TROISIÈME
PARTIE — DE LA TROISIÈME GUERRE DE MACÉDOINE À L’ÉTABLISSEMENT DÉFINITIF DE
L’HÉGÉMONIE ROMAINE EN GRÈCE
Texte mis en page par Marc Szwajcer
INous avons constaté dans le chapitre précédent que, d’une façon générale, depuis la guerre étolo-syrienne les dispositions des Romains envers la Grèce lui sont devenues très peu favorables. Pendant la lutte contre Persée, le Sénat, à un moment donné, a pu faire preuve de quelques ménagements ; il s’est abstenu ensuite de rien garder pour lui-même ni de la Macédoine ni de l’Illyrie ; mais tout cela, avons-nous dit, ne constitue pas de sa part la preuve d’une sympathie sincère pour le monde hellénique. La politique adoptée par lui après Pydna nous confirme entièrement dans cette idée ; car nous allons le voir sur le champ traiter avec une égale rigueur les peuples qui ont eu des torts envers lui, comme ceux auxquels il n’a rien à reprocher, et poursuivre sans le moindre scrupule rabaissement des uns et des autres. Le sort des premiers est évidemment pour nous le moins instructif, et il est inutile d’y insister beaucoup. Signalons d’abord, pour mémoire, les châtiments infligés à un certain nombre de villes qui se sont plus ou moins compromises. Par exemple, Melibœa, au pied du mont Ossa, assiégée dès 169 sur l’ordre de Marcius Philippus, avait été délivrée par un lieutenant de Persée ; aussitôt après Pydna, en 168, elle est prise par Cn. Octavius, le commandant de la flotte, et livrée au pillage. Dans le nord de la Thessalie, Eginion, attaquée par Cn. Anicius, n’a pas voulu ajouter foi à la nouvelle de la victoire de Pydna ; elle s’est défendue et a tué aux Romains 200 hommes dans une sortie : Paul-Émile la fait mettre à sac en 167, ainsi qu’Agassa qui, après s’être donnée à Marcius en 169 et avoir spontanément sollicité l’alliance romaine, était ensuite retournée au parti de Persée. Ænia, sur la côte du golfe Thermaïque, subit à son tour le même sort pour avoir gardé les armes plus longtemps que les villes voisines.[1] Enfin ces vengeances se poursuivent jusqu’en Asie, et, toujours en 167, Antissa, dans l’île de Lesbos, est détruite, et ses habitants sont déportés à Méthymna, parce qu’elle a ouvert son port et fourni des vivres à une escadre macédonienne.[2] De telles exécutions ont peut-être quelque chose d’excessif et de mesquin ; mais on en trouve de semblables dans la plupart des guerres, et il n’y a pas lieu de nous arrêter. Le traitement de l’Etolie et de l’Épire est déjà plus digne d’attention. En Etolie, il existait deux partis, un parti romain et un parti macédonien. Au début de la guerre, le premier était le plus considérable, et, grâce à lui, toute la cavalerie du pays avait été mise à la disposition de Rome. Depuis, les Etoliens ont été assez mal récompensés de leur zèle : dès 171, l’état-major de Licinius a prétendu les rendre responsables de ses fautes, et plusieurs de leurs chefs ont été arrêtés sans motif. Bien mieux, dans l’hiver de 170-169, C. Popilius et Cn. Octavius ont manifesté au moins l’intention de leur réclamer des otages. Quoiqu’ils n’aient pas insisté dans leur demande, une telle démarche, on en conviendra, était assez propre à éveiller les soupçons des patriotes, et nous ne devons pas nous étonner de voir la faction anti-romaine regagner immédiatement du terrain. En effet, dans ce même hiver, Archidamos a essayé de livrer à Persée la forte place de Stratos. Mais le parti opposé était à peu près de la même force. Dès qu’Archidamos a quitté la ville pour se rendre au-devant du roi, ses adversaires ont fait appel aux troupes romaines d’Ambracie, et C. Popilius est accouru avec un millier de soldats ; à cette nouvelle, Dinarque, le chef de la cavalerie étolienne, qui amenait un corps de 700 hommes avec l’intention apparemment de se joindre à Persée, s’est réuni aux Romains ; le roi, n’étant pas en état d’entreprendre un siège, est rentré en Macédoine ; et, comme compensation, Archidamos n’a pu que rattacher à sa cause l’Apérantie, enlevée, une vingtaine d’années auparavant, par les Etoliens à Philippe. En somme, il y a loin de là à une révolte générale de l’Etolie. Rome, il est vrai, avait le droit de poursuivre les chefs dont l’hostilité à son égard semblait irréductible. Ainsi Archidamos, même à la suite de la bataille de Pydna, était demeuré un des rares compagnons fidèles de Persée ; peu après, il est frappé de la hache : nous n’en sommes pas surpris.[3] Mais là ne se bornent pas les vengeances. Déjà au temps de l’ambassade de Popilius, Lyciscos invitait les Romains à prendre contre leurs adversaires des mesures radicales : c’était bien, disait-il, d’avoir conduit à Rome les chefs du pays ; seulement leurs auxiliaires, leurs partisans restaient en Etolie ; il fallait leur imposer à tous le même sort, ou les obliger à livrer leurs enfants comme otages. A cette date, on n’avait pas osé mettre en pratique de telles théories ; aussitôt après Pydna, les persécutions commencent. Dès 168, pendant que Paul-Émile visite la Grèce en attendant l’arrivée des commissaires sénatoriaux, Lyciscos et Tisippos empruntent des soldats à A. Bæbius, le commandant des garnisons romaines de la région ; avec leur aide, ils investissent le Sénat de la Ligue étolienne, massacrent 550 des principaux citoyens, en envoient d’autres en exil, et s’attribuent les biens des victimes et des proscrits. En vain l’affaire est-elle portée à Amphipolis devant Paul-Émile et les dix commissaires, en 167 ; on s’inquiète bien plus de rechercher le parti de chacun que de distinguer les coupables des victimes. Les assassins sont mis hors de cause : proscriptions, meurtres, confiscations, tout est absous ; Bæbius seul est condamné pour avoir prêté à ces exécutions le concours de ses soldats. Ce n’est même pas assez : sur les dénonciations du parti romain, Paul-Émile mande auprès de lui plusieurs Etoliens et leur ordonne de l’accompagner à Rome pour y présenter leur défense.[4] Enfin l’Etolie perd ses communications avec la mer du côté de l’Ouest : on lui enlève l’Amphilochie. Le sort de l’Épire est plus dur encore. Rappelons-nous d’abord sa conduite pendant la guerre. Sans doute, en 171, ses chefs ne témoignaient pas tous pour Rome la même servilité que le jeune Charops ; pourtant ils étaient résolus à se comporter en alliés fidèles ; et si, en 170, les plus considérables d’entre eux, Céphalos et Antinoos, se sont rangés du côté de Persée, ils l’ont fait pour ainsi dire contre leur volonté, parce que, après les arrestations arbitraires ordonnées en Etolie à l’instigation de Lyciscos, ils se sentaient fort menacés dans leur liberté ou dans leur vie en présence de l’audace toujours croissante de Charops et de sa faction. Les abus de pouvoir commis par les Romains ont donc été en réalité la cause du revirement de l’Épire. Quoi qu’il en soit, il s’est produit ensuite entre Epirotes et Romains des hostilités bien caractérisées : par exemple, dès 170, Théodote et Philostrate ont failli enlever le consul A. Hostilius au moment où il songeait à se rendre par terre en Thessalie ; puis, dans l’hiver de 170-169, quand Ap. Claudius, lieutenant d’Hostilius, a vainement essayé de prendre Phanoté, Philostrate, avec un corps d’Epirotes, a aidé le général macédonien Clévas à le poursuivre et à le rejeter en Illyrie. Pourtant, ne l’oublions pas, toute l’Épire ne s’est pas déclarée contre Rome, puisque, en 169, Q. Marcius Philippus peut y acheter 20.000 boisseaux de blé et 10.000 boisseaux d’orge, qu’il fait payer par le Sénat. De même, en 168, quand, après sa brillante campagne d’Illyrie, le préteur Anicius passe en Épire, il n’y rencontre pas longtemps de résistance : seuls, les chefs qui se sont trop compromis pour conserver aucun espoir de pardon songent à une défense désespérée. Antinoos et Théodote s’enferment dans Passaron, Céphalos dans Tecmon, et ils exhortent leurs compatriotes à préférer la mort à l’esclavage. Mais la foule refuse de les suivre ; ils se font tuer bravement aux avant-postes ; et, aussitôt après leur mort, l’Épire est pacifiée sans peine. Voilà ce qu’a été l’insurrection de l’Épire ; le châtiment dépasse de beaucoup la faute. Le Sénat décide d’accorder aux troupes le pillage des cités qui ont fait défection, et il est curieux de constater avec quel mélange de ruse et de méthode les détails de l’opération sont combinés par Paul-Émile en personne.