TROISIÈME
PARTIE — DE LA TROISIÈME GUERRE DE MACÉDOINE À L’ÉTABLISSEMENT DÉFINITIF DE
L’HÉGÉMONIE ROMAINE EN GRÈCE
Texte mis en page par Marc Szwajcer
ILe seul examen de la politique extérieure des Romains nous a amenés à admettre chez eux une résurrection du philhellénisme entre 160 environ et l46. Nous allons rechercher maintenant si, en observant l’état des esprits à Rome vers cette époque, nous serons confirmés dans notre première impression. Quand nous avons procédé de même au sujet des périodes antérieures, on se rappelle les résultats auxquels nous sommes parvenus. Pour la Grèce, comme pour les autres pays, nous avons constaté l’existence d’un double danger : d’une part, l’ambition, l’orgueil de la noblesse, qui se croit libre, pendant ses magistratures, de traiter les provinces à sa guise, et qui est assez forte pour assurer à ses membres une impunité presque absolue ; d’antre part, l’avidité des commerçants, petits ou grands, qui veulent exploiter le monde à leur profit, et avec qui le gouvernement est de plus en plus obligé de compter. Seulement, pour ce qui est de la Grèce, elle est capable, nous l’avons vu, grâce à la supériorité de sa civilisation, d’exercer sur les Romains, si les circonstances s’y prêtent, un ascendant particulier. Voilà les principaux éléments susceptibles d’influer sur les rapports des deux peuples, et dont il nous importe par conséquent de suivre les modifications. Considérons d’abord l’attitude de l’aristocratie envers les provinces. De ce côté il n’y a rien de changé aux procédés en usage entre la deuxième et la troisième guerre de Macédoine : il suffit, pour nous en convaincre, de songer à la guerre d’Espagne. Nous n’avons pas ici, bien entendu, à en retracer l’histoire ; nous prendrons simplement, à titre d’exemple, une des premières années de la campagne. Au début de 151, Rome entretient en Espagne deux armées : elles étaient destinées à réprimer l’une le soulèvement des Lusitaniens, l’autre celui des Celtibères ; mais, avec ces derniers au moins, les hostilités paraissent terminées. En effet, en 152, le consul M. Claudius Marcellus, bon général, a remporté sur eux des avantages importants ; et maintenant, sous les murs de Numance, il vient de conclure avec trois de leurs principales tribus, les Arévaques, les Belles et les Titthiens, une paix honorable moyennant la remise d’otages et le versement d’un tribut, il leur a confirmé leur liberté suivant l’ancien règlement de Tib. Sempronius Gracchus. A ce moment arrive un nouveau consul, L. Licinius Lucullus. Son prédécesseur ne lui a rien laissé à faire ; mais lui ne l’entend pas ainsi. Il est parti avec l’espoir de s’illustrer à son tour ; ensuite, et surtout, il est pauvre, il veut s’enrichir, et il se persuade que sa province abonde en or et en argent : il lui faut donc sa guerre. Alors, à défaut des Arévaques, il attaque leurs voisins, les Vaccéens : sans provocation de leur part, sans mandat non plus du Sénat, il se jette sur une de leurs cités, Cauca. Eu outre, à l’abus de la force il joint la fourberie. Lorsque les Caucéens lui demandent à quel prix ils peuvent obtenir son amitié, il répond qu’ils doivent lui livrer des otages, 100 talents d’argent, et mettre leur cavalerie à sa disposition. Ces conditions une fois remplies, il réclame encore le droit d’introduire une garnison dans la ville. Les Caucéens y consentent également : c’est ce qu’attendait Lucullus. Sur le champ il envoie chez eux 2.000 hommes, avec ordre de s’emparer des murs ; il fait entrer de la sorte le reste de son armée ; et, à un signal donné par la trompette, commence le massacre général de la population, sans distinction d’âge : sur 20.000 habitants, fort peu parviennent à s’échapper. Après ce bel exploit, Lucullus a l’audace d’offrir à d’autres peuplades de conclure des pactes avec lui ; personne naturellement ne l’écoute ; et, si certaines villes, comme Intercatia, acceptent finalement de traiter, ce n’est pas avec le consul, mais avec un jeune tribun militaire de son armée, Scipion Émilien, dont la parole inspire plus de confiance. A la tête de l’autre armée, le préteur Serv. Sulpicius Galba ne montre guère plus de scrupules. Tout en possédant une des fortunes les plus considérables de Rome, il surpasse encore Lucullus en avidité, et il ne se joue pas moins indignement des Lusitaniens. En 151, il n’a éprouvé que des revers : au début de 150, il a donc besoin d’une revanche avant de rentrer en Italie ; mais il se garde bien de la chercher dans une bataille. Comme les Lusitaniens manifestent le regret d’avoir rompu la convention passée autrefois par eux avec le préteur Atilius, il les accueille avec bienveillance ; il feint de regarder leur misère et la stérilité de leur pays comme la seule cause de leur révolte ; et il leur offre, s’ils rentrent dans l’amitié de Rome, de les établir sur de bonnes terres, en les partageant en trois clans. Les Lusitaniens acceptent : Galba leur désigne trois emplacements distincts, où ils attendront ses dernières instructions. Ces précautions prises, il se rend auprès des groupes : il l’invite, puisque la paix est rétablie, à déposer ses armes ; puis, quand les malheureux sont hors d’état de se défendre, il les enferme dans un retranchement, et lance sur eux ses soldats. La même manœuvre se renouvelle pour les autres Lusitaniens avant qu’ils aient pu apprendre le sort de leurs compatriotes ; il en périt ainsi 7.000 d’après l’estimation la plus modérée, celle de Valère-Maxime, 30.000 d’après Suétone ; d’autres sont réduits en esclavage. Ces deux épisodes sont empruntés à la guerre d’Espagne. Mais il serait aisé de relever, dans d’autres régions, des faits tout aussi regrettables. Par exemple, en 143, Ap. Claudius Pulcher, nommé au consulat, reçoit comme province l’Italie au lieu de l’Espagne qu’il désirait ; il n’a là à résoudre que des questions d’administration civile, et il s’en soucie fort peu. Alors, comme on le charge de régler un différend survenu entre deux peuplades gauloises de la vallée de la Doire Baltée au sujet de l’eau nécessaire pour le lavage de l’or, d’une mission conciliatrice il s’attache à faire sortir une guerre : en maltraitant sans motif les Salasses, il les oblige à se défendre ; et de la sorte il trouve le moyen de piller une contrée où il y a de l’or, et de se poser en général victorieux. Voilà bien la tendance signalée par Appien chez plus d’un Romain de cette époque : on recherche les commandements, non dans l’intérêt de l’Etat, mais par amour de la gloire, ou par cupidité, ou pour l’honneur du triomphe. Les provinces, dans ces conditions, n’ont pas à attendre de leurs gouverneurs plus de ménagements que par le passé. Elles ne doivent pas se flatter davantage d’obtenir justice à Rome. En effet Lucullus, après avoir attaqué les Vaccéens sans ordre et violé à leur égard toutes les lois de la guerre, n’est seulement pas inquiété. Pour Galba, il n’échappe pas à une mise en accusation ; mais son procès, par son issue dérisoire, rappelle ceux des préteurs d’Espagne en 171, ou de M. Popilius Lænas en 173. Au début, on paraît décidé à mener sérieusement les poursuites : un tribun du peuple L. Scribonius Libo propose une loi visant à rendre leur liberté aux Lusitaniens vendus comme esclaves en Gaule ; il est soutenu par L. Cornelius Cethegus, et surtout par le vieux Caton qui, malgré ses quatre-vingts ans, apporte encore dans cette cause son ardeur habituelle. En vain Galba pour sa défense allègue-t-il, dans trois discours, qu’il n’a fait que prévenir les attaques et la trahison des Lusitaniens ; il ne rencontre guère de créance. La motion de Libon semble donc ; près d’être adoptée, et elle va entraîner, avec les réparations accordées aux victimes, la condamnation du préteur. Mais l’indignation des Romains, en matière de mauvais traitements infligés à des étrangers, n’est jamais de longue durée ; et la noblesse, en particulier, désire sauver un de ses membres. Alors Q. Fulvius Nobilior, qui vient d’être, en 153, gouverneur d’une des provinces d’Espagne, prend la défense de Galba.