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Il semble que l’établissement du pouvoir impérial, en supprimant l’éloquence politique, aurait dû être fatal aux études qui avaient pour objet de préparer à la carrière oratoire. Il n’en fut rien. Les Romains furent longtemps à s’apercevoir que, l’état politique ayant changé, ils auraient de renoncer à cultiver un art désormais stérile. Depuis deux siècles, tous les efforts, toutes les études de la jeunesse avaient eu pour but l’éloquence, c’est-à-dire les dignités et la puissance. Le but avait disparu, et l’on continuait d’y tendre, comme par une sorte de vitesse acquise, sans s’apercevoir que la route était sans issue. Les professeurs d’éloquence, on l’a plus d’une fois remarqué, ne furent jamais si nombreux, jamais ils ne réunirent une foule si considérable de disciples, que sous le règne d’Auguste. Mais, privée des nobles aliments qui l’avaient nourrie autrefois, l’éloquence dut s’enfermer peu à peu dans un cercle restreint. Aux grandes idées qui naissent spontanément des grands sujets, à la réunion de toutes les connaissances humaines que recommandait Cicéron et dont il offrait l’exemple, elle substitua l’étude méticuleuse des mots, l’agencement raffiné des phrases, l’antithèse ingénieuse, et les pensées subtiles. Auguste ne tenait pas, il est vrai, à relever de ses ruines la grande éloquence qu’il avait pacifiée. Mais il était bon juge des ouvrages de l’esprit. Il aurait voulu, au moins, défendre l’intégrité de la langue et la pureté du style contre la décadence qu’il voyait arriver lentement. Mais la force des choses est plus grande que toute l’habileté humaine. Il se heurta à des impossibilités contre lesquelles toute sa puissance devait échouer. Il ne put, ni par des critiques, ni par des railleries, arrêter la corruption du style qui allait toujours grandissant. Il se trouva bientôt placé entre deux écoles également indociles à ses avis. L’une avait la prétention de renouer la tradition de l’antique éloquence, et remontait au delà de l’époque de Cicéron. C’était l’école archaïque. Elle affectait la concision, la sobriété et ne craignait pas la sécheresse. Mais elle dépassait la mesure, elle n’aimait que les termes surannés, les mots moisis, comme disait Auguste, les tours vieillis, et par des emprunts inconsidérés à Salluste, à Caton et à Fabius Pictor, elle arrivait à se rendre inintelligible. L’autre école, au contraire, avait le culte exagéré de la parure et de l’élégance. Elle n’accordait son approbation qu’aux tours prétentieux et maniérés ; elle surchargeait son style d’ornements, et finissait par l’accabler sous le poids de ce qu’Auguste appelait des tresses parfumées, μυροβρεχεϊς. Ce qu’il y a de plus piquant, c’est que les deux systèmes, également blâmés par Auguste, pouvaient invoquer des autorités également puissantes ; c’est que la lutte existait même auprès de là personne du prince, entre les deux hommes qui ont le plus souvent occupé la tribune en son nom, qui avaient été les deux plus actifs artisans de sa fortune, et qui, malgré quelques mésintelligences, restèrent jusqu’à la fin ses amis les plus dévoués : Agrippa et Mécène. M. VIPSANIUS AGRIPPA était né vers l’an 64 avant notre ère, d’une famille obscure ; son père se serait appelé Lucius. Selon Cornelius Nepos, sa famille aurait appartenu à l’ordre équestre. Il est plus connu, à la vérité, comme homme politique et général habile que comme orateur. Pour ne rappeler que les faits principaux où son intervention eut une influence capitale sur la fortuné d’Auguste ; c’est lui qui donna au jeune Octave, âgé de dix-sept ans, le hardi conseil de venir à Rome réclamer l’héritage de César. La valeur d’Agrippa sur tous les champs de bataille suppléa à la lâcheté d’Auguste. A Nauloque, il défit la flotte de Sextus Pompée, pendant qu’Octave jouait aux dés ou faisait semblant de dormir. A Actium ; son énergie, ses habiles dispositions décidèrent du gain de la bataille, et, par suite, donnèrent à Auguste l’empire du monde. Après Actium, il fut employé par Auguste à diverses missions, soit militaires, soit politiques. Pendant un voyage de l’empereur en Espagne, nommé gouverneur de Rome, il orna la ville de monuments somptueux, il construisit le Portique, le temple de Neptune et des bains magnifiques. Le Panthéon, auquel il donna, son nom, subsiste encore, et témoigne à la fois de son goût et de sa magnificence. Malgré les soins donnés aux affaires publiques, auxquelles il ne resta jamais étranger, puisqu’il mourût, l’an 11 avant Jésus-Christ, au retour d’une expédition heureuse contre les Pannoniens, Agrippa trouva encore le temps de paraître au barreau. Nous ne parlons pas ici de l’accusation qu’il porta, à peine âgé de vingt ans, en 43, contre Cassius absent, lorsque le jeune Octave fit traduire devant les tribunaux ordinaires les meurtriers de César. C’était une lutte politique qu’il avait à soutenir plutôt qu’une cause judiciaire. Mais lorsqu’il était au comble de la faveur et de la puissance, il ne dédaigna pas de se présenter au barreau comme défenseur. Quelle était cette cause, on l’ignore. On ne connaîtrait même pas son intervention dans un débat judiciaire sans une anecdote racontée par Sénèque le Père. Le nom de la famille d’Agrippa était Vipsanius. Il l’avait supprimé Comme rappelant l’obscurité de son origine. Mais l’avocat, son adversaire, se fit un malin plaisir de l’appeler sans cesse Vipsanius, en omettant le nom d’Agrippa[1]. La perte de ce plaidoyer est peu regrettable. Il n’en est pas de même de celle d’un discours magnifique et digne du plus grand citoyen, que Pline l’Ancien lui attribue[2]. Ce discours roulait sur l’avantage qu’il y aurait à rendre publics tous les tableaux et toutes les statues, ce qui vaudrait mieux que de les tenir exilés dans les maisons de campagne. Si tel est le sens de l’expression tabulis signisque omnibus publicandis, comme l’explication de Pline le laisse supposer, Agrippa eut, en cette circonstance, une grande et noble idée. Sans doute, il eût mieux valu que les consuls vainqueurs, au lieu d’emporter pêle-mêle en Italie les chefs-d’œuvre de l’art, au risque de les mutiler, les