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Cicéron est le plus complet et le plus parfait des orateurs latins : il en est en même temps le dernier. Avec lui la grande éloquence, l’éloquence politique, périt de mort violente. Déjà le dictateur César lui avait signifié l’heure fatale, quand il osa déplacer la vieille tribune du forum, ces glorieux rostres, où avaient paru tant d’hommes illustres, et où la sagesse et la vertu romaines avaient fait entendre de si nobles accents. Élevée autrefois à l’entrée des comices, près de la curie Hostilie, sous l’œil du sénat, la tribune exprimait, pour ainsi dire, par sa situation même, la constitution de Rome libre. César fit établir une nouvelle tribune, et l’érigea... près du temple de la Fortune ! Qui donc parlera du haut de ces nouveaux rostres ? Il n’y a plus d’orateurs. Tous ont succombé avant le chef du chœur. Plus heureux que lui, Curion le Père (64 av. J.-C.), Hortensius (51), Licinius Calvus (48), n’ont pas vu la chute de la liberté et sont morts dans leur lit. En revanche, les autres périssent de mort violente, Calidius, à Plaisance après avoir déjà porté les armes contre sa patrie ; et la même année, Curion le Fils en Afrique, sous les coups des Numides. M. Cœlius Rufus est tué par les Italiens en 48 ; et, en 47, L. Manlius Torquatus est englouti dans les flots. Quelques années plus tard, le vieux Sulpicius meurt de fatigue en courant après Antoine qu’il essaye de réconcilier à la République. On sait comment Caton a mis fin à ses jours. Son exemple sera bientôt suivi par Brutus et Cassius, qui ont déjà quitté l’Italie. La disparition de tous ces illustres orateurs laisse la place libre à l’unique orateur qui se fera entendre désormais à la tribune. Cet orateur est le prince. Une seule phrase suffit à caractériser le nouvel ordre qui va s’établir après les dernières convulsions des guerres civiles. Tacite dit en parlant d’Auguste : Il établit une constitution qui nous donna la paix sous un prince. La paix ! ce mot signifie l’absence de vie et de liberté, le silence causé par la mort et l’exil de tout ce qui pouvait élever une voix libre et indépendante. Quant à l’appellation de prince, elle n’est pas nouvelle. Jusque-là, elle voulait dire le premier. Le princeps senatus était le premier des sénateurs, mais ce titre purement honorifique ne lui conférait aucun pouvoir, aucun privilège. Le mot indiquera désormais qu’au-dessus de tous les citoyens, égaux en servitude, un seul homme réunit en ses mains toutes les magistratures autrefois divisées, qu’il a le proconsulat perpétuel et le commandement des armées devenues permanentes, c’est-à-dire la force ; la puissance tribunitienne, c’est-à-dire l’inviolabilité ; le souverain pontificat, c’est-à-dire l’autorité religieuse ; enfin la préfecture des mœurs, c’est-à-dire la censure et son pouvoir discrétionnaire. Ce n’est pas tout encore à Rome, il nomme le préfet de la ville, pendant qu’au dehors, par ses lieutenants et ses procurateurs, il détient les provinces frontières. Qu’importe alors que le prince laisse subsister des consuls, des préteurs, des édiles, des tribuns du peuple ; que les élections se fassent, comme autrefois, par tribus et par centuries ; qu’Auguste aille voter dans sa tribu ; qu’il paraisse en advocatus devant les tribunaux et sollicite les juges pour ses amis ? Toutes ces apparences de liberté ne changent rien au fait. Sous le nom de prince, les Romains ont un maître. Voilà lé seul orateur politique qui montera à la nouvelle tribune ; bientôt même il s’y fera remplacer par le héraut, chargé de lire ses édits, ou, en d’autres termes, de dicter ses volontés. L’éloquence politique, outre le forum, avait encore un autre théâtre, le sénat. Elle ne peut plus trouver place dans cette assemblée, épurée à plusieurs reprises, pensionnée par Auguste, présidée par lui, et réduite à des attributions purement administratives. L’éloquence politique disparaît donc et sans retour, faute d’orateurs, faute, d’aliments, faute de tribune. L’éloquence judiciaire seule survit. Mais elle n’a plus, sauf de rares exceptions[1], à plaider ces brandes, causes qui passionnaient les, orateurs clé la République et servaient aux partis politiques à mesurer leur force et leur crédit. Elle s’amoindrit et voit son horizon se borner aux tournois oratoires du sénat, où toutes les paroles sont surveillées, et aux causes centumvirales, quand elle ne se réfugie pas dans les écoles des rhéteurs. Enfin, à la place des orateurs, apparaissent les avocats dont le rôle, comme le dit Aper, avec une ironie douloureuse, dans le Dialogue des Orateurs ; se réduit à parler sur un vol, une formule, où un interdit. L’éloquence judiciaire, qui n’a pas plus que le reste échappé à la décadence universelle, à là corruption de la langue et du style, s’épuise peu à peu dans ces causes secondaires, et finit par disparaître, comme ces fleuves immenses et majestueux à leur source et dans la plus brande partie de leur parcours, qui s’affaiblissent en mille petits ruisseaux en approchant de leur embouchure, et se perdent dans les sables avant d’être arrivés jusqu’à la mer. Si la postérité, éclairée par les événements que l’histoire déroule sous ses