HISTOIRE L’ÉLOQUENCE ROMAINE

 

CHAPITRE VIII — LES ÉCOLES DES RHÉTEURS - I

 

 

Il est un nom qui reparaît constamment depuis le commencement de ces études, c’est celui des écoles de rhéteurs. Les orateurs qui ont été passés en revue jusqu’ici, y compris l’empereur Auguste, sont venus dans ces écoles. Ceux dont nous aurons à nous occuper par la suite les fréquenteront, même avec plus d’assiduité. Toutes les classes de la société s’y donnent rendez-vous. Les historiens et les philosophes y coudoient les hommes politiques et les orateurs de profession. Les uns sont attirés par le désir de se préparer à l’éloquence, les autres parle goût des exercices auxquels ils se sont livrés dans leur jeunesse, et qui ont conservé plus d’attraits pour eux qu’ils n’osent souvent se s’avouer à eux-mêmes. Il semblerait donc que ces écoles tant aimées et suivies avec tant de persévérance, ne devaient rencontrer, à cette époque, que des éloges et d’unanimes approbations. Au contraire, ceux qui en parlent n’ont pour elles que des paroles de blâme et de critique. Ils les dépeignent sous les plus noires couleurs, sans cesser, hâtons-nous de le dire, de les fréquenter assidûment, en sorte qu’on pourrait appliquer aux écoles ce qu’on disait alors d’un certain rhéteur : Après l’avoir entendu, on ne sort jamais content, mais on revient toujours.

D’où viennent cet amour et cette haine que les écoles inspirent aux mêmes personnes ? Qu’y a-t-il de fondé dans les sentiments contradictoires qu’elles excitent ? L’examen des reproches qu’on leur adresse, des arguments qu’on peut invoquer en leur faveur, l’indication des exercices auxquels on s’y livre, des méthodes et des usages qu’on y suit, permettront peut-être de répondre à ces questions. Mais auparavant il sera nécessaire de revenir quelque peu en arrière et de résumer rapidement l’histoire des écoles depuis leur origine à Rome jusqu’à l’époque où nous sommes parvenus.

Le poète Livius Andronicus, amené à Rome comme esclave, après la prise de Tarente, sa patrie, par Papirius Cursor l’an 272 avant Jésus-Christ, est le premier qui ait enseigné publiquement — domi forisque — aux jeunes Romains, la langue grecque, l’histoire et les éléments de la philosophie. Plus tard, Ennius établit une école dans une maison que le sénat lui assigna pour cet usage, mais il ne paraît pas avoir reçu de salaire de ses élèves. Le premier maître qui ait fait payer ses leçons est un certain Spurius Carvilius, affranchi de ce Spurius Carvilius, célèbre pour avoir donné aux Romains, l’an 235, l’exemple d’un divorce que ne justifiait aucun motif légitime[1].

Malgré l’humilité de leurs débuts, les écoles se multiplièrent rapidement, et au temps de Plaute elles étaient déjà communes. Les personnages que le poète comique met en scène en parlent comme d’établissements réguliers, nombreux et connus de tous[2].

Si les écoles avaient leurs partisans, elles eurent aussi, dès l’origine, leurs adversaires implacables. Il se forma, en quelque sorte, autour d’elles un double courant de sympathies et d’aversions. Le parti des vieux Romains ne cessa jamais de les attaquer et de les représenter comme un foyer de pestilence et de corruption, tandis que la fraction de la société, qui avait le goût des arts et de la littérature, y accourait avec empressement pour y apprendre les lettres grecques et s’y former à l’éloquence. De là les vicissitudes de leur existence, suivant que l’un ou l’autre de ces deux partis l’emporte dans la République ; de là ces proscriptions prononcées avec éclat par le sénat ou les censeurs, et suivies de si peu d’effet qu’on voit les écoles se rouvrir aussitôt après avoir été fermées, et se multiplier plus nombreuses et plus florissantes qu’auparavant.

