HISTOIRE L’ÉLOQUENCE ROMAINE

 

CHAPITRE II — L’EMPEREUR AUGUSTE ORATEUR

 

 

L’empereur Auguste est bien connu comme triumvir et comme fondateur de l’empire romain. Il l’est moins comme orateur et comme écrivain. Éblouis par le renom éclatant des Tite-Live, des Horace et des Virgile, les historiens de la littérature latine concentrent toute leur attention sur leurs ouvrages. Ils mentionnent à peine le chef même de ce chœur grandiose. Ils se bornent à rappeler l’heureuse influence qu’Auguste a exercée sur la littérature de son siècle, la bienveillante protection dont il a entouré les hommes de lettres ; ils n’oublient qu’une chose, en France du moins, ses propres écrits[1]. Il en résulte, comme le remarquait, il y a déjà longtemps, le savant Egger : Que le moins connu peut-être des écrivains du règne d’Auguste est Auguste lui-même. Nous essayerons de combler cette lacune, sans sortir de notre domaine. L’histoire politique, s’il est nécessaire d’y toucher incidemment, servira uniquement à encadrer les fragments des œuvres impériales qui nous sont parvenus.

AUGUSTE appartenait à la famille Octavia, originaire de Vellétri. Quand il fut empereur, on lui chercha des aïeux illustres, et on le fit descendre d’une ancienne famille élevée d’abord au rang des gentes romaines par Tarquin l’Ancien, puis au patriciat par Servius Tullius. La vérité est que sa famille habitait Vellétri depuis une époque reculée, et y était arrivée à la fortune et au rang : de chevalier par son économie et son industrie. Le père d’Auguste, Octavius, fut le premier qui tira les siens de leur obscurité provinciale. Il vint à Rome et brigua d’abord les plus modestes magistratures. Ses richesses lui facilitèrent l’entrée des honneurs, et son mérite l’y soutint. Il remplit avec distinction toutes les charges qui lui furent confiées. Après là préture, il obtint au sort l’administration de la Macédoine. Il se rendait dans sa province, lorsqu’il s’acquitta, sur son chemin, d’une mission extraordinaire que le sénat lui avait déférée par surcroît. Il rencontra et anéantit les restes des bandes de Spartacus et de Catilina qui dévastaient le territoire de Thurium. Cette victoire lui mérita des populations le surnom de Thurinus, qu’Auguste lui-même porta pendant un certain temps. Dans son gouvernement, Octavius défit complètement les Besses et les Thraces, et mit sa province à l’abri de leurs attaques. Après l’avoir défendue, il l’administra- avec assez de justice et d’habileté pour que Cicéron, dans ses lettres à son frère Quintus, proconsul d’Asie, l’engage à prendre modèle sur la conduite d’Octavius[2].

A son retour de Macédoine, Octavius songeait à se mettre sur les rangs pour demander le consulat lorsqu’il mourut subitement, laissant de sa première femme, Ancharia, une fille nommée Octavie, et de sa seconde femme, Atia, une autre Octavie et un fils qui fut Auguste. Atia était fille d’Atius Balbus, d’une famille sénatoriale, et de Julie, sœur de Jules César. C’est ainsi que le jeune Octave était parent du dictateur, et bien qu’il n’ait jamais été adopté par son oncle, dans les formes légales, il put prendre et porter lé nom de son fils adoptif en l’absence d’héritier légitime. Atia était une femme intelligente et dévouée, qui s’occupa avec le plus grand soin de l’éducation de ses deux jeunes enfants. Les flatteurs, plus tard, voulurent en faire une seconde Cornélie. Sans admettre cette légende complaisante, il est avéré qu’elle surveilla leur enfance avec une extrême sollicitude. On sait ce qu’a été Auguste. Quant à Octavie, mariée plus tard à Antoine, les ennemis mêmes d’Auguste s’accordèrent à vanter son mérite et sa vertu.

Auguste naquit sous le consulat de Cicéron et d’Antoine, l’an 611 avant Jésus-Christ, le neuvième jour avant lés calendes d’octobre (21 septembre) un peu avant le lever du soleil, dans le quartier Palatin, près d’un endroit appelé les Têtes de bœufs. Il fut élevé à Vellétri dans la maison de ses aïeux, située à l’extrémité de la ville, logis fort modeste, puisque Suétone compare la petite chambre qu’il occupait à un office — cella penaria —. Dès sa première jeunesse, il montré, pour l’éloquence et les études libérales une véritable passion, et leur consacra beaucoup de temps et d’efforts[3]. Partout où il se trouvait, il se livrait à l’étude. A Munda il étudiait, tandis que son oncle luttait contre les fils de Pompée, et livrait cette bataille, où, selon sa propre expression, il combattit non pour la victoire, mais pour la vie. Il étudiait encore à Apollonie, où César l’avait envoyé préparer sa grande expédition contre les Parthes, quand la nouvelle de la mort du dictateur qui l’instituait son héritier vint l’y surprendre[4]. Plus tard, pendant la guerre de Modène, lorsqu’il avait à soutenir contre Antoine une lutte difficile, et’ à nouer les fils multipliés de ses intrigues, au milieu des soucis les plus graves de la politique et des affaires, il ne passait pas un seul jour sans lire, sans écrire et sans déclamer.

Il s’appliqua aussi avec zèle à l’étude des lettres grecques. Il avait pour maître d’éloquence dans cette langue Apollodore de Pergame, qu’il emmena malgré son grand âge à Apollonie. Il puisa également une foule de connaissances dans la société du philosophe grec Areus et de ses deux fils Nicanor et Denys. C’est appuyé sur le bras d’Areus qu’après la victoire d’Actium’, il entra en vainqueur dans la ville d’Alexandrie. Cependant, malgré un zèle si persévérant, il ne semble pas avoir jamais parlé le grec avec une grande facilité. II se refusa toujours à composer dans cette langue. Avait-il à publier en grec des proclamations, il les écrivait d’abord en latin et les faisait ensuite traduire par des interprètes. Il entrait peut-être plus de calcul que de timidité dans cette réserve ; car il citait volontiers, de mémoire et avec à-propos, des vers d’Homère et des tragiques grecs ; c’est en grec qu’il prononça, au moment de mourir, ces paroles si fameuses, où il demandait aux assistants de l’applaudir s’ils trouvaient qu’il avait bien joué la comédie de la vie[5].

