HISTOIRE L’ÉLOQUENCE ROMAINE

 

CHAPITRE III — AUGUSTE ÉCRIVAIN

 

 

Si des discours prononcés par Auguste devant le peuple et devant le sénat, on passe aux écrits de l’empereur, on trouve quelques renseignements succincts qui ne sont pas dénués d’intérêt. On peut mettre d’abord au nombre de, ses écrits, les discours qui ont été rappelés plus haut, puisque Auguste se gardait d’improviser, et se bornait à lire, ou même à faire lire, ce qu’il voulait communiquer aux Romains. Mais il avait composé en outre beaucoup d’ouvrages en prose, dont les titres mêmes ne nous sont pas tous connus. C’étaient, sans doute, de petits opuscules, traitant de matières politiques ou littéraires, analogues aux déclamations qu’on lisait dans les lectures publiques. Auguste, qui redoutait les nombreux auditoires, lés lisait lui-même dans cette salle des jardins de Mécène, retrouvée il y a quelques années à Rome, et qui contenait 334 places ; mais il aimait surtout à les lire en petit comité, dans le cercle de ses familiers. De ce nombre est sa Réponse à Brutus au sujet de Caton, où il avait probablement voulu imiter l’Anti-Caton du dictateur César. On en est réduit aux conjectures sur cette œuvre, sorte de déclamation d’école, où il cherchait à démontrer à Brutus que Caton avait eu tort de se tuer à Utique. Ce qui donnerait lieu de penser que cet opuscule était plutôt un exercice littéraire qu’un écrit politique, c’est qu’Auguste était déjà vieux quand il le composa. Malgré sa brièveté, il ne put le lire complètement ; il fut obligé de recourir à l’aide de Tibère, auquel il remit son manuscrit. Celui-ci en acheva la lecture au milieu des applaudissements complaisants de l’auditoire. Un autre exercice avait pour titre : Exhortations à la philosophie. Nous n’avons aucun détail sur ce petit ouvrage[1].

La perte de ces deux déclamations est moins regrettable que celle des Mémoires qu’Auguste avait composés et qu’il avait intitulés : De memoria vitæ meæ. Il en avait écrit treize livres dédiés à Agrippa et à Mécène, qui s’étendaient depuis sa naissance jusqu’à la guerre des Cantabres (an 23 av. J.-C.). La fatigue l’empêcha d’aller plus loin. Il est fâcheux que rien n’en ait survécu. Il eût été curieux d’entendre Auguste lui-même raconter les débuts de sa vie politique, ses rapports avec Cicéron et sa lutte contre Antoine. Si la biographie que Plutarque avait consacrée à Auguste n’avait pas péri, nous aurions pu, au moins, avoir un écho fidèle des Mémoires d’Auguste, tandis que nous en sommes réduits à l’indication de quelques faits auxquels les historiens renvoient le lecteur.

Le premier livre des Mémoires d’Auguste roulait sur sa naissance, et sûr l’origine de la famille de son père Octavius. Auguste y, démentait les traditions flatteuses que les courtisans faisaient courir sur l’antiquité de sa race. Il répondait aussi aux attaques que ses ennemis avaient longtemps répandues contre l’honorabilité de ses ancêtres paternels et maternels. Il disait avec simplicité que sa famille appartenait seulement à l’ordre équestre, et que son père en était le premier membre qui eût été admis au sénat[2]. Le deuxième livre traitait du dictateur Jules César, des derniers temps de sa vie et des présages qui annoncèrent sa mort. Auguste y racontait que l’apparition de la comète de l’an 46, regardée ensuite comme un présage de la mort de César, avait excité une grande émotion parmi le peuple. L’aruspice Vulcatius, interrogé sur ce prodige, se refusait à répondre. Vaincu enfin par les instances de l’assemblée, il déclara que la venue de la, comète annonçait la fin du IXe siècle de l’existence de Rome et le commencement du x Il ajouta que pour lui, en punition d’avoir révélé le secret des dieux malgré leur volonté, il allait mourir sur l’heure. En effet, racontait Auguste, l’aruspice tomba frappé de mort avant d’avoir achevé son discours[3].

Les livres suivants exposaient les luttes politiques qui avaient été la conséquence de la mort de César. Sans doute, Auguste ne disait pas tout, et il n’expliquait pas d’une façon bien sincère sa propre conduite à l’égard de Cicéron. Cependant il lui rendait justice, au moins en partie. Il reconnaissait qu’il devait beaucoup à l’éloquence du grand orateur et à l’appui qu’il lui avait fourni contre Antoine[4]. Auguste racontait également la bataille de Philippes et le rôle qu’il y avait joué. Il insistait principalement sur une circonstance restée mystérieuse, même pour ses partisans. On sait que les légions de Brutus attaquèrent à l’improviste les soldats d’Octave, les mirent en fuite et s’emparèrent de leur camp. Octave, malade, était resté couché dans sa tente. Cette nouvelle excite l’ardeur des soldats de Brutus. Ils se précipitent vers la tente du général, rencontrent en route sa litière qu’on emportait, et la mettent en pièces avec leurs piques. Ils tuent quelques-uns des officiers d’Octave, croyant le tuer lui-même, et répandent le bruit qu’Octave a été frappé à mort. Quelques-uns même se vantent à Brutus de l’avoir immolé, lui montrent leurs épées sanglantes, et lui dépeignent son visage et son âge. Mais un songe, comme racontait Auguste dans ses Mémoires, lui avait sauvé la vie. Un de ses amis, Marcus Artorius, averti par une vision, avait conseillé à Octave de s’éloigner de ses retranchements, et celui-ci avait obéi au conseil des dieux[5]. C’était donc leur volonté et non sa lâcheté, comme le prétendait Antoine, qui avait préservé ses jours, et qui l’avait écarté du champ de bataille.

Les Romains ne semblent pas avoir accepté cette explication commode. Ils y opposaient les récits des ennemis de l’empereur, d’après lesquels Octave avait pris la fuite pendant la bataille de Philippes, et s’était tenu caché pendant trois jours dans un marais. Au contact de l’eau, il avait contracté une anasarque, sorte d’hydropisie, et ils invoquaient sur ce point le témoignage d’Agrippa et de Mécène. Ce n’est pas du vivant d’Auguste, que Pline l’Ancien, à qui nous devons ces détails, aurait osé démentir ainsi une assertion des Mémoires de l’empereur[6].

Un autre passage du même écrit rétablissait la vérité d’un fait, que les calomnies de ses ennemis dénaturaient, pour lui reprocher un acte inouï de cruauté. Le préteur Gallius, disait-on à Rome, s’était présenté à Auguste encore triumvir pour le saluer. Il tenait de la main placée sous son vêtement des tablettes doubles, c’est-à-dire dont l’une se refermait sur l’autre. Auguste crut qu’il cachait un poignard. Il n’osa pas s’en assurer sur le moment, mais, quelques instants après, il envoya un centurion et des soldats arracher le préteur de son tribunal, et le fit appliquer à la question. Gallius n’ayant rien avoué, Auguste le maltraita, lui creva les yeux de ses propres doigts et l’envoya au supplice. Voilà, du moins, ce que racontait le groupe des sénateurs hostiles. Auguste présentait les faits d’une tout autre manière. D’après lui, Gallius, sous prétexte de lui demander un entretien, avait attenté à ses jours. Jeté d’abord en prison, il avait été remis en liberté, mais avec défense de reparaître à Rome. Gallius était parti en exil, et il avait péri sur mer, soit dans un naufrage, soit égorgé par des pirates. Suétone se borne à raconter le fait et l’explication d’Auguste, mais sans se prononcer[7]. Disons cependant, à l’honneur d’Auguste, qu’Appien confirme le récit de ses Mémoires. Selon lui, Gallius, irrité de se voir refuser le gouvernement d’Afrique, aurait tenté d’assassiner Octave. Le peuple avait pillé la maison du meurtrier, et le sénat l’avait condamné à mort. Octave lui fit grâce de la vie et l’exila. Gallius partit pour l’Afrique où se trouvait son frère, partisan d’Antoine. Mais on n’eut plus de nouvelles ni de lui ni du vaisseau sur lequel il s’était embarqué[8].

