HISTOIRE L’ÉLOQUENCE ROMAINE

 

CHAPITRE IX — LES ÉCOLES DES RHÉTEURS - II

 

 

La première éducation des jeunes Romains, au siècle d’Auguste, comprenait la lecture, la grammaire, l’explication des auteurs latins, orateurs, poètes et historiens, le grec, la géométrie, la musique et la danse. Elle était donnée, sauf pour ces deux arts, par un précepteur particulier, ou bien, on allait la chercher dans les écoles des grammairiens. Beaucoup de ces derniers joignaient encore à l’enseignement de la grammaire, des exercices plus littéraires, des narrations, des thèses ou lieux communs dans le genre de celles que nous avons citées plus haut. Quelquefois même, et Quintilien les en blâme, ils empiétaient sur le domaine des rhéteurs et faisaient traiter par leurs élèves des suasoriæ ou causes délibératives, en prenant les sujets les plus simples. Au sortir de leurs mains, les enfants entraient dans les écoles des rhéteurs pour y recevoir un enseignement plus fort, et une préparation plus immédiate à l’éloquence. L’âge auquel ils y étaient admis variait suivant leurs dispositions naturelles et leur instruction. Il n’était pas rare d’y voir réunis et confondus ceux qu’on appelait encore pueri et ceux qu’on désignait sous le nom d’adolescentuli, c’est-à-dire les écoliers de treize à seize ans environ. La plupart des rhéteurs recevaient les uns et les autres, et leur donnaient à traiter ensemble des causes délibératives et des causes judiciaires, en passant par degrés des sujets simples aux plus difficiles.

Mais les maîtres les plus célèbres, ceux qui étaient à la fois professeurs et avocats estimés, n’admettaient d’ordinaire à leurs cours que les adolescentes déjà formés par les autres rhéteurs. C’était le degré d’enseignement le plus élevé, comme étude de l’éloquence, et pendant qu’ils suivaient ces cours, les jeunes gens apprenaient, avec des maîtres spéciaux, l’histoire, la philosophie, la jurisprudence. Le rhéteur ne s’occupait avec ses élèves que de l’art oratoire ; il débattait avec eux et devant eux les causes judiciaires, fictives ou vraies qui demandaient une maturité d’esprit plus grande et se rapprochaient davantage de la réalité. C’est de ces dernières écoles que parlent lés auteurs anciens ; c’est là qu’affluaient, par goût de ces exercices ou par désœuvrement, les, étrangers, les curieux, les avocats qui plaidaient encore au forum, et même ceux qui avaient abandonné la, carrière oratoire.

Le maître proposait un sujet de controverse, le commentait pour les débutants, en leur indiquant les divisions, les points sur lesquels il convenait d’insister. Le plus souvent, il se bornait à dicter la matière, en abandonnant à leurs méditations le soin de trouver les arguments pour et contre la cause. Les jeunes gens traitaient à loisir l’accusation ou la défense, parfois même les deux parties de la controverse, écrivaient leur discours en donnant l’attention la plus minutieuse au choix des expressions et des idées, puis apprenaient leur œuvre par cœur. Quintilien blâme vivement cet usage qui lui parait, une fatigue inutile, et expose les enfants à se graver dans l’esprit des idées fausses ou des expressions vicieuses. Il s’y opposait dans son école, mais il avait contre lui l’habitude et la pratique des autres maîtres. Au jour indiqué, les élèves déclamaient leur harangue de mémoire. Les condisciples huaient les mauvais passages et applaudissaient aux bons endroits. Il n’y avait pas de places proprement dites, comme chez les écoliers modernes. Cependant certains maîtres, entre autre le professeur de Quintilien, rangeaient chaque mois par séries les jeunes gens, d’après les discours qu’ils avaient prononcés, et commençaient par le premier la correction de la nouvelle controverse.

Le rhéteur reprenait ensuite la déclamation qu’on venait de débiter, et en critiquait soit l’ensemble soit les détails. Il ajoutait ou retranchait, suivant le cas, blâmait ou louait tantôt la division du sujet tantôt les pensées, tantôt les, expressions isolées. Ces critiques étaient très redoutées, à cause de la passion que maîtres et élèves apportaient à ces exercices. Du reste, elles étaient parfois d’une extrême dureté. Ainsi, dans la controverse de Quintilius Varus, Incesta de saxo, mentionnée plus haut, le jeune homme, après avoir décrit les regrets qu’éprouvait la foule de voir le supplice de la vestale criminelle sitôt terminé, avait ajouté ces mots : Les dieux immortels ont exaucé les vœux du peuple : cette sacrilège, qui croyait avoir si lestement traversé le supplice fournira une seconde carrière. Le rhéteur Cestius Pius s’emporta contre cette pensée : Oui, dit-il, elle fournira une seconde carrière, comme un char dans le cirque. Aussi bien avais-tu préparé ta figure, en disant tout à l’heure que les barrières de la prison étaient ouvertes pour elle. Il continua longtemps sur ce ton, raconte Sénèque, puis il ajouta — et ceci souleva une réprobation unanime — C’est par une semblable négligence que ton père a perdu son armée. Fallait-il en critiquant le fils, outrager le père ?[1]