[5] D’abord, Anicius étant campé non loin de là avec son armée, Paul-Émile, pour éviter tout faux mouvement de sa part, l’avertit de n’avoir pas à intervenir. Ensuite il mande dix des principaux habitants de chaque ville, et leur enjoint de réunir à une date déterminée l’or et l’argent des maisons particulières et des temples. Il les renvoie alors avec des détachements destinés en apparence à aller chercher ces sommes, et il prend soin d’échelonner leur départ d’après la distance qu’ils ont à parcourir. Tribuns et centurions ont des instructions précises : le même jour, au matin, ils recueillent l’or et l’argent réservés pour le trésor public ; puis, à la quatrième heure, le signal du pillage est donné. Soixante-dix villes sont ainsi mises à sac ; après les avoir razziées, on abat leurs murs ; et les habitants, au nombre de 150.000, sont vendus comme esclaves. Auparavant, il était déjà arrivé aux Romains de traiter de la sorte, pour faire un exemple, telle ou telle cité rebelle ; mais c’était la première fois qu’une mesure aussi générale était prise, et cela, avant tout, pour enrichir les soldats. D’où la réflexion de Plutarque : « L’univers eut un frémissement d’horreur à l’issue de cette guerre, en voyant, pour un si faible profit, pour un gain si minime par homme, ruiner et disperser une nation entière ; » mais Tite-Live ne trouve pas le moindre mot de compassion pour les malheurs de l’Épire. On ne s’en tint même pas là : Paul-Émile une fois parti, Anicius convoque ce qui reste des Epirotes ; il force les principaux d’entre eux à le suivre en Italie pour y répondre de leur conduite devant le Sénat, et il laisse le pays sous la surveillance de Charops, c’est-à-dire, selon le témoignage de Polybe, du tyran le plus féroce et le plus funeste qu’il soit possible d’imaginer. Encore, vis-à-vis de l’Etolie et de l’Épire, Rome a-t-elle des griefs sérieux à formuler. Mais que penser des torts de l’Acarnanie ou de Rhodes ? L’Acarnanie n’a pas manifesté assez d’enthousiasme pour la cause de Rome au moment où celle-ci engageait la lutte contre Persée ; elle s’est montrée ensuite peu disposée à recevoir des garnisons romaines. C’en est assez pour lui attirer des représailles : elle aussi doit envoyer en Italie un certain nombre de ses chefs, et on lui enlève Leucade. Tite-Live présente cette dernière clause comme un événement sans importance : « à l’égard des Acarnaniens, il n’y eut rien de changé, si ce n’est qu’on retira Leucade de leur confédération ». En réalité, à Leucade se tenaient les assemblées de la nation, et il ne s’agit de rien moins que de lui prendre sa capitale. On comprend bien ce que Rome y gagne : elle achève d’assurer sa domination sur les grandes îles ioniennes ;[6] mais on peut trouver que l’Acarnanie n’avait pas mérité cette mutilation. La même remarque, à plus forte raison, s’impose au sujet des Rhodiens : ils sont menacés tout à coup des mesures les plus rigoureuses, sans que les causes de cette sévérité apparaissent fort nettement. Essayons d’abord de distinguer, à travers les exagérations voulues de la tradition romaine, quelle a été leur attitude de 171 à 168. En 171, nous l’avons vu, le parti romain l’emportait chez eux : sous l’influence du prytane Hégésiloque, ils ont d’avance préparé une flotte ; ils ont mérité ainsi les éloges des commissaires Claudius, Postumius et Junius ; et aux ambassadeurs de Persée ils ont déclaré avec fermeté que le roi n’a pas à compter sur eux. Peu après, le préteur C. Lucretius leur demande des vaisseaux, et, avec un sans-gêne inouï, il charge un esclave de porter son message. En vain Dinon et Polyarate font-ils ressortir l’incorrection d’un tel procédé : Agathagète, Rodophon et Astymède proposent d’obéir ; Stratoclès, le prytane du second semestre, soutient leur avis ; et sur le champ six galères sont équipées, dont cinq se rendent à Chalcis et une à Ténédos. Cette dernière a de suite l’occasion de se distinguer : surprenant à Ténédos un ambassadeur adressé par Persée à Antiochus, si elle n’arrive pas à s’emparer de sa personne, elle capture du moins son navire. Là-dessus, il est vrai, dans l’hiver de 171-170, Rhodes permet à Persée de racheter l’équipage fait prisonnier à Ténédos : Philophron et Théétète s’opposaient à toute transaction avec le roi ; Dinon et Polyarate l’emportent sur ce point. Mais, d’une façon générale, le parti romain garde la prédominance ; car, au début de 169, quand on reçoit la nouvelle du sénatus-consulte destiné à protéger la Grèce contre les réquisitions abusives, et que Philophron et Théétète, saisissant cette occasion, proposent d’envoyer une double députation aux Romains, l’une auprès du Sénat, l’autre auprès de Q. Marcius Philippus et de C. Marcius Figulus, les nouveaux commandants de l’armée et de la flotte, il se produit bien quelques protestations, mais leur avis finit par triompher, et les ambassadeurs partent avant l’été. C’est ici que commencent pour nous les obscurités. En effet d’un côté Polybe, dans la partie de son récit qui nous est parvenue, ne précise pas assez la nature des recommandations secrètes de Philippus à Agépolis, le chef de l’ambassade qui vient le visiter ; et d’un autre côté les annalistes romains, non contents de passer complètement sous silence les intrigues du consul, confondent l’ambassade tout amicale de 169 avec celle de l’année suivante, qui devait avoir au contraire des suites si funestes. De là chez eux des contradictions bien propres à éveiller la défiance : par exemple, tout en ne s’accordant pas sur la réponse que le Sénat aurait faite, en 169, aux prétendues insolences des Rhodiens, ils parlent d’abord de sa colère, puis ils mentionnent les cadeaux offerts aux ambassadeurs. Cependant Tite-Live lui-même n’a pas su s’affranchir de leurs récits : il raconte bien, en 168, d’après Polybe, la démarche des Rhodiens ;[7] mais, dès 169, il en a déjà présenté une autre version d’après les annalistes,[8] et il ne dit pas un mot, lui non plus, des combinaisons mystérieuses de Marcius Philippus. Dans ces conditions, il devient assez malaisé aujourd’hui de reconstituer dans tous ses détails l’histoire des relations de Rhodes avec Rome vers la fin de la guerre contre Persée. Voici pourtant, en gros, comment les choses ont dû se passer. En 169 les ambassadeurs rhodiens rencontrent partout le meilleur accueil. Devant le Sénat, Agésiloque, Nicagoras et Nicandre réfutent les calomnies répandues contre leur république ; ils demandent la continuation des rapports amicaux des deux pays, et ils obtiennent le droit d’exporter de la Sicile 100.000 médimnes de blé. De même, Q. Marcius Philippus prodigue à Agépolis, Ariston et Pancratès les marques de la plus entière bienveillance ; C. Marcius Figulus les reçoit avec plus de chaleur encore ; et en outre Philippus, prenant à part Agépolis, lui suggère l’idée de provoquer la médiation de sa patrie entre Rome et Persée. La vanité des Grecs a toujours été fort grande ; mais à Rhodes, en cette circonstance, elle paraît avoir dépassé ses limites habituelles. Dès que les ambassadeurs, en rendant compte de leur mission, ont parlé de l’amabilité des deux généraux romains et des sentiments affectueux dont ceux-ci ont fait preuve à l’envi dans leurs réponses, c’en