digestion, passait la nuit sans dormir, prenait un peu de nourriture le matin, et commençait aussitôt à déclamer. Sa robuste constitution lui permit de supporter assez longtemps cette vie anormale. Ces excès de travail eurent, cependant, pour résultat d’affaiblir sa vue et de lui donner un teint d’une extrême pâleur. Alors ses disciples qui l’adoraient se mirent à boire du cumin pour avoir aussi le teint pâle, justifiant ainsi à leur insu, le mot d’Horace : Ô imitateurs, troupe servile ! si par hasard, je devenais pâle, ils se mettraient à boire le cumin qui jaunit le teint ! Quand Latro était disposé au travail, et qu’il n’avait pas de sujet particulier à déclamer, il usait d’une singulière méthode. Il préparait son mobilier, suivant son expression. Un jour, il n’écrivait rien que des épichérèmes ; un autre jour, des enthymèmes ; un autre encore, des pensées détachées ne faisant pas corps avec un seul sujet, mais qui pouvaient s’appliquer à tous, par exemple,des maximes sur la fortune, la cruauté, le siècle, l’opulence. Il combinait encore des figures de style pour s’exercer, et sans aucune application particulière. Ce mobilier ou plutôt cet arsenal lui fournissait ensuite des armes pour les déclamations qu’il devait traiter. Aussi, quand il avait une controverse à développer, il ne connaissait ni les lenteurs ni les soucis de la composition. Il écrivait avec le même entraînement qu’il parlait. Sa mémoire naturelle, excellente et développée par un art, consommé, lui permettait de saisir aussitôt tout ce qu’il devait retenir, sans l’oublier jamais. Il se rappelait même toutes les déclamations qu’il avait prononcées. Aussi, quand il prenait la parole à l’école, il n’avait point besoin de notes et de cahiers. J’écris, disait-il, dans mon esprit. Il devait en outre à cette mémoire précieuse la connaissance de l’histoire, ce qui lui fournissait des exemples nombreux à l’appui de ses arguments : Il se faisait, dit Sénèque, donner le nom d’un général, et aussitôt, sans hésiter, il racontait sa vie tout entière. Latro avait un enseignement d’un genre particulier. Il ne s’astreignait pas à écouter ni à corriger les déclamations de ses élèves. Il trouvait cette besogne fastidieuse et indigne de lui. Il aimait mieux, suivant l’expression pittoresque de Sénèque, vendre son éloquence que sa patience. Il ne laissait personne déclamer devant lui. Il déclamait lui-même, disant qu’il n’était pas un maître, mais un modèle. C’était le seul rhéteur latin, comme Nicétès était le seul rhéteur grec, dont les élèves n’exigeassent pas que le maître écoutât leurs déclamations. Dans le commencement, cette prétention de Latro excitait les rires, et, par moquerie, on ne disait pas : les disciples, on disait les auditeurs de Latro. Mais le succès justifie tout. L’éloquence de Latro servit d’excuse à ses exigences. Les élèves n’en accoururent pas moins en foule à son école. Bien plus, le mot d’auditeurs passa dans l’usage, et devint un peu plus tard, synonyme de disciples[16]. Quand un sujet de controverse avait été proposé dans l’école de Latro, c’était donc lui qui le traitait. Mais afin d’enseigner à ses élèves l’art de la composition, avant de développer le sujet, avant même de se lever pour prendre la parole, il dictait toutes les divisions de sa controverse, et indiquait d’avance à ses auditeurs le plan de son discours, afin qu’ils pussent discerner si, entraîné par la chaleur du débit, il omettait quelque partie essentielle de la cause, ou négligeait l’un des moyens qu’il avait promis clé développer. Il se bornait à des divisions générales et ne les multipliait pas, à l’exemple d’autres rhéteurs de talent secondaire ; mais il s’exposait par là au reproche de confusion que ceux-ci ne lui épargnaient pas, et contre lequel Sénèque le défend avec énergie. Il affirme que si Latro avait un mérite, c’était celui de l’ordre, non pas de l’ordre apparent qui sert souvent à masquer la pauvreté du fond, mais de l’ordre réel qui surprend mieux, parce qu’on le voit moins, et qui se trahit seulement par ses effets. En outre, il condensait, autant que possible, ses arguments et supprimait ceux qui n’étaient pas absolument nécessaires. Il diminuait le nombre des questions et n’insistait jamais sur les lieux communs. Quand il y recourait, il les traitait en peu de mots pleins de force. Un de ses préceptes, à cet égard, était qu’à l’exemple du préteur, le déclamateur devait tendre à diminuer la longueur du débat. Ainsi, dans une controverse où il défendait un personnage de l’accusation de trahison, il prétendait qu’il ne devait pas établir qu’il n’y avait pas eu trahison, mais seulement que son client ne s’en était pas rendu coupable[17]. Écolier, il avait eu déjà le goût des figures. Maître lui-même, il en usa avec passion, mais sans dépasser d’ordinaire les limites du goût et du bon sens. Cependant, telle était sa réputation sous ce rapport, qu’on lui prêtait même les traits