HISTOIRE L’ÉLOQUENCE ROMAINE

 

CHAPITRE VI — ORATEURS CONTEMPORAINS D’AUGUSTE - III

 

 

M. VALERIUS MESSALA CORVINUS, le rival d’Asinius Pollion en éloquence, fut comme lui un honnête homme. Tacite les associe tous deux dans le même éloge par une de ces expressions concises qu’il affectionne. Sous le règne de Claude, le consul Silius demandait au sénat de faire exécuter la loi Cincia qui défendait à tout citoyen de recevoir, pour plaider une cause, de l’argent ou des présents. L’orateur engageait les avocats à se souvenir d’Asinius Pollion, de Messala, et, à une époque plus récente, d’Arruntius et d’Æserninus, qui tous étaient arrivés au faite des honneurs par une vie et une éloquence incorruptibles, incorrupta fama et facundia[1].

Messala appartenait à l’une, des plus illustres familles de Rome, et, comme son nom de Corvinus l’indique, descendait de ce Valerius Corvus, si célèbre par son combat contre un Gaulois, où, suivant la légende, un corbeau l’aida à triompher de son terrible adversaire. Il était un peu plus jeune que Pollion. Mais la Chronique d’Eusèbe le fait naître, à tort, l’an 60 avant notre ère, en confondant le consulat de Q. Cæcilius Metellus Creticus avec celui de Q. Cæcilius Metellus Celer qui eut lieu dix ans plus tôt. Sa naissance doit être reportée à l’année 70. Un fait le prouve. Quintilien cite à plusieurs reprises le procès d’Aufidia, accusée par Messala et défendue par Servius Sulpicius. Comme celui-ci est mort en 44, il en résulterait que Messala aurait plaidé, à seize ans, une cause de cette importance, ce qui est inadmissible.

Au mois de juillet de l’aimée 174, Brutus était en Macédoine où il préparait la guerre civile. Messala, âgé de vingt-six ans, alla l’y rejoindre, avec une lettre de recommandation de Cicéron. Je t’envoie Messala, disait celui-ci. Quelle lettre, si minutieuse qu’elle fût, te ferait mieux connaître que lui l’état de la République ? Il sait les affaires exactement, et il peut t’en faire un rapport élégant et fidèle. Ne va pas croire, Brutuscar s’il n’est pas nécessaire que je t’écrive ce que tu connais, je ne puis pas cependant passer sous silence un mérite si supérieur —, ne va pas croire que rien puisse égaler sa probité, sa fermeté, sa vigilance, son amour pour la République. Son éloquence, qui est admirable, parait à peine mériter place dans son éloge. Elle témoigne encore de sa sagesse. Son goût si sûr l’a engagé à s’exercer avec le plus de soin dans le véritable genre oratoire. Tel est son zèle, telle est son ardeur à l’étude qu’il semble ne rien devoir à son heureux génie. Mais l’amitié m’entraîne. Ma lettre n’a pas pour but de faire l’éloge de Messala, surtout à Brutus, qui tonnait aussi bien que moi son mérite, et mieux que moi ses goûts que je loue. Son départ m’a chagriné, mais je me console par la pensée qu’en se rendant auprès d’un autre moi-même, il remplit son devoir, et suit le parti le plus honorable[2].

Pendant toute sa vie, qui fut longue, Messala resta digne de cet éloge. Des savants l’ont trouvé excessif, et ont voulu voir, dans cette lettre, une interpolation qu’une main amie de Messala y aurait introduite. Il est impossible à des modernes de décider ces questions, et de discerner entre ces phrases si bien agencées, celles qui appartiennent à Cicéron, et celles qui lui seraient faussement attribuées. D’ailleurs, le nom de Messala se retrouve encore deux fois dans la correspondance de Cicéron avec Atticus[3], à une date antérieure à la lettre de Cicéron à Brutus. La première lettre du mois de mars 46 mentionne le départ de Messala pour Athènes, où il allait terminer ses études ; dans la seconde, datée du mois de juin de l’année suivante, Cicéron se réjouit, des bonnes nouvelles que Messala, en revenant d’Athènes, lui a données sur son fils qui y poursuivait ses études avec succès. On doit donc tenir pour authentique la lettre adressée à Brutus, quitte à y voir un peu de cette complaisance que les grands orateurs ont coutume, de tout temps, d’accorder à un jeune confrère qui montre Au mérite.

Messala s’attacha à la cause de Brutus, et fut, pour cette raison, compris par Antoine dans les listes de proscriptions dressées par les Triumvirs, après la guerre de Modène[4]. Il était, heureusement, hors de leurs atteintes, et se trouvait dans l’armée de Cassius. Il prit part, à ses côtés, à la bataille de Philippes où il commandait une légion. Il vit de près les événements, et les raconta ensuite dans des Mémoires, dont nous reparlerons plus loin, et auxquels Plutarque a fait de nombreux emprunts. Les derniers partisans de Brutus et, de Cassius voulaient prolonger la résistance, et sollicitaient Messala de se placer à leur tète. Celui-ci comprit que la lutte était désormais impossible. Il fit sa soumission à Octave qui accueillit le jeune homme avec empressement et le combla de marques d’amitié. Il l’éleva même presque aussitôt à la dignité d’augure[5]. L’inclination de Messala le portait plutôt du côté d’Antoine, avec lequel il s’était réconcilié ; mais il s’en détacha complètement lorsqu’il le vit compromettre le nom et la dignité de Romain par son fol amour pour Cléopâtre. Cette rupture est probablement postérieure à la paix de Brindes et dut avoir lieu vers l’année 32. Antoine, irrité de cette désertion, s’en plaignit au sénat. Messala prononça un discours pour se disculper. C’est, sans doute, à cette occasion, qu’il reprocha à Antoine d’employer des vases d’or pour les besoins les plus sales[6]. En récompense, il obtint d’Octave d’être associé avec lui au consulat, à la place d’Antoine, à qui le sénat complaisant décida de l’enlever. C’était le signal de la guerre qui devait se terminer à Actium.

Après la lutte, Octave rendit de vives actions de grâces à Messala pour le concours qu’il lui avait prêté. Messala s’excusa avec modestie, et faisant allusion à la bataille de Philippes où il soutenait la cause de Brutus et de Cassius, lui répondit, non sans noblesse, qu’il avait toujours été du parti le meilleur et le plus juste[7]. Sa conduite en Égypte lui fait moins d’honneur. Antoine, trahi de tous, ne rencontra de fidélité que dans sa troupe de gladiateurs. Ils firent une résistance désespérée et inutile. Un petit nombre seulement se rendirent sur la parole du lieutenant d’Octave, Didius, qui leur promit la vie sauve. Messala survint après, et, malgré la promesse de Didius, les fit égorger sans pitié[8]. Ce trait fait tache dans sa vie. De retour à Rome, il prononça au sénat un discours Sur les statues d’Antoine[9]. Était-ce pour demander qu’elles fussent maintenues ou renversées ? Les honneurs qu’il reçut d’Octave rendent plus probable la seconde supposition. L’année suivante, il fut nommé proconsul de Syrie, et partit pour son gouvernement, en emmenant arec lui le poète Tibulle qu’il protégeait. Mais Tibulle tomba malade en route, et ne put qu’adresser de loin, à ses joyeux compagnons, ses regrets sur sa maladie et ses veaux pour leur heureux voyage. C’est à cette circonstance que l’on doit la IIIe élégie si gracieuse, du premier livre de Tibulle.