[1] D’ailleurs celui-ci est riche : il a le moyen de semer l’or parmi ses juges. Il est de plus avocat habile, et sait manier le pathétique : il fait venir ses deux enfants, encore vêtus de la robe prétexte, et, comme s’il les voyait déjà orphelins, il les confie en pleurant à la tutelle du peuple romain ; il prend aussi avec lui son jeune pupille, le fils de C. Sulpicius Gallus, mort récemment et dont le nom est resté populaire ; il l’élève sur ses épaules pour mieux le montrer à la foule.[2] Bref on s’attendrit ; et, comme beaucoup de gens au fond désirent son acquittement, les juges en profitent pour l’absoudre. Quant à Claudius, on lui refuse bien le triomphe ; mais il ne tient aucun compte de cette défense. Il ne se contente même pas, comme d’autres avant lui l’ont fait en pareil cas, d’une cérémonie sur le mont Albain : il prétend triompher à Rome, au Capitole ; et il y parvient. Les tribuns ont beau s’y opposer, et menacer de l’arracher de son char par la force ; sa fille, qui est Vestale, le couvre de sa protection, et on finit par voir là un trait merveilleux à la fois de ténacité chez le père, et de piété filiale chez la Vestale. On devine dès lors combien devaient être rares à Rome les condamnations prononcées contre des gouverneurs. Si on en rencontre quelques-unes en 154, le fait est tout exceptionnel. Au reste, le souvenir des procès de ce genre n’entrave en rien la carrière des hommes qui les ont encourus : Serv. Sulpicius Galba, dont nous citions tout à l’heure la conduite en Lusitanie pendant sa prêture de 151, devient consul en 144. D’autres parviennent à la censure : c’est le cas, en 154, pour C. Cassius Longinus qui, mécontent, lors de son consulat de 171, d’avoir la Gaule pour province, était allé rançonner des tribus paisibles d’Illyrie, et, en 147, pour L. Cornélius Lentulus Lupus, convaincu antérieurement de malversations. Ici cependant il convient de noter une mesure dont les sujets de Rome pouvaient espérer quelque profit. En 149, le tribun L. Calpurnius Pison fait adopter l’institution d’un jury permanent en matière de concussion. On voit l’avantage qui en résultait pour les provinces : jadis, en pareil cas, il leur fallait demander au Sénat l’autorisation de poursuivre leurs gouverneurs ; l’obtenaient-elles, il s’agissait chaque fois d’une procédure extraordinaire, et l’accusé avait toujours la ressource d’en appeler au peuple. Maintenant une commission fixe est constamment prête à instruire ces sortes d’affaires ; sa sentence est irrévocable, et sans doute elle sera moins sensible aux scènes de mélodrames, comme celles qu’imagine Galba. L’innovation, dans la pensée de son auteur, répondait donc bien au désir de protéger les alliés et les amis de Rome. Malheureusement, dans un procès entre un haut magistrat et des étrangers, il aurait fallu trouver des juges impartiaux ; or ces juges sont des sénateurs. Médiocre garantie ; car non seulement, dans la pensée qu’un jour ou l’autre ils ont tous chance de se trouver à la tête d’une province, ils sont, par intérêt, disposés à user entre eux de la plus grande indulgence ; mais, de plus, quelle confiance peut-on avoir dans leur sentiment de l’honneur, quand on voit, à peu de temps de là, la façon dont ils résolvent l’affaire de Mancinus et des Numantins ? En 137, toujours dans la guerre d’Espagne, le consul C. Hostilius Mancinus s’est laissé acculer dans une position si fâcheuse que, pour sauver ses soldats, il en a été réduit à conclure une paix très favorable à l’ennemi. Les Numantins, instruits par l’expérience à se défier des Romains, ont pris la précaution de faire jurer le pacte par tous les hauts officiers, et en particulier par le questeur de l’armée, Tib. Gracchus ; mais il restait à en obtenir à Rome la ratification. Le Sénat s’y oppose. Comme jadis envers les Samnites après la défaite des Fourches Caudines, il ne se croit pas lié envers les Espagnols par la parole des hommes qu’il a mis à la tête de ses armées : la bonne foi évidemment lui importe peu vis-à-vis des étrangers. Ce n’est pas tout. Du moment où il rejette la responsabilité du traité sur ceux qui l’ont signé, il devrait frapper le corps entier des officiers. Or, sur son ordre, Mancinus seul est livré aux Numantins par le chef des féciaux ? Gracchus au contraire, qui, aux yeux des Numantins, était le garant véritable de la convention, est épargné grâce à ses relations, et surtout à sa parenté avec Scipion Émilien ; il sauve avec lui les autres officiers ; et apparemment, si Mancinus avait tenu, lui aussi, à la haute aristocratie, les Numantins n’auraient même pas obtenu l’apparence d’une satisfaction. Etant donné cet état d’esprit, la loi de Calpurnius devait fatalement manquer son but. Par la suite, d’autres tentatives analogues seront faites en assez grand nombre ; mais, que les jugements soient entre les mains des sénateurs ou des chevaliers, elles n’auront pas plus de succès ; et, au milieu du ier siècle, Cicéron sera encore obligé de le constater. « On passe, dit-il, par dessus les lois et les tribunaux pour piller, pour rançonner les alliés ; désormais toute notre force est dans la faiblesse des autres, non dans notre propre vertu. » Bref, en dépit d’un effort méritoire pour les protéger, les provinces continuent — et elles continueront tant que durera la République — à souffrir beaucoup de l’avidité de leurs gouverneurs. D’un autre côté, les opérations des trafiquants ou des grandes des compagnies de commerce ne leur font guère courir moins de risques. Nous avons déjà à diverses reprises indiqué ce genre de danger ; nous nous bornerons donc ici à examiner si le monde des affaires conserve toujours à Rome autant de crédit, et si nous continuons à trouver du côté de l’Orient des traces de son activité. Sur le premier point, il est aisé de nous rendre compte de la puissance persistante, et même croissante, des financiers. Par exemple, en 169, nous avons vu les censeurs C. Claudius Pulcher et Tib. Sempronius Gracchus entrer en lutte avec les publicains pour réprimer les abus commis dans les adjudications au détriment du Trésor : mal leur en a pris ; ils ont failli être condamnés par le peuple. Aussi, en 164, leurs successeurs, Paul-Émile et Q. Marcius Philippus, se montrent-ils beaucoup plus réservés : d’un commun accord ils se contentent d’exclure du Sénat trois personnages obscurs, et ils mettent une modération semblable dans la revue des chevaliers, c’est-à-dire de l’ordre où les publicains tendent de plus en plus à prendre une place prépondérante. On se rappelle aussi la tentative infructueuse faite en 173 pour rendre au domaine public les terres de Campanie indûment accaparées par leurs fermiers. La question est soulevée de nouveau en 162 : le Sénat, qui veut en finir, autorise le préteur urbain P. Cornélius Lentulus à rembourser les détenteurs actuels. Lentulus agit avec beaucoup de précaution : il prend autant de soin des intérêts des particuliers que de ceux de l’Etat. Il était impossible, semble-t-il, de pousser plus loin la complaisance. Cependant tout le monde ne se soumet pas : si la plupart des possesseurs consentent à se laisser exproprier et abandonnent au préteur le soin de fixer leur indemnité, d’autres opposent à ses offres un refus absolu. La seule raison qu’ils en donnent, c’est que, dans tous leurs domaines, il n’en est pas dont ils soient plus satisfaits. Leur entêtement n’en obtient pas moins gain de cause. Evidemment il s’agissait là de capitalistes influents : l’Etat, qui pouvait purement et simplement leur reprendre son bien, n’ose même pas les forcer à le vendre. Un peu plus tard, une autre mesure nous révèle encore leur pouvoir : Rome interdit aux nations transalpines la culture de l’olivier et de la vigne. Ce renseignement nous est donné par Cicéron, dans sa République, sans indication de date ; mais, comme il le place dans la bouche de Scipion Émilien, de toute nécessité il faut voir là une des clauses imposées aux Oxybiens et aux Déciates de la Ligurie après la campagne de 154.