souvent absurdes de ses auditeurs. L’un d’eux, Florus, ayant dit dans la controverse de Flamininus accusé d’avoir décapité un criminel pour plaire à une courtisane : Dans un festin particulier, on vit reluire le tranchant de la hache publique ; autour des convives enivrés, on balaya avec les autres débris la tête d’un homme, on répéta que la phrase était de Latro. Sénèque s’emporte contre ceux qui attribuent à son ami ce vain cliquetis de mots. Jamais, dit-il, Latro n’écrivit ainsi : ce n’est pas lui qui, ayant à parler de la hache publique, eût parlé d’abord d’un festin particulier. Sa pensée ne se serait pas évaporée en une fin de phrase si languissante. Il ne soudait pas ainsi les figures les plus incohérentes pour s’amuser à décrire, au milieu d’une salle de festin, parmi lés lits, devant la table, au milieu des joyeux propos, le supplice d’un homme frappé de la hache[18]. La méthode d’enseignement de Latro par la déclamation de ses propres discours était nécessairement incomplète. Elle apprenait à ses auditeurs comment ils devaient faire pour composer une bonne controverse, mais elle ne leur montrait pas à éviter ce qui était mal, et à se défendre des fautes contre le goût. Habitués à admirer d’avance les compositions de Latro, ils étaient, plus que les autres écoliers, dépourvus de critique. Au lieu d’écouter la controverse avec la défiance qu’ils auraient eue pour les devoirs d’un condisciple, ils applaudissaient en quelque sorte, avant d’avoir entendu. Latro en fit plus d’une fois l’expérience. Un jour, dans la controverse, du Brave, qui retient son troisième fils, après que le premier a perdu les yeux en essayant de frapper le tyran, et le second les mains sur le champ de bataille, un vieux rhéteur nommé Crispus, représentait, le brave s’adressant à ses deux fils aînés et leur criant : Cadavres vivants, levez-vous ! Priez pour votre frère ! Mais que dis-je ? Quelle amère dérision, mes enfants ! L’un ne voit pas ceux qu’il doit implorer ; l’autre n’a pas avec quoi supplier ! La symétrie et l’harmonie de la période en imposèrent à l’auditoire. Au lieu de siffler cette phrase et cette pensée d’un goût si faux, les écoliers applaudirent. Latro voulut corriger ses élèves de ce défaut. Il cherchait surtout à les mettre en garde contre les artifices de langage d’un rhéteur, Triarius, qui, grâce à l’habile agencement de ses phrases, réussissait û surprendre la bonne foi des auditeurs, et obtenait des applaudissements de mauvais aloi. En conséquence, quelque temps après, dans une controverse sur laquelle Sénèque omet de nous donner des détails, Latro prononça un développement rapide, plein de chaleur, et le termina par ces mots : Et les monuments sont des tombeaux ! Aussitôt les écoliers applaudirent et poussèrent des clameurs enthousiastes. Latro s’interrompit alors, pour leur reprocher leur mauvais goût, et les inviter à écouter avec plus de discernement. Il les engagea à peser ce qu’il disait, à juger avec circonspection, et à ne pas jurer dorénavant, comme ils le faisaient, sur la parole du maître. Les écoliers baissèrent la tête et profitèrent de la leçon à leur manière. Dans la suite, lors même que Latro disait de belles choses ; ils l’applaudissaient avec hésitation, de crainte qu’il ne leur eût, cette fois encore, tendu un piège[19]. Cette anecdote suffit à montrer que, tout en étant le premier des déclamateurs, Latro n’était qu’un professeur médiocre. Le maître doit s’oublier, ne pas songer à lui, mais à ses disciples, et ne pas se faire valoir, mais les faire valoir eux-mêmes. Latro ne pensait qu’à montrer son éloquence. Sénèque cite souvent des fragments étendus des controverses traitées par Latro. Nous les laisserons de coté pour prendre un discours qu’il a reproduit à peu près en entier. On pourra de cette façon juger de son éloquence. Voici le sujet : Un homme, qui avait épousé une femme d’une grande beauté, s’absente. Un marchand étranger vient s’établir dans le voisinage. Trois fois il essaye de séduire la femme, et emploie les prières. Refus de la femme. L’étranger meurt, et par son testament, lègue à la femme tous ses biens avec ces mots : parce que je l’ai trouvée chaste. La femme accepte l’héritage. Retour du mari, qui accuse sa femme d’adultère sur soupçons ex suspicione[20]. Sénèque n’a pas indiqué les divisions, ni les couleurs du discours de Latro. Cela est fâcheux, parce ; qu’il est moins facile de reconnaître, dans la pratique, les procédés d’école, que de s’en rendre compte théoriquement. Cependant l’argumentation en faveur de la femme, qu’il a résumée en quelques lignes, peut servir d’utile indication. Le défendeur, s’exprimait ainsi : Elle est belle, c’est la faute de la nature. Elle était loin de son époux : c’est la faute du mari. Elle a été sollicitée : c’est la faute d’autrui. Elle a refusé : c’est de la vertu. Elle a été instituée héritière : c’est du bonheur. Elle accepte l’héritage : c’est de la