HISTOIRE L’ÉLOQUENCE ROMAINE

 

CHAPITRE VII — LA NOUVELLE ÉLOQUENCE. - CASSIUS SEVERUS

 

 

Labienus marque la transition de l’ancienne éloquence n la nouvelle, mais l’orateur qui attache plus particulièrement son nom à ce grand changement, le chef de la nouvelle école, est, comme nous l’avons dit, CASSIUS SEVERUS. D’ordinaire, les modifications que subissent les mœurs, les usages ou la littérature, suivent une marche insensible et échappent aux yeux des contemporains. Placés trop près, ils constatent parfois les phases successives de l’évolution, ils n’en voient pas l’ensemble. Quand elle est terminée, ils sont obligés de reconnaître l’étendue de l’espace parcouru. Une tendance naturelle les porte alors à personnifier dans un homme la révolution dont ils n’ont ni aperçu ni soupçonné les lointains symptômes. On l’en déclare l’auteur parce que c’est en lui qu’on la remarque pour la première fois. C’est ce qui est arrivé pour Cassius Severus. Les anciens lui attribuaient l’introduction à Rome de l’éloquence nouvelle. Riais la révolution accomplie dans le goût et dans l’usage remontait plus haut que lui. C’est sous cette réserve que l’on peut le regarder comme le chef de la nouvelle école.

On possède sur Cassius Severus un certain nombre de traditions qui aident à constater la nature et la portée de ces changements. Dans les caractères de son talent, dans les souvenirs. de ses discours et les succès de sa parole, on parvient à découvrir les traits distinctifs de cette éloquence qui croit être en progrès sur celle de Cicéron : Cette recherche est surtout facilitée par un ouvrage où la question est traitée complètement, et, pour ainsi dire, ex professo, le Dialogue des orateurs. APER, le champion des modernes, établit un parallèle prolongé entre les deux âges de l’éloquence romaine. En faisant la part de l’exagération qu’il apporte dans les critiques dirigées contre l’éloquence antique et dans les éloges qu’il adresse à la nouvelle, on arrive à se rendre compte du véritable sens de ces deux expressions. C’est un témoin qui a vu et qui sait. Le public d’autrefois, dit-il, inculte et rude, supportait facilement, jusqu’au bout, de lourdes et interminables harangues ; c’était même un mérite de prolonger un discours jusqu’à la fin de la journée. Aussi les longues préparations de l’exorde, ces narrations qui remontaient si haut, ce luxe de divisions multipliées, cet enchaînement d’argumentations, enfin tous les préceptes que recommandent les arides traités d’Hermagoras et d’Apollodore, étaient alors en honneur. Pour peu qu’on eût une idée de la philosophie, et qu’on introduisît quelque lieu commun dans son discours, on était porté aux nues.... Cicéron lui-même ne trouve pas grâce devant Aper ; il le compare à un édifice d’une architecture grossière, dont les murs sont solides et durables, mais qui manquent de brillant et de poli.... Je veux, dit-il en appliquant ses critiques à Cicéron, je veux qu’on fasse disparaître tous les mots entachés de la rouille du temps, ces phrases d’une construction négligée et traînante, comme celles des Annales ; les plaisanteries basses et insipides, les périodes sans variété, qui se terminent toutes d’une seule et même manière[1].

Ainsi, ce qui frappait Aper et ses contemporains dans l’ancienne éloquence, c’était la grandeur de ses proportions, la masse des monuments qu’elle élevait, la préoccupation de la solidité, et l’oubli de tout ornement, sauf quelque lieu commun de philosophie, admiré surtout à cause de sa nouveauté et de l’ignorance du public. Le style lui-même était accusé par eux de vieillerie, de langueur et de monotonie, et les plaisanteries de Crassus, d’Antoine, de César et de Cicéron étaient traitées de basses et d’insipides. Il y a une évidente exagération et un parti pris passionné dans ces critiques. Cependant le tableau qu’il couvre de si noires couleurs est ressemblant si l’on veut, comme une caricature ressemble à un portrait. Aper a vu les défauts de l’ancienne école, qui devaient s’accuser surtout dans les œuvres des orateurs secondaires que nous n’avons plus. Il les a grossis et dénaturés. Quand il compare l’éloquence de Cicéron à une œuvre d’architecture, il se sert d’une comparaison plus ingénieuse que juste. Celle d’un corps vaudrait mieux. Un monument est une chose morte, qui consiste tout entière dans la forme. Un corps, au moins, renferme une âme. Dans ce corps soi-disant grossier de l’éloquence ancienne, il y avait une âme qui s’expliquait par la voix des orateurs, et qui défendait avec courage l’Honneur, les lois et la liberté du peuple romain. Aper n’a vu que le côté extérieur de l’éloquence, il a oublié que l’orateur ne doit pas être seulement un artisan de beau langage, mais l’interprète hardi des généreuses pensées.

Cependant Aper partait d’une idée juste. Il soutenait que le changement des temps devait amener dans l’éloquence des formes nouvelles et des genres différents[2]. Seulement, tout changement n’est pas un progrès. Si Aper a raison, lorsqu’il énumère les modifications principales accomplies dans l’éloquence latine, lorsqu’il constate un progrès d’Appius Caecus à Caton ; de Caton aux Gracques ; des Gracques à Crassus et de Crassus â Cicéron, il ne s’ensuit pas qu’il y ait progrès de Cicéron aux orateurs contemporains d’Aper. Il en est de l’éloquence comme de tout le reste. Arrivée à son apogée, avec Cicéron, elle ne put s’y maintenir longtemps à cause des changements politiques, et après lui, elle entra aussitôt dans la période de la décadence.