Le premier arrêt rendu contre les écoles est le sénatus-consulte de l’an 461 provoqué par le préteur M. Pomponius et appuyé vraisemblablement par le vieux Caton. Il chassait de Rome les philosophes et les rhéteurs. C’est à tort qu’Aulu-Gelle, démenti sur ce point par Suétone, ajoute l’épithète latins au mot rhéteurs. Aucun Romain n’enseignait alors la rhétorique dans la langue nationale. On ignore à quelle occasion, à la suite de quelle circonstance particulière, cette mesure de rigueur fut prise. Elle n’eut aucun résultat. Les écoles reparurent, et sept ans plus tard, les, trois philosophes envoyés en ambassade par Athènes, le stoïcien Diogène, le péripatéticien Critolaüs et l’académicien Carnéade, purent y professer ouvertement leurs doctrines, en attendant que le sénat eût réglé la contestation pour laquelle ils étaient venus en Italie. Le vieux Caton s’empressa, il est vrai, de faire juger la question par le sénat, pour éloigner de Rome ces dangereux orateurs qui enseignaient à plaider indifféremment le pour et le contre, mais il laissa les écoles tranquilles. Elles continuèrent donc à prospérer, sans être l’objet d’aucune attaque, jusqu’à la censure de l’orateur Crassus, car le fragment éloquent d’un discours de Scipion Émilien, qui nous a été conservé par Macrobe, ne s’applique point aux écoles des rhéteurs. Il n’est question que des écoles de danse tenues par des histrions. Scipion était trop éclairé, il avait l’esprit trop juste pour englober dans son accusation les écoles proprement dites[3].

Nous n’avons pas d’indications bien précises, relativement à l’enseignement donné dans les écoles romaines jusqu’à l’époque de la censure de Crassus, 92 avant notre ère. Si l’on s’en rapporte à quelques brefs renseignements fournis par Cicéron sur ses premières années d’études, le caractère spécial de cette éducation, au commencement du 1e` siècle avant notre ère, était d’être toute grecque, enseignement et exercices. Elle admettait lés sciences les plus diverses, et les regardait comme propres à nourrir et à développer l’intelligence des jeunes gens ; mais elle s’occupait particulièrement de former des orateurs, et elle leur proposait à cet effet des exercices oratoires. Elle ne cherchait pas, encore, à reproduire plus ou moins fidèlement, comme on le fit au siècle d’Auguste, les causes plaidées au barreau. Au contraire, elle restait, à dessein, dans la sphère sereine et élevée des idées générales, de ce que l’on appela plus tard les lieux communsloci communes —. Un passage de Quintilien, qu’on n’a peut-être pas assez remarqué, donne la liste détaillée et singulière des sujets traités, dit-il, par les anciens, avant la censure de Crassus, c’est-à-dire par les contemporains de Cicéron et peut être par Cicéron lui-même[4].

En voici le relevé.

Il y avait : 1° Les narrations sur des sujets fabuleux ou historiques, avec la discussion contradictoire à laquelle ils peuvent donner lieu, par exemple : Est-il croyable qu’un corbeau se soit placé sur la tête de Valerius pendant qu’il combattait le Gaulois son ennemi ?Que faut-il penser du serpent dont serait né Scipion ?de la louve de Romulus ?de l’Égérie de Numa ? — 2° L’éloge des hommes illustres, le blâme des citoyens pervers avec des comparaisons de ce genre : De ces deux hommes, lequel est le plus vertueux, ou le plus méchant ? — 3° Des lieux communs proprement dits, c’est-à-dire des invectives contre l’adultère, la passion du jeu, l’impudicité. Que l’on mette des noms propres, dit Quintilien, et voilà autant d’accusations. — 4° Des thèses qui se tirent de la comparaison des choses : La vie des champs est-elle préférable à celle des villes ?La gloire du jurisconsulte l’emporte-t-elle sur celle de l’homme de guerre ? Quintilien vante beaucoup l’utilité de cet exercice, et rappelle que la seconde de ces thèses à été reprise avec éclat par Cicéron, et traitée par lui dans le plaidoyer Pour Murena. Après ces sujets, Quintilien indique les questions qui touchent au genre délibératif : Faut-il briguer les magistratures publiques ?Faut-il se marier ? D’autres préparaient aux causes conjecturales : Pourquoi les Lacédémoniens représentaient-ils Vénus armée ?Pourquoi Cupidon est-il dépeint sous la forme d’un enfant ailé, tenant une torche et des flèches ?Faut-il s’en rapporter toujours aux témoins ?Peut-on s’en rapporter à des preuves légères ? - Enfin, on réservait aux jeunes gens déjà mûrs, et prêts à paraître au barreau, l’éloge ou la censure des lois. La critique d’une loi, soit dans les termes où elle est conçue, soit dans les prescriptions qu’elle impose, semblait demander un esprit capable de lutter contre les sujets les plus difficiles.