yeux, peut rattacher avec certitude les effets les plus éloignés à leurs véritables causes, il n’en est pas de même des contemporains. Ils ne voient qu’un accident dans ce qui paraîtra une cause à leurs descendants ; ils en gémissent peut-être, mais il leur est impossible d’en deviner la portée et d’en prévoir les dernières conséquences. C’est ce qui arriva aux Romains qui avaient connu et entendu. Cicéron. Le jour où le grand orateur périt assassiné est pour nous la date funèbre où l’éloquence politique meurt sans espoir de retour, et où l’éloquence proprement dite commence à décliner. Les jeunes gens qui se destinaient à l’art oratoire ne virent dans son trépas qu’un des malheurs amenés par les guerres civiles, semblables à ceux qui avaient frappé les orateurs Lutatius Catulus, Antoine et tant d’autres, au temps des proscriptions de Marius et de Sylla. Ils continuèrent de s’adonner à l’éloquence, sans s’apercevoir que le but auquel ils visaient n’était plus digne de leurs efforts. Ils s’imaginaient renouer une tradition un moment interrompue. Ils ne comprenaient pas que tout était changé, et la forme du gouvernement et les conditions de l’éloquence[2]. Avant d’aborder l’étude des orateurs contemporains de Cicéron et morts sons l’empire, qui avaient connu la République, et qui conservaient encore les traditions de la grande éloquence, nous sommes ramené forcément en arrière par l’ordre chronologique. Le premier monument littéraire, la première couvre oratoire qui date de l’époque du triumvirat, est l’édit même de proscription qui a décrété la mort de Cicéron. Ce sinistre morceau d’éloquence ouvre dignement une histoire où l’on rencontrera trop souvent des souvenirs de deuil et de sang. Heureusement que la conscience humaine n’abdique jamais tous ses droits, même au milieu des scènes de meurtres et de violences. A l’édit de proscription nous pourrons aussitôt opposer des protestations hardies, ou des paroles touchantes qui nous consoleront par le contraste. Octave, Antoine et Lépide s’étaient rencontrés à la fin d’octobre 43, près de Bologne, dans une petite île du fleuve Reno, pour y conclure le triumvirat. Ils avaient été bientôt d’accord sur le nom des principales victimes qu’ils sacrifiaient à leurs ressentiments, et avaient, au bout de quelques jours, envoyé l’ordre au consul Pedius de faire égorger dix-sept des plus illustres personnages. Cicéron était du nombre. Ils mirent plus de temps à dresser la liste des autres proscrits et la tinrent secrète. Puis ils entrèrent dans Rome successivement, entourés chacun de leurs soldats les plus fidèles. Pendant deux jours la, terreur, l’incertitude régnèrent dans la ville. Les citoyens les plus humbles se demandaient avec inquiétude quel sort leur était réservé. Enfin, le 28 novembre, au lever du jour, ils purent lire dans tous les carrefours l’édit de proscription qui y avait été affiché pendant la nuit. Le texte de ce document ne nous est pas parvenu en latin. Mais l’historien grec Appien, l’auteur des Guerres civiles, l’a reproduit dans son ouvrage en attestant qu’il le traduisait littéralement. C’est donc, même sous cette forme, une pièce officielle, authentique, de la littérature latine à une époque où il y en a si peu. En outre, par ses affirmations audacieuses, par ses apologies mensongères, par sa cruauté froide, cette proclamation en apprend plus, et est plus éloquente en un sens, que les récits les plus pathétiques des violences et des massacres dont elle donna le signal. L’édit débute par un long préambule, où les triumvirs rappellent la mort de César. Ils reprochent aux méchants d’avoir assassiné un homme qui, ayant sur eux tous les droits des vainqueurs, les avait épargnés, comblés de biens et d’honneurs et nommés ses héritiers. En récompense, les meurtriers l’avaient percé de vingt-trois coups de poignard, dans un temple, en plein sénat, sous l’œil des dieux, et s’étaient partagé les magistratures et les commandements. Instruits par leur ingratitude, les triumvirs prendront les précautions nécessaires : Nous avons résolu, disent-ils, de prévenir nos ennemis plutôt que d’attendre leurs coups. La mesure à laquelle nous recourons ne sera donc trouvée ni injuste, ni cruelle, ni excessive, si l’on veut bien songer à ce que César et nous-mêmes nous avons enduré. Les triumvirs ajoutent qu’à la vérité ils ont déjà puni quelques-uns de leurs adversaires, mais ils se préparent à marcher contre les meurtriers de César qui ont passé là mer. Ce serait donc une imprudence qu’ils ne commettront pas, de laisser derrière, eux des ennemis qui exploiteraient leur absence et leur créeraient des difficultés. Le lecteur s’attend, à ces mots, à voir paraître aussitôt la liste et les noms des proscrits. Mais les triumvirs semblent hésiter, ils ont besoin encore de justifier la rigueur de leur édit. Ils seront pleins de douceur, et se garderont bien d’imiter la conduite de Sylla, d’un homme que vous avez surnommé l’Heureux à cause de ses succès. Ils ne frapperont pas tous leurs ennemis, ni tous ceux que distinguent leur richesse et leur puissance. Non, disent-ils, notre vengeance n’atteindra, entre tous, que les plus pervers et les plus coupables. Ces mesures sont pour votre