Après avoir rabaissé l’éloquence ancienne, Aper exalte l’éloquence nouvelle. Certains caractères qu’il y remarque, et qui lui semblent avec raison des progrès, lui font illusion sur le reste. Il ne distingue plus le bien, ni le mal ; il embrasse tout clans son admiration complaisante. Il trouve d’abord que l’auditoire est devenu plus instruit, plus délicat, et que les développements, accueillis jadis avec applaudissement, paraîtraient aujourd’hui clés lieux communs rebattus, à des assistants qui ont toits au moins quelque teinture des lettres. Lés juges aussi sont moins patients et plus pressés qu’autrefois. Ils imposent aux orateurs des limites de temps, au lieu de les subir. Si l’avocat tarde trop, à leur gré, à en venir au fait, ils l’y appellent, et l’y ramènent dès qu’il s’en écarte[3]. Aper a tort de voir dans ces conditions nouvelles un progrès. Ce sont de simples changements rendus nécessaires, par la nature des causes que les orateurs ont maintenant à soutenir, par les modifications que la composition des tribunaux, et le nouvel état politique ont forcément introduites.

S’il en restait là, on pourrait à la rigueur admettre sa manière de voir. Mais il prétend que la nouvelle éloquence est aussi puissante que l’ancienne. Nos paroles, dit-il, ne sont pas moins puissantes parce qu’elles n’arrivent aux oreilles des juges qu’en leur procurant un plaisir. C’est là, en effet, ce qui le frappe, ce qu’il admire chez ses contemporains. Il faut pour plaire aux juges la marche rapide des arguments, l’éclat des pensées, l’élégance et la richesse des ornements. L’auditoire, à son tour, exige les fleurs et la beauté du langage. Quant aux jeunes gens qui viennent écouter les orateurs pour se former à leur école, ils veulent entendre et emporter chez eux quelques traits saillants et dignes de mémoire, qu’ils pourront envoyer dans leurs provinces, soit qu’une pensée courte et ingénieuse ait brillé comme un éclair, soit que la poésie ait embelli quelque morceau de ses riches couleurs. Dans son enthousiasme, il recommande l’usage de la poésie, non pas, naturellement, celle d’Accius et de Pacuvius, mais celle de Virgile ou de Lucain : C’est, ajoute-t-il en conclusion, parce qu’elle complaît au goût de son auditoire, que l’éloquence de notre âge se montre plus belle et plus ornée[4].

Si l’on dégage la pensée d’Aper des développements brillants et spécieux dont il la recouvre, le progrès de la nouvelle éloquence sur l’ancienne consiste moins encore dans la rapidité de l’exposition et de l’argumentation, que dans la parure donnée aux mots et aux idées, dans la richesse de l’ornement et du trait, et dans le mélange de la poésie et de la prose. Il serait superflu de montrer la fausseté de cette théorie, et les dangereuses conséquences que son application entraîne. L’adversaire d’Aper, Maternus, lés indique avec tant de précision et de verve que l’on ne peut rien ajouter à ses paroles. Après avoir comparé au fard et au vêtement d’une courtisane les ornements que recherchent ses contemporains, il continue en ces termes Convient-elle à un orateur et même à un homme cette parure qu’aiment lai plupart de nos avocats, cette coquetterie d’expressions, cette frivolité de pensées, ces caprices d’harmonie qui font du discours une musique d’histrion ? Il est une chose que l’oreille devrait se refuser à entendre, et dont la plupart se vantent comme d’un succès qui les honore et qui prouve leur génie : On chante, disent-ils, et on danse leurs plaidoyers ; de là cette impertinente et honteuse exclamation si ordinaire dans quelques bouches, à propos de nos orateurs et de nos histrions : Comme il plaide voluptueusement ! Quelle danse éloquente ![5] Il est impossible d’énoncer sur l’éloquence nouvelle un jugement plus sévère et en même temps plus juste.

C’est à Cassius Severus que Tacite et Quintilien fouit remonter l’origine de ces changements qui aboutirent si rapidement à la décadence. En réalité, il fut le premier qui les subit, et, il est innocent du mauvais goût auquel la nouvelle école s’abandonna. Il vit naître la corruption ; mais, loin de céder à son entraînement, il la combattit sans relâche. Il fut vaincu, comme tous ceux qui, à tort ou à raison, veulent résister au courant de leur siècle. Quintilien lui-même, tout en le désignant formellement comme le chef des novateurs le sépare de ses disciples, et le rattache aux orateurs de la grande époque[6].

De son côté, Sénèque le Père porte sur Cassius Severus un jugement très favorable : Ses discours, dit-il, fortement travaillés, étaient pleins de pensées grandes. Jamais personne ne fut aussi sévère, ne rien souffrir d’oiseux dans ses plaidoyers. Chaque partie subsistait par sa propre force. Pas un détail que l’auditeur pût laisser échapper sans préjudice : tout avait une intention, un but. Notre Gallio n’a point exagéré en disant de lui : Dès qu’il parlait, il était maître souverain ; tout obéissait à ses ordres. Il éveillait à son gré les colères ; et l’on craignait toujours de l’entendre, finir. N’allez donc pas le juger sur ce qu’il a publié : encore plaît-il à certains lecteurs. Son éloquence était beaucoup plus grande à l’audition qu’à la lecture. Mais, dira-t-on, c’est là un inconvénient commun, clans une certaine proportion, à tous les orateurs. Ils gagnent à être entendus plutôt qu’à être lus. Oui, mais chez Cassius la différence est beaucoup plus sensible.