La correction terminée, le rhéteur, à son tour, déclamait la cause, en introduisant dans l’accusation et la défense les arguments les meilleurs et les phrases les plus éloquentes, fournis par les élèves ou suggérés par les assistants. Ce corrigé, suivant l’habileté du maître et le talent qu’il avait déployé dans son œuvre, était salué par les applaudissements, ou accueilli par les huées des élèves eux-mêmes et des étrangers convoqués pour la solennité. Qu’on ne croie pas, en effet, que l’enseignement des rhéteurs fût froid et languissant. La passion animait leurs exercices. La vue d’un auditoire, souvent imposant et même agité, excitait et entretenait l’émulation des élèves et des maîtres. Les rhéteurs ne se donnaient pas comme des orateurs infaillibles au-dessus de la critique et du jugement. Si, dans leur vanité, ils le pensaient quelquefois, ils étaient rappelés à la modestie par des railleurs impitoyables, comme Labienus et Cassius Severus. On a vu plus haut, dans l’étude consacrée à ce dernier orateur, les plaisanteries et les persécutions dont il harcela Cestius Pins pour avoir osé se déclarer supérieur, à Cicéron. Il serait facile de multiplier ces exemples.

En outre, la foule, qui avait conservé le goût de l’éloquence, ne trouvant plus de satisfaction au forum, accourait dans les écoles, où elle rencontrait encore la vie et la passion. Elle se pressait autour de la chaire du, rhéteur, comme autrefois au pied de la tribune, et apportait la même mobilité d’impressions, la même franchise dans ses jugements, aussi disposée à la raillerie qu’à la’ louange, aussi prompte à manifester ses critiques par des sifflets que son admiration par des applaudissements. S’il y avait là un inconvénient pour les mauvais orateurs, quel encouragement pour les bons ! Quelles, craintes pour tous d’être inférieurs à leurs déclamations précédentes et de laisser échapper une parole malheureuse que l’auditoire ou même un rival ne manquerait pas de relever ! Sénèque raconte en détail  les mésaventures du rhéteur Albucius à qui une figure malencontreuse avait fait perdre un procès au forum. De dépit il avait renoncé au barreau et s’était enfermé dans son école, prétendant que là il pourrait, à l’aise et sans courir aucun risque, employer des figures de rhétorique. Il se trompait.

En effet, dans une controverse, croyant avoir trouvé un argument très ingénieux, il lui arriva, un jour, de dire : Pourquoi un verre, s’il tombe, se brise-t-il ? pourquoi une éponge, si elle tombe, ne se brise-t-elle pas ? — Les assistants se regardèrent étonnés : Albucius allait continuer, mais son rival, le rhéteur Cestius, l’interrompant : Venez demain, dit-il, venez l’entendre, il vous expliquera pourquoi les grives volent, et pourquoi les citrouilles ne volent pas. Une autre fois, dans la déclamation sur l’homme qui, chargé du supplice de son frère parricide, l’avait exposé aux flots sur un esquif sans agrès, Albucius faisant allusion au supplice ordinaire des parricides, jetés à l’eau dans un sac, hasarda cette figure : Il mit son frère dans un sac de bois. Tout le monde éclata de rire aux dépens d’Albucius. Cestius prit alors la parole à son tour, et acheva de couvrir de ridicule le malheureux rhéteur, en débutant ainsi : Accusé par une belle-mère, un fils est condamné par son père. Le frère, chargé du supplice, plaça le coupable dans un sac de bois afin qu’il arrivât je ne sais où.

Les rires recommencèrent de plus belle. Mais l’assemblée avait été mise en joyeuse humeur, les auditeurs n’écoutaient pas les brillantes phrases de Cestius, et oubliaient de l’applaudir. Ah ! s’écria Cestius impatienté, on voit bien que ceux-là, personne ne les met dans un sac de bois, puisqu’ils abordent je ne sais où, sans doute dans le pays où les verres, quand ils tombent, se bri sent, et où les éponges ne se brisent pas[2]. Ces plaisanteries ne sont peut-être pas d’un sel bien fin, mais elles montrent quelle vie animait les écoles, et combien les esprits des maîtres et des élèves étaient tenus en’ haleine par la crainte des critiques et par le désir d’obtenir des applaudissements.

On ne connaîtrait pas suffisamment les écoles des rhéteurs, si nous arrêtions ici nos recherches sur leur fonctionnement. Il est nécessaire d’entrer dans les détails, de montrer les côtés défectueux, d’étudier de plus près les sujets proposés, la méthode, les procédés employés par les rhéteurs, et de voir à quelles arguties, à quel mauvais goût, le système vicieux de leur enseignement amenait forcément les maîtres et les disciplines.