est assez, au moins dans la faction macédonienne, pour exciter, pour exalter les imaginations. Les agitateurs et les brouillons, comme Polybe les appelle, voient dans cet excès de prévenances un signe de crainte et la preuve que les événements ne tournent pas au gré de Rome ; les recommandations secrètes de Philippus à Agépolis achèvent de les confirmer dans cette idée. Dinon et Polyarate envoient donc, pendant l’hiver de 169-168, un de leurs agents, Métrodore, en Macédoine. Il n’y avait là encore que la démarche privée d’un parti ; imposer mais bientôt la même fièvre gagne la majorité de la population. Déjà Métrodore peut parler à Persée des dispositions belliqueuses des Rhodiens. Puis, quand on met aux voix dans l’assemblée la question de savoir si Rhodes s’entremettra entre les belligérants, l’intervention est décidée : c’est une victoire des amis de la Macédoine sur les citoyens prudents qui aimeraient mieux ne pas hasarder dans une telle aventure le salut de la patrie. On ne s’en tient pas là : on se met à rechercher des alliances, celle de la Crète en particulier, comme si Rhodes allait vraiment appuyer par la force sa proposition d’arbitrage. Enfin lorsqu’arrive, ramenée par Métrodore, une ambassade de Persée et de Gentius destinée à offrir à Rhodes un rôle actif dans la lutte contre Rome, en vain Théétète insiste-t-il sur les graves périls de la situation : Dinon ose prendre hautement la parole en faveur de Persée ; on invite les envoyés de Gentius à la table des prytanes, et on répond officiellement aux deux rois que les Rhodiens vont user de leur autorité pour décider tout le monde à la paix. En effet des députés partent à la fois vers Persée, vers Paul-Émile et vers le Sénat.[9] Cette dernière ambassade est évidemment celle que nous aurions le plus d’intérêt à connaître ; or nous ne savons bien ni à quelle date précise elle a été reçue, ni quelle a été à son égard l’attitude immédiate du Sénat. En tout cas, si on laisse de côté les variantes qui s’imposent selon qu’elle a obtenu son audience avant ou après Pydna, l’idée essentielle de sa communication reste toujours que Rhodes ne veut pas laisser durer davantage une guerre déjà longue et ruineuse pour son commerce[10] ; et de la réponse du Sénat il ressort avant tout qu’il juge la démarche faite en faveur de Persée, et que désormais il cesse de voir dans les Rhodiens des alliés.[11] En somme, il serait certes exagéré de prétendre que les Rhodiens, dans ces circonstances, n’ont commis aucune faute ; mais leurs torts ont aussi été amplifiés à plaisir. En effet nous devons d’abord laisser de côté les attaques dirigées contre eux à l’origine : c’était le simple résultat de l’existence de deux factions dans leur république ; les agissements d’une minorité turbulente constituaient toute la matière des dénonciations, et le Sénat ne l’ignorait pas. Depuis le début de la guerre, le parti romain n’a cessé d’être le plus fort jusqu’à la fin de 169. A cette date seulement, un revirement se produit : Dinon et Polyarate arrivent alors à l’emporter, et, sous leur influence, Rhodes se laisse entraîner à des négociations avec Persée. Précisément, c’est l’époque où, sous les ordres d’Anténor, l’escadre macédonienne accomplit dans les Cyclades une brillante croisière, et où, loin de molester une flottille rhodienne qu’elle trouve à Ténédos, elle se montre pleine de prévenances pour ses commandants ; en même temps Persée vient de conclure une alliance en règle avec Gentius, et on le sait en pourparlers avec les Gaulois. Ses affaires semblent donc en excellente voie ; et, pour les Romains au contraire, on conclut de leur amabilité extrême, en 169, qu’ils sont fatigués de la lutte, et qu’ils éprouvent des craintes sur son issue. Tout cela nous explique assez bien les ménagements observés dès lors par les Rhodiens envers Persée, et l’espoir conçu par eux de s’ériger ou arbitres de la paix. Sans doute, ce n’est pas à dire que Rome n’avait pas le droit de se montrer mécontente de cette attitude ; mais, on le voit, plus d’un fait contribue à atténuer la faute des Rhodiens. Ajoutons qu’il convient peut-être aussi de distinguer chez eux la responsabilité de l’ensemble du peuple et celle des chefs qui l’ont un instant dominé dans l’hiver de 169-168.[12] Enfin, pour ce qui est de l’ambassade même de 168, l’idée première, ne l’oublions pas, en a été suggérée par un consul de Rome ; une démarche analogue a eu lieu dans le même temps auprès de Persée ; et, si hautain qu’on veuille supposer le langage des députés rhodiens,[13] il n’a été, en tout cas, accompagné d’aucun effet. Les choses ainsi ramenées à leur juste proportion, voyons la suite des événements. Dès que la bataille de Pydna est connue à Rhodes, le parti romain reprend immédiatement le dessus. A ce moment, des commissaires sénatoriaux, C. Popilius Lænas, C. Decimius et C. Hostilius, passent dans le voisinage, se rendant auprès d’Antiochus. Les premiers d’entre les Rhodiens vont les trouver ; ils les supplient de s’arrêter un instant dans leur île, pour se rendre compte par eux-mêmes de l’état des esprits, et de paraître dans l’assemblée. Là Popilius, d’un air farouche et d’une voix menaçante, se met d’abord à rappeler tout ce qui a été dit ou fait contre Rome soit par les partis en leur nom personnel, soit par l’État à titre officiel ; mais, après lui, Decimius, plus modéré dans ses paroles, reconnaît que la plupart des torts mentionnés par Popilius sont moins imputables au peuple lui-même qu’à un petit nombre d’agitateurs. Dès lors on ne s’inquiète pas tant de répondre aux accusations de Popilius que de convenir avec Decimius de la nécessité de punir les coupables. Sur le champ, on vote un décret condamnant à mort tous ceux qui seront convaincus de propos ou de démarches favorables à Persée ; et les poursuites ne se ralentissent pas, même quand, au bout de cinq jours, les ambassadeurs romains partent pour Alexandrie. Si Rome avait voulu simplement se débarrasser des chefs de la faction macédonienne à Rhodes, cette démarche suffisait ; car, à l’arrivée de Popilius, les uns s’étaient suicidés, les autres s’étaient enfuis précipitamment ; et, pour ces derniers, elle n’avait qu’à les réclamer : elle était bien sûre qu’aucun peuple ne leur donnerait asile.[14] Mais elle nourrissait d’autres desseins : elle voulait faire des Rhodiens un exemple, pour apprendre à tout le monde grec la nécessité d’une obéissance absolue. De là l’extrême dureté de ses procédés envers eux à Rome. En 167 les Rhodiens, fort inquiets de leur sort, envoient coup sur coup à Rome deux ambassades,[15] l’une sous la conduite de Philocrate, l’autre sous celle de Philophron et d’Astymède, pour y présenter leurs félicitations avec celles des autres nations, et pour justifier leur cité des fautes qu’on lui impute. Les députés se montrent d’abord en habits de fête : le Sénat leur fait répondre par le consul M. Junius qu’ils ont cessé d’être pour lui des amis et des alliés ; il refuse donc de les recevoir, et décide de ne leur offrir ni le logement ni les présents d’usage. Ces paroles les plongent déjà dans une perplexité, dans un découragement profonds ; mais de plus le préteur M. Juventius Thalna, dans l’espoir d’être chargé de l’expédition, prend l’initiative de proposer au peuple une guerre contre Rhodes. A ce nouveau coup, les ambassadeurs se couvrent de vêtements de deuil ; ils vont de maison en maison solliciter les principaux citoyens, et ils demandent avec instance qu’on veuille bien au moins les entendre avant de les condamner. Quelques jours après, le tribun M. Antonius les introduit projet devant le Sénat : il arrache de la tribune le préteur belliqueux ; et Philophron d’abord, Astymède ensuite peuvent prendre la parole. Le discours d’Astymède, selon le témoignage de Polybe, était bizarre et peu concluant : il exagérait sans scrupules les services des Rhodiens, rabaissait ceux des autres peuples, et tirait son principal argument de l’indulgence témoignée à des villes plus coupables. Beaucoup de sénateurs demeuraient fort hostiles aux Rhodiens, en particulier les anciens consuls, préteurs ou légats en Macédoine ; Caton au contraire, dans cette occasion, plaida la cause de la douceur et de l’indulgence. Tite-Live s’est abstenu de reproduire sa harangue, parce qu’elle était insérée au livre V des Origines ; mais nous en retrouvons heureusement quelques passages dans Aulu-Gelle, qui les cite en réfutant à leur sujet les critiques trop sévères de Tiron, l’affranchi de Cicéron.