Tels étaient, selon Quintilien, les sujets traités dans les écoles à l’époque de la jeunesse de Cicéron. C’était par ces exercices et par l’art d’argumenter, emprunté aux dialecticiens grecs, que les rhéteurs formaient les jeunes gens à. l’art de la parole. On n’a pas à discuter ici la valeur de cet enseignement ; qu’il suffise d’en faire remarquer le caractère vague et général. C’était justement celui qu’on voulait lui conserver. Avec de pareilles matières, l’élève n’a pas à se préoccuper des questions de temps et de personnes ; il n’a à songer qu’au style.

Les sujets qu’il développe sont de pures abstractions qui n’ont pas l’inconvénient de le distraire. Il n’a qu’un objet dans l’esprit : parer son style de toutes les beautés dont la rhétorique lui recommande l’emploi. C’est alors qu’il peut méditer à loisir l’avantage de telle ou telle figure, de la synecdoque ou de la métonymie. Il fait une simple étude de mots et de phrases. Quant aux pensées, la philosophie, la politique, la jurisprudence, les sciences abstraites elles-mêmes qu’il acquiert en dehors de l’école des rhéteurs, les lui fourniront. Il saura déjà écrire et développer un sujet, quand il viendra plus tard sur le forum ; et qu’en écoutant les maîtres qui y parlent, il apprendra à combattre sur le champ de bataille même.

Ce système d’éducation avait l’inconvénient d’être long, et de demander beaucoup d’efforts et d’application. Il n’avait pas l’air, par ces sortes d’exercices et par l’emploi constant de la langue grecque, de conduire d’une façon assez immédiate aux travaux du forum ! Aussi donna-t-il prise aux critiques des esprits soi-disant pratiques, disposés déjà à Rome, comme ils l’ont été de tout temps, à considérer comme inutiles .et superflues toutes les connaissances qui ne sont pas manifestement indispensables. Il était donc déjà battu en brèche depuis longtemps, quand un certain Plotius ouvrit à Rome, vers l’an 95, une école d’un caractère particulier. Elle opéra une révolution complète dans l’enseignement. Il prit d’abord le nom de rhéteur latin, puis il supprima dans ses cours, non l’étude mais l’emploi du grec, et exclut tous les sujets généraux usités jusqu’alors. Il leur substitua des sujets qui reproduisaient d’une manière fictive les délibérations publiques, ou les causes judiciaires, ce qu’on appela plus tard du nom de suasoriæ et de controverses. Par ces nouveaux exercices, qui se rapprochaient davantage des questions traitées dans les assemblées ou au forum, il se flattait de mettre les jeunes gens en état de paraître plus tôt au barreau.

Sa réforme eut aussitôt un immense succès. La foule accourut à ses leçons. Les plus studieux, raconte Cicéron, allaient s’exercer chez lui. J’étais bien fâché, ajoute-t-il naïvement, qu’on ne me permît pas d’en faire autant. Mais j’étais retenu (il avait alors de treize à quatorze ans) par les conseils formels des honnies les plus savants qui se prononçaient pour les exercices en langue grecque, comme plus propres à nourrir l’espritali melius ingenia[5] —. Ces hommes les plus savants étaient Crassus et Antoine, qui surveillaient l’éducation du jeune orateur. Crassus surtout poursuivait de ses attaques les écoles nouvelles : il leur reprochait de ne rien apprendre aux jeune gens, et de préparer la décadence de l’éloquence latine. Aussi, le jour où il put joindre la force matérielle au poids des paroles, il osa braver l’opinion publique. Nommé censeur en 92, il décida son collègue Domitius Ahenobarbus à signer le décret rappelé plus haut, qui fermait les écoles des rhéteurs latins : Il nous a été rapporté, disait le décret, que certains maîtres ont introduit une nouvelle manière d’enseigner, et que la jeunesse fréquente leurs écoles ; que ces maîtres se sont donné le nom de rhéteurs latins, et que les jeunes gens passent auprès d’eux dans l’oisiveté des journées entières. Nos ancêtres ont déterminé ce qu’il convenait d’enseigner à leurs enfants, et dans quelles écoles ceux-ci devaient aller. C’est pourquoi, statuant sur ces écoles, nous faisons savoir à ceux qui les tiennent et à ceux qui les fréquentent, qu’elles sont interdites[6].