L’an 28, on retrouve Messala en Aquitaine, occupé à livrer de rudes combats aux populations soulevées de cette contrée. Le complaisant Tibulle célèbre maintenant les talents militaires de son bienfaiteur et les succès qu’il remporte[10]. Mais il chante surtout le triomphe que Messala obtint de la faveur d’Auguste, le septième jour avant les calendes d’octobre de la même année. Ce jour, dit-il, a été chanté par les Parques qui filent la trame des destins, trame qu’aucun dieu ne peut briser. Cet enfant, ont-elles dit, mettra en fuite les nations de l’Aquitaine, et devant lui tremblera l’Atax, vaincu par ses courageux soldats. L’oracle’ s’est vérifié. La jeunesse romaine a vu de nouveaux triomphes et des chefs prisonniers, les mains chargées de chaînes. Et toi, Messala, le front ceint des lauriers de la victoire, un char d’ivoire te portait, traîné par de blancs coursiers, J’assistais aux honneurs qui te furent rendus. Tarbelle, au pied des Pyrénées, les rivages de l’océan Santonique, ont vu tes exploits. Ils ont eu encore pour témoins l’Arar, le Rhône rapide, la large Garonne, et les eaux bleues de la Loire qui arrosent le pays du blond Carnute[11].

Auguste ne se borna pas à accorder à Messala les honneurs du triomphe. Pour récompenser des services qu’on pourrait accuser le poète d’avoir exagérés, et en même temps, pour rester fidèle au plan qui lui faisait relever les images de tous les grands hommes de la République, il érigea, sur le forum, au héros de la famille, à Valerius Corvinus, une statue dont le casque portait le corbeau légendaire[12]. L’année suivante ou deux ans après, en 27 ou 26, il établit la préfecture de la ville dans le but, dit Tacite, de contenir les esclaves et cette partie du peuple dont l’esprit remuant et audacieux ne connaît de frein que la crainte. Il confia cette charge à Messala. Ce fut l’apogée et en même temps l’écueil de sa fortune. En effet, cette magistrature lui fut bientôt retirée comme étant au-dessus de ses forces, quasi nescius exercendi[13]. Tacite ne fait-il pas erreur ? Le mérite déployé par Messala en tant de circonstances permet de le croire. La Chronique d’Eusèbe donne une autre interprétation. Messala, à ce qu’elle rapporte, se démit, au bout de six jours, de la préfecture de la ville, parce que ces fonctions étaient incompatibles avec la liberté des citoyens. Cette explication est plus honorable pour Messala, et peut-être plus vraie.

Messala renonça dès lors aux charges publiques. Il rentra dans la vie privée, et reprit ses travaux oratoires au sénat et sur le forum. Nous avons vu deux circonstances où il parla au sénat : l’une en réponse à la lettre d’Antoine, l’autre au sujet des Statues d’Antoine. Il est probable que, dans la suite, il fut au sénat un des orateurs les plus écoutés, puisque le jour où cette assemblée décerna à Auguste le titre de Père de la Patrie, ce fut Messala qui lut au prince, et qui rédigea par conséquent le sénatus-consulte[14].

Bien que Messala ait beaucoup plaidé au forum, on ignore les causes qu’il soutint, sauf un discours éloquent pour Pythodorus, et l’accusation contre Aufidia, citée plus haut, où il eut Servius Sulpicius pour adversaire. En revanche, plusieurs jugements portés sur son éloquence peuvent aider à en connaître les caractères. Sénèque le Père lui attribue un esprit cultivé dans tous les genres de littérature et un souci scrupuleux de la bonne latinité. Il donne, comme preuve à l’appui, un jugement de Messala sur une déclamation du rhéteur Latro. Oui, il est éloquent, mais dans sa langue, dit Messala, louant le talent de Latro tout en blâmant son style[15]. Tacite, dans le Dialogue des orateurs, accorde à Messala le même éloge : Cicéron, dit-il, est plus varié, plus fin, plus élevé que Caïus Gracchus et Crassus ; Messala est plus doux, plus gracieux, plus soigné dans le choix des mots que Cicéron[16]. Quintilien s’exprime à peu près de la même façon : Messala est brillant et pur ; la noblesse de sa race éclate, pour ainsi dire, dans son éloquence : mais il a moins de force qu’Asinius Pollion[17].

Si l’on rapproche ces jugements, l’on peut en conclure que Messala se préoccupait surtout de la forme, et portait à un haut degré le soin et l’amour des détails. Son éloquence semble manquer de souffle, et remplacer l’inspiration par (les phrases artistement composées, par l’élégance de la diction et les raffinements du style. A force de manier et de travailler sa langue., il était parvenu à faire passer dans une traduction latine, toute la finesse, la grâce, la délicatesse du discours d’Hypéride pour Phryné, véritable tour de force pour un Romain, ajoute Quintilien[18]. La vigueur, cependant, ne lui faisait pas défaut à l’occasion, témoin le discours dont parle Pline et qu’il qualifie d’indignatio, où Messala s’emporta contre l’introduction dans les images de sa famille, de celles des Levinus[19]. Tibulle, de même, tout en restant dans la généralité du panégyrique, nous montre Messala, soit à la tribune, soit au barreau, alliant la fermeté à la douceur, et sachant dompter les frémissements de la foule passionnée, aussi bien qu’adoucir la colère et les mauvaises dispositions du juge[20].

Messala avait l’habitude de commencer ses exordes par se plaindre de sa santé, et par se déclarer incapable de lutter contre le talent de ses adversaires. Quintilien n’est pas loin d’approuver cette précaution oratoire. Aper n’est pas du même avis dans le Dialogue des orateurs. Il s’emporte contre ce qu’il appelle l’inexpérience des temps anciens. Qui pourrait aujourd’hui, s’écrie-t-il, supporter un orateur excusant dans son début la faiblesse de sa santé ! Or tels sont presque tous les exordes de Messala Corvinus[21]. Cependant Aper n’est pas trop défavorable à Messala. Je ne veux pas, dit-il, attaquer Corvinus. Il n’a pas dépendu de lui qu’il ne déployât la richesse et l’éclat de l’éloquence moderne. C’est à nous de voir jusqu’à quel point la chaleur de son âme ou la puissance de son esprit ont secondé son jugement[22]. Aper a tort de le réclamer comme un des fondateurs de la nouvelle éloquence. C’est à Cassius Severus qu’il faut laisser cet honneur. Quoi qu’il dise, Messala est encore un disciple de Cicéron. Peut-être Aper pensait-il à la prédilection que Tibère avait montrée dans sa jeunesse pour l’éloquence de Corvinus. Seulement l’obscurité du style de l’empereur rappelait peu l’élégance et la clarté de Messala[23].