De petites circonstances mêmes étaient rapportées dans les Mémoires. Ainsi, après avoir répété, d’après Valerius Messala, qu’Auguste n’invita jamais d’affranchis à sa table, excepté Menas qui lui avait livré la ; flotte de Pompée, et encore après lui avoir conféré les droits de l’ingénuité, Suétone ajoute : Auguste lui-même a écrit dans ses Mémoires qu’un jour, en voyage, il avait invité à sa table un homme dans la maison duquel il habitait ; cet homme avait été autrefois attaché à sa garde personnellespeculator suus[9] —. Un dernier fait, d’un ordre un peu plus relevé, avait été encore relaté par Auguste. Pendant une grande disette à laquelle il était difficile de remédier, Auguste chassa de home les troupes d’esclaves à vendre, les gladiateurs et tous les étrangers, saut les médecins, les précepteurs et un petit nombre d’esclaves. Mais lorsque l’abondance revint à Rome, il forma, à ce qu’il dit dans ses Mémoires, le projet de renoncer aux distributions de blé, parce que, comptant sur elles, les citoyens négligeaient la culture des terres ; cependant il ne persévéra pas dans sa résolution, convaincu qu’après lui, on ne manquerait pas de les rétablir un jour pour plaire au peuple[10].

Tels sont les faits peu nombreux et peu importants que les historiens anciens ont cités comme provenant des Mémoires d’Auguste. Ils ne suffisent pas à nous donner une grande idée de l’intérêt que nous trouverions dans leur lecture. Les anciens, il est vrai, ne comprenaient pas ce genre comme les modernes ; ils en ont fait une couvre froide, abstraite en quelque sorte, et d’où est absent ce que précisément nous y cherchons, la personne. Toutefois, même sous cette réserve, telle est l’importance des événements auxquels Auguste a été mêlé, que la perte de ses Mémoires est regrettable pour l’histoire.

Outre ces ouvrages en prose, Auguste s’était exercé à la poésie. Avec l’éloge en vers de Drusus, que nous avons cité, il avait écrit un petit poème en vers hexamètres, intitulé la Sicile, et qui roulait tout entier sur cette province. On conservait de lui également un court recueil d’épigrammes qu’il s’amusait à composer dans son bain. Ce mot a une acception plus large chez les anciens que chez nous. Il comprend une foule de petites pièces de sujets très variés, et même les vers licencieux que, d’après Pline le Jeune, une foule de personnages illustres, parmi lesquels il cite Auguste, se délassaient à écrire[11]. Enfin, il avait commencé avec un grand enthousiasme une tragédie d’Ajax, imitée de Sophocle. Mécontent du style, il détruisit tout ce qu’il avait fait. Ses amis lui demandant, un jour, comment se portait Ajax, il leur répondit spirituellement en faisant allusion à la mort du héros grec qui se jette sur son épée : Mon Ajax s’est précipité sur une éponge[12].

Les seuls vers attribués à Auguste, qui nous soient parvenus, sont apocryphes. Dans cette pièce, l’empereur se demande s’il faut exécuter l’ordre de Virgile, condamnant au feu l’Énéide inachevée. Quoi ! dit-il, une voix criminelle à pu, dans ses dernières paroles, ordonner un si affreux sacrilège ! Quoi ! on livrerait aux flammes et à la, mort la muse puissante de l’éloquent Virgile ! Mais les lois doivent être obéies : une volonté dernière ordonne et décide ; il faut accomplir l’arrêt. Non, non, brisons plutôt l’autorité révérée des lois, et ne laissons pas détruire en un seul jour l’œuvre accumulée de tant de jours et de tant de nuits ![13] Ces vers sont beaux, dit Voltaire, et semblent partir du cœur[14]. Oui, mais ils ne sont pas d’Auguste, comme le prétend le grammairien Donat. C’est un de ces sujets qu’on aimait à traiter dans les écoles, et ces vers sortent de l’officine d’un rhéteur.

Une des occupations principales d’Auguste était la lecture. Un ouvrage grec ou latin lui plaisait-il, il le copiait de sa main d’un bout à l’autre. S’il rencontrait, çà et là, dans une œuvre de second ordre, des préceptes ou des exemples utiles à la vie privée ou publique, il les recueillait soigneusement, et envoyait ces extraits .soit à ses intendants domestiques, soit aux chefs d’armées, ou aux gouverneurs de province, soit aux magistrats de Rome, selon l’avertissement particulier dont chacun d’eux avait besoin. C’étaient tantôt clés maximes grecques comme celle-ci : Hâte-toi lentement, ou :

Mieux vaut un chef prudent qu’un général hardi.

ou bien la maxime latine

Qui peut faire assez bien, fait toujours assez vite.

ou bien encore : Combat ou guerre, il ne faut rien entreprendre, à moins que le gain ne surpasse de beaucoup le dommage possible. Car risquer beaucoup pour peu gagner, c’est pêcher avec un hameçon d’or. Il n’y a point de capture qui puisse compenser un seul hameçon perdu[15]. Le cardinal de Retz était de l’avis de l’empereur Auguste ; il allait même plus loin. C’est une maxime du cardinal de Retz, dit Vauvenargues, qu’il faut tâcher de former ses projets, de façon que leur irréussite même soit suivie de quelque avantage. Et cette maxime est très bonne, ajoute l’auteur des Conseils à un jeune homme.

L’œuvre la plus considérable d’Auguste, celle du moins dont il nous reste le plus de fragments, parfois assez étendus, est sa correspondance. Elle s’est longtemps conservée à Rome dans les archives impériales, et Suétone, secrétaire d’Hadrien, a pu l’étudier sur les autographes mêmes. On doit à son indiscrétion certains détails curieux sur le style et sur les expressions qu’Auguste aimait à employer dans ses lettres. Voulait-il engager quelqu’un à supporter le présent, quel qu’il fût, il disait : Contentons-nous de ce Caton-là. Pour exprimer la rapidité, il mettait : En moins de temps qu’il n’en faut pour cuire une asperge. Enfin c’est à lui que remonte la locution devenue proverbe, et qu’il appliquait aux débiteurs insolvables : Payer aux calendes grecques.

Outre ces phrases familières, Auguste affectionnait des mots bizarres qu’il avait forgés du grec, ou empruntés à la langue populaire. Au lieu de stultus (sot) il disait toujours baceolus ; pour brun, pulleiaceus ; pour furieux, vacerrosus. Il n’écrivait pas : Je me porte mal, mais Je me porte vaporeusement. A la place de lachanizare (languir) il se servait du mot betizare. Il disait encore simus pour sumus, domos au génitif pour domûs, et die quinte ou quinti pour die quinto. A la fin d’une ligne, il ne divisait jamais ses mots pour renvoyer à la ligne suivante les lettres excédentes, il les plaçait sous la ligne et les enfermait dans un trait. Ce qui est plus remarquable encore que ces singularités, c’est sa théorie sur l’orthographe. Les révolutionnaires modernes de l’orthographe ne se doutent pas, en prétendant qu’on doit écrire comme l’on parle, qu’ils reproduisent le système de l’empereur Auguste. C’était en effet une de ses idées favorites ; et pour la mettre en pratique, il passait dans .sa correspondance, ou intervertissait de la manière la plus audacieuse, les lettres et même les syllabes. Aussi l’on s’effraye de le voir enseigner à ses petits-enfants les premiers éléments de la langue latine, et leur apprendre à imiter surtout son écriture. Il est probable cependant qu’il ne fit pas sur eux l’expérience de ses théories. Quant aux correspondances importantes, Auguste se servait d’un chiffre peu compliqué. Il mettait un b pour un a et un c pour un b et ainsi de suite. Au lieu du s, il mettait deux a[16].