[3] Elle représente le bénéfice que Rome tire pour elle-même de cette guerre ; et naturellement elle a été réclamée par les gens à qui elle doit profiter, les grands propriétaires de domaines et les gros marchands italiens, c’est-à-dire toujours les capitalistes. Enfin veut-on un exemple de l’aisance avec laquelle au besoin ils savent se tirer d’un procès épineux ? Une de leurs compagnies affermait l’entreprise de l’extraction de la poix dans le Bruttium. Vers 138 (Cicéron ne garantit pas la date ; en tout cas, entre 142 et 138, sous la censure de Scipion Émilien et de L. Mummius) de véritables massacres sont commis de ce côté : des citoyens de distinction, entre autres, sont assassinés ; les soupçons se portent sur le personnel des esclaves, et même sur des hommes libres attachés au service de la compagnie. Comme l’affaire paraît toucher à la politique, le Sénat, par exception, en défère l’instruction et le jugement aux consuls. La situation était grave ; néanmoins les publicains trouvent de suite, pour les défendre, un des hommes les plus estimés de Rome, Lælius. Leur innocence était sans doute assez difficile à établir ; car Lælius, malgré l’autorité de son nom, malgré son habileté et son zèle habituels, prononce deux discours en leur faveur sans aboutir à autre chose qu’à deux ajournements successifs. Mais il lui vient alors une inspiration : désespérant de sauver lui-même ses clients, il leur recommande un autre avocat, Serv. Sulpicius Galba, qui, lui, ne s’embarrasse pas de scrupules dans le choix des moyens de défense, et dont les qualités de véhémence et de passion produisent beaucoup d’effet. Galba se charge donc de la dernière plaidoirie. Il n’a qu’un jour pour étudier la cause ; peu importe. Il parle avec force, avec gravité ; il multiplie les plaintes touchantes ; il use largement du pathétique ; et les publicains sont déchargés des poursuites aux applaudissements de l’assistance. Déjà, en 150, après sa préture d’Espagne, Galba avait obtenu son propre acquittement par des procédés analogues ; seulement, dans les deux cas, son succès paraît dû moins à l’excellence de ses arguments qu’à son habileté oratoire et à la bonne volonté de ses juges. Ces quelques faits, par leur diversité même, suffisent à nous montrer le crédit dont les financiers jouissent à Rome. Au reste, nous sommes tout près du jour où ils vont constituer officiellement dans l’Etat un ordre privilégié à côté de l’ordre sénatorial. A l’origine, on désignait sous le nom de chevaliers les membres de la première classe, qui, à la possession du cens le plus élevé, joignaient l’honneur de figurer dans la cavalerie légionnaire ; mais peu à peu, au moins dans la langue usuelle, le terme s’est étendu sans distinction aux citoyens ayant la fortune requise pour servir dans la cavalerie. Ainsi défini, il comprend la plupart des grands spéculateurs ; et, le nombre de ceux-ci allant toujours croissant, on en viendra à ne plus penser qu’à eux en parlant des chevaliers.[4] Comme l’aristocratie de naissance, ils aspirent à avoir leurs prérogatives, leurs insignes particuliers. Jadis les nobles ont réclamé pour eux le droit de porter l’anneau d’or réservé au début aux ambassadeurs et aux triomphateurs ; ils ont voulu avoir leurs places au théâtre. Maintenant les chevaliers manifestent les mêmes prétentions : au temps des Gracques, tous indifféremment, cavaliers ou spéculateurs, adopteront l’anneau d’or ; ils revêtiront une tunique bordée d’un rang de pourpre, un peu plus étroit seulement que celui de la tunique des sénateurs ; et, au théâtre, ils auront à leur disposition les quatorze premiers gradins, immédiatement au-dessus de l’orchestre occupé par les sénateurs.[5] Puis C. Gracchus leur accordera deux avantages d’une importance capitale, la ferme des impôts en Asie et les fonctions judiciaires. Sans doute ces mesures sont un peu postérieures à l’époque que nous considérons ici ; mais, pour qu’en 123-122, date du tribunat de C. Gracchus, les publicains arrivent à s’élever ainsi au-dessus même du Sénat, il faut bien que leur pouvoir ait déjà été des plus considérables en 146. Puisque toute leur force repose sur leur fortune, ils doivent naturellement chercher à l’accroître sans cesse ; or les provinces offrent le champ le plus commode à leurs spéculations. La Grèce, on le pense bien, n’y échappe pas plus que les autres pays. Par exemple, en Macédoine, d’après la constitution de 167, les échanges sont absolument prohibés entre les quatre cantons ; le commerce même du sel est soumis à une réglementation très sévère. Rien de plus favorable à l’activité des negotiatores. A défaut de documents précis à cet égard, qu’on songe à la situation de la Gaule sous le gouvernement de Fonteius (78-75) : « La Gaule, dit Cicéron, regorge de trafiquants ; elle est remplie de citoyens romains ; pas un Gaulois ne traite la moindre affaire sans leur intermédiaire ; pas une pièce d’argent, en Gaule, ne circule sans être portée sur leurs livres. » Tel a dû être, toutes proportions gardées, l’état de la Macédoine après Pydna. Un détail d’ailleurs nous montre l’influence des capitalistes dans cette région. En 167, sous l’inspiration de Caton et par crainte des publicains, le Sénat avait décidé de ne laisser ouvertes dans l’ancien royaume de Persée que les mines de fer et de cuivre, et de fermer, pour les Romains comme pour les indigènes, celles d’or et d’argent ; or, en 158, la défense est levée. Les publicains n’ont donc pas tardé à triompher des sages résistances du parti de Caton ; et de suite ils usent largement de la liberté qu’on leur abandonne : car il nous est parvenu un grand nombre de monnaies d’argent frappées de 158 à 146 dans le canton d’Amphipolis, celui précisément où se trouvaient les mines.[6] En Grèce les financiers romains se heurtent à l’existence de deux places de commerce importantes, Corinthe et Rhodes. A l’époque où nous sommes, ils n’ont pas de griefs plausibles à invoquer contre Corinthe ; mais, nous l’avons vu, dès 167 le Sénat a profité de l’existence à Rhodes d’un parti macédonien, de ses menées en faveur de Persée, et d’une démarche maladroite où il s’est laissé entraîner, pour frapper durement cette ville : il n’est pas allé jusqu’à lui déclarer la guerre, bien que la proposition en ait été soumise au peuple ; mais il lui a enlevé plusieurs de ses possessions de la terre ferme, il a réglementé son port, et surtout il a exonéré de tous droits celui de Délos. On reconnaît là la main des publicains, acharnés à abaisser une rivale qui les gêne. Pour Rhodes, les résultats de ces mesures se font immédiatement sentir : le revenu de ses douanes tombe d’un million de drachmes, chiffre normal auparavant, à 150.000 drachmes. La colère des Romains, suivant l’expression de son ambassadeur, l’a frappée au cœur. Une autre preuve d’ailleurs de sa décadence, c’est que, peu après, elle consent à recevoir d’Eumène 280.000 mesures de blé, dont la valeur doit servir à lui constituer une rente destinée à payer chez elle les dépenses de l’instruction publique. Quant à Délos au contraire, désormais elle tend à prendre une importance toujours plus grande : à l’époque de Mithridate, elle sera en Grèce la place de commerce par excellence, l’opulent entrepôt des marchandises et des produits de l’Orient. Mais, déjà avant 146, Strabon atteste sa prospérité et le rôle prépondérant que les Romains y jouent : « Délos, dit-il, était célèbre quand la ruine de Corinthe augmenta encore son importance. Les commerçants s’y transportèrent alors, attirés par l’exemption d’impôts dont jouissait le sanctuaire, par l’heureuse situation du port, centre commode d’échanges pour les vaisseaux de l’Italie, de la Grèce et de l’Asie, et aussi par le marché de sa fête annuelle. Mais les Romains avaient pris l’habitude d’y venir plus que tout autre peuple, même avant la chute de Corinthe. » Les fouilles entreprises à Délos ont pleinement confirmé cette assertion du géographe. En effet de même que, pour les périodes précédentes, les inscriptions nous y révélaient la présence de Romains ou d’Italiens,[7] elles nous en font connaître d’autres de 167 à 146. A ce moment, les uns se contentent d’aller et de venir, comme ce TrebioV LoisioV, dont le nom se lit sur plusieurs anses d’amphores en Sicile, mais qui, en même temps, a un compte courant avec le temple d’Apollon Délien sous l’archontat de Poseidonios, en 162, et qui, un peu plus tard, consacre une offrande dans le temple de Sarapis. D’autres sont établis dans l’île à demeure, comme PoplioV AimulioV Markou, oikwn en Dhlwi, qui sert de caution dans des baux passés par les administrateurs du temple sous Anthestérios et Callistratos (157-156), et dont nous connaissons la descendance à Délos pendant quatre générations.