sagesse. Voici maintenant le plaidoyer de Latro pour le mari : Quoique, dans la dégradation de nos mœurs, on s’expose peu à passer pour crédule en soupçonnant un adultère, cependant, j’ai été toujours si éloigné de ce défaut, que ma crainte aujourd’hui, c’est qu’on ne trouve ma plainte trop tardive, et qu’on en accuse ou ma patience ou ma stupidité. Division. Je l’accuse d’adultère, parce qu’elle est riche. Je l’amène sur ces bancs, en l’arrachant d’une maison oit rien ne m’appartient plus. J’ai voyagé longtemps ; j’ai affronté tous les périls sur terre et sur ruer, cependant, ma femme a plus gagné dans son voisinage que moi dans tous les coins du monde. En présence de ces richesses, prix du déshonneur, si je pouvais me taire, il me faudrait avouer que j’ai voulu seulement, en m’exilant, disputer avec ma femme à qui augmenterait le plus notre patrimoine. Ce qui fait mon tourment, juges, c’est que condamnée par votre arrêt, perdant sa dot et plus que sa dot, elle possède par son infâme gain, elle possédera toujours bien au delà de ce qu’elle va perdre. Telle a été la profusion de son opulent séducteur, que l’adultère, même puni, lui est avantageux. Quels conseils en partant j’ai prodigués à ma femme, je le sais. Mais comment un jeune homme beau, riche, étranger, est-il venu s’établir dans le voisinage d’une femme belle et malheureusement trop libre par l’absence de son époux ? Comment leur liaison s’est-elle établie. ? Comment, épuisé par les excès du jour et de la nuit a-t-il succombé ? La rumeur publique vous le dira. Je vous le demande, juges, que devais-je faire ? Pouvais-je sauver mon honneur, en feignant d’ignorer un héritage que ma femme réclame en se prévalant de mon autorisation ? En vérité, tout ce que j’ai à faire, c’est de déplorer mon malheur. Pour la cause, vous la connaissez mieux que moi. En ce temps, juges, il est permis de le croire Quoique liée à un époux, une femme si belle a pu être aimée. Oui, mais honnête femme, elle aurait pu être aimée sans être attaquée. Qu’elle ne dise pas : Que pouvais-je faire ? Ne vous y trompez pas, juges : ce qui enflamme les séducteurs, c’est l’espoir de réussir auprès de ce sexe aimable et fragile. Si, pour donner de l’espérance, il suffisait de plaire, chaque belle traînerait à sa suite le peuple tout entier. Une femme qui veut détourner les prétendants, ne se montre parée qu’autant que la décence l’exige. Elle a des suivantes d’un âge assez respectable pour effrayer les amants, et tient ses yeux attachés à la terre. Lui fait-on la politesse ale la saluer ? Elle, a plutôt le tort d’être fière que celui d’être trop gracieuse, et pour rendre le salut, elle se montre tellement confuse que sa rougeur, bien avant sa parole, annonce un refus. Une pudeur ainsi gardée peut défier tous les assauts. Mais paraissez en public avec un visage instruit à toutes les agaceries, le corps un peu plus provocant que s’il était nu, une conversation charmante, pour ne pas dire engageante, telle, en un mot, que quiconque vous voit, s’approche de vous sans crainte ; puis étonnez-vous que ; lorsque vous annoncez la défaite de votre pudeur par votre parure, votre démarche et vos sourires, il se trouve quelqu’un qui coure à vous, et se prenne aux filets de l’adultère ! Ah ! si elle avait fait saisir le messager d’amour ; si elle l’eût fait dépouiller, fouetter, flageller : si elle eût épuisé sur lui tous les tourments ; si elle eût en peine à empêcher sa main délicate de prendre part au supplice du coquin ! Une femme qui refuse ainsi n’est pas attaquée deux fois ! Couleurs. Qui t’a entendue te plaindre une seule fois de ne pas partager l’exil de ton mari ? Qui a reçu la confidence de tes regrets ? Tu crois faire assez pour ton honneur en niant que tu aies franchi le dernier pas, comme si ce n’était pas là un, artifice des femmes perdues qui veulent se faire acheter plus cher ? Quand as-tu écrit à ton mari l’injure qu’on te faisait ? Quand l’as-tu supplié de hâter son retour, pour que ta solitude ne t’exposât plus à un pareil outrage ? Et combien il eût été plus convenable que je fusse instruit de l’injure faite à ma maison par une lettre de ma femme, que par le testament de son poursuivant ? Ne suis-je pas de tous, les maris le plus malheureux ? Grâce à mon absence, j’aurais pu ignorer éternellement mon déshonneur, s’il eût plu au coupable de garder le silence ! Pourquoi attirais-tu les regards sur ce visage qui t’exposait à des poursuites renouvelées ? Que ne jurais-tu haine éternelle à la parure qui te valait ces affronts ? Elle est bien près de promettre, celle qui, sollicitée, n’en dit rien à personne !.... (Suit une phrase dont le texte altéré n’offre aucun sens.) Division. Qu’elle soit, mon unique héritière. Et à quel titre ? Tu le sais, dit-elle, il a dit ses motifs : Parce que l’ayant sollicitée une fois, deux fois, trois fois, je n’ai pu la séduire. En vérité, nous sommes trop heureux ; nous vivons, comme