Il a été déjà- parlé des deux sortes d’exercices qui se faisaient dans les écoles des rhéteurs, suivant l’âge et l’intelligence des jeunes gens. Les sujets des suasoriæ ou causes délibératives, par lesquelles on débutait, sont acceptables même pour des modernes, et n’ont rien de contraire au bon sens et au bon goût. Aussi les adversaires des écoles ne les attaquent pas. Il n’en est pas de même des controverses ou causes judiciaires, et on ne leur ménage pas les railleries. Désiré Nisard a relevé avec soin, dans ses Poètes latins de la décadence, les sujets qui, par leur subtilité, leur absurdité même, sont les plus choquants, et il ne s’est pas fait faute de rire à leurs dépens : Deux ou trois controverses à peine pourraient, il est vrai, être proposées comme exercices aux élèves d’aujourd’hui. Tel est le discours contre le peintre Parrhasius qui avait torturé un esclave pour avoir un modèle plus saisissant de Prométhée déchiré par un vautour. Telle est encore l’accusation contre le misérable qui recueillait les enfants abandonnés et les mutilait à dessein pour exciter, par leurs misères, la charité des passants. Mais l’invraisemblance des autres controverses, que les anciens voyaient aussi bien que nous, ne les préoccupait pas. Autrement, les railleries auraient fait prompte justice de ces sujets, tandis qu’ils se sont perpétués d’âge en âge, et que, traités déjà par Cicéron, ils l’étaient encore, un siècle plus tard, par les élèves de Sénèque, témoin la controverse Vir fortis sine manibus[3]. Les rhéteurs avaient, pour maintenir ces sujets, une raison particulière, erronée peut-être, mais que Désiré Nisard n’a pas aperçue, ou dont, plutôt, il n’a pas tenu assez de compte.

Ils savaient bien que les avocats ne rencontreraient jamais au barreau des causes semblables à celles qu’ils imaginaient dans les écoles. Mais comme leur but était de rompre l’esprit des jeunes gens à toutes les difficultés de l’art oratoire, d’habituer leurs élèves à tirer parti de la cause, quelle qu’elle fût, bonne ou mauvaise, forte ou non, qu’ils auraient à défendre, de leur apprendre à inventer, à l’occasion, des excuses et des justifications plausibles pour les actes les moins avouables, ils ne croyaient pas pouvoir mieux y parvenir que par ces sujets romanesques et subtils. Traiter un sujet simple et vraisemblable leur eût paru une préparation insuffisante. L’élève le plus inexpérimenté y trouve aisément les arguments que comporte la cause et les développements nécessaires pour la soutenir. Mais comme il y a au barreau des concussionnaires avérés, des meurtriers et des adultères, pris en flagrant délit, à défendre, des pères qui déshéritent à tort leurs fils, des beaux-fils qui poursuivent injustement leurs belles-mères ou sont poursuivis par elles, en un mot, mille crimes ou délits de toute sorte à justifier bien qu’ils soient patents et reconnus, les rhéteurs croyaient assouplir l’esprit des futurs avocats de ces mauvaises causes, par ces sujets qui nous choquent aujourd’hui. Là, il fallait tout inventer, trouver en des controverses difficiles et, scabreuses des arguments au moins spécieux, des pensées ingénieuses, des traits brillants. Aussi, moins le sujet était naturel ; meilleur il était comme exercice, et. plus il y avait de mérite à leurs yeux à composer une accusation ou une défense éloquente. Nous n’excusons pas ici leur manière de voir,  nous  nous bornons à l’expliquer. En effet, si au point de vue de l’avocat- et du métier, c’était une gymnastique accomplie, elle habituait au mauvais goût et à la subtilité. Elle devait introduire dans l’éloquence l’amour des arguties, des pensées maniérées, clés expressions vicieuses. C’est ce qui arriva. Il y avait excès dans cette méthode. Pour développer et fortifier le corps, les exercices physiques sont excellents. S’ensuit-il qu’on doive les pratiquer jusqu’à faire des jeunes gens des acrobates et des saltimbanques ?

L’invention et la disposition des arguments jouent un rôle essentiel dans la préparation d’un plaidoyer. La rhétorique de Cicéron et celle de ses successeurs en exposent les règles d’une façon minutieuse. Mais les rhéteurs en laissent l’étude aux débutants et aux maîtres inférieurs. Ils remplaçaient ces procédés -par d’autres qui leur paraissaient plus pratiques, et exerçaient leurs disciples à découvrir et à accumuler, ce qu’on appelait les divisions et les couleurs du sujet. Toutefois, là encore, la méthode employée ne fut pas toujours la même ; et subit des modifications. Il y eut, en effet, deux sectes de rhéteurs à l’époque d’Auguste, celle des Apollodoriens ou anciens, et celle des Théodoriens ou nouveaux. Les premiers reconnaissaient pour chef Apollodore de Pergame qui fut le maître de l’orateur M. Calidius et de l’empereur Auguste, et qui composa une rhétorique célèbre. Accusé d’empoisonnement et condamné, malgré une éloquente plaidoirie d’Asinius Pollion, il se retira à Marseille où il continua d’enseigner la rhétorique[4]. Les autres préféraient à sa méthode celle de Théodore de Gadare, qui fut le maître de Tibère.