eussent laissés sur le sol’ natal. Mais le mal une fois fait, il aurait fallu, du moins, les exposer à Rome sur les places ou dans les temples où ils auraient servi à la civilisation. Perdues dans les villas des grands, ces œuvres étaient à la merci d’esclaves malveillants et négligents, ou périssaient .obscurément dans un incendie vulgaire. Les barbares aussi sont venus à Rome, mais les statues de bronze et de marbre n’ont pas toutes péri, tandis qu’il n’est rien ou presque rien resté de ce qui a été enfoui dans les villas. Dans une circonstance plus solennelle encore, Agrippa prit la parole. Il a déjà été question, à propos d’Auguste, de la résolution qu’il forma un jour, environ l’an 28 avant Jésus-Christ, d’abdiquer l’empire. Il consulta sur son projet Agrippa et Mécène. L’historien Dion Cassius rapporte les discours que les deux confidents prononcèrent en cette circonstance. Mais ils sont de lui seul et ne peuvent leur être attribués. Pendant que Mécène soutenait qu’Auguste devait conserver l’empire pour le bien du monde entier, Agrippa proposait de rétablir le gouvernement républicain. Quelles raisons put-il donner ? De quels arguments se servit-il ? Son discours serait curieux à connaître. Il n’en est resté que le souvenir, et que la harangue enflammée de Maxime, dans la tragédie de Corneille, où le grand poète a dû, plus souvent que le froid Dion Cassius, reproduire les raisonnements opposés par Agrippa à Mécène. Quant au caractère de l’éloquence d’Agrippa, nous l’avons déjà indiqué. Il était, avec Tibère, de l’école archaïque ; il aimait les mots surannés et tombés en désuétude : Son style, selon Pline, était plus voisin de la rusticité que de la délicatesse. Mais, à tout prendre, le mal n’était pas grand. Ce ne sont jamais les antiquaires qui ont compromis l’intégrité d’une langue. La rudesse d’un esprit peu cultivé, comme Agrippa, sera toujours préférable à l’afféterie d’un Mécène. C. CILNIUS MAECENAS ou Mécène est plus connu également comme protecteur d’Horace et ami d’Auguste, que comme orateur et écrivain. Né l’an 68 avant Jésus-Christ, d’une famille qui appartenait à l’ordre équestre, il ne porta jamais d’autre titre que celui de chevalier. Il prétendait descendre, cependant, des anciens rois étrusques, ou plutôt d’un des chefs qui étaient à la tête des lucumonies étrusques, un certain Cilnius qui avait régné à Arretium, et il ne se fâchait point lorsque Horace lui parlait dans ses vers de son origine royale. On suppose qu’il partageait les études du jeune Octave, à Apollonie, lorsque celui-ci reçut la nouvelle de la mort du dictateur, son oncle. Quoi qu’il en soit ; il resta obscur jusqu’au moment où il parut au premier rang. Il rendit à Octave les plus utiles services sur tous les champs de bataille, à Modène, à Philippes, pendant la guerre de Pérouse, à la victoire navale de Nauloque, et enfin à Actium où il commandait les galères liburnes. Pendant qu’Agrippa accompagnait Octave en Égypte, et soumettait les peuples, et les pays ennemis, Mécène revenait à Rome, chargé d’une mission plus difficile, celle d’administrer et de pacifier Rome et l’Italie[3]. Par un heureux mélange de fermeté et de modération, il réussit il calmer les haines et à étouffer les ressentiments : C’était un homme, dit Velleius Paterculus[4], qui, dès que les affaires l’exigeaient, ne dormait, plus, d’une prévoyance et d’une habileté consommées, mais qui, le moment des occupations passé, s’abandonnait comme une femme à l’inaction et à, la mollesse. Aussi cher à César que l’était Agrippa, il en reçut moins d’honneurs, car il se contenta, toute sa vie, de l’augusticlave, non qu’il ne pût, mais il ne voulut pas aspirer plus haut. Du sein de son repos, sans rien laisser voir, il assista aux projets d’un jeune téméraire, le jeune. Lépide fils du triumvir, qui avait formé le complot d’assassiner Octave à son retour d’Alexandrie, et merveilleusement prompt, sans bruit aucun, sans troubler personne, il enleva. Lépide, étouffant ainsi dans son germe la nouvelle guerre civile qui allait éclater. Lépide, reçut le juste prix de son forfait. Tous les écrivains anciens ont remarqué ce mélange d’activité et de mollesse dans la conduite de Mécène. Les exemples ne sont pas rares de ces natures faciles qui savent, unir les contrastes, et passent, avec tant d’aisance, du repos à l’action et de l’action au repos, que, chaque fois, l’état où elles se trouvent, semble ; être celui qui leur convient le mieux. Cependant, ce qui caractérise Mécène, c’est, qu’il paraît avoir fait deux parts de sa vie. La première fut tout active, tandis que dans la seconde il se livra tout entier à la mollesse et, ne voulut plus y renoncer. Le soldat intrépide, le diplomate ingénieux, l’administrateur habile, firent, place, pour toujours, au voluptueux qui ne chercha plus à attirer l’attention des Romains que par sa toilette efféminée, son goût pour la parure et les aliments singuliers. Était-ce chez lui un penchant véritable ? Était-ce un calcul afin de ne pas déplaire à Auguste en apportant dans les affaires là même sorte de talent que lui ? On ne sait. Les deux suppositions peuvent être vraies, car Mécène remplit trop bien son rôle de voluptueux et d’épicurien amolli, pour ne l’avoir pas joué au naturel. Il existe un petit poème assez curieux, attribué faussement au poète Pedo Albinovanus, et qui roule tout entier sur la mort de Mécène. L’auteur inconnu n’a pas eu l’honneur, comme il le reconnaît lui-même, d’être admis dans l’intimité de Mécène. Il a seulement été invité par les amis de l’illustre chevalier à déplorer sa perte. Il écrit donc un panégyrique de Mécène ; il exalte ses vertus privées, mais il oublie qu’en disculpant ses mœurs, il nous les fait connaître. En vain, il justifie le goût de Mécène pour la paresse, sa démarche efféminée, ses deux tuniques superposées, sa ceinture lâche et dénouée ; en vain, il le compare à Bacchus et à Hercule qui, après leurs travaux, s’abandonnèrent au plaisir ; il confirme, sans le vouloir, les accusations portées contre Mécène par les écrivains de l’époque d’Auguste et, de l’âge suivant. Envieux, s’écrie-t-il dans son zèle, quel mal t’ont fait