[16] Plusieurs ont ici pour nous un intérêt particulier ; car ils nous montrent bien à quel point les faits précis manquaient à l’accusation. Nous avons déjà remarqué précédemment que, si les Rhodiens, au dernier moment, ont pu accueillir avec faveur les ouvertures de Persée, ou le prendre avec les Romains sur un ton beaucoup trop haut, ils n’ont cependant commis envers ceux-ci, à proprement parler, aucun acte d’hostilité. Caton, dans son discours, le reconnaît pleinement : « Oui, dit-il, je le crois, les Rhodiens n’auraient pas voulu que la guerre se terminât pour nous comme elle s’est terminée, ni que le roi Persée fût vaincu. Mais les Rhodiens n’étaient pas seuls à former de tels vœux ; beaucoup de peuples, beaucoup d’États, à mon avis, les formaient également. D’ailleurs, parmi eux, qui nous dit que plus d’un ne partageait pas ces idées dans un tout autre désir que celui de nous voir essuyer un affront ? Ils craignaient que, si nous n’avions plus personne à redouter, si nous étions libres d’agir partout à notre fantaisie, du jour où nous serions seuls à commander ce ne fût pour eux la servitude : l’intérêt de leur liberté a, selon moi, inspiré leurs sentiments. Quoi qu’il en soit, les Rhodiens n’ont jamais officiellement prêté leur secours à Persée. Songez combien, dans nos affaires privées, nous poussons plus loin la défiance : l’un de nous se juge-t-il attaqué dans sa fortune, il lutte avec la dernière énergie pour la défendre ; les Rhodiens, eux, ont tout enduré.[17] L’orateur insiste avec force sur ce point. « L’adversaire le plus acharné des Rhodiens les accuse d’avoir voulu être nos ennemis. Mais est-il un seul d’entre vous, s’il s’agissait de lui-même, qui croirait mériter un châtiment parce qu’on l’accuserait d’avoir voulu mal agir ? personne, je suppose ; car, pour moi, je ne l’admettrais pas. » Il éclaire sa thèse par des exemples : la loi ne punit pas le citoyen qui a voulu posséder plus de 500 arpents ; on n’accorde pas les honneurs à ceux qui ont voulu bien faire, s’ils n’ont rien fait en réalité. Enfin il termine par un trait mordant qui atteint à la fois Romains et Rhodiens. « Les Rhodiens sont orgueilleux, dit-on ; c’est un reproche que je désire n’entendre adresser ni à mes enfants, ni à moi. Admettons-le. Mais que vous importe ? est-ce là le motif de votre colère, qu’il y ait plus orgueilleux que vous ? » Evidemment un tel langage, chez un sénateur de l’autorité, de la gravité de Caton, suppose dans le réquisitoire dressé contre les Rhodiens bien peu d’arguments solides, et nous pouvons-être assurés qu’il s’y agissait avant tout d’un procès de tendances. Les Rhodiens néanmoins ne laissèrent pas d’essuyer force reproches ; en outre, on s’arrangea à dessein pour ne les traiter nettement ni en ennemis ni en alliés : le Sénat, disait-on, si ce n’était par égard pour quelques Rhodiens, ses amis, et pour les députés en particulier, savait bien, en toute justice, ce qu’il devrait faire de leur ville. Mais enfin, avec cette réponse telle quelle, ils pouvaient se regarder comme délivrés de leur crainte la plus grave, celle d’une déclaration de guerre. Philocrate partit sur le champ en porter la nouvelle à Rhodes, et là telle fut la joie d’avoir échappé à un anéantissement total qu’on vota en l’honneur des Romains une couronne de 20.000 pièces d’or.[18] Il restait maintenant aux Rhodiens à régulariser leur situation vis-à-vis de Rome. Jusqu’alors, bien que leurs relations avec elle fussent vieilles déjà de cent quarante ans, ils s’étaient constamment appliqués à sauvegarder leur indépendance : ils avaient participé à la plupart des guerres engagées en Orient ; mais ils n’avaient jamais voulu s’embarrasser d’aucun serment, d’aucune convention proprement dite. Cette fois, ils comprennent la nécessité pour eux de renoncer à cette politique ; et, dès l’été de 167, en envoyant à Rome leur couronne, ils chargent une nouvelle ambassade, dirigée par Théétète et Rodophon, de solliciter du Sénat une alliance formelle. De ce côté, de terribles déboires les attendaient. D’abord le Sénat, vers le temps de l’arrivée de Théétète, décrète l’affranchissement de tous les territoires cariens et lyciens attribués à Rhodes après la guerre contre Antiochus. Puis, de divers côtés, des révoltes éclatent dans les possessions de Rhodes sur la terre ferme : Caune s’unit à Cibyra, et Mylasa à Alabanda. Les Rhodiens en viennent à bout assez vite ; mais les vaincus s’adressent à Rome, et celle-ci, en 166 par exemple, ordonne aux Rhodiens de retirer leurs garnisons de Caune et de Stratonicée, bien que, de ces deux villes, ils eussent acheté l’une à l’Égypte et reçu l’autre des rois de Syrie. Enfin l’ouverture d’un port franc à Délos ruine leur commerce dans une large mesure, sans compter que, dans leur ville, à Délos même, on ne les laisse pas maîtres de régler à leur gré les péages de leur port ni leurs autres questions d’intérêts.[19] Voilà évidemment autant de marques d’une hostilité systématique à l’égard des Rhodiens. Quant à leur demande d’alliance, elle reste longtemps sans solution. Dans l’hiver de 167-166, leur ambassade est la seule à ne pas obtenir un accueil favorable : on affecte de la traiter avec dédain, et on ne lui fait pas de déclaration ferme pour l’avenir. En 166, Théétète meurt sans avoir pu, au milieu des lenteurs du Sénat, mènera bonne fin sa négociation. En 165, un nouvel ambassadeur, Aristote, essaie de la reprendre, en faisant valoir la promptitude avec laquelle sa patrie s’est conformée aux ordres relatifs à Caune et à Stratonicée ; le Sénat, dans sa réponse, évite de prononcer le mot d’amitié, et déclare qu’il ne lui convient pas pour le moment d’accorder satisfaction aux Rhodiens. En 164 seulement, il se laisse fléchir ; encore est-ce moins le résultat de l’éloquence d’Astymède et de la pitié excitée par lui en dépeignant les malheurs de Rhodes que du rapport du Tib. Gracchus, attestant que tous les ordres de Rome ont été exécutés, et les fauteurs de la défection condamnés à mort sans exception. A partir de cette date, les Rhodiens rentrent dans la catégorie des alliés ordinaires, c’est-à-dire, en somme, des vassaux de Rome. Ils doivent solliciter comme une grâce, pour ceux d’entre eux qui ont des possessions en Lycie et en Carie, l’autorisation de les conserver ; et il leur faut aussi, en 163, l’assentiment du Sénat pour garder la ville de Calynda, qui, attaquée par Caune, s’est donnée à eux. Polybe n’a certes pas tort, après cela, de les déclarer quelque peu déchus de leur puissance. Les exemples précédents nous ont assez montré avec quelle dureté Rome châtie les peuples qui ont commis des fautes plus ou moins graves envers elle.