[8] Ce dernier groupe s’accroît rapidement ; car on ne tarde pas à voir apparaître des corporations d’Ermaistai et de Kompetaliastai, fondées évidemment sur le modèle des collèges romains de Mercuriales : à une date qui ne doit pas être bien éloignée de 146, ils consacrent une statue à Mercure et à Maia ; ils font aussi les frais d’un petit temple en l’honneur des mêmes divinités ; et, vers 130, ils élèveront, comme lieu de leurs réunions, un grand édifice dans lapins belle situation de Délos, entre le sanctuaire d’Apollon et le lac Sacré.[9] Les trafiquants romains avaient-ils aussi, dès cette époque, des comptoirs dans le reste du monde grec ? la chose demeure car, parmi les inscriptions assez nombreuses ou ils sont mentionnés sous les noms de negotiatores italici ou romani, d’ergazomenoi, de pragmateuomenoi, etc., aucune ne remonte au delà du ier siècle. En tout cas, nous avons constaté leur présence et leur activité en Macédoine et à Délos ; et, d’après leurs procédés habituels, nous ne pouvons guère douter qu’ils n’aient travaillé à augmenter leurs bénéfices par tous les moyens possibles. Est-il nécessaire de rappeler leurs façons d’agir ? dès que la piraterie va s’organiser en Cilicie, ils s’entendront avec les corsaires, et, sur le marché de Délos, ils achèteront et vendront les esclaves par dizaines de mille en un jour ; quand l’Asie sera érigée en province, ils s’approprieront par la force les revenus de deux lacs dépendant du temple d’Ephèse ; en vain les censeurs leur défendront-ils de toucher aux propriétés sacrées, ils susciteront des chicanes à propos des héros honorés d’un sanctuaire, comme Trophonios à Livadie ou Amphiaraos à Oropos ; et, malgré la légende devenue officielle de l’origine troyenne de Rome, ils ne craindront pas de soumettre à un impôt la ville et le temple d’Ilion. Il n’y a donc à attendre de leur part ni scrupule humanitaire, ni crainte des dieux, ni respect pour quoi que ce soit. Leur cupidité sera peut-être encore tenue en bride quelque temps par le Sénat ; mais sûrement les considérations de philhellénisme n’auront aucune prise sur eux. Ce qui augmente étrangement le danger, c’est que désormais beaucoup de gens à Rome sont intéressés dans leurs opérations. Cicéron, au livre IV de sa République, fait dire assez dédaigneusement à Scipion Émilien que le même peuple ne doit pas être à la fois le maître et le courtier de l’univers. On admet volontiers que telle était en effet l’opinion de Scipion ;[10] mais elle n’était pas, à beaucoup près, partagée par tous ses compatriotes. A cet égard, le discours de Cicéron pour la loi Manilia est des plus instructifs. Là, on le sait, il s’agit de faire décerner à Pompée le commandement de la guerre contre Mithridate et Tigrane avec des pouvoirs extraordinaires, sous prétexte que le successeur de Lucullus, M. Acilius Glabrio, a perdu la confiance des soldats. Cicéron, pour appuyer la proposition de Manilius, met d’abord en avant la gloire de Rome, qui ne peut se laisser braver par des rois barbares, et le salut des alliés, dont le sort dépend du succès de la campagne ; mais il développe ensuite des arguments d’un autre ordre. « Il y va, dit-il, dans la circonstance, de la fortune d’un grand nombre de citoyens car non seulement les publicains, hommes si honorables et d’un rang si élevé, ont leurs spéculations et leurs capitaux engagés de ce côté ; de plus, en dehors d’eux, force gens actifs et industrieux ou bien trafiquent directement en Asie, ou bien y ont placé des sommes considérables, tant pour eux que parmi leurs familles. Dès lors le crédit du marché de Rome est en étroite solidarité avec celui des bourses d’Asie ; celles-ci ne peuvent pas sombrer sans qu’il soit ébranlé et renversé du même coup. Il n’y a donc pas à hésiter ; il faut donner toute notre attention à une guerre où il s’agit de défendre, avec la République, la gloire du nom romain, le salut des alliés, la source la plus abondante des revenus publics et la plupart des fortunes privées. » Bref, à ce moment, en 67, tant de Romains participent aux opérations des financiers qu’une guerre malheureuse en Asie entraînerait dans la capitale un véritable désastre. J’ai cité cet exemple, malgré sa date relativement récente, parce qu’il est plus frappant qu’aucun autre. Je ne prétends pas en conclure, bien entendu, que le goût de la spéculation n’ait pas continué à se développer à Rome entre 146 et 67 ; mais il existait déjà vers le milieu du iie siècle. Là-dessus nous avons le témoignage formel de Polybe : « Il y a, écrit-il dans son étude sur la constitution romaine, une foule de choses en Italie qui sont affermées par les censeurs, l’entretien ou l’entreprise des constructions publiques, si abondantes qu’il serait difficile d’en faire l’énumération, et aussi la levée des impôts sur les rivières, les ports, les jardins, les mines, les pâturages, en un mot sur tout ce qui est tombé sous l’hégémonie de Rome. Tout cela est livré à l’exploitation du peuple, et il n’est personne, pour ainsi dire, ou à peu près, qui ne se trouve mêlé à ces adjudications et aux opérations qui en résultent. Les uns passent des baux directement avec les censeurs ; d’autres s’associent aux premiers ; d’autres se portent caution pour eux ; d’attires, sans être en nom, mettent leur fortune dans les fermes de l’Etat. » On voit l’importance de ce passage ; il en résulte que, dès le temps de Polybe, les adjudications sont déjà la base d’un trafic d’argent organisé sur une vaste échelle ; et naturellement nombre de gens ne demandent qu’à l’augmenter en créant le plus possible de provinces. Au premier abord, les grands financiers, groupés en compagnies, apparaissent seuls comme intermédiaires entre le Trésor et les contribuables : mais, sous leurs ordres, ils ont, pour effectuer la perception des impôts, une armée de citoyens de condition inférieure ou même d’affranchis qu’ils intéressent quelque peu à leurs bénéfices ; puis, et c’est là le plus grave, avec leurs capitaux ils se chargent de faire fructifier ceux que le public leur confie. Constituant à la fois des banques et des compagnies de commerce, organisant des entreprises de tous genres, ils émettent des sortes d’actions, dont le cours naturellement varie suivant les circonstances, mais toujours très recherchées, en particulier par les nobles qui trouvent ce moyen commode pour tourner la loi Claudia.