Ces bizarreries de style et d’orthographe ont naturellement disparu des fragments qui nous restent. Les différents copistes qui se sont succédé à travers les siècles ; y ont mis bon ordre, et ont corrigé ce qu’ils prenaient pour des fautes de leurs devanciers. Le style d’Auguste a le laisser aller et la facilité de la conversation ; il est très souvent entremêlé d’expressions et même de phrases grecques, mais il n’offre ni ces conjonctions répétées, ni ces prépositions surabondantes, ni ces termes singuliers dont parlent les biographes. Il est clair et élégant, sans qualités ni défauts saillants. Cette observation s’applique aussi bien aux lettres assez longues écrites par Auguste à différents membres de sa famille, qu’aux fragments nombreux mais très courts de sa correspondance politique avec Antoine. C’est de celle-ci que, fidèle à l’ordre chronologique, on parlera en premier lieu.

Les guerres civiles sont des époques de luttes et de violences, où il semble que la force règne seule et sans partage. Cependant, comme la force repose, et sur le chiffre des armées que les chefs mettent en avant, et sur le nombre des partisans qu’ils ont su rallier à leur cause, il n’est pas étonnant qu’Antoine et Auguste aient cherché, chacun de leur côté, à se concilier l’opinion publique, et à la tourner, l’un contre l’autre. C’est une puissance nouvelle avec laquelle il faut compter. De là ces lettres qu’ils s’écrivent pour s’attaquer, ces édits qui sont une nouvelle forme de correspondance, et, pour ainsi dire, leur manière de s’écrire publiquement. Ces lettres et ces édits ont existé longtemps. Sous le règne de Tibère, Crémutius Cordus fut accusé d’avoir fait l’éloge de Brutus dans ses Annales, et d’avoir appelé Cassius le dernier des Romains. Il répondit à cette accusation de lèse-majesté en invoquant les lettres d’Antoine, et les discours de Brutus qui faisaient la satire d’Auguste. Au nom de la tolérance qui avait laissé subsister ces témoignages de libre pensée, il réclamait pour l’histoire le droit de dire la vérité[17]. Malheureusement, la sollicitude des empereurs pour la mémoire d’Auguste les rit supprimer, et l’on ne connaît des attaques dirigées contre lui que les indications conservées par Suétone.

Cette guerre de plume avait commencé presque aussitôt après la mort de César. Dès qu’Antoine vit Octave s’appuyer sur le sénat pour rivaliser avec lui d’autorité et d’influence, il chercha à le discréditer auprès des soldats qui composaient son armée. Comme l’adoption d’Octave par César n’avait pas été régularisée, il attaqua d’abord sa naissance. D’après lui, le bisaïeul d’Auguste du côté paternel était un affranchi, un cordier de Thurium et son grand-père un banquier, ou même un courtier d’élection et un brocanteur de suffrages. Quant à sa famille maternelle, elle était aussi peu honorable. Son bisaïeul était un Africain tour à tour parfumeur et boulanger dans la petite ville d’Aricie. Cette dernière allégation avait un tel succès que le républicain Cassius de Parme la relevait dans une de ses Lettres contre Auguste et lui disait : Ta farine maternelle provient du plus grossier moulin d’Aricie. C’est là que ton père le banquier de Nerulum, l’a prise et pétrie de ses mains noircies par l’argent[18]. En revanche, il est vrai, Virgile faisait descendre lanière d’Auguste d’Atys, le compagnon d’Iule, et l’un des chers qui exécutèrent les jeux Troyens sous les yeux d’Énée[19].

Les imputations d’Antoine ne ménageaient rien. Il reprochait à Octave, ou lui faisait reprocher par son frère Lucius Antonius, de se brûler le poil des jambes avec des coques de noix, de s’être prostitué à César pour être adopté par lui, et à Aulus Hirtius pour en obtenir 300.000 sesterces[20]. Cicéron, qui était alors le champion d’Octave, se chargea de répondre à Antoine. Il réfuta, dans la Troisième Philippique, tout ce que son adversaire avait avancé. Il fit l’éloge du père d’Octave, de sa mère, d’Octave lui-même, puis, transportant la -lierre chez l’ennemi, il attaqua Antoine sur les mêmes points, dans sa famille, dans sa femme, et dans ses mœurs surtout, qui lui’ donnaient une large prise. Auguste aurait pu se borner à la défense si complète de Cicéron. Il prit cependant la plume, mais il se borna à rétablir la vérité des faits relatifs à l’origine de sa famille et au rôle joué par son père Octavius. Quant au surnom de Thurinus, qu’Antoine lui, donnait par mépris, et qui signifiait, dans sa bouche, descendant du cordier de Thurium, Auguste disait avec bon sens qu’il était étrange de lui reprocher son premier nom. Il rappelait alors, comme on l’a vu plus haut, les succès remportés par son père sur les fugitifs de Thurium. Il aurait pu même invoquer les médailles de bronzé frappées en mémoire de cet événement et gravées de ce nom, puisque Suétone en possédait une dont il fit présent à l’empereur Hadrien[21].

Si l’avantage resta à Auguste dans ce premier assaut, s’il n’eut pas de peine à réfuter les grossièretés qu’Antoine écrivait contre lui, ou inspirait aux pamphlétaires à ses gages, il est un reproche plus sanglant qu’Antoine lui adressa à plusieurs reprises, et dont il ne lui fut pas aussi facile de se disculper. C’était celui de manquer de courage à la guerre, et d’être toujours absent des combats décisifs, gagnés par ses alliés ou ses lieutenants. Nous avons déjà vu qu’averti par un songe venu fort à propos, Octave ne s’était pas trouvé à la bataille de Philippes. Mais dans la guerre de Modène, où les deus rivaux s’étaient rencontrés dans des camps opposés, où les consuls Hirtius et Pansa avaient infligé à Antoine une défaite sanglante, Octave avait donné lieu de suspecter sa bravoure. Les deux combats livrés sous les murs de la ville avaient eu un résultat différent. Dans le premier, Antoine obtint l’avantage sur Pansa ; dans le second, il fut défait par Hirtius, et perdit deux aigles et soixante drapeaux. Mais les consuls ne purent jouir de leur triomphe. Hirtius et Pansa périrent, l’un sur le champ de bataille, l’autre des suites de ses blessures. Leur mort servait trop bien les projets ambitieux d’Octave pour qu’on ne l’accusât pas d’avoir fait assassiner ses deux alliés. Antoine n’eut garde d’y manquer. Si Octave n’eut pas besoin de réfuter cette calomnie, il n’en resta pas moins sous le coup des autres imputations de son adversaire. Antoine racontait qu’à la suite du premier combat où il avait obtenu l’avantage et défait les troupes de Pansa, Octave épouvanté, et croyant tout perdu, s’était hâté de prendre la fuite sur un cheval, Nul ne savait ce qu’il était devenu. Au bout de deux jours, ne se sentant pas poursuivi, il avait reparu dans son propre camp, avec l’apparence d’un fuyard, sans cheval et sans manteau de guerre[22]. On ignore si Octave répondit aux railleries d’Antoine, Cicéron, du reste, s’en chargea, en prononçant contre Antoine la Quatorzième Philippique, qui fut à la fois son chef-d’œuvre et son dernier discours écrit.