ces tuniques flottantes, ces plis de la toge dont se jouaient les vents ? En était-il moins bon gardien de la ville, ami non moins fidèle de César ? N’en a-t-il pas moins rendu la sécurité aux rues de Rome ? Pendant qu’à la faveur de la nuit obscure, tu courais à tes amours, un larron a-t-il ravi ton manteau ? un fer assassin a-t-il percé ta poitrine ? Malgré les apostrophes du panégyriste, la mollesse de Mécène passa bientôt en proverbe. Les délicats Mécènes signifient, pour Juvénal[5], les efféminés et les débauchés. C’est toujours le nom de Mécène qu’on voit revenir chez Sénèque dans des phrases de ce genre : Certains hommes jouent tour à tour les Vatinius et les Caton. Naguère, pour eux, Curius n’était pas assez austère, Fabricius assez pauvre, Tubéron assez frugal ; maintenant ils luttent de prodigalité avec Crassus, de gourmandise avec Apicius, de mollesse avec Mécène[6]. En revanche, Mécène avait les qualités de ses vices Il était bon et humain. Jamais il n’usa de sa puissance et de son crédit pour nuire à personne. Ce n’est encore qu’un mérite négatif. Il fit plus. Pendant les proscriptions, voyant Octave assis sur son tribunal prononcer des sentences de mort, et multiplier, impassible, le nombre des victimes, il ne put maîtriser son indignation, et, pour arrêter Octave, s’écria, dit-on, avec colère : Mais lève-toi donc, bourreau ! L’anecdote est peut-être controuvée ; en tout cas, c’est un honneur pour Mécène qu’on lui ait attribué ce cri éloquent. En outre, Mécène fut modeste : il sut borner son ambition, et, comme le dit son panégyriste, il se montra au-dessus des hommes en les dédaignant. Mais sa gloire principale, son plus grand mérite est d’avoir eu des amis, Virgile, Horace, Varius, Properce, Domitius Marsus, rival de Catulle, Plotius et Tucca, qui furent chargés par Auguste de réviser l’Énéide. Ce que les deux premiers surtout lui doivent, ce qu’il leur doit à son tour, est trop connu pour qu’on y insiste ici. Les écrits d’Horace sont un hymne perpétuel à la louange de Mécène. Ils supposent entre ces deux hommes des relations répétées d’amitié sincère, pleines d’abandon, aussi honorables pour le poète que pour l’homme d’État. La meilleure apologie de Mécène, aux yeux de la postérité, est d’avoir aimé Horace et d’en avoir été aimé. Mécène, ne se bornait pas à protéger les hommes de lettres, il était auteur lui-même, à ses jours et à ses heures. L’écrivain sera-t-il, chez lui, différent de l’homme que font connaître ces quelques détails biographiques ? Si l’on a jamais pu dire de quelqu’un : tel homme, tel style, c’est de Mécène. Les anciens avaient déjà fait cette remarque ; et c’est à leurs critiques, rapprochées de la vie efféminée de Mécène, que nous devons les rares fragments de son style qui ont été conservés. On connaît trop, dit Sénèque[7], pour qu’il soit nécessaire de la rappeler ici, la vie de Mécène, et son allure en marchant, et sa molle délicatesse, et son excessive manié d’être vu, et sa crainte, non moindre que ses vices restassent cachés. Eh bien, son style n’est-il pas aussi mou que sa personne, son expression aussi prétentieuse que sa parure, que son cortège, que sa maison, que son épouse ? C’est un homme d’un beau génie, s’il l’eût mieux dirigé, s’il n’avait pas eu peur de se faire comprendre, s’il n’avait pas, porté jusque dans son style la licence de ses mœurs. Voyez, son éloquence, c’est celle d’un homme ivre : elle est obscure, décousue, pleine de licences. Dans son Livre sur sa toilette ; quoi de plus pitoyable que lorsqu’il dit : Sur ce fleuve, entre des rives coiffées de leurs forêts, ils sillonnent son lit de leurs barques, et, bouleversant les eaux, font fuir derrière eux les jardins ? Et quel autre que lui a pu dire : Les lèvres en bec de pigeon, il embrasse la, femme aux cheveux crépus, puis il débute par un soupir : tels se plaignent, quand leur tête est fatiguée de la lutte, les rois de la forêt. — Irrémédiable faction, ils s’insinuent parles festins, tentent les maisons par la bouteille et poussent à la mort par l’espérance. — Un génie d peine témoin de sa propre fête, les fils d’une cire amincie, un gâteau de sel pétillant. — Un foyer autour duquel la mère ou l’épouse fait ceinture ? Quand on lit de telles choses, continue le philosophe, ne vient-il pas soudain à la pensée que c’est, bien là l’homme qui allait toujours parla ville, la robe traînante, qui, même alors qu’il suppléait Auguste absent, donnait dans ce lâche accoutrement le mot d’ordre, ? Voilà, se dit-on, l’homme qui, du haut du tribunal et des rostres, au milieu de toute assemblée publique, ne paraissait jamais que la tête couverte d’un manteau d’où ressortaient ses oreilles, comme on représente les esclaves fugitifs dans le mime intitulé les biches. Voilà celui qui, au fort des guerres civiles, quand Rome entière était en armes et sur le qui-vive, se faisait publiquement escorter de deux eunuques, plus hommes toutefois que lui. Voilà celui qui s’est marié mille fois, quoiqu’il n’ait jamais eu qu’une seule femme[8]. Ces locutions si mal construites, si négligemment jetées, placées d’une manière si contraire à l’usage, prouvent que ses mœurs ne, furent pas moins étranges, moins dépravées, moins singulières que son style. On lui accorde un grand mérite de mansuétude : il s’abstint du glaive, il épargna le sang, et ne montra son pouvoir que par sa licence. Mais lui-même a démenti ces éloges par la monstrueuse mignardise de Ses écrits qui trahit un caractère mou plutôt qu’indulgent. C’est ce que prouvent manifestement et cette élocution tout entortillée, et ces expressions contournées, et ces idées souvent grandes, il est vrai, mais énervées par la manière dont elles sont rendues. La tête était troublée par l’excès du bien-être, défaut qui tantôt est de l’homme, tantôt du siècle. Nous avons reproduit ce passage parce qu’il fait connaître à la fois dans Mécène l’homme et l’écrivain. Les citations de Sénèque nous expliquent le mot de tresses parfumées, μυροβρεχεϊς, qu’Auguste appliquait si spirituellement au style de son favori. On y voit la recherche affectée de l’expression, le désir prémédité d’attirer l’attention par la bizarrerie