on dit, dans le siècle d’or, si ceux mêmes qui cherchent des femmes faciles, honorent les honnêtes femmes ! Qu’elle soit l’héritière unique de tous mes biens, de toute ma fortune, parce qu’on n’a pu la séduire, parce qu’elle a gardé son honneur. Oublions un instant le nom du testateur. Qui né croirait entendre le testament d’un mari ? C’est un homme qui croit que sa chaste épouse lui rend amour pour amour. Supposez-moi près de ma dernière heure ; j’écris mon testament ; je veux justifier le bien que je fais à ma femme où prendrai-je mes motifs ? Il me faudra copier le testament du séducteur ! Qu’elle soit mon unique héritière, quoique étrangère, quoique inconnue ; seulement parce qu’elle est honnête, incorruptible. Eh quoi ! cet amoureux qui parle comme un censeur ; n’a-t-il donc ni mère, ni sœur, ni parente ? Couleurs. Ah ! je devine : Cet homme promenait sa fortune de ville en ville pour en faire le prix de la pudicité inconnue. Dans son propre pays il n’y avait pas une femme honnête ! Ici où il vient s’établir ; comme toutes sont prostituées, il tombe, pour remplir son testament, sur une femme honnête qu’il ne cherchait pas. Songez que c’est moi qui accuse d’adultère une femme que j’ai épousée, dont j’ai souhaité d’avoir des enfants, que je ne demanderais pas mieux que de croire fidèle. Il faut que dans ce siècle on ne s’étonne de rien, pour voir défendre une femme contre la plainte de son mari par le témoignage d’un étranger ! Autrefois pour la protéger contre les bruits du dehors, le patronage le plus honorable était ce mot du mari : Je suis content de ma femme. Mais pour peu que vous teniez à ce genre de testament, je vais faire le mien en votre présence : Que ma femme soit mon héritière, parce qu’en mon absence, elle a inspiré une violente passion, par ce qu’elle a été choisie pour héritière par un jeune homme étranger, perdu de mœurs, parce qu’elle a pris possession de cet abominable héritage. Délibérez sur les deux testaments : auquel ajouteriez-vous foi ? A celui de l’amant qui l’absout ? à celui du mari qui la condamne ? La plus belle récompense d’une honnête femme, c’est de passer pour telle. Je ne sais même pas si, contre tous les penchants et les faiblesses du sexe, il y a un asile, un rempart plus sûr que l’idée de n’avoir jamais fait parler de soit ?[21] La déclamation de Latro dut être accueillie par les applaudissements enthousiastes de ses auditeurs. Elle abonde en pensées vives, ingénieuses, en traits brillants et souvent heureux. Mais toutes les idées en sont présentées d’une manière confuse. Latro, d’après Sénèque, ne multipliait ni les divisions ni les questions. On serait presque tenté de s’en plaindre, comme les adversaires du rhéteur, tant on a peine à discerner le plan et la marche régulière du discours. Si c’est là cet ordre d’autant plus puissant qu’il se cache mieux, et ne se trahit que par ses effets, l’assertion de Sénèque n’est pas sérieuse. En outre, Latro semble avoir plutôt cherché à plaire à son auditoire qu’à le convaincre. Toute son argumentation est conjecturale. Elle s’appuie sur le fait reconnu de la fortune léguée à la femme par l’étranger ; et, là-dessus, Latro élève un échafaudage de raisons spécieuses, assez vraisemblables même, et souvent ingénieuses : telle est la comparaison du testament fait par le séducteur avec le testament que le mari pourrait faire. Mais aucun de ces raisonnements n’emporte la conviction. Que la femme prouve qu’elle a cherché à prévenir son mari par des lettres, qu’elle a repoussé le séducteur, et n’a rien changé à sa parure, tout l’édifice de Latro est renversé et s’écroule. L’accusateur n’invoque aucun témoignage, n’étaye d’aucune preuve ses conjectures les plus plausibles, de sorte qu’il laisse son auditoire indécis, ébranlé mais non convaincu. Latro oublie même l’argument le plus fort qu’il aurait dû faire valoir : Que par un caprice de riche blasé, un étranger lègue sa fortune à une femme vertueuse, celle-ci doit-elle l’accepter ? Son devoir n’est-il pas de la refuser ? N’est-ce pas déjà un aveu de culpabilité que de se parer des richesses d’un inconnu qui a eu au moins le tort de chercher à la séduire ? Défectueuse sous le rapport de la logique, la controverse, malgré d’incontestables mérites, manque de véritable éloquence. Le mari qui parle au nom de la vertu outragée est-il véritablement ému ? Doit-il, avec ce ton de moraliste aimable et désintéressé, rechercher quelle doit être la tenue, l’attitude, la toilette, les allures d’une jolie femme dont le mari est absent ? Le morceau est piquant, mais est-il à sa place dans la bouche d’un mari outragé ? Ce ton satisfait d’un homme content de son esprit ne lui convient pas. Il trahit le déclamateur de profession qui a du talent, du style, du brillant, mais qui ne l’oublie pas assez. Ce sont là, il est vrai, et plus d’une fois on. l’a rappelé, les défauts inévitables du genre même. Latro mourut dans un âge peu