D’abord, aux dons de l’esprit il joignait les qualités du corps. Sa taille était haute ; sa voix était aussi suave que puissante. Ce sont là des mérites qu’on trouve réunis peu souvent ; il est rare qu’une voix forte soit en même temps harmonieuse. Son débit aurait fait la réputation d’un comédien, il avait même le défaut d’y faire songer. Rien en lui n’étonnait plus que de trouver dans son éloquence toute la dignité qui manquait à sa vie : tant qu’il retenait ses propos mordants, on aurait cru entendre un censeur. Ensuite son bonheur de parole dépassait la mesure de son talent. D’un esprit présent et plus fécond qu’orné, ce qu’il trouvait au moment même plaisait plus que ce qu’il avait préparé. Enfin, c’est dans la colère qu’il se surpassait lui-même. Aussi avait-on soin de ne jamais l’interrompre. Il était le seul orateur à qui fussent bonnes les secousses imprévues : quoi qu’il pût tenir de ses préparations, le hasard le servait toujours plus généreusement. Jamais pourtant il ne compta sur ce bonheur, au point de se permettre la moindre négligence.

Il plaidait le même jour plusieurs causes privées, ayant soin toutefois d’en plaider une dans la matinée, l’autre l’après-midi : pour les causes publiques, il n’en plaidait jamais qu’une seule en un jour. A vrai dire, je ne sais trop quel autre accusé que lui-même il a eu à défendre. Son éloquence n’eut d’autres malheurs à conjurer que les siens. Il ne parla jamais sans notes, je ne dis pas ces sortes de notes qui sont comme une table des articles : la plus grande part de son plaidoyer, jusqu’aux plaisanteries possibles, était écrite d’avance. Mais, s’il tenait à ne paraître qu’avec tous ces secours, il lui en coûtait peu de les laisser de côté. Qu’on le forçât d’improviser, aussitôt il se surpassait. Toujours il s’en tirait mieux, surpris que préparé : raison de plus pour admirer les précautions d’un homme qui se trouvait si bien de l’audace. Il avait donc toutes les ressources pour bien déclamer ; rien de commun et de bas dans son élocution choisie ; rien de languissant ni de mou dans son éloquence ardente, animée ; point de ces amplifications longues et creuses ; toujours plus de sens que de mots ; assez de préparation pour lui venir en aide, même s’il eut eu un talent médiocre[7].

Sénèque semble se complaire dans cette longue énumération des défauts et des qualités qu’il trouve en Cassius Severus. On dirait même qu’il admire autant les uns que les autres. Il ne faut accepter qu’avec réserve un jugement si favorable. C’est le conseil que donne Quintilien : Lu avec discernement, Cassius Severus peut servir souvent de modèle. Si, à ses autres qualités oratoires, il eût joint le coloris et la gravité, il mériterait d’être placé parmi les orateurs de premier ordre. Il a beaucoup d’esprit, de mordant, et manie parfaitement la plaisanterie. Mais il a trop donné à son humeur caustique et pas assez à la prudence. En outre, ses sarcasmes et son amertume même touchent souvent au ridicule[8]. A son tour, Maternus, dans le Dialogue des orateurs, tout en reconnaissant les grandes qualités de Severus, insiste sur les défauts que Sénèque indique avec trop d’indulgence : Comparé, dit-il, à ses successeurs, Cassius Severus peut être appelé un orateur, mais dans la plupart de ses œuvres, il a plus de violence que de force réelle. Le premier, il a méprisé l’ordre logique, dédaigné la retenue et la convenance des mots. Il ne sait même pas se servir de ses armes. Emporté par l’ardeur de frapper, il se découvre presque toujours ; ce n’est plus une escrime, c’est un pugilat. Cependant, je le répète, si on le compare à ceux qui l’ont suivi, il l’emporte de beaucoup par son érudition variée, sa grâce polie, la force même dé sa constitution[9].

Ces témoignages s’accordent à signaler la causticité et l’amertume dans les plaisanteries, comme le caractère particulier de l’éloquence de Cassius Severus. Il avait le goût du trait vif, précis, enfermant moins de mots que de sens. Son auteur favori était Publius Syrus ; il le défendait contre l’accusation d’avoir introduit la mode des faux brillants ; il citait quelques-unes de ses pensées comme les mieux dites par n’importe quel poète, tragique on comique, grec ou romain, et certains vers, comme les meilleurs qu’on pût faire. Tels étaient ceux-ci, par exemple : Tam deest avaro quod habet quam quod non habet, autant manque à l’avare ce qu’il a que ce qu’il n’a pas ; Luxuriæ desunt multa, avaritiæ omnia, au luxe manquent beaucoup de choses, tout manque à l’avarice ; O vita misero longa, felici brevis ! Ô vie longue au misérable, courte pour l’heureux ![10]

Mais si l’éloquence de Cassius Severus garda toujours quelque chose d’âpre et d’amer, c’est qu’elle se développa clans les mêmes conditions que celle de Labienus pour lequel il professait une vive amitié. Comme lui, il eut à lutter sans cesse contre des obstacles de toutes sortes, et il ne rencontra partout que des visages ennemis. Aussi n’est-il point étonnant que son caractère se fût aigri, et que sa mauvaise humeur s’exhalât en paroles mordantes. Du reste, il y a là un trait de mœurs nationales. Les Romains n’ont jamais été bien délicats en fait de plaisanteries. Ils ont connu de nom l’atticisme, mais sans le pratiquer, et leurs prétendus bons mots nous paraissent souvent des grossièretés. Devenus plus policés, sous l’empire, ils devaient supporter d’une oreille moins patiente les plaisanteries de l’ancien temps, comme celles de Severus, ce qu’Horace appelle les derniers vestiges de l’antique rusticité.

