ROME ET LA GRÈCE DE 200 A 146 AVANT JÉSUS-CHRIST

 

DEUXIÈME PARTIE — DE LA SECONDE À LA TROISIÈME GUERRE DE MACÉDOINE

CHAPITRE II — MODIFICATIONS À ROME DANS L’ÉTAT DES ESPRITS. RÉACTION CONTRE L’HELLÉNISME

Texte mis en page par Marc Szwajcer

 

 

I

En étudiant les relations de Rome avec la Macédoine et avec le Péloponnèse, nous avons déjà eu l’occasion de citer, au fur et à mesure des événements, les principaux actes de ses diplomates en Grèce ; mais, ces indications étant forcément dispersées, il n’est pas inutile d’y revenir ici pour les grouper et pour y ajouter en même temps quelques détails ; nous serons mieux à même ainsi d’apprécier l’attitude de chacun de ces hommes.

Considérons d’abord Flamininus, le représentant attitré du philhellénisme. En 196-194, il a témoigné aux Grecs une sympathie très réelle, non seulement en soutenant avec énergie leur cause auprès de ses compatriotes mais encore en leur montrant à diverses reprises les dangers où leurs propres défauts, et, en particulier, leurs divisions risquaient de les entraîner.[1] Pourtant, même alors, il s’est appliqué à maintenir entre eux une sorte d’équilibre qui faisait à ses yeux la sûreté de Rome : il a laissé à dessein subsister Philippe à côté des Etoliens, et Nabis à côté des Achéens. A coup sûr, il tenait beaucoup aux combinaisons de ce genre ; car, en 192, quand Nabis est de nouveau réduit par les Achéens à la dernière extrémité, il lui conserve sa capitale ; et, l’année suivante, pendant qu’Acilius s’acharne au siège de Naupacte, il intervient pour lui représenter qu’il serait plus important de surveiller les progrès de Philippe. Il y a plus : dès ce moment il pose nettement en principe que les Grecs ne doivent arrêter aucune résolution de quelque conséquence sans en référer d’abord à Rome. En 191, Diophane a entrepris le siège de Messène ; Flamininus le mande auprès de lui ; il lui reproche de s’être engagé sans son autorisation dans une affaire aussi grave, et, sur le champ, il tranche lui-même toute la question : il ordonne à Diophane de licencier son armée, comme aux Messéniens de rappeler leurs exilés et de rentrer dans la Ligue achéenne. Très peu de temps après, à propos de Zacynthe, il se montre plus dur encore : les Achéens avaient acheté l’île aux Athamanes ; Flamininus les accuse de s’en être emparés par fraude, et il exige brutalement qu’ils la lui remettent ; car ce n’est pas, dit-il, pour Diophane et les Achéens que le consul M. Acilius et les légions ont combattu aux Thermopyles.

Ainsi, dès 191, le libérateur de la Grèce savait fort bien parfois prendre le ton d’un maître. Dans cette occasion, il est vrai, il allégua qu’au fond il servait les intérêts véritables des Achéens : « Si j’estimais, leur expliquait-il, la possession de cette île avantageuse à votre Ligue, je serais le premier à conseiller au Sénat et au peuple romain de vous l’abandonner. Mais vous ressemblez à la tortue qui, ramassée dans son écaille, est à l’abri de tous les coups. Laisse-t-elle paraître quelqu’un de ses membres, ce qu’elle a découvert se trouve en danger et sans force. De même pour vous, complètement enfermés par la mer, il vous est facile de vous annexer et de défendre ce qui est contenu dans les limites du Péloponnèse ; mais, si le désir de posséder davantage vous en fait sortir, ce qui les dépasse est dépourvu de protection et exposé à toutes les attaques. » Ces considérations ne manquaient pas de justesse, et Flamininus pouvait être sincère en les développant ; il n’en est pas moins piquant de le voir, au nom de Rome, mettre la main sur Zacynthe, après avoir, cinq ans plus tôt, déployé tant d’ardeur pour garantir l’intégrité du territoire hellénique.