Il est difficile de se rendre un compte exact des griefs de Crassus contre les écoles des rhéteurs latins. Cicéron lui met dans la bouche, au Ier livre De l’orateur, une explication embarrassée de sa conduite, qui ne nous donne pas beaucoup de lumière : En fermant, dit-il, les écoles des rhéteurs latins, je n’ai pas voulu, comme on m’en a accusé, empêcher les jeunes Romains de cultiver leur génie naturel. Au contraire, j’ai voulu prévenir les maux d’un enseignement vicieux, dont le seul résultat eût été d’accroître leur suffisance. Quelque incomplètes que fussent les doctrines des Grecs, je trouvais chez eux la facilité de là parole, quelque science et une certaine culture qui ne manquait pas de valeur. Quant à ces nouveaux maîtres, ils ne pouvaient enseigner qu’une excessive présomption. Comme c’était la seule chose qu’ils enseignassent, comme ils ne tenaient école que d’impudence, je crus que mon devoir de censeur était d’arrêter les progrès du mal. Voilà pourquoi j’ai fermé leurs écoles[7]. En somme, Crassus se borne à commenter et à développer les termes de son décret. On peut supposer, cependant, qu’il reprochait à la méthode nouvelle de ne pas retenir assez longtemps les jeunes gens sur les travaux préparatoires à l’art de l’éloquence, et qu’il accusait les maîtres d’ignorance. C’est ce qu’indiqueraient les dernières paroles de Crassus, où il a l’air de passer condamnation sur la méthode employée, et se contente de réclamer des rhéteurs latins qu’ils soient instruits. Il faut pour cela, dit-il, des hommes de goût, et jusqu’à ce jour nous n’avons pas eu de Romains dans ce genre. S’il s’en présente, il faudra les préférer aux Grecs eux-mêmes.

Quoi qu’il en soit, à peine Crassus avait-il quitté ses fonctions de censeur, que les rhéteurs latins reparaissaient, et rouvraient leurs écoles avec un succès qui ne devait pas se démentir. S’il y eut encore des protestations contre leurs exercices, l’écho n’en est pas venu jusqu’à nous. Il semble même que l’engouement devînt général. Au lendemain même de l’édit de Crassus, l’habitude de déclamer s’établit non seulement dans l’école, mais hors de l’école.

Le terme de déclamation continua de s’appliquer aux exercices faits par les jeunes gens qui se préparaient à l’éloquence ; toutefois, il reçut une acception nouvelle, et s’étendit à ces méditations particulières, à ces travaux accomplis dans le cabinet, par lesquels les orateurs, déjà éprouvés, cherchaient à entretenir et à fortifier leur talent.

Voici, en effet, ce que, dit Cicéron de la période de sa : jeunesse où il avait de vingt à vingt-deux ans, et où il composait, entre autres ouvrages, la Rhétorique à Herennius (88-86 av. notre ère) : Malgré les leçons de Diodote, malgré les sciences diverses et multipliées dans lesquelles il m’instruisait, je ne passais pas un seul jour sans me livrer à des exercices oratoires. Je m’appliquais tous les jours à déclamer : c’est le nom qu’on donne aujourd’hui (47 av. J.-C.) à ces travaux. Je m’y livrais souvent avec M. Pison, parfois avec Q. Pompeius ou quelque autre. Je me servais fréquemment du latin, mais plutôt encore du grec, soit parce que le grec, plus riche, m’habituait à employer en latin de pareils ornements, soit parce que les grands maîtres de la Grèce (il veut dire ses professeurs, Diodote, etc.), n’auraient pas pu, si je n’avais pas parlé leur langue, corriger mes fautes et m’instruire[8]. Hortensius en faisait autant. Cicéron raconte de son rival que, dans la première partie de sa carrière, il ne laissa pas s’écouler un seul jour sans s’exercer au forum ou dans son cabinet ; que souvent il faisait l’un et l’autre -dans le même jour : Plus discret pour ce qui le regarde, Cicéron ne parle dans ses livres que des exercices de sa jeunesse. Mais Suétone, dans ses Rhéteurs célèbres, nous révèle que Cicéron continua de déclamer en grec jusqu’à sa préture, c’est-à-dire jusqu’à l’âge de quarante et un ans. Il ajoute que, vieillard, il ne cessa jamais de déclamer en latin ; qu’il se livrait encore à ce travail à soixante-quatre ans, l’année même de sa mort, sous le consulat d’Hirtius et de Pansa, avec ces deux personnages qu’il appelait ses grands écoliers, discipulos et grandes prætextatos[9].