Si les témoignages et les renseignements sur l’éloquence de Cassius Severus ne manquent point, ils font presque complètement défaut sur sa biographie. D’après Tacite, il était d’une basse origine, et d’après Pline l’Ancien ; ses ennemis lui reprochaient malignement sa ressemblance avec un bouvier nommé Mirmillon[11]. On ignore entièrement quels furent sa jeunesse, ses études, le nom de ses maîtres. S’il fallait en croire Acron, et le scholiaste édité par Cruquius, Cassius Severus aurait annoncé de bonne heure son génie tracassier, et ce serait contre lui qu’Horace aurait dirigé sa Sixième Épode : Pourquoi, dit Horace à un ennemi, pourquoi houspilles-tu des hôtes innocents, chien lâche contre des loups ? Tourne donc vers moi, si tu l’oses, tourne tes vaines menaces : viens mordre qui a des dents pour te le rendre !... Crois-tu si quelqu’un m’attaque d’une dent cruelle, que, comme un enfant désarmé, je répondrai par des pleurs ?

Rien ne prouve que cette pièce soit dirigée contre Cassius Severus. Quelques manuscrits se bornent à lui donner pour titre cette vague désignation contre un ennemi. Acron appelle cet ennemi Cassius. Il ajoute que c’était un poète médisant, il ne parle pas d’un orateur. Cruquius, seul, nomme en toutes lettres Cassius Severus. Mais on se heurte ici à une impossibilité chronologique. L’Épode d’Horace est placée par les uns, l’an 39, par d’autres l’an 34 avant notre ère. Comme. Cassius est mort l’an 33 après Jésus-Christ, c’est-à-dire au moins soixante-sept ans après la composition de l’Épode, il faudrait donc admettre qu’il a vécu jusqu’à une extrême vieillesse, et qu’il s’est attiré bien jeune les attaques, d’Horace. Il y a ici une confusion de nom et Cassius Severus a été pris pour un homonyme. C’est ainsi, du reste, que Tertullien lui attribue un fragment qui appartient à l’historien Cassius Hemina.

Une épître d’Ovide, au livre Ier des Pontiques, est adressée à son ami Severus. Il ne s’agit pas non plus de l’orateur. En l’année 12 de notre ère, Cassius était exilé lui-même depuis quatre ans. Ovide n’aurait eu garde d’écrire à un ennemi du prince. Il n’aurait pas pu parler des occupations de son ami, quittant tour à tour le Champ de Mars pour son portique sombre, et le forum pour ses champs albains. En ce moment Cassius Severus supportait les rigueurs d’un bannissement auquel celui d’Ovide n’avait rien à envier. Les écrivains contemporains ne nous apportent aucun détail sur la biographie de Cassius, parce que sa vie n’en fournit pas l’occasion. Il ne remplit point de charges, il travailla et vécut en orateur, en avocat. Il n’est point resté de souvenirs de sa personne. Il en reste  quelques-uns de son éloquence.

Les bons mots qui l’avaient rendu célèbre ne sont pas tous, cependant, parvenus jusqu’à nous, et ceux qui ont été conservés répondent peu à notre attente. Quintilien, à qui nous en devons le plus grand nombre, les trouve mordants et les oppose à ceux d’A. Galba qui sont plaisants, de Junius Bassius qui sont injurieux, et de Domitius Afer qui sont inoffensifs. Ils nous semblent fort ordinaires. Un avocat accablait Cassius d’injures : Que feras-tu, lui dit celui-ci, quand j’aurai envahi ton domaine ? c’est-à-dire quand je t’aurai fait voir que tu n’entends rien à l’art de déchirer les gens. Une autre fois, quelqu’un objectait à Cassius que Proculeius lui avait interdit sa maison. Il éluda le reproche en répondant : Est-ce que j’y vais ?[12] — Un jour, le puriste Pomponius Marcellus reprenait un solécisme dans les paroles du client de Cassius, celui-ci s’adressa aux juges en leur demandant, une remise de l’affaire : Il faut, dit-il, à mon client quelque temps pour se pourvoir d’un autre grammairien ; car voici un homme déterminé à ne point alléguer contre nous dé motifs de droit, mais à discuter sur les solécismes[13]. Sénèque cite un trait plus mordant. Fabius Maximus, courtisan et favori de l’empereur Auguste, et qui passait même, aux yeux de certaines gens, pour avoir donné l’exemple de l’éloquence nouvelle, avait lancé quelques épigrammes contre Cassius ; où il l’accusait d’avoir à peu près du talent. Cassius répliqua brutalement : Pour toi, tu es à peu près éloquent, à peu près beau, à peu près riche, il n’y a une seule chose que tu n’es pas à peu près, c’est... homme à souffleter[14].

