ROME ET LA GRÈCE DE 200 A 146 AVANT JÉSUS-CHRIST

 

DEUXIÈME PARTIE — DE LA SECONDE À LA TROISIÈME GUERRE DE MACÉDOINE

CHAPITRE III — LA TROISIÈME GUERRE DE MACÉDOINE

Texte mis en page par Marc Szwajcer

 

 

I

Dans l’espace d’une vingtaine d’années, nous avons constaté, à tous égards, un changement très profond dans les dispositions des Romains vis-à-vis des Grecs. Les raisons, nous l’avons montré, en sont multiples. D’abord la politique conciliatrice de Flamininus escomptait, comme un résultat naturel et certain, la reconnaissance et la docilité de la Grèce ; or la guerre contre Antiochus est venue presque aussitôt démontrer la vanité de ce calcul, et Rome, reprise de son esprit de défiance, s’est mise alors à adopter, partout où elle voyait encore quelque force, en Achaïe aussi bien qu’en Macédoine, une série de mesures injustes et vexatoires. Ensuite, nous devons le reconnaître, il aurait fallu aux Romains, pour persister longtemps dans les ménagements de la première heure, un désintéressement véritable ; or, à mesure qu’ils se sentent mieux les maîtres du monde, la tentation augmente pour les diplomates ou les généraux d’abuser de leur puissance, comme pour les financiers ou les trafiquants d’utiliser les victoires de la République afin d’étendre le champ de leurs spéculations.

Sans doute, la Grèce, par l’éclat de sa civilisation, avait au premier moment inspiré à Rome un vif enthousiasme, et cette impression, jusqu’à un certain point, aurait pu lui servir de sauvegarde ; mais les philhellènes ont été vite rebutés par les défauts du caractère grec ; et, de leur côté, les vieux Romains déterminent une réaction contre l’influence hellénique, parce qu’ils s’effraient de ses résultats et la rendent responsable de la corruption dont ils constatent les progrès rapides autour d’eux. Dès lors nous pouvons nous attendre à trouver Rome peu disposée maintenant à éviter les conflits en pays grec, ou, s’il s’en produit, à témoigner envers qui que ce soit des attentions particulières. La troisième guerre de Macédoine va nous éclairer pleinement à ce sujet.

Considérons d’abord quelles en ont été les causes. Polybe s’en préoccupe de bonne heure ; car il les examine dès son livre XXII, c’est-à-dire dès le temps où il raconte l’issue de Philippe, dont la guerre étolo-syrienne. D’après lui, on aurait tort de les chercher seulement à l’époque de Persée, dans des faits comme la déchéance d’Abrupolis, l’invasion de la Dolopie et la promenade militaire du roi à Delphes, ou encore comme les embûches tendues à Eumène et le meurtre des députés béotiens favorables à Rome. De ces incidents les premiers, dit-il, marquent les préliminaires de la lutte, les seconds en constituent déjà le début manifeste ; mais, en réalité, son origine est dans la volonté qu’avait Philippe de rouvrir les hostilités contre Rome : tous ses préparatifs étaient achevés quand la mort l’a surpris ; Persée a été l’exécuteur de ses plans. Bref, la guerre a été cherchée par Philippe ; Persée a suivi fidèlement la pensée de son père ; et Rome, une fois de plus, en a été réduite à se défendre.

Il est impossible de mieux présenter les choses au point de vue romain ; c’est donc la même argumentation que nous retrouvons dans Tite-Live. Celui-ci, il est vrai, ne remonte pas tout à fait aussi haut que Polybe : il place la première mention des projets de Philippe seulement en 185, au moment où les Romains obligent le roi de Macédoine à répondre de sa conduite devant leurs commissaires, d’abord dans la vallée de Tempe, puis à Thessalonique. Mais dès lors il revient souvent sur cette idée. Philippe, fort irrité contre les Thessaliens, s’est laissé aller à dire un jour : « Le soleil ne s’est pas encore couché pour la dernière fois » ; c’est une menace que les Romains s’appliquent à eux-mêmes. En vain le roi cède-t-il sans cesse à leurs exigences ; on le regarde comme bien décidé à recommencer la guerre. On surveille avec soin ses actions, et on leur cherche des raisons secrètes : que, pour venir en aide aux Byzantins, il se jette sur les Thraces du voisinage, qu’il envoie des secours en Bithynie à Prusias contre Eumène, qu’il fasse une expédition dans le cœur de la Thrace, on y voit de sa part tantôt un moyen de préparer la guerre contre Rome, tantôt une tentative pour dépister les soupçons, et on représente sa haine comme allant toujours croissant.

Persée une fois monté sur le trône, les accusations ne sont pas moins nombreuses contre lui. Il a commencé, en 179, par renouveler l’alliance de la Macédoine avec Rome : c’est le seul de ses actes que le Sénat juge digne d’approbation.[1] Tous les autres lui paraissent procéder des desseins de Philippe, et refléter par conséquent la même hostilité ; ses guerres, comme ses négociations diplomatiques, lui sont également reprochées, et on tourne indifféremment contre lui tous les incidents qui se produisent à l’intérieur ou à proximité de son royaume.

Ainsi, pour nous faire une idée de ces différents ordres de griefs, sur le premier chef Persée est accusé d’avoir dépouillé de ses États le petit roi thrace Abrupolis, d’avoir porté ses armes en Dolopie, d’avoir pénétré avec des troupes à travers la Thessalie et la Doride jusqu’à Delphes, et d’avoir fourni des secours aux Byzantins. Sur le deuxième, on note avec soin qu’il a épousé la fille du roi de Syrie Séleucus IV Philopator, et donné sa sœur à Prusias II de Bithynie ; qu’il a conclu un traité d’alliance avec la Béotie ; qu’il a failli rentrer en relations avec l’Achaïe ; qu’il a en Etolie un parti dévoué à ses intérêts, et qu’il en a profité pour susciter dans ce pays des troubles sanglants ; qu’il a jeté la confusion dans la Thessalie et la Perrhébie en y soulevant la question de la réduction des dettes ; qu’il tient la Thrace sous sa dépendance ; et que les villes mêmes d’Asie entrent en rapports avec lui. Sur le troisième chef enfin, on le rend responsable de la mort d’Arthétaurus, chef illyrien dévoué à Rome, et de celle de deux Thébains, Eversa et Callicrite, adversaires de la Macédoine dans l’assemblée des Béotiens ; on lui impute l’attentat commis à Delphes sur Eumène II de Pergame ; et on prétend qu’il a voulu donner à un citoyen considérable de Brindes, chez qui descendent les voyageurs de marque, la commission d’empoisonner secrètement ceux des généraux ou des ambassadeurs romains qui lui seraient désignés.[2]

En résumé, Persée, dit-on, a hérité des projets belliqueux de son père en même temps que de son trône ; il emploie à les nourrir, à les mûrir toutes les forces de sa pensée ; au mépris du traité de 107, qui a interdit au roi de Macédoine de porter ses armes au-delà de ses frontières et de faire la guerre aux alliés du peuple romain, tantôt il occupe des contrées de vive force, tantôt il séduit par des caresses et des bienfaits les peuples qu’il ne lui serait pas possible de soumettre par la violence ; il agit comme si la Grèce lui était abandonnée et comme si personne ne devait s’opposer à ses entreprises avant son passage en Italie. C’est Eumène, il est vrai, qui parle de la sorte ; mais les consuls, par ordre du Sénat, ne s’expriment pas autrement devant le peuple dans les comices centuriates. « Persée, fils de Philippe, roi de Macédoine, déclarent-ils, au mépris du traité conclu avec Philippe, son père, et renouvelé avec lui depuis la mort de celui-ci, s’est attaqué aux alliés du peuple romain, a ravagé leurs territoires, et occupé leurs villes ; de plus, il a conçu le projet d’entreprendre une guerre contre le peuple romain, et préparé dans ce but des armes, des soldats et des vaisseaux ; les hostilités doivent donc être ouvertes contre lui, s’il ne donne pas satisfaction sur tous ces points. »

Telle est la thèse officielle des Romains sur les causes de la troisième guerre de Macédoine. Assurément elle n’est pas dépourvue de toute vérité ; mais il est nécessaire aussi, je crois, d’y introduire et des restrictions et des distinctions importantes.