[20] Voyons à présent comment elle entend traiter ceux qui ne lui ont pas donné prise contre eux. Dans ce nombre, on n’hésite guère à ranger en première ligne le royaume de Pergame. Depuis son arrivée au trône, c’est-à-dire depuis 197, Eumène II n’a pas cessé d’être l’agent le plus zélé des Romains en Orient : contre Antiochus, contre Philippe, contre Persée il a secondé leurs armées, ou, plus souvent encore, il a servi leur diplomatie ; et il a contribué de son mieux à hâter l’explosion de la dernière guerre. Les hostilités une fois engagées, il a tenu à y participer en personne. Dès le début de la campagne de 171, il a confié le gouvernement de ses États à un de ses frères, Philétairos ; lui-même est venu en Grèce avec les deux autres, Attale et Athénée ; et il a mis à la disposition de ses alliés des forces considérables, 6.000 hommes d’infanterie et 1.000 cavaliers. D’ailleurs, malgré la longueur et les difficultés de la lutte, son zèle ne s’est pas ralenti ; car jusqu’à la fin nous le voyons combattre à côté des Romains. En 169, il rejoint le préteur C. Marcius Figulus devant la presqu’île de Pallène avec vingt vaisseaux pontés, et il coopère aux divers sièges de la campagne ; pendant l’hiver de 169-168, une escadre pergaménienne bloque devant Ténédos des transports macédoniens ; en outre Eumène expédie à Attale, resté en Macédoine auprès de Q. Marcius Philippus, trente-cinq bâtiments chargés de cavalerie gauloise ; et, en 168, jusqu’à la bataille de Pydna, cinq de ses quinquérèmes se tiennent à Délos, d’où elles aident C. Popilius à protéger les navires marchands contre les coups de main de la flotte légère d’Anténor.[21] Il semble donc difficile d’imaginer un ami plus fidèle. Cependant, dès 169, des bruits étranges commencent à circuler sur son compte : Eumène, dans le courant de l’automne, est allé féliciter le consul Philippus de son heureuse entrée en Macédoine, puis il est retourné à Pergame ; on raconte à Rome qu’il a quitté Philippus en assez mauvais termes, et que, indigné de n’avoir pas été autorisé à camper avec les légions, il n’a voulu ni laisser au consul la cavalerie gauloise qui l’accompagnait, ni envoyer aucun vaisseau au préteur commandant la flotte, malgré les réquisitions réitérées de ce dernier. Des commissaires, chargés sur la demande de Paul-Émile d’examiner avec soin l’état des affaires en Macédoine, reproduisent ces rumeurs devant le Sénat. « Eumène et sa flotte, disent-ils, comme si le vent seul les eut amenés, sont arrivés inopinément et repartis de même ; il n’y a pas à compter beaucoup sur les dispositions du roi ; par contre, la fidélité d’Attale est d’une constance à toute épreuve. » Enfin, et c’est là le plus grave, on parle de négociations nouées entre Eumène et Persée. D’abord Eumène aurait fait sonder indirectement Persée par un de ses confidents, le Crétois Cydas. Celui-ci aurait eu dans ce bt.it des entrevues successivement, devant Amphipolis, avec un de ses compatriotes nommé Chimare, alors au service de Persée, et, devant Démétriade, avec deux Macédoniens, Ménécrate et Antimaque. Puis à ces tentatives indirectes auraient succédé des missions officielles. Persée aurait envoyé par trois fois Hérophon auprès d’Eumène, et entre les deux princes il se serait livré un assaut curieux de ruse et d’avarice. Eumène, sentant la lassitude des belligérants, aurait demandé à Persée 500 talents pour demeurer neutre pendant quatre ans, et 1.500 pour mettre fin à la guerre ; mais Persée n’aurait voulu consentir à des tels sacrifices qu’après en avoir recueilli le bénéfice ; et, chacun d’eux s’entêtant de son côté, il aurait été impossible d’aboutir à un accommodement. Quoique cette tradition ait pour elle l’autorité de Polybe,[22] il est bien difficile d’y ajouter foi. Que, dans l’hiver de 169-168, il y ait eu des pourparlers entre Persée et Eumène : les deux rois en convenaient eux-mêmes. Seulement, disaient-ils, ils y avaient traité du rachat de leurs prisonniers ; et cette explication n’a rien d’invraisemblable. Nous admettrons fort bien encore que, vers le même temps, Persée ait appelé l’attention d’Eumène, comme celle d’Antiochus, sur le caractère envahissant de la politique romaine, et sur le danger que créerait pour tout le monde grec la ruine de la Macédoine. Mais ce qu’il faudrait établir, c’est qu’Eumène, sensible à ces raisons, s’est détaché, ou au moins a voulu se détacher de ses protecteurs. Raisonnons d’abord à priori, et, pour un instant, supposons que l’amour de l’or lui ait fait oublier sa vieille haute contre Persée, et jusqu’à la tentative d’assassinat dont il a failli être victime à Delphes. Il ne doit toutefois compromettre ses intérêts. Or si, au temps d’Antiochus, il préférait partager la fortune des Romains, quelle qu’elle fût, plutôt que de rester seul en présence d’un voisin trop puissant, et si, récemment, il a jugé utile pour lui de susciter une lutte nouvelle entre Rome et la Macédoine,[23] va-t-il donc soudain changer de politique, au moment où il est près de voir aboutir les efforts de toute sa vie et où il a le droit d’en espérer les plus beaux avantages ? c’est déjà assez peu croyable. Mais surtout, en fait, que trouvons-nous de solide dans les griefs élevés contre lui ? On lui reproche d’avoir refusé aux Romains le secours de son armée et de sa flotte ; or, nous l’avons montré, jusqu’au dernier moment il leur fournit des hommes et des vaisseaux. On essaie de distinguer sa conduite de celle d’Attale ; or, outre qu’Attale ne dispose pas à son gré des forces pergaméniennes, après Pydna Eumène et ses frères adressent en commun leurs félicitations au Sénat. Enfin, s’il est besoin d’un dernier argument, Tite-Live, si empressé d’ordinaire à adopter les traditions les plus favorables à sa patrie, est moins affirmatif que Polybe sur la culpabilité d’Eumène tout en reproduisant naturellement la version de ce dernier, il laisse percer des doutes qui ne sont pas dans l’historien grec. Persée, écrit-il, avait envoyé à Eumène un ambassadeur, sous prétexte de racheter ses prisonniers ; cependant il se tramait aussi des négociations plus mystérieuses, et, par là, Eumène pour le moment devenait suspect et odieux aux Romains, sous le poids d’accusations fausses, mais non sans gravité. » Bref il ne paraît rien y avoir de sérieux dans tout cela. Comme nous l’avons déjà indiqué plus haut, les premiers bruits répandus contre Eumène peuvent bien avoir été imaginés par les officiers de la flotte, après leur campagne stérile de 169 ; et le Sénat ensuite a été content de les recueillir, parce qu’ils servaient ses intentions secrètes. En effet, aussitôt après sa victoire, il décide de changer complètement sa politique à l’égard de Pergame. Depuis le commencement du siècle, il n’avait pas cessé de soutenir et d’augmenter cet État, dans lequel il trouvait un auxiliaire précieux contre la Syrie et contre la Macédoine. A présent la Syrie, rejetée au-delà du Taurus, n’est plus guère à redouter, et la Macédoine vient d’être réduite à l’impuissance définitive. On n’a donc plus besoin de Pergame ; alors on oublie les services qu’on en a reçus : non seulement Eumène ne tire aucun profit de la ruine de Persée, mais on se met à le traiter comme l’a été Philippe de Macédoine après la défaite d’Antiochus. Philippe aussi avait prêté aux Romains un concours des plus précieux ; caresses et promesses lui avaient été prodiguées à l’heure du danger ; mais ensuite, sa puissance semblant trop considérable, on ne s’est souvenu de lui que pour préparer sa ruine : on a suscité des discordes dans sa famille, on a encouragé ses voisins à l’attaquer, on lui a multiplié les humiliations de toutes sortes. Les mêmes procédés vont être retournés maintenant contre Eumène, et, s’il est possible, avec plus de brutalité encore ; car on commence à y recourir, sans aucune période de transition, dès 167. Au début de cette année, le frère d’Eumène, Attale, vient à Rome.