Quels étaient les sujets traités dans ces exercices oratoires ? Nous n’avons sur ce point aucun renseignement décisif. Mais l’absence même d’indications permet de conjecturer qu’ils se rapprochaient fort des exercices usités dans les écoles. S’ils en avaient différé, on l’eût dit, tandis que Cicéron et les autres écrivains en parlent d’une façon sommaire, comme de choses ordinaires et connues de tous. C’étaient, ainsi que dans les écoles, des amplifications des développements de lieux communs, des causes empruntées à la fable ou à l’histoire, ou à. la fiction combinée avec la réalité. On tirait de l’histoire des sujets de discussions politiques ; de discours délibératifs, suasoriæ ; de la réalité ou de la fiction, des sujets de débats judiciaires, controverses ; une cause célèbre avait-elle été débattue au forum, on la reprenait, ou l’on y introduisait quelque complication nouvelle ; on supposait un débat entre deux personnages, et l’on plaidait tour à tour pour l’un et pour l’autre.

Un passage de Sénèque le Père autorise même à croire que tels étaient les sujets traités par Hortensius et par Cicéron. Dans la controverse IV du livre Ier, où il s’agit d’un fils à qui son père avait ordonné de tuer sa mère surprise en adultère, et qui avait désobéi, Sénèque rappelle que Cicéron avait déjà discuté une controverse semblable et que, parlant pour le fils, il avait invoqué cette circonstance atténuante qu’il n’avait pas pu frapper sa mère et que, dans sa terreur, il l’avait laissée échapper.

Aussi les écoles, dont de si graves personnages continuaient à imiter les exercices, jouirent alors d’une faveur universelle. On les fréquenta de plus en plus, et les commotions politiques, loin de leur nuire, ne firent qu’ajouter à leur crédit. En l’absence des orateurs dont les discours au forum étaient un enseignement perpétuel, et que les événements écartaient de la tribune, on vint chercher dans les écoles des leçons que, seules, elles pouvaient donner. Si l’éloquence politique avait péri, celle du barreau subsistait. Il y a tous les jours et plus que jamais des accusés à défendre, et de temps en temps, des, accusations publiques à soutenir. On ne pratique peut-être plus dans les écoles tout ce qu’on faisait du temps de. Cicéron, mais on ne s’y occupe que d’éloquence, aussi sont-elles florissantes et nombreuses. Vingt écoles sont ouvertes à la fois, tenues par des maîtres éprouvés qui se disputent la faveur du public. Ce ne sont plus de pauvres grecs affranchis, que leur instruction et leur talent ne sauvaient guère du mépris. Aujourd’hui des citoyens romains, des chevaliers même, renommés pour leur éloquence, se font gloire de tenir école. Fabianus, dit Sénèque, eut encore pour maître de rhétorique Blandus, chevalier romain, qui ouvrit une école à Rome. Jusque-là l’enseignement du plus beau des arts ne sortait pas de la classe des affranchis : Préjugé regrettable ! il était honteux d’enseigner ce qu’il était honorable d’apprendre[10].

Ces nouveaux maîtres, supérieurs en autorité et en position, joignent eux-mêmes l’exemple aux préceptes, et complètent au barreau les leçons commencées sur les bancs. Avocats écoutés et applaudis, ils appliquent aux causes réelles, sous les yeux de leurs disciples et de leurs rivaux, les règles dont peu d’heures auparavant ils recommandaient l’emploi dans des causes fictives. Les élèves sont, comme à l’époque de Cicéron, les descendants des plus illustres familles. S’ils sont travaillés aussi par les fléaux du temps, le luxe et l’amour du plaisir, ils ne sont inférieurs à leurs devanciers ni en naissance ni même en talent. C’est le fils de Quintilius Varus, si célèbre par le désastre des légions, gendre de Germanicus et par suite allié à la famille d’Auguste, qui prononce la déclamation connue sous le titre d’Incesta de saxo[11], et Sénèque le Père cite un fragment éloquent de son discours. Moins haut placé par la naissance, mais supérieur en talent, le jeune Ovide fréquente l’école d’Arellius Fuscus, et devient célèbre par son éloquence avant de s’illustrer par ses œuvres poétiques.