Tout d’abord, pour ce qui regarde Philippe, nous admettrons volontiers qu’il avait le dessein parfaitement arrêté de reprendre un jour la lutte contre Rome, et que sa condescendance momentanée aux ordres du Sénat couvrait chez lui une haine des plus violentes. Mais d’où lui venait ce désir de tenter à nouveau la chance des combats ? procédait-il de l’ambition insatiable, de l’humeur inquiète du roi ? ou plutôt n’était-il pas le résultat des tracasseries et des humiliations dont Rome l’accablait sans cesse ? Celle-ci met toujours en avant la violation par la Macédoine du traité de 197 ; mais elle oublie volontairement que, depuis Cynocéphales, il y a eu la guerre étolo-syrienne, où Philippe a déployé en sa faveur une activité dont il avait le droit d’espérer quelque récompense. Tant qu’on a eu besoin de lui, on lui a promis des agrandissements de territoire ; on s’arrange ensuite pour l’en frustrer, on favorise ses ennemis, on le soumet à un espionnage perpétuel, on se mêle même à ses querelles de famille.[3] Et là-dessus on l’accuse de vouloir rompre le pacte d’amitié qui l’unit au peuple romain ! C’était bien son intention, en effet ; mais la responsabilité en revient, convenons-en, à l’attitude des Romains à son égard.

Passons maintenant à Persée. On le donne comme le dépositaire et l’exécuteur des desseins de son père ; n’y a-t-il pas cependant de l’un à l’autre une différence considérable ? Philippe, oui, pouvait rêver de porter la guerre en Italie. En 181, il était monté sur l’Hémus parce que, disait-on, la vue y embrassait à la fois le Pont-Euxin et l’Adriatique, le Danube et les Alpes ; en 179, il avait décidé les Bastarnes à venir, de la rive gauche du Danube, se jeter sur la Dardanie, et il espérait de là, à travers le pays des Scordisques, les lancer sur l’Italie par les Alpes Orientales, comme Hannibal y avait pénétré par les Alpes Occidentales : ce sont là des faits qui ne laissaient pas d’être assez menaçants pour Rome. Mais où trouvons-nous trace, chez Persée, d’un projet analogue de grande guerre ?

Sans doute, dès 174, on l’accuse d’avoir échangé des ambassades secrètes avec les Carthaginois ; seulement la dénonciation a pour auteur Massinissa, l’ennemi peu scrupuleux de Carthage, qui, en 171, prétendra de même que ses voisins préparent leur flotte contre Rome, alors qu’en réalité ils mettent à la disposition du Sénat 1.000.000 de boisseaux de blé et 300.000 boisseaux d’orge. Vient ensuite, en 172, le rapport d’Eumène : selon Tite-Live même, le but en était de hâter l’explosion de la haine des Romains contre Persée, et le parti pris d’ailleurs y est assez manifeste. A un moment donné, il est question de conférences mystérieuses tenues à Samothrace, pendant plusieurs jours, entre Persée et les représentants des villes asiatiques ;[4] mais, comme il n’y est fait allusion qu’une seule fois, c’était là sans doute une simple rumeur dont les Romains eux-mêmes ont reconnu le peu de consistance. Enfin, toujours en 172, les députés d’Issa parlent d’une entente entre Persée et le roi d’Illyrie, Gentius, et ils représentent les ambassadeurs illyriens à Rome comme étant, en réalité, des espions envoyés à l’instigation de Persée ; or, en 171, Tite-Live reconnaît que, si Gentius s’est mis en cas d’être suspect aux Romains, il n’a pas montré nettement pour quel parti il se décidait, et, en 170, la même incertitude subsiste encore à son égard. Nous ne tenons donc, en somme, aucune preuve décisive des soi-disant tentatives faites par Persée pour former une coalition contre Rome ; et d’ailleurs ce que nous savons de son caractère ne nous permet pas non plus de lui prêter de si vastes desseins.

Au début, il est vrai, tant qu’on en est encore aux préliminaires de la lutte, son attitude ne manque pas de fierté. Ainsi, en 172, son ambassadeur Harpale, tout en le disculpant devant le Sénat de toute idée de provocation, ose ajouter qu’au reste, si le roi reconnaît qu’on cherche un prétexte de guerre, il se défendra avec courage : car les faveurs de Mars sont communes à tous les peuples, et l’issue des combats demeure incertaine. Puis, devant les députés du Sénat qui viennent lui dénoncer l’amitié du peuple romain, Persée lui-même déclare qu’il ne veut plus s’en tenir au pacte accepté jadis par son père : il est disposé à en conclure un autre, mais à la condition expresse de traiter d’égal à égal. De telles paroles semblent indiquer chez lui l’intention d’engager à bref délai la guerre contre Rome ; mais comme la suite de sa conduite dément une semblable résolution !

Dès que Rome dans l’automne de 172, dirige des troupes entendre sur la Macédoine, il envoie une nouvelle ambassade en demander le retrait au Sénat, s’engageant, s’il l’obtient, à accorder les réparations qu’on exigera de lui en faveur des alliés. On lui répond par l’annonce du débarquement très prochain d’une armée consulaire ; néanmoins comme, en attendant, le Sénat charge des commissaires de visiter les divers peuples de la Grèce pour les maintenir ou les ramener dans son alliance, Persée leur adresse des lettres dès leur arrivée à Corcyre.

Un peu plus tard, profitant des liens d’hospitalité qui existaient entre son père et l’un des commissaires, Q. Marcius Philippus, il sollicite de ce dernier une entrevue. Elle a lieu en effet ; et tel est chez Persée le désir d’éviter les hostilités qu’il se laisse grossièrement duper par Marcius : pour obtenir le droit de tenter encore une démarche auprès du Sénat, il accorde aux Romains, dont les préparatifs ne sont pas terminés, un armistice qui ne profite qu’à eux seuls. Il est persuadé qu’on va aboutir à une entente, et il l’annonce tout de suite à Byzance et à Rhodes. Arrivés à Rome, ses députés ne prennent plus le ton hautain d’Harpale : ils s’appliquent à justifier leur maître, ils se répandent en prières. Ils n’obtiennent rien cependant, et viennent rapporter à Persée qu’il lui faut renoncer à tout espoir de conserver la paix. Le roi, malgré cela, hésite encore à combattre : il rassemble un conseil de guerre dans son palais de Pella ; il se demande s’il ne conviendrait pas, plutôt que de s’exposer à des hasards si redoutables, de payer tribu aux Romains ou de leur céder une portion de son territoire ; et c’est seulement en voyant ses officiers, à une grande majorité, se prononcer pour un parti énergique, qu’il lance ses ordres de mobilisation.

Enfin, la guerre une fois commencée, quand il abattu le consul P. Licinius Crassus dans un combat de cavalerie près de Larissa, quelques-uns de ses courtisans n’ont qu’à lui suggérer l’idée de proposer un accommodement : il abonde immédiatement dans leur sens ; car de tels avis, remarque Tite-Live — sans doute par inadvertance, — n’étaient jamais pour lui déplaire. Vainqueur, il envoie des députés au vaincu pour solliciter la paix, en s’engageant à payer le même tribu que Philippe, et à renoncer aux villes, territoires et lieux abandonnés par lui ; puis, malgré l’arrogance calculée de Licinius qui lui demande de se livrer à merci, lui et la Macédoine, malgré l’avis aussi de ses conseillers, il essaie de prolonger les négociations, en ajoutant aux sommes proposées d’abord. Voilà l’homme qu’on déclare acharné à faire éclater la guerre contre Rome !

Examinons au contraire la conduite des Romains dans le même temps. Dès 173, dit Tite-Live, les éloges accordés publiquement par un commissaire du Sénat aux Achéens, pour avoir maintenu avec fermeté l’ancien décret qui interdisait l’entrée de l’Achaïe au roi de Macédoine, ne laissait pas de doutes sur leur haine contre Persée. Quelques mois après, en 172, le rapport d’Eumène vient, encore l’envenimer ; aussitôt les esprits et les oreilles des sénateurs sont également prévenus : quoi que puissent dire les ambassadeurs du roi, leurs réfutations et leurs prières sont repoussées avec dédain. Sans attendre la nomination des nouveaux consuls, on charge déjà un préteur de commencer des levées spéciales, de faire passer des troupes en Epire, et d’y occuper les villes maritimes, pour assurer l’année suivante le débarquement de l’armée consulaire.

A ce moment, la guerre n’est pas encore déclarée, mais elle est résolue ; tout le monde à Rome la juge inévitable : avant la fin de l’année, on décide de ne plus différer les préparatifs ; et, au moment de la désignation des consuls de 171, le Sénat leur enjoint d’immoler solennellement de grandes victimes le jour de leur entrée en charge, et d’adresser aux dieux des prières pour l’heureux succès de la guerre que le peuple romain a l’intention de faire. Bien mieux, les Romains se mettent en campagne contre un ennemi qu’ils savent complètement en état d’agir, sans avoir seulement terminé eux-mêmes leurs préparatifs, et nous venons de les voir repousser de parti pris toutes les tentatives de conciliation faites par Persée en 171. Il est difficile de rêver un contraste plus complet avec les hésitations du roi de Macédoine, et de conserver quelque incertitude sur celui des deux adversaires à qui doit incomber la responsabilité de la lutte.