De même qu’Asinius Pollion, Messala fréquenta les écoles des rhéteurs, assista à leurs déclamations, et leur ouvrit même sa maison. Sénèque le Père rapporte de lui quelques observations et quelques jugements qui font honneur à son bon sens et à son goût. Nous avons cité un peu plus haut le mot piquant qu’il avait appliqué à Latro. A propos d’un passage de Virgile, il se trouvait en désaccord avec Mécène. Voici le passage : Tout le temps que dura la résistance de Troie, c’est le bras d’Hector, c’est celui d’Énée qui arrêtèrent la victoire des Grecs et la firent reculer jusqu’à la dixième année.

Quidquid apud duræ cessalum est mania Trojæ,

Hectoris Æneæque manu victoria Graium

Hæsit — et in decimum vestigia rettulit annuna.

Messala prétendait que Virgile aurait mieux fait de s’arrêter après le mot hæsit, et blâmait comme faisant longueur le dernier hémistiche. Mécène, au contraire, approuvait Virgile et admirait autant la fin du vers que le reste du passage[24]. Le jugement de Messala est un peu sévère, mais il ne manque pas de justesse.

Cet exemple et d’autres cités dans le chapitre sur Mécène, montrent qu’à peine mort, Virgile fut traité en ancien par ses contemporains, et que ses œuvres furent étudiées avec le soin le plus minutieux. Quelquefois même, ce scrupule religieux prenait des formes plaisantes. On peut en juger d’après cette anecdote racontée par Sénèque, qui a peu de rapport avec Messala, mais où il dit son mot : Le rhéteur Fuscus insérait dans ses déclamations des imitations de Virgile pour plaire à Mécène. Il plaça une fois, avec assez d’à-propos, l’expression plena deo. Gallio l’avait recueillie, et s’était promis de ne pas la laisser perdre. Il sortait un jour, d’une déclamation de Nicétès qui, par sa verve, avait beaucoup plu aux rhéteurs grecs, et il alla voir Messala. Que penses-tu de Nicétès ? lui demanda Messala. — Plena deo, répondit Gallio. Aussi, toutes les fois qu’il venait entendre un de ces déclamateurs que les habitués des écoles appelaient caldos, Messala ne manquait pas de le questionner ainsi : Numquid plena deo ? L’expression était devenue si familière à Gallio qu’il s’en servait sans y penser. Un jour, Auguste lui parlant d’Haterius, Gallio répondit par habitude : Ille erit plena deo. Auguste ne comprit pas ; et il fallut que Gallio lui racontât comment, ayant fait un jour cette réponse à Messala, il la faisait maintenant en toute occasion. Gallio raconta l’anecdote à son ami Ovide qui trouva l’expression bonne à prendre et plaça l’hémistiche dans sa Médée : feror huc illuc ut plena deo[25].

Dans sa Satire X, contre Lucilius, Horace, entre autres griefs, reproche à son devancier d’avoir mêlé des mots de grec aux mots latins. Il blâme eu même temps ceux ses contemporains qui donnent dans le même travers. Ce mélange dés deux langues était devenu fort à la mode. On parlait couramment le grec, on le citait dans la conversation, dans sa correspondance ; de là, il n’y avait pas loin à l’introduire dans les écrits plus sérieux. Horace oppose à ces néo-grecs l’exemple de Messala et de son frère Pedius qui surent plaider en latin, au lieu d’intercaler dans leur style des mots étrangers, à la façon du Canusien aux deux langues[26]. Le vieux scholiaste d’Horace, publié au XVIe siècle par Cruquius, rapporte, en commentant ces vers, que Messala et son frère Pedius avaient tant d’aversion pour le mélange du grec et du latin que, pour ne pas prononcer le mot schœnobates, Messala se servit du mot funambulus emprunté au prologue de l’Hecyre de Térence. A l’autorité de Messala, de Pollion et d’Horace ; les partisans du style bigarré opposaient l’exemple de Cicéron. Cependant Cicéron ne parle guère grec que dans ses lettres à Atticus, et pour déjouer l’infidélité des messagers. Les mots grecs qu’il emploie sont la plupart du temps des citations plaisantes, ou des parodies de passages bien connus d’Atticus et de lui. Nulle part, on ne trouve cet amalgame de grec et de latin qu’on rencontre dans les lettres d’Auguste.

Protecteur de Tibulle, Messala fut aussi un ami d’Horace. Il recevait le poète et venait parfois souper chez lui. Dans une de ses plus jolies odes, Horace s’adresse à son amphore, et l’invite à verser à Corvinus un vin amolli par les années. Ne crains pas, ajoute le poète, tout imbu qu’il est des entretiens de Socrate, qu’il te repousse d’un air farouche. Le vin, dit-on, échauffa la vertu même du vieux Caton[27]. Ce passage, en nous révélant les rapports des deux amis, semble indiquer en outre que Messala n’était pas étranger à la philosophie. Un vers de l’Art poétique vante encore son éloquence, et le donne comme un des premiers orateurs de Rome[28]. Ces éloges sont la monnaie dont le poète payait l’amitié du grand personnage. Ovide aussi se rappelle, dans ses Pontiques, l’amitié de Messala, et écrit au fils de celui-ci : Ton père n’a pas renié notre amitié : il encourageait mes études, les provoquait, enflammait mon ardeur[29].

Une lettre de Pline le Jeune,  déjà citée à propos d’Asinius Pollion, donne une des raisons pour lesquelles Messala aimait et recherchait les poètes. C’est qu’il faisait aussi des vers, et même des vers assez libres, puisque Pline le Jeune le range au nombre des graves personnages qui n’ont pas dédaigné ce délassement, et dont il donne une liste fort curieuse[30]. Messala devait en avoir fait d’autres, si l’on s’en rapporte à l’auteur de l’Élégie à Valerius Messala, placée parmi les petits poèmes de Virgile. Le poète célèbre les talents militaires de Messala, son mariage avec Sulpicia, soit éloquence, et aussi les poésies grecques qu’il a composées. Il emploie cependant, à ce propos, une comparaison singulière. Il dit de ces poésies qu’elles méritent de l’emporter sur le vieillard de Pylos. Que vient faire ici le verbeux Nestor ? Le rapprochement n’est pas flatteur pour Messala. Aussi l’on sourit de voir l’auteur anonyme prétendre, avec exagération, qu’il bornera ses efforts à égaler la muse de son héros. Cette pièce ne révèle aucun fait nouveau. Elle prouve seulement, ainsi que la dédicace du Ciris à Messala, que le grand orateur aimait, recherchait et favorisait les poètes.