Auguste donna beaucoup de soins à sa prononciation, et garda pendant longtemps un maître chargé de rectifier son débit. Il lui dut d’avoir un timbre de voix doux et insinuant qui ne manquait pas de grâce. Cependant sa voix resta toujours faible, et ne put jamais acquérir assez d’ampleur pour se faire entendre, comme celle de Cicéron et celle d’Hortensius, d’un nombreux auditoire. Il fut même obligé, dans la seconde partie de sa vie, de se servir d’un héraut pour s’adresser au peuple et lui faire connaître ses volontés[6]. Malgré tant de soins donnés à l’éloquence, malgré ces exercices de déclamation prolongés au milieu même des circonstances les moins favorables, Auguste ne fut pas un orateur proprement .dit. Il n’eut jamais cette qualité, sans laquelle il n’y a pas de bon orateur : la faculté d’improviser et l’abondance. Suétone prétend, il est vrai, qu’Auguste aurait pu improviser s’il l’avait voulu. Mais comme il ne le voulut jamais, il est plus probable que la nature lui avait refusé ce talent, et que la prudence lui interdit de chercher à l’acquérir ou à le développer. Entraîné par l’improvisation, l’orateur laisse souvent sa parole courir la bride sur le cou, selon l’expression de Mme de Sévigné. Il ne peut pas toujours en maîtriser les écarts, et quelquefois il regrette de ne pouvoir pas rattraper le mot qui lui est échappé. Auguste n’eut jamais à éprouver un de ces regrets ; la politique l’engageait à surveiller trop étroitement chacune de ses paroles.

Aussi, avait-il à prononcer une harangue dans le sénat, ou au forum, ou devant ses soldats, il avait soin de ne se présenter à ses auditeurs, qu’après avoir longtemps travaillé et pesé ses expressions. Il alla plus loin. Pour ne pas s’exposer à manquer de mémoire, et pour ne pas perdre de temps à apprendre ses discours par cœur, il prit le parti de lire ce qu’il avait préparé. Rien, comme l’on sait, n’est plus contraire à la véritable éloquence que la lecture froide d’un discours, où aucun mot, aucun geste ne sont abandonnés à l’improvisation, où tout, au contraire, est calculé et mesuré d’avance. Rien, en revanche, n’est plus propre à prévenir les surprises et les engagements irréfléchis. Auguste rédigeait même d’avance ses conversations politiques importantes. Certains entretiens avec Livie, ceux probablement où fut agitée la question de la succession à l’empire avaient été tracés par lui sur ses tablettes. Il parla d’après ses notes, disent les historiens, de peur que l’improvisation ne lui fit dire trop ou trop peu[7]. C’était sa façon d’appliquer le fameux adage : Verba volant, scripta manent.

Il n’est pas resté de fragment assez considérable des discours d’Auguste, pour que nous puissions juger par nous-mêmes de la valeur de son éloquence. On est obligé de s’en rapporter sur ce point aux jugements des écrivains anciens, qui lisaient et appréciaient ceux qu’il avait prononcés. D’après Suétone, son genre d’éloquence était élégant et tempéré, aussi éloigné de l’afféterie que de la rusticité. Auguste évitait avec soin les expressions surannées ; il les qualifiait de vieux mots moisis. Il cherchait surtout à rendre clairement sa pensée. Pour y parvenir plus aisément, pour se faire mieux entendre du lecteur et de l’auditeur, il ne craignait pas d’ajouter aux verbes des prépositions, et de multiplier les conjonctions, quoique ce procédé n’évite l’obscurité qu’aux dépens de la grâce. Il avait un égal dédain pour ceux qui écrivaient d’une manière affectée et ceux qui préféraient les expressions archaïques. Ainsi, il se moquait des tresses parfumées de Mécène, et s’amusait â parodier son style. En retour, il raillait Tibère de son goût pour les termes obscurs et démodés. Dans une lettre à sa petite-fille Agrippine, où il louait son esprit, il terminait par ces mots : Mais aie bien soin d’écrire et de parler avec simplicité[8].

Tacite est moins explicite que Suétone ; il se borne à dire que l’élocution d’Auguste était facile, coulant de source et telle qu’il convient à un prince[9], ce qui veut dire qu’elle avait de la dignité et de la gravité. Fronton, de son côté, y trouve la trace de l’élégance de son siècle, et plutôt de la correction que de l’abondance[10]. Enfin Aulu-Gelle y remarque de l’élégance sans recherche, de la facilité et de la simplicité[11]. Ces témoignages d’écrivains appartenant à des époques différentes s’accordent entre eux. Le jugement de Tacite, qui s’écarte le plus des autres au premier abord, les contredit moins en réalité qu’en apparence. L’espèce d’abondance, qu’il constate dans l’éloquence d’Auguste est une conséquence de la facilité qu’il lui reconnaît avec tous les autres juges. Ces appréciations se résument donc à dire que l’éloquence d’Auguste était simple, élégante, facile, pleine de dignité, et surtout de clarté. C’est bien là l’éloquence d’un homme politique tout-puissant, qui cherche à éclairer plus encore qu’à convaincre, et qui impose ses opinions plutôt qu’il ne discute celles de ses adversaires.

Auguste avait débuté de bonne heure comme orateur. A l’âge de douze ans, il fit à la tribune l’éloge de Julie, sa grand’mère[12]. Nicolas de Damas dit même à l’âge de neuf ans, mais il se trompe sur les dates. Si Auguste avait eu quelques années de plus, on pourrait le croire l’auteur de cette oraison funèbre. Il dut se borner à lire les phrases que ses maîtres avaient préparées. Il prononça dans la suite plusieurs autres oraisons funèbres. Lorsque le jeune Marcellus mourut, l’an 24 avant notre ère, Auguste lut son éloge au forum. Une des expressions dont il se servit a été conservée par Servius. En parlant des espérances si brillantes que les Romains et lui-même avaient fondées sur ce jeune homme, et que la volonté des dieux avait anéanties en un moment, il dit que Marcellus avait été dévoué à une mort prématurée[13]. Bientôt, les deuils se précipitent et se succèdent clans la famille d’Auguste. A chaque fois, l’empereur, plus triste et plus désolé, apparaît à la tribune. L’an 13 avant notre ère, il perd, dans la même année, deux personnes qui lui étaient bien chères, sa sœur Octavie et son fidèle Agrippa[14]. Auguste tint à prononcer lui-même leur éloge. Quatre ans plus tard, quand Drusus, fils de Livie et son beau-fils, fut enlevé à la suite de grands exploits militaires par une mort prématurée, il laissa Tibère, à qui ce devoir appartenait comme frère aîné, rendre hommage sur le forum à la mémoire de Drusus, mais en même temps il prenait lui-même la parole dans le cirque de Flaminius. Là, parmi les regrets qu’il exprima, parmi les louanges qu’il adressa à la mémoire de Drusus, il demanda aux dieux de rendre les Césars semblables à Drusus et de leur accorder une mort aussi glorieuse. Non content de cette oraison funèbre, il composa en vers l’éloge de Drusus et écrivit l’histoire de sa vie[15].