bien autant que pour le nôtre. Car, sommes-nous en discorde, c’est sur vous que retombent les malheurs. Elles sont aussi pour le bien de l’armée. Il faut une consolation à ces soldats qui ont été déclarés rebelles à la patrie par nos ennemis communs. Ce mot de consolation aux soldats est gros de menaces de massacre et de pillage. Mais les triumvirs, toujours cléments, rassurent aussitôt les citoyens, et leur raisonnement sinistre en dit plus que leurs menaces directes : Nous pouvions, notre liste étant faite, saisir les coupables avant qu’ils fussent avertis. Nous avons mieux aimé publier leurs noms à l’avance, dans votre intérêt. Les soldats irrités auraient pu outrepasser nos ordres quant au nombre et aux personnes. Au contraire, s’ils ont le chiffre exact et les désignations nominatives, ils ne manqueront pas, comme il leur est enjoint, de respecter les autres. Ainsi, c’est par bonté, par une humaine prévoyance, que les triumvirs livrent leurs ennemis aux assassins. Il ne leur reste plus alors qu’à faire appel aux meurtriers, aux dénonciateurs, aux esclaves, et à acheter leur concours par l’appât des récompenses. Ils n’y manquent pas : Appelant donc sur cette mesure la faveur des dieux, nous décrétons : Ceux qui sont inscrits sur la présente liste, il est défendu de les accueillir, de les cacher, de les faire évader, d’en recevoir de l’argent. Quiconque aura, auteur ou complice, sauvé ou secouru l’un d’eux, nous décidons, prévenant ainsi toute excuse et tout espoir de grâce, que, par le fait même, il sera proscrit. Les têtes nous seront apportées à nous-mêmes par ceux qui les auront coupées. Pour chacune, l’homme libre recevra 25.000 drachmes attiques, l’esclave 40.000 avec la liberté et le droit de citoyen à la place de son maître. Mêmes récompenses pour les délateurs. Aucun de ceux qui recevront de l’argent ne sera inscrit nominativement dans nos comptes, afin qu’on n’en puisse faire plus tard une preuve contre lui[3]. Puis suivait une liste de cent trente noms ; une seconde liste de cent cinquante noms parut presque aussitôt, et comme les appétits ne cessaient de croître, d’autres listes succédèrent, toujours plus nombreuses. La cruauté froide et implacable du dernier paragraphe donne le frisson. Cette précaution de n’inscrire aucun nom sur les livres de comptes, pour encourager les assassins et les délateurs, et les rassurer contre la crainte de représailles dans l’avenir, montre, en outre, que l’instrument des proscriptions s’est perfectionné. Sylla avait promis et donné de l’argent aux meurtriers, mais il avait tenu registre des noms et des sommes payées. Plus tard, le dépouillement de ses livres par les intéressés avait permis, sinon de punir tous les assassins, du moins de vouer leurs noms au mépris et à l’exécration publics. Il n’y a plus rien de pareil à redouter. L’impunité est assurée aux crimes, il n’en restera pas de preuves. Tout le préambule de l’édit est d’une habile hypocrisie. Les triumvirs rappellent les bienfaits dont César avait comblé ses ennemis. Pour l’en récompenser, ceux-ci l’ont percé de vingt-trois coups de poignard. Aujourd’hui il s’agit de punir les assassins, de venger les soldats défenseurs du dictateur, mis hors la loi et déclarés, avec leurs chefs, ennemis de la patrie. La cause des triumvirs est celle de tous les Romains, de tous. les bons citoyens. Le châtiment des coupables est nécessaire pour assurer le bien public. Cependant les triumvirs, plus cléments que Sylla, ne frapperont pas tous leurs adversaires, comme lui ; ils n’ordonnent que la punition dès plus pervers, et ils prennent les mesures les plus, humaines pour que les innocents soient épargnés ; que les criminels seuls soient atteints. Assurément cette justification spécieuse de la proscription, ces précautions oratoires, ne pouvaient tromper les esprits clairvoyants. Elles étaient, cependant, de nature à agir sur la masse de la population. Les triumvirs, en se donnant comme les vengeurs de César, étaient sûrs de lui plaire ; en même temps, ils calmaient ses inquiétudes, en lui montrant que les rigueurs passeraient au-dessus clé sa tête, pour frapper seuls les chefs du parti opposé. Le préambule suggère encore une autre réflexion. Marius et Sylla, les premiers auteurs des proscriptions, se contentent, en entrant dans Rome, de dresser la liste des proscrits, et d’inviter tous les citoyens à leur courir sus et à les tuer. Ils n’ont nul souci de justifier leurs vengeances. Ils sont vainqueurs, ils usent du droit de la guerre, et partout ils font égorger leurs ennemis : c’est le droit antique. Au contraire, les triumvirs se croient obligés de faire appel à l’opinion publique, et cherchent à la prévenir en leur faveur par d’adroits sophismes. Ne pourrait-on pas voir dans les artifices auxquels ils se soumettent, une sorte de progrès et d’adoucissement des mœurs publiques, si de pareilles expressions étaient applicables à un arrêt de proscription ? En tout cas, il y a là une différence qu’il convient de signaler. Il ne suffit plus aux triumvirs d’avoir pour eux la victoire et la force, ils veulent encore paraître avoir la justice et la légalité. A qui faut-il attribuer la rédaction de l’édit de proscription ? Sans