Le dictateur César, en se rendant d’Italie en Gaule par les Alpes, s’était amusé à composer un traité sur l’Analogie dont il n’est presque rien resté. A son exemple, Messala avait travaillé sur l’alphabet, ou du moins sur la lettre S. Quintilien le dit expressément : Caton le Censeur, dit-il, n’écrivait jamais dicam, faciam, mais dicem et faciem ; et il terminait ainsi tous les futurs de la même conjugaison. On peut s’en convaincre par les anciens livres qui nous restent de lui, et par le témoignage de Messala dans son Traité sur la lettre S[31]. Il ne nous en est rien parvenu, non plus que de l’ouvrage composé dans sa vieillesse Sur les familles. Pline se contente de raconter à quel propos il le composa. Traversant l’atrium de Scipion Pomponianus, il vit que, grâce à une adoption testamentaire, les Salutions (tel était le surnom) s’étaient, à la honte des Africains, accolés au nom des Scipions[32]. Messala était très fier de l’illustration de sa race, à en juger par l’objet de cet ouvrage, et par son invective contre les Levinus que nous avons rappelée plus haut.

Mais l’œuvre de prose la plus considérable de Messala est l’histoire ou plutôt les Mémoires qu’il composa. Ils roulaient sur les événements de la guerre civile. Ils sont cités par Suétone. Ce dernier rapporte, d’après eux, qu’Auguste n’admit jamais d’affranchis à sa table, sauf Mena, et encore après lui avoir conféré l’ingénuité, pour lui avoir livré la flotte de Sextus Pompée[33]. Mentionnés par Tacite[34], ces Mémoires ont surtout servi à Plutarque dans le récit de la bataille de Philippes. Le biographe grec avait eu recours à divers documents contemporains pour raconter la dernière lutte qui anéantit la liberté de Rome. Les Mémoires d’Auguste rapportaient ce qui s’était passé dans son camp et dans celui d’Antoine. Ceux du philosophe Publius Volumnius, ami de Brutus, concernaient plutôt les derniers moments de Brutus. Ceux de Messala, qui commandait une légion dans l’armée de Cassius, roulaient sur les évènements militaires qui avaient précédé et suivi la mort de Cassius. Certains détails,  rapportés par Plutarque, semblent traduits textuellement des Mémoires de Messala. Cassius, dit-il, à ce que raconte Messala, soupa dans sa tente avec quelques amis, et, contre son naturel, il fut, pendant tout le repas, pensif et taciturne. Après le souper, il prit la main de Messala, et la lui serrant, affectueusement, selon son habitude : Messala, lui dit-il en grec, je te prends à témoin que, comme le grand Pompée, je suis forcé, malgré moi, de livrer le sort de ma patrie au hasard d’une seule bataille. Ayons pourtant bon courage et confiance dans la fortune. Il serait injuste de nous en défier, quand même nous prendrions un mauvais parti. En achevant ces mots, Cassius embrassa Messala et lui dit adieu. Messala le pria à souper pour le lendemain, jour de sa naissance[35].

Plutarque emprunte encore aux Mémoires de Messala le récit de la première bataille. Messala, dit-il, donne comme preuve de la victoire de Brutus, que son parti prit trois aigles et plusieurs enseignes aux ennemis, tandis que ceux-ci n’en prirent pas une[36]. Messala évaluait à 8.000 hommes, y compris les valets d’armée, les pertes de Brutus, et portait au double celles d’Octave et d’Antoine[37]. Il racontait aussi les derniers moments de Brutus, mais Plutarque semble plutôt avoir suivi sur ce point les mémoires de Volumnius qui n’avait pas quitté d’un instant l’infortuné général. Cependant Volumnius prétendait que Brutus avait appuyé son épée contre terre et s’était ensuite précipité dessus. Selon Messala, Straton, le maître d’éloquence de Brutus, cédant à ses instances, avait tenu l’épée contre laquelle Brutus s’était jeté. Messala était probablement dans le vrai. En tout cas, Straton ne le démentit pas, le jour où Messala, le présenta à Auguste en lui disant, les larmes aux yeux : Voilà, César, celui qui a rendu à mon cher Brutus le dernier service[38].

Messala, qui se piquait d’impartialité, n’avait pas hésité à blâmer les fautes commises par Brutus. Après la mort de Cassius, Brutus voulant exciter ses soldats à reprendre la lutte, leur donna à chacun une gratification de deux mille drachmes, et eut la faiblesse de leur promettre le pillage de Thessalonique et de Lacédémone. Plutarque, en rapportant ce fait, condamne la conduite de Brutus avec une vivacité qui doit être un souvenir des Mémoires de Messala.

Les deux dernières années de la vie de Messala furent malheureuses. Il perdit la connaissance et la mémoire, et mourut volontairement de faim à l’âge de soixante-douze ans, laissant la réputation d’un honnête homme, et d’un des plus brillants orateurs de l’école antique[39].

 

Après Messala, l’on peut citer encore les noms d’autres orateurs et d’autres écrivains ayant appartenu à. peu près à la même époque. Mais leurs œuvres sont peu connues, et l’on recueille à peine quelques renseignements sur leurs personnes. Tel est L. MANLIUS TORQUATUS à qui Horace adresse l’ode VII du livre IV, et qu’il invite à souper dans l’épître V du Ier livre. Ce Manlius était le petit-fils du Torquatus, sous le consulat duquel Horace est né, comme il le rappelle lui-même, l’an 66 avant notre ère. Son père était déjà un orateur célèbre. Cicéron, dans le Brutus, vante l’élégance de son style, la sagesse de son goût, la force de sa parole et qualifie sa mémoire de divine[40]. On ignore si le fils hérita de toutes les qualités de son père. Mais les termes dans lesquels Horace l’invite à souper et excuse la modestie de son repas, la déférence qu’il lui témoigne, montrent qu’il jouissait à home d’une grande autorité. Horace parle même des nombreux clients qui cherchent à forcer la porte de Torquatus ; il l’engage à leur échapper par une issue dérobée pour se rendre à son invitation. A ce moment, Torquatus, suivant le récit d’Horace, se préparait à défendre la cause de Moschus. Ce dernier, d’après le Commentaire d’Horace publié par Cruquius, était un rhéteur de Pergame fort connu, que l’on accusait d’empoisonnement. Il prit pour défenseurs Asinius Pollion et L. Manlius Torquatus. Le discours de Manlius existait encore au temps du commentateur anonyme.