[24] Plusieurs motifs expliquaient son voyage : outre le désir de présenter directement ses félicitations au Sénat, il avait à solliciter son appui contre les Galates qui avaient envahi le territoire de Pergame ; de plus, il nourrissait aussi l’espoir d’obtenir quelque récompense personnelle pour sa conduite pendant la guerre de Macédoine. A Rome, on n’ignorait pas son ambition : et, en conséquence, on songe à lui faire jouer en face d’Eumène le rôle qu’autrefois, en Macédoine, on a donné à Démétrius en face de Persée. Attale n’avait jamais rendu aux Romains de service éclatant ; néanmoins on se porte à sa rencontre avec un empressement auquel lui-même ne s’attendait pas. Puis, lorsqu’il est enivré de cette réception dont il ne distingue pas la cause véritable, de grands personnages le prennent à part : ils l’engagent à laisser de côté l’ambassade dont l’a chargé son frère, et à ne songer qu’à lui ; car le Sénat, assurent-ils, a l’intention de lui constituer un royaume indépendant.[25] Attale, ainsi circonvenu, promet d’abord de parler dans ce sens. Mais un certain Stratios, qu’Eumène avait placé auprès de lui pour le conseiller, parvient à lui montrer le piège où on veut le faire tomber. Une fois introduit dans le Sénat, il s’abstient donc de rien dire contre son frère, et se contente de réclamer pour lui les villes de Maronée et d’Ænos. Le Sénat, persuadé qu’il réserve les questions les plus délicates pour une audience privée, fait droit à toutes ses demandes : il lui promet d’envoyer une ambassade chez les Galates ; il s’engage à lui donner Ænos et Maronée ; il le comble d’attentions et de présents. Mais quand, là-dessus, Attale quitte Rome sans avoir rien dit de ce qu’on espérait de lui, c’est chez les sénateurs une déception profonde, et tout de suite il leur faut une vengeance. En attendant mieux, ils reviennent sur leur parole au sujet d’Ænos et de Maronée : Attale n’est pas encore sorti de l’Italie que les deux villes sont déclarées libres.[26] En somme, la première arme sur laquelle Rome avait compté pour ruiner la maison des Attalides lui échappait ; mais elle en trouvait une autre dans l’invasion des Galates. Ceux-ci avaient subitement attaqué le royaume de Pergame, en 168 ; et le Sénat, nous venons de le voir, avait promis à Attale d’envoyer sur place une commission. A ce moment, son intention était sans doute d’obliger les Galates à se tenir tranquilles ; mais, Attale se refusant à servir ses combinaisons, il en fut tout autrement. L’ambassade annoncée partit bien pour l’Asie, sous la conduite de P. Licinius, le consul de 171 : nous ne savons pas quelles étaient ses instructions ; seulement, comme le remarque Polybe, les événements postérieurs permettent assez bien de le deviner. L’ambassade arrive en Asie dans l’été de 167, et, sans tarder, elle se rend auprès du chef des Galates, Solovettius. Attale veut l’accompagner : on l’en empêche, sous prétexte que sa présence rendrait la discussion trop orageuse ; et Licinius, à son retour, déclare simplement que ses prières n’ont fait que rendre Solovettius plus intraitable. Tite-Live, à ce propos, ne peut retenir son étonnement, en songeant que des princes comme Antiochus et Ptolémée ont cédé aux représentations de Popilius, tandis que d’un petit roi barbare Licinius n’a rien pu obtenir. Nous ne serions pas moins surpris que lui, si nous n’avions des raisons de croire que, dans la circonstance, le Sénat désirait laisser avorter les négociations. Sans doute jadis il avait convenu aux Romains de représenter les Galates sous les traits les plus noirs. « Leur naturel indomptable rendait inutile, disait-on, la défaite d’Antiochus, si on ne brisait pas leurs forces… La domination du roi de Syrie semblait aux nations de l’Asie plus tolérable que le caractère farouche de ces barbares intraitables, dont les ravages, toujours menaçants pour elles comme un orage, les tenaient dans de continuelles alarmes. Ils dévastaient les champs, mettaient tout au pillage, et permettaient à peine le rachat des prisonniers, réservant les enfants des vaincus pour leurs sacrifices humains. » En ce temps-là, il s’agissait de justifier l’expédition de Manlius Vulso ; mais à présent la thèse change. Les Galates, suscitant des ennuis à Eumène, font à merveille le jeu de Rome : ils deviennent dès lors gens à ménager, et l’on se garde bien de les malmener. En 165, la question n’est toujours pas tranchée ; les Galates ont des députés à Rome, et on leur garantit l’autonomie, s’ils demeurent dans les limites de leurs frontières sans envahir les territoires voisins. Enfin, en 101, c’est Eumène qui est représenté comme leur agresseur : Rome se pose en protectrice de leur indépendance, et elle en profite pour les agrandir sans cesse. Cette question de la faveur accordée aux Galates nous a obligés à descendre jusqu’en 164. Mais, beaucoup plus tôt, dès l’hiver de 167-166, le Sénat s’est avisé aussi d’un autre moyen pour abaisser Eumène : il lui a infligé à dessein un grave affront public. Le roi voulait venir à Rome. Il n’y avait rien là d’extraordinaire : en 172, pour pousser à la guerre contre Persée, il avait fait une démarche semblable qui lui avait valu les distinctions les plus flatteuses ;[27] et maintenant, au moment même où il partait pour l’Italie, Prusias de Bithynie s’y trouvait et y obtenait un excellent accueil. Seulement son voyage jetait les sénateurs dans un grand embarras : refuser de le recevoir, c’était le traiter en ennemi déclaré, et, on le sentait bien, les raisons manquaient pour justifier une pareille sévérité ; d’autre part, lui donner audience, c’était reconnaître l’inanité des accusations portées contre lui, et on ne le voulait pas davantage. On eut recours alors à une mesure d’apparence générale : sous prétexte qu’on était fatigué de tant de visites princières, on rendit un décret interdisant pour l’avenir aux rois de venir à Rome. En réalité, c’était là une loi d’exception, visant Eumène en particulier[28] ; et, si le Sénat tenait tant à lui interdire l’entrée de Rome, la cause n’en était pas simplement l’ennui qu’il éprouvait à entrer dans des explications difficiles : il calculait que l’humiliation du roi de Pergame serait vite connue de ses voisins, et qu’elle aurait pour effet de diminuer le zèle de ses alliés, comme d’augmenter l’ardeur de ses ennemis.[29] En conséquence, Eumène à peine débarqué à Brindes, on lui dépêche un questeur muni du nouveau sénatus-consulte, avec ordre, si le roi a des vœux à adresser au Sénat, de lui en demander communication, sinon de l’inviter à quitter l’Italie au plus tôt. On était alors en plein hiver ;[30] il était impossible, on le voit, de rendre l’injure plus sensible. Quant aux résultats de cette visite, ils répondirent parfaitement aux espérances du Sénat : en 164, nous trouvons Eumène en butte aux accusations des Galates, de Prusias et de plusieurs villes asiatiques ; on le dénonce comme rebelle aux ordres de Rome, on parle d’intrigues nouées par lui avec Antiochus, et le Sénat écoute avec complaisance toutes ces plaintes. Voilà donc Eumène traité en ennemi pour cette seule raison que son royaume reste trop considérable, en un temps où Rome juge inutile de s’astreindre davantage à ménager personne. Les Achéens vont subir un sort analogue, parce qu’ils ont la prétention de ne pas abdiquer spontanément toute liberté. Leur conduite, d’un bout à l’autre de la guerre contre Persée, a été irréprochable. En 171, à la prière de Q. Marcius Philippus, ils ont envoyé 1.000 hommes à Chalcis, pour garder cette place en attendant l’arrivée des troupes romaines ; et, les hostilités une fois engagées, un second corps, également de 1.000 hommes, est allé rejoindre le consul Licinius en Thessalie : il est même resté en service pendant l’hiver. En 170, Hostilius semble ne leur avoir rien demandé ; mais, en 169, nous les retrouvons en rapports suivis avec Q. Marcius Philippus. Par décret, ils ont décidé de mettre toutes leurs forces à la disposition des Romains : Polybe vient en informer le consul dès son entrée en Macédoine, et il en profite pour lui