doute, la responsabilité retombe égale ment sur les trois ambitieux qui l’ont adopté, signé et fait exécuter. Mais si les termes en ont été pesés, discutés, arrêtés entre les triumvirs, l’un d’eux l’a seul composé, et seul l’a écrit avant de le soumettre à l’approbation de ses collègues. L’opinion générale désigne Octave, de préférence à Antoine et à Lépide. Les précautions du préambule, les longueurs, les répétitions des mêmes idées et des mêmes expressions, les souvenirs sans cesse évoqués du dictateur César, semblent, en effet, plutôt convenir à l’esprit cauteleux, prudent d’Octave, qu’à la violence et à l’emportement,farouche de ses deux complices. En outre, un passage de Sénèque, racontant la conspiration de Cinna et les hésitations d’Auguste à le punir, semblent désigner formellement Octave. Il ne pouvait plus ordonner la mort d’un seul homme, lui qui, à table, avait dicté à Antoine l’édit de proscription[4]. Aussi, de bons juges dés choses de l’antiquité n’ont pas hésité à placer cet édit sanguinaire au nombre des écrits d’Auguste. Toutefois la phrase de Sénèque peut n’être qu’une antithèse, comme cet auteur aime à en faire, et .non l’énonciation positive de la réalité. C’est Octave, probablement, qui a tenu la plume, mais il a le droit de bénéficier du plus petit doute, et ses collègues doivent partager avec lui la responsabilité de cet acte monstrueux. Les historiens ont raconté les crimes et les massacres auxquels la proscription servit de prétexte. Ils ont mentionné aussi quelques traits de dévouement et d’héroïsme accomplis pour sauver les victimes désignées au fer dés assassins. Ces exemples furent rares, il faut l’avouer. Les Romains assistèrent muets, et frappés de terreur, aux scènes de carnage qui ensanglantèrent la ville. Les plus hardis se bornaient à relire les vers prophétiques qu’Horace avait écrits l’année précédente, après le sac de Pérouse. Saisi de douleur à la vue des maux de sa patrie, Horace avait déploré en termes magnifiques la ruine de Rome succombant sous ses propres forces, et déserté, retentissant du pas des chevaux du barbare victorieux. Puis, emporté par l’enthousiasme poétique, il avait proposé aux Romains d’imiter la conduite des Phéaciens, de monter sur leurs vaisseaux, et de s’enfuir dans les îles Fortunées pour échapper au spectacle de tant d’horreurs. Les Romains avaient pu alors taxer d’exagération le tableau de Rome tracé par le poète. Mais il était devenu, en un an, l’expression de la réalité, et c’était avec le regret de n’avoir pas suivi le conseil d’Horace, qu’ils répétaient tout bas ces conseils éloquents Nos manet Oceanus circumvagus : arva, beata Petamus arva, divites et insulas !...[5] Pour nous l’Océan nous appelle sur ses ondes
qui nous entourent. Oui, gagnons ces champs fortunés, ces îles riches, où règnent
la paix et le bonheur ! Toutefois, pendant lés jours sinistres où l’on massacrait encore les citoyens, au lendemain de l’arrivée des -triumvirs, au tribunal même des nouveaux maîtres, le forum entendit retentir une voix libre et éloquente. Cette voix était celle d’une femme. Si le motif qui lui fit prendre la parole nous paraît secondaire au milieu de tant d’atrocités, il faut reconnaître qu’elle ne craignit pas de les flétrir, avec un courage que les hommes n’avaient pas osé montrer. C’était Hortensia, la fille de l’orateur Quintus Hortensius et de Lutatia, fille de Lutatius Catulus. Les confiscations avaient paru insuffisantes aux triumvirs pour payer les assassins et les soldats. Ils eurent recours à un moyen auquel ni Marius ni Sylla, leurs devanciers, n’avaient songé. Ils dressèrent une liste des quatorze cents femmes les plus riches de Rome, et leur enjoignirent de faire la déclaration de leurs biens, afin de contribuer aux frais de la guerre pour une somme que les triumvirs fixeraient. Ils menaçaient d’une amende toutes celles qui feraient une déclaration fausse ou insuffisante, et promettaient une récompense au dénonciateur, qu’il fût esclave ou libre. Cet édit excita une profonde émotion parmi les matrones qu’il atteignait. C’était en outre une violation flagrante des lois séculaires qui réglaient les droits des femmes et l’administration de leurs biens. Les intéressées se réunirent donc pour se défendre. Elles s’adressèrent d’abord aux femmes de la famille des triumvirs afin de les gagner à leur cause. Bien accueillies d’Octavie sœur d’Octave et de la mère d’Antoine, elles furent repoussées par Fulvie, femme de ce dernier, qui leur ferma sa porte. Irritées de cet affront, elles se dirigèrent vers le forum et se rendirent au tribunal des triumvirs. Le peuple attiré par ce spectacle, les gardes mêmes se retirèrent devant elles. Hortensia prit aussitôt la parole et protesta contre l’édit des triumvirs. Nous n’avons pas le discours même d’Hortensia. Cependant il fut recueilli, et pendant longtemps il fut étudié dans les écoles à cause de son éloquence, et non pas seulement à cause du sexe de l’orateur, dit Quintilien[6]. Mais Appien nous l’a conservé[7]. Sous la traduction grecque on sent l’inspiration primitive, le souffle de la liberté. Il y a des accents admirables que l’historien était incapable d’inventer, et vraiment dignes clé ces Romaines, qui seules, pendant les proscriptions, lorsque les pères trahissaient leurs enfants et que les enfants dénonçaient leurs pères, montrèrent de la fidélité à leurs proches et résistèrent à la tyrannie. L’âme d’Hortensius, dit Valère Maxime, sembla revivre chez une femme et respira dans le discours de sa fille, tant elle traita hardiment la question et fit valoir les droits des femmes[8]. Nous avions une prière à vous adresser, dit-elle. Prenant une