 

L’on ne connaît pas beaucoup plus QUINTUS DELLIUS qui, comme tous les Romains de cette époque, avait cultivé l’éloquence et pratiqué le barreau dans sa jeunesse. Il en fut détourné de bonne heure par les guerres civiles, auxquelles il prit une part des plus actives. Dans un temps. où l’on ne se piquait guère de fidélité à la cause vaincue, il surpassa tous les autres en inconstance, et s’attira de l’orateur Messala le surnom mérité de voltigeur des guerres civiles : desultorem bellorum civilium. On le voit s’attacher successivement à tous les partis. Ami de Dolabella, lieutenant de César, il l’abandonne pour passer dans le camp de Cassius où il connaît Horace. Après la bataille de Philippes, il se donne à Antoine et, quelque temps avant la bataille d’Actium, il le quitte pour revenir à Octave. L’époque la plus connue de sa carrière accidentée est celle où il s’était fait le compagnon d’Antoine. Il l’accompagna à Athènes, au moment où Antoine parcourait la Grèce, costumé en Bacchus, et faisait placer le nom du dieu Liberum patrem sur toutes ses statues. Les Athéniens, pour se concilier ses bonnes grâces, sortirent de la ville avec leurs femmes et leurs enfants, et, en gens qui entendent la plaisanterie, ils le saluèrent du nom de Dionysos. Ils poussèrent plus loin la flatterie ; ils lui offrirent en mariage la déesse Athénée, et le prièrent de l’épouser. En cela, le nez attique, comme dit Sénèque le Père, leur fit défaut. Antoine consentit au mariage ; mais avec un à-propos cruel dont on fait honneur à Dellius, il leur réclama une dot de mille talents. En vain l’un des Athéniens s’écria : Mais, Seigneur, Jupiter a épousé ta mère Sémélé sans exiger de dot ! Antoine rit du bon mot, mais persista dans ses exigences, et il fallut s’exécuter. Les Athéniens demandèrent du temps pour réunir la somme. Ils ne purent en obtenir d’Antoine : Sache cependant, lui dit Dellius en intervenant, qu’ils ne doivent te payer la dot qu’en trois échéances, au bout d’un an, de deux et de trois années, illostibi annua, bina, trima die debere. Il lui appliquait plaisamment les expressions consacrées par la loi romaine, lorsque après un divorce, la dot était restituée à la femme ou payée à son second mari[41].

Dellius accompagna encore Antoine en Asie, et fit avec lui la désastreuse campagne des Parthes. Il en raconta les douloureuses péripéties dans un ouvrage cité par Dion Cassius et dont Plutarque s’est inspiré. On attribuait encore à Dellius des lettres badines, lascivæ, adressées à Cléopâtre. C’était sur son conseil que celle-ci était venue trouver Antoine en Cilicie parée de tout ce qui peut relever les charmes d’une femme, et avait fait la conquête d’Antoine. Confident de leurs amours, peut-être même amant de Cléopâtre, il quitta brusquement le parti d’Antoine. Octave accueillit favorablement le transfuge malgré ses fréquentes palinodies, et le compta bientôt au nombre de ses intimes[42]. Dellius, en effet, était un homme de plaisir à qui son esprit donnait accès partout, et que la part qu’il avait prise à la vie inimitable faisait rechercher de tous, et surtout d’Auguste. Il avait passé au milieu des guerres civiles, ne cherchant que le bien-être, indifférent à toutes les causes, et ne désirant qu’une chose, se trouver du côté du vainqueur. Aussi, quand Horace lui adresse une ode, il l’engage... à boire : Il lui rappelle la brièveté de la vie, la nécessité pour riches et pauvres de mourir, et l’exhorte à porter sous les frais ombrages, sur les bords d’un ruisseau au cours sinueux, du vin, des parfums, et les fleurs éphémères de la rose, tandis que les circonstances, son âge et les fils des Trois Sœurs le lui permettent encore[43].

Au début de ses Annales, Tacite, après avoir montré, non sans amertume, la révolution qui s’était accomplie dans l’esprit des Romains durant le long règne d’Auguste, ajoute, en parlant des dernières années de ce prince : Combien restait-il de Romains qui eussent vu la République ? On peut appliquer à l’éloquence ce que l’illustre historien dit de la politique, et se demander comme lui : Après Asinius Pollion et Valerius Messala Corvinus, combien restait-il d’orateurs qui eussent connu Cicéron ?

Toutefois, ce qui est mort avec Pollion et Messala, c’est la tradition cicéronienne, c’est l’art, tel que l’avait aimé, pratiqué Cicéron, tel qu’il l’avait enseigné par ses ouvrages de rhétorique et par son exemple. Ce n’est pas l’éloquence. Celle-ci n’est pas attachée à une forme particulière, ni à un temps déterminé. Elle n’est pas tout entière dans les traditions : elle peut leur survivre. Si elle eût trouvé un aliment suffisant dans la constitution de l’empire, on l’eut vue renaître. Elle essaya, du moins, de prolonger son existence, en se transformant, en s’adaptant par des modifications, devenues nécessaires, aux nouvelles conditions qui lui étaient faites.

Deux hommes, surtout, dignes, ce semble, d’un meilleur sort, ont soutenu des combats, et ont multiplié leurs efforts pour amener et consolider ces changements, T. Labienus et Cassius Severus. Le premier marque la transition entre l’ancienne école d’éloquence et la nouvelle. Il  leur sert de lien et d’intermédiaire. C’est Cassius Severus que les futures générations d’orateurs, reconnaîtront à la fois, comme leur chef, et l’auteur incontesté de la révolution. Labienus a l’honneur de l’avoir commencée, et de rattacher l’éloquence proprement dite, de l’empire à celle qui avait connu la République et entendu Cicéron.

TITUS LABIENUS était parent de Titus Attius Labienus qui avait accusé Rabirius, le client de Cicéron, puis était devenu lieutenant de César, avait abandonné le .dictateur pour embrasser la cause de Pompée, et avait péri en combattant courageusement à la bataillé de Munda. Titus Labienus, pour arriver à la renommée, eut à vaincre de plus grands obstacles que les orateurs, ses devanciers. En effet, sous l’empire, il n’y a plus de causes importantes à plaider. Il fallait donc au jeune orateur plus de temps, plus d’efforts et plus de talent pour attirer sur son nom l’attention publique.

Labienus eut encore contre lui sa pauvreté. La défection du premier Labienus avait excité chez les césariens d’ardents ressentiments, aussi les Triumvirs avaient proscrit et dépouillé sa famille. Sénèque le Père, qui nous a laissé de Labienus le portrait le plus complet, tout en rendant justice à son talent, flétrit son caractère et ses mœurs. On ne savait, dit-il, s’il était plus pauvre, ou plus mal famé, ou plus détesté[44]. Plus pauvre ! on a vu d’où venait sa pauvreté. Plus détesté ! oui, de ceux qu’il harcelait. Plus mal famé ! Le reproche est peut-être mérité ; le même Sénèque ajoute, en effet : Sous le masque d’une austérité de censeur, il cachait une âme bien différente.... il avait des vices. Sénèque a peut-être raison ; mais le succès donne toutes les renommées, même celle des mœurs. Auguste victorieux est resté pour la postérité l’auteur des lois Julia. Son image a comme légende le magnifique début de l’épître d’Horace au livre II, et si Suétone ne trahissait pas les secrets intimes du dieu, nous ne saurions pas qu’il avait les mœurs de Louis XV.