Ce sont là les seuls souvenirs qui restent de l’éloquence dynastique d’Auguste, si l’on peut s’exprimer ainsi. Ceux de son éloquence militaire sont plus brefs encore. Cependant Auguste fut obligé souvent de haranguer ses armées. Que de fois, au milieu des guerres civiles, il eut à rappeler aux soldats le meurtre de César, son père adoptif, pour les exciter à venger sa mémoire, ou pour : les entraîner, contre Antoine, leur ancien général ! Ces harangues n’ont pas survécu : il est même probable qu’Auguste, après les avoir écrites, puisque telle était sa coutume, se hâtait ensuite de les détruire. En effet, il n’y était jamais question que de promesses d’argent, de butin, clé distributions de terres, et Ce sont des engagements qu’on est prompt à contracter avant la bataille, mais qu’on n’aime pas à publier après la victoire, un peu par pudeur, et surtout par crainte d’être obligé de les tenir. Un seul fait servirai conjecturer ce que pouvait être l’éloquence militaire d’Auguste, et montrera quel terrible orateur il était au prétoire, lorsqu’il s’appelait Octave, et qu’il s’agissait d’enlever les soldats. Au plus fort des guerres civiles, pendant le triumvirat, il haranguait un jour les soldats dans leur camp. On avait permis à la foule des paysans de s’approcher. Tout à coup Octave remarqua un chevalier romain, nommé Pinarius, qui prenait des notes sur son discours. Il s’interrompit aussitôt, s’emporta violemment contre Pinarius, le traita d’indiscret et d’espion, et, sans plus tarder, le fit mettre à mort[16]. C’était, il faut en convenir, un moyen efficace de prévenir les réclamations, et d’empêcher qu’on ne sût, à Rome, de quelle ville ou de quelle classe de citoyens il avait promis les dépouilles à son armée.

A la tribune du forum, Auguste ne montra pas la même cruauté, mais il fit preuve du même despotisme. Montesquieu parle longuement des ménagements qu’Auguste, observa vis-à-vis des citoyens pour éviter le sort de César, qui n’avait pas assez ménagé leur orgueil et leur vanité. Ce jugement est vrai, appliqué à l’aristocratie et au sénat ; il ne l’est pas de la plèbe et des assemblées au forum. Au contraire, comme Auguste ne craignait ni les révoltes, ni les conjurations de la populace, il la traitait avec arrogance, et ne lui épargnait pas les vérités. Un jour, voyant la foule se presser sur le forum pour l’entendre, et au lieu de la toge blanche des anciens Romains, robe agréable à l’œil mais facile à salir, porter, par économie, des vêtements noirs et de laine grossière, il fut pris d’un sentiment de dégoût et de mépris. Cette foule déguenillée lui rappela, par contraste, ces générations nombreuses de citoyens libres qui avaient fait la conquête du monde et y avaient péri. II ne vit plus alors autour de lui, à leur place, que des affranchis et fils d’affranchis, descendant des esclaves que les vrais Romains avaient amenés à Rome. Il oublia combien il avait contribué pour sa part à la destruction de la race libre, et, plein d’indignation : Les voilà donc, s’écria-t-il :

Ces Romains, peuple-roi, revêtus de la toge !

Et il leur jeta à la face, comme un outrage, le fameux vers de Virgile[17]. Le même- sentiment, un siècle auparavant, animait Scipion Émilien lorsqu’il répondait fièrement aux murmures de la foule : Silence donc, vous que l’Italie ne reconnaît pas pour ses enfants ! Auguste ne se borna pas à une invective. Il ordonna aux édiles d’empêcher que personne ne prît place au forum et au cirque, sans être revêtu de la toge nationale. Il voulait au moins avoir l’air de commander à des hommes libres et à des citoyens.

Mais en vain Auguste cherche a rendre aux Romains le sentiment de leur dignité, en vain il refuse, clans ses lettres à Tibère et à Livie[18], d’accorder le droit de cité a leurs protégés, et cherche à restreindre le nombre des affranchis, il se charge lui-même, par les sujets qu’il traite dans ses discours au peuple, de lui rappeler qu’il n’a plus que le nom et le costume des hommes libres. Au lieu d’exposer à la tribune aux harangues les affaires qui concernent -l’État tout entier, au lieu de consulter les Romains sur la guerre et sur la paix, d’ouvrir ces grandes discussions, passionnées et violentes, mais toujours importantes par la grandeur des intérêts en suspens, il leur parle des questions les plus vulgaires, et même parfois d’affaires domestiques qu’il eût mieux fait de dissimuler. On connaît les désordres honteux des deux Julies, sa fille et sa petite-fille. Après de vains efforts pour éviter le scandale, Auguste dut les reléguer toutes deux en exil, et les y tenir sous une étroite surveillance.

C’était par un édit qu’il avait signalé leurs turpitudes ; il en avait cependant pesé tous les termes. Mais quand sa première indignation fut calmée, il regretta d’avoir donné tant de publicité à ses affaires privées, et, à en croire Sénèque, déclara plus d’une fois que si Mécène et Agrippa avaient vécu, il n’aurait pas agi ainsi[19]. Aussi le peuple romain, pendant longtemps, ne put croire à la persistance de la colère de l’empereur. Il crut même lui faire sa cour et prévenir ses secrets désirs, en lui demandant, avec instance et à plusieurs reprises, de rappeler les deux Julies et de leur rendre leurs anciens honneurs. Auguste, fatigué de ces prières qui renouvelaient sa honte, rejeta avec impatience et hauteur la demande de la foule. Il s’emporta contre les Romains, et, dans le discours qu’il prononça, il alla jusqu’à leur souhaiter d’avoir de telles filles et de telles femmes[20]. Le peuple se le tint pour dit : il n’insista plus. Les Satires de Juvénal prouvent que le souhait d’Auguste devait se réaliser.

Ce n’est pas la seule circonstance, où Auguste malmena la populace du haut de la tribune. Un jour, le peuple se plaignait de la rareté et de la cherté du vin. Auguste le réprimanda avec sévérité, et blâma son intempérance. Il commença, sans cloute, par lui rappeler la sobriété des ancêtres qui buvaient à peine quelques gouttes de vin, et seulement aux jours de fête. Puis il conclut son discours en disant aux Romains, d’un ton rude et dédaigneux : Grâce à mon gendre Agrippa, dont la prévoyance a conduit à Rome par des aqueducs les eaux de tant de sources, chacun peut apaiser amplement sa soif[21]. Il eût pu leur citer, à ce propos, l’anecdote que le vieil historien national, Calpurnius Piso Frugi, attribuait au premier roi de Rome : Invité à souper, Romulus but avec une grande modération, parce que le lendemain il avait une affaire. On lui dit : Romulus, si tous en faisaient autant, le vin serait à bon marché. — Au contraire, répondit-il ironiquement, il serait cher si chacun en buvait autant qu’il veut ; car, pour moi ; j’en ai bu autant que j’ai voulu[22]. Mais cette foule avilie n’aurait pas compris la finesse de la réponse de Romulus ; et elle aurait, suivi à la lettre le conseil ironique qu’il donnait aux autres convives.