avancé, l’an 3 avant notre ère, selon la Chronique d’Eusèbe. Il se tua, dit-on, pour échapper aux atteintes d’une fièvre quarte. Le suicide était assez fréquent chez les rhéteurs célèbres. Ils menaient, en effet, une vie factice, toute d’excitations sans cesse renouvelées. Les applaudissements qu’on cherche à obtenir à chaque épreuve deviennent un besoin. On ne peut plus s’en passer. Le jour où l’âge, la maladie, un accident quelconque, éloignent ces caractères impressionnables du théâtre de leurs succès ; la vie leur est à charge ; la douleur leur paraît au-dessus de leurs forces, la mort leur semble préférable à une existence, où tout ce qui en faisait le prix pour eux vient à leur manquer. Ils se tuent alors, ne pouvant se résigner à se survivre. Les détails où nous sommes entré à propos de Latro, la citation que nous avons faite d’une de ses Controverses, nous permettront d’être bref sur les autres déclamateurs qui composent le quadriviral, et nous dispenseront de reproduire des exemples de leur éloquence[22]. FUSCUS ARELLIUS, né en Asie, semblé avoir été un peu plus âgé que Sénèque. Il parlait avec élégance et généralement avec correction. Ses développements étaient souvent laborieux et embarrassés, l’arrangement de ses mots était plein de mollesse, et son style présentait une grande inégalité, tantôt grêle et tantôt diffus. On reprochait de la sécheresse à ses exordes, à ses arguments, à ses narrations. Dans ses peintures, il admettait toutes sortes de termes, pourvu qu’ils fussent de nature à produire de l’effet[23]. Il citait Virgile à tout propos, et même hors de propos. Sénèque reproduit plusieurs passages de Fuscus qui, s’ils ne permettent pas de contrôler le jugement porté par lui, suffisent à montrer qu’il avait de la chaleur et du talent. Fuscus préférait développer les causes délibératives ; et sans doute, à cause de son origine, aimait mieux parler en grec qu’en latin. JUNIUS GALLIO était un ami de Sénèque ; il parait avoir été plus jeune que lui, et à peu près du même âge qu’Ovide, qu lui adressa des consolations, à propos de la mort de sa femme[24]. N’ayant point d’enfant, il adopta le fils aîné de Sénèque, M. Annæus Novatus ; qui porta dès lors son nom. Il avait composé un Traité de rhétorique, et un Recueil de déclamations que Tacite mentionne, et qui existaient encore du temps de saint Jérôme[25]. Celui-ci les place à côté de celles de Cicéron et de Quintilien. Gallio, intervient souvent dans les Controverses citées par Sénèque. Il se distingue en général par la justesse de son goût, et la modération de son style. Dans le débat, il traite de préférence, non, la partie de la cause la plus facile, ni celle qui prête aux développements les plus brillants, mais celle qui est la plus raisonnable et la plus conforme au bon sens et à la justice. En revanche, il montre un amour excessif pour les antithèses ; et Messala, dans le Dialogue des orateurs, se moque à la fois des fers à friser de Mécène, et des tintements de clochettes de Gallio. Sénèque en donne de nombreux exemples[26], et quand il résume son jugement sur son ami, sans doute gagné par la contagion, il commet à son tour une antithèse peu claire, en ajoutant que : Si Latro et Gallio avaient fait assaut d’éloquence, la gloire eût été pour Latro et la palme pour Gallio. Il serait difficile d’expliquer avec précision ce qu’il a voulu dire. Le plus original, à coup sûr, des orateurs du quadrivirat est C. ALBUCIUS SILUS, de Novare. Il est plus connu que les précédents à cause des mésaventures que lui attirèrent son caractère fantasque et son défaut de jugement. Il remplissait dans sa patrie les fonctions d’édile. Un jour, à la suite d’une sentence qu’il avait rendue en cette qualité, les plaideurs auxquels il avait donné tort, le traînèrent par les pieds hors du tribunal. Indigné de cet affront, justifié peut-être par quelque écart de sa langue, il gagna aussitôt la porte de la ville et vint à Rome. Il y reçut l’hospitalité du rhéteur Plancus qui avait été disciple de Cicéron. Dès son début, à sa première déclamation, il parla si bien que Plancus, qui devait lui répondre, préféra se taire afin d’éviter la comparaison. Devenu aussitôt célèbre, il ouvrit une école à son tour. Il exposait le sujet de la controverse, et commençait à discourir assis ; puis, entraîné par sa verve, il se levait et disait, debout, la péroraison[27]. Son éloquence était comme son caractère, d’une grande inégalité. Quintilien en fait l’éloge, Virgile, au contraire, la critique dans ses Catalecta[28]. Sénèque l’estime beaucoup, quoiqu’il ait eu rarement l’occasion de l’entendre, Albucius ne déclamant pas en public plus de cinq ou six fois par an. Son abondance était extrême ; il parlait dans une controverse plus de trois heures de suite, sans cesser d’entasser les arguments sur les arguments et les preuves sur les preuves. Jamais il n’était embarrassé pour s’exprimer : Quand mon esprit s’empare d’une