et l’extraordinaire. De tels hommes, ajoute Sénèque, veulent bien qu’on les blâme, pourvu qu’on les regarde. Ainsi faisaient, en écrivant, Mécène et tous ceux qui donnent dans le faux, non par erreur, mais sciemment, et de propos délibéré[9]. Une de ces citations est empruntée au poème de Mécène sur sa toilette. Les autres peuvent appartenir au même ouvrage ; mais que ces passages en fassent ou non partie, ils ne fournissent aucune indication sur les matières que contenait un pareil livre. On ne peut pas même deviner quels développements l’auteur lui avait donnés. S’il s’agissait réellement de la toilette de Mécène, quel devait être l’intérêt d’un tel sujet ? Le titre et la matière sont aussi bizarres que le style. Comme tous les Romains de distinction, Mécène avait plaidé dans sa jeunesse. C’était pour un jeune homme la conclusion obligée de son éducation oratoire. Devenu homme politique, il s’abstint de paraître au barreau, soit comme accusateur, soit comme défenseur. Un tel travail aurait trop coûté à sa mollesse. Auguste se présentait quelquefois devant les tribunaux pour y intercéder en faveur de ses amis. Mécène l’y accompagna souvent, mais en amateur et en curieux. Il est douteux qu’il ait pris la parole dans ces occasions, où les advocati adressaient quelques mots aux juges pour leur recommander les accusés. Il suivait aussi Auguste lorsque celui-ci se rendait dans les écoles de rhéteurs, pour y assister aux déclamations qui avaient le plus de succès. Mécène aimait alors à y prendre la parole, plutôt pour embarrasser le maître, pour le déconcerter par des saillies, que dans le but d’y perfectionner son éloquence. C’est à ces déclamations, probablement, et non à des causes plaidées par Mécène qu’appartiennent plusieurs expressions où Quintilien voit des exemples d’hyperbates excessives trahissant la recherche et l’afféterie : Objets rougis du soleil et d’une aurore abondante. — Au milieu des objets sacrés, l’eau met en mouvement les frênes. — Assez malheureux pour ne pas voir même ces funérailles qui seront les miennes. Cette dernière phrase, ajoute Quintilien, est d’autant plus mauvaise que Mécène joue et plaisante sur un sujet déjà triste par lui-même[10]. Mécène avait, sinon composé, au moins commencé une Histoire des guerres civiles, où il racontait les luttes d’Octave. C’est à toi, lui dit Horace, de raconter d’une manière plus éloquente, dans une histoire écrite en prose, les combats de César, et les rois jadis menaçants, traînés en triomphe à travers les rues de Rome[11]. Un bref passage de Pline le Naturaliste fait allusion à cette œuvre, qui se rapprochait sans doute plus des Mémoires que de l’histoire proprement, dite[12]. Mais les écrits en prose, sont de longue haleine. Le délicat Mécène préférait la poésie. S’il écrivait mal à dessein, il, ne manquait pas de goût, témoin un passage de Sénèque le Père. Celui-ci, dans son livre des Suasoriæ, critique une expression de Dorion, traducteur de l’Odyssée. Dorion met : Le cyclope aveuglé lança un roche dans la mer là où Homère avait dit : la crête d’une grande montagne. Eh bien, ajoute Sénèque, telle pensée, insupportable dans telle, forme, peut rester grande et devenir sensée ; et c’est un art, disait Mécène, qu’on peut apprendre dans Virgile. Le rhéteur cite alors le passage, suivant de Virgile : Il saisit un rocher, débris énorme de la montagne ; l’image, dit-il, reste grande et n’est pas invraisemblable. Les autres exemples de Virgile, sur lesquels s’appuie Sénèque, n’avaient peut-être pas été rappelés par Mécène, mais l’idée première est, de lui, et c’est, le jugement d’un homme, de goût. Mécène ne paraît pas, malheureusement, avoir apporté dans, ses poésies le même, discernement. Il en avait composé dix livres. Plusieurs de ces pièces, de vers roulaient sur son amour pour Terentia, femme d’une grande beauté, mais d’un caractère, difficile, avec laquelle et sans laquelle il ne lui fut jamais possible, de vivre. Les vers relatifs à cette union malheureuse étaient des élégies à la façon de Tibulle et de Properce. Il y dépeignait tour à tour ses misères lorsqu’il s’était séparé d’elle, ou les transports de sa passion lorsque, à force de prières, il avait fléchi son orgueil et obtenu une réconciliation. Il n’en est rien resté : la perte n’en est pas probablement bien regrettable. En revanche, on trouve dans l’Anthologie quelques vers qui ne manquent ni de verve ni de mouvement : Viens à nous, s’écrie-t-il, viens, Cybèle, ô déesse, déesse des montagnes ! Allons, que le tambour résonne, que ta tête se meuve avec agilité ! Que tes flancs retentissent sous le fouet, que le chœur t’accompagne de ses hurlements ![13] Ces vers rappellent, non sans mérite, ceux où Catulle prie Cybèle de lui épargner les maux dont elle a frappé le jeune Atys. On attribue à Mécène deux tragédies, une Octavie, sur laquelle on n’a aucun détail, et un Prométhée. Sénèque cite de cette dernière pièce une expression qu’arracha, selon lui, à Mécène la torture des grandeurs : La hauteur même nous foudroie ! Cette expression, ajoute Sénèque, est une ivresse de langage, elle veut dire : nous expose à la foudre, Mécène avait du génie, continue-t-il, il était fait pour donner des chefs-d’œuvre à l’éloquence romaine, si la prospérité ne lui eût ôté sa force et jusqu’à sa virilité[14]. La critique de Sénèque est fondée : l’expression de Mécène est prétentieuse, surtout en latin, mais l’idée est grande et juste. Quant à la tragédie elle-même, était-ce une traduction, une imitation d’Eschyle ? nous l’ignorons. Le mot eût été bien placé dans la bouche de Prométhée, foudroyé par Jupiter pour être devenu le plus grand des hommes. Ailleurs Sénèque cite avec éloge un vers hexamètre, où Mécène disait : Peu m’importe le tombeau, la nature ensevelit les corps abandonnés ! C’est là, dit Sénèque, le langage d’un homme fièrement retroussé. Mécène avait le génie élevé, viril, s’il n’avait eu le tort, dans la prospérité, de se mettre plus qu’à son aise[15]. Il est à remarquer que les critiques de Sénèque sont toujours accompagnées d’un éloge pour le génie de Mécène, génie affirmé par lui, mais dont on ne trouve guère la trace dans ses citations. On ne sait à quelle couvre appartient ce vers. Il est bien fait, et a été imité par Lucain, au livre VII : La terre reprend tout ce qu’elle a mis au jour : qui n’a pas d’urne, est couvert par le ciel. Mais ces deux pensées, dont l’une est juste, sinon bien écrite, et dont l’autre est à la fois bien pensée et bien rendue, sont rares chez Mécène. Il chanté plutôt les plaisirs, la vie elle-même, malgré ses infirmités : Qu’on me rende manchot, s’écrie-t-il, ou impotent du pied, de la hanche, bossu, qu’on me brise les dents, pourvu qu’on me laisse la vie ! Même assis sur le pal, prolonge mes jours ![16] C’est un souhait que La Fontaine a imité dans ces vers si connus : Mécène fut un galant homme. Il a dit quelque part : Qu’on me rende impotent, Cul-de-jatte,