[11] Dès lors, du moment que leurs spéculations font le jeu de tant de Romains, et parmi les petites gens et parmi l’aristocratie, ils sont sûrs de rencontrer au besoin, dans le peuple et dans le Sénat, beaucoup de complaisance. Il y a là une connivence redoutable pour tous les peuples étrangers. En résumé, du côté des financiers comme du côté des hauts magistrats, la situation ne paraît pas meilleure vers 146 que vers 167. Mais, d’autre part, nous devons aussi nous demander si, en dépit de la résistance du parti conservateur, la Grèce n’a pas su depuis 167 reconquérir à Rome sur bien des esprits l’influence qu’elle exerçait au temps de Flamininus, et s’il n’y a pas là de nouveau un contrepoids capable de balancer les dispositions fâcheuses que nous avons constatées tout d’abord. A priori la chose est fort vraisemblable. En effet c’est une loi, fatale en quelque sorte que, du moment où deux peuples de civilisation inégale se trouvent en présence, le plus avancé exerce sur l’autre un attrait irrésistible ; l’esprit national peut tenter de réagir contre l’enthousiasme excessif de la première heure, comme il est arrivé au temps de Caton ; ses efforts, si naturels qu’ils soient, ont peu de chance de triompher. Songeons d’ailleurs à ce qui se passe dans d’autres pays, précisément à l’époque où nous sommes. Avant le débit du iie siècle, la Cappadoce était à peu près barbare ; à partir de l’intervention des Romains en Orient, elle se voit obligée de prendre parti dans les luttes dont l’Asie Mineure devient le théâtre, et ainsi d’entrer en relations suivies avec les peuples grecs de la côte. Le résultat ne se fait pas attendre : Ariarathe V (qui monte sur le trône en 163) a reçu une éducation grecque ; il montre beaucoup de goût pour la philosophie ; et grâce à lui la cour de Cappadoce, où l’hellénisme avait été longtemps ignoré, devient un centre intellectuel.[12] Sur ce point, son rival Oropherne partage ses goûts : pendant la courte durée de son règne, il arrive à introduire en Cappadoce, contrairement aux usages du pays, la corruption élégante de l’Ionie où il a été élevé. L’hellénisme triomphe également à l’autre extrémité de la Méditerranée. Ainsi à Carthage, si jadis dans le dessein de mettre obstacle aux tentatives de trahison, on avait interdit par décret l’étude de la littérature et de la langue grecque, dès la fin du iiie siècle cette vieille prescription était bien tombée en désuétude, puisque Hannibal se trouva capable d’écrire en grec plusieurs ouvrages historiques, entre autres un récit, dédié aux Rhodiens, de la campagne de Cn. Manlius Vulso en Asie. D’ailleurs comment sans cela Térence, malgré l’extrême brièveté de sa carrière, aurait-il pu s’assimiler avec tant de facilité les modèles de la comédie attique ? et comment aussi expliquer que Carnéade ait précisément trouvé chez un homme de cette nation, un certain Hasdrubal, son meilleur élève, celui qui devait devenir son successeur sous le nom de Clitomaque ? Chez les Numides mêmes, voici, d’après les mémoires du roi Ptolémée VII Evergète II, la description d’un repas à la cour de Massinissa : « Le dîner était préparé à la romaine, et présenté entièrement dans de la vaisselle d’argent. Pour le second service, les tables étaient disposées suivant les habitudes italiennes, avec toutes petites corbeilles d’or faites sur le modèle des corbeilles tressées en jonc. Il y avait en outre des musiciens grecs. » On le voit, Massinissa ne se contente pas de prendre modèle sur les Romains, ses amis : il fait appel aussi aux arts de la Grèce. Quant à ses fils, l’un, Manastabal, nous dit-on, est familier avec la littérature grecque ; l’autre, Micipsa, une fois monté sur le trône, attire une foule de Grecs instruits dans sa capitale de Cirta : il les admet dans son intimité ; et jusqu’à sa mort il témoigne beaucoup d’intérêt à leurs divers ordres d’études, à la philosophie en particulier. Si la culture grecque remporte alors de tels succès en Cappadoce ou en Afrique, à plus forte raison doit-il en être de même à Rome, dont les relations avec la Grèce, fort anciennes déjà, continuent d’une façon plus suivie et plus active que jamais. En effet mille causes multiplient les occasions de contact entre les doux peuples. D’abord beaucoup de Romains ont à se rendre en Grèce ; car, si l’usage ne s’est pas encore établi, pour toute la jeunesse intelligente, d’aller terminer ses études dans les écoles d’Athènes, de Rhodes ou de Pergame, les trafiquants et les spéculateurs augmentent sans cesse, nous l’avons vu, le cercle de leurs affaires en Orient ; les généraux et les ambassadeurs ont de leur côté maintes missions à y remplir ; et, parmi eux, plus d’un certainement rapporte de ses voyages une impression vive et persistante. Veut-on une preuve du charme qu’ils éprouvent à vivre en pays hellénique ? dans un décret d’Athènes rendu en l’honneur d’un agonothète des Théseia, sous l’archontat de Phædrias (entre 153 et 150), il est question d’un édifice appelé « le portique du Romain ». Pour qu’il ne soit pas désigné d’une façon plus précise par le nom de son fondateur, il faut évidemment que celui-ci n’ait pas été un personnage de marque ; mais le fait n’en est que plus significatif. Les Romains de passage à Athènes ne se bornent donc plus maintenant à déposer des offrandes sur l’Acropole : ils construisent de véritables monuments. Nous voilà loin du temps où le plus philhellène d’entre eux, Paul-Émile, n’arrivait pas à surmonter l’impression fâcheuse que lui causaient les vilains côtés du caractère grec. Mais surtout ce sont les Grecs qui abondent en Italie. D’une part leurs ambassades se multiplient à mesure que le protectorat de Rome se fait sentir davantage : elles ont à présenter au Sénat des compliments ou des condoléances, des justifications ou des requêtes ; et comme, à leur tête, se trouvent naturellement des gens habiles à manier la parole, philosophes, rhéteurs ou grammairiens, ces hommes, moitié par goût naturel, moitié par politique, font volontiers montre de leurs talents, en donnant des sortes de conférences publiques où l’aristocratie ne dédaigne pas d’assister.[13] D’autre part, des princes grecs passent leur jeunesse à Rome, tantôt réclamés par le Sénat à titre d’otages, comme Démétrius, le frère de Persée, ou Démétrius, le fils de Seleucus IV Philopator, tantôt, comme le jeune Charops, envoyés spontanément par leur famille, pour acquérir une instruction et nouer des amitiés dont ils profiteront plus tard. Sans doute sur ceux-là Rome s’efforce de prendre le plus d’ascendant possible ; mais ils ne sont peut-être pas de leur coté sans faire pénétrer quelque peu les habitudes grecques dans les familles où ils fréquentent. Nous en dirons autant de cette multitude de gens qu’on oblige après Pydna à se fixer en Italie : coup sur coup, toute la noblesse macédonienne et épirote, plus de mille Achéens, et, d’une façon générale, les principaux chefs de l’opposition sont répartis dans les diverses villes du Latium ; une telle immigration n’a pas dû rester sans effet sur la population indigène. Ce n’est pas tout : en dehors des Grecs passant en Italie pour y remplir les missions dont les ont chargés leurs villes ou leurs rois ou pour obéir aux sommations de leurs vainqueurs, combien aussi n’y en a-t-il pas qui s’expatrient volontairement dans l’espoir de tirer à l’étranger de plus beaux bénéfices de leur profession ! Les précepteurs, entre autres, y sont légion ; témoin, aussitôt après 167, la réponse de Polybe à Scipion Émilien, au moment où celui-ci recherche son amitié : « Pour ce qui est des études auxquelles, ton frère et toi, vous vous livrez avec tant d’ardeur et de zèle, vous ne manquerez pas de maîtres capables de travailler avec vous ; car j’en vois aujourd’hui affluer de Grèce en grand nombre. » Les artistes, sculpteurs, peintres, architectes, acteurs, athlètes mêmes sont également recherchés ; à côté d’eux, les médecins et les charlatans,[14] les prêtres et les devins de toutes sortes trouvent des clients ou des adeptes : d’autres, sans métier bien défini, se font parasites, et, au prix de mille rebuffades, parviennent à prendre pied dans les maisons des riches.