Evidemment, ses idées du premier jour se modifiaient : lui aussi en arrive maintenant à penser que Rome a besoin de s’assurer sur les Grecs une hégémonie réelle ; et, pour y parvenir, il croit devoir ou pouvoir utiliser les occasions qui se présentent. Ainsi, en 183, quand Dinocrate songe à détacher Messène de la Ligue achéenne, Flamininus l’accueille avec bienveillance, et il tente même en sa faveur une démarche auprès des Achéens. Désormais la ruse, la fourberie ne lui déplaisent pas : en 183 également, il fait partie de la commission chargée de régler la situation de Sparte ; il devine bien que les décisions adoptées par lui et ses collègues ne plairont guère aux Achéens ; mais il entreprend de les amener, à la fois par force et par surprise, à y apposer leur sceau. Voilà un fait à rapprocher des intrigues ourdies dans le même temps contre la famille royale de Macédoine, et auxquelles il est encore mêlé de la façon la plus active. Bref les ménagements de Flamininus à l’égard des Grecs diminuent d’année en année : des tendances nouvelles se font jour alors dans la politique romaine ; il s’y laisse entraîner comme les autres.

N’exagérons pas cependant : lui du moins, en général, sait encore se ressaisir, et, tout on usant parfois de la violence, il la pousse rarement jusqu’au bout. Par exemple, au début de la guerre contre Antiochus, les Etoliens ont accueilli d’une façon fort blessante ses essais d’intervention : à quelque temps de là, il sauve cependant Chalcis et Naupacte. Dans l’affaire de Zacynthe, il commence par prendre un ton fort menaçant ; mais il s’adoucit lorsqu’on s’en remet à sa discrétion. Et, même plus tard, s’il se prête d’abord aux projets de Dinocrate, il refuse d’en venir pour lui aux illégalités, et il n’exige pas de Philopœmen la convocation d’une assemblée extraordinaire. Ainsi quelque chose subsiste toujours en lui de sa sympathie, si vive à l’origine, pour les Grecs : après s’être employé maintes fois en leur faveur, il éprouve une certaine peine à les traiter avec trop de rudesse. Sa modération est toute relative ; mais elle a son mérite à l’époque ou nous sommes.

C’est bien d’ailleurs ce que les Grecs semblent avoir pensé ; car, pendant un temps assez long, ils ont continué à lui manifester leur sympathie. En 195, les habitants de Gythion, délivrés du joug de Nabis, lui avaient élevé une statue en l’appelant leur sauveur ; en 191, les Chalcidiens, préservés par lui de la colère d’Acilius, lui accordèrent même des honneurs divins. A cela rien d’extraordinaire : les services rendus méritaient récompense, et les Grecs sur ce point se montraient fort larges, quand surtout leur bienfaiteur était puissant, et qu’il n’avait pas quitté leur pays. Mais ces deux exemples ne furent pas isolés : Plutarque parle de témoignages semblables dans le reste de la Grèce, et il vante leur sincérité ; car ils provenaient, dit-il, de l’affection prodigieuse qu’inspirait la douceur du caractère de Flamininus. Or comme, dans ce passage, il fait allusion aux discussions mentionnées plus haut avec Philopœmen et avec Diophane, Flamininus paraît donc, même assez longtemps après 196, ne s’être pas trop aliéné le monde grec. Nous en avons d’ailleurs une preuve certaine pour l’année 189 : à cette date il est à Rome, ou il exerce les fonctions de censeur ; malgré cela, les Delphiens se souviennent de lui, et ils lui accordent dans leur cité le privilège de la proxénie. Apparemment ils n’étaient pas sans se rendre compte de la sévérité croissante de leur protecteur ; mais, en le comparant à ses compatriotes, ils lui savaient gré de ne pas trop se montrer brutal par système et de mettre une borne à ses exigences.