détermination qui convenait à des femmes de notre rang, nous avons eu d’abord
recours aux femmes de votre famille. Traitées par Fulvie d’une manière
inconvenante, nous sommes forcées, à cause d’elle, de paraître au forum. Vous
nous avez déjà privées de nos pères, de nos enfants, de nos maris, de nos
frères, sous prétexte qu’ils vous avaient offensés. Si, de plus, vous nous
enlevez nos biens, vous nous placerez dans une situation indigne à la fois de
notre naissance, de notre éducation et de notre sexe. Si vous prétendez avoir
été offensés par nous comme par nos maris, proscrivez-nous comme eux. Mais,
si jamais les femmes n’ont déclaré aucun de vous ennemi public, n’ont détruit
sa maison, n’ont séduit son armée, n’ont levé des soldats contre lui, si
jamais nous n’avons contribué à l’exclure d’un commandement ou d’une charge,
pourquoi aurions-nous part au châtiment, n’en ayant pas eu à la faute ? Pourquoi contribuerions-nous de nos biens, quand nous n’avons pas
eu la moindre part aux combats, aux magistratures, aux commandements des
armées, en un mot a ce gouvernement que vous vous disputez au prix de tels
désastres ? Parce que, dites-vous, il y a guerre. Quand n’y a-t-il pas eu
guerre ? Quand les femmes ont-elles contribué ? C’est une charge dont notre
sexe est exempt chez tous les peuples. Une seule fois, malgré les droits de
leur sexe, nos mères ont contribué. C’est quand l’empire, c’est quand Rome même
fut en péril, pendant l’invasion des Carthaginois : encore
contribuèrent-elles volontairement. La contribution ne porta point sur leurs
terres, leurs fonds, leur dot ou leur maison : sans tout cela, comment
vivrait une femme libre. ? mais seulement sur leurs bijoux et sur leurs
meubles précieux, sans qu’on leur en demandât l’évaluation, sans que l’on
provoquât les dénonciations et les accusations ! Enfin, libres de toute
contrainte, elles fixaient elles-mêmes le chiffre de leur don. Or, quelle
crainte avez-vous maintenant pour l’empire ou pour la patrie ? Vienne une
guerre avec les Gaulois ou avec les Parthes, nous montrerons le même
dévouement que -nos mères pour le salut de l’État ! Quant aux guerres
civiles, loin de nous l’idée de contribuer jamais, et de vous aider les uns
contre les autres ! Nous n’avons contribué ni pour César ni pour Pompée.
Marius n’a rien exigé de nous, ni Cinna, ni Sylla. Cependant celui-ci était
un tyran, et vous, vous prétendez reconstituer la République ! Ce sont là de fières et généreuses paroles, qui doivent se rapprocher de très près de l’original, et qui nous en font d’autant plus regretter la perte. L’audace de cette réclamation fit pâlir les triumvirs. Dans le premier mouvement de colère, ils ordonnèrent de chasser les femmes de la tribune et du forum. Il y eut aussitôt une telle explosion de murmures et un tel tumulte dans la foule, que les satellites des triumvirs reculèrent effrayés. Leurs maîtres interdits levèrent la séance, et renvoyèrent au lendemain leur arrêt. Après avoir violé ouvertement toutes les lois morales et politiques, ils hésitèrent devant une loi civile, tant était encore puissant, chez les Romains, ce respect de la légalité et de la forme qui est un des caractères de la nation. De quatorze cents, les triumvirs réduisirent à quatre cents le nombre des femmes imposées, et ils n’exigèrent de celles-ci qu’une assez faible contribution. Hortensia rentra dans le silence, dont une occasion exceptionnelle avait seule pu la tirer. Dès lors l’éloquence politique se tut : elle était pacifiée, selon le mot de Tacite : Ubi solitudinem faciunt, pacem appellant[9]. Si l’édit de proscription des triumvirs et si le discours d’Hortensia ne nous ont été conservés qu’en- grec, il reste heureusement deux textes latins de l’éloquence romaine à cette époque. L’un a été composé dix ans environ- avant notre ère, mais il relève directement du triumvirat par les faits qu’il constate. L’autre ne se rattache à aucun fait historique qui permette de lui assigner une date, mais il est considéré généralement comme contemporain d’Auguste. Ce sont deux éloges funèbres, et ce caractère commun permet de les rapprocher ici l’un de l’autre. On sait ce qu’avaient été les éloges funèbres à l’époque glorieuse de la République. Après des funérailles somptueuses, où tout était calculé pour donner une grande idée du citoyen illustre, du magistrat éminent qui venait de mourir, le chef de la gens ou le plus proche parent du mort montait à la tribune, et prononçait publiquement son éloge. Les femmes de l’aristocratie furent, elles-mêmes, l’objet de semblables panégyriques. La première qui reçut cet honneur, d’après Cicéron, en l’an 102, au temps de Marius, fut Popilia, mère de Catulus. César aussi, pendant sa questure, prononça l’éloge de sa tante Julie et