rappeler que, depuis le début de la lutte, ils n’ont jamais manqué d’obéir aux ordres de Rome. Cette année encore, ils font preuve d’une docilité parfaite : sur l’avis de Marcius, ils s’abstiennent de fournir les secours réclamés par Ap. Claudius Cento en Épire, comme de soutenir l’Égypte dans sa lutte contre la Syrie. Bien mieux, pour l’amour de Rome, ils se sont réconciliés avec ses alliés. Depuis un certain temps, ils étaient brouillés avec Eumène. Dans l’hiver de 170-169, Attale, de son cantonnement d’Elatée, engage à ce sujet d’abord des négociations privées ; puis, le stratège Archon paraissant bien disposé, au printemps de 169 une ambassade officielle se présente de sa part dans l’assemblée de la Ligue ; et, malgré l’opposition, après un grand discours de Polybe, elle obtient le rétablissement de tous les honneurs accordés jadis au roi de Pergame, à l’exception seulement de ceux qui seraient contraires à la dignité ou aux lois des Achéens : un messager spécial, Télocrite, est chargé de porter le nouveau décret à Attale. Enfin les Achéens n’ont entretenu avec Persée aucune relation. Sans doute il existait parmi eux des hommes qui, prévoyant les conséquences funestes pour la Grèce d’une lutte où se disputait en réalité la domination du monde, montraient peu d’empressement à y prendre part, et qui volontiers se seraient enfermés dans une neutralité chagrine. Jamais toutefois ils n’ont prononcé en public de discours dans ce sens ; jamais on n’a surpris ni correspondance ni émissaires adressés par eux à Persée ; et, après Pydna, si dans les papiers du roi on a saisi des lettres écrites par les chefs de plusieurs nations, il n’y en avait pas une seule provenant des Achéens : Rome elle-même en convient. Bref, on n’a absolument aucun acte à leur reprocher ; mais on ne s’embarrasse pas pour si peu : on s’en prend îi leurs intentions, cependant. A vrai dire, dès l’hiver de 170-169, cette tendance s’est déjà fait jour. C. Popilius et Cn. Octavius, chargés de communiquer aux Grecs le sénatus-consulte relatif aux réquisitions, ont laissé entendre, en parcourant le Péloponnèse, qu’à leurs yeux l’abstention ne valait guère mieux que l’hostilité ouverte, et ils ont manifesté au moins l’envie d’accuser, entre autres, Lycortas, Archon et Polybe, non parce qu’ils s’agitaient contre Rome (la chose eût été impossible à prouver), mais sous prétexte que leur tranquillité actuelle ne répondait pas à leurs sentiments intimes, et qu’au fond ils surveillaient les événements et guettaient, pour se déclarer, une occasion favorable. A cette date, les Romains n’ont pas osé donner suite à leur projet ; seulement ils n’y ont pas renoncé. En vain les Achéens, inquiets d’une visite si menaçante,[31] ont-ils depuis multiplié les témoignages de leur bonne volonté ; après Pydna, on renouvelle contre eux les mêmes accusations. On répète, comme en 169, que le parti de Persée ne se bornait pas aux gens qui, par vanité, se sont posés en hôtes et en amis du roi : un bien plus grand nombre, dit-on, ont été secrètement dans ses intérêts ; sous couleur de défendre la liberté, ils n’ont cessé, dans les assemblées, de travailler contre les Romains. Et l’on conclut qu’il n’y a qu’un moyen de maintenir la Grèce dans le devoir : c’est de briser complètement les espérances de l’opposition, de façon à relever et à fortifier l’autorité des partisans avérés de Rome. Il convient de le reconnaître, ce sont des Grecs qui, pour assurer leur tyrannie sur leurs compatriotes, ont pris l’initiative de ces calomnies, et poussé les Romains dans la voie des rigueurs injustifiées. Mais ceux-ci de leur côté n’étaient que trop disposés à agir de la sorte : la conduite adoptée par eux envers les Achéens le montre assez bien. En 167, à Amphipolis, les chefs du parti romain dans les divers États de la Grèce sont venus apporter leurs délations devant Paul-Émile et les dix commissaires ;[32] Paul-Émile, observe Polybe, ne les approuvait pas, et, pour son compte, il n’ajoutait pas foi à leurs dires. Néanmoins il accepte les listes de suspects dressées par ces hommes : pour tous les cantons autres que l’Achaïe, il expédie, par l’intermédiaire de leurs stratèges respectifs, aux malheureux ainsi désignés l’ordre de se rendre à Rome ; quant aux Achéens, comme il n’a aucune preuve de leur culpabilité, et qu’il les croit capables, ayant encore une certaine force, de ne pas obéir, et même de faire un mauvais parti à Callicrate, leur calomniateur avéré, il charge par exception deux commissaires, et des plus considérables, C. Claudius Pulcher et Cn. Domitius Ahenobarbus, de se rendre en Achaïe pour y protéger le traître, et pour y citer eux-mêmes, par édit, les victimes qu’il lui plairait d’indiquer.[33] Que se passa-t-il exactement ensuite ? nous n’avons plus à ce sujet que le témoignage de Pausanias, et c’est là une autorité assez faible.[34] D’après lui les commissaires, une fois introduits dans l’assemblée de la Ligue, commencent par annoncer que les citoyens les plus haut placés ont, pendant la guerre, soutenu Persée de leur argent et d’autre façon ; en conséquence, ils demandent aux Achéens de décréter de suite, pour ce crime, la peine de mort, et ils se réservent de donner les noms des coupables après le prononcé de la sentence. Accepter une pareille procédure, c’était se livrer d’avance à l’arbitraire de Callicrate. Aussi les Achéens réclament-ils d’abord la désignation spéciale de chaque prévenu. Là-dessus, à l’instigation de Callicrate, les Romains osent déclarer que tous les anciens stratèges de la Ligue leur sont également suspects. Alors Xénon, un des hommes les plus considérés du pays, se lève indigné, et s’écrie : « Voilà donc l’accusation ; eh bien ! moi aussi, j’ai été stratège ; pourtant je n’ai rien à me reprocher, ni torts envers les Romains, ni manœuvres en faveur de Persée. Aussi suis-je disposé à subir un jugement devant l’assemblée des Achéens, et même devant les Romains. » Xénon parlait ainsi dans la conscience de son droit ; mais sa réponse était imprudente, et les Romains, à qui elle fournit enfin un argument à faire valoir, ne manquent pas de s’en emparer : sur le champ ils décident que tout Achéen dénoncé par Callicrate devra se rendre en Italie pour s’y justifier. Tel est le récit de Pausanias. Peut-être, si nous possédions ceux de Polybe ou de Tite-Live, y aurait-il lieu d’en modifier quelque détail ;[35] l’ensemble pourtant paraît en être exact. Les Achéens, en cette circonstance, ont été victimes d’une comédie organisée entre Callicrate et les deux commissaires envoyés par Paul-Émile : ils n’avaient commis aucune faute, et cependant plus de mille d’entre eux se trouvent soudain déportés et internés en Etrurie ; toute tentative d’évasion de leur part, soit pendant le trajet, soit, plus tard, dans les villes où ils seront relégués, va être punie de mort ; et le Sénat les retiendra ainsi plus de seize ans sans jugement. « Jamais, remarque Pausanias, la Grèce n’avait encore été traitée de la sorte. Même au temps de la plus grande puissance de la Macédoine, ni Philippe, ni Alexandre n’avaient obligé leurs adversaires à se faire juger en Macédoine : ils leurs permettaient au moins de se défendre devant les Amphictyons. La Syrie, après Rhodes et après l’Achaïe, peut nous fournir mêlée un dernier exemple des procédés dont les Romains entendent user désormais envers tous les peuples étrangers. Malgré les sollicitations des deux partis, elle ne s’est mêlée en rien à la dernière guerre ;[36] car, à la même époque, elle était engagée pour son compte dans une lutte sérieuse contre l’Égypte. De cette abstention on ne lui fait d’ailleurs pas le moindre reproche ; mais brutalement on lui arrache le fruit de ses victoires, pour la seule raison qu’il ne convient pas à Rome de l’en laisser jouir. Le