Il est bien difficile aujourd’hui, faute de renseignements, de comprendre au juste en quoi ces deux méthodes différaient l’une de l’autre. Apollodore paraît avoir donné plus d’importance et de développement à la narration. Ainsi Niger Brutidius reprochant à son adversaire clé n’avoir pas bien établi la cause, et de n’avoir pas raconté comment l’esclave avait été sollicité à l’adultère et introduit dans la chambre à coucher, Vellius Syriacus lui répondit : Nous n’avons pas étudié sous le même maître. Tu as suivi Apollodore qui veut toujours raconter, moi j’ai suivi Théodore qui n’est pas toujours de cet avis[5]. Apollodore semble encore avoir eu pour règle, plus de circonspection, de mesure ; il faisait moins d’efforts pour se surpasser soi-même, et recommandait ce que Sénèque le Père exprime de cette expression un peu vague : vires ex industria relundere[6]. Enfin, si Tacite reproche aux arides traités d’Apollodore les longues préparations de principes, la narration reprise de haut, l’étalage affecté des divisions, mille degrés d’arguments[7], Sénèque le Père, qui voyait les choses de plus près, préfère l’ancienne méthode. La division antique des controverses, dit-il, était simple. La division moderne est-elle plus subtile, ou seulement plus laborieuse, c’est à vous de juger, mes enfants. Pour moi, je me bornerai à exposer ce que les anciens ont trouvé, ce que les modernes ont ajouté[8].

Après ces paroles, Sénèque indique les divisions d’arguments proposées par différents rhéteurs, dans la controverse suivante. Nous en relèverons quelques-unes, malgré l’aridité de ces détails, pour faire comprendre le sens et la valeur des termes techniques usités par les rhéteurs et reproduits par Quintilien : Texte de la loi : Les enfants doivent nourrir leurs parents sous peine de la prison. Thème ou sujet : Deux frères, dont l’un a un fils, sont en désaccord. L’oncle tombe dans la misère. Malgré la défense du père, le neveu le nourrit. Son père le renonce[9], sans qu’il se plaigne. L’oncle l’adopte, est enrichi par un testament, tandis que le père devient pauvre. Le fils, malgré la défense de son oncle, nourrit son père. Il est renoncé par son père adoptif.

Le rhéteur Latro parla pour le jeune homme. Il divisa les preuves en arguments de droit et en arguments d’équité :

1° Le fils peut-il être renoncé ? — 2° Doit-il l’être ?

1° Arguments de droit. — Était-il dans la nécessité de nourrir son père ? - Peut-il être renoncé pour avoir obéi à la loi ? Cette question fut divisée par Latro en plusieurs autres : un fils renoncé ne cesse-t-il pas d’être fils ? — Celui-là cesse-t-il de l’être qui non seulement a été renoncé, mais qui a été adopté par un autre ? — Admettons qu’il fut fils : Est-on puni pour n’avoir pas nourri son père, si l’on est malade, en prison, captif ? La loi admet-elle quelque excuse ? Celui-ci est-il excusable ?

2° Arguments d’équité. — Doit-il être renoncé ? Latro indiqua deux questions : Quand bien même le père n’aurait pas mérité d’être nourri, le fils a-t-il eu raison de le nourrir ? Le père était-il indigne d’être nourri ?

Les nouveaux déclamateurs, continue Sénèque, ajoutèrent cette première question : Un fils adoptif peut-il être renoncé ?Cestius la traita. Gallio en ajouta une autre : Un fils adoptif peut-il être renoncé pour une faute qui, avant son adoption, était connue de celui qui l’a adopté ?Ce point tient à l’équité, c’est plutôt un développement qu’une question. Gallio redoubla en ces termes la première question de Latro, etc.

Nous n’insistons pas davantage sur ces arguties. On peut blâmer la subtilité de ces divisions et de ces questions. Il faut reconnaître qu’elles avaient, au moins, l’avantage d’aiguiser singulièrement l’esprit, et de le préparer à trouver dans les causes réelles du forum, tous les arguments qu’on pouvait faire valoir en faveur d’un client ou contre un adversaire. Mais les rhéteurs ne s’en tenaient pas là : ils poussaient plus loin l’étude des controverses. Après les divisions, il y avait les couleurs. On appelait de ce nom la partie de la controverse dans laquelle l’accusateur ou le défendeur cherchait à couvrir et à colorer un fait pour l’atténuer et le rendre improbable aux yeux du juge, au moyen de conjectures tirées de loin, de soupçons et de prétextes spécieux habilement imaginés.. C’était encore un artifice employé par l’orateur pour donner un tour, favorable à sa cause, et se tirer d’un mauvais pas. Ainsi Clodius se servait d’une couleur, en soutenant à l’aide de témoins subornés qu’il se trouvait à Interame, la nuit même où, suivant l’accusation, il avait commis à Rome un inceste[10].

Voici, dans la cause citée plus haut, les couleurs employées par les divers rhéteurs. Latro représente le fils se glorifiant de son acte, au lieu de s’en excuser : Je n’ai pu soutenir ce spectacle, j’étais stupéfait, sans quoi je n’eusse pas attendu la prière de mon père. Arellius Fuscus se servit de la conscience, couleur qu’il employait habituellement : Tout m’émeut, la nature, la piété filiale, cet exemple si manifeste des vicissitudes humaines. Albucius Silus proposa cette autre couleur : Mon père s’approcha de moi, il me commanda de le nourrir, il me lut la loi ; je lui ai donné ce que j’ai pu soustraire à mon oncle. Blandus usa d’une couleur opposée : Mon père vint, le visage baigné de larmes. Cet  homme naguère si riche, si superbe, demande l’aumône, et à son fils ! à son fils qu’il a renoncé ! etc.