Telle est la situation des écoles des rhéteurs au commencement du principat d’Auguste. Nulle voix ne les attaque encore ; aucun bruit discordant n’interrompt le concert d’éloges qu’on leur adresse. Nulle critique ne trouble la quiétude des maîtres et l’enthousiasme des écoliers. Mais si l’on se transporte à l’époque où nous sommes arrivés, le changement est complet, on n’a plus pour les écoles que des paroles de blâme et de mépris. On ne cesse pas d’y venir, mais quand on en parle, c’est pour en faire la satire : Maintenant, dit Maternus dans le Dialogue des orateurs, on conduit nos jeunes élèves aux tréteaux de ces pédants qu’on appelle rhéteurs. Ceux-ci apparurent peu avant l’époque de Cicéron, et plurent si peu à nos ancêtres qu’un édit des censeurs Crassus et Domitius ferma, suivant l’expression de Cicéron, cette école d’impudence. Là, je ne saurais dire ce qui gâte le plus l’esprit de nos enfants, du lieu même, ou des condisciples, ou du genre d’études. Le -lieu n’inspire aucun respect ; tous ceux qui le fréquentent sont également ignorants. Puis, quel profit à tirer de condisciples, enfants mêlés à des enfants, adolescents mêlés à des adolescents, qui ne s’inquiètent ni de ce qu’ils disent, ni de ce qu’ils entendent ? Les exercices vont en grande partie contre leur but. Deux sortes de matières sont traitées cher les rhéteurs, les délibérativessuasoriæet les judiciairescontroversiæ —. Les délibératives, comme plus faciles, et demandant moins de connaissances, sont abandonnées aux enfants. Les controverses sont le partage des plus capables ; mais quels sujets, grands dieux ! quelles incroyables suppositions ! Là où rien ne ressemble à la réalité, on ne petit avoir que de la déclamation. Les récompenses des tyrannicides, les remèdes à la peste, l’alternative offerte aux filles outragées ; les fils incestueux, telles sont les questions qui se débattent, chaque jour, dans les écoles, en termes emphatiques, mais qui ne se présentent que rarement ou plutôt jamais devant les tribunaux[12].

Telles sont les accusations dirigées par Maternus contre les écoles. Le Dialogue des orateurs, il est vrai, est censé avoir été tenu la sixième année du règne de Vespasien, l’an 114 ou 715 de notre ère, et ces reproches pourraient ne pas s’appliquer aux écoles d’Auguste ; mais le Satyricon de Pétrone, qui est antérieur, fait entendre les mêmes critiques. N’est-ce pas, dit-il, une vraie furie qui harcèle les déclamateurs quand ils s’écrient : J’ai reçu ces blessures pour la liberté publique ! C’est pour vous que j’ai perdu cet œil ! Donnez-moi un guide qui me ramène à mes enfants, carmes jarrets coupés ne supportent plus mon corps ! Encore tout cela serait-il tolérable, si c’était une préparation à J’éloquence. Mais tout ce que les jeunes gens retirent de cette enflure et de ce vain cliquetis de paroles, c’est de se croire, lorsqu’ils viennent au forum, transportés dans un autre univers. S’ils s’abrutissent dans les écoles, c’est, selon moi, parce qu’ils n’y voient, parce qu’ils n’y entendent rien qui se rapporte à la vie réelle. Ce ne sont que pirates debout sur le rivage, des chaînes à la main ; tyrans ordonnant par édit aux fils de couper la tête à leurs pères ; oracles indiquant comme remèdes à la peste le sacrifice de trois ou quatre jeunes vierges ; des boulettes de paroles emmiellées avec assaisonnement de pavot et de sésame. Et ainsi élevés, ils auraient le sens commun ! Oui, comme peuvent sentir bon ceux qui, habitent-les cuisines. Permettez-moi de vous le dire : C’est vous, rhéteurs, qui, les premiers, avez perdu l’éloquence ! Quand tout a été réduit à des sons creux, à de vaines illusions, le corps du discours, énervé, n’a pu se soutenir[13].