[15] Puis ce sont, dans les grands ports de mer, les marchands qui apportent les produits de l’Orient plus demandés de jour en jour : Ostie, Pouzzoles, Brindes deviennent de la sorte des villes aussi grecques que romaines. Enfin les esclaves, importés en masse d’Asie Mineure et de Syrie, introduisent jusque dans la plèbe la connaissance des usages helléniques. Dans de telles conditions, il paraît impossible que, du haut en bas de la société, la Grèce n’ait pas continué à exercer son action sur les mœurs, sur les idées, en un mot, sur la civilisation des Romains. IINous avons signalé précédemment, comme une des marques les plus manifestes de cette action, l’envahissement du luxe et la passion croissante pour les jouissances étrangères à l’ancienne discipline. A partir de 167, le mal ne s’atténue pas ; loin de là. Ainsi Polybe se montre très frappé des progrès de la corruption à Rome après Pydna. Les jeunes gens, dit-il, s’adonnent à l’amour les uns des mignons, les autres des courtisanes ; beaucoup ne rêvent plus que concerts, banquets et folles dépenses, toutes choses dont, au cours de la guerre contre Persée, ils ont rapidement dérobé le goût aux Grecs. Au milieu d’eux, la tempérance de Scipion Émilien est donc une exception, et, en quelques années, elle suffira à attirer sur lui l’attention universelle.[16] L’historien latin L. Calpurnius Pison ne diffère pas beaucoup d’opinion avec Polybe : il date la ruine des mœurs de la censure de M. Valerius Messalla et de C. Cassius Longinus, en 154 ; et on se rappelle aussi les plaintes de Caton sur la décadence d’un Etat où de jolis esclaves se vendent plus cher que des terres, et des tonneaux de salaison à un prix plus élevé que des conducteurs d’attelages. Malgré la rareté des documents de cet ordre dans les auteurs anciens, il n’est pas difficile de confirmer ces considérations générales par quelques faits particuliers. Par exemple, le luxe, remarque Polybe, pénètre alors dans la vie publique comme dans la vie privée. Nous en trouvons la preuve dans la magnificence qu’on déploie de plus en plus pour les spectacles. Sans doute, dès 186, les jeux offerts par M. Fulvius Nobilior à l’occasion de ses victoires en Etolie avaient déjà présenté un éclat fort remarquable ; beaucoup d’artistes dramatiques étaient venus de Grèce en son honneur ; un combat d’athlètes avait été donné pour la première fois à home ; et il y avait en enfin une chasse de lions et de panthères. Mais une pareille pompe était en dehors des usages de l’époque : Tite-Live le note bien à propos de Fulvius ; et d’ailleurs en 169, incidemment, il constate que la mode ne s’est pas encore établie de remplir le cirque de bêtes amenées de tous les pays. On recherche plutôt la variété des spectacles : les courses de chars et les exercices d’équitation réunis ne durent pas plus d’une heure ; puis les jeunes gens organisent des divertissements qui tiennent à la fois de l’art militaire et de celui des gladiateurs. Bien mieux, le Sénat a formellement défendu l’importation des animaux féroces d’Afrique en Italie. Mais, en 170, le tribun du peuple Cn. Aufidius propose et obtient l’abrogation du sénatus-consulte. Aussitôt, à la fin de 169, Scipion Nasica et P. Lentulus, pendant leur édilité, font paraître dans le cirque 63 fauves et 40 ours ou éléphants ; puis, peu à peu, on va voir s’élever le nombre de ces animaux à 150 avec Scaurus, à 410 avec Pompée, à 420 avec Auguste, pour une seule représentation. Qu’il s’agisse de s’acquitter des charges ordinaires de l’édilité, de célébrer un triomphe, ou d’honorer un mort illustre par des fêtes funéraires, le peuple ne manquerait pas de manifester son mécontentement si on ne dépensait pas des sommes énormes pour l’amuser. A ce point de vue, le testament de M. Linilius Lepidus, en 151, nous révèle d’une façon piquante ce qu’on regarde désormais comme un minimum. Deux fois consul, censeur, grand pontife, maintenu prince du Sénat à six lectiones successives, Lepidus était tout à fait un des premiers personnages de Rome. Effrayé des progrès du luxe, il veut donner à ses concitoyens l’exemple de la simplicité. Il rappelle donc qu’autrefois ce qui rehaussait les funérailles des grands hommes, c’était le défilé imposant des images de leurs ancêtres et non pas un vain faste ; il recommande à ses enfants de le porter au tombeau sans envelopper son cadavre de riches étoffes de lin, sans le revêtir de la robe de pourpre à laquelle lui donne droit son titre d’ancien censeur. Là-dessus, il fixe lui-même le chiffre des frais qu’il juge inévitables : on ne devra pas dépenser plus d’un million d’as ! Dira-t-on qu’il s’agit là de fêtes à offrir au peuple ? Mais le luxe se manifeste également dans les habitations particulières. Ainsi celle de Galba — l’orateur dont nous avons parlé plus haut à propos de son procès contre les Lusitaniens et de sa défense des fermiers de la poix dans le Bruttium — s’écarte déjà de la simplicité primitive ; car, en dehors des pièces groupées, comme d’habitude, autour de l’atrium, elle comprend un pavillon isolé, couvert d’un toit en forme de pyramide, où Galba se retire quand il veut travailler à l’aise, et d’où il lui faut sortir pour passer dans le corps de logis principal. Peu après, M. Æmilius Lepidus Porcina a dans Rome un loyer de 6.000 sesterces, et, sur le territoire d’Alsium, il se fait construire une villa à plusieurs étages ;[17] enfin le temps n’est pas loin où la maison de l’orateur Crassus sera estimée à six millions de sesterces avec son parc, et trois millions à elle seule.[18] La transformation est la même pour la vaisselle de table ou le mobilier.[19] Jadis Fabricius prétendait limiter l’argenterie des généraux en campagne à la coupe et à la salière des sacrifices ; et, pendant sa censure, en 275, il rayait du Sénat, malgré l’éclat de sa carrière, le vieux P. Cornélius Rufinus, parce qu’on avait trouvé chez lui dix livres de vaisselle d’argent. Il n’y avait alors pour tout le Sénat qu’un seul service de ce genre, et les ambassadeurs carthaginois, au retour d’une mission en Italie, racontaient avec étonnement qu’ils avaient reconnu les mêmes plats partout où on les avait invités. A l’époque où nous sommes arrivés, Q. Ælius Tubero Catus, le gendre de Paul-Émile, semble être un homme d’un autre âge, parce qu’il mange dans l’argile, et que, jusqu’à son dernier jour, il refuse toute pièce d’argenterie en dehors des deux vases qu’il a reçus de son beau-père après Pydna, en récompense de sa valeur. D’ailleurs, dans la même famille, Scipion Émilien en possède déjà 32 livres ; et son neveu Q. Fabius Maximus, celui qui gagnera en 121 le surnom d’Allobrogicus, arrive, le premier de tous les Romains, à en avoir 1.000. Bientôt M. Livius Drusus, le célèbre tribun du peuple opposé par la noblesse à C. Gracchus en 122, en aura 10.000. Puis une autre préoccupation ne tardera pas à se faire jour : outre la quantité, on recherchera aussi l’habileté de la main-d’œuvre : C. Gracchus achètera des dauphins, à raison de 5.000 sesterces la livre ; et Crassus l’orateur aura deux coupes de Mentor si artistement ciselées et si chères qu’il n’osera pas s’en servir. Les prodigalités de ce genre se multiplieront de plus on plus ; et, sous Sylla, plus d’un citoyen devra à la richesse trop connue de sa vaisselle sa mort ou sa proscription. Pour ce qui est de l’ameublement, nous avons vu Tite-Live dater du retour des troupes d’Asie, en 187, l’apparition du luxe hellénique, lits à pieds de bronze, tapis précieux, couvertures et étoffes diverses, guéridons et buffets de toute espèce ; nous avons entendu aussi Caton, dans un doses discours, tonner contre l’introduction du bois de citronnier, de l’ivoire et des pavages en marbre de Numidie. Le mal suit désormais son cours ; chaque progrès de Rome en Orient — la ruine de Persée en 168, celle de la Ligue achéenne en 146, la mainmise sur le royaume de Pergame en 129 — en marque une nouvelle étape. Le chevalier Carvilius Pollio imagine de plaquer les lits et les dressoirs en écaille de tortue, ou d’y faire des applications d’argent. Or, notons-le bien, cette recherche du confortable n’est nullement limitée à la noblesse ou aux publicains : de la défaite d’Antiochus à celle d’Aristonicos, tout le monde, à Rome, a appris non seulement à admirer, mais à aimer les richesses étrangères ; la remarque est de