HISTOIRE L’ÉLOQUENCE ROMAINE

 

Édit de proscription rendu par les triumvirs (43 av. J.-.C.)

 

 

Voici la teneur de la proscription : Lepidus, M. Antonins, Octavius César, élus pour réformer et constituer la République, font savoir : Si le parti des méchants, bassement suppliant après sa défaite, n’avait, par une insigne mauvaise foi, abusé de sa sécurité pour fomenter contre ses bienfaiteurs les haines et les complots : d’abord ils n’auraient point assassiné C. César, qui, ayant sur eux tous les droits du vainqueur, avait eu pitié d’eux, les avait épargnés, traités en amis, et comblés, sans exception, de présents, de dignités et d’honneurs. Aujourd’hui, ils ne nous contraindraient pas, nous qu’ils ont outragés, nous qu’ils ont fait déclarer ennemis de la patrie, à prendre contre eux une mesure générale. Mais, instruits par les périls que nous avons courus, instruits par la fin déplorable de C. César, certains que leur scélératesse ne peut être adoucie par la clémence, nous avons résolu de prévenir nos ennemis plutôt que d’attendre leurs coups. La mesure que nous prenons ne sera donc trouvée ni injuste, ni cruelle, ni excessive, si l’on veut bien songer à ce que C. César et nous-mêmes avons enduré.

César, leur empereur, César, grand pontife, César qui avait vaincu et conquis les nations les plus redoutées des Romains, qui, le premier des hommes, avait affronté au delà des colonnes d’Hercule une mer inexplorée et découvert une terre jusque-là inconnue, ils l’ont tué dans un temple, en plein sénat, sous l’œil des dieux. Vingt-trois coups de poignard ont signalé la fureur dé ces hommes qu’il avait épargnés, les ayant pris les armes à la main : plusieurs même figurent parmi les héritiers qu’il s’était choisis. Le reste du parti, en présente d’un tel sacrilège, loin d’en punir les coupables auteurs, leur a décerné les magistratures et les commandements. Ceux-ci en usent pour vider les caisses publiques, rassembler contre nous une armée, et ameuter les barbares éternels ennemis de l’empire. Ils font plus : ils brillent, dévastent, détruisent les villes de nos alliés quand ils n’ont pu les séduire. Quant à celles qu’ils ont frappées de terreur, ils les entraînent contre la patrie et contre nous.

Nous avons déjà puni quelques-uns d’entre eux, et, si Dieu nous favorise, vous verrez bientôt le châtiment des autres. La plus grande partie de la tâche est accomplie. Déjà nous avons dans les mains l’Espagne, la Gaule, et cette terre même de la patrie. Il nous reste, pour dernier travail, à marcher contre les meurtriers de César qui ont passé la mer. Au moment donc de partir pour une guerre lointaine, ce serait, il nous semble, compromettre votre salut et le nôtre, que de laisser derrière nous des ennemis qui exploiteront notre absence, prêts à tirer parti contre nous des vicissitudes de la guerre. Il serait plus fâcheux encore de nous attarder à cause d’eux dans des circonstances si pressantes, tandis que nous pouvons anéantir d’un seul coup ces hommes, qui, les premiers, nous ont déclaré la guerre, le jour où ils ont mis hors la loi nos armées et nous.

Oui, ils vouaient à la même mort que nous tant de milliers d’hommes, sans souci de la vengeance des dieux et de la haine des hommes. Pour nous, loin d’en vouloir à des corps entiers, nous n’inscrivons pas même au nombre de nos ennemis tous ceux qui se sont prononcés contre nous, tous ceux qui nous ont poursuivis, ni tous ceux que distinguent leur richesse, leur puissance, leur dignité, tous ceux enfin que fit périr un homme qui fut, avant nous, maître absolu, chargé, comme nous, de constituer la République après les troubles civils, un homme que vous avez surnommé l’Heureux à cause de ses succès. Pourtant, comme il était seul, il avait moins d’ennemis que nous qui sommes trois. Mais notre vengeance n’atteindra, entre tous, que les plus pervers et les plus coupables. Ces mesures sont pour votre bien autant que pour le nôtre. Car, sommes-nous en désordre, c’est sur vous que retombent les malheurs. Elles sont aussi pour le bien de l’armée. En effet, il faut une consolation à ces soldats qui ont été déclarés rebelles à la patrie par nos ennemis communs. Nous pouvions, notre liste étant faite, saisir aussitôt les coupables, avant qu’ils fussent avertis. Nous avons mieux aimé publier leurs noms à l’avance dans votre intérêt. Les soldats irrités auraient pu outrepasser nos ordres, quant au nombre et aux personnes. Au contraire, s’ils ont le chiffre exact et les désignations nominatives, ils ne manqueront pas, comme il leur est enjoint, de respecter les autres.

Donc, appelant sur cette mesure la faveur des dieux, nous décrétons : Ceux qui sont inscrits sur la présente, liste, il est défendu de les accueillir, de les cacher, de les faire évader, d’en recevoir de l’argent. Quiconque aura, auteur ou complice, sauvé ou secouru l’un d’eux, nous décidons, prévenant ainsi toute excuse et tout espoir de grâce, que, par le fait même, il sera proscrit. Les têtes nous seront apportées à nous-mêmes par ceux qui les auront coupées. Pour chacune, l’homme libre recevra 25.000 drachmes attiques, l’esclave 10.000 avec la liberté, et le droit de citoyen à la place de son maître. Mêmes récompenses pour les délateurs. Aucun de ceux qui recevront de l’argent ne sera inscrit nominativement dans nos comptes, afin qu’on n’en puisse faire une preuve contre lui. Telle est, ajoute Appien, la proscription des triumvirs, autant du moins que j’ai su la traduire du latin en grec[1].

 

 

 



[1] Appien, Guerres civiles, IV, 8 et suivants.