Assurément il ne s’ensuit pas pour cela qu’il n’y ait rien à retenir des accusations formulées contre Persée ; car sa réplique à Marcius, dans l’entrevue des bords du Pénée, n’est pas convaincante sur tous les points. Par exemple, le roi semble bien avoir été dans son droit en châtiant Abrupolis, qui avait envahi la région des mines du Pangée et porté ses ravages jusqu’à Amphipolis, ou en réprimant à main armée la révolte des Dolopes, ses sujets, qui venaient de massacrer leur gouverneur ; il est fort possible aussi que la dénonciation de Rammius de Brindes ait été une calomnie destinée à justifier sa présence à Pella ; que les Thébains partisans de Rome, Eversa et Callicrite, aient péri simplement dans un naufrage ; et que le roi n’ait pas commandé davantage le meurtre d’Arthétaurus.

Mais, étant donnés sa haine indubitable contre Eumène et l’intérêt qu’il avait à se débarrasser d’un voisin aussi gênant, nous avons peine à croire qu’il n’ait pas été l’instigateur de l’attentat commis contre le roi de Pergame. De même la promenade militaire à Delphes, si pacifique qu’elle ait été, n’en constituait pas moins une violation flagrante du traité de 197 ; et nous en dirons encore autant des troubles suscités dans les États grecs. Rome ne manquait donc pas de griefs à faire valoir. Ils paraissent pourtant insuffisants à justifier une grande guerre, surtout si l’on songe que Persée, dès l’arrivée des premiers détachements romains en Grèce, s’empressait d’offrir au Sénat toutes les réparations désirables.

C’est qu’ici, comme il arrive souvent en diplomatie, les raisons capitales de l’animosité des Romains contre Persée sont précisément celles dont on ne lui parle pas. Nous n’en sommes d’ailleurs pas réduits pour cela à les imaginer de nous-mêmes : ce sont celles par où Eumène a soin de débuter dans son rapport, parce qu’il est sûr ainsi de frapper immédiatement l’attention des sénateurs, et de grossira leurs yeux l’importance des faits particuliers qu’il se réserve d’exposer ensuite.

Avant tout donc, ce qui inquiète Rome du côté de la Macédoine, c’est le relèvement inattendu de ce royaume : après Cynocéphales, elle croyait l’avoir abaissé au rang de l’Etolie ou de l’Achaïe ; or, en une vingtaine d’années de paix, il s’est repeuplé d’une jeunesse florissante, il a rétabli ses finances, et il fait de nouveau figure de grande puissance. Eumène nous donne une idée de ses ressources : dans la Macédoine même, Persée, dit-il, a sur pied 30.000 fantassins et 5.000 cavaliers ; ses approvisionnements de blé peuvent suffire pendant dix ans à les nourrir ; son trésor est assez bien garni pour payer, pendant un nombre égal d’années, 10.000 mercenaires en plus des troupes nationales ; ses arsenaux sont en mesure d’équiper trois armées comme la sienne ; et, s’il a besoin d’hommes, la Thrace, placée sous sa dépendance, lui offre à cet égard une réserve inépuisable.

En outre, le roi personnellement ne manque pas de qualités : jeune et robuste, il a été dès l’enfance formé par son père à l’art de la guerre ; et, depuis son arrivée au trône, il a mené à bonne fin plusieurs entreprises où Philippe avait échoué. Par une politique habile, il a proclamé en Macédoine l’amnistie pour les débiteurs comme pour les prisonniers d’État, et, partout où il l’a pu, il s’est efforcé de faire entrevoir, sous son hégémonie, la réduction des dettes, de façon à se poser en chef de la démocratie et en partisan des réformes sociales, comme Rome s’attache à grouper autour d’elle l’aristocratie et à défendre les intérêts des conservateurs. Sa popularité va donc croissant de jour en jour, et l’Asie aussi bien que la Grèce commence à tenir les yeux fixés sur lui.

Voilà, à n’en pas douter, la cause essentielle des préoccupations de Rome. Dès l’époque de Flamininus, elle aspirait déjà à un protectorat très réel sur le monde hellénique ; depuis la guerre étolo-syrienne, elle entend le rendre plus étroit, et travaille à abaisser systématiquement tout ce qui subsiste encore de forces en face d’elle ; en même temps, ses généraux et ses diplomates se laissent aller de plus en plus à agir partout en maîtres absolus ; ses capitalistes et ses commerçants désirent étendre le champ de leurs opérations, et réclament du Sénat des provinces à exploiter. Or c’est juste le moment où la Macédoine reprend une vigueur nouvelle, où elle ose parler de réviser le traité de 197, et où visiblement elle s’efforce de reprendre parmi les États grecs la place qu’elle y occupait autrefois ! Rome n’avait pas l’habitude de supporter de tels échecs à ses desseins : tout retard augmentait le danger ; et c’est ainsi qu’elle s’est résolue à précipiter la crise coûte que coûte, à refuser tout arrangement, et à poursuivre les hostilités jusqu’à la ruine définitive de Persée.[5]

Bref, nous pouvons accorder à Polybe et à Tite-Live que la troisième guerre de Macédoine a eu des causes lointaines, et que Philippe déjà était décidé à la faire. Avec lui, s’il avait vécu davantage, elle était inévitable : Rome risquait d’être attaquée la première, et peut-être même sur son propre territoire ; seulement les dispositions hostiles du roi avaient la cause la plus légitime dans la manière indigne dont il était traité en dépit des services qu’il avait rendus et des promesses qu’on lui avait faites pendant la guerre contre Antiochus. Avec Persée, la situation devient fort différente. Sans doute le nouveau roi continue les armements commencés par son père, et, en s’efforçant d’étendre son influence au dehors, il viole le traité de 197 et menace les intérêts de Rome. Par là, il a sa part de responsabilité dans les événements postérieurs. Mais, comme il est loin de la fermeté de Philippe, une démonstration énergique suffisait à le rendre très accommodant. Rome le sait bien ; néanmoins elle se refuse à toute espèce d’entente, et c’est elle, en fin de compte, qui tient à faire éclater la guerre, parce qu’elle ne veut plus souffrir aucune puissance rivale de la sienne dans la péninsule hellénique, et que dès maintenant elle a décidé à tout le moins l’abaissement sans retour de la Macédoine.[6]

 

II

Nous n’avons pas à raconter les péripéties assez longues de la lutte jusqu’à la bataille de Pydna et à la capture de Persée, en 168. Ce qu’il nous importe plutôt de constater, c’est la conduite observée par Rome vis-à-vis des Grecs autres que les Macédoniens. Pour en mieux juger, nous nous demanderons d’abord quelles étaient à son égard les dispositions du monde hellénique au début de la campagne, et nous Terrons alors si sa propre attitude y a répondu comme il était naturel.

Les Romains ont beaucoup insisté, afin de justifier cette guerre, sur la sympathie que Persée rencontrait dans tout l’Orient, et sur le danger qui résultait pour eux-mêmes d’un revirement de l’opinion. Il y a en effet quelque chose de fondé dans cette remarque. Ainsi la promenade militaire de Persée à Delphes, en 174, en manifestant aux yeux des Grecs la reconstitution de l’armée royale et l’esprit d’initiative de son chef, avait singulièrement relevé les espérances des amis de la Macédoine ; et elle n’a certes pas été sans lien avec la reprise des querelles intestines, peu de temps après, en Etolie, en Perrhébie et en Thessalie.

De plus, non content de se concilier la faveur de ses voisins immédiats, Persée multipliait au loin les ambassades ou les lettres pour engager les populations à oublier leurs différends avec son père, et, puisqu’il n’avait mérité personnellement aucun reproche, à conclure avec lui une solide amitié. Il faisait visiter par ses députés non seulement les nations, mais même les villes isolées ; il multipliait les promesses, et ses démarches répétées ne demeuraient pas sans résultat : en 173, nous dit-on, sa popularité commençait à égaler, sinon à dépasser celle d’Eumène.

Il est vrai, c’est surtout par les plaintes intéressées du roi de Pergame que nous sommes renseignés sur ces événements. Nous ne sommes donc pas obligés de prendre ses affirmations à la lettre si, d’une façon générale, il accuse les villes les plus illustres de l’Asie et de la Grèce de dévoiler chaque jour davantage leurs dispositions en faveur de Persée, et d’en être presque arrivées déjà à se fermer toute voie au repentir. Même les faits particuliers cités par lui ont souvent besoin d’être mis au point : par exemple, quand il parle de l’assistance demandée par l’Etolie à Persée ou des troubles dont sont remplies la Thessalie et la Perrhébie, il faut seulement entendre, comme nous allons le voir, que, dans ces divers pays, Persée avait trouvé un certain nombre de partisans. Cependant il n’est guère douteux que, depuis une dizaine d’années environ, et précisément depuis la mort de Philippe, une évolution sensible se manifestait dans les sentiments des Grecs à l’égard de la Macédoine.