goutteux, manchot, pourvu qu’en somme Je vive, c’est assez ; je suis plus que content. Sénèque, naturellement, ne laisse pas échapper cette occasion de reprocher à Mécène ce souhait vulgaire. Il élève et grossit la voix pour lui faire un crime de ce honteux amour de la vie, sans se demander si la boutade de Mécène méritait tant d’éloquence hors de propos. Il a tort ; les épicuriens aimaient la vie, mais ils la voulaient douce, agréable ; sinon ils préféraient la mort. La facilité, l’aisance, on pourrait presque dire la coquetterie avec laquelle tant d’eux surent mourir, sous, les empereurs, en sont la preuve. Pourquoi Mécène, cet autre arbitre de l’élégance, se serait-il ouvert les veines avec moins de grâce que Pétrone ? Il ne faut pas non plus prendre trop à la lettre les vœux que les poètes expriment dans leurs vers. On connaît l’ode admirable qu’Horace adressa à Mécène lors d’une grave maladie que fit celui-ci, l’an 25 ou 20 avant notre ère. Dans un beau mouvement de lyrisme, Horace lui disait que le jour de la mort de Mécène serait son dernier jour à lui-même et terminait par ces mots : Je suis prêt, oui, je suis prêt, quand le moment sera venu, à partir avec toi pour le dernier voyage[17]. Une coïncidence remarquable, à quinze ans de distance, réalisa le vœu du poète qui mourût vingt-sept jours après son bienfaiteur. Mais nul n’aurait reproché à Horace de n’avoir pas tenu cet engagement poétique, si le ciel avait prolongé ses jours de quelques années. L’expression et la tendresse du poète étaient si vives que Mécène en fut touché. A son tour, il témoigna en vers à son ami son affection pour lui. Mais que les vers du poète bel esprit et grand seigneur sont pâles auprès de ceux .d’Horace ! Qu’ils sont froids et lui font peu d’honneur, si on les rapproche de l’ode citée plus haut ! Si je ne t’aime plus que mes entrailles, ô Horace, puisses-tu me voir, moi, ton ami, plus sec qu’un mulet[18] (proverbe). Oui, dit-il ailleurs, quand tu brilles pour moi, ma chère âme, ni les émeraudes, ni les béryls, mon cher Flaccus, ni les anneaux brillants de perles fines, ni ceux qu’a polis l’adroit Bithynien, ni les jaspes taillés ne me sont plus d’aucun prix ![19] Quels vers médiocres ! Un proverbe banal, une comparaison avec des bijoux, voilà les idées qui viennent à Mécène lorsqu’il veut peindre sa tendresse pour Horace. Mécène mourut l’an 7 avant notre ère le 1er novembre. Depuis trois ans déjà, sa santé était fort ébranlée. Il était tourmenté par la fièvre et il ne pouvait goûter le sommeil. Pline le Naturaliste dit même avec exagération que, dans les trois dernières années de sa vie, il n’eut pas une heure pleine de sommeil[20]. Il est à remarquer que Mécène et Agrippa, les plus constants et les plus chers amis d’Auguste, moururent à peu près dans la disgrâce de l’empereur. Mais les biographes donnent tort aux amis du prince. Auguste, dit Suétone, eut à se plaindre de l’humeur violente d’Agrippa et de l’indiscrétion de Mécène. Agrippa, soupçonnant une légère froideur dans Auguste, et se voyant préférer Marcellus comme futur héritier de l’empereur, s’était retiré à Mitylène, après avoir tout abandonné. Mécène, de son côté, avait averti sa femme Terentia que la conspiration ourdie par son frère Murena contre l’empereur (en 22 avant J.-C.) était découverte[21]. Déjà, selon Tacite, il ne conservait plus que les apparences de la faveur[22]. C’était donc à une demi disgrâce qu’avaient abouti pour Agrippa tant de services rendus, et pour Mécène, cette recherche de la vie heureuse, cette affectation a se faire oublier, à n’être plus qu’un homme de plaisir ! Le dernier mot du voluptueux fut, cependant, digne d’un homme de cœur : Souviens-toi, dit-il à Auguste au moment de mourir, souviens-toi de moi et de mon cher Flaccus ![23] Il fut enterré dans les superbes jardins qu’il avait élevés en transformant le quartier inhabité des Esquilies. Cette région, qui servait jusque-là, de cimetière aux pauvres, et de théâtre nocturne aux opérations des sorcières, s’était métamorphosée grâce à ses soins. Au milieu de jardins habilement dessinés, il avait construit une élégante villa surmontée d’une tour connue sous le nom de Tour de Mécène. Là se trouvait aussi une salle de lecture somptueuse dont on a découvert les restes en 1874. Auguste et ses amis, Horace lui-même, venaient lire leurs ouvrages dans cet hémicycle éclairé d’en haut par une lanterne qui laissait pénétrer le jour. Les architectes ont calculé que trois cent trente-quatre auditeurs pouvaient s’y tenir sur sept rangées de gradins, dont la plus basse était élevée de 1m,10 au-dessus du sol. En face du public était la scène ou plutôt la tribune occupée par le lecteur. C’est sous les frais ombrages de ces jardins que Mécène fut inhumé, dans le tombeau qu’il s’était préparé. Fidèle à sa promesse, Horace mourait vingt-sept jours après (l’an 7 av. J.