de sa femme Cornélie. Son but ; il est vrai, était moins de célébrer leurs vertus que d’affirmer hautement son origine divine et ses prétentions ambitieuses[10]. Enfin, à côté de ces obsèques solennelles, de ces discours d’apparat, s’établit peu à peu l’usage d’éloges plus simples et plus modestes. Il paraissait cruel de quitter des morts chéris, sans leur dire un mot d’adieu, sans retracer aux assistants les qualités, les vertus, que seul souvent l’orateur avait pu apprécier. L’habitude même en devint si fréquente, que ces allocutions finirent par prendre place dans les traités de rhétorique, et que les auteurs des manuels oratoires et Quintilien lui-même se crurent obligés d’en donner des règles[11]. Seulement l’orateur, dans ces éloges, pour ainsi dire privés, ne montait pas à la tribune, il ne parlait même pas toujours sur le forum ; il se tenait auprès du bûcher ou du monument funèbre. Par une circonstance heureuse un de ces éloges, connu depuis longtemps, mais qui nous était parvenu mutilé, a pu être tout récemment reconstitué. Trois fragments d’inscriptions, l’un de 69 lignes, l’autre de 41 lignes, le troisième de 11 lignes, exerçaient vainement la perspicacité des archéologues ; les lignes étaient tronquées, et ils restaient inintelligibles. On ne croyait même pas qu’ils appartinssent au même monument. Rapprochés par le savant M. de Rossi d’une inscription incomplète de 40 lignes trouvée dans les papiers du père Sirmond (mort en 1651) qui l’avait copiée à Rome, ils devinrent d’une interprétation facile, et d’une lecture courante, surtout depuis les travaux de MM. Mommsen et Degenkobb en 1863. Les lignes retrouvées par de Rossi complètent les lignes interrompues des fragments précédents, et sauf quelques lignes initiales détruites et une légère lacune au point de jonction des morceaux de marbre, on possède désormais un dès plus curieux monuments de l’éloquence latine. Cet éloge funèbre est le panégyrique d’une femme par son mari. On ne sait le nom ni de l’un ni de l’autre. Le seul nom propre conservé sur le marbre est celui du beau-frère, C. Cluvius, et ce détail ne nous apprend rien. Les deux époux devaient appartenir à une grande famille de Rome, puisque le mari se trouvait compris dans les listes de mort dressées par les triumvirs. Le proscrit se cacha pour se soustraire au fer des meurtriers, et grâce au dévouement et à la prudence de sa femme, réussit à leur échapper. Ces circonstances, révélées par l’inscription, ont fait croire à des savants quine veulent rien ignorer, que cette femme était Turia, de la famille des Turii, qui, d’après Valère Maxime et Appien, sauva par un heureux stratagème son mari Q. Lucretius Vespillio[12]. Valère Maxime et Appien rapportent à peu près de même le dévouement de Turia. Mais les détails qu’ils donnent sont en désaccord avec l’inscription. Et, bien que celle-ci soit classée sous le nom d’Éloge de Turia, l’opinion générale est qu’il ne s’agit pas de l’épouse de Quintus Lucretius. Les premières lignes de l’inscription manquent, comme nous l’avons dit. Il est à penser que, selon l’usage, l’orateur y mentionnait les noms de sa femme et de sa famille, et énumérait les titres d’honneur et les services rendus à la patrie. A l’endroit où commence l’inscription, il rappelle, en s’adressant directement à sa femme, la conduite énergique qu’elle a tenue quelque temps avant leur mariage. Son père et sa mère ayant été assassinés, la fille, malgré l’absence de son futur mari qui était en Macédoine, malgré l’éloignement de son beau-frère, C. Cluvius, qui se trouvait en Afrique, réussit à découvrir et à faire condamner les coupables. Plus tard, après son mariage, elle eut à défendre contre des attaques intéressées le testament de son père, qui associait son gendre à l’héritage de sa fille. Le mari fait un grand éloge du désintéressement de sa femme, et de la tendresse qu’elle manifesta pour lui dans cette occasion. Il passe ensuite à l’énumération de ses qualités privées, et des vertus qui ont assuré le bonheur de leur union pendant quarante-cinq années. Plût aux dieux, dit-il, que mon destin seul eût mis fin à ce bonheur consacré par le temps, et qu’il était plus juste de voir cesser par la mort du plus âgé que par la tienne ! Il vante sa douceur, sa facilité de caractère, l’assiduité de son travail, et (détail bien romain !) son habileté à conserver le patrimoine de ses pères, et à gérer la fortune commune. Généreuse, elle recueillit chez elle des jeunes filles pauvres de sa famille, les éleva, et avec le secours de son mari leur assura des dots honorables. L’orateur, suivant l’ordre des temps, arrive alors à l’époque du triumvirat, et aux circonstances où éclatèrent le dévouement et l’énergie de sa femme. Grâce à elle, il put d’abord se cacher dans une retraite sûre ; plus tard, quand les premières fureurs des proscriptions se furent modérées, sa femme réussit à obtenir d’Octave que son mari fût rendu à sa patrie et réintégré. Mais Octave était alors absent d’Italie, et luttait en Macédoine contre Brutus et Cassius. Lépide, qui était resté à Rome et y commandait, refusa, d’exécuter la sentence gracieuse, et alla jusqu’à maltraiter la femme du proscrit. Celle-ci ne put obtenir