détail de la campagne ne nous intéresse pas ici directement ; pourtant il nous faut au moins en exposer les grandes lignes,[37] si nous voulons bien saisir les phases successives de l’intervention romaine. A l’époque où nous sommes, le trône de Syrie est occupé par Antiochus IV Epiphane (175-164), et celui d’Égypte par Ptolémée VI Philométor (181-140) ; les deux royaumes se disputent la possession de la Cœlé-Syrie et de la Phénicie. La querelle n’est pas nouvelle entre eux ; car sans remonter, comme le font les Syriens, jusqu’à Antigone, leur premier roi, qui, lors du démembrement de l’empire d’Alexandre, a possédé les provinces en question, sous le règne d’Antiochus III le Grand, le père du souverain actuel (222-187), elles ont encore donné lieu à deux guerres. L’Égypte les a d’abord conservées sous Ptolémée IV Philopator (222-205) grâce à sa victoire de Raphia, en 217 ; mais, sous Ptolémée V Epiphane (205-181), parvenu au trône à l’âge de cinq ans, elles les a reperdues par sa défaite au mont Panion, en 198. A ce moment, la paix a été scellée entre les deux maisons par le mariage de Ptolémée V avec Cléopâtre, fille d’Antiochus III ; seulement, dès la mort de cette princesse, en 173, l’Égypte, suscitant des chicanes sur la constitution de sa dot, émet la prétention de reprendre la Cœlé-Syrie et la Phénicie ; et, en fait, les hostilités, après avoir menacé un certain temps, éclatent en 170.[38] Elles peuvent se diviser en trois périodes. La première est très claire : bien que l’Égypte ait cherché la guerre, elle n’a cependant à sa tête aucun homme de valeur. Son roi, Ptolémée Philométor, ne manque pas de qualités, comme le montre la suite des événements ; mais il est dominé alors par ses ministres Eulaios et Lénaios, un eunuque et un ancien esclave syrien, qui ne sont autre chose que des brouillons et des présomptueux.[39] Antiochus ne tarde donc pas à remporter. Victorieux, une clémence habile lui concilie les esprits, et contribue beaucoup à lui livrer Péluse avec la plus grande partie de l’Égypte. Bien mieux, Ptolémée qui, sur les conseils d’Eulaios, veut se sauver à Samothrace, tombe entre ses mains. Cet événement est le signal d’une grave révolution en Égypte : les Alexandrins, continuant la résistance, offrent la couronne au frère et à la sœur de Ptolémée Philométor, Ptolémée Physcon (le futur Ptolémée VII Evergète II) et Cléopâtre. Ici commence la seconde phase de la guerre (169). Antiochus, à cette nouvelle, change complètement d’attitude : il se pose en défenseur de Philométor, l’établit à Memphis, et, après une vaine tentative contre Alexandrie, il retourne en Syrie avec ses troupes, sauf une forte garnison laissée à Péluse. A ce qu’il semble, il comptait qu’après son départ la guerre civile allait continuer entre les deux Ptolémées, que les dernières forces de l’Égypte s’épuiseraient ainsi, et qu’il serait libre ensuite de lui imposer ses volontés. Son espoir se trouve déçu : Philométor, inquiet de voir Péluse, la clef de l’Égypte du côté de la Syrie, rester entre les mains d’Antiochus, se réconcilie avec son frère et sa sœur, et rentre sans opposition dans Alexandrie. Quand les Ptolémées annoncent à Antiochus la solution toute pacifique de leur différend, le roi, furieux, leur signifie qu’il tournera ses armes contre eux, si, dans un délai déterminé, ils ne lui ont pas abandonné l’île de Chypre et le territoire de Péluse. Il met d’ailleurs sa menace à exécution : c’est la troisième période de la guerre (168). Sa flotte bat celle de l’Égypte devant Chypre ; lui-même, avec l’armée de terre, rentre dans Memphis, recommence la conquête du pays ; et, vers le temps de la bataille de Pydna, il se trouve de nouveau devant Alexandrie, quand l’intervention de Rome anéantit complètement ses espérances. Les faits étant ainsi connus dans leur ensemble, il est assez curieux maintenant d’examiner à quel moment et de quelle façon Rome a jugé a propos d’y prendre part. La querelle, il est à peine besoin de le remarquer, ne la touchait en rien. Néanmoins, la Syrie et l’Égypte étant ses alliées, l’une et l’autre, dès l’ouverture des hostilités, lui adressent des ambassades, la Syrie pour dénoncer l’attaque dont elle est l’objet, l’Égypte pour parer à ce coup on demandant à renouveler son pacte d’amitié. Les deux députations sont reçues au commencement de 169 ; et comme, à cette date, le Sénat n’est nullement fâché, au contraire, d’une lutte qui occupe les deux royaumes, aux Égyptiens il distribue de bonnes paroles peu compromettantes, et aux Syriens il répond qu’il va charger le nouveau consul, Q. Marcius Philippus, d’écrire comme il convient à Ptolémée. C’est, nous l’avons vu à propos du sénatus-consulte de Thisbées, sa façon habituelle d’éviter les déclarations précises et de traîner les choses en longueur. Si le Sénat était assez disposé à se désintéresser de ce conflit, Q. Marcius, lui, paraît s’en être effrayé davantage, et avoir considéré non pas tant l’affaiblissement réciproque des belligérants que le prestige dont jouirait ensuite le vainqueur. Dans cette pensée, il aurait peut-être été jusqu’à interrompre un instant la lutte contre Persée, afin de permettre à Rome d’imposer le statu quo aux deux peuples. En tout cas, il a dû encourager, dans l’été de 169, les Rhodiens à s’entremettre ; et, vers la fin de l’hiver 169-168, quand la guerre en arrive à ce que nous avons appelé sa troisième phase, que les Ptolémées réconciliés réclament le secours des Achéens, et que ceux-ci se montrent très disposés à le leur accorder, il s’entend avec Callicrate pour inviter la Ligue, au lieu de diriger des troupes sur l’Égypte et de contribuer par là à prolonger la lutte, à préparer plutôt un rapprochement entre les adversaires. A cette époque d’ailleurs, le Sénat, lui aussi, commence à s’inquiéter de la question d’Égypte : il a envoyé de son côté une ambassade, sous la conduite de T. Nemesius, pour travailler à la paix. Ce n’était encore qu’une intervention discrète : Nemesius n’a rien obtenu du tout, et il est reparti sans insister. Mais, au printemps de 168, lorsque les députés de Ptolémée Physcon et de Cléopâtre viennent invoquer l’appui de Rome, et lui exposer que, si elle tarde, Antiochus sera bientôt maître de toute l’Égypte, y compris Alexandrie, le Sénat se décide à des mesures plus énergiques : C. Popilius Lænas, C. Decimius et C. Hostilius sont chargés de se rendre d’abord auprès d’Antiochus, ensuite auprès de Ptolémée, et de leur déclarer que, si les hostilités continuent entre eux, les Romains cesseront de tenir pour ami et allié celui des deux qui en sera cause. Bien entendu il ne s’agit pas là, comme le prétend Tite-Live, d’un élan soudain de sympathie pour la détresse des Alexandrins ; et l’explication de Polybe est assurément la bonne : Rome voit dans l’extension de la puissance d’Antiochus un fait dont les conséquences peuvent l’atteindre personnellement. Dès lors les événements vont se précipiter. Si Popilius et ses collègues ne se rendent pas de suite en Égypte, c’est que la guerre contre Persée entre précisément dans sa période décisive, et que, dans ces conditions, ils préfèrent attendre un peu avant de présenter leur insolent ultimatum. Ils restent donc à Délos jusqu’à la bataille de Pydna ; mais, le triomphe de Paul-Émile une fois assuré, ils reprennent la mer et ils vont trouver Antiochus devant Alexandrie. Là se place l’épisode, si souvent rappelé par les auteurs anciens, du cercle de Popilius. A l’arrivée de l’ambassadeur romain, Antiochus le saluait et lui tendait la main : Popilius, sans répondre à ce geste amical, se contente de remettre au roi le sénatus-consulte qui lui enjoint d’évacuer l’Égypte. Antiochus, après l’avoir lu, déclare qu’il va assembler son conseil et délibérer avec lui sur une aussi grave résolution : Popili |