Cassius Severus était, d’après Sénèque- le Père, très assidu au forum. Il y plaidait souvent. Il venait même sans y avoir affaire, parce que la présence des autres avocats, leur conversation, les mille incidents des audiences fournissaient à son esprit caustique les sarcasmes qu’il aimait à lancer, et, par suite, lui valaient les applaudissements des connaisseurs. Là, aucun bon mot n’était perdu ; au bout de quelques heures il avait couru la ville, et s’il était dirigé contre l’empereur ou l’un de ses courtisans, avant la fin de la journée, il était arrivé à son adresse. La salle des Pas Perdus, dans tout pays, a hérité de ces traditions. Cependant Cassius était plus qu’un diseur de bons mots. Au forum, il avait là prétention de s’ériger en gardien dés traditions et de la modération dans le geste et dans l’action. Ainsi, voyant un jour son adversaire, selon un usage blâmé par Quintilien, s’avancer dans la partie des bancs qu’il occupait, comme pour essayer de le convaincre de plus près, il feignit plaisamment d’éprouver une grande frayeur, et demanda aux juges qu’on mît une balustrade entre eux deux[15].

Il aimait, non sans raison, qu’on employât le mot propre. Un jour, il avait affaire à un de ces avocats qui se font scrupule d’appeler par leur nom des objets usuels. Celui-ci se servit plusieurs fois du terme les herbes d’Ibérie, périphrase qui lui semblait fort heureuse. Severus feignit d’admirer l’expression ; il prit la parole pour avertir les juges ; qui, sans lui, auraient été fortement embarrassés de le deviner, que les herbes d’Ibérie étaient simplement du jonc[16]. Il était impitoyable surtout pour les avocats qui, pleins de leurs souvenirs d’école, continuaient, au forum, à employer les artifices usités dans la déclamation. Cassius, dit Quintilien, donna sous ce rapport une bonne leçon à un jeune avocat qui s’écriait : Pourquoi, Severus, me regardes-tu de cet air farouche ?Moi, dit Cassius, par Hercule ! je n’en fais rien. Mais puisque c’est sur ton cahier, tiens ! Et il lui lança son coup d’œil le plus terrible[17]. Cet esprit de saillies qui déconcertait ses adversaires, l’aidait lui-même à se tirer d’affaire en certains cas. Un jour, dans un des nombreux procès politiques qu’il eut à subir, les amis amenés par lui accablèrent d’outrages Lucius Varus, ami de César, qui était connu comme épicurien. Le préteur en fit des réprimandes à Cassius. Je ne sais, répondit celui-ci d’un air plein de candeur, qui a pu l’insulter il faut que ce soient des stoïciens[18].

Certains plaidoyers de Cassius Severus, sinon tous, avaient été publiés, et existaient encore au temps de Quintilien. Tel était son plaidoyer contre Asprenas que défendait Asinius Pollion. Quintilien engageait les Romains à lire les deux discours et à les opposer l’un à l’autre[19].

L’Asprenas accusé par Cassius était probablement Nonius Asprenas qui commandait, en qualité de proconsul, le camp de César, pendant que celui-ci marchait contre Scipion près de Thapsus, et peut-être le père d’Asprenas qui servait sous Varus, et qui sauva les débris des légions exterminées par Arminius[20]. Cassius accusait Asprenas d’avoir empoisonné dans un festin cent trente personnes[21]. A moins qu’il ne s’agisse d’un accident tout à fait extraordinaire, un tel crime paraît invraisemblable. Nonius était l’ami d’Auguste. Celui-ci, comme nous l’avons vu[22], refusa d’intervenir auprès des juges, et se borna à s’asseoir à côté de l’accusé, sans dire un seul mot en sa faveur. Le début du discours de Cassius était blâmé par les connaisseurs : Bons dieux ! s’écriait-il, je vis, et je me réjouis de vivre puisque je vois Asprenas accusé ! En effet, ajoute Quintilien, les juges peuvent croire qu’il n’y a pour lui ni juste motif, ni nécessité d’accuser, mais seulement un caprice à satisfaire[23].

Les juges en décidèrent ainsi, et la présence d’Auguste aida à lès convaincre. Asprenas fut absous. Beaucoup d’autres, tous ceux mêmes, disait-on, qu’accusait Cassius, l’étaient aussi. De là le bon mot ou plutôt le calembour d’Auguste jouant sur l’expression absolvere qui signifie absoudre et terminer. Il faisait bâtir un forum et se plaignait des lenteurs de l’architecte : Je voudrais bien, dit-il, que Cassius accusât aussi mon forum[24]. En revanche, si Cassius servait à faire absoudre les amis du prince, son éloquence réussit aussi souvent à le faire absoudre lui-même. Caton avait été accusé quarante-quatre fois ; Cassius ne le fut pas beaucoup moins. Malgré les inimitiés puissantes qu’il s’était attirées en s’attaquant surtout aux amis d’Auguste,malgré les fâcheuses dispositions qu’il rencontrait chez ses juges, ceux-ci n’osèrent jamais le condamner, et si Cassius finit par succomber dans cette lutte inégale, c’est qu’on eut recours à d’autres armes que la justice ou la légalité.