Il n’en était pas de même en effet de la plupart des autres Romains chargés alors de missions en Grèce. La différence est déjà sensible, dès 191, avec M. Acilius Gabrio. Celui-ci, après sa victoire des Thermopyles, avait confié au roi de Macédoine le siège de Lamia, pendant que lui-même se tournerait contre Héraclée ; tout à coup il lui envoie l’ordre de se retirer : c’était blesser bénévolement un allié fidèle et utile. Quant aux Etoliens, ses ennemis, on juge d’après ce début quel dut être leur traitement. Il commença par les humilier de parti pris : l’année précédente, lorsque Flamininus leur demandait communication du décret par lequel ils appelaient Antiochus en Grèce, leur stratège Damocrite s’y était refusé, sous prétexte qu’il avait pour l’instant à s’occuper d’affaires plus urgentes. Acilius, à son tour, fit d’abord la même réponse aux députés qu’ils lui envoyèrent pour implorer la paix. Au bout de dix jours, il consentit à les écouter ; mais ils étaient loin de prévoir la réception qui les attendait. Dans leur ignorance de la valeur exacte des formules latines, ils avaient déclaré, croyant s’assurer par là une plus grande indulgence, qu’ils s’en remettaient à la foi des Romains ; en réalité l’expression se suaque omnia fideii populi romani permittere impliquait une reddition à merci. Acilius comprit parfaitement leur erreur ; néanmoins il leur fit bien répéter la formule qui devait les perdre, puis il leur imposa des conditions fort dures ; et, comme ils se récriaient, il ordonna d’apporter des chaînes et d’attacher au cou de chacun d’eux une entrave de fer. Sa colère, dit Polybe, était feinte ; il voulait seulement leur faire sentir leur position et les effrayer. Le procédé, surtout à l’égard d’ambassadeurs, n’en était pas moins assez vif.

Encore Acilius a-t-il pour lui l’excuse d’avoir agi ainsi envers des ennemis déclarés, pendant une période d’hostilités. Mais, en 185, en pleine paix, Q. Cæcilius Metellus se rend en Macédoine pour y examiner les difficultés survenues entre Philippe et ses voisins. Tout de suite Philippe est considéré comme un accusé qui doit entendre les charges élevées contre lui : on lui donne tort sur les choses essentielles ; et, pour les points de détail dont le jugement est remis à plus tard, on détermine à la romaine une forme de procédure suivant laquelle ils seront examinés. De là les plaintes du roi sur l’injustice des décisions prises par les commissaires, sur la partialité de Cæcilius, sur les outrages qu’il a subis de tous côtés sans avoir rien fait pour mériter un traitement si indigne. Les Achéens d’ailleurs ne sont guère plus épargnés. Cæcilius, nous l’avons vu, s’arrête chez eux à son retour, sans avoir pour cela aucun mandat du Sénat ; il leur parle avec beaucoup de dureté ; il prétend exiger d’eux la convocation irrégulière d’une assemblée, et finalement, mécontent de n’avoir rien obtenu, il fait à leur sujet un rapport entremêlé de mensonges volontaires.

Violence et partialité, voilà maintenant les procédés ordinaires de la diplomatie romaine. Ap. Claudius, en 184, se montre le digne émule de Cæcilius. Des massacres avaient eu lieu à Maronée, et l’on soupçonnait Philippe de les avoir provoqués : Appius arrive ; il désigne au roi deux officiers macédoniens qu’il juge fort au courant de l’affaire, et lui ordonne de les envoyer sur le champ à Rome pour y être interrogés par le Sénat. Dans cette occasion, Philippe, dira-t-on, était très probablement coupable. Mais, à l’égard des Achéens, Appius ne le prend pas de moins haut ; délégué près d’eux comme arbitre de leurs différends avec Sparte, il n’observe pas du tout la réserve qui convient à son rôle : il commence, sur un ton fort acerbe, par se faire accusateur. Les arguments qu’on lui oppose l’embarrassent ; il répond par une menace ; et, de même que Cæcilius, en réclamant sans ordre écrit du Sénat la réunion d’une assemblée extraordinaire, s’était fort peu soucié de l’illégalité de ses demandes, Appius à son tour viole les règlements de la Ligue en autorisant officiellement les Spartiates, comme s’ils formaient un État indépendant, à envoyer eux-mêmes des ambassadeurs à Rome.

Enfin, avec Q. Marcius Philippus, la ruse et la perfidie ; deviennent d’un emploi constant. Nous le verrons bientôt, pendant la troisième guerre de Macédoine, déployer une véritable virtuosité dans la fourberie, et, par des moyens déloyaux, travailler à la perte de Persée, des Achéens et des Rhodiens. Mais dès maintenant il nous donne déjà une idée de son savoir-faire. En 183, il vient s’assurer de l’exécution intégrale des diverses décisions prises en Macédoine : il constate que Philippe a exécuté tous les ordres des Romains ; mais il n’en présente pas moins contre lui, en incriminant ses intentions, un rapport fort hostile qui augmente les inquiétudes du Sénat. Il agit de même à l’égard des Achéens. C’est le moment où ils veulent venger sans différer la mort de Philopœmen : il les accuse, d’une manière générale, d’orgueil intolérable, d’affectation d’indépendance ; et, bien qu’ils soient toujours amis et alliés de Rome, il propose au Sénat de montrer ostensiblement beaucoup de froideur envers eux ; car, de la sorte, dit-il, Sparte ne manquera pas de soutenir Messène dans sa révolte, et les Achéens seront trop heureux de recourir à l’assistance de Rome.