Tite-Live, et même Polybe, traitent assez légèrement les partisans de Persée. Dans la plupart des villes, le peuple tenait pour le roi : Tite-Live le reconnaît bien ; mais la cause, d’après lui, en est uniquement la tendance naturelle chez la foule à pencher du mauvais côté. Quant à ceux des grands qui se prononçaient dans le même sens, il voit en eux des hommes perdus de dettes, que l’état désespéré de leurs affaires entraînait fatalement vers toute espèce de révolutions, ou des ambitieux séduits par la popularité plus grande de Persée. Dans ces conditions, il devient assez difficile d’expliquer le sentiment de joie, à peu près général, qui accueillit en Grèce la nouvelle du combat de cavalerie où le consul P. Licinius Crassus avait eu le dessous, en 171. Polybe et Tite-Live s’en tirent par une comparaison ingénieuse : ils rappellent le caprice bizarre qui, dans les jeux, porte la multitude à accorder sa bienveillance à l’adversaire le plus obscur et le plus faible. Les Grecs, à les en croire, ont agi de même ; la moindre réflexion sur la tyrannie de la Macédoine et sur les avantages de la domination romaine devait dissiper leur erreur.[7]

Sans doute les Grecs ont montré maintes fois un amour irraisonné des nouveautés, et il ne serait pas difficile de relever dans leur histoire plus d’une inconséquence. Ici pourtant on a peine à admettre que leur défiance croissante vis-à-vis de Rome n’ait eu aucun motif plus sérieux. Visiblement la politique du Sénat se révélait de plus en plus sévère et égoïste, et le soin qu’il avait pris, par exemple, d’imposer à la Ligue achéenne la domination de Callicrate ou de soutenir contre Rhodes les revendications des Lyciens était assez de nature à effrayer les esprits réfléchis. Tite-Live d’ailleurs l’avoue lui-même à demi : « Une portion des Grecs, si elle eût été libre de régler la fortune à son gré, eût mieux aimé que, des deux partis, aucun n’augmentât sa puissance en écrasant l’autre, et que, rien n’étant changé à l’état actuel de leurs forces, cette balance assurât la paix ; car ainsi les villes devaient se trouver dans la meilleure situation entre les deux rivaux, leur faiblesse étant toujours certaine de la protection de l’un contre l’injustice de l’autre.[8] » Nous voilà loin des raisons si étrangement superficielles qu’il attribuait tout à l’heure à la renaissance des sympathies helléniques pour la Macédoine, et nous nous expliquons bien cette fois un certain nombre de faits qui autrement eussent présenté un air peu naturel d’incohérence.

Les Grecs, disons-nous, se préoccupent désormais des conséquences qu’entraînerait pour eux-mêmes la disparition des derniers royaumes de leur race capables de faire contrepoids à la toute-puissance de Rome. Or de ces royaumes, la Macédoine est le plus fort : c’est donc vers elle que se tournent les regards. Il y a plus : son alliance avec la Syrie, bien qu’elle n’ait plus maintenant, depuis l’immense extension de l’État pergaménien, la même importance qu’elle aurait eue jadis au temps de Philippe et d’Antiochus, peut encore relever son prestige ; en conséquence, le mariage de Persée avec Laodice, fille de Seleucus IV Philopator, est accueilli avec plaisir. Comme la flotte syrienne a perdu le droit de paraître dans la mer Egée, les Rhodiens se chargent de conduire à Persée sa fiancée ; et, pour les en remercier, le roi, non content de donner à chaque rameur de leur escadre une plaque de métal doré propre à orner sa chevelure, offre à leur ville une grande quantité de bois de construction. De même Délos, malgré son alliance avec Rome, élève une statue à Laodice. Quant aux Achéens, si Callicrate parvient à les empêcher de se réconcilier avec Persée, du moins ordonnent-ils par décret la destruction des monuments consacrés dans le Péloponnèse à Eumène, le grand allié des Romains à cette époque, et l’agent tout dévoué de leurs projets.

De semblables décisions, émanant de peuples qui tous ont de bonne heure accepté ou même secondé l’intervention de Rome dans les affaires du monde grec, pourraient difficilement passer pour de simples coups de tête de la multitude. Elles se comprennent sans peine, au contraire, si l’on y voit non pas certes des actes d’hostilité, mais le signe d’une certaine défiance envers Rome, et une tentative en quelque sorte de politique plus indépendante.

En somme, vers le temps de la guerre contre Persée, la Grèce commençait à sentir la nécessité d’un équilibre à maintenir dans le bassin oriental de la Méditerranée ; et, en présence des appétits trop évidents des Romains, l’idée d’un rapprochement avec la Macédoine n’était pas pour lui déplaire. Mais ici il est nécessaire de tenir grand compte des dates. Nous avons cité trois faits comme preuves du revirement favorable à la Macédoine ; or à quelle époque se placent-ils ? Les Rhodiens ont conduit à Persée sa fiancée tout au début de son règne, puisque Polybe en parle, en 177, comme d’une chose encore récente.[9] La dédicace des Déliens en l’honneur de Laodice se rapporte vraisemblablement au passage de la princesse dans leur île, au cours de ce voyage. Quant à la mauvaise humeur des Achéens contre Eumène, sans aucun doute elle est antérieure au début de 172, puisqu’Eumène s’en plaint dans son discours devant le Sénat ; mais, de plus, elle doit remonter à plusieurs années auparavant : car Eumène signale, outre le décret qui a définitivement supprimé les honneurs décernés jadis à sa personne, la négligence et l’indifférence qu’on mettait déjà depuis un certain temps à les lui rendre.

Ces trois événements se rattachent donc soit au moment de la détente produite dans les rapports de la Macédoine et de Rome par la mort de Philippe et la démarche de Persée auprès du Sénat pour s’en faire reconnaître roi, soit, en tout cas, à une période où l’on ne prévoit pas encore de guerre immédiate entre les deux puissances. Dès lors ils perdent beaucoup de leur importance, en tant que manifestation décisive et vraiment compromettante. Ils nous éclairent sur les dispositions secrètes des Grecs ; mais, à moins de tomber dans les procès de tendances dont Rome va tant abuser aussi tôt après Pydna, ce qu’il nous faut constater avant tout, ce sont leurs actes à partir de l’instant où la lutte apparaît comme inévitable, et où il est impossible d’entretenir des relations- amicales avec la Macédoine sans se déclarer contre Rome. Or leur attitude alors est bien différente.

En effet, on le devine, si Persée multiplie ses efforts pour solliciter leur alliance ou leur neutralité, la diplomatie romaine, de son côté, ne reste pas inactive. De 174 à 171, Tite-Live n’énumère pas moins de treize ambassades chargées, sous un prétexte ou sous un autre, de parcourir la Grèce et de la surveiller.

En 174, C. Valerius Lævinus, Ap. Claudius Pulcher, C. Memmius, M. Popilius et L. Canuleius ont mission de rétablir la paix en Etolie. Peu de temps après, C. Lælius, M. Valerius Messalla et Sex. Digitius, en se rendant en Macédoine, passent aussi par l’Etolie ; et Q. Minucius essaie d’apaiser les désordres de la Crète. — En 173, Ap. Claudius va examiner l’état des affaires en Thessalie et en Perrhébie ; un Marcellus (probablement M. Claudius Marcellus, le consul de 183) retourne encore en Etolie, et travaille à fermer définitivement le Péloponnèse à Persée. Puis C. Valerius, Cn. Lutatius Cerco, Q. Bæbius Sulca, M. Cornélius Mammula et M. Cæcilius Denter doivent aussi se rendre à Alexandrie pour y renouveler l’alliance conclue avec l’Egypte, et, bien entendu, jeter en passant un coup d’œil sur la Grèce. — En 172, Cn. Servilius Cæpio, Ap. Claudius Centho et T. Annius Luscus vont porter à Philippe l’ultimatum du Sénat ; Ti. Claudius Nero et M. Decimius visitent Eumène, Antiochus, Ariarathe, Ptolémée, les villes d’Asie et les îles ; A. Terentius Varro, C. Plætorius et C. Cicereius sont chargés d’adresser des représentations au roi d’Illyrie, Gentius. — Enfin, pendant l’hiver 172-171, les diplomates romains redoublent d’activité : L. Decimius doit peser sur Gentius et les autres princes illyriens pour les détacher de Persée ; P. et Ser. Cornélius Lentulus ont pour itinéraire Céphallénie et la côte occidentale du Péloponnèse ; Q. Marcius Philippus et A. Atilius parcourent l’Epire, l’Etolie, la Thessalie ; ils ont une conférence avec Philippe sur le Pénée ; puis ils passent en Béotie et en Eubée, et rejoignent les Lentulus dans le Péloponnèse n, tandis que Ti. Claudius, Sp. Postumius et M. Junius se rendent en Asie et dans les îles.