L’énumération de toutes ces couleurs nous mènerait loin. Comme elles ne tenaient pas à la cause, mais dépendaient surtout de l’imagination du déclamateur, elles pouvaient varier. à l’infini. Aussi un rhéteur, Otho Junius le Père, avait fait sur les couleurs un ouvrage en quatre livres que notre Gallio, dit Sénèque, appelait spirituellement les livres d’Antiphon, tant ils étaient pleins de songes. Othon avait puisé ce défaut chez les anciens maîtres. Ceux-ci, en effet, approuvent des couleurs qui ne peuvent être réfutées[11].

Cette sorte d’arguments était quelquefois utile, mais elle présentait plus d’inconvénients que d’avantages. C’était le côté dangereux et le plus défectueux des déclamations. Dans les causes fictives, en effet, les jeunes gens étaient libres d’inventer les excuses, les justifications, les couleurs qui leur semblaient bonnes, de multiplier les petites circonstances imaginaires, capables de leur fournir des arguments solides ou des développements éloquents. Il n’y avait point d’adversaire en face d’eux pour contester la véracité des faits et pour réfuter les allégations présentées. Au barreau, le contraire arrivait. La partie la plus facile de la déclamation devenait aussitôt la partie la plus difficile du plaidoyer véritable. C’était là qu’échouaient les jeunes orateurs privés de leurs artifices si commodes : ils se déconcertaient et offraient à leurs adversaires plus expérimentés l’occasion de ces reparties foudroyantes qui décident du gain d’une cause. Nous avons eu déjà l’occasion d’en citer des exemples, notamment à propos du caustique Cassius Severus[12].

Les inconvénients de ce genre d’exercice étaient si manifestes qu’ils éclataient jusque dans les écoles. Plus d’une fois, la couleur adoptée était oubliée ou mise de côté par ceux mêmes qui l’avaient proposée. Sénèque en fait l’aveu à propos du sujet suivant : Un riche renonce ses trois fils, et à leur place veut adopter le fils d’un pauvre. Le fils du pauvre refuse ; il est renoncé par son père. — Couleur : Ceux mêmes, dit-il, qui s’étaient interdit d’attaquer le riche furent infidèles à leur dessein. Ils se laissèrent séduire par quelques traits brillants qui s’offrirent à eux. Un déclamateur sec est bien plus fidèle à la couleur choisie. Rien ne le sollicite, aucune figure, aucun bruit heureux ne l’attire. C’est ainsi qu’une femme laide est plus facilement chaste : ce n’est pas l’intention qui lui manque, c’est le séducteur[13]. Cette indulgence de Sénèque pour un défaut de composition, déjà grave dans l’école, mais irrémissible au forum, est vraiment singulière. Quant à la raison par laquelle il croit la justifier, elle est du dernier comique. Nous touchons ici, il est vrai, à l’écueil fatal de ces sortes d’exercices faits à huis clos, en vue de conquérir les applaudissements, nous voulons dire la recherche des traits, de ce qu’on appelle les deliciæ. Le nom seul est la condamnation de la chose.

Tous les déclamateurs sont travaillés de ce mal, même ceux que Sénèque qualifie de secs. On a vu dans la vie de Pollion la part qu’il prit à une déclamation où il s’agissait d’un homme qui avait donné sa fille en mariage à son esclave, pour le récompenser d’avoir respecté la jeune fille, tandis que les autres esclaves, sur l’ordre du tyran, avaient déshonoré leurs maîtresses. Le fils accusait le père de folie : Pollion se borna à prononcer quelques mots pour le fils. Les autres rhéteurs insistèrent davantage, et dirent de telles choses que Sénèque ne peut s’empêcher, tout en les rapportant, de les traiter d’insensées.. Son expression s’applique surtout à Arellius Fuscus, un rhéteur sec, cependant, qui avait fait dire au fils : L’esclave est le gendre, la maîtresse est la femme, le maître est le beau-père. Qui n’attribuerait un tel mariage à l’ordre du tyran ? J’accuse mon père des mêmes crimes que le tyran, le tyran des mêmes crimes que le père, que dirai-je du tyran ? Il ressemble au père, que ne dirai-je pas du père ? Il ressemble au tyran. Malheureuse sœur ! Sous le tyran, tu regrettais ton père, sous ton père, tu regrettes le tyran. Tu as contraint ta fille à un mariage que le tyran se bornait à permettre. C’est maintenant, mon père, si tu as du sens, qu’il faut nous exiler ![14] Si de telles deliciæ n’avaient pas été à la mode, Fuscus aurait-il pu les dire, sans soulever les huées de l’assistance ?