idée, disait-il lui-même, les mots accourent en foule. On lui reprochait même de se servir d’expressions triviales. Loin de les éviter, il les recherchait à dessein, tant il avait peur de passer pour un homme d’école. Dans son inconstance, il cherchait toujours à imiter celui qu’il avait entendu parler le dernier avec succès, que ce fît le philosophe Fabianus ou le rhéteur Hermagoras. Albucius plaidait souvent au forum, mais, à l’exemple de Cicéron qu’il prétendait imiter, il traitait, de préférence, la péroraison. Il finit par renoncer au barreau. Il y jouait de malheur. Un jour, â Milan, dans une affaire de meurtre où il défendait un accusé devant le proconsul L. Pison (14 environ avant notre ère), il s’était avisé de déplorer avec emphase l’état de l’Italie, traitée encore une fois en province conquise. Puis, s’adressant à Marcus Brutus dont il apercevait la statue du tribunal, il l’avait invoqué et appelé le vengeur des lois et de la liberté. Le proconsul, à sa grande indignation, dut lui imposer silence, et le menaça à son tour de la sévérité des lois actuelles[29]. Une autre fois, devant le tribunal des Centumvirs, son adversaire demandant qu’on s’en rapportât à son serment, Albucius avait cru faire merveille, en introduisant une figure de son invention. Jure, avait-il dit, mais je te donnerai la formule. Jure par les cendres de ton père qui ne sont pas ensevelies ! Jure par la mémoire de ton père ! Et il avait développé son lieu commun. Mais son adversaire le prit au mot. J’accepte la formule, dit L. Arruntius en se levant ; mon client jurera. En vain Albucius s’écriait qu’il n’avait pas fait une proposition réelle, mais une figure de style, et ajoutait : A ce compte, les figures de rhétorique seront anéanties à jamais ! — Qu’elles soient anéanties, je le veux bien, répondit froidement Arruntius, nous pourrons vivre sans elles ! et il avait obtenu gain de cause des juges qui riaient aux éclats. Plein de colère, Albucius, à la suite de cet affront, refusa de reparaître au forum, et se renferma dans son école, pour. s’y livrer, sans danger, à sa passion pour les figures. Il n’y échappait pas toujours, nous l’avons vu, aux taquineries des railleurs que ses emportements amusaient. Ce rhéteur, original eut une fin digne de son étrangeté. Déjà vieux et atteint d’un apostème, il revint dans sa patrie, à Novare, et voulut se donner la mort comme Latro. Mais il ne pouvait rien faire simplement. Il convoqua le peuple sur la place publique, lui exposa longuement les raisons pour lesquelles il se décidait à terminer sa vie, et après l’avoir harangué, il se laissa mourir de faim. Sénèque nous a conservé de nombreux exemples de la fécondité et de l’exubérance des développements d’Albucius Silus. La controverse qui donne le mieux une idée de ses qualités et de ses défauts, est celle où il parle contre le préteur Flamininus, accusé d’avoir dans une orgie, tranché la tête à un condamné. Il en a déjà été question[30]. Après les maîtres, après les vétérans consommés dans toutes les habiletés de l’école, il serait intéressant de connaître les déclamations mêmes des disciples qui, sans autre but que de compléter leur éducation, suivaient les leçons des rhéteurs, et, au sortir de leurs mains abordaient les différentes carrières ouvertes à l’activité des Romains. On jugerait mieux, de cette façon, la valeur et les résultats de l’enseignement des écoles. Mais ces travaux, s’ils ont eté recueillis, ce qui est douteux, ont péri. Une seule copie d’élève a été conservée grâce à la prodigieuse mémoire de Sénèque le Père, grâce aussi au nom et à la célébrité de son auteur. C’est un assez long fragment d’une controverse plaidée par Ovide. Dans un passage de l’Institution oratoire, Quintilien range le poète Lucain, parmi les orateurs[31]. Il trouve chez lui les caractères que développait l’enseignement des rhéteurs, l’ardeur, la véhémence, le trait, qualités qui appartiennent à l’éloquence plutôt qu’à la poésie. Longtemps avant lui, Sénèque avait fait la même observation au sujet d’Ovide. Dans les travaux de l’écolier, il démêlait les qualités et les défauts du poète : plus tard, dans les œuvres du poète, il retrouvait le souvenir des déclamations de l’écolier, et, jusqu’à des pensées et des expressions empruntées aux maîtres qu’il avait entendus. Ovide, en effet, avait fréquenté longtemps et avec succès les écoles des rhéteurs. Sur les bancs, il passait déjà pour un déclamateur habile. Il avait pour maître Fuscus Arellius, un des membres du quadrivirat dont on vient de parler, Les développements de Fuscus, comme nous l’avons vu, étaient brillants mais laborieux, et son style inégal, prolixe, révélait plutôt la prodigalité que l’opulence. Quelques-uns des défauts de Fuscus se retrouvent dans les poésies de son disciple. A l’exemple d’Arellius Fuscus, Ovide déclamait rarement des controverses, et seulement, quand elles roulaient sur clés sujets clé morale. Il