Ces démarches presque partout sont couronnées de succès. Decimius seul, dit Tite-Live, revient sans avoir rien obtenu, et la chose paraît si extraordinaire qu’on le soupçonne de s’être laisse corrompre par les Illyriens. Bref, au moment décisif, Persée se trouve réduit à peu près à ses seules forces.

Au reste, comme nous avons un intérêt évident à être bien fixés sur ce point pour apprécier en toute équité la suite des événements, nous allons passer brièvement en revue, dans l’ordre de leur position géographique, les principaux peuples du monde grec, en nous demandant quelle est, au début des hostilités, en 171, leur situation particulière vis-à-vis des belligérants.

Dans le Péloponnèse, nous l’avons vu, les Achéens se sont brouillés avec Eumène. Ils ont d’abord décidé en assemblée générale d’abolir les honneurs contraires à la dignité du pays et à ses lois ; puis, par une extension peut-être abusive de ce décret, des juges, hostiles au roi de Pergame pour des raisons personnelles, ont ordonné dans toutes les villes la destruction de ses statues et même des inscriptions rédigées à sa louange. En 171, cette prescription n’est pas encore rapportée ; mais aucune rupture semblable n’est survenue avec Rome. Loin de là : en vain, en 174, Persée a-t-il essayé d’ouvrir des négociations avec les Achéens, en leur offrant par lettre la restitution de leurs esclaves réfugiés en Macédoine ; les dispositions favorables du stratège Xénarque et de son frère Archon n’ont pu prévaloir contre l’opposition de Callicrate. De même, un peu plus tard, le parti romain a empêché des ambassadeurs macédoniens d’être reçus dans l’assemblée de la Ligue à Mégalopolis. A plus forte raison, les Achéens persistent-ils dans cette attitude depuis que Marcellus est venu, en 173, les louer expressément de leur fermeté à maintenir l’ancien décret interdisant l’entrée de l’Achaïe aux rois de Macédoine. Sans doute ils ne sont pas sans remarquer avec dépit que Rome honore de ses démarches les Messéniens et les Eléens tout comme eux-mêmes. Leur fidélité néanmoins n’est pas douteuse ; et, au moment où la guerre va éclater, les ambassadeurs romains n’éprouvent le besoin de leur adresser aucune recommandation nouvelle : ils leur demandent seulement de fournir 1.000 soldats. Le stratège Archon obéit sans hésiter, et le détachement est envoyé à Chalcis en attendant l’arrivée des troupes romaines.

Dans la Grèce centrale, Athènes, il est à peine besoin de le dire, reste attachée à Rome : c’est, avec l’Achaïe, le seul pays qui refuse absolument aux Macédoniens l’accès de ses frontières.

En Béotie, la situation est beaucoup plus compliquée. Car là non seulement il existe une rivalité très violente entre les partisans de Rome et ceux de la Macédoine ; mais, de plus, à ces luttes politiques il s’en mêle d’autres d’ordre social, et, depuis de longues années déjà, les mesures illégales, les proscriptions, les meurtres mêmes se succèdent sans amener, avec le triomphe définitif de l’un ou de l’autre régime, le retour de l’ordre et de la paix.[10] A chaque victoire de Rome, le parti conservateur se trouve momentanément fortifié. Après Cynocéphales, Brachyllas est assassiné ; et, dès la conclusion de la paix avec Antiochus, il est de suite question de rétablir les tribunaux réguliers, comme de rappeler à Thèbes Zeuxippe et tous les exilés favorables à Rome. Cependant la Macédoine conserve trop d’amis en Béotie pour qu’une révolution complète puisse s’y opérer. Que le stratège de la confédération soit Hippias ou Alcétas, on a toujours des raisons à opposer aux réclamations de Rome. Celle-ci essaie alors de faire agir les Etoliens ou les Achéens ; les Mégariens aussi interviennent. Mais la Béotie ne cède pas ; et finalement le Sénat garde le silence, parce que, en insistant davantage, il sent bien qu’il rendrait une nouvelle guerre inévitable.[11]

Quoi qu’il en soit, malgré tous ses efforts Philippe n’avait jamais réussi à obtenir de la Béotie la conclusion d’un pacte formel d’amitié ; Persée y est parvenu, probablement entre 174 et 172. Néon et Hippias ont négocié le traité ; Isménias a su le faire voter par la confédération ; et on l’a gravé, en trois exemplaires, à Thèbes, à Délos et à Delphes. En 172, la majorité du pays est donc encore favorable à la Macédoine ; seulement l’opposition devient plus remuante, à mesure qu’elle croit pouvoir compter davantage sur Rome[12] ; et celle-ci naturellement, une fois décidée à la guerre, ne néglige rien pour intimider et pour diviser les peuples dont elle se défie.

Ainsi, pendant l’hiver de 172-171, quand Marcius et Atilius viennent en Thessalie, les exilés béotiens se rendent auprès d’eux. On leur reproche l’alliance de leur pays avec Persée ; ils en rejettent la faute sur Isménias, et l’accusent d’avoir exercé une forte pression sur la Ligue. Aussitôt Marcius s’écrie que la chose ne tardera pas à être éclaircie : car on va mettre chaque ville en mesure de prendre soin elle-même de ses intérêts. On devine l’effet d’une semblable déclaration : avant même que les ambassadeurs romains soient arrivés à Chalcis, les députés de Chéronée et de Thèbes viennent déjà leur déclarer que leurs cités sont étrangères au traité incriminé, et qu’elles n’avaient pas de représentants dans l’assemblée où cette résolution a été prise. Puis la plupart des autres villes, chacune par un décret spécial, s’empressent de renoncer à l’alliance de la Macédoine pour embrasser celle de Rome. En vain le stratège Isménias essaie-t-il d’obtenir au moins que la Béotie s’abandonne en corps à la discrétion des Romains. Marcius à dessein méprise ses offres ; et là-dessus telle devient l’audace du parti romain, alors dirigé par Pompidas, que, non content de se répandre en récriminations contre ses principaux adversaires, Néon, Hippias, Dicétas et Isménias, il menace même leur vie : il les aurait massacrés sur place, si ces malheureux n’avaient cherché un asile auprès du tribunal des commissaires. Marcius voulut bien leur accorder quelque protection. Il se borna pour le moment à ordonner partout le rappel des exilés, à condamner les auteurs du pacte signé avec le roi, et à engager les différentes villes à envoyer personnellement des députés à Rome.

Néanmoins, au début de 171, la ligue béotienne est dissoute en fait, et, d’une façon générale, les esprits s’y trouvent retournés contre Persée. Néon se hâte de se réfugier en Macédoine ; Isménias et Dicétas, jetés en prison, s’y donnent la mort. Trois villes seulement, Thisbées, Coronée et Haliarte demeurent fidèles à Persée : désormais elles constituent une minorité impuissante ; leurs voisines, passées du côté de Rome, Thèbes en particulier, ne leur épargnent pas les vexations ; et le roi, tout en se maintenant en rapports avec elles, n’ose leur envoyer aucun secours, à cause de la trêve conclue avec Marcius.[13]

L’Etolie, elle non plus, n’est pas exempte de divisions. Même depuis la guerre contre Antiochus, la Macédoine y conserve encore des partisans, comme ce Nicandros qui, épargné par Philippe en 191, garde une fidélité inébranlable au roi et à son fils ; et Eumène peut signaler une démarche faite par une portion au moins des Etoliens pour réclamer, au milieu de leurs discordes intestines, l’assistance non de Rome, mais de Persée. En tout cas, la faction romaine est évidemment de beaucoup la plus forte dans le pays ;[14] car, depuis 174, c’est Rome seule que nous y voyons intervenir.