Tous les brefs souvenirs qui subsistent des discours adressés par Auguste au peuple, témoignent du même abaissement des Romains et des mêmes dédains de l’empereur. Si la multitude réclame une distribution d’argent qu’il faisait attendre malgré ses promesses, il se contente de répondre : Que sa parole est une bonne valeur. Il s’exécuta cependant. Mais comme, une autre fois, le peuple, encouragé par le succès de sa requête, sollicitait une nouvelle gratification qu’il n’avait pas promise, Auguste ne lui fit pas l’honneur de lui adresser la parole. Il publia un édit dans lequel il lui reprochait son impudence et son infamie, et lui déclarait, qu’il ne lui donnerait rien, quoiqu’il eût l’intention de lui donner[23]. Il n’y a pais lieu d’excuser ici l’usurpation d’Auguste, mais la vue d’une telle bassesse inspire le dégoût, et semble justifier ce mot tant de fois répété : Un peuple n’a jamais que le gouvernement qu’il mérite.

C’était par un édit qu’Auguste avait repoussé les réclamations de la multitude. Il usait souvent de ce moyen pour faire connaître aux Romains sa volonté. Il y trouvait plusieurs avantages. Il évitait ainsi la fatigue de parler en public, ou de composer un long discours répété par le héraut. En outre, ce procédé supprimait les surprises et l’imprévu de ces grandes réunions d’hommes. Il n’y avait plus dès lors d’interpellation à prévenir, plus de murmures même timides à craindre. L’assemblée du peuple, si dégénéré qu’il fût, rappelait encore trop l’ancienne forme du gouvernement. Auguste trouva plus conforme à la dignité et au nouvel état de choses qu’il voulait fonder, d’annoncer de loin, sans discussion, sans marque de déférence, ce que sa sagesse avait décidé. Du reste, les édits n’étaient pas une innovation. La République libre les avait connus sous une autre forme. Il y avait eu, de tout temps, les édits des préteurs et des divers magistrats, sorte d’exposé des règles et des principes qu’ils se proposaient de suivre dans l’administration de la justice ou de leurs charges. Le consul Bibulus, le collègue de César, les introduisit le premier dans la politique. Entravé par les menaces et les violences du futur dictateur, qui disposait des armées et l’empêchait de remplir ses devoirs de consul, il se retira dans sa demeure. Mais chaque fois que César faisait adopter une décision par le sénat complaisant, ou promulguait une mesure nouvelle, Bibulus publiait un édit pour protester contre l’illégalité du sénatus-consulte, et en défendre l’exécution. Ces édits étaient affichés sur le forum, et n’avaient point d’effet. Ils servaient seulement à attester au public l’opposition de Bibulus, et la puissance de César[24]. Auguste reprit et perfectionna l’emploi des édits. Possesseur de toutes les magistratures, il voulait avoir l’apparence de continuer les traditions et les institutions de la République. En réalité, c’étaient des ordres qu’il donnait.

Un des édits les plus curieux d’Auguste, dont l’histoire ait, conservé le souvenir et quelques expressions, est celui où l’empereur parlait du projet conçu deux fois par lui de déposer l’autorité suprême, et de rétablir l’ancienne forme de gouvernement. La première fois qu’il avait nourri ce dessein, dit Suétone, c’était immédiatement après la défaite d’Antoine à Actium, parce qu’il se souvenait que celui-ci lui avait souvent reproché d’être le seul obstacle au retour de la liberté. La seconde fois, ce projet lui fut imposé par les dégoûts d’une longue maladie. Il fit même venir chez lui les magistrats et les sénateurs, et leur remit l’état des comptes de l’empire, rationarium imperii[25]. Cette résolution si extraordinaire d’Auguste, si inattendue chez un homme qui n’avait jamais eu d’autre but, d’autre préoccupation que le pouvoir, a fourni à Corneille la scène si belle et si intéressante qui fait le nœud et amène le dénouement de Cinna. Le fond en est donc vrai ; mais le projet d’Auguste était-il sérieux ? Tel n’est pas l’avis de Montesquieu. On a mis en question, dit-il, si Auguste avait eu véritablement le dessein de se démettre de l’empire. Mais qui ne voit que, s’il l’eût voulu, il était impossible qu’il n’y eût réussi ? Ce qui fait voir que c’était un jeu, c’est qu’il demanda, tous les dix ans, qu’on le soulageât de ce poids, et qu’il le porta toujours. C’étaient de petites finesses pour se faire encore donner ce qu’il ne croyait pas avoir assez acquis. Le jugement de l’illustre historien est l’expression de la vérité. Les actions et les paroles que l’on rapporte d’Auguste prouvent qu’il n’a jamais conçu sérieusement l’idée de se démettre du pouvoir.

Ainsi, l’empereur écrit d’abord au sénat : Qu’il veut enfin vivre pour lui-même ; que son repos ne sera pas privé de dignité, et ne démentira pas sa gloire précédente. Mais il se hâte d’ajouter : De tels projets seraient encore plus beaux à réaliser qu’à concevoir. Toutefois, dans mon impatience de voir arriver un moment tant désiré, j’ai pu me permettre, puisque ce bien se fait encore attendre, d’en goûter d’avance la douceur par le seul plaisir d’en parler[26]. Auguste n’alla pas plus loin que ce plaisir-là. S’il eut un instant l’idée de s’illustrer par une abdication pareilles celle de Sylla, il y renonça bientôt. Il songea qu’en redevenant simple particulier il s’exposerait au péril, et qu’il y aurait de l’imprudence à abandonner la République entre les mains de plusieurs. Il ne voulut pas commettre cette faute, et résolut de continuer à se sacrifier au bien public. Revenu à la santé, il rendit compte au peuple de sa nouvelle détermination par un édit où se trouvaient ces termes : Puissé-je consolider la République dans son état actuel de sécurité et de prospérité ! Puissé-je obtenir le fruit que j’ambitionne par, mes efforts, d’être l’auteur de la meilleure constitutionoptimi stalus auctor, et emporter, en mourant, l’espérance que les fondements de la République, posés par mes soins, ne seront pas ébranlés[27].

La comédie était jouée avec un plein succès. L’histoire ne le dit pas, mais il est permis de supposer que des députations du sénat et des magistrats étaient venues spontanément supplier Auguste de conserver le pouvoir, et qu’elles avaient vaincu successivement ses hésitations et ses refus, en mettant à ses pieds tous les privilèges et toutes les prérogatives sur lesquels il n’avait pas encore porté la main. Dès lors Auguste, devenu plus maître que jamais, pouvait dédaigner sans crainte les apparences de l’autorité, et repousser les titres qui flattent la vanité. On voulait l’appeler maîtredomine —, il refusa. Un jour qu’il assistait à des jeux, un mime ayant prononcé, dans son rôle les mots : Ô maître juste et bon ! la foule applaudit à outrance en se tournant vers lui ; elle lui montra par ses gestes et ses regards qu’elle lui faisait l’application de ces paroles. C’était la contrepartie d’une représentation antérieure à la bataille d’Actium. Un acteur ayant prononcé ce vers : Voyez ce débauché gouverner l’univers !