Sénèque excepté, on n’a sur Labienus que les témoignages de ses ennemis. Vaincu dans la lutte qu’il soutenait contre le despotisme naissant, il a subi le sort des vaincus, le Vae victis ! Il a vu son portrait défiguré, et son caractère calomnié par la haine des vainqueurs. L’histoire adopte trop souvent les jugements tout faits qu’on lui transmet ; ses éloges sont pour ceux qui réussissent, et son blâme est pour les malheureux. Il est vraisemblable, cependant, que les mœurs de Labienus prêtaient aux accusations de ses adversaires, et nous n’avons nul dessein de le réhabiliter. Mais il est permis de supposer que ses vices et ses désordres ne surpassaient pas ceux de ses contemporains, et que s’il avait joui de la faveur du prince, et par suite de la faveur publique, on n’aurait pas songé à les lui reprocher avec autant d’amertume.

Malgré tant d’obstacles accumulés devant lui, Labienus arriva à se faire jour, et emporta de haute lutte le titre de grand orateur que Sénèque ne craint pas de lui accorder. Vous voulez, dit-il, connaître Labienus ? Il déclamait avec talent, mais jamais en public La coutume n’en était pas encore établie, et d’ailleurs il y voyait une prétention frivole, et quelque chose de honteux. Pour lui, sous le masque d’une austérité de censeur, il cachait une âme bien différente. Grand orateur, il s’était frayé le chemin à travers mille obstacles, et, sa réputation d’homme de talent, il l’avait conquise plutôt qu’obtenue. On ne savait s’il était plus pauvre, ou plus mal famé, ou plus détesté. Il n’est pas médiocre, le talent qui plaît même à des ennemis. C’est ordinairement la faveur publique qui met les talents en lumière, c’est elle qui les développe : quelle énergie doit avoir celui qui perce malgré les obstacles ! Tout en accablant l’homme de mépris, on rendait hommage à son talent. Il avait le ton de l’ancienne éloquence, et la vigueur de la nouvelle. Son élégance rappelait le siècle précédent et annonçait le nôtre : en sorte que les deux époques pouvaient le revendiquer au même titre. Il poussait la liberté jusqu’au point où elle prend un autre nom, et, comme il déchirait à tout propos les différents ordres (le l’État et les particuliers, on l’appelait Rabienus. Ame grande malgré ses vices, violente comme son éloquence ; et qui exhalait encore, après une si longue paix, toutes les ardeurs pompéiennes ![45]

Le dernier mot de Sénèque, Pompeianos spiritus, explique, à son insu, la cause des haines et des mépris que Labienus avait amassés contre lui. Il a pris le rôle d’opposant aux volontés du prince ; et ce rôle est, suivant les circonstances et les époques, tantôt le plus facile et le plus commode à jouer, tantôt le plus ingrat et le plus périlleux à soutenir. Labienus a le tort de rappeler les ardeurs pompéiennes, au moment où tous, grands et petits, se précipitent à l’envi, dans la servitude, et ne cherchent qu’à rivaliser de bassesse et d’adulation. Pour lui, il ne veut pas descendre au métier de déclamateur, et ne parler qu’en vue de vains applaudissements. Il exprime tout haut, avec une éloquence virile et vivante, ce qu’il pense dans le fond de son cœur ; et le spectacle de l’abaissement universel ne lui inspire que des sentiments de dégoût et d’indignation. S’il déchire à tout propos les ordres de l’État, c’est sans doute qu’il demande compte au sénat du rôle auquel il se réduit, et flétrit ses adulations et ses complaisances ; c’est qu’il reproche au peuple son avilissement et les comédies d’élection qu’il joue sur le forum, en faisant semblant de nommer les candidats que l’empereur lui, désigne. Enfin, si on le traite de Rabienus, c’est que, sortant de ces attaques générales contre ses contemporains, il a pris à partie l’un d’eux, quelque grand personnage, qui avait trouvé le moyen de se distinguer par l’excès de sa servilité.

Nous avons raconté plus haut à propos de l’orateur Asinius Pollion le procès relatif à l’héritage d’Urbinia, Pollion soutenait la cause des proches parents d’Urbinia, Labienus, celle de Clusinus Figulus qui se donnait comme le fils d’Urbinia, et cherchait à établir sa réclamation ; posthume par un récit romanesque. Nous ne reviendrons pas sur ce débat.

Labienus prononça également pour le Bathylle de Mécène un plaidoyer qui est perdu. Junius Gallio, ami de Sénèque, était son adversaire dans ce procès. La réponse de Gallio ne nous est pas non plus parvenue. On peut regretter la perte du discours de Labienus. Quant à celui de Gallio, dont on comparait l’éloquence au tintement d’une cloche, en vain Sénèque parle-t-il avec complaisance du feu que son ami y avait montré, et de ses dents qu’il y avait aiguisées pour mordre[46], il n y a peut-être pas lieu de s’affliger que son discours ne nous ait pas été conservé. Il nous aurait aidés, tout au plus, à deviner la nature des arguments produits par Labienus. Celui-ci plaida encore d’autres causes, dont nous n’avons pas même les noms. Quelques expressions rapportées par Quintilien, relevées par Pollion dans le style de Labienus ou par Labienus dans le style de Pollion, font croire, sans le prouver cependant, que ces deux illustres adversaires se sont trouvés plus d’une fois en présence[47].

On a un peu plus de renseignements sur la part que Labienus prit aux exercices dés déclamateurs. Quelques-uns des sujets traités par lui présentent la même invraisemblance que les exemples cités plus haut dans la vie de l’orateur Pollion. Telle est la rareté des fragments de l’éloquence de Labienus qu’on en est réduit à chercher là aussi quelques vestiges de ses paroles.

Premier sujet. — Un père et un fils ont combattu avec courage. Le père prie son fils de lui céder le prix de la valeur. Le fils refuse ; de là un procès. Le fils obtient gain de cause, et, en récompense, demande une statue pour son père. Celui-ci le renonce pour son fils, abdicat, et l’exclut de la maison paternelle. — Dans cette déclamation, Labienus, d’après Sénèque, défendait la cause du père et prononçait ces paroles : On permet aux déserteurs eux-mêmes de ne pas habiter avec leur adversaire. Le même domicile ne peut renfermer un brave et un vaincu. Je t’ai dressé, prétend-il, une statue, c’est-à-dire que, pour m’empêcher d’oublier jamais ma défaite, tu l’as consacrée sur l’airain[48]. Si la cause est bizarre et absurde, le trait de Labienus est assez heureux et ne manque pas de finesse.