A cette date, les deux partis d’un commun accord envoient des ambassadeurs au Sénat ; celui-ci désigne cinq commissaires qui se rendent à Delphes, et là les députés étoliens viennent plaider leur cause devant eux. Mais dans l’intervalle le sang a de nouveau coulé ; en rentrant à Hypata, quatre-vingts exilés ont été massacrés malgré l’amnistie qui leur avait été formellement promise ; puis un de leurs principaux adhérents, Proxénos, est empoisonné par sa femme. Les commissaires du Sénat sont impuissants à réprimer une telle fureur. D’autres ambassadeurs romains passent en Etolie au début de l’année suivante : ils n’obtiennent pas plus de succès. Mais, quelques mois après, Marcellus réunit de nouveau à Delphes les représentants des deux partis étoliens : en présence de leur égal acharnement, il ne veut ni absoudre ni condamner personne ; seulement il décide les uns et les autres à mettre bas les armes, et à fournir, en gage de réconciliation, des otages qui sont envoyés à Corinthe.

Voilà donc déjà, en 173, un succès pour la diplomatie romaine. Elle en obtient un autre plus considérable dans l’hiver de 172-171 : Marcius et Atilius arrivent en Etolie vers le moment où, le stratège de l’année étant mort, on va pourvoir à son remplacement ; ils ont soin, dit Tite-Live, de s’y arrêter quelque peu ; et le résultat de ce séjour, c’est l’élection d’un homme tout dévoué à leurs intérêts, Lyciscos. L’Etolie désormais est donc bien dans leurs mains ; et en effet elle met toute sa cavalerie à leur disposition.

L’Acarnanie, au début de la guerre, reste indécise. Quand Marcius et Atilius sont passés d’Etolie en Thessalie, elle leur a envoyé des députés : elle n’entend donc pas se déclarer contre Rome, comme aux temps des lattes avec Philippe ou Antiochus. Mais, d’autre part, Persée et les Macédoniens comptent chez elle de nombreux amis. En somme, elle va s’efforcer de garder une neutralité correcte.

Au contraire, la Thessalie prend nettement parti pour Rome. La raison s’en devine sans peine : voisine immédiate de la Macédoine, elle est la première menacée, au cas où cette puissance voudrait de nouveau étendre son hégémonie sur la Grèce. Aussi, dès 176, par conséquent dès les premières manifestations de l’activité de Persée, la voyons-nous réclamer l’assistance du Sénat. Trois ans après, c’est Rome qui, d’elle-même, intervient dans les affaires de son alliée. Comme en Béotie et en Etolie, la question irritante des dettes avait suscité en Thessalie des discordes civiles : aussitôt qu’il l’apprend, le Sénat envoie surplace un commissaire, Ap. Claudius, et celui-ci use de toute son autorité pour mettre fin à des troubles dont Persée pourrait profiter. Il commence par réprimander les chefs des partis ; puis il amène la plupart des créanciers à accepter la suppression des intérêts usuraires réclamés par eux, et il décide que les débiteurs acquitteront leur dette réelle par des remboursements annuels. La même convention est appliquée à la Perrhébie ; et ainsi la paix renaît dans ces deux contrées. Pendant l’hiver 172-171, lors de la grande tournée de Marcius et d’Atilius, Thessaliens et Romains ne trouvent à s’adresser entre eux que des compliments : les Thessaliens proclament que la liberté dont ils jouissent est un véritable bienfait de Rome ; les Romains félicitent la Thessalie de sa fidélité constante à leur cause ; et, cet échange de souvenirs ayant bien échauffé les esprits, l’assemblée thessalienne vote tout ce que veulent les Romains.

L’Epire, avec un peu moins d’enthousiasme peut-être, embrasse, elle aussi, le parti de Rome. Sans doute, depuis le commencement du siècle, sa politique n’a pas été sans subir des fluctuations assez sensibles. Au début, elle semblait très dévouée à la Macédoine. Mais, en 198, un de ses principaux chefs, Charops, est passé aux Romains : en livrant à Flamininus les défilés de l’Epire, il lui a permis de déloger Philippe de la forte position qu’il occupait sur l’Aoüs, et de le faire reculer jusqu’à la vallée de Tempe en découvrant la Thessalie. Puis, dans son admiration pour ses nouveaux alliés, il a pris soin d’envoyer à Rome son petit-fils, nommé également Charops, afin de l’initier à la langue et à la littérature latines. Pourtant tous ses compatriotes ne partageaient pas ses sentiments. Pendant la guerre étolo-syrienne, l’Epire, n’eût été sa crainte de Rome, se serait assez volontiers déclarée pour Antiochus ; et, celui-ci une fois battu, elle a dû se hâter de présenter des excuses, d’abord au consul M. Acilius, puis au Sénat, sur l’incertitude de sa conduite.

A présent, elle a à sa tête deux hommes fort estimables, Antinoos et Céphalos, de ce parti que Tite-Live appelle lui-même le plus sage : s’ils avaient été maîtres des événements, ils auraient certes voulu empêcher les hostilités entre Persée et Rome ; mais, puisqu’elles sont devenues inévitables, ils ont la ferme intention, sans tomber dans une servilité déshonorante, de rester fidèles à l’alliance romaine. Aussi Marcius et Atilius reçoivent-ils, dans l’assemblée des Epirotes, le meilleur accueil ; ils en obtiennent sans peine 400 soldats, pour protéger l’Orestide qui s’est détachée de la Macédoine.

En Illyrie, le prince le plus considérable est le roi Gentius[15] : ses dispositions sont incertaines. En 172, les habitants d’Issa, alliés de Rome, l’ont accusé d’incursions sur leur territoire et d’entente secrète avec Persée ; mais des brigandages de ce genre ont été de tout temps dans les mœurs du pays,[16] et ils ne suffisent pas à démontrer l’existence d’un accord entre l’Illyrie et la Macédoine. Au reste, nous l’avons déjà dit, si les Romains, après cette dénonciation, adressent des représentations à Gentius au sujet de ses attaques contre des peuples relevant de leur protectorat, ils ne voient pas en lui pour cela un ennemi déclaré. Ils ne désespèrent pas de l’amener à joindre ses armes aux leurs ; car, dans l’hiver 172-171, ils lui envoient L. Decimius dans ce but. Bien mieux, quand celui-ci n’aboutit à aucun résultat, au lieu de conclure à la mauvaise volonté du roi, ils soupçonnent leur ambassadeur de s’être laissé corrompre. Là-dessus, le préteur. Lucretius, chargé du commandement de la flotte pour l’année 171, donne l’ordre à son frère de rassembler les vaisseaux des alliés. M. Lucretius trouve à Dyrrachium, avec douze bateaux de cette ville et douze des Isséens, cinquante-quatre bateaux appartenant à Gentius ; il feint de les croire préparés pour le service de Rome, et il les emmène avec les autres à Céphallénie. Gentius en réalité les destinait peut-être à un tout autre usage ; il ne paraît pas du moins avoir protesté ; et l’on arrive ainsi en 170 sans être encore fixé sur ses véritables intentions.

D’ailleurs, en dehors de lui, les Romains comptent en Illyrie un certain nombre d’alliés beaucoup moins incertains. Nous avons cité Issa et Dyrrachium ; de même Apollonie va leur fournir un contingent de 300 cavaliers et de 100 fantassins ; Bassaria, en 168, aimera mieux soutenir un siège que de leur être infidèles ; et, dès 172, les Dassarètes et les peuplades limitrophes de la Macédoine ont déjà demandé au préteur Cn. Sicinius de mettre des garnisons dans leurs places fortes pour les défendre contre les incursions possibles de Persée : ils ont reçu de la sorte 2.000 soldats.

Pour en finir avec l’Europe, nous aurions encore à parler des Dardaniens et des Thraces, s’ils n’étaient pas plutôt des barbares que des Grecs. Rappelons seulement que les premiers sont depuis longtemps les ennemis acharnés de la Macédoine, et que Philippe, puis Persée, ont essayé, pour s’en débarrasser, de lancer contre eux les Bastarnes, les Thraces et les Scordisques. Quant aux Thraces, ils sont divisés comme les Illyriens : leur tribu la plus importante, celle des Odryses, avec son roi Cotys, tient certainement pour les Macédoniens ; mais d’autres, comme celles des Mèdes et des Astiens, ont, dès 172, sollicité l’alliance et l’amitié du peuple romain, ce que le Sénat s’est empressé de leur accorder, afin d’avoir des partisans sur les derrières de la Macédoine.[17]

Hors de l’Europe, le reste du monde hellénique n’est pas beaucoup plus disposé, au moment décisif, à se compromettre pour Persée vis-à-vis de Rome. En effet voyons d’abord l’attitude des principaux rois. A Pergame, Eumène II, nous le savons assez, est entièrement dévoué aux Romains : il les a soutenus pendant la seconde guerre de Macédoine et pendant la guerre de Syrie ; c’est à eux qu’il doit l’accroissement prodigieux de son royaume ; son intérêt suffirait à répondre de sa fidélité. D’ailleurs son discours devant le Sénat, en 172, manifeste clairement son animosité à l’égard de Persée, et sa haine n’a fait qu’augmenter à la suite de l’attentat dont il a failli être victime sur le chemin de Delphes. Il n’y a donc aucun doute à son sujet.