Voici un autre exemple où l’inconvénient de ces sortes de jeux d’esprit se montre sous une forme plus saisissante. Nous avons, vu, dans le sujet intitulé debilitans expositos, la manière dramatique dont Labienus avait fait le procès à la corruption des riches Romains, et les accents éloquents de Cassius Severus, dépeignant les tortures auxquelles les enfants abandonnés avaient été soumis par celui qui les recueillait pour les mutiler. Un rhéteur, Fulvius Sparsus, homme d’un goût dépravé, parmi les gens d’école, et homme d’école parmi les gens de goût[15], parla contre le fabricant d’infirmités. Il énuméra les différents motifs qui poussent les hommes à se porter pour accusateurs, le désir de gloire, de vengeance ; l’espoir de récompenses : Pour moi, dit-il, de tous ces motifs ordinaires, je ne puis en alléguer aucun. Cependant, il y avait un motif d’humanité qui aurait dû se présenter à son esprit. Le rhéteur n’y songe nullement. Habitué à ses arguties d’école, à ses procédés factices, il oublie la raison, vraie, impérieuse qui lui aurait fourni les pensées lès plus justes et les plus éloquentes.

Ainsi, dans sa déclamation, il néglige d’accuser le criminel, de représenter l’horreur de sa conduite, pour se livrer à un développement d’idées inattendues dans la bouche d’un accusateur. Ô malheureux êtres, s’écrie-t-il, condamnés à mendier ainsi ! Plus malheureux encore, ceux à qui vous demandez ! Tel se dit : Si mon fils vivait, il serait peut-être semblable à celui-ci !Un autre : Serait-ce mon fils, devant qui je viens de passer ?Un troisième Le mien a peut-être rencontré un pareil maître : s’il l’avait rencontré ! Et alors tous donnent à tous, craignant, s’ils refusaient à un seul, de refuser à leur enfant ![16] Sans doute, les pères criminels, qui ont à se reprocher d’avoir abandonné leurs enfants à leur naissance, peuvent et devraient éprouver ces sentiments. Mais est-ce à l’accusateur du bourreau d’enfants d’insister sur cette peinture ? Ne trahit-il pas ici la cause qu’il défend ? Ne fait-il pas passer sur les pères dénaturés l’horreur que le coupable devrait inspirer ?

Ne semble-t-il pas, en incriminant leur conduite, excuser en quelque sorte la cruauté de celui qui exploite les infirmités des mendiants ? Peu importe à Fulvius Sparsus : il a trouvé un développement qui lui a paru ingénieux, des traits qui lui ont semblé heureux, cela lui suffit. La galerie applaudira : c’est la seule chose dont il se préoccupe !

Le défenseur, de l’accusé, Turrinus Clodius, avait une cause difficile à soutenir. Il n’était pas aisé de justifier la barbarie de ce spéculateur eu infirmités. Cependant il dépassa toute mesure par les arguments qu’il fit valoir. Il usa de la couleur suivante, à savoir que beaucoup de pères exposent les nouveau-nés qui les gênent. Puis, après avoir représenté que certains enfants naissaient difformes ou de faible complexion, et étaient, pour cette raison, abandonnés par leurs parents, il ajouta : C’est parmi eux que l’accusé en a ramassé quelques-uns, il les a par pitié mutilés, afin que l’absence de certains membres les rendit plus dignes de compassion. Ils demandent l’aumône, et cette vie qu’ils doivent à la pitié d’un seul, ils la soutiennent par la pitié de tous !

Ainsi, d’après cet orateur, ces mutilations ne seraient pas un acte de cruauté, mais un acte de pitié, de coin-’ passion. L’accusé ne serait plus un monstre, mais un être bienfaisant, humain même, sauvant les enfants abandonnés, leur conservant la vie qu’ils auraient perdue sans lui, les mutilant, il est vrai, mais pour qu’ils puissent obtenir plus facilement leur subsistance de la charité publique ! C’est l’abus, l’excès condamnable encore une fois, auquel entraînait le désir de trouver des justifications dans une cause qui n’en présentait pas, et l’envie de surpasser ses rivaux en raffinant sur leurs idées, en inventant des traits, des pensées auxquels aucun d’eux n’avait songé. Aussi Turrinus dut-il éprouver un sentiment de jalousie, en entendant Pompeius Silo enchérir sur son idée et s’écrier : Oui, il a été plein de compassion, il a voulu leur donner la vie, mais il n’a pas pu les nourrir, il a été obligé d’exiger de chacun d’eux qu’il sacrifiât une partie de son corps pour sauver le reste !

Après la recherche excessive des pensées subtiles de ce qu’on appelle le trait, on est en droit de relever encore chez les rhéteurs, le goût des figures de style. Nous avons rappelé plus haut les mésaventures qu’attira au rhéteur Albucius Silus sa passion malencontreuse pour les figures. Il n’était pas le seul que poussât hors du droit chemin l’ardent désir de parer son stylé d’ornements alambiqués et prétentieux. Un autre rhéteur, Oscus, ne manquait pas de talent, au jugement de Sénèque, mais il se faisait tort à lui-même, en ne voulant exprimer aucune pensée sans se servir de figure. Aussi disait-on de son style qu’il n’était pas figuré, mais défiguré. C’est pourquoi le rhéteur Pacatus, continue Sénèque, eut un mot heureux, lorsque, le rencontrant un matin à Marseille, il le salua par une figure en ces termes : Qui m’empêche de te dire : Bonjour, Oscus ![17]

Il serait fastidieux de rappeler en détail tous les défauts dans lesquels tombaient les rhéteurs. Ils étaient la conséquence fatale et nécessaire de ces sujets où ni l’histoire ni la vraisemblance n’étaient ménagées, où l’émulation de trouver quelque chose de piquant et de neuf poussait les gens de mauvais goût à se surpasser les uns les autres par des imaginations absurdes. Sénèque, qui a du jugement et du bon sens, condamne ces insanités. Il les excuse, cependant, un peu. Il y voit une surabondance de force et de corps, comme il dit. On peut, suivant lui, guérir ces excès, quand il n’y a qu’à retrancher.