Cet orateur, si occupé au barreau à accuser les autres et à se défendre lui-même, trouvait encore le temps de paraître dans les écoles de déclamateurs. Cependant il méprisait leurs exercices ; s’il s’y livrait parfois, c’était pour se conformer à l’usage, en cédant aux instances répétées de ses amis. Sur ce nouveau terrain, il était inférieur à lui-même, et il en indiquait les raisons à Sénèque le Père, qui s’étonnait de la faiblesse de ses déclamations. Il expliquait d’abord son insuffisance par des considérations générales, dont la justesse laisse à désirer. « La nature, disait-il, n’accorde à personne de réussir en tout ; Virgile est mauvais en prose, Cicéron en vers ; l’apologie de Platon pour Socrate est indigne du défenseur et de l’accusé, etc. ... Parmi les orateurs, l’un est bon dans l’argumentation, faible dans la narration ; l’autre excelle dans la préparation ; celui-ci réussit mieux dans les suasoriæ, celui-là dans les controverses. Voici, en outre, ajoutait-il, une raison qui m’est personnelle : je ne m’occupe pas de l’auditeur, mais du juge ; j’ai l’habitude de répondre non à moi-même mais à un adversaire. J’évite plutôt encore ce qui est oiseux que ce qui est contradictoire. Qu’y a-t-il dans les écoles qui ne soit pas oiseux ? elles-mêmes sont inutiles. Or, selon moi, quand je parle au forum, j’agis et je fais quelque chose : Si je déclame, il m’arrive ce que Censorinus disait avec tant de raison des aspirants aux honneurs dans les municipes, il me semble faire des efforts dans un rêve. Tout est là. Autre chose est de combattre, autre chose de s’escrimer. L’école est un gymnase, le barreau est une arène. Ces observations de Cassius sont justes. Il les continuait longuement, en exposant les difficultés que rencontrent au barreau les orateurs qui se livrent avec succès aux déclamations. Tacite ne fera que développer et présenter à sa manière les critiques énoncées par Cassius Severus.

Il n’avait pas, non plus, assez de railleries pour ces parleurs qui obtiennent des succès à domicile et sont regardés par leurs auditeurs comme supérieurs à Cicéron. Il racontait, à ce propos, les persécutions dont il tourmenta l’un d’eux, le rhéteur Cestius. Le récit est plaisant, et s’il fait honneur au zèle de Cassius pour la gloire .de’ Cicéron, il montre en même temps qu’il était un fâcheux, et explique les inimitiés qu’il soulevait contre lui : J’entrai un jour, dit-il, dans une classe, au moment où Cestius allait lire sa réponse à la Milonienne de Cicéron. Plein d’admiration pour ses propres œuvres suivant son habitude, il disait : Si J’étais gladiateur, je serais Fusius ; si j’étais pantomime, je serais Bathylle ; si j’étais cheval, je serais Melissio. Je ne pus contenir ma colère et je m’écriai : Et si tu étais un égout, tu serais la Cloaca maxima ! Tous de rire : les écoliers me regardent, et se demandent quel est cet homme à la cervelle si épaisse. Cestius, qui allait répliquer à Cicéron, ne trouva rien à me répondre à moi-même : il déclara qu’il ne continuerait pas si je ne sortais pas de la maison. Pour moi, j’affirmai que je ne sortirais de l’établissement de bains qu’après m’être lavé[25]. Plus tard, j’eus l’occasion, sur le forum, de venger Cicéron de Cestius. Un jour, je le rencontre et je le cite devant le préteur. Après m’être soulagé, en versant sur lui un torrent de plaisanteries et d’invectives, je demande au préteur de le poursuivre, d’après la loi inscripti maleficii[26]. Cestius fut si troublé qu’il réclama un délai pour consulter les jurisconsultes. Ensuite je le traînai devant l’autre préteur et l’accusai d’ingratitude ; déjà je demandais pour lui au préteur urbain un curateur. Sur la prière de mes amis qui étaient accourus à ce spectacle, j’affirmai que je cesserais de tourmenter Cestius, s’il jurait que Cicéron était plus éloquent que lui-même. Mais rien, ni plaisanteries, ni paroles sérieuses, ne put lui arracher cet aveu[27].

Cassius Severus termine en répétant que son bon sens l’empêche de prendre au sérieux de tels exercices. Il omet de dire qu’il devait une bonne partie de son éloquence aux interruptions de ses adversaires, aux incidents des audiences qui enflammaient sa verve et provoquaient ses saillies. Il ne rencontrait rien de tel dans les déclamations d’école, et, par suite, il les trouvait froides et dénuées d’intérêt. Il assistait cependant aux séances où on le conviait, et s’il n’avait pas toujours l’occasion de donner des leçons aussi rudes que celle qu’il avait infligée au malheureux Cestius, il ne ménageait pas les conseils aux déclamateurs. S’il les voyait emprunter des pensées ou des expressions aux auteurs grecs, et les introduire dans leurs discours, en dénaturant le sens et cri changeant quelques mots, il les comparait aux voleurs de coupes qui en modifient la poignée pour dissimuler leurs larcins. Ils changent un mot, en ajoutent ou en retranchent un, et croient acquérir ainsi, à bon marché, les pensées d’autrui[28]. Cassius n’aimait pas non plus ceux qui mêlaient des mots grecs à leurs discours, ou qui ; déposant la toge, prenaient le pallium pour déclamer en grec. Un jour, le rhéteur Sabinus Clodius ayant déclamé successivement en grec et en latin, on demanda à Cassius Severus, au sortir de la séance, comment Clodius avait parlé : male καί κακώς, répondit-il spirituellement, en faisant, par ce jeu de mots intraduisible, la critique des discours de l’orateur[29].