Deuxième sujet. — Une femme, après la mort de son mari tué dans la guerre civile, veut rentrer chez son père qui avait suivi le parti contraire, le parti victorieux. Celui-ci la repousse : Comment, dit-elle, puis-je te donner satisfaction ? Meurs, répond-il. La fille se pend à la porte de son père. Celui-ci est accusé de démence par son fils. — Dans un passage du discours prononcé par le fils, Labienus rappelait que la femme, soumise à son devoir, avait eu raison de suivre le parti de son mari, et ajoutait ces mots : Qu’elle obtienne au moins, par cette obéissance, de mourir dans la maison paternelle ! M. Caton, la plus illustre victime de la guerre civile, aurait reçu la vie du bienfait de César, s’il eût voulu la devoir au bienfait de qui que ce fût. La guerre civile n’est jamais plus facilement excusable que lorsqu’elle oublie ! On reconnaît à ces paroles, à ce souvenir de Caton, l’entêté pompéien. Un peu plus loin, Labienus développait les excuses alléguées par le père et lui faisait dire : Non, je ne me suis pas laissé toucher aussitôt par ses prières, et, si elle avait vécu, je n’aurais pas cédé à sa requête même plusieurs fois renouvelée. On me dit : Le vainqueur se laisse aussitôt fléchir. Oui, certes, mais il est plus facile de pardonner à un vaincu qu’à un parricide[49].

Ces deux sujets sont contraires à toute vraisemblance. Heureusement pour Labienus, Sénèque a conservé de lui quelques paroles éloquentes sur une matière d’école qui se rapprochait davantage de la réalité. On sait avec quelle inhumanité les anciens traitaient leurs esclaves. Les rigueurs recommandées par Caton à l’égard des serviteurs indociles et récalcitrants étaient pratiquées encore au siècle d’Auguste ; les écrits de Columelle en font foi. Mais la licence des guerres : civiles avait permis des violences dont les hommes libres eux-mêmes étaient victimes. Auguste, à ce que rapporte Suétone[50], fut obligé de faire visiter les ateliers et les cachots où l’on retenait les esclaves, afin de rendre à la liberté les hommes libres que des brigands enlevaient sur les routes, aux portes mêmes de Rome, et vendaient aux possesseurs de domaines. On faisait même plus : des entrepreneurs recueillaient les enfants exposés, les mutilaient et les envoyaient mendier à leur profit dans les rues de Rome. Cet odieux abus était si commun qu’il devint le sujet d’une déclamation sur laquelle nous aurons plusieurs fois à revenir.

Labienus prit la parole dans ce débat, et plaida successivement pour et contre l’entrepreneur qu’on supposait accusé, à cause de ces cruautés, d’attentat contre la République. Les hommes les plus éloquents, d’après Sénèque, comme pour faire l’expérience de leurs forces, avaient soutenu l’accusation avec chaleur. Labienus les surpassa tous par la manière dont il défendit l’accusé. Il est vrai qu’il parla moins en sa faveur qu’il ne s’éleva contre les vices et les mutilations pratiquées par les premiers citoyens de la ville. Il cite ensuite ce fragment de son discours. Voilà donc, dit Labienus au nom du défendeur, voilà donc ce qui occupe les hommes ! Ils s’enquièrent de ce que fait un mendiant parmi les mendiants ! Les premiers de Rome emploient leurs richesses à contrarier la nature ; ils ont des troupes de castrats. Pour que leurs mignons soient plus longtemps propres à leur infâme service, ils les mutilent ! Comme ils sont eux-mêmes honteux de compter pour hommes, ils font en sorte qu’il y en ait le moindre nombre possible. Personne ne songe à secourir ces beaux, ces mignons mutilés ! Vous, vous avez l’idée de rechercher qui va dans les lieux solitaires recueillir des enfants destinés cependant à une mort certaine, si personne ne les recueille. Mais vous ne prenez pas garde que, pour cultiver leurs domaines déserts, nos riches enlèvent des hommes libres, et en peuplent leurs maisons de force. Vous ne prenez pas garde qu’ils circonviennent les beaux adolescents d’esprit simple, et privent l’armée de ses meilleures recrues pour en faire des gladiateurs ! Vous songez tout à coup à prendre ceux-ci en pitié, parce qu’ils n’ont pas tous leurs membres. Ayez donc pitié de ceux qui les ont !

C’est ainsi, conclut Sénèque, qu’en faisait la guerre aux vices de son époque, Labienus, par cette figure habile, put alléguer, comme défense d’un misérable, l’impunité d’actes plus criminels encore[51]. Sénèque n’a conservé que quelques mots du discours où Labienus accusait l’entrepreneur de difformités. Je cite à part, dit-il, le trait de Labienus, parce qu’il fut très remarqué. Il dit : L’entrepreneur examine le compte de la journée et ce qu’a rapporté chacun de ses mendiants. — Toi, si peu aujourd’hui ! allons, les étrivières ! fort heureusement, je n’ai pas fait d’eux tous des manchots !Qu’as-tu à pleurer, à prier ? Tu aurais rapporté davantage, si tu avais demandé sur ce ton ! Labienus dit encore : Donnez, ô juges, à ces malheureux la seule joie qu’ils puissent désormais avoir. Que celui-ci voie, que celui-là entende condamner son patron ! Enfin, ajoutons, pour ne rien omettre, cette dernière citation : L’orateur Cassius Severus disait en s’adressant à l’accusé : Montre-nous les captifs ! l’orateur Julius Bassus : Montre-nous ceux qui t’apportent leur salaire ! Labienus dit avec plus de bonheur : Montre-nous tes élèves !

Ces fragments de déclamation, auxquels il faut recourir au défaut de discours empruntés à la réalité, font comprendre, malgré leur brièveté, le jugement de Sénèque sur l’éloquence de Labienus. Ses attaques véhémentes contre l’immoralité des riches de Rome, l’indignation de ses paroles, rappellent jusqu’à un certain point les invectives de Caton contre ses contemporains. C’est dans ces accents énergiques que Sénèque retrouve le ton de l’ancienne éloquence. En revanche, la nouvelle école qui recherchait le trait, l’antithèse, les ornements du style, en un mot tout ce que les anciens entendent par l’expression lætitiam et pulchritudinem orationis[52], voyait en lui un précurseur. Elle saluait de ses acclamations les phrases du genre de celles qui viennent d’être citées : Pour m’empêcher d’oublier jamais ma défaite, tu l’as consacrée sur l’airain ; ou bien : Vous songez à prendre ceux-ci en pitié, parce qu’ils n’ont pas tous leurs membres ; ayez donc pitié de ceux qui les ont ; ou telles que celle-ci : Qu’as-tu à pleurer, à prier ? Tu aurais rapporté davantage, si tu avais demandé sur ce ton ! etc. C’est là cette élégance, ou plutôt, cette recherche qui, d’après Sénèque, rappelait le siècle précédent et annonçant le suivant, en sorte que les deux époques, pouvaient, au même titre, revendiquer Labienus. En tout cas, ces traits plus ou moins heureux, ces passages tronqués font vivement regretter la perte des discours, où l’orateur Pompéien, comme on l’appelait, excitait à la fois l’admiration et les colères de ses ennemis.