Les spectateurs avaient saisi l’allusion et l’avaient soulignée par leurs applaudissements[28]. Octave avait dédaigné l’outrage : Auguste feignit d’être irrité du compliment. Le lendemain un édit, conçu en termes très durs, blâma vivement le peuple de cette flatterie déplacée[29]. L’empereur alla plus loin. Il interdit à ses enfants et à ses petits-enfants de lui donner ce nom à l’intérieur du foyer domestique, soit sérieusement, soit par jeu, et même d’user entre eux de ce mot par politesse.

Cette affectation d’Auguste à conserver les apparences de l’ancien état de choses, se démentit rarement. Il laissa, mais seulement dans la seconde partie de son règne, apercevoir qu’il ne se considérait pas comme un simple particulier. Il décerna, dit Suétone, les plus brillants honneurs après ceux des dieux Immortels, à la mémoire des généraux qui avaient porté l’empire romain, si faible d’abord, au plus haut degré de puissance. Il restaura tous les monuments qu’ils avaient élevés, en y laissant les anciennes inscriptions, et rangea les statues triomphales sous les deux portiques du forum qu’il avait construits. Puis il déclara, par un édit, qu’il avait rétabli et disposé ces monuments pour que l’imitation de ces grands hommes fût exigée par les citoyens, et de lui-même, tant qu’il vivrait, et des princes qui viendraient après lui[30]. Cet édit est loin, en effet, de celui où il parlait de son projet de déposer le pouvoir, puisqu’il y est question des princes ses successeurs. Et ce qui prouve qu’il se regardait alors comme le maître, c’est qu’attaqué par des plaisanteries diffamatoires et des libelles virulents, au lieu de répondre en simple particulier, il riposta par un édit, acte public, acte officiel[31]. N’était-il pas, il est vrai, le magistrat unique et permanent, réunissant en sa personne toutes les chargés de la République ?

 

Superbe et dédaigneux jusqu’au mépris, lorsqu’il s’adresse au peuple dans ses discours et ses édits, l’éloquence d’Auguste n’a plus le même caractère au sénat. Là en effet, au lieu d’une tourbe composée d’anciens esclaves et de mendiants décorés du nom de citoyens, il a devant lui de vrais Romains. En vain, ils ont dégénéré comme le reste de l’empire ; ce sont les descendants des anciennes familles patriciennes, et ils portent le titre si glorieux autrefois de sénateurs. Ce n’est plus l’assemblée de rois dont parlait Cinéas, mais c’est toujours l’ombre d’un grand nom, magni nominis timbra. Aussi l’empereur ne cesse-t-il de prodiguer aux sénateurs les marques d’une déférence et d’un respect au moins extérieurs, et qui étaient d’une bonne politique.

En réalité, cette assemblée était bien déchue. Ce n’était plus cette réunion composée des citoyens les plus éminents, qui, au milieu même des premières guerres civiles, était restée l’âme et le cœur de la République. Ce n’était même plus le sénat que César avait élevé au chiffre de mille membres pour étouffer, sous les votes complaisants de ses Gaulois, les dernières voix libres. Trois cents membres avaient péri égorgés pendant le triumvirat. On les avait remplacés par les Orcines. On désignait sous ce nom qui veut dire venant de l’enfer, les intrigants de toute nature qu’Antoine et Octave avaient tour à tour appelés au sénat, sous prétexte que César, dams son testament, lés avait marqués pour cette dignité. Ils n’avaient ni crédit ni influence dans l’assemblée, et la déshonoraient par leur présence. Auguste sentit le besoin d’en débarrasser le sénat, mais il ne voulut pas prendre sur lui-même l’odieux de cette mesure. il invita les sénateurs à revenir à leur ancien chiffre de six cents membres, et à ne conserver dans l’assemblée que ceux d’entre eux qui auraient été choisis et désignés par un autre membre. Il espérait ainsi écarter, et ceux dont l’indépendance l’offensait, et ceux que leur infamie faisait mépriser de leurs collègues. Il présida lui-même la séance d’élimination. Mais, en homme prudent et qui se rappelait l’exemple de César, il portait sous sa robe une cuirasse et une épée. En outre, dix amis robustes l’entouraient : ils ne s’écartaient pas de son siège et ne laissaient personne approcher[32].

Le résultat, si bien préparé cependant, ne répondit pas tout à fait à son attente. Trop de membres indépendants, et qui se souvenaient encore de l’ancienne République ; avaient été conservés par le choix de leurs collègues. Aussi, après Actium, Auguste, se sentant les coudées plus franches, se chargea lui-même d’épurer et de reconstituer le sénat. Il se fit d’abord nommer préfet des mœurs avec Agrippa. C’était le nouveau nom de la Censure. Armé ainsi de l’autorité légale, il inscrivit sur la liste des sénateurs ceux qui lui plurent, et ceux qu’il n’osa pas en retrancher. Il éleva le cens sénatorial de huit cent mille à un million deux cent mille sesterces, et le compléta pour ceux qui ne pouvaient réunir cette somme. Après avoir ainsi épuré et pensionné l’assemblée, il réduisit ses séances à deux réunions par mois, avec deux mois de vacances en septembre et en octobre, où ne devaient siéger, après tirade au sort, que le nombre de sénateurs suffisant pour rendre un décret. Une commission, désignée par le sort tous les six mois, préparait avec, l’empereur les affaires soumises à la délibération publique. Enfin on ne vota plus en suivant l’ordre indiqué par les dignités et -par l’âge. Auguste interrogeait d’abord, ceux qu’il voulait, et entraînait ainsi la majorité.

Toutes ces mesures, que nous avons brièvement résumées, avaient pour but de faire du sénat un instrument docile. Il est bien difficile d’admettre .que l’empereur ait rencontré ensuite quelque obstacle à ses volontés clans une assemblée choisie avec tant de soin, et enlacée clans les liens d’une si savante organisation. Cependant, quelques anecdotes conservées par les anciens, montrent que tout vestige d’indépendance n’avait pas disparu. Les historiens n’indiquent pas, il est vrai, si les faits qu’ils racontent sont antérieurs ou postérieurs à la seconde épuration du sénat accomplie par Auguste. Sans qu’on puisse déterminer l’époque où ils se passèrent, il y eut au sénat une opposition, dont les efforts se bornaient à. quelques paroles hardies, ou à quelques murmures. Il était impossible, du reste, qu’il n’y eût pis quelques opposants. Auguste n’avait pas osé écarter de sa liste certains personnages que leur notoriété et leur ancienneté dans le sénat lui imposaient malgré lui, ou dont l’omission aurait discrédité sa nouvelle assemblée. En outre, quelle que fût la docilité du plus grand nombre, on était encore si près de l’ancien état de choses, que même les plus complaisants éprouvaient, parfois, des velléités d’indépendance. Puisque rien n’était changé, agi moins en apparence, dans la forme de la République, n’étaient-ils pas le sénat de Rome, la seule autorité légitime, les’ arbitres souverains de toutes choses ?