préférait lès discours du genre délibératif, sans doute, parce qu’ils offrent un grand nombre d’idées générales, de lieux communs qu’il lui était facile de développer, et de rehausser liai- l’éclat des expressions. Son talent, dit Sénèque, avait quelque chose d’égal, de gracieux, d’aimable : quant à son style, c’était déjà de la poésie, moins la mesure des vers. L’argumentation, c’est-à-dire l’art d’agencer les preuves, de les coordonner, et d’affaiblir celles de l’adversaire, lui plaisait moins. Il s’y sentait gêné, et en quelque sorte captif. Il n’y pouvait pas donner, à son aise, libre carrière à sa fantaisie et à son imagination. Cependant c’est une controverse où il s’était surpassé, que Sénèque nous a conservée. En voici le sujet : Un mari et sa femme ont juré de ne point se survivre l’un à l’autre. Le mari, parti en voyage, fait répandre le bruit de sa mort. La femme se précipite d’un lieu élevé pour se tuer. Revenue à la santé, elle reçoit de son père l’ordre d’abandonner son mari. Elle refuse. Elle est renoncée par son père. Ovide parla contre le père en faveur du mari et de la femme dont il ne sépara pas la cause. De tous ceux, dit Sénèque, qui déclamèrent cette controverse devant Arellius, Ovide me parut de beaucoup le plus ingénieux, si ce n’est qu’il employait pêle-mêle toutes les idées du sujet. Voici ce que j’ai retenu de ses paroles[32] : Toute la difficulté, dit Ovide en s’adressant au père, consiste à obtenir de toi, pour la femme, le droit d’aimer son mari, pour le mari, le droit d’aimer sa femme. Alors, peu conséquent avec toi-même, tu leur permets de se prêter serment l’un à l’autre, puisque tu leur as permis de se marier. Et quelle a été, penses-tu, la forme de notre serment ? C’est ton nom que nous avons invoqué. Si nous devenions parjures à notre parole, c’est la colère de son père qu’elle appelait sur elle, c’est la colère de mon beau-père que j’appelais sur moi. Père, épargne-nous ! Beau-père, épargne-nous ! Tous deux nous avons tenu notre serment. Mais voyez notre censeur rigoureux, voyez la fougue de sa tendresse ! Voyez son amour pour sa fille, amour outré qui lui fait oublier l’indulgence ! Dieux bons ! Comment donc a-t-il aimé sa femme ? Il aime sa fille, et il la renonce ! Il se plaint du péril qu’elle a couru, et il l’arrache à celui sans qui elle déclare ne pouvoir vivre ! Il déplore un malheur qui a failli lui coûter sa fille, cet homme qui recommande d’aimer modérément ! Prêcher la mesure en amour ! Vous réussiriez mieux en prêchant l’inconstance. Est-ce donc votre loi ? Les amants n’agiront jamais qu’après mûre considération ; ils ne feront aucune promesse qui ne soit exigible devant le tribunal ; ils ne diront pas un mot qui blesse le sens commun et la bonne foi. Cette manière d’aimer est à l’usage des vieillards. Mais, père, tu ne connais que la moindre partie de mes fautes. Nous nous sommes quelquefois querellés, puis réconciliés ; et peut-être, ce que tu ne soupçonnes pas, nous nous sommes parjurés. Est-ce que les pères se mêlent des serments des amants ? Si tu veux m’en croire, les dieux eux-mêmes ne s’en mêlent pas. Ne te flatte pas, ma femme, d’avoir donné le premier exemple d’une faute si glorieuse. D’autres femmes sont mortes avec leurs époux, d’autres pour leurs époux. Mais sois sûre qu’elles seront honorées dans tous les siècles, louées à l’envi par tous les écrivains. Sache, beau-père, supporter ton bonheur. Combien il t’en coûtera peu pour donner un illustre exemple ! A l’avenir, nous serons sur nos gardes. Nous avouons notre erreur. En prononçant notre serment, nous ne songions pas à ce troisième cœur plus aimant que les nôtres. Fassent les dieux qu’il ne change pas ! Beau-père, sois inflexible. Reprends ta fille : je suis seul coupable, je serai seul puni. Pourquoi, par la mort de ma femme, priverais-je un père de sa fille ? Je quitte ma patrie ; je fuis, je m’exile : j’appliquerai à mes regrets ce cruel, cet affreux remède, la patience ! Je mourrais, si je devais mourir seul ! Quoique nous n’ayons pas pour ce curieux morceau la même admiration que Sénèque, on ne peut s’empêcher d’y reconnaître les qualités et les défauts du poète. Il y a peu d’argumentation ; les idées sont jetées au hasard, sans ordre, mais elles ont de la finesse, de la grâce et de l’esprit. Il y a en germe dans toutes ces pensées sur l’amour, sur les serments des amants, sur la tendresse des épouses, les sentiments qu’Ovide développera plus tard dans les lettres des Héroïdes et dans l’Art d’aimer. On y trouvé, en outre, ce défaut si marqué dans ses poésies, quand il a rencontré un trait heureux, de ne plus savoir le quitter ; ce qui le faisait appeler par Scaurus, le Montanus des poètes, parce que, comme lui, le rhéteur Montanus gâtait ses traits à force de les répéter. Scaurus, en relevant ce qui lui semblait montanien dans les vers d’Ovide, concluait avec raison, que si un grand mérite est de savoir bien dire, c’en