-C.) et y était enseveli à côté de son protecteur et de son ami. Si le poète dut beaucoup de son vivant à Mécène, en retour le grand seigneur lui doit plus encore depuis sa mort. C’est en effet un souvenir d’Horace que Mécène, personnage en somme peu estimable, est redevable de la sympathie dont la postérité entoure encore son nom. Sans le poète, l’homme d’État, le fin politique, l’épicurien indolent serait mort tout entier. Si les orateurs officiels, tels qu’Agrippa et Mécène, n’ont pu, malgré les grands emplois dont ils étaient revêtus, apporter à la tribune ou dans leurs ouvrages l’élévation des pensées et l’éclat du style, il en sera de même, à plus forte raison, de ceux qui, élevés sous l’ancien état de choses, sont amenés à comparer sans cesse à la libre carrière qui leur était ouverte autrefois, l’espace restreint et borné qui leur est accordé désormais, et qui se voient réduits à ne traiter que des sujets peu importants. Quelques-uns, de dégoût, se condamnent d’eux-mêmes au silence, et par prudence renoncent complètement à l’art oratoire. Ainsi fit l’orateur QUINTUS ÆLIUS TUBERO. Ce personnage était le fils de Lucius Ælius Tubero, qui avait servi de lieutenant à Q. Cicéron dans la province d’Asie. Lucius avait été élevé avec Cicéron, à ce que rapporte l’auteur du Brutus. Il avait porté les armes en même temps que lui, partagé sa tente, ses études, et était resté son ami[24]. Le jeune Quintus Tubero eut les goûts littéraires de son père. Il grandit sous les yeux de Cicéron qui s’intéressait à ses travaux et à ses succès. Il devint même son allié en épousant une femme de la famille Tullia, quelques-uns même disent la propre sœur de Cicéron, ce que la différence des âges rend peu vraisemblable[25]. Lorsque éclata la guerre entre César et Pompée, Quintus Tubero se trouvait en Afrique avec son père qui commandait la province ; il se déclara pour Pompée et se rendit aussitôt en Macédoine auprès de lui. A Pharsale, il combattit avec acharnement pour la cause de -la liberté. Vaincu, il fit sa soumission à César, et s’attacha désormais à son parti. La conduite politique qu’il avait tenue jusque-là l’honorait : elle devait au moins lui interdire de se tourner contre ses anciens compagnons d’armes. Il n’en fut rien. Lorsque l’heureux succès du discours de Cicéron pour Marcellus eut démontré au grand orateur que César pouvait pardonner à ses ennemis déclarés, et lui eut inspiré l’idée de l’implorer pour. Q. Ligarius, Tubero intervint et soutint le débat contre son maître et son ami. Le jurisconsulte Pomponius attribue à une circonstance particulière la haine de Tubero contre Ligarius. Malade, et manquant d’eau potable, il s’était vu refuser la permission de descendre à terre et de renouveler sa provision d’eau par Ligarius qui occupait la côte d’Afrique[26]. Cette cause ou ce prétexte avait- suffi à exciter un ressentiment implacable chez Tubero, dont l’humeur était violente et irascible, si l’on s’en rapporte à une lettre de Cicéron à Atticus où il le qualifie d’esprit querelleur, φιλαίτιος[27]. Le discours de Tubero existait encore au temps de Quintilien, qui engage ses disciples à le lire avec celui de Cicéron, malgré la disproportion de leur mérite, pour bien connaître les détails de la cause[28]. Tubero, en effet, s’appuyait sur les termes de la loi édictée par César, sur les faits matériels, puisque Ligarius avait refusé de se soumettre après Pharsale et avait soutenu la lutte jusqu’au bout, sur mer et en Afrique. Cicéron au contraire avait laissé de côté la question juridique et n’avait cherché qu’à émouvoir le cœur de César. L’échec de Tubero n’avait donc rien d’humiliant pour sa vanité. Cependant, d’après Pomponius, cet insuccès le dégoûta de l’art oratoire, et le décida à s’occuper exclusivement du droit. Il est plus probable qu’après la mort de César il craignit les ressentiments de ses adversaires politiques, et prit par prudence une résolution que lui conseillait déjà son inclination naturelle. Les études nettes et précises convenaient mieux à ses qualités d’esprit judicieuses et méthodiques. Des nombreux ouvrages composés par lui, il ne subsiste qu’un témoignage qui ne manque pas d’importance pour l’histoire. César, d’après Tubero, n’avait pas cessé d’inscrire Cn. Pompée comme son héritier dans ses divers testaments, depuis son premier consulat jusqu’au début de la guerre civile. Lorsque la lutte s’engagea entre eux, il lut publiquement ces clauses à ses soldats pour les exciter contre son adversaire[29]. Les œuvres juridiques de Tubero, écrites avec une affectation de style archaïque qui en rendait la lecture difficile, tombèrent bientôt dans l’oubli. Une citation de Charisius renvoie au quatrième livre des Histoires de Tubero et tendrait à faire de celui-ci un historien[30]. Mais il s’agit probablement de son père Lucius Tubero qui, pendant qu’il était en Asie lieutenant de Quintus Cicéron, composait des Annales pour occuper ses loisirs[31]. Pendant que Tubero d’orateur devenait jurisconsulte, CORNELIUS GALLUS, le protecteur dévoué de Virgile, renonçait au barreau et se livrait à la poésie. C’est comme poète que Cornelius Gallus est connu dans l’histoire littéraire, c’est comme poète d’un mérite supérieur que ses contemporains font son éloge et vantent son talent, mais aucun de ses vers ne nous est parvenu. Toutes les pièces placées sous son nom sont considérées comme apocryphes. En revanche,’ le seul fragment authentique de lui, qui nous ait été conservé, appartient à une de ses œuvres oratoires. Il se compose de deux lignes, courtes mais intéressantes ; elles déterminent les limites du petit bien que Virgile possédait près de Mantoue, et qu’il lui fallut disputer aux vétérans d’Octave. Elles prouvent en outre que Gallus ne se borna pas à recommander Virgile à Octave, mais qu’il surveilla l’exécution de la promesse faite par le triumvir. Gallus soutint la cause de Virgile devant les tribunaux ; il cita à comparaître en justice le proconsul de la Transpadane, Alfenus Varus, et l’obligea à respecter les limites de la région qu’Octave avait exemptée du partage aux vétérans, et où se trouvait la campagne de Virgile[32]. Celui-ci témoigna sa reconnaissance à son avocat par la neuvième et surtout par la dixième Églogue. Ce n’est pas dans la science du jurisconsulte, comme Tubero, ni dans la poésie, comme Cornelius Gallus, c’est dans la satisfaction des sens et dans les plaisirs de la table, que LUCIUS MUNATIUS PLANCUS chercha l’oubli des agitations politiques et clés luttes oratoires. Le père de Plancus était lié avec Cicéron, même avant la naissance de son fils. Celui-ci, dès ses plus jeunes années, s’attacha au grand