C’est ce que ne cessait de leur répéter ou de leur représenter à toute occasion, le chef de l’opposition, Antistius Labéon. Ce personnage était de ceux qu’Auguste n’avait pas osé écarter du sénat. Il avait été préteur et passait pour le jurisconsulte le plus éminent de Rome. Il avait fait une étude approfondie des anciennes lois de la République, et chaque fois que l’une d’elles n’avait pas été spécialement abrogée, il l’invoquait avec énergie, et l’opposait opiniâtrement à la nouvelle constitution. La liberté de son langage était extrême : elle n’épargnait personne, pas même l’empereur. Ainsi, lorsque Auguste procéda à la première épuration du sénat, où chaque membre avait la liberté de désigner un collègue, Labéon, interrogé à son tour, choisit M. Æmilius Lépide. C’était l’ancien triumvir, celui qu’Auguste avait dépouillé de sa puissance et relégué en exil. La stupéfaction fut générale, et tous les yeux se tournèrent vers Auguste. Celui-ci, interdit un moment, essaya de dissimuler sa colère : il demanda à Labéon, d’une voix mal assurée, s’il ne connaissait pas de sénateur plus digne.

Non, répondit Labéon, chacun a sa manière de voir. Pourquoi, du reste, ne laisserais-je pas sénateur un homme que tu laisses grand pontife ?[33] Auguste ne trouva rien à répondre, et dut laisser cette hardiesse impunie. Il savait aussi qu’elle n’aurait pas beaucoup d’imitateurs. Dès lors, à chaque mesure qu’il présentait à la décision du, sénat, il était sûr de voir Labéon se lever pour la combattre, et d’entendre quelque parole mordante qui arrivait toujours à son adresse. Il ne voulut pas, ou n’osa pas l’en punir. Labéon n’avait pas d’autre appui que l’opinion publique. Celle-ci colportait et commentait ses répliques. Auguste essaya de la tourner contre lui. Il fit attaquer Labéon par ses hommes de lettres, et voulut le faire passer pour fou.

De là ce mot d’une Satire d’Horace : Si un maître, en apercevant l’esclave qui dessert la table avaler des débris de poisson et lécher la sauce à demi refroidie, s’avisait de le faire mettre en croix, les gens. de bon sens ne le déclareraient-ils pas plias fou que Labéon ?[34] Le poète, s’il faut en croire le commentaire de Porphyre sur ce passage, écrivit ce vers à cause de l’opposition que Labéon, ancien préteur, bon jurisconsulte, ne cessait de faire à Auguste[35].

En face du chef de l’opposition, il convient de présenter le chef des partisans dévoués à l’empereur. C’était aussi un jurisconsulte, nommé Ateius Capito. Son origine était assez obscure. Son aïeul avait été centurion de Sylla, mais son père, servi par les circonstances et par les guerres civiles, s’était élevé jusqu’à la préture. Le fils s’était fait un nom par ses connaissances juridiques, à une époque où l’étude des lois était délaissée pour le maniement des armes. Les impérialistes opposaient son savoir à la renommée de Labéon. Auguste prit soin d’élever de bonne heure Capito au consulat pour lui donner la prééminence des dignités sur son rival. Mais la faveur populaire a toujours été pour les membres de l’opposition. Plus Auguste entassait les honneurs sur Capito, courtisan habile et dévoué, plus l’opinion publique les lui reprochait, comme autant d’injustices commises à l’égard de son favori Antistius Labéon[36]. Nous ne savons point ce qu’Ateius Capito, pouvait dire au sénat. Mais dans un fragment d’une lettre qui a été conservée, nous le voyons apprécier le chef du parti opposant.

Il lui reproche surtout d’en être encore, sous le principat d’Auguste, aux mœurs et aux usages antiques. En effet, appelé en justice par une femme, Labéon refusait de comparaître devant les tribuns, sous prétexte qu’ils n’avaient pas le droit de l’appeler, ni lui, ni personne. Il maintenait que les anciens, en leur accordant le droit de l’appréhender au corps, leur avait dénié celui de le citer. Il les prévenait donc qu’il ne répondrait pas à leur citation, et il les invitait à l’appréhender s’ils le voulaient. Labéon avait pour lui l’usage et la lettre de la loi, et l’on sait quelle en était la puissance chez les Romains. Capito s’indigne de ces scrupules de légalité. Il reconnaît, il est vrai, chez son rival une grande science du droit, des lois et des traditions du peuple romain. Mais il continue en ces termes : Par malheur, cet homme est tourmenté d’un certain esprit de liberté excessif et insensévecors; il le porte jusqu’au point de ne regarder comme permis et légitime, lorsque le divin Auguste est à la tête du gouvernement et administre la République, que ce qu’il a vu dans les antiquités romaines avoir été regardé autrefois comme juste et consacré ![37] La doctrine de Capito avait pour effet de confondre ensemble le pouvoir exécutif et le pouvoir judiciaire. Labéon protestait contre une confusion qui reparaît toujours aux époques de despotisme. Il est juste de lui tenir compte de la dignité et de la hardiesse de sa conduite.

Le parti que représentait Capito était naturellement le plus nombreux et le mieux partagé. C’était à lui que revenaient les honneurs, les dignités, les gratifications, les récompenses de toute nature. En face de leur bataillon serré, les amis politiques qui se groupaient autour de Labéon faisaient piètre figure. C’étaient pour la plupart d’anciens partisans d’Antoine, condamnés par leurs antécédents à ne jamais devenir même des amis du second degré. Après la bataille d’Actium, ils s’étaient d’abord, tenus à l’écart et avaient gardé le silence. Mais Auguste ayant déclaré qu’il. Avait jeté au feu la correspondance trouvée chez Antoine, ils s’étaient rassurés.

Ils prirent peu à peu de l’audace et s’élevèrent plus d’une fois contre Auguste jusqu’au jour où celui-ci leur montra, par quelques rigueurs, qu’il n’avait pas tout brillé et qu’il avait conservé certains papiers[38]. C’étaient ces membres sans doute, qui, poussés par Labéon, s’écriaient après un discours d’Auguste : Je n’ai pas compris ! ou bien : Je soutiendrais l’opinion contraire, si j’en avais la liberté ! ou bien, lorsqu’un jour, irrité d’une discussion opiniâtre, il quittait le sénat d’un pas précipité, qui répétaient derrière lui de façon à être entendus : que les sénateurs devaient avoir le droit de parler sur les affaires publiques[39].