Par contre, chez deux autres rois, Prusias II de Bithynie et Antiochus IV de Syrie, on pourrait s’attendre à trouver des dispositions plus favorables à Persée, puisque leurs maisons se sont unies par des mariages. Mais Prusias, après avoir d’abord, en 184, combattu Eumène et obtenu dans ce but des secours de Philippe, s’est réconcilié ensuite avec le roi de Pergame. Il l’a soutenu contre Pharnace, roi de Pont, vers le temps de la mort de Philippe ; et maintenant, en 171, s’il ne veut pas prendre les armes contre Persée, il entend ne pas s’engager non plus contre Rome : il garde l’expectative, avec l’intention de se rapprocher du vainqueur en temps utile.

Quant à Antiochus Epiphane, dès 173 il a, de lui-même, envoyé à Rome une ambassade qui, en l’excusant d’un retard apporté au paiement de son tribut, a offert au Sénat des vases d’or du poids de 500 livres, et a demandé le renouvellement de l’alliance conclue avec Antiochus III le Grand. En même temps, elle était chargée de rappeler toute la reconnaissance du roi pour la bienveillance avec laquelle on l’avait traité à Rome, lorsqu’il y séjournait comme otage, et d’inviter le peuple romain à exiger de lui tons les offices d’un bon et fidèle allié. Depuis, en 172, Antiochus a réitéré ses promesses devant les ambassadeurs romains de passage auprès de lui, et il ne s’est nullement laissé entraîner aux sollicitations de Persée.

L’attitude de l’Egypte est à peu près semblable. C’est Rome, en 173, qui a pris l’initiative de lui faire renouveler son pacte d’amitié ; mais, à cette différence près, les offres de Ptolémée VI Philométor (ou plutôt de ses tuteurs) répondent exactement à celles d’Antiochus. Au fond d’ailleurs, les deux rois songent surtout à se disputer entre eux la possession de la Cœlé-Syrie, et ils s’inquiètent bien moins de soutenir Rome contre la Macédoine que de profiter de cette lutte entre les grandes puissances pour vider sans obstacles leurs querelles particulières. Rome ne doit donc peut-être pas trop compter de leur part sur des secours bien effectifs ; nominalement, en tout cas, c’est de son côté qu’ils se rangent, et Persée n’a rien à attendre d’eux.

Reste encore, en Asie Mineure, un roi qui jadis a soutenu Antiochus et les Galates, Ariarathe IV de Cappadoce. Mais il a bien changé d’opinions. Frappé par Manlius Vulso d’un tribut de 600 talents, il s’est vu exempté presque aussitôt de la moitié de cette somme, et même reçu dans l’alliance de Rome en considération d’Eumène, à qui il venait de donner sa fille. Dès lors, il n’a pas cessé de rester fidèle à ses nouveaux protecteurs. C’est à eux, à l’occasion, qu’il a soumis ses différends ; en 172, il a envoyé spontanément son fils faire son éducation en Italie, en priant le Sénat de le prendre pour ainsi dire sous sa tutelle ; et, bien entendu, il a promis aux Romains de les seconder dans leur nouvelle guerre.

Ainsi, des royaumes hellénistiques de l’Orient, pas un, en 171, ne se déclare pour Persée ; il en est à peu près de même des villes libres de l’Asie où des îles. Là évidemment nous n’avons pas de renseignement précis sur chacune d’elles ; mais aux affirmations d’Eumène, qui prétendait les voir se compromettre avec une extrême imprudence, nous pouvons d’abord opposer le rapport officiel des commissaires de 172, où, Rhodes exceptée, leur attitude, d’une façon générale, est déclarée satisfaisante. De plus, un certain nombre de faits nous prouvent leur concours actif à la cause de Rome.

Par exemple, parmi les vaisseaux qui, en 171, viennent rejoindre la flotte du préteur C. Lucretius à Chalcis, Tite-Live mentionne deux trirèmes d’Héraclée du Pont, quatre de Chalcédoine, autant de Samos. L’année suivante, Milet se déclare prête à obéir à toutes les demandes du Sénat ; Alabanda, non contente d’élever chez elle un temple et d’instituer des sacrifices en l’honneur de la déesse Rome, offre 300 boucliers pour la cavalerie, et exprime le désir de déposer au Capitole une couronne d’or ; Lampsaque rappelle que, soumise à Persée et déjà auparavant à Philippe, elle a abandonné la Macédoine dès l’arrivée des troupes romaines en Grèce, et qu’elle a répondu de son mieux aux réquisitions des généraux ; finalement elle réclame la faveur d’être inscrite parmi les alliés de Rome. Byzance même, dans cette guerre, fournit des troupes contre Persée ;[18] et il convient d’autant mieux de le noter que précédemment elle avait eu recours à la protection de la Macédoine.

Plus d’une cité sans doute, sans que nous le sachions, a tenu une conduite analogue. En tout cas, dans l’ensemble de l’Orient hellénistique, deux contrées seulement, la Crète et Rhodes, semblent avoir donné prise aux plaintes et aux soupçons de Rome ; encore ses griefs ne sont-ils pas indiscutables.

Vis-à-vis de la Crète, il est vrai, elle met en avant un fait précis : 3.000 hommes environ de cette nation figurent parmi les auxiliaires de Persée. Mais, d’un autre côté, les Crétois ont fourni au consul P. Licinius, par conséquent dès la première année de la guerre, le nombre d’archers qu’il a exigé d’eux. Dans ces conditions, on comprend très bien que le Sénat se montre assez froid à leur égard, et qu’avant de les traiter véritablement en alliés, il leur demande de rappeler leurs compatriotes engagés au service de la Macédoine. Toutefois il convient aussi de ne pas oublier que la Crète ne constitue pas une république soumise à une autorité unique, que les dissensions y sont continuelles,[19] et qu’il est depuis longtemps dans ses mœurs de fournir indistinctement des mercenaires à toute puissance capable de les payer.

Quant aux Rhodiens, Rome sera si intéressée plus tard à leur découvrir des torts lointains, pour donner un prétexte à ses rigueurs envers eux, que ses allégations ne laissent pas à priori d’être un peu suspectes. Nous aurons à y revenir par la suite ; pour le moment, il nous suffit d’examiner l’attitude des Rhodiens jusqu’en 171.

On se le rappelle, au cours des guerres contre Philippe et contre Antiochus, leur marine a prêté à Rome une aide fort efficace ; et en retour le Sénat, en 189, sans les traiter aussi bien qu’Eumène, leur a cependant abandonné la Lycie et la plus grande partie de la Carie. Là-dessus, pendant un certain temps, les relations des deux peuples demeurent amicales : par exemple, en 182, Rhodes s’entremet auprès du Sénat en faveur de son alliée Sinope, prise et pillée par le roi du Pont, Pharnace. Puis, en 177, un refroidissement sensible se produit : Rome accueille avec bienveillance les réclamations des Lyciens. Sur leur prière, elle signifie aux Rhodiens que la Lycie leur a été donnée non comme présent, mais à titre d’amie et d’alliée ; et, l’année suivante, quand Rhodes envoie des députés au Sénat pour dissiper ce qu’elle regarde comme un malentendu et comme le résultat d’une calomnie, on évite de lui répondre.

Bien entendu, dans ces événements, Rome rejette tous les torts sur les Rhodiens : elle incrimine leur empressement à conduire Laodice auprès de Persée et l’importance donnée subitement par eux à leurs manœuvres navales. La question pourrait aisément se retourner. Rhodes, dit-on, entre en coquetterie avec Persée, elle éprouve le besoin de passer en revue ses propres navires ; ne serait-ce pas qu’en songeant au développement du commerce italien en Orient, et d’autre part en constatant le traitement infligé à Philippe et à la Ligue achéenne, elle s’est sentie elle-même menacée ? et ainsi Rome n’aurait-elle pas été en réalité la cause première de l’état de choses dont elle se plaint ?