Son observation est vraie, appliquée à des jeunes gens, et non à des rhéteurs, hommes faits, dont rien. ne pourra corriger le mauvais goût. Aussi Sénèque insiste peu sur cet essai de justification, et comme honteux de ce qu’il vient d’avancer, il se jette sur les plus coupables, et livre leurs belles imaginations à la .risée du public. Pour n’avoir pas l’air de justifier ces folies, continue-t-il, disons que sur le sujet de Flamininus égorgeant à table un criminel, Murrhidiusstupide comme à l’ordinaire, dit-il ailleurs[18]poussa l’enflure au dernier degré : Dans ce souper funèbre, notre préteur, gorgé de nourriture, fut réveillé sur le sein de sa belle par le bruit de la hache ! Et cette période à quatre membres : Le forum fut mis au service de la chambre à coucher, le préteur de la courtisane, la prison du banquet, le jour de la nuit. Le quatrième membre, qui n’a pas de sens, n’est là que pour compléter la période. Que signifie en effet le jour fut mis au service de la nuit ? Je vous ai rapporté cet exemple parce que dans les périodes à trois membres, et dans les autres constructions de ce genre, on tient beaucoup à la perfection du rythme et point du tout au bon sens[19].

Le rhéteur Musa dépassait encore les absurdités de Murrhidius. Sénèque en donne des exemples, pour les flétrir. Il poussait, dit-il, l’enflure à ce point où elle pèche non plus contre le bon goût, mais contre là nature. Qui pourrait supporter un homme disant des jets d’eau qu’ils ripostent à la pluie du ciel ; d’une aspersion de parfums, que c’est une pluie odorante ; d’arbres verts et taillés, que c’est une forêt ciselée ; d’un tableau que les arbres se lèvent ? Et ce qu’il dit des morts subites ; un jour que vous m’aviez mené la, je ne l’ai pas oublié : Oiseaux qui volent, poissons qui nagent, bêtes fauves qui courent, tous ont leurs tombeaux dans nos estomacs. Demandez maintenant pourquoi nous mourons subitement : nous virons de morts !Ah ! continue Sénèque, tout affranchi qu’il était alors, il devait être fouetté : nous avions droit à cette satisfaction. Je ne suis pas de ces juges extrêmement sévères qui ne souffrent pas qu’on s’écarte en un seul point de la règle. Il faut accorder beaucoup à la liberté de l’invention : mais je veux qu’on pardonne les fautes et non les monstruosités ![20]

Si les imaginations de Murrhidius, de Musa et de leurs pareils sont extravagantes, il convient de reconnaître qu’elles sont sévèrement châtiées par les paroles de .Sénèque. Il ne serait donc pas juste, comme on le fait d’ordinaire, de relever dans les souvenirs qui nous restent des écoles de rhéteurs, les fautes de goût, les étrangetés, les pensées fausses, alambiquées qui y fourmillent, sans leur opposer les jugements sévères qui réprouvaient de tels écarts. Les modernes qui répètent par routine les accusations rebattues contre les écoles des rhéteurs, et qui en parlent souvent sans les bien connaître, triomphent de ces exemples d’enflure et de mauvais goût, sans tenir compte des critiques qui les flétrissent. Mais leur blâme a été devancé par celui des hommes de goût qui fréquentaient les écoles. Les rhéteurs comme Murrhidius et Musa étaient l’objet d’universelles risées. Par bonheur, ils étaient en- petit : nombre, et formaient l’exception. Sénèque leur adresse à plusieurs reprises de durs reproches, et même, là où il omet de les juger, ce n’est pas sans une pointe d’ironie railleuse qu’il reproduit leurs arguments faux et déplacés.