Il n’est pas jusqu’à Sénèque, l’historien et le panégyriste des écoles, qui, déjà avant Pétrone, ne mette quelques restrictions à ses éloges. Il reconnaît que les orateurs, élevés dans les écoles, se sentent souvent troublés au forum et déconcertés. Ils ne voient plus autour d’eux les visages qui’ leur sont familiers : les clameurs, le silence, les rires de la multitude, l’aspect du ciel libre, tout, en un mot, les épouvante et les glacé. Un des meilleurs déclamateurs de son temps, Porcius Latro, ayant un jour à défendre en justice Rusticus Porcius, fut si troublé qu’il débuta par un solécisme, et ne put reprendre son assurance qu’après avoir obtenu des juges qu’ils quittassent la place publique pour se transporter dans une basilique. S’il en était ainsi d’un déclamateur expérimenté, que de mésaventures devaient arriver à la foule des débutants jusqu’au moment, où ils avaient habitué leurs yeux à la vive lumière du jour et à l’agitation d’un auditoire intolérant ? Sénèque conclut comme Pétrone et comme Tacite, en attribuant leur effarement à des exercices de pure convention qui les préparaient mal aux véritables luttes du barreau[14].

Toutefois, il ne faut rien exagérer et Sénèque eût pu se rassurer. Les mésaventures dès avocats débutants se sont renouvelées depuis, et se renouvelleront toujours. Elles sont indépendantes des exercices traités dans les écoles. Quels qu’ils soient, l’orateur novice péchera souvent par jeunesse, par inexpérience, par timidité. Il lui faudra s’aguerrir à ses dépens, et il y aura toujours un moment où il parlera pour la première fois. Tacite et Pétrone ont négligé d’indiquer le moyen de supprimer un inconvénient qui résulte de la nature même des choses. Quant aux reproches qu’ils adressent aux sujets de déclamations traités dans les écoles, ils ne sont que trop fondés : On peut dire toutefois, à la décharge des contemporains de Sénèque ; qu’ils ne les ont pas inventés ; ils les ont reçus de leurs adversaires, et c’est plutôt à l’époque de Cicéron qu’à celle d’Auguste qu’il conviendrait de renvoyer l’accusation portée par les adversaires des écoles. Les anciens en sentaient l’inconvénient et l’étrangeté ; ils les ont conservés, tout en les condamnant : nous examinerons plus loin pour quelles raisons.

En attendant, on peut dire, en faveur des écoles, que ces sujets si justement critiqués, rachètent souvent leur étrangeté par l’élévation des sentiments et des idées. Si le mérite principal de l’adoucissement introduit dans les mœurs appartient à la philosophie, les écoles ont l’honneur d’avoir popularisé les idées nouvelles, celles mêmes qui sont les plus contraires à l’esprit romain. L’esclavage attaqué par Sénèque le Philosophe était, avant lui, flétri dans les écoles au nom de la raison et de l’humanité. La liberté, l’esclavage sont des mots, l’esclavage n’est pas une honte, c’est le résultat de l’injustice ou du malheur : la nature ne fait ni hommes libres ni esclaves ; c’est la fortune qui fait cette distinction[15]. Marc-Aurèle et Épictète diront-ils mieux et seront-ils plus hardis ? Quel écrivain, quel orateur a conçu une plus haute idée de l’éloquence que Sénèque le Père ? Qui a développé, avec plus d’éclat et d’élévation que lui la fameuse définition de l’orateur, par Marcus Caton : L’orateur est l’honnête homme habile à parler ? Sénèque ne dit-il pas encore : Puissent les dieux prévenir ce malheur, que l’éloquence se rencontre jamais en des cœurs pervers ! L’éloquence ! mais je lui refuserais toute admiration, si, avant d’animer une âme, elle ne la choisissait pas[16]. Ces nobles sentiments honorent à la fois Sénèque et les écoles où ils étaient professés.