orateur, auquel il ne cessa de prodiguer des marques particulières de déférence, de tendresse et d’attachement[33]. Il s’occupait, à son exemple et d’après ses leçons, de ces études et de ces arts qui font naître de la familiarité entre ceux qui les cultivent avec le même goût[34]. Plancus se fit remarquer bientôt par son éloquence, et conquit un des premiers rangs au barreau. Asconius Pedanius l’appelle même Plancus l’Orateur pour le distinguer de ses frères. Il quitta cependant le forum pour suivre César en Gaule, comme un de ses lieutenants[35]. Il l’accompagna ensuite en Espagne, où il lutta contre les lieutenants de Pompée, Afranius et Petreius, puis en Afrique, où il combattit Scipion et Juba. De retour à Rome, il jouit d’un grand crédit auprès du dictateur. Dans une lettre, Cicéron s’adresse à lui afin d’obtenir par son intermédiaire, de César, pour un de ses amis, une grâce importante. A la mort du dictateur, il était gouverneur de la Gaule Transalpine, où il fonda Lyon. Deux ans plus tard, il commandait la même province ; mais il avait les titres de consul désigné et d’Imperator ; il était à la tête d’une armée et pouvait jouer un rôle décisif dans les guerres civiles. Te voilà, lui écrit Cicéron, consul à la fleur de l’âge, avec une grande éloquence, et dans un temps où la République a bien peu de citoyens tels que toi. Aussi l’illustre vieillard l’engage-t-il à se dévouer à la bonne cause : Il n’y a, dit-il, qu’une seule route qui mène à la vraie gloire, c’est de bien servir sa patrie[36]. Plancus devait tromper ses espérances. La plus grande partie du livre X des Lettres familières est consacrée à la correspondance échangée entre lui et Plancus à l’époque douloureuse qui précède la conclusion du triumvirat. Cicéron ne cesse de l’exciter à se joindre à son collègue Decimus Brutus et à Octave contre Antoine. Prières, flatteries, exhortations, il ne néglige rien pour le rallier au parti de la liberté. Il crut un instant y avoir réussi. L’ambitieux Plancus répondit d’abord par des promesses et des protestations chaleureuses de ses bonnes intentions. En ce moment, il est vrai, Antoine venait d’éprouver un revers ; aussi un des lieutenants de Plancus était-il sans cesse occupé à aller de la Gaule Transalpine à Rome et de Rome à la Transalpine, pour porter les lettres et les déclarations magnifiques de son général, adressées tantôt à Cicéron, tantôt au sénat, pour implorer de celui-ci des gratifications pour l’armée, des titres et des dignités pour lui-même et ses officiers. Les lettres de Plancus ne traitent alors Antoine que de brigand abject et perdu[37]. Mais bientôt l’échec d’Antoine est réparé ; à la place de Decimus Brutus qui a péri dans son triomphe, Lépide est nommé consul désigné et se rapproche d’Antoine. Aussitôt le ton de Plancus change ; le style de ses lettres se modifie ; il amuse encore Cicéron de belles promesses, mais il accumule excuses sur excuses. L’armée, tout à l’heure si fidèle et si dévouée, est prête à se révolter. Il attend, il espère, il ne veut plus avancer qu’à coup sûr. En réalité, il a obtenu du sénat tout ce qu’il pouvait lui arracher, et il négocie avec Octave et Lépide qui, quelques jours après, concluent eux-mêmes avec Antoine leur triumvirat. Fut-il trompé par Lépide, fut-il abandonné par ses soldats, comme J.-V. Le Clerc semble le croire, ou ne fit-il qu’obéir à son ambition peu scrupuleuse ? La dernière de ces suppositions est la plus conforme au caractère de Plancus. Consul désigné, il voulait obtenir le triomphe et le titre de consul. Il lui fallut acheter l’un et l’autre, comme Lépide, en sacrifiant, ainsi que lui, un de ses frères aux ressentiments des triumvirs. Ils triomphèrent tous deux, au moment même où Rome était inondée du sang des plus nobles victimes. Mais la conscience publique protesta contre ce honteux marché par la bouche des soldats eux-mêmes. Lépide et Plancus les entendirent, usant de leur antique privilège d’outrager les triomphateurs, jouer sur le double sens du mot Germanus en latin, et chanter derrière leur char : Ce n’est pas des Gaulois, mais de leurs frères (ou des Germains) que nos consuls triomphent ! Plancus inaugurait ainsi cette série de trahisons qu’il devait continuer pendant tout le temps des guerres civiles. Il avait abandonné le sénat pour Octave, bientôt il abandonna celui-ci, et s’attacha à Antoine qui lui paraissait avoir plus de chances de succès. Il le suivit en Égypte. Il se fit son secrétaire, son courtisan, son flatteur. Grand adulateur de Cléopâtre, il devint le conseiller et le ministre d’Antoine dans ses plus infâmes débauches. Vénal en tout et pour tout, il poussa le déshonneur jusqu’à danser la Glaucus dans un festin, le corps nu et bariolé de bleu et de vert, caeruleatus, la tête ceinte de roseaux, traînant une queue et appuyé sur ses genoux[38]. Ces bassesses avaient pour but d’obtenir d’Antoine qu’il fermât les yeux sur ses rapines. Mais il poussa si loin ses exactions qu’Antoine ne put lui dissimuler son mécontentement. Plancus résolut alors de passer de nouveau dans le camp d’Octave. Il négocia sa trahison et se la fit payer. Il vendit à Octave les secrets d’Antoine, et, arrivé à Rome, lui révéla que le testament de son ancien protecteur était déposé entre les mains des Vestales. Octave l’enleva, l’ouvrit, et en fit lire au sénat les passages les plus importants. Antoine, dans son fol amour pour Cléopâtre, y choquait tous les préjugés des Romains. Il reconnaissait Césarion comme fils légitimé de César ; il donnait à Cléopâtre presque tous les pays dont il était maître, et demandait à être enseveli dans le même tombeau que la reine d’Égypte. La lecture de ce testament causa un scandale immense. Elle détacha d’Antoine ses derniers partisans, tous ceux au moins qui blâmaient ses folies, mais ne pouvaient se décider à se rallier à son adversaire. Elle contribua au succès de la bataille d’Actium. Pendant ce temps, Plancus, avec le zèle d’un nouveau converti, ne cessait de prononcer au sénat des discours contre Antoine, où il lui reprochait, plein d’indignation, les crimes et les attentats dont il avait pris sa part. Il s’attira ainsi, de la