Une autre œuvre de Labienus, et qui avait soulevé contre lui encore plus de haines, ne serait pas moins intéressante aujourd’hui. C’est l’Histoire qu’il avait composée, où il racontait les derniers efforts de la liberté expirante, et où il flétrissait les lâchetés, les trahisons de ceux qui, après avoir juré fidélité à toutes les causes, les avaient toutes désertées, et qui avaient reçu comme salaire de leur infamie les biens de leurs amis, de leurs parents proscrits et assassinés. Je me rappelle, dit Sénèque, qu’un jour, nous lisant son Histoire, Labienus en passa une grande partie. Ce que je passe, nous dit-il, vous le lirez après ma mort. On peut deviner, ajoute le rhéteur, quelle en était la libre hardiesse, puisqu’elle fit reculer Labienus lui-même[53]. On ignore si ce désir s’est accompli, si cette partie de son œuvre fut- lue après sa mort. Ce qui est certain, c’est que son Histoire fut brûlée, de son vivant, sur la place publique, par ordre du sénat. Ce fut pour Labienus, dit Sénèque, qu’on inventa un nouveau châtiment. Ses ennemis firent tant que tous ses livres furent condamnés au feu. Chose inouïe, sans exemple, on s’en prit aux ouvrages d’un homme ! Jusque-là on n’avait frappé que les personnes : l’exemple est donné. On saura qu’on peut aller plus loin dans la vengeance, et qu’après avoir tué un adversaire, on peut tuer même sa mémoire. Les successeurs d’Auguste s’en souviendront.

L’orateur Cassius Severus, ami intime de Labienus, eut, dans cette circonstance, un mot très heureux. Quand on vint lui annoncer que les œuvres de Labienus étaient condamnées au feu : Qu’on me brûle donc tout vif ! s’écria-t-il, je les sais par cœur ![54] Cassius Severus en fit peut-être reproduire des exemplaires. Toujours est-il que l’empereur Caligula, pris d’un beau zèle pour Labienus, ordonna de rechercher ses écrits avec ceux de Cremutius Cordus et de Cassius Severus, détruits également par ordre du sénat, et de les recopier. Il fut alors permis à tout le monde de les avoir et de les lire[55]. Était-ce un caprice, une fantaisie de cet empereur qui en eut tant d’autres moins avouables ? Ne faut-il pas voir plutôt dans un tel ordre un reste de ce goût littéraire qui était un héritage de famille ? Germanicus, son père, était poète

Claude, son oncle, était orateur et historien, et Caligula se piquait lui-même de grandes dispositions pour l’éloquence. Enfin, dans sa jeunesse, il était si éloigné de l’empire, qu’il avait pu lire et goûter les œuvres de Labienus : on ne l’avait pas élevé en futur maître du monde.

Labienus n’assista pas à la résurrection de sa gloire et de ses ouvrages. Il avait placé dans son Histoire les pensées, les ressentiments, les colères si longtemps refoulées de toute son existence. Il avait vécu avec cette œuvre, elle était lui-même ; la détruire, c’était lui porter un coup mortel. Il ne voulut pas lui survivre. Il ne put, dit Sénèque, supporter cet affront. Ne voulant pas survivre à ses écrits, il se fit porter et sceller dans le tombeau de ses ancêtres. Il craignait apparemment, ajoute-t-il en rhéteur, que le feu qui avait dévoré sa gloire ne fût refusé à son corps. Il se donna ainsi à lui-même et la mort et la sépulture. Labienus est donc une victime à ajouter aux proscriptions. Auguste, il est vrai, ne tuait plus comme Octave, il faisait mourir. Il y a de la grandeur dans la résolution de Labienus, et l’âme qui l’a conçue et accomplie n’était pas une âme ordinaire.

 

 

 



[1] Tacite, Annales, XI, 6.

[2] Cicéron, Lettres à Brutus, 15.

[3] Cicéron, Lettres à Atticus, XII, 32 ; XV, 17.

[4] Dion Cassius, XLVIII ; Appien, Guerres civiles, IV, 23.

[5] Velleius Paterculus, II, 71 ; Dion Cassius, XLIX.

[6] Charisius, I, p. 103, Pline, Hist. nat., XXVIII, 10.

[7] Plutarque, Brutus, 53.

[8] Dion Cassius, LI.

[9] Charisius, I, p. 80.

[10] Tibulle, Élégie IV, 1.

[11] Tibulle, Élégie I, 7.

[12] Aulu-Gelle, IX, 11.

[13] Annales, VI, 11.

[14] Voir chap. II, Auguste orateur ; Suétone, Auguste, 58.

[15] Sénèque le Père, Controverses, II, 12.

[16] Dialogue des orateurs, 20.

[17] Quintilien, X, 1, 113.

[18] Quintilien, X, 2, 5.

[19] Pline, Hist. nat., XXXV, 2.

[20] Tibulle, IV, Élégie I, 38.

[21] Quintilien, IV, 1 ; Dialogue des orateurs, 20.

[22] Quintilien, IV, 1 ; Dialogue des orateurs, 21.

[23] Suétone, Tibère, 10.

[24] Sénèque, Suasoriæ, 2, 19 ; Virgile, XI, 288.

[25] Sénèque, Suasoriæ, 3, 6 ; Lucain a dit aussi, IX, 564 : Ille deo plenus.

[26] Horace, I, Satires, X, 25.

[27] Horace, Odes, III, 21.

[28] Horace, Art poétique, 371.

[29] Ovide, Pontiques, I, 7, 27.

[30] Pline le Jeune, Lettres, V, 3.

[31] Quintilien, I, 7.

[32] Pline, Hist. nat., XXXV, 2.

[33] Suétone, Auguste, 74. Voir le chapitre sur Auguste.

[34] Tacite, Annales, IV, 34.

[35] Plutarque, Brutus, 40.

[36] Plutarque, Brutus, 42.

[37] Plutarque, Brutus, 45.

[38] Plutarque, Vie de Brutus, 53.

[39] On place l’an 2 ou l’an 12 de notre ère, la date de la mort de Messala suivant la date que l’on adopte pour sa naissance.

[40] Cicéron, Brutus, 68, 76.

[41] Sénèque le Père, Suasoriæ, 1.

[42] Sénèque, De la Clémence, I, 10 ; Plutarque, Vie d’Antoine, 25.

[43] Horace, Odes, II, 3.

[44] Sénèque le Père, Controverses, V, préface.

[45] Sénèque le Père, Controverses, V, préface.

[46] Sénèque le Père, Controverses, V, préface.

[47] Quintilien, IX, 3, 13 ; I, 5, 8.

[48] Sénèque le Père, Controverses, V, XXXI.

[49] Sénèque le Père, Controverses, V, XXXII.

[50] Auguste, 32.

[51] Sénèque le Père, Controverses, V, XXXIII.

[52] Tacite, Dialogue des orateurs, 20.

[53] Sénèque le Père, Controverses, V, préface.

[54] Sénèque le Père, Controverses, V, préface.

[55] Suétone, Caligula, 16.