Pline, et elle se trouve confirmée par une anecdote relative précisément à l’année 129. A ce moment meurt Scipion Émilien ; suivant l’usage, son neveu Q. Fabius Maximus veut offrir un repas au peuple ; il charge Q. Ælius Tubéron, autre neveu du défunt, d’en diriger les apprêts. Tubéron était un stoïcien, élève de Panætius ; fidèle aux principes du Portique, il organise son banquet avec la simplicité d’autrefois : au lieu de lits à la grecque, couverts de belles étoffes, il dresse de vilains lits carthaginois, et les garnit de peaux de bouc ; aux coupes de métal il préfère la terre cuite de Samos. La foule y vit une injure à son adresse ; et quand, l’année suivante, Tubéron se présenta à la préture, malgré les grands noms de Paul-Émile et de Scipion Émilien dont il se recommandait, il n’éprouva qu’un échec. Voilà à quel point, dès 129, les mœurs antiques étaient discréditées, même auprès des plébéiens. Au reste, le luxe de la table est peut-être celui dont les progrès à Rome ont été le plus rapides. Aussitôt après l’expédition d’Asie, la cuisine était devenue un art ; on s’était mis à rechercher avec ardeur des plats exotiques fort coûteux, et, dès 182, la loi Orchia limitait déjà le nombre des convives dans les repas. On n’en continue pas moins à s’intéresser aux recherches culinaires. Par exemple, un plat fréquemment servi sur les tables est le porc troyen, ainsi appelé parce qu’on le remplit d’autres animaux, comme le cheval de Troie avait les flancs garnis d’hommes armés.[20] Délos se fait une spécialité des chapons engraissés artificiellement, et qu’on mange cuits dans leur jus ; on engraisse également des lièvres, en les enfermant dans des cages étroites ; on engraisse jusqu’à des escargots. Malgré l’indignation de Varron ou de Pline, il n’y a rien là encore de très grave ; mais voici qui l’est davantage. Pour satisfaire leur gourmandise, beaucoup de jeunes gens de naissance libre se prostituent et vendent leur liberté ; trop souvent le peuple vient aux comices gorgé de vin, et il décide ivre du salut de la république.[21] C’est dès 161 que les choses se passent ainsi ; et, soit à la même date, soit, en tout cas, peu de temps après,[22] voici le portrait qu’en plein forum le chevalier C. Titius trace des sénateurs appelés à siéger aux tribunaux : « Ils jouent aux dés, soigneusement oints de parfums, entourés de courtisanes. Quand arrive la dixième heure, ils font appeler un esclave, et l’envoient au Comitium demander ce qui s’est passé sur le forum, qui a parlé pour la motion, qui l’a combattue, combien de tribus l’ont votée, combien l’ont rejetée. Alors ils se rendent au Comitium de peur d’être en contravention. En route, il n’est pas dans les ruelles d’amphore qu’ils n’emplissent, tant ils ont la vessie gonflée de vin. Ils arrivent, l’air refrogné ; allons, qu’on plaide la cause ! Les intéressés racontent leur affaire ; le juge demande des témoins ; lui cependant va uriner. De retour, il dit qu’il a tout entendu. Il réclame les pièces. Il jette un regard sur le dossier ; c’est à peine si le vin lui permet de lever les paupières. Enfin, quand il se retire pour délibérer, il vous débite ce discours : « Qu’ai-je à faire de tels nigauds ? Que n’allons-nous plutôt boire un mélange de vin miellé et de vin grec, manger une grive toute grasse, ou un bon poisson, un vrai loup pris entre les deux ponts du Tibre ? » On comprend qu’en présence de telles mœurs on ait éprouvé à Rome le besoin de réagir. Aussi, en 161, décide-t-on d’abord au Sénat que les principaux citoyens, en s’invitant réciproquement à l’occasion des jeux Mégalésiens, devront s’engager par serment devant les consuls à ne pas dépenser par repas plus de 120 as, non compris les légumes, la farine et le vin, et ne servir aucun vin étranger, et à ne pas étaler sur la table plus de 100 livres d’argenterie. Ce n’était encore là qu’une mesure acceptée librement par les nobles afin de donner le bon exemple aux classes inférieures. On va plus loin : la même année, tous les ordres s’entendent pour promulguer une nouvelle loi somptuaire, et elle est présentée par un des consuls en personne, C. Fannius Strabo (d’où le nom de lex Fannia cibaria). Sans parler de prescriptions de détail, comme l’interdiction presque complète de la volaille ou la détermination de la quantité de viande fumée à consommer par année, elle fixe la limite des dépenses à 100 as pour certains jours de fêtes expressément spécifiés, à 30 as pour dix jours par mois, à 10 as pour le reste du temps. On le pense bien, un tel règlement était désormais trop sévère pour être scrupuleusement observé. De là, par la suite, une série de lois analogues : ainsi, sans sortir du iie siècle, la loi Didia, en 143, étend à l’ensemble de l’Italie les prescriptions de la loi Fannia et déclare passibles des mêmes peines les convives et l’amphitryon ; la loi Æmilia, en 115, spécifie, après le taux de la dépense, la nature des aliments et la manière de les accommoder ; puis la loi Licinia, probablement en 104, reproduit avec de légères modifications la loi Fannia. Le nombre même de ces édits indique assez leur impuissance. Au reste, en dépit d’eux, nous savons ce qu’on entendait à Rome par un bon repas ; car Aulu-Gelle nous a conservé à ce propos un passage curieux du discours prononcé par l’orateur M. Favorinus pour appuyer la loi Licinia. « Les maîtres de la gourmandise et de l’intempérance vous diront qu’une table n’est pas somptueuse, si, au moment où vous savourez un mets, on ne vous l’enlève pas pour le remplacer par un autre, meilleur et plus distingué. Tel est aujourd’hui, en matière de festins, le suprême raffinement pour ces gens qui préfèrent la profusion insensée à la délicatesse. D’après eux, excepté le becfigue, aucun oiseau ne doit être mangé tout entier ; s’agit-il d’autres oiseaux ou de volailles, il faut en servir assez pour que le croupion et la partie inférieure suffisent à rassasier les convives ; sinon, le repas est maigre, il est répugnant. Manger le haut d’un oiseau ou d’une volaille, c’est n’avoir pas de palais. Si le luxe continue à croître dans cette proportion, que restera-t-il, à moins de se faire mâcher les morceaux pour s’épargner, en mangeant, toute fatigue ? Quant aux lits, avec leur garniture d’or, d’argent et de pourpre, ils sont préparés chez quelques hommes avec plus de richesse que pour les dieux immortels.[23] » Après le luxe de la table et de l’ameublement, veut-on maintenant une idée des recherches de toilette auxquelles se livrent les jeunes Romains ? Voici, par exemple, la note dont Scipion Émilien, pendant sa censure, en 142, flétrit P. Sulpicius Gallus : « Celui qui, chaque jour, s’inonde de parfums et s’habille devant un miroir ; qui se rase les sourcils ; qui se promène le visage et les cuisses épilés ; qui, tout jeune encore, a pris place dans des festins, vêtu d’une tunique à longues manches, à côté d’un mignon et en lui cédant la place d’honneur ; qui aime non seulement le vin, mais les hommes : celui-là, dis-je, peut-on douter que sa conduite ne soit celle d’un débauché ? » Ainsi la corruption sous toutes ses formes s’introduit à Rome à la suite des modes helléniques. Elle pénètre dans les écoles, et Scipion Émilien ne manque pas aussi de s’en indigner : « On enseigne, dit-il, à nos enfants des gentillesses déshonnêtes ; en compagnie de jeunes débauchés ils vont, avec la harpe et la cithare, dans des écoles d’histrions ; ils y apprennent à chanter, chose que nos ancêtres regardaient comme un opprobre pour des hommes de naissance libre ; oui, dis-je, jeunes filles et jeunes garçons de naissance libre vont aux écoles de danse au milieu de débauchés. Quand on me le racontait, je ne pouvais pas me figurer que des nobles fissent élever leurs enfants de la sorte. Mais on m’a mené à l’école de danse ; par Dius Fidius, j’y ai vu plus de cinq cents enfants, garçons ou filles ; l’un d’eux, et c’est là surtout que j’ai pris en pitié la République, un garçon portant la bulle, le fils d’un candidat, âgé de douze ans au moins, exécutait avec des crotales une danse qu’un vil esclave impudique ne pourrait danser sans déshonneur.