part d’un ancien préteur, Coponius, homme respectable, cette parole spirituelle et mordante : En vérité, Antoine a commis bien des mauvaises actions la veille du jour où tu l’as abandonnée ![39] Plancus vivait à une époque tristement féconde en lâchetés et en trahisons. Mais sa conduite si odieuse .choquait même les plus endurcis à ce honteux spectacle. Elle lui valut la terrible expression que Velleius Paterculus, si favorable cependant au parti impérial, lui applique en disant qu’il était tourmenté par la maladie de la trahison, morbo proditor. Le succès définitif d’Octave empêcha seul Plancus de changer encore de parti. Au sénat il se fit remarquer par son adulation vis-à-vis du vainqueur, et son habileté à, deviner ce qui pouvait lui plaire. C’est ainsi que, le 17 janvier de l’an 27, il proposa de décerner à Octave le nom d’Auguste, réservé jusque-là, aux dieux immortels. Le sénat accueillit avec enthousiasme sa proposition, et le sénatus-consulte, rédigé suivant l’usage par l’auteur de la résolution, fut- acclamé par la multitude réunie sur le forum. Octave accepta ce titre qu’il souhaitait. Changer de nom, c’était pour lui rompre définitivement avec la période des guerres civiles, et ouvrir une ère nouvelle. A partir de ce moment l’histoire politique de Plancus est terminée. Il fut cependant censeur l’an 12. Était-ce en récompense du sénatus-consulte qu’Auguste lui accordait cette dignité, ou pour déshonorer à jamais une magistrature républicaine avant de l’attribuer définitivement aux seuls empereurs ? Il se livra ensuite au culte des arts et de la littérature. Il fréquenta les écoles des déclamateurs et surtout celle du rhéteur Porcius Latro, pour lequel il professait une grande admiration. Sénèque le Père le montre, dans l’école de Latro, tranchant une discussion sur la valeur de deux expressions, l’une grecque, l’autre latine, et rendant une sentence conforme au bon goût[40]. Plancus, en effet, ne manquait pas de mérite. Il avait dû sa fortune aux circonstances politiques, exploitées habilement et sans pudeur. Mais c’était son talent, son éloquence appréciée et vantée par Cicéron qui l’avaient mis en lumière et appelé aux premières charges. Il n’est rien resté des discours qu’il avait prononcés au barreau ou en présence du sénat, ni même de la harangue qui fit donner à Octave le nom d’Auguste. Nous avons une partie des lettres qu’il adressa à Cicéron et au sénat, l’année qui précéda le second triumvirat. Elles sont d’un style élégant et travaillé, mais elles manquent de naturel. On n’y sent pas l’abandon d’un cœur franc et ouvert, qui n’a point de réticences. Cependant elles sont assez habilement composées pour avoir trompé des critiques qui ont pris à la lettre les protestations de dévouement à la République que Plancus accumule. La vie de cet ambitieux, qui ne fut que trahisons, aurait dû les mettre en garde contre les maximes générales, les périphrases, les expressions vagues que Plancus entasse pour promettre beaucoup à Cicéron, sans prendre d’engagement définitif. Sous ce rapport, la lettre VIII adressée par Lucius Munatius Plancus Imperator, consul désigné, au sénat, aux préteurs, aux tribuns et au peuple est un modèle. Elle est merveilleusement écrite. Cicéron a pu y admirer combien son élève avait réussi à lui emprunter son style et jusqu’à ses tournures de phrases. Mais elle n’était pas de nature à compromettre Plancus vis-à-vis du vainqueur futur, quel qu’il fût, des guerres civiles. Il n’y est pas prononcé un seul nom propre. Dégoûté des affaires, et peut-être mis à l’écart maintenant qu’il n’était plus utile, Plancus se ressouvint d’avoir partagé la vie inimitable d’Antoine et de Cléopâtre. Il se livra aux plaisirs de la bonne chère et, s’entoura de gens de lettres. Ceux-ci n’étaient pas très scrupuleux. Ils assistèrent à ses fins dîners et vantèrent là cuisine délicate de leur amphitryon. Horace était du nombre, et il le paya en vers, comme ses autres protecteurs. Jusqu’où Plancus poussa-t-il l’intempérante, il est difficile de le déterminer. Mais il dut aller très loin, si l’on se rappelle la danse du Glaucus, exécutée jadis par lui devant Cléopâtre, et si l’on en rapproche certains vers de la vie ode du livre Ier, qu’Horace adresse à Plancus : Souviens-toi de même, ô Plancus, de terminer en sage ton chagrin et les épreuves de la vie, et cela en te livrant aux douceurs du vin, soit à la guerre, soit sous les frais ombrages de ta campagne de Tibur. On ne sait à quelle date il convient de placer cette ode, ni de quel chagrin Horace veut le consoler par l’ivrognerie. En tout cas, cette fin est bien digne de l’homme qui s’était avili par tant de trahisons ! |
[1] Sénèque le Père, Controverses, II, 12.
[2] Pline, Hist. Nat., XXXV, 9.
[3] Annales, VI, 11.
[4] Velleius Paterculus, II, 88.
[5] Juvénal, XII, 39.
[6] Sénèque, Lettres à Lucilius, CXX, 20.
[7] Lettres à Lucilius, CXIV.
[8] Allusion aux séparations et aux réconciliations nombreuses de mécène et de sa femme Terentia.
[9] Lettres à Lucilius, CIIV.
[10] Quintilien, IX, 4, 28.
[11] Horace, livre II, ode XII, 9.
[12] Pline, Hist. Nat., VII, 46 ; passage cité dans la Vie d’Auguste, chap. III.
[13] Horace, liv. I, Ép. 53 ; édition Bumann.
[14] Lettres à Lucilius, XIX.
[15] Lettres à Lucilius, XCII.
[16] Lettres à Lucilius, CI.
[17] Horace, Odes, II, 17.
[18] Suétone, Vie d’Horace.
[19] Anthologie, II, épigramme, 224.
[20] Pline, Hist. nat., VII, 52.
[21] Suétone, Auguste, 60.
[22] Annales, III, 30.
[23] Suétone, Vie d’Horace.
[24] Cicéron, pro Ligario, VII.
[25] Scoliaste sur le Pro Ligario, p. 415, 417.
[26] Pomponius, Origines du Droit, dig. I, 2, 46.
[27] Cicéron, Lettres à Atticus, XIII, 20.
[28] Quintilien, X, I, 23.
[29] Suétone, César, 83.
[30] Charisius, II, p. 181, au mot inimiciter.
[31] Cicéron, Lettres à Quintus, I, 1.
[32] Servius, IXe églogue.
[33] Cicéron, Lettres familières, IX, 29.
[34] Cicéron, Lettres familières, IX, 29.
[35] César, Guerre des Gaules, V, 34.
[36] Cicéron, Lettres familières, X, 3.
[37] Cicéron, Lettres familières, X, 15.
[38] Velleius Paterculus, II, 83.
[39] Velleius Paterculus, II, 83.
[40] Sénèque le Père, Controverses, I, 8, 15.