satisfaction qu’après la disgrâce de Lépide lui-même, et après le retour d’Octave à Rome. Voici comment l’orateur présente toutes ces circonstances Évoquerai-je ici le souvenir de nos tourments intérieurs et de nos secrètes tribulations ? Dirai-je comment j’ai souvent échappé à des périls imminents, grâce à des avis parvenus par tes soins ? Combien de fois tu m’as courageusement sauvé de ma témérité, ou préparé des asiles plus surs dans ma détresse ! Ma gratitude doit comprendre et- ta sœur et son époux, complices de tes soins, et associés dans le danger commun du dévouement à un proscrit. Je n’en finirais pas si je voulais tout dire. Il me suffit, et il suffit à ta mémoire que je proclame ici ce que je dois à la retraite salutaire que tu m’as ménagée. J’avouerai cependant qu’à cette occasion j’éprouvai l’une des plus grandes amertumes de ma vie, lorsque après avoir obtenu de César Auguste, alors absent de Rome, d’être rendu à ma patrie citoyen utile encore peut-être, tu vins solliciter, en personne, de son collègue Lépide, gouverneur de la ville, mon rétablissement et l’exécution de la sentence gracieuse. Tu le trouvas opposant inflexible, et, prosternée devant lui, te traînant à ses pieds, non seulement il ne te releva pas, mais il te laissa outrager et meurtrir par ses satellites, comme une vile esclave ; pendant que d’une voix inflexible et ferme, tu lui rappelais l’édit de grâce, et la lettre de félicitation qui l’accompagnait, bravant les grossières injures et les brutalités de ses gens, dénonçant au peuple ses cruautés, et signalant, comme l’unique auteur de tous mes maux, ce triumvir qui ne tarda pas d’ailleurs à recevoir son châtiment. Ton courage pouvait-il rester sans effet ? Non, ta patience inébranlable fournit à César l’occasion clé confirmer sa clémence, décida du sort de ma vie, et flétrit la cruauté importune du tyran. Après avoir rendu cet éclatant hommage au dévouement de sa femme, l’orateur revient sur ses qualités privées. Il parle de leurs années de bonheur qu’attrista seulement l’absence d’enfants. Dévouée jusqu’au bout, et témoin du chagrin de son mari, la femme lui propose de divorcer, pour qu’il puisse s’unir à une épouse plus féconde. Il refuse avec indignation : Irrité d’une telle proposition, dit-il, j’eus de la peine à contenir mon courroux, et à rester maître de moi. Je ne pouvais te pardonner d’avoir conçu l’idée de nous séparer, avant que la nature nous en eût imposé la loi, et je ne comprenais pifs que, vivante encore, tu ne fusses pas mon épouse, toi, qui pendant les jours de l’exil, avais été ma compagne fidèle et inséparable. Plût aux dieux, s’écrie-t-il un peu plus loin, que, restant unis, nous eussions avancé dans la vie jusqu’à ce que, moi, le plus vieux, je fusse arrivé au terme de mes jours, soutenu’ par tes soins, et mourant dans tes bras, après m’être substitué une fille adoptive qui m’eût remplacé auprès de toi. Mais tu m’as précédé dans la tombe, me laissant la douleur, les deuils, les regrets et le triste sort de vivre seul. J’accommoderai mon existence selon tes intentions et j’adopterai celle que tu préparais à cette destinée.... Mais avec toi j’ai perdu le calme de mon esprit ; tu n’es plus là pour être mon témoin et mon soutien dans les périls ; je demeure brisé par le malheur, et me sens incapable d’y résister. La nature accablée m’en refuse les forces. Noyé dans la douleur, je ne trouve plus d’équilibre pour mon âme. Repassant en mémoire mes anciennes infortunes et le sort que l’avenir me réserve, je perds toute espérance. Privé d’un si grand et si constant appui, et plein de ton souvenir, j’ai moins foi à la résignation qu’à la peine éternelle de mon affliction. La conclusion de ce discours sera que tu as tout mérité, et que je reste avec le chagrin de n’avoir pu tout te donner. Tes désirs ont toujours été pour moi une loi suprême ; ce qu’il me sera permis de leur accorder encore je n’y manquerai pas — que les dieux, que tes mânes assurent et protègent ton repos ![13] Tel est cet éloge funèbre où ne manquent ni l’éloquence ni le sentiment. Le plan en est simple et régulier. L’orateur suit l’ordre chronologique des événements qui ont marqué l’existence de sa femme. Il y a des, répétitions d’idées et de mots qui trahissent l’inexpérience ; mais l’auteur dit ce qu’il veut faire entendre, dans une langue correcte et pure qui n’est pas indigne d’un contemporain de Tite-Live. Il n’a pas d’envolées sublimes, de transports passionnés ; niais il a le ton simple et naturel d’un homme sincèrement ému, qui ne songe pas aux artifices de l’éloquence, et qui exprime ce qu’il éprouve. Certains passages ont plus de vivacité et plus de chaleur ; à côté de détails familiers, il y a des expressions touchantes qui marquent une véritable douleur, mais c’est une douleur romaine, une douleur digne et qui se contient. Ce discours fait involontairement penser, non à ces éloges d’apparat qu’on entend parfois dans notre pays, à certaines funérailles, mais à ces allocutions, sinon d’un pasteur protestant, au moins d’un de ces orateurs d’Angleterre ou d’Amérique, qui parlent sans grande méthode,. sans plan savamment arrêté, et qui, tout en ne s’interdisant ni les négligences ni les