On peut ajouter encore qu’elles étaient en une certaine mesure le refuge de la1iberté sous Auguste. L’éloquence pacifiée au forum et au sénat élevait une voix indépendante dans les écoles. La liberté de penser et de parler, partout étouffée, punie de l’exil, de la mort ou de la confiscation, y régnait encore impunément. On y parlait de la vieille République, on y répétait des mots malsonnants. On y traitait le sujet suivant : Cicéron, délibère s’il doit fléchir Antoine par des prières, et tous les orateurs, sauf un seul, après avoir prêté de généreux accents à Cicéron, opinaient pour qu’il mourût sans s’être déshonoré. C’était cependant le moment où la poésie, qui devrait avoir le privilège des nobles sentiments, se taisait, ou se confondait en de basses flatteries. Virgile n’ose pas prononcer le nom de Cicéron dans le VIe livre de l’Énéide, où il énumère toutes les gloires de Rome et fait l’apothéose d’Lin enfant, de Marcellus. Quant à Horace, autrefois républicain et combattant de Philippes, il raille agréablement ses velléités belliqueuses et ce qu’il appelle ses folies de jeunesse.

Les écoles ne méritent donc pas tout le mal que l’on en a dit chez les anciens, et que l’on a répété d’après eux chez les modernes. On leur impute à tort la corruption du goût et la décadence de l’éloquence. Elles en ont souffert les premières, elles n’en sont pas responsables. La cause du mal est ailleurs. Sénèque le Philosophe est plus juste et il approche davantage de la vérité : Tu demandes, écrit-il à Lucilius, pourquoi à certaines époques le style se corrompt, et pourquoi les esprits inclinent tour à tour à deux défauts contraires, en sorte que la phrase est tantôt boursouflée, tantôt réservée et traînante comme un récitatif ? Pourquoi l’on aime les pensées tantôt hardies, invraisemblables, tantôt écourtées, pleines de sous-entendus et donnant à comprendre plus qu’elles n’ont exprimé ? pourquoi telle époque a fait un abus outré de la métaphore ? Tout cela s’explique par une raison bien souvent répétée ; et qui, chez les Grecs est devenue proverbiale : Le style est ce que sont les hommes. Chaque orateur a ses gestes propres, de même, en tous les temps, le style est le reflet des mœurs. Si la discipline s’est relâchée, si le goût des plaisirs domine, les raffinements d’un peuple voluptueux se trahissent par la mollesse du style, et cette mollesse n’est pas le caractère particulier de tel ou tel écrivain, mais une exigence, une passion de l’époque. Il ne se peut, en effet, que les habitudes des esprits soient en contradiction arec celles des âmes. Quand les âmes sont saines, bien ordonnées, sérieuses, tempérantes, les esprits se distinguent par le bon sens et le bon goût. Si les âmes sont corrompues, la contagion s’étend jusqu’aux esprits. Partout donc où tu verras en honneur un style corrompu, les mœurs, n’en doute pas, sont hors de la bonne voie[17].

Sénèque a raison. Il ne lui manque, pour être complètement dans le vrai, que de rattacher la dépravation des mœurs elle-même à cet ensemble de causes et d’effets que l’on appelle la décadence. La société romaine allait en déclinant ; les écoles, reflet de la société, ont été atteintes du même mal. C’est à elles, à leur enseignement que les contemporains aveuglés s’en sont pris. Mais les écoles n’ont fait que rendre à la société ce qu’elles en avaient reçu, et encore en l’améliorant. C’est d’elles, en effet, et c’est leur meilleur éloge, que sont sortis ou sortiront les hommes qui ont honoré cette époque.

 

 

 



[1] Plutarque, Questions romaines, 59 ; voir sur les débuts des écoles romaines l’Histoire de l’éloquence latine depuis l’origine de Rome, ch. XI et XXI.

[2] Plaute, passim, notamment le Marchand, vers 238.

[3] Voir le IIe vol. de l’Éloquence latine, p. 133.

[4] Quintilien, II, 4.

[5] Cicéron, Lettre à Tilinius, citée par Suétone, Rhéteurs célèbres, 2.

[6] Aulu-Gelle, XV, 11.

[7] Cicéron, De l’orateur, III, 26.

[8] Cicéron, Brutus, 90.

[9] Suétone, Rhéteurs célèbres, 1.

[10] Sénèque, Controverses, II, préface.

[11] Controverses, II. Il s’agit d’une vestale précipitée de la roche Tarpéienne pour avoir violé son vœu de chasteté et qui ne meurt pas de sa chute. Recommencera-t-on le supplice, ou la laissera-t-on vivre ? Telle est la question débattue.

[12] Dialogue des orateurs, 35.

[13] Pétrone, Satyricon, au début.

[14] Controverses, IV, préface.

[15] Controverses, III, 21.

[16] Controverses, I, préface.

[17] Sénèque, Lettres à Lucilius, 114.