Antoine relate encore une autre circonstance où Octave aurait fait preuve de lâcheté. Au moment où sa flotte allait livrer une bataille décisive à la flotte de Sextus Pompée, entre Myles et Nauloque, on chercha vainement Octave pour qu’il donnât le signal du combat. On finit par le trouver au fond du navire, dormant ou feignant de dormir d’un profond sommeil. Ses officiers durent le secouer pour prendre ses derniers ordres. On connaît labelle phrase où Bossuet rappelle qu’à la veille de la bataille de Rocroy, le duc d’Enghien reposa plus paisiblement qui jamais, et que le jour du combat, il fallut réveiller cet autre Alexandre. Les amis d’Octave tinrent peut-être le même langage, mais comme celui-ci ne donna jamais de preuves d’intrépidité, on accueillait leurs explications avec des sourires d’incrédulité. Le public fit des gorges chaudes sur le sommeil d’Octave, et donna raison à la lettre où son adversaire lui reprochait de n’avoir jamais osé regarder en face une armée rangée en bataille, d’être resté, le jour du combat de Myles, couché sur le dos, regardant le ciel, plongé dans l’abattement ; enfin de ne s’être levé de son lit et de ne s’être montré aux soldats qu’après la victoire, lorsque son lieutenant Agrippa avait déjà mis en fuite la flotte ennemie[23]. Octave n’avait rien à répondre a ce sanglant reproche, aussi il garda le silence. Montesquieu s’étonne, a ce propos, que seul de tous les capitaines romains, Octave ait gagné l’affection des soldats, en leur donnant sans cesse des marques d’une lâcheté naturelle. Il en conclut que les soldats de ces temps-là faisaient plus de cas de la libéralité de leur chef que de son courage. Mais il ajoute à cette remarque une observation plus profonde : Peut-être même, dit-il, que ce fut un bonheur pour Octave de n’avoir point eu cette valeur qui peut donner L’empire, et que cela même l’y porta : on le craignit moins. Il n’est pas impossible que les choses qui le déshonorèrent le plus aient été celles qui le servirent le mieux. S’il avait d’abord montré une grande âme, tout le monde se serait méfié de lui ; et, s’il eût eu de la hardiesse, il n’aurait pas donné à Antoine le temps de faire toutes les extravagances qui le perdirent[24].

La lettre d’Antoine, au sujet de la conduite d’Octave à la bataille de Myles, date de la rupture définitive des cieux rivaux. Mais avant qu’elle éclatât, pendant un espace de six à sept années, Octave et Antoine avaient vécu à peu .près en bonne intelligence. Le seul fragment de lettre qui appartienne à cette époque est écrit par Octave. Il s’y moque spirituellement des grands mots et des tirades pompeuses qu’Antoine entend en Asie, et qu’il reproduit dans son style. Il l’accuse d’abord de manquer de sensinsanum, et d’écrire des phrases qu’il est plus facile d’admirer que de comprendre. Puis, raillant son mauvais goût et son inconstance dans le choix de ses modèles de style, il ajoute : Tu ne peux décider si c’est Annius Cimber ou Véranius Flaccus qu’il te faut imiter ; si tu dois user, comme eux, des mots que Salluste a tirés des Origines de Caton, ou s’il ne vaut pas mieux faire passer dans notre langue les pensées frivoles, ou le torrent des paroles des orateurs asiatiques[25]. Ce qui rend plus curieuses ces critiques du style d’Antoine, c’est qu’Octave était en ce moment occupé à la guerre de Sicile, si longue et si dangereuse, et que son bras droit, le fidèle instrument de ses succès, Agrippa, était loin de lui, et faisait la guerre en Aquitaine et dans le nord de l’Espagne, singulières préoccupations littéraires au milieu de si graves soucis !

Mais l’accord entre Octave et Antoine ne tarda pas à se rompre. La passion d’Antoine pour Cléopâtre l’entraîna bientôt à des folies et à des extravagances que son rival eut soin d’exploiter contre lui. Il avait d’ailleurs un excellent prétexte à faire valoir. Antoine n’était-il pas le mari de sa sœur ? Ne la délaissait-il pas ignominieusement pour une indigne rivale, pour une étrangère, une ennemie de Rome ? Mais, avant d’en venir à une rupture, Octave chercha à se donner le beau rôle. Il se plaignit à Antoine de l’abandon où il laissait sa sœur Octavie, et des amours étrangères qu’il lui préférait. Antoine répondit ironiquement aux lettres d’Octave. Il se montra étonné d’entendre Octave lui parler de moralité et d’amour conjugal. Il ajouta en essayant de plaisanter, mais avec plus de cynisme que d’esprit

Qui a donc changé tes sentiments à mon endroit ? Est-ce parce que je suis l’amant d’une reine ? Mais elle est ma femme. L’est-elle depuis aujourd’hui seulement, ou depuis neuf ans ? Et toi ne vis-tu qu’avec Drusilla ? Je parie qu’au moment où tu liras cette lettre, tu auras été l’amant de Tertulla, de Terentilla, de Ruffilla, de Salvia Titiscenia, ou de toutes à la fois. Qu’importe où l’on aime, et qui l’on aime ?[26]

A cette lettre, dont nous avons adouci la crudité, Octave répondit par de plus vives et plus pressantes admonestations. Antoine à son tour riposta par une lettre plus sérieuse. On lui reprochait l’amour d’une reine étrangère ! Mais Octave ne lui avait-il pas donné l’exemple ? N’avait-il pas promis au jeune Antoine, son propre fils, la main de Julie qu’Octave avait eue de Scribonia, et malgré cet engagement, ne l’avait-il pas offerte ensuite à Cotison, un roi des Gètes, pendant qu’il demandait, pour lui-même, la fille de ce roi en mariage ?[27] La conclusion qu’Antoine tirait de ce projet, vrai ou supposé, qu’il prêtait à Octave, était que maître de ses actions, Antoine était blessé de l’insistance de son adversaire.

La querelle s’envenimait, et la lutte ne devait pas tarder à éclater. Plus Octave se faisait le défenseur de la morale romaine outragée par la passion d’Antoine pour Cléopâtre, plus celui-ci se répandait en invectives et en grossièretés contre son rival. Il ne justifiait plus sa propre conduite, il attaquait celle d’Octave. Il lui reprochait, dans des lettres publiques, son brusque mariage avec Livie, arrachée quoique enceinte des bras de son premier mari. Il l’accusait d’avoir, en présence de son mari, emmené une femme consulaire de la salle à manger dans un cabinet, d’où elle serait revenue à table, les oreilles ronges et les cheveux en désordre. Il prétendait même que Scribonia, la première femme d’Octave, n’avait été répudiée par lui que pour s’être plainte trop vivement de l’influence d’une rivale ; enfin que les amis d’Octave le pourvoyaient de femmes mariées et de filles nubiles, après les avoir déshabillées et examinées comme des esclaves vendues par Toranius[28]. A ces outrages, Octave répondit d’abord par le décret du sénat qui déclarait Antoine ennemi public, et bientôt après par la bataille d’Actium.

 

Pendant longtemps la famille d’Auguste avait été très nombreuse. S’il n’avait eu, il est vrai, qu’une fille, la célèbre Julie, celle-ci avait eu d’Agrippa trois fils, Caïus, Lucius et Agrippa, et deux filles, Julie et Agrippine. Mais la mort enleva coup sur coup à Auguste, son neveu, le fils d’Octave, le jeune Marcellus chanté par Virgile, puis ses petits-fils Caïus et Lucius. Quant aux deux Julies, la mère et la fille, et au jeune Agrippa, ils se rendirent si odieux, les unes par leurs débauches et ce dernier par ses violences, qu’Auguste fut obligé de les reléguer en exil. Ainsi, comme Louis XIV, il finissait son règne dans le deuil et l’isolement. Vers les dernières années de sa vie, il ne lui restait plus comme descendants que Tibère, son beau-fils, et Germanicus, marié à Agrippine, sa petite-fille. Germanicus était lui-même fils de Drusus, frire de Tibère, et d’Antonie, fille d’Octavie et du triumvir Marc-Antoine.