redites, s’expriment avec émotion, et arrivent souvent à l’éloquence. Tout autre est le caractère de l’éloge funèbre dit de Murdia, d’après le nom qu’on lit à la première ligne. Il nous a été conservé par une inscription dont le commencement. et la fin sont perdus, et qui, toute mutilée, est encore assez développée. C’est le discours prononcé par un fils aux obsèques de sa mère. Le dévouement conjugal et les hautes vertus de Turia (pour lui conserver ce nom) justifient, comme on l’a vu, le long et touchant panégyrique de son mari. Mais pour quelle raison impérieuse ce fils inconnu donne-t-il à sa mère cet honneur inusité, non de vanter ses mérites, on sait que l’usage en était fréquent, mais de graver sur le marbre des paroles destinées à la postérité ? A en juger parla moitié de l’inscription qui nous reste, des motifs assez vulgaires ont inspiré sa conduite. Murdia est morte, après avoir été plusieurs fois mariée à des époux honorables, dignis viris, et, dans son testament, elle a partagé sa fortune entre tous ses fils ; elle en a laissé une part à sa fille déjà mariée, et a légué à son mari une somme déterminée, en témoignage de son affection pour lui. L’orateur, le plus jeune enfant de cette nombreuse famille semble, bien qu’il s’en défende, avoir été avantagé par Murdia, et c’est la reconnaissance qui lui inspire cet éloge. Est-ce sa jeunesse, son inexpérience, ou la froideur du sujet qu’il faut incriminer ? Le style de l’orateur manque de naturel et de simplicité. Il a l’air de rechercher l’élégance, il arrondit ses phrases, et fait des périodes laborieuses. Quand il rappelle les legs laissés par sa mère, il est net et précis, comme il est naturel, mais il n’évité pas toujours l’obscurité : aussi cette partie de l’oraison offre-t-elle plus d’intérêt au jurisconsulte qu’au littérateur. La seconde moitié, la péroraison, est mieux écrite. Après avoir vanté la soumission de sa mère à ses maris, sa fidélité, sa probité, l’orateur se hâte d’arriver à la conclusion dans laquelle il épuise tous les trésors de son éloquence. Pour ces raisons, dit-il, comme l’éloge de toutes les femmes de bien est simple et semblable ; que les qualités naturelles, conservées par elles soigneusement, n’ont pas besoin d’expressions variées ; comme il suffit que toutes aient fait les mêmes actes louables ; qu’il est difficile aux femmes d’acquérir des gloires nouvelles ; comme leur vie est soumise à de moindres vicissitudes ; et qu’il leur faut nécessairement pratiquer les devoirs communs à toutes, de peur que l’omission d’une de ces justes préoccupations ne fasse tort au reste, la plus chère de toutes les femmes, ma mère, a mérité une gloire d’autant plus grande que par sa modestie, sa probité, sa pudeur, sa complaisance, son assiduité à filer la laine, son activité, sa fidélité, elle a été égale et semblable à toutes les femmes honnêtes, elle n’a cédé à aucune en vertu, en travail, en sagesse... mais sa principale gloire... (le reste manque)[14]. Ce langage a une tout autre allure que la première moitié du discours. Le style est plus net, plus facile, plus abondant. Mais que le jeune orateur nous pardonne, si, surpris de cette éloquence’ inattendue, nous en faisons honneur à sa mémoire plutôt qu’à son cœur. Dans ces généralités sur les devoirs communs à toutes les femmes, sur la difficulté qu’elles éprouvent à se distinguer les unes des autres, n’y a-t-il pas un souvenir des écoles de rhéteurs ? N’est-ce pas là un développement habituel, un lieu commun ; applicable à toutes les mères, et que tous les fils peuvent répéter à leurs obsèques ? Ce mot même, son assiduité à filer la laine, ne révèle-t-il pas la convention, la recommandation du maître de ne pas oublier ce trait essentiellement romain et que l’on retrouve dans toutes les inscriptions ? Quintilien n’a pas encore écrit son chapitre relatif aux éloges ; niais ses devanciers en ont déjà réuni les règles, et le fils de Murdia les a appliquées. Il n’a ni l’émotion ni le naturel du mari de Turia. C’est peut-être, après tout, un adolescent d’une quinzaine d’années, qui répète docilement l’œuvre de son maître, ou qui s’efforce de son mieux à bien parler. |
[1] Par exemple, les accusations dirigées par Tacite et par Pline le Jeune, contre des gouverneurs de province, nouveaux Verrés.
[2] Sénèque le Père, Suasoria, VI, à la fin.
[3] Appien, Guerres civiles, IV, 8 ; voyez le texte entier traduit à l’Appendice I.
[4] Sénèque, De la Clémence, I, 9.
[5] Horace, Épode, XVI.
[6] Quintilien, Inst. Orat., I, 1, 6.
[7] Appien, IV, 32. Freinshemius l’a traduit en latin dans ses suppléments de Tite-Live, lib. CXXII, 44. Rollin l’a reproduit en français dans son Histoire romaine.
[8] Valère Maxime, VIII, 3, 3.
[9] Vie d’Agricola, 30.
[10] Voir Histoire de l’éloquence latine depuis l’origine de Rome jusqu’à Cicéron, vol. I, chap. VII. Voir l’excellent chapitre de M. Martha dans les Études morales sur l’antiquité.
[11] Quintilien, III, 7.
[12] Valère Maxime, VI, 7, 2 ; Appien, Guerres civiles, IV, 41.
[13] Giraud, Journal des savants, août 1870 ; voyez le texte et la traduction de toute l’inscription à l’Appendice.
[14] Inscriptions d’Orelli, n° 4860 ; voyez le texte et la traduction à l’Appendice.