Si l’on considère enfin le style employé dans les écoles, on lui trouvera, avec des qualités incontestables, des défauts sensibles, évidents, et en quelque sorte nécessaires. Ils n’appartiennent pas à l’école seule, ce sont les défauts inévitables à une époque -de décadence, où la liberté a cessé d’exister. Dès que la langue ne se ferme plus dans la vie publique, à la tribune, au barreau, mais à huis clos et dans de petits cénacles, elle s’altère et se raffine. Aussi les rhéteurs étaient puristes ; ils réprouvaient les termes bas, et regardaient comme dangereux l’emploi du style familier. Sénèque s’étonne de voir Albucius Silus, dont le style était brillant, ne pas hésiter à nommer les objets les plus vils, du vinaigre, du pouliot, des lanternes, des éponges. Il n’y avait rien, selon Albucius, dit-il, qui ne prit être nominé dans une déclamation. En voici la raison : il craignait de passer pour un homme d’école. La peur d’un mal le jetait dans un autre et il ne voyait pas, en usant de cette fange, que l’éclat trop vif de son style n’en était pas tempéré, mais souillé.... Il employait les termes bas jusque dans la défense des accusés.... L’emploi du style familier peut être une beauté dans l’orateur : mais il est rare qu’il réussisse.... Un modèle de convenance en ce genre, c’est notre Gallio. Dès son adolescence, il savait traiter un sujet ; en assembler les parties, tout dire avec grâce, et cela, quoiqu’il usât du style familier. Je m’en étonnais, d’autant plus que le jeune âge, surtout, répugne à tout ce qui est bas, et même à ce qui semble être bas[21].

Quintilien, de son côté, reprochait aux écoles de se montrer sur le choix des mois d’une sévérité dédaigneuse, au point de s’interdire une grande partie de la langue. Cependant lui-même, pour des raisons qu’il est impossible à des modernes d’apprécier, blâmait, par exemple, l’emploi du mot porcus au masculin, et approuvait le mot porca, parce que Virgile s’en était servi dans l’Énéide. Il trouve ridicule l’emploi du mot mures dans le vers d’un poète contemporain :

Prætextam in cista mures rosere Camilli ;

Les rats mangèrent dans la corbeille la robe prétexte de Camille, parce que le poète n’avait pas eu soin de joindre une épithète au mot mures, et il s’extasie, par contre, sur l’exiguus mus de Virgile, et sur le ridiculus mus d’Horace[22]. Si le blâme dirigé par Quintilien contre les rhéteurs est fondé, il peut déjà s’appliquer, on le voit, à lui-même. Mais il passe au-dessus des écoles, et il atteint la littérature tout entière. La décadence est partout : les rhéteurs y ont leur part, comme leurs contemporains ; ils n’en sont pas les auteurs.

En résumé, si l’on veut se défaire des opinions préconçues, il semble résulter de cette étude minutieuse des enseignements et des exercices usités dans les écoles, qu’elles ne méritent pas toutes les accusations portées contre elles. Les défauts qu’elles présentent sont le plus souvent ceux de l’époque et de la société. Ceux qui leur sont propres trouvent immédiatement, non pas des approbateurs, comme on se le figure, mais, la plupart du temps, des juges sévères qui ne ménagent ni les railleries ni les critiques. En revanche, les écoles ont le culte de la saine et belle littérature. Les noms les plus honorés sont ceux de Cicéron et de Virgile. A une époque de jouissances matérielles, elles ont le respect des choses de l’esprit et s’en occupent avec passion. Il est facile de tourner en plaisanterie le sujet des trois cents Spartiates délibérant s’ils fuiront avec les autres Grecs du défilé des Thermopyles, ou s’ils y mourront. Mais les pensées que ce sujet et de semblables inspirent à plusieurs rhéteurs inconnus, à un Dorion, à un Attale, à un Cornelius Severus, sont grandes et belles. Toutes les vertus qu’on est habitué, à respecter, la piété filiale, l’humanité, le courage, la chasteté, sont célébrées et défendues avec éloquence. Si la société romaine ne les connaît plus, si les empereurs voient en elles une atteinte à leur autorité et les proscrivent, ce n’est pas la faute des écoles. Elles ont fait ce qu’elles ont pu. Elles les ont honorées, vantées, et elles ont cherché à en inspirer le goût et le respect à la jeunesse.

 

 

 



[1] Sénèque le Père, Controverses, I, 3.

[2] Controverses, III, préface.

[3] Controverses, I, 4.

[4] Suétone, Auguste, 80 ; Quintilien, III, I, 17 ; Sénèque, Controverses, II, 13.

[5] Controverses, II, 9.

[6] Controverses, V, préface.

[7] Dialogue des orateurs, 19.

[8] Controverses, I, 1.

[9] Abdicatur, nous n’avons pas en français l’équivalent de ce mot : déshériter est insuffisant ; abdicare signifie le contraire d’adopter, repousser au nom de la loi. Faute de mieux, nous nous servirons de l’expression renoncer, être renoncé.

[10] Quintilien, IV, 2. — Forcellini, au mot color.

[11] Controverses, II, 9 ; Cicéron, De divinit., I, 20 ; Antiphon, contemporain de Platon, était d’Athènes et se mêlait d’expliquer les songes.

[12] Controverses, I, 4.

[13] Controverses, II, 9.

[14] Controverses, III, 21.

[15] Extraits des Controverses, I, 7.

[16] Controverses, V, 33.

[17] Controverses, V, préface.

[18] Controverses, III, 17, 18 ; IV, 27.

[19] Controverses, IV, 25.

[20] Controverses, V, préface.

[21] Controverses, III, préface.

[22] Quintilien, VIII, 3, 17. L’usage latin, il est vrai, est de désigner l’animal en général par le nom de la femelle, plutôt que par le nom du male ; mais Quintilien invoque ici non l’usage, mais une raison d’élégance qui échappe à des modernes.