Ces deuils répétés attristèrent lame d’Auguste. Longtemps ce prince s’était conduit à l’égard des siens en maître impérieux et absolu, faisant et défaisant leurs mariages sans consulter les intéressés, et dans l’unique but de rapprocher de lui-même ceux sur lesquels il jeta successivement les yeux pour leur léguer l’empire. Plus tard il montra quelque tendresse envers ceux que la mort avait épargnés. Plusieurs fragments de ses lettres révèlent d’affectueuses préoccupations sur leur sort. C’est Agrippine, la femme de Germanicus et ses enfants qu’il semble avoir préférés. Au moins, il trouvait chez eux l’honnêteté, la vertu, la chasteté qu’il ne rencontrait pas dans ses autres petits-enfants. Il avait placé dans sa chambre l’image de l’un des enfants d’Agrippine, et il ne manquait pas de l’embrasser chaque fois qu’il y entrait[29]. Cet enfant mourut : Auguste reporta alors sur le jeune Caïus, depuis Caligula, l’affection qu’il avait vouée à son frère. Peu de temps avant sa mort, il écrivait à Agrippine : Ton petit Caïus partira, s’il plaît aux dieux, avec Talarius et Asellius le quinzième jour avant les calendes de juin. J’ai fixé hier avec eux la date de leur départ. Je le fais accompagner d’un de mes esclaves qui est médecin, et j’écris à Germanicus de le garder avec lui, s’il le désire. Porte-toi bien, ma chère Agrippine, et tâche d’arriver en bonne santé auprès de ton Germanicus[30].

Il y avait enclore un autre descendant d’Auguste, dont il n’a pas été question, Tibère Claude Drusus, qui devint plus tard l’empereur Claude. Il était frère de Germanicus, fils de Drusus, par conséquent petit-fils de Livie. C’était de son père que Livie était enceinte, lorsque Auguste enleva celle-ci à son premier mari : Drusus naquit trois mois après ce mariage. La malignité publique prétendit qu’il était fils d’Auguste et de Livie, et lui appliqua un vers grec qui eut un grand succès dans les salons de Rome :

Les gens heureux ont même un enfant en trois mois[31].

Quoi qu’il en soit, Auguste montra une vive affection pour ce Drusus qu’il préférait à Tibère, fils aussi de Livie. Après la mort de Drusus, il protégea Germanicus et lui prodigua les honneurs et les dignités. Sans l’influence de Livie, il est probable même qu’il l’eût choisi pour son héritier. Germanicus était digne de ces faveurs par son mérite. Il n’en fut pas de même de l’imbécile Claude. Des maladies précoces, une faiblesse d’esprit naturelle, empêchèrent son intelligence de se développer. Sa mère Antonia l’appelait un monstre, une ébauche informe de la nature. Sa grand’mère Livie ne lui parlait jamais ; elle communiquait, avec lui par des billets durs et laconiques. Maltraité par sa mère, sa grand’mère et, même par sa sœur, Claude ne trouva de sympathie qu’auprès d’Auguste. Plusieurs lettres de celui-ci parlent du jeune Claude, et, par une ironie du hasard, le plus long passage qui ait survécu de la correspondance d’Auguste, concerne cet être si disgracié.

Selon ton désir, ma chère Livie, écrit Auguste, j’ai causé avec Tibère de la conduite à tenir à l’égard de ton petit-fils Claude, pendant les jeux de Mars. Nous sommes tombés d’accord qu’il faut prendre un parti, une fois pour toutes, sur la manière d’en agir avec lui. Car, s’il est entièrement sain d’esprit, s’il jouit de toutes ses facultés, nul doute ; il faut qu’il arrive par le même chemin, par le même degré, à la même élévation que son frère. Si, au contraire, nous sommes convaincus de son infériorité, si nous reconnaissons qu’il y a dans son esprit comme dans son corps quelque chose d’essentiellement défectueux, il ne faut pas donner lieu de se moquer de lui et de nous, à ce public dont la gaieté maligne saisit avidement de pareilles occasions. Nous serons, en effet, dans une inquiétude perpétuelle, s’il nous faut en toute rencontre délibérer à nouveau, au lieu de décider si, dans notre pensée, il est capable ou non de gérer les magistratures. Aujourd’hui, cependant, je consens, comme tu le proposes, qu’il préside le banquet des prêtres à l’occasion des jeux de Mars, à condition toutefois qu’il se laissera guider par le fils de Silanus ; dont la famille est alliée à la sienne, afin qu’il ne fasse rien qu’on puisse remarquer et tourner en ridicule. Nous ne sommes pas d’avis qu’il assiste aux jeux du Cirque dans la loge impériale. Placé ainsi au premier rang, il serait trop en vue. Nous ne voulons, ni qu’il aille au mont Albain, ni qu’il commande à Rome pendant les Féries latines. En effet, s’il peut paraître au mont Albain, à côté de son frère, pourquoi ne pourrait-il pas commander à Rome ? Voilà, ma chère Livie, le résultat de notre conversation : nous voulons prendre un parti à toujours, et ne plus passer sans cesse par les alternatives de crainte et d’espérance. Tu pourras, s’il te convient, faire lire à notre chère Antonia (mère de Claude) une partie de cette lettre[32].

Cette lettre d’Auguste lui fait honneur. Elle marque une préoccupation très légitime chez un prince et chez un chef de famille. S’il a souci de la dignité impériale, il ne marque non plus aucune aigreur, aucun parti pris contre Claude. Deux autres fragments de lettres témoignent d’une certaine affection pour ce jeune homme abandonné de tous, et qui devait être empereur un jour. Dans l’un, Auguste s’exprime ainsi : Pendant ton absence, j’inviterai tous les jours le jeune Claude à souper, de peur qu’il ne soupe tout seul avec son Sulpicius et son Athénodore. Que ne peut-il, avec plus de réflexion et une raison plus ferme, faire choix d’un homme dont il imiterait le geste, la tenue, la démarche, le pauvre malheureux ! Il ne mène à bien aucune affaire sérieuse ! Quand son esprit ne dévie pas, on reconnaît facilement la noblesse native de son âme[33].

Dans l’autre fragment, Auguste exprime l’étonnement où l’ont jeté les dispositions naturelles de Claude pour l’éloquence. Que Claude, ton petit-fils, déclamant devant moi, ait pu me plaire, je veux mourir, ma chère Livie, si je n’en suis moi-même étonné. Par quelle merveille, lui qui ne peut se faire entendre quand il parle, se fait-il entendre nettement quand il déclame, je ne puis me l’expliquer ![34] L’étonnement d’Auguste fut partagé par ses contemporains ; il redoubla même quand on vit Claude, sur le trône, prendre tour à tour les mesures les plus sages et les plus insensées, véritable girouette, tournant à tous les caprices d’une imagination maladive et incomplète. L’intempérance de Claude acheva de détacher de lui Auguste. Il ne lui laissa, par son testament, que des legs de peu d’importance.

C’est avec Tibère, le fils préféré de Livie, qu’Auguste entretint la correspondance la plus fréquente. Chacun des deuils qui se multipliaient dans la famille impériale, rapprochait ce dernier du pouvoir suprême. Auguste commença par l’adopter ; il lui donna ensuite une plus grande part dans les affaires, et quoiqu’il l’aimât peu, il finit par l’instituer son héritier. La première partie de la correspondance d’Auguste et de Tibère que nous avons, nous montre l’empereur affectueux pour celui-ci, et l’entretenant de ces petits détails de vie domestique dont on ne parle que dans l’intimité. La frugalité d’Auguste était extrême : il ne mangeait que du pain de seconde qualité, de petits poissons, des fromages faits à la main, et des figues fraîches de l’espèce qui vient deux fois par an. Pour prendre de la nourriture, il n’attendait point l’heure des repas, il ne consultait que le besoin sans s’inquiéter du moment et du lieu. C’est de ces détails qu’il entretient Tibère. : Quant à nous, dit-il, nous avons mangé en voiture du pain et des dattes ; ou bien : En revenant de la basilique à la maison, j’ai mangé une once de pain et quelques grains de raisin sec ; ou bien encore : Non, mon cher Tibère, il n’est pas de juif qui, le jour du sabbat, observe le jeûne plus exactement que je ne l’ai fait aujourd’hui. Ce n’est que dans le bain, après la première heure de la nuit, que j’ai mangé deux bouchées avant qu’on me frottât[35].