S’il intervient lui-même dans les déclamations, s’il prend la parole, c’est toujours pour présenter des observations justes, et quand le sujet rappelle les causes véritables débattues au forum. Une accusation célèbre portée par Caton le, Censeur contre le proconsul L. Quintus Flamininus était devenu un sujet d’école. Le consul, pour plaire, à une courtisane, avait coupé la tête à un captif pendant un festin[30]. Au milieu des subtilités développées par les déclamateurs présents pour atténuer la conduite de L. Quintus, Cassius Severus se bornait à établir la question d’une manière juridique, en quelques paroles sensées : Un esclave même, disait-il, un captif ne peuvent être, sans violation de la loi, livrés au supplice, cri tout lieu, de toute manière, de toute main, en tout temps ; si le magistrat y assiste, c’est pour surveiller l’acte, et non pour s’en amuser[31].

Cassius assiste-t-il à la suasoria fameuse, où Cicéron délibère s’il demandera la vie à Antoine, il écoute d’abord en silence et avec dédain les arguments d’école présentés par les rhéteurs. Mais Varius Geminus ayant fait dire à Cicéron ces paroles : Pourquoi perdrions-nous courage ? la République aussi a ses triumvirs, M. Brutus, C. Cassius, et Sextus Pompée ; et ayant énuméré les pays où Cicéron pouvait trouver asile, la Sicile qu’il avait vengée ; la Cilicie où il avait fait bénir son proconsulat ; l’Achaïe où ses talents seraient comme en famille ; le royaume de Déjotarus qui aurait à lui payer ses bienfaits ; l’Égypte qui n’avait pas oublié d’antiques services, et qui avait une perfidie à se faire pardonner, Cassius Severus commença à applaudir l’orateur. Puis, quand celui-ci exhorta Cicéron à partir pour l’Asie ou pour la Macédoine, c’est-à-dire pour le camp de Cassius ou pour celui de Brutus, il redoubla ses éloges en disant que les autres avaient parlé en déclamateurs et que, seul, Varius Geminus avait parlé en homme politique[32]. Ce jugement fait honneur au goût de Severus et au bon sens de Varius.

Il nous reste un passage d’une des rares déclamations que Severus consentit à prononcer. Il appartient à la controverse intitulée Debilitans expositos, dont il a été parlé à propos de Labienus. On a déjà vu la défense originale et nouvelle que Labienus présentait pour le fabricant de difformités. Cassius Severus soutint l’accusation contre lui, et Sénèque en reproduit ce passage : C’est pour lui, dit Cassius, que marchent à l’aventure des aveugles appuyés sur leur bâton, qu’on étale aux yeux des passants des bras mutilés, des pieds sans orteils, et, des talons tordus. A l’un, il broie les jambes, à l’autre dont il épargne les jambes et les pieds, il écrase les cuisses. Ce briseur d’os variant les supplices, coupe à l’un les bras, à l’autre, les nerfs : il disloque celui-ci, il brise les reins à celui-là. D’autres fois, il dissimule les épaules pour lés renfler en une affreuse bosse, et sa cruauté a pour but de provoquer les rires. »

Allons ! fais comparaître devant les juges toute ta maison ! voyons tes demi-morts, tes tremblotants, tes boiteux, tes manchots, tes aveugles, tes faméliques montre-nous tes captifs. Je suis curieux, par Hercule ! de connaître ton antre, cette officine des misères humaines, ce spoliaire de petits enfants. On donne à chacun sa difformité propre comme un métier. Celui-ci ales membres droits, et si rien ne contrarie la nature, sa taille sera élancée ; qu’on le brise, afin qu’il ne puisse se dresser comme un homme ; qu’on lui désarticule les pieds et les jambes, il rampera. A cet autre, on les coupera près du tronc. En voici un qui a une belle figure, on en peut faire un beau mendiant : qu’on lui déforme tous les membres, afin que ce mélange des faveurs et des cruautés de la fortune touche plus profondément les cœurs. De la tyrannie, il ne manque à cet homme que les satellites : c’est lui qui dispense les misères humaines ![33]

Ce passage renferme de grandes beautés. Le tableau des cruautés que le patron fait subir à ses victimes est saisissant. Cependant, il est loin d’être parfait. En le traçant, Cassius tombe dans le défaut qu’il reproche aux déclamateurs, il songe plus à ses auditeurs qu’au juge, tant il insiste avec complaisance sur les difformités des mendiants, et n’oublie aucune de celles que cette industrie horrible peut inventer. Il pense moins à s’en indigner et à flétrir le misérable qui en est l’auteur, qu’à faire admirer les ressources de son style et la fécondité de son imagination. L’orateur disparaît et cède la place à l’artiste. Aussi, en lisant cette énumération, on se rappelle involontairement ce passage de Molière, dans Monsieur de Pourceaugnac, où le second médecin répond à son confrère : Oui, monsieur, vous avez dépeint fort graphiquement, graphice depinxisti, tout ce qui appartient à cette maladie. Il ne se peut rien de plus doctement, sagement, ingénieusement conçu, pensé, imaginé... Mais dans ces descriptions si savantes, le malade est oublié, de même Cassius Severus songe plus ici à lui-même qu’aux malheureux dont il défend la cause.