Mais tenons-nous en aux faits : si, vers le début du règne de Persée, pour une raison ou pour une autre, les Rhodiens se sont montrés moins dociles aux inspirations de la politique romaine, après cela, de 178 à 171, on ne trouve plus aucun acte vraiment hostile à leur reprocher. Sans doute il existe parmi eux, à côté du parti romain, un certain nombre de patriotes qui s’inquiètent de l’avenir, et dont Rome par suite se défie. Leur groupe n’est pas sans influence ; car, en 172, au moment où Eumène est reçu par le Sénat, c’est un de ses membres qui représente Rhodes à Rome. Avec plus de clairvoyance que d’habileté, il fait tous ses efforts pour contrecarrer l’action du roi : il demande à être entendu contradictoirement avec lui, il proclame hautement que le soulèvement de la Lycie a été l’œuvre de la diplomatie pergaménienne, et il dénonce Eumène comme un tyran plus insupportable pour l’Asie que ne l’a jamais été Antiochus.[20] A l’existence de ce parti nous attribuerons encore le bon accueil fait à Rhodes, par une portion au moins des citoyens, aux sollicitations de Persée. Mais, notons-le, dans le même temps, toujours en 172, les Rhodiens prennent soin d’adresser à Rome des ambassadeurs pour détruire les bruits qu’ils savent répandus contre leur cité : voilà l’œuvre, cette fois, du parti romain.

Finalement c’est ce dernier qui l’emporte ; car, sous l’influence du prytane Hégésiloque, nous voyons les Rhodiens renoncer à leurs ménagements vis-à-vis de la Macédoine. D’eux-mêmes, ils se mettent à armer une flotte de quarante vaisseaux pour être prêts à répondre aux réquisitions des Romains ; et, par ces préparatifs, ils méritent les éloges de Ti. Claudius, de P. Postumius et de M. Junius, quand ceux-ci passent dans leur île, en 171. En vain Persée, après avoir conclu sa trêve avec Marcius, envoie-t-il exprès deux députés aux Rhodiens pour les en informer, et leur demander de garder la neutralité : il a beau leur représenter le danger qu’il y a pour eux à suivre une autre politique, ses députés sont bien reçus, leur discours n’est pas mal accueilli dans l’assemblée ; mais la majorité penche décidément du côté de Rome, et son vote est très net. « Certes, dit-on, Rhodes désire la paix ; pourtant, si on en vient aux hostilités, elle se refusera à toute démarche qui puisse paraître contraire aux désirs des Romains. » Les faits d’ailleurs répondent aux paroles : à peu de temps de là, quand la flotte alliée rejoint C. Lucretius à Chalcis, nous trouvons parmi elle cinq quadrirèmes de Rhodes, et il y en a une sixième à Ténédos.[21]

En résumé, dans tout le monde grec, pas une contrée, au moment décisif, n’opte délibérément pour la Macédoine : quelques-unes, comme l’Acarnanie et la Bithynie, cherchent à rester neutres ; d’autres, comme la Béotie, la Thrace et la Crète sont partagées ; le plus grand nombre de beaucoup se déclare en faveur de Rome. On peut trouver une confirmation de ce résultat dans la composition même de l’armée de Persée, telle que Tite-Live nous l’indique. Parmi les auxiliaires du roi figurent avant tout des Thraces et des Gaulois ; mais le contingent grec n’y dépasse pas 4.000 hommes, dont 3.000 sont des Crétois, 500 ont été ramassés de tous côtés, et 500 enfin représentent l’effectif du parti macédonien en Etolie et en Béotie. Au contraire l’armée romaine, sur terre comme sur mer, reçoit des renforts d’un grand nombre de peuples[22] : nous les avons déjà indiqués en parlant de chacun d’eux. Sans doute il n’est pas invraisemblable d’admettre qu’au fond une portion des Grecs conserve une certaine sympathie pour la Macédoine, et la crainte peut avoir contribué, dans plus d’un cas, à les ranger du côté de Rome. Néanmoins nous n’avons le droit de les juger que d’après leurs actes, et il est manifeste que, d’une façon générale, leur attitude est beaucoup plus favorable à Rome, en 171, au début de la guerre contre Persée, qu’elle ne l’était en 192, au début de la guerre contre Antiochus.

 

III

Ce point étant bien établi, nous allons voir maintenant comment les Romains ont répondu à de telles dispositions. Pour cela, nous examinerons successivement la conduite de leurs soldats, de leurs généraux, de leurs trafiquants, de leur Sénat, de leurs diplomates.

Là encore nous avons, je crois, grand compte à tenir des dates. D’abord, on le comprend sans peine, il n’est pas indifférent, en citant tel ou tel événement, de considérer s’il est antérieur ou postérieur à la bataille de Pydna. En effet, après Pydna, nous nous attendons bien à ce que les Romains, n’ayant plus de rivaux sérieux à redouter en Orient, s’abandonnent dans l’exercice de leur domination à leur rudesse native ; à ce moment d’ailleurs on peut supposer qu’ils subissent plus ou moins l’ivresse de la victoire, et qu’après quatre années d’une lutte pénible, où leur rôle parfois n’a pas été fort brillant, ils cèdent au désir instinctif de prendre une revanche éclatante. Avant Pydna, au contraire, tant que le succès demeure incertain, ils ont un avantage évident à ménager les Grecs ; s’ils ne le font pas alors, c’est qu’ils ont entièrement renoncé à la politique de ménagements préconisée par Flamininus. Voilà par conséquent deux périodes dont la distinction s’impose. Mais de plus, dans la première elle-même, les Romains ont pu se conduire de façon différente selon qu’ils se croyaient sûrs du triomphe, comme au début, ou qu’ils se trouvaient incapables de venir à bout de Persée, comme ce fut le cas un peu plus tard jusqu’à l’arrivée de Paul-Émile. A tous égards, il y aura donc lieu pour nous de placer exactement à leur date les faits que nous aurons à relever, et nous devrons attacher une importance spéciale aux premières années de la lutte.

Considérons d’abord l’armée. Ses traditions, depuis le commencement du siècle, se sont étrangement altérées : au contact de l’Orient, elle a pris très vite le goût du luxe ; désormais, soldats et officiers ont une tendance marquée à regarder la guerre comme une occasion de s’enrichir aux dépens des peuples étrangers. A ce point de vue, la campagne contre Antiochus ne laisse pas déjà d’être assez instructive. Ainsi, en 190, il suffit que Scipion l’Africain annonce son intention d’accompagner son frère en Asie comme légat ; aussitôt on entrevoit des bénéfices assurés : 5.000 volontaires, Romains et alliés, qui avaient reçu leur congé au temps où Scipion était à la tête de l’armée d’Afrique, c’est-à-dire onze ans auparavant ou même davantage, se présentent au consul, et s’enrôlent de nouveau. Dès lors le butin à réaliser commence à devenir la préoccupation essentielle du soldat, et l’on voit, par exemple, dans cette même année, les troupes du préteur L. Æmilius Regillus piller Phocée malgré la défense formelle de leur chef : la fureur et la cupidité l’emportent sur le respect de la discipline, et le préteur ne peut que sauver les citoyens libres qui se réfugient autour de sa personne.

Quant aux chefs, ils sont loin de montrer tous la même réserve que L. Æmilius : M. Acilius Glabrio, consul en 191, est au moins soupçonné d’avoir gardé pour lui des vases d’or et d’argent pris à Antiochus ; Scipion l’Asiatique, consul en 190, après un procès long et compliqué, est officiellement déclaré coupable de détournements ; M. Fulvius Nobilior, consul en 189, est accusé d’avoir à dessein contraint à la lutte les Ambraciens, disposés pourtant à se soumettre, afin d’avoir ensuite un prétexte pour déployer contre eux toutes les rigueurs de la guerre, pour piller jusqu’à leurs temples, et pour ne leur en laisser que les portes et les murailles dénudées.[23] Enfin Cn. Manlius Vulso, le collègue de Fulvius, dépasse dans cette voie tous ses prédécesseurs. Nous avons déjà cité sa théorie sur la façon dont Rome a le droit de profiter de sa puissance ; il l’applique, pour son compte, sans le moindre scrupule.

Au moment où il reçoit l’armée des mains de L. Scipion, la paix est à peu près arrêtée avec Antiochus, et la guerre n’a plus de raison d’être. Mais il ne veut pas laisser échapper une si riche proie : sous prétexte que les Galates ont fourni des secours à Antiochus, et que, si Rome entend profiter de ses nouvelles conquêtes, elle doit sur le champ faire sentir au loin le poids de ses armes, il entreprend à travers toute l’Asie Mineure une campagne qui ressemble fort à une série de razzias. On peut en suivre le détail dans Tite-Live,[24] qui pour tant, sans aucun doute, présente les choses sous le jour le plus favorable à sa patrie : régulièrement les démonstrations de Manlius aboutissent à des pillages ou à des demandes d’argent exorbitantes, qu’il réduit après marchandage. En outre les soldats, comme leur chef, tiennent à tirer parti des circonstances : à un moment donné, ils sont à ce point chargés de butin qu’ils peuvent à peine parcourir cinq milles en un jour. A diverses reprises, les officiers n’en sont plus maîtres : un jour, un camp galate est pillé, malgré les ordres du lieutenant C. Helvius, par un corps de troupes qui n’a