Auguste raconte encore à Tibère les parties de jeu qu’il a gagnées. Le jeu était, en effet, sa passion dominante. Ce prince, qui cherchait tant à dissimuler ses vices ou ses défauts, ne se cachait point pour se livrer à son plaisir favori. Il jouait sans déguisement et sans mystère, non seulement pendant le mois de décembre où l’usage autorisait le jeu, mais encore les autres jours de l’année, qu’il y eût fête ou non. Rien n’y faisait, ni les représentations de ses amis, ni les épigrammes qui circulaient dans le public. Une de celles-ci remonte à la guerre de Sicile.

Avant la bataille décisive de Myle, Auguste avait éprouvé un double échec sur mer. Une épigramme en deux vers y fait allusion : Depuis que, deux fois battu sur mer, il a perdu ses flottes, dans l’espoir de gagner enfin une partie, il joue aux dés sans relâche[36].

II n’est donc pas étonnant que la correspondance d’Auguste avec Tibère revienne à plusieurs reprises sur son goût pour le jeu : J’ai soupé, mon cher Tibère, avec les mêmes personnes, sauf deux convives nouveaux, Vinicius et Silius le Père. Tout en soupant, hier et aujourd’hui, nous avons joué, mais joué en véritables vieillards. En effet, les dés jetés, selon qu’on avait amené le chien (tous les as), où les six, on mettait à la masse un denier par chaque dé : et l’on ramassait tout, si l’on avait amené le coup de Vénus[37] (celui ou tous les nombres étaient différents). Du reste, Auguste n’avait pas toujours joué en vieillard, comme il dit lui-même. Il avait joué en jeune homme, c’est-à-dire gros jeu, notamment avec Antoine, à l’époque où ils étaient en bonne intelligence. Il le gagnait toujours. Plus tard, l’esprit superstitieux des Romains vit dans ce succès constant un présage du triomphe définitif qui lui était réservé.

D’autres fois, Auguste perd et en prend gaiement son parti : Pour nous, mon cher Tibère, lui écrit-il, nous avons passé assez agréablement les quinquatries, car nous avons joué pendant des jours entiers, et nous avons échauffé la table à jeu. Ton frère, à chaque coup, poussait des cris aigus. A la fin, il s’est trouvé qu’il perdait peu de chose, parce que, contre toute espérance, il a regagné insensiblement une bonne partie de sa perte. Moi j’ai perdu en mon nom vingt mille sesterces, mais parce que je me suis montré, dans mon jeu, libéral jusqu’à la prodigalité, comme c’est assez ma coutume. Car si j’avais exigé les mains dont j’ai fait remise à tels et tels, ou gardé ce que j’ai donné aux uns on aux autres, j’aurais gagné au moins cinquante mille sesterces. Mais je l’aime mieux ainsi : ma générosité m’élèvera à une gloire divine. La lettre est aimable et le dernier mot est spirituel. Sous cette plaisanterie, elle montre qu’indifférent au gain, Auguste jouait pour le plaisir de lutter et de vaincre. Il avait tant joué toute sa vie contre la fortune, dans des parties où le sort du monde et le sien étaient débattus, qu’il lui fallait à tout prix courir des hasards. Aussi, plutôt que de ne pas jouer, il allait jusqu’à donner de l’argent à ses adversaires. Je t’ai envoyé, écrit-il à sa fille, deux cent cinquante deniers, comme je l’ai fait pour chacun de mes convives, afin que, pendant le souper, ils pussent, s’ils le voulaient, jouer aux dés, où à pair et impair[38].

Il serait intéressant d’avoir les lettres relatives aux affaires publiques qu’Auguste dut écrire à Tibère et qui seraient si importantes pour l’Histoire politique. Suétone a bien eu entre les mains toute la correspondance autographe d’Auguste, mais il y a plutôt cherché les détails intimes et anecdotiques qui offraient, selon lui, plus d’intérêt à ses lecteurs, et qui jetaient la lumière sur les sentiments d’Auguste envers son héritier présomptif. A en croire deux lettres qu’il cite, Auguste aurait non seulement tenu en haute estime les talents de Tibère, mais il aurait éprouvé à son égard une véritable tendresse. Ainsi, dans l’une adressée à Tibère, au moment où celui-ci partait pour pacifier les frontières de l’empire, et lutter contre les Pannoniens (11 av. J.-C.), Auguste termine par ces mots affectueux : Adieu, mon très aimable Tibère ; mène à bien cette campagne où tu commandes pour moi et sous l’œil des Muses. Mon très aimable, et, par mon bonheur ! le plus brave des hommes, et le plus méthodique des généraux, adieu ![39]

La seconde lettre est une réponse à des détails que lui donnait Tibère sur son expédition, et à ses plaintes sur la mollesse de l’armée : C’est merveille, s’écrie Auguste, que ton camp d’été ! Pour moi, mon cher Tibère, en voyant les difficultés de tout genre, et le peu d’élan de l’armée, je déclare qu’on ne pouvait montrer plus de prudence que tu ne l’as fait. De tous ceux qui étaient avec toi, il n’en est pas un qui ne confesse Qu’un seul homme par sa vigilance a rétabli nos affaires. Survient-il quelque circonstance embarrassante et qui demande attention ? ai-je quelque dégoût ? combien alors, par les dieux ! je regrette mon Tibère ! Ces vers d’Homère me reviennent alors à la mémoire : Que cet homme soit à mes côtés, et nous sortirons sains et saufs d’un brasier enflammé, tant sa prudence est supérieure ! Quand j’apprends par tes lettres ou par d’autres que ta santé décline, au milieu de ces fatigues sans cesse renaissantes, que les dieux m’exterminent si tout mon corps ne frémit ! Je t’en supplie, épargne-toi ; car si nous venions à apprendre, ta mère et moi, que tu es tombé malade, le chagrin nous tuerait, et, le peuple romain aurait à craindre pour son salut. En effet, il importe peu que moi je conserve ou non la santé, si tu ne conserves la tienne. Puissent les dieux veiller sur toi, et te maintenir en bonne santé maintenant et toujours, s’ils ne haïssent pas le peuple romain ![40]

Rien n’est plus tendre, plus affectueux, en apparence, que ces dernières paroles d’Auguste. Qu’on ne s’y trompe point cependant : Auguste n’aima jamais Tibère. Il ne dissimula pas son antipathie à son égard, tant qu’il eut des héritiers, et qu’il conserva l’espérance de laisser l’empire à des membres de sa famille. Mais lorsque la mort lui eut enlevé tous ceux qui, par leur naissance, pouvaient aspirer à sa succession, il ne put résister à l’influence sans cesse grandissante de Livie, et il se décida à prendre pour héritier le fils de la femme qu’il avait le plus aimée. Il fut donc obligé de refouler ses véritables sentiments. Il reporta alors toute son affection sur l’empire même, et sur la consolidation de son œuvre. Sous ce rapport, les talents de Tibère lui promettaient un digne successeur qui ne la laisserait pas dépérir. De là ces formules de tendresse, cette inquiète sollicitude qui, si elle n’est pas feinte, s’applique moins à la personne de son beau-fils qu’à l’héritier de la dignité impériale.