Cassius ne parait pas avoir composé d’ouvrages historiques comme son ami Labienus. Il se borna à des travaux oratoires. Cependant Priscien cite de lui deux lettres adressées l’une à Mécène, l’autre à Tibère[34]. On ignore à quelle occasion. Ces lettres ne devaient guère être autre chose que des pamphlets. Cassius s’y livrait à son humeur caustique, et soit dans ces lettres, soit dans d’autres libelles ; il attaquait, il poursuivait de ses satires les principaux personnages, hommes et femmes, de la cour d’Auguste. La connaissance que l’on a de son caractère et de sa hardiesse permet de croire qu’il n’épargna personne. C’était l’avis de ses contemporains. Aussi lui attribuaient-ils, à tort ou à raison, tous les vers, toutes les épigrammes anonymes, toutes les inscriptions outrageantes pour l’empereur qui couraient ou qu’on lisait à Rome, et qui ont été citées plus haut dans lé chapitre sur Auguste. Fondée ou non, l’opinion qui en déclarait Cassius l’auteur porta coup. Auguste ressuscita I’ancienne loi de Majesté qui, du temps de la République, s’appliquait à tous les délits non définis portant atteinte à la majesté du peuple romain. Le premier, dit Tacite, il étendit cette foi aux libelles scandaleux (diffamatoires), indigné de l’audace de Cassius Severus, dont les écrits insolents avaient diffamé des hommes et des femmes d’un rang illustre[35]. Le sénat se hâta de s’associer à la colère du prince ; bientôt un arrêt rendu sous la religion du serment condamna Cassius à l’exil, et le relégua en Crète.

L’éloignement, loin de calmer les colères de Cassius Severus, ne fit que les irriter. De son exil, il continua en paroles, et par des pamphlets, d’attaquer les courtisans de l’empereur. Dans l’un d’eux, il prenait à partie le grand-père de l’empereur Vitellius, Vitellius de Nuceria, chevalier romain et administrateur des biens d’Auguste. Il était loin de lui attribuer la haute naissante que les auteurs complaisants de généalogies accordèrent plus tard à l’empereur Vitellius, en le faisant remonter à Faunus, roi des Aborigènes, et à la déesse Vitellia. Cassius, au contraire, reprochait à Vitellius d’être le petit-fils d’un affranchi, savetier de son état, dont le fils, après s’être enrichi aux enchères et par ses délations, avait épousé une femme de mauvaise vie, fille d’un certain Antiochus, loueur de fours, et en avait eu un chevalier romain administrateur des biens d’Auguste[36].

Ces attaques soulevèrent de nouvelles inimitiés contre Cassius, et rallumèrent les anciennes. Un second arrêt du sénat fut rendu contre le pamphlétaire qui fut condamné à être dépouillé de ses biens, à être privé du feu et de l’eau, et à être jeté sur le rocher de Sériphe[37]. Cassius y vécut dix ans encore. Quelle était la situation d’un exilé privé du feu et de l’eau ? on ne le sait pas au juste. Eusèbe en donne à peu près l’idée dans sa Chronique relative à l’année 34 de notre ère : Cassius Severus, dit-il, orateur distingué, mourut la vingt-cinquième année de son exil dans la plus affreuse misère, ayant à peine des haillons pour se couvrir.

Avant de frapper l’écrivain, la vengeance impériale avait proscrit ses écrits, et lés avait brillés sur le forum comme ceux de Labienus. Le caprice de Caligula leur permit de reparaître un moment. Il ne semble pas cependant que les exemplaires des pamphlets aient longtemps survécu. Sauf Priscien, qui mentionne les deux lettres rappelées plus haut, les grammairiens et Quintilien ont l’air de ne connaître que les discours de Cassius Severus. Ainsi finit d’une manière misérable, persécuté jusque dans son exil, le dernier orateur dont la hardiesse ait gêné les empereurs. Désormais ceux dont l’amertume et le génie caustique pourraient évoquer le souvenir de Cassius ne trouveront plus chez les princes que protection et faveur : ce seront les délateurs. Cassius aurait rougi de se voir attribuer une descendance aussi odieuse. Elle n’en procède pas moins de lui, aussi bien que les orateurs de la décadence, désignés dès lors du nom de modernes, par opposition à l’école de Cicéron.

 

 

 



[1] Dialogue des orateurs, 19, 22.

[2] Dialogue des orateurs, 18.

[3] Dialogue des orateurs, 19.

[4] Dialogue des orateurs, 20.

[5] Dialogue des orateurs, 20.

[6] Inst. Orat., XII, 10, 10.

[7] Controverses, III, préface.

[8] Quintilien, X, 1, 116.

[9] Dialogue des orateurs, 26.

[10] Controverses, III, 18.

[11] Annales, IV, 21 ; Pline, Hist. nat., VII, 10.

[12] Quintilien, VI, 3, 78.

[13] Suétone, Grammairiens illustres, 22.

[14] Controverses, II, 12.

[15] Quintilien, XI, 3, 133.

[16] Quintilien, VIII, 2, 1.

[17] Quintilien, VI, 1, 3.

[18] Quintilien, VI, 3, 78.

[19] Quintilien, X, I, 23.

[20] Hirtius, Guerres d’Afrique, 80 ; Velleius Paterculus, II, 120.

[21] Pline, Hist. nat., XXXV, 46.

[22] Voir chapitre II, Auguste orateur.

[23] Quintilien, XI, 1, 57.

[24] Macrobe, Saturnales, II, 4.

[25] C’est-à-dire, je ne sortirais de l’école qu’après avoir entendu la déclamation.

[26] Délits qui ne sont pas mentionnés d’une manière expresse dans la loi.

[27] Controverses, III, Excerpta.

[28] Controverses, V, 34.

[29] Controverses, IV, 26.

[30] Voir l’Histoire de l’éloquence latine avant Cicéron, t. II, au début.

[31] Controverses, IV, 25.

[32] Suasoriæ, VI.

[33] Controverses, V, 33.

[34] Priscien, VII, 11 ; IX, 10.

[35] Annales, I, 72.

[36] Suétone, Vitellius, 2.

[37] Annales, IV, 21.