[24] » Or l’école visitée par Scipion n’a rien à Rome d’exceptionnel ; elle ne répond pas non plus à un engouement passager. Dans les meilleures familles, les femmes mêmes continuent à recevoir une semblable instruction : pour n’en citer qu’un exemple, Sempronia, mère de D. Brutus, le meurtrier de César, sera « instruite dans les lettres grecques et latines, habile à jouer du luth et à danser avec plus d’élégance qu’il n’est nécessaire pour une honnête femme, et douée de beaucoup d’autres talents qui ne sont que des instruments de volupté. » Sans descendre à une date aussi basse, ne trouvons-nous pas, en 114, le scandale des trois vestales Æmilia, Licinia et Marcia, convaincues de déportements en compagnie d’un nombre considérable de chevaliers ? Le Sénat décrète alors de consacrer une statue à Vénus Verticordia, afin de ramener l’esprit des filles et des femmes de la luxure à la pudeur. Mais c’est là un souci dont le peuple ne se préoccupe guère : témoin encore les fêtes des Floralia, rendues annuelles depuis 173,[25] et dont le principal attrait consiste en mimes fort licencieux, joués par des courtisanes qui, à la demande pressante du public, terminent d’ordinaire le spectacle en se dépouillant de leurs vêtements.[26] Enfin l’armée, elle aussi, se ressent de la dissolution générale. S’agit-il, en 151, de faire des levées pour la guerre d’Espagne ? Les jeunes nobles redoutent tellement les fatigues d’une campagne sérieuse qu’on n’arrive pas d’abord à remplir les cadres : on ne trouve pas assez de lieutenants ni de tribuns militaires ; Scipion Émilien, encore tout jeune, doit, pour entraîner les autres, s’offrir volontairement, bien qu’il soit à ce moment appelé en Macédoine. Les soldats ne montrent pas plus d’empressement que les officiers ; tout prétexte leur est bon pour échapper à l’enrôlement. Les tribuns du peuple d’ailleurs les appuient, et, s’ils n’obtiennent pas gain de cause, ils osent, en vertu de leur jus prensionis, jeter les consuls en prison. Le Sénat est obligé d’en venir à composition : il enlève aux consuls la liberté de choisir à leur gré sur les listes du contingent le nombre de soldats qui leur est attribué ; pour cette fois, le tirage au sort seul doit désigner ceux qui partiront. Dans de telles conditions, il ne faut plus songer, bien entendu, aux règles sévères d’autrefois : on sait toute la difficulté que Scipion éprouve, en Afrique ou en Espagne, pour en ramener quelque chose parmi ses troupes. En 147, il est envoyé devant Carthage ; à son arrivée, par la faute de son prédécesseur L. Calpurnius Piso, il n’y a plus de discipline dans l’armée ; on ne rêve que paresse, lucre ou rapine ; les soldats sortent sans autorisation pour piller, et à leurs pas s’attachent une foule de petits marchands attirés par l’espoir du butin. En 134, devant Numance, la situation est plus grave encore ; là Scipion trouve dans le camp non seulement un grand nombre de trafiquants, mais plus de 2.000 courtisanes, et, en outre, des prêtres et des devins de toutes sortes à qui les soldats demandent le remède aux désastres causés par leur lâcheté ; quantité de chars et de bêtes de somme servent à transporter les bagages ; on a de la vaisselle d’argent ; on fait bonne chère ; on veut un lit pour se coucher ; on réquisitionne des mulets pour les marches ; on prend des bains, on se parfume, on a des esclaves pour ces divers services. Bref, les armées romaines égalent par leur mollesse celles des rois orientaux dont on se moquait tant cinquante ans auparavant, et, à leur tour, en face d’un ennemi résolu, elles n’éprouvent que des défaites. Nous avons constaté jusqu’ici les effets fâcheux de l’influence grecque : ce sont, en effet les plus généraux, et, par suite, les plus faciles à saisir. Mais ils ne sont pas les seuls : l’hellénisme agit aussi par ses beaux cotés sur l’élite des Romains ; après une période de suspicion marquée entre la deuxième et la troisième guerre de Macédoine, il rentre en faveur auprès d’elle. Prenons, par exemple, deux des premiers citoyens de cette époque : Scipion Émilien et Lælius. Scipion, nous l’avons vu, a reçu dans la maison de son père, Paul-Émile, une éducation au moins aussi grecque que romaine. Dès son enfance, il a été entouré d’une foule de maîtres étrangers ; après Pydna, il a ou à sa disposition la bibliothèque de Persée ; et Métrodore, estimé par les Athéniens comme leur meilleur philosophe, est venu lui donner ses leçons. De là chez lui un goût demeuré toujours très vif pour les choses du domaine intellectuel : « Il se distinguait de ses contemporains, dit Velleius Paterculus, non seulement par ses talents militaires et ses vertus civiques, mais encore par les dons de l’esprit et retendue de ses études ; il savait avec plus de goût que personne pratiquer et admirer les arts libéraux et les divers genres d’études, et faire un noble emploi des loisirs que lui laissaient les affaires. » Dans la littérature grecque, Xénophon était son auteur préféré ; il l’avait toujours entre les mains ; la Cyropédie, en particulier, lui semblait présenter le modèle d’un gouvernement à la fois diligent et modéré. Pour Homère, il le possédait si bien qu’à plusieurs reprises il lui arriva spontanément d’en citer des vers, afin d’exprimer sa pensée sur telle ou telle situation de sa vie politique ; et, faut-il l’ajouter ? quand Athènes, en 155, à propos de l’affaire d’Oropos, envoie à Rome une ambassade composée de trois philosophes illustres, il ne manque pas d’aller écouter leurs discours. D’ailleurs son admiration pour la Grèce se traduit volontiers par des actes : en 150, il contribue beaucoup, par son intervention auprès du vieux Caton, à obtenir la libération des Achéens internés en Italie ; et, en 140, après sa victoire sur Carthage, il s’inquiète d’ordonner des recherches pour rendre aux villes de Sicile, Himère, Gela, Agrigente, Ségeste, les œuvres d’art qui leur ont été enlevées autrefois par les Carthaginois et transportées en Afrique.[27] De Scipion il est presque impossible de séparer son ami C. Lælius. En effet, dès l’antiquité, on les citait comme des modèles d’intimité parfaite ; maintes fois Lælius accompagna Scipion dans ses voyages et ses expéditions ; ils se quittaient moins encore lorsqu’ils n’étaient pas retenus par le souci des affaires publiques ;[28] et, à la mort de Scipion, ce fut Lælius qui écrivit son oraison funèbre, prononcée ensuite en public par un neveu du défunt, Q. Fabius Maximus ou Q. Ælius Tubéron.[29] Une telle familiarité suppose évidemment entre eux une grande communauté de goûts et d’études. A cet égard, les anciens accordaient même à Lælius une certaine supériorité : Scipion, répétaient-ils volontiers, était incomparable pour la gloire militaire ; mais, pour les qualités de l’esprit, la culture littéraire, l’éloquence, la sagesse, si brillant que fut son mérite, Lælius n’était pas sans l’emporter sur lui. L’amour de l’antithèse et des classifications bien nettes peut n’être pas étranger à ce jugement. En tout cas, on connaît la passion de Lælius pour la philosophie : pendant l’ambassade de 155 il s’intéressa beaucoup au stoïcien Diogène ; plus tard il s’attacha à Panætius ; et de son goût pour cet ordre d’études, de la pondération prudente qu’il y avait acquise, il ne tarda pas à recevoir le surnom de philosophe, de sage.[30] Nous trouvons donc, en Lælius et en Scipion, deux Romains fort ouverts aux productions du génie hellénique ; aussi offrent-ils chez eux aux écrivains de naissance ou d’inspiration grecque un accueil semblable à celui qu’Ennius recevait jadis du premier Africain ou de Fulvius Nobilior : Polybe, Panætius, Térence vivent tout à fait dans leur intimité. Polybe a raconté lui-même les origines de sa liaison avec Scipion. La première occasion en avait été le prêt |