De temps en temps, cependant, il ne pouvait cacher le fond de sa pensée ; ce qui inquiétait à la fois Tibère et Livie. Un jour qu’il demandait au sénat d’accorder une seconde fois à Tibère la puissance tribunitienne, il ne put s’abstenir de lancer dans un discours, d’ailleurs à sa louange, certaines allusions à sa manière d’être, à ses mœurs, à ses principes, où la censure perçait à travers l’apologie[41]. Quelques instants même avant sa mort, au sortir d’un long entretien secret avec Tibère, où il lui avait donné ses dernières instructions, les serviteurs l’entendirent s’écrier en soupirant : Que je plains les Romains de tomber sous cette lourde mâchoire ![42] Les premiers mots mêmes du testament privé d’Auguste indiquent qu’il ne l’avait appelé à l’empire que contraint et forcé. Il y dit : Puisque un sort funeste m’a enlevé mes fils, Caïus et Lucius, je nomme Tibère César mon héritier pour une moitié plus un sixième. Cette rédaction, ajoute Suétone, fit soupçonner encore davantage qu’Auguste l’avait pris comme héritier, plutôt par nécessité que par choix, puisqu’il n’avait pu s’empêcher de le dire dans son préambule[43]. Tacite va plus loin encore, et il prête à la multitude effrayée de l’avènement de Tibère, les propos suivants : Oui, il a appelé Tibère à lui succéder, non pas par affection et dans l’intérêt de l’État, mais parce qu’il a pénétré jusqu’au fond son orgueil et sa cruauté, et qu’il a voulu relever sa propre gloire par un terrible contraste. Tacite exagère : Auguste ne fit point un tel calcul. Mais, et ce fut sa punition ; il fut obligé d’adopter un héritier qui lui était antipathique, à la vue duquel, pendant longtemps, il interrompait la conversation la plus joyeuse et la plus animée. Il fût contraint de lui faire bon visage, et de lui écrire des lettres affectueuses.

La dernière partie de la correspondance d’Auguste, sa correspondance avec Horace, est celle qui lui fait le plus d’honneur. Il semble avoir éprouvé pour le poète une vive amitié, où, il ne faut voir aucun calcul intéressé. Sans doute, Horace a chanté les louanges d’Auguste ; il ne lui a ménagé ni l’encens ni les flatteries délicates. Mais pourquoi l’affection d’Auguste n’aurait-elle pas été sincère ? S’il a feint pour Horace des sentiments que son cœur ne partageait pas, il a bien joué son rôle, et toute l’antiquité s’y est méprise. Les historiens s’accordent à reconnaître qu’Auguste aimait à rire et à plaisanter, surtout dans la société d’Horace. L’empereur prenait souvent le poète pour but de ses railleries, il le taquinait volontiers sur sa petite taille et son embonpoint. Ses lettres reproduisent souvent lés appellations familières qu’il lui donnait dans l’intimité : purissimum penem, homuncionem lepidissimum : Horace vient-il de lui envoyer son premier livre des Épîtres, l’empereur lui répond en termes affectueux et enjoués : J’ai reçu par l’entremise de Denys, ton petit volume qui, sans reproche, est un peu court, mais toutefois excellent. Tu crains, je le vois bien, que tes livres ne soient plus hauts que ta personne. Mais comme tu regagnes en circonférence ce que tu perds en hauteur, tu pourrais leur donner la figure d’un setier. Ton volume alors imiterait la forme de ton abdomen[44].

En écrivant cette lettre, Auguste avait seulement parcouru le livre des Épîtres. Il le relit ensuite ; il remarque que toutes sont adressées à Mécène, à Lollius, à Torquatus, à des amis d’Agrippa ou de Tibère. Mais aucune ne porte le nom de l’empereur. Il s’en plaint dans une seconde lettre, où l’on retrouve ces reproches aimables : Sache que je suis irrité contre toi, parce qu’en ces sortes d’écrits, ce n’est pas avec moi que tu converses de préférence. Crains-tu donc de te déshonorer auprès de la postérité, si tu parais avoir été de mes amis ?[45] Ce regret d’Auguste, si affectueux dans la forme, valait un ordre. Horace répondit à son illustre correspondant en lui envoyant l’Épître Ière du IIe livre, qui est son chef-d’œuvre. Par une flatterie délicate, il choisit un sujet conforme aux goûts littéraires d’Auguste, et y célébra la littérature contemporaine, au détriment de la littérature antérieure. Horace trouvait rudes et grossières les œuvres des premiers poètes de Rome, il avait raison ; mais il allait trop loin dans ses critiques, et condamnait sans réserve les auteurs anciens. Auguste était du même avis : Il goûtait par-dessus tout la littérature de son temps. Aussi fit-il l’accueil le plus chaleureux à l’Épître d’Horace, et invita aussitôt le poète à composer le Chant séculaire (17 av. J.-C). Il voulut encore qu’il chantât les victoires remportées sur les Vindéliciens par ses beaux-fils, Tibère et Drusus. Horace obéit et dut ajouter un IVe livre d’Odes aux trois autres depuis longtemps publiés. Mais on ne fait pas de bons vers par ordre : malgré de nombreuses qualités, ces pièces sont inférieures aux précédentes.

Auguste désira même attacher Horace à sa personne d’une façon permanente, et en faire son secrétaire. Jusqu’à présent, écrit-il à Mécène, je n’ai eu besoin d’aucune aide pour correspondre arec mes amis. Aujourd’hui, j’ai plus d’occupations que, jamais et moins de santé. Je voudrais donc t’enlever notre cher Horace ; de parasite chez toi, devenu convive à ma table royale, il écrira pour moi une partie de mes lettres. Une telle proposition convenait peu aux allures indépendantes d’Horace. Pour déguiser son refus, il allégua la délicatesse de sa santé, qui lui avait servi tant de fois à éluder les instances aimables et gênantes de Mécène, et il sut faire agréer ses excuses. Auguste, sans se rebuter, le pria alors de lui adresser des lettres plus fréquentes, et de lui écrire familièrement. Mets-toi à l’aise avec moi, lui dit-il, comme si tu étais mon commensal, tu auras toute raison d’agir ainsi, car c’était sur ce pied que je voulais vivre avec toi, si ta santé l’eût permis. Comme Horace a peur d’avoir déplu à l’empereur en préférant son indépendance à ses séduisantes propositions ; celui-ci le rassure de nouveau avec une aimable insistance : Quel souvenir je garde de toi, c’est ce que pourra t’apprendre notre cher Sulpicius, devant qui j’ai eu l’occasion de m’exprimer sur ton compte. Parce que tu as fièrement repoussé notre amitié, nous ne te rendons pas néanmoins orgueil pour orgueil[46].

Comment s’étonner qu’après une correspondance aussi affectueuse, où l’on ne sait ce que l’on doit admirer le plus, ou de la noble indépendance de l’homme de lettres ou de la gracieuse affabilité du souverain, Horace soit mort en ayant sur les lèvres le nom d’Auguste. Quant à celui-ci, on peut dire que les fragments de sa correspondance avec Horace font plus honneur à sa mémoire que le plus éloquent des panégyriques.

 

On doit ranger encore parmi les œuvres d’Auguste les divers écrits où il avait consigné ses dernières volontés, et dressé, pour ainsi dire, le bilan de l’empire romain. Il y avait d’abord son testament personnel qu’il avait commencé seize mois avant sa mort, et dont une partie avait été écrite par lui-même. Il y réglait l’ordre de sa succession, désignant Tibère César pour son héritier à l’empire. Des legs considérables étaient attribués aux membres de sa famille, à ses amis, aux soldats et au peuple[47]. A ce testament étaient joints trois paquets cachetés, confiés aux soins des Vestales. Ils furent ouverts et lus dans le sénat. L’un contenait les instructions relatives à ses funérailles. Un autre renfermait l’exposé de la situation de l’empire, écrit tout entier de sa main. Auguste y indiquait combien de citoyens et d’alliés .étaient sous les armes, le nombre des flottes, des royaumes, des provinces, l’état des tributs, des péages, l’aperçu des dépenses nécessaires et des gratifications, l’état du Trésor et des diverses caisses publiques, les arrérages des revenus publics avec les noms des esclaves et des affranchis auxquels on pourrait en demander compte. Cette énumération se terminait par le conseil de ne plus reculer les limites de l’empire. On ignore, ajoute le satirique Tacite, si cette recommandation était chez lui prudence ou jalousie[48].