C’étaient ceux-là qui commentaient, en faisant tapage, les accidents survenus aux jeux Troyens qu’Auguste avait établis, et que Virgile a décrits au V° livre de l’Énéide. Tantôt on s’apitoyait sur le sort de C. Nonius Asprenas grièvement blessé d’une chute de cheval, et l’on accusait la tyrannie du prince qui exposait à de tels dangers la fine fleur de la noblesse. Puis l’empereur, afin de consoler Asprenas, lui offrait-il un collier d’or avec le titre de Torquatus pour lui et ses descendants, on s’indignait de cette distinction, on rappelait avec amertume que, pour la mériter, il avait fallu à Manlius tuer en combat singulier le plus vaillant des Gaulois. On levait les mains au ciel avec horreur, et l’on répétait le mot ordinaire : Ô temps ! ô mœurs ! L’année suivante, c’était Æserninus, le petit-fils de l’orateur Asinius Pollion, qui se cassait la jambe clans les mêmes jeux. On amenait au sénat le grand-père fou de douleur, et l’on accueillait avec tant de sympathie bruyante les paroles amères, où il se laissait emporter contre le goût de l’empereur pour ces dangereux exercices, que celui-ci les déclarait supprimés[40]. Ce jour-là, on, rentrait chez soi, plus fier de ce succès que d’une victoire remportée sur les Germains. Ne les raillons pas trop ; plaignons-les plutôt. Tous les peuples ont connu des jours où la liberté est réduite à compter d’aussi misérables triomphes, où un mot fier demande du courage, et où une attitude indépendante se transforme en héroïsme ! Enfin, c’étaient ces irréconciliables qui répandaient, dans la salle du sénat et sur les sièges des fidèles, les libelles diffamatoires, et qui composaient ou colportaient les épigrammes anonymes qui couraient dans Rome, et qu’on avait, jusqu’à sa mort, attribuées à Cassius de Parme.

En France, on chansonnait, l’adversaire tout-puissant ; dans la Rome papale, on écrivait des épigrammes sur les statues de Pasquin et de Marforio. C’était déjà l’usage dans la Rome d’Auguste, et c’était sur les propres statues du prince, qu’on traçait l’épigramme dirigée contre lui. En voici un exemple. A l’époque des proscriptions, où tant de victimes avaient péri, et à cause de leur opposition aux triumvirs, et surtout à cause de leurs richesses, Auguste se fit remarquer par l’avidité avec laquelle il s’appropriait les vases d’airain de Corinthe. On écrivit alors au bas de sa statue un vers qui rappelait à la fois le métier de banquier, exercé, dit-on, par son père, et le goût d’Auguste pour les vases de bronze. Ce vers peut se traduire à peu près par celui-ci :

Mon père était argentier, et moi je suis bronzier.

Quoique la finesse de l’expression latine ait disparu dans cette traduction, l’épigramme n’est point méchante, et le trait n’est ni perçant ni acéré. On en peut dire autant de l’épigramme en trois distiques qui courut, sous le manteau, a propos d’une orgie appelée δωδεκάθεος ou repas des douze divinités, qu’on reprocha à Auguste. Douze convives, parmi lesquels étaient Auguste et Livie, sous le nom de Mallia, y avaient pris part avec le costume des dieux et des déesses de l’Olympe. Auguste présidait sous le nom et avec les attributs d’Apollon. L’épigramme disait : Aussitôt que les convives, dans leur costume de louage, firent voir à Mallia (Livie) les six dieux et les sis déesses, le jour oit l’impiété de César se joua sous les attributs de Phœbus, et renouvela, au compte des dieux, leurs anciens adultères, toutes les puissances célestes se détournèrent des hommes, et Jupiter lui-même s’enfuit de son trône d’or. » Ce qui augmenta encore le scandale, c’est que Rome était alors en proie à la disette. Aussi le lendemain, on s’écriait clans Rome que les dieux avaient mangé tous les grains, et, que César était vraiment Apollon, mais Apollon Bourreau, surnom sous lequel ce dieu était révéré dans un quartier de la ville[41].

Ces épigrammes appartiennent plutôt à l’époque oit Auguste s’appelait encore Octave : nul doute qu’on ne les ait reproduites et rappelées lorsqu’il porta le nom d’Auguste. Ces satires innocentes faisaient le bonheur des membres du sénat qui partageaient les idées de Labéon. Il en était d’autres, sans doute plus cruelles, que les historiens n’ont pas osé conserver. Les membres de l’opposition se les passaient, en séance, avec des ris étouffés, et les communiquaient à leurs collègues, en y joignant les libelles qu’une main clandestine avait soin de semer dans le sénat. Auguste, il lui faut rendre cette justice, s’émut médiocrement de ces attaques sans portée, qu’il n’était pas fâché au fond devoir se produire. Cette apparence d’opposition donnait à son gouvernement une apparence de liberté. Il ne voulut pas qu’on recherchât les auteurs des libelles semés dans le sénat. Il proposa seulement aux sénateurs d’informer dorénavant contre ceux qui, sous un faux nom, attaqueraient un citoyen quelconque par des libelles ou des vers infamants. Cette mesure était principalement dirigée contre Junius Novatus, qui,’sous le nom du jeune Agrippa proscrit par Auguste, avait publié une lettre violente contre l’empereur. Le sénat rendit la décision qu’on lui demandait. Mais Auguste se montra clément ; il condamna, seulement Novatus à l’amende. Les libelles et les satires diminuèrent de nombre et de vivacité, même au sénat, sans toutefois disparaître. Auguste feignit alors de les ignorer et n’en tint plus compte. Tibère, plus violent, ne cessait d’accuser l’indulgence et la mollesse de l’empereur. Il lui écrivit même une lettre pour se plaindre des propos tenus contre lui par lés indépendants, et réclamer des mesures de sévérité. Auguste lui répondit avec bon sens et esprit : Résiste à cette vivacité qui est de ton âge, mon cher Tibère, et ne t’indigne pas trop s’il y a au inonde quelqu’un qui dise du mal de moi. Tenons-nous pour contents s’il n’y a personne qui puisse nous en faire[42].

Devant ce sénat docile, et en même temps un peu frémissant, oit quelques hostilités opiniâtres se cachaient toujours sous la servilité générale, Auguste prononça clé nombreux discoure, ou plutôt eut de nombreux entretiens relatifs à l’administration de l’empire. Quelques-uns de ces discours, par l’importance de leur objet, et l’utilité dès conseils qu’ils contenaient, obtinrent l’honneur d’être gravés sur des colonnes d’airain. Le sénat rendit même un décret portant qu’ils seraient lus chaque année en séance solennelle, aux calendes de janvier.