est un grand aussi de savoir s’arrêter[33]. Scaurus aurait pu déjà, exercer sa critique judicieuse sur la déclamation de l’écolier. Il y aurait trouvé sans peine du montanien. Il aurait vu la même idée reproduite, sans cesse, sous des formes peu variées, mais toujours ingénieuses, et qui font plus d’honneur à l’esprit d’Ovide, qu’à son goût et à sa fécondité d’invention. Il serait facile, si c’était ici le lieu, d’indiquer dans les couvres d’Ovide, les nombreux traits et passages qui rappellent en lui l’élève des déclamateurs, et que signalaient eux-mêmes les rhéteurs de l’antiquité. Nous nous bornerons à un exemple rapporté par Sénèque. Tout en suivant les leçons d’Arellius Fuscus, Ovide écoutait en même temps d’autres rhéteurs, Latro surtout, quoiqu’il n’imitât pas son genre d’éloquence. Tel est, cependant, le souvenir que, hors de l’école, il garda de Latro, qu’il reproduisit plus d’une fois en vers les pensées du rhéteur. Dans le Jugement des armes, Latro avait dit : Jetons ces armes dans les rangs de l’ennemi, et allons les reprendre. Ovide met : Faites jeter au milieu des ennemis les armes du héros ; ordonnez-nous de les y aller reprendre. Tout le reste du développement est, de même, emprunté à la déclamation de Latro. Ailleurs, dans un préambule, Latro avait prononcé ces paroles — et sa phrase avait été retenue par ses élèves aussi exactement que des vers — : Maintenez la torche immobile, ses feux languissent ; agitez-la, la flamme s’élance. L’oisiveté amollit les hommes ; le fer oisif est attaqué par la rouille ; l’oisiveté tue la science. Ovide dit de même : J’ai vu grandir la flamme des torches agitées, comme aussi, quand la main s’arrêtait, je l’ai vue s’éteindre[34]. Tous les élèves des écoles n’avaient pas le mérite et les qualités d’Ovide ; et leurs déclamations devaient être inférieures à celle que le hasard nous a conservée. Toutefois, quand on remarque l’impression durable produite par cet enseignement sur des natures d’élite, comme Ovide, Lucain, Juvénal et tant d’autres, il est permis de supposer que les natures moyennes en gardaient aussi un long souvenir. Cette éducation, qui surexcitait chez les disciples l’ardeur de l’étude, l’émulation de bien faire et de bien dire, avait ses excès et ses inconvénients ; quelle méthode n’en a point ? Mais enfin, elle réveillait les esprits trop disposés à se laisser aller à l’engourdissement et à la paresse. Chez les jeunes gens, d’ailleurs, le mauvais goût n’est jamais aussi fâcheux que l’absence totale de goût, que cette molle sagesse qui ne s’abandonne à aucun écart blâmable, mais qui, en retour, n’a jamais ni vivacité ni ardeur. Cette prétendue sagesse, si on veut lui donner son vrai nom, est de l’indifférence, ou plutôt de l’apathie. |
[1] Controverses, I, préface.
[2] Suasoriæ, 3, 7 ; Controverses, X, préface.
[3] Controverses, IV, préface.
[4] Sénèque, Ad Helviam, 2, 16.
[5] Sénèque, Ad Helviam, 2, 12 ; Lettres à Lucilius, 103.
[6] Sénèque, De vita patris, fragment, III.
[7] Voir Labienus, au chapitre VI.
[8] Controverses, I, préface, passim.
[9] Il manque seulement les préfaces des livres V, VI et VIII.
[10] Controverses, X, vulgo, V, préface.
[11] Controverses, II, 12 ; Suasoriæ, VI, 27.
[12] Voir le chapitre sur Asinius Pollion.
[13] Sénèque, pour sa part, cite des fragments de trente-deux rhéteurs. En outre, il mentionne les noms d’au moins quatre-vingt-quinze autres rhéteurs grecs ou latins. Si l’on y ajoute tous ceux qui ont été laissés de côté par Sénèque et par Quintilien, on est en droit de dire : rhetorum numerus est infinitus.
[14] Controverses, X, vulgo, V, préface. Les textes portent letradeum, mot peut-être contestable, mais dont le sens n’est pas douteux.
[15] Controverses, I, préface : la moitié en est consacrée à Latro.
[16] Controverses, IV, 25.
[17] Controverses, III, 22 ; voir encore III, 19 ; IV, 25.
[18] Controverses, IV, 25.
[19] Controverses, III, 13.
[20] Controverses, II, 15.
[21] Il y a ensuite quatre lignes dont le texte est altéré. Le reste manque. Les fragments du même livre contiennent un morceau qui appartient évidemment à cette controverse, mais ils ne font que répéter d’une manière décousue les traits qui se trouvent déjà dans ce qui a été traduit.
[22] M. Tivier, De arte declamandi, 1868, a donné dans son excellente thèse de nombreux passages des rhéteurs, traduits en français.
[23] Suasoriæ, II, VII ; Controverses, II, préface.
[24] Ovide, Pontiques, IV, II.
[25] Quintilien, III, 1, 21 ; IX, 2, 91. — Saint Jérôme, Comm. in Esaiam, préface.
[26] Controverses, I, passim.
[27] Suétone, De claris rhet., 6.
[28] Quintilien, II, 15, 36 ; Virgile, Catalecta, VII.
[29] Suétone, De claris rhet., 6 ; pour les autres détails, Controverses, III, préface et passim.
[30] Controverses, IX, 2 ; voir les chapitres précédents.
[31] Quintilien, X, 1, 90.
[32] Controverses, II, 10.
[33] Controverses, IV, 28.
[34] Métamorphoses, XIII ; Amor, I, II, 11.