Ces divers documents, et surtout le dernier qui serait si utile pour l’histoire politique de l’empire romain, ne nous ont pas été conservés. En revanche, il nous reste la plus grande partie des renseignements contenus dans le troisième paquet. C’est une sorte de sommaire de l’histoire d’Auguste, que Suétone désigne sous le nom d’Index rerum a se gestarum. Il devait être gravé sur l’airain et déposé devant le mausolée de l’empereur. Mais, comme l’explique ingénieusement le savant Egger, la flatterie et la reconnaissance multiplièrent très vite les exemplaires de cette espèce de testament politique ; et les villes de province, qui déjà élevaient des temples à la divinité d’Auguste, ne manquèrent pas de le reproduire. C’est grâce à cette circonstance que l’on a trouvé à Ancyre, en Galatie, les fragments d’un double texte, grec et latin, et dans les ruines d’Apollonie en Pisidie quelques lignes d’une traduction grecque de l’inscription.

Mais ces tables d’Ancyre, depuis longtemps connues, étaient dans un déplorable état de mutilation qui en rendait la lecture difficile, et permettait les interprétations les plus contradictoires. Il n’en est plus ainsi depuis les recherches heureuses de M. G. Perrot. Celui-ci a découvert, en 1864, à Ancyre, de nouveaux fragments de l’inscription, et a ainsi fourni aux savants Mommsen et Kirchhoff les éléments d’une reconstruction claire et facile[49]. Sauf quelques membres de phrases peu importants, on peut lire, tantôt en grec, tantôt en latin, le résumé qu’Auguste avait écrit des événements de son règne, et qui était intitulé : Actions par lesquelles le divin Auguste a soumis l’univers à l’empire du peuple romain, et dépenses qu’il a faites pour la république et pour le peuple romain.

Dans ce document, Auguste remonte jusqu’aux premiers événements auxquels il a pris part, aussitôt après la mort de Jules César. Mais il est loin de tout dire : il commet des omissions volontaires ; il supprime les faits qui le gênent, ou les arrange à sa guise avec un audacieux mépris de la vérité. Le début du testament politique est surtout curieux à ce point de vue. Voici comme Auguste s’exprime : Agé de dix-neuf ans, j’ai levé, sans autre conseil que moi-même, et à mes propres frais, une armée avec laquelle j’ai rendu la liberté à la République opprimée sous la tyrannie d’une faction. En récompense, le sénat, par des décrets honorifiques, m’admit dans son sein, sous le consulat de C. Pansa et d’A. Hirtius, en me donnant rang de consulaire ; il me décerna en même temps l’Imperium, et, pour qu’il n’arrivât pas de malheur, il me chargea de veiller au salut de l’État avec les consuls Hirtius et Pansa. Les deux consuls ayant succombé à la guerre, le peuple, la même année, me créa consul, et pour cinq ans triumvir chargé d’organiser la République. Tel est le résumé qu’il fait des premières années si difficiles de ses débuts : aucun mot ne rappelle sa politique tortueuse, ses compromissions avec tous les partis, ses trahisons envers Cicéron et le sénat. Il se borne à dire : J’ai rendu la liberté à la République opprimée. Quant aux proscriptions, il les ignore ou plutôt il emploie un odieux euphémisme : J’ai été créé pour cinq ans triumvir chargé d’organiser la République.

Ce n’est pas dans un ordre chronologique et régulier, c’est en quelque sorte du hasard des souvenirs qui se présentent à son esprit, qu’Auguste continue l’énumération de ses hauts faits. Il dit les deux batailles rangées qu’il a remportées sur les assassins de son père, ses victoires sur mer, les flottes qu’il a prises ; les honneurs qu’il a reçus, deux fois l’ovation, trois fois le grand triomphe avec les neuf rois ou fils de rois qui marchaient devant son char ; les consulats qui lui ont été décernés ; l’organisation donnée au sénat dont il a trois fois dressé la liste. Il énumère les dons faits au peuple, jeux, combats de gladiateurs, combats de toutes sortes, combat naval. Il rappelle qu’il a. rétabli la paix sur terre et sur mer, reculé partout les frontières de l’empire, conquis l’Égypte, repris les aigles sur les Espagnols et sur les Parthes, et mérité du sénat le titre de Père de la Patrie.

Tel est l’abrégé de ce long document qui appartient à l’histoire politique plutôt qu’à ces études. Qu’il nous suffise d’en indiquer d’un trait le caractère littéraire. La qualité qu’on remarque la première dans le testament politique, dit un juge excellent des choses de l’antiquité, c’est la grandeur. On voit bien à un certain ton dominateur que l’homme qui parle a gouverné pendant plus de cinquante ans le monde entier ; il connaît l’importance des choses qu’il a faites, il sait qu’il a créé un nouvel état social et présidé à l’une des plus grandes transformations de l’humanité. Aussi, quoi qu’il ne fasse guère que résumer des faits et citer des chiffres, tout ce qu’il dit a un grand air, et il sait donner à ces sèches énumérations un tour si majestueux qu’on se sent saisi en les lisant d’une sorte de respect involontaire[50]. Mais la grandeur n’est pas le sent mérite qu’on puisse constater dans le monument d’Ancyre. On y retrouve encore la simplicité, la concision, la clarté qu’Auguste recherchait par-dessus tout dans son style, et l’on est amené à conclure comme Tacite : Que l’éloquence d’Auguste était bien celle d’un prince.

 

 

 



[1] Suétone, Auguste, 85.

[2] Suétone, Auguste, 2.

[3] Servius, Églogue IX, 47.

[4] Plutarque, Compar. de Démosthène et de Cicéron, 3.

[5] Plutarque, Vie de Brutus, 41.

[6] Pline, Hist. nat., VII, 46.

[7] Suétone, 27.

[8] Appien, Guerres civiles, III, 95.

[9] Suétone, 74.

[10] Suétone, 42.

[11] Pline le Jeune, V, 3.

[12] Suétone, 45.

[13] Donat, Vie de Virgile.

[14] Voltaire, Poésie épique, chap. III.

[15] Suétone, 25.

[16] Suétone, 87-88 ; Aulu-Gelle, X, 24.

[17] Annales, IV, 3, 4.

[18] Suétone, 2, 4.

[19] Virgile, V, 568.

[20] Suétone, 68.

[21] Suétone, 7.

[22] Suétone, 10, 11.

[23] Suétone, 16.

[24] Montesquieu, Grandeur et décadence des Romains, chap. XIII.

[25] Suétone, 86.

[26] Suétone, 69.

[27] Suétone, 63.

[28] Suétone, 69.

[29] Suétone, Caligula, 7.

[30] Suétone, Caligula, 8.

[31] Suétone, Claude, 1.

[32] Suétone, Claude, 4.

[33] Suétone, Claude, 4.

[34] Suétone, Claude, 4.

[35] Suétone, Auguste, 76.

[36] Suétone, Auguste, 70.

[37] Suétone, Auguste, 71.

[38] Suétone, Auguste, 71.

[39] Suétone, Tibère, 21.

[40] Suétone, Tibère, 21.

[41] Annales, I, 10 ; Suétone, Tibère, 68.

[42] Suétone, Tibère, 21.

[43] Suétone, Tibère, 21.

[44] Suétone, Vie d’Horace.

[45] Suétone, Vie d’Horace.

[46] Suétone, Vie d’Horace.

[47] Voir pour plus de détails, Suétone, Auguste, 101.

[48] Tacite, Annales, I, 11.

[49] G. Perret, Exploration archéologique de la Galatie, Paris, 1869, 2 vol. in-folio, contenant texte et traduction.

[50] M. Gaston Boissier, Cicéron et ses amis.