L’adulation du sénat accorda le même honneur à certains édits de Tibère. Mais l’empereur Claude, instruit que les séances se prolongeaient jusqu’à la nuit par la lecture de cette littérature impériale, supprima l’usage en faisant observer qu’il était inutile de relire ces discours, puisqu’ils étaient gravés sur des stèles[43]. Aucun d’eux n’a survécu.

Il ne nous reste donc de l’éloquence d’Auguste au Sénat, que des souvenirs insignifiants, et de l’ordre le plus modeste. Ainsi, quand il eut exilé Tibère à cause de son ambition, à l’époque où il avait encore des héritiers, il se plaignit au, sénat de l’abandon où, malgré ses instances, son beau-fils ne craignait pas de le laisser[44]. Après le retour de Tibère, le voyant choquer les sénateurs par ses manières hautaines et arrogantes, marcher le cou raide, la tête renversée en arrière, le front contracté, sans presque jamais échanger de parole avec ceux, qui l’entouraient, Auguste pria le sénat de l’excuser, alléguant que c’était en Tibère un défaut de nature et non du cœur[45]. Tacite ne veut pas voir dans les paroles d’Auguste un acte de déférence envers le sénat ; il prétend que l’empereur faisait la satire de Tibère sous prétexte d’apologie, et en présentant sous ces traits son héritier, cherchait de la gloire dans un odieux contraste[46].

Deux séances du sénat montrent, cependant, qu’en certaines circonstances Auguste savait s’incliner devant la majesté de l’ordre, à qui il avait rendu de sérieuses prérogatives. Les accusations et les décrets du sénat avaient contraint à se tuer Cornélius Gallus, gouverneur d’Égypte, qui avait payé d’une noire ingratitude les bienfaits de l’empereur. Auguste loua le sentiment de ceux qui avaient manifesté en sa faveur une telle indignation, mais il pleura, et se plaignit du sort qui lui interdisait, à lui seul, d’arrêter, où bon lui semblait, les effets de sa colère contre ses amis[47]. Une autre fois Nonius Asprenas, un de ses amis, dont il a été question plus haut, ayant été accusé d’empoisonnement par Cassius Severus, Auguste consulta le sénat sur la conduite qu’il devait tenir. Il craignait, dit-il, qu’en se tenant auprès d’Asprenas, il n’arrachât l’accusé à la vindicte des lois. S’il s’éloignait, il avait peur qu’on ne lui reprochât d’abandonner son ami, et qu’il n’eût l’air de le condamner lui-même par avance. De l’avis du sénat, il quitta sa place, et alla s’asseoir pendant plusieurs heures sur les bancs des sénateurs ; il s’y tint sans prononcer une seule parole, sans même user, à l’égard de l’accusé, des louanges judiciaires usitées en pareille circonstance[48]. Regrets menteurs pour Cornélius Gallus, larmes feintes, comédie, à propos d’Asprenas, dira-t-on et dirons-nous nous-mêmes. Mais enfin, il y a quelque mérite, quand on est tout-puissant, à rendre hommage, même en apparence, à l’autorité et à l’indépendance des juges !

Les sénateurs le pensèrent ainsi. Ils voulurent que leur assemblée, après avoir reçu l’écho des plaintes d’Auguste, fût enfin le théâtre de son triomphe. Ils confirmèrent par leurs acclamations le nom de Père de la Patrie que le peuple lui avait déjà décerné. Sur l’invitation expresse de tous les sénateurs — Où était donc Labéon ? —, Valerius Messala lut, au moment où Auguste entrait dans la curie, un sénatus-consulte ainsi conçu : Bonheur et prospérité à toi et à ta maison, César Auguste ! En formant un tel vœu, nous croyons souhaiter une félicité perpétuelle à la République elle-même ! Aussi le sénat, d’accord avec le peuple romain, te salue Père de la Patrie ! Auguste, quoique averti de l’ovation, fut touché des paroles de Messala. Il se voyait enfin au comble des vœux que son ardente ambition avait jamais pu former. Les labeurs de sa carrière, les trahisons, les remords de sa longue et extraordinaire existence, tout fut oublié pour un instant, et c’est avec une réelle émotion qu’il répondit ces paroles : Parvenu au comble de mes vœux, Pères Conscrits, que me reste-t-il à demander aux dieux immortels, sinon de mériter de votre part, jusqu’à la fin de ma vie, la même approbation ?[49] Un dernier écho de cette séance mémorable se retrouve dans le testament politique d’Auguste. Il rappelle, en terminant, le titre glorieux que le sénat, l’ordre équestre et tout le peuple romain, lui donnèrent pendant son treizième consulat.

 

 

 



[1] En Allemagne A. Weichert : De Imp. Cæsaris Augusti scriptis commentatio, 1835, Ejusdem reliquiae, 1841-1846.

[2] Suétone, Vie d’Auguste, 3.

[3] Suétone, 84.

[4] Suétone, 8.

[5] Suétone, 99 : Si tout est bien, applaudissez la pièce, et tous battez des mains avec allégresse.

[6] Suétone, 84.

[7] Suétone, 84.

[8] Suétone, 86.

[9] Annales, XIII, 3.

[10] Fronton, Épître à Verus.

[11] Aulu-Gelle, XV, 1.

[12] Suétone, 8.

[13] Servius, Énéide, I, vers 712.

[14] Dion Cassius, LIV, 35, 28.

[15] Dion Cassius, LV, 2 ; Suétone, Claude, 1.

[16] Suétone, 27.

[17] Suétone, 40 ; Énéide, I, 286.

[18] Suétone, 40.

[19] Sénèque, Des Bienfaits, VI, 32.

[20] Suétone, 64.

[21] Suétone, 42.

[22] Aulu-Gelle, XI, 14.

[23] Suétone, 42.

[24] Suétone, César, 20.

[25] Suétone, 28.

[26] Sénèque, De la brièveté de la vie, 5.

[27] Suétone, 28.

[28] Suétone, 63.

[29] Suétone, 53.

[30] Suétone, 31.

[31] Suétone, 55.

[32] Suétone, 35.

[33] Suétone, 54 ; Dion Cassius, LIV, 15.

[34] Horace, I, Satires, III, 80.

[35] Porphyre, Ad floral., I, Sermon, III, 82.

[36] Annales, III, 75.

[37] Aulu-Gelle, XIII, 12.

[38] Dion Cassius, LII, 42.

[39] Suétone, 43.

[40] Suétone, 54.

[41] Suétone, 70.

[42] Suétone, 51.

[43] Dion Cassius, LX, 5.

[44] Suétone, Tibère, 10.

[45] Suétone, Tibère, 68.

[46] Annales, I, 10.

[47] Suétone, Auguste, 66.

[48] Suétone, Auguste, 56.

[49] Suétone, Auguste, 58.