Notons-le bien, dans la plupart de ces circonstances, l’attitude des diplomates envoyés en Orient ne leur est pas imposée par le Sénat ; ils en prennent eux-mêmes l’initiative. Par goût personnel, ils aiment maintenant à faire sentir leur autorité à l’étranger ; il leur est pénible de se soumettre aux règlements qui les gênent ; les empiètements leur semblent naturels ; et, de plus en plus, ils se complaisent sans scrupules dans une politique d’intrigues assez malhonnêtes. A vrai dire, il n’y a rien là d’absolument nouveau : de tout temps les Romains se sont montrés fort égoïstes ; leur caractère était spontanément porté à la brutalité ; et il ne leur répugnait pas, à l’occasion, de joindre la ruse à la violence.[2] Pourtant le sentiment de l’honneur, très vif chez eux au moins dans les premiers siècles de leur histoire, contrebalançait ces tendances fâcheuses. Mais à présent leurs succès mêmes commencent à les corrompre : depuis qu’ils ont abaissé Carthage, vaincu Philippe et rejeté Antiochus hors de l’Asie Mineure, ils n’ont plus pour le moment devant eux aucun ennemi redoutable ; et, avec la conscience de leur force, l’envie leur vient d’en abuser. Un tel état d’esprit contribue, je crois, pour sa part, à nous expliquer la dureté soudaine déployée envers les Grecs.

Au reste, il ne s’agit pas là d’une pure hypothèse : de bonne heure nous trouvons exprimée d’une façon fort nette la théorie de cette conception des rapports de Rome avec les autres peuples. Après la bataille de Magnésie, les députés d’Antiochus avaient dit devant l’état-major des Scipions que Rome, par son triomphe, devenait la maîtresse de l’univers ; ils en tiraient argument pour faire à leurs vainqueurs un devoir de la magnanimité et de la clémence. Les Romains en retinrent surtout la constatation de leur puissance ; trois ans après, en 187, lors des discussions relatives à la campagne de Manlius Vulso, c’est là un point sur lequel tous les partis sont d’accord : les tribuns du peuple, accusateurs de Manlius, appellent Rome la cité souveraine du monde, et Manlius donne à cette idée son plein développement. « Assurément, dit-il, je pensais qu’il existait quelque différence entre le temps où, la Grèce et l’Asie ne connaissant encore ni vos lois ni votre domination, vous ne vous croyiez pas en droit de vous occuper de l’administration de leurs affaires, et l’époque présente où vous venez de fixer le mont Taurus pour limite à l’empire romain, où vous accordez à certaines villes la liberté et l’immunité, où l’on vous voit ajouter au territoire des unes, en priver d’autres du leur, imposer à d’autres des tributs, agrandir, restreindre, donner, ôter les royaumes, bref assumer le soin de garantir à tous la paix et sur terre et sur mer. » Ainsi, aux yeux de Manlius, Rome entre maintenant dans une ère nouvelle : désormais les nations étrangères ne gardent de leur indépendance que ce qu’il lui plait de leur en laisser par grâce ; en réalité, elle est libre de les traiter à sa guise. Il n’est pas difficile de trouver dans l’histoire de l’époque maint fait capable de servir comme d’illustration à cette doctrine.

Par exemple, en 192, L. Quinctius Flamininus, le frère du vainqueur de Cynocéphales, était consul. Un jour, à son camp en Grèce, sous Plaisance, se présente un noble boïen, désireux de passer aux Romains ; il réclame une entrevue avec le consul, pour recevoir directement sa parole : on l’introduit. Flamininus avait alors auprès de lui un jeune Carthaginois dont il était épris ; comme celui-ci lui avait plusieurs fois reproché, en plaisantant, de l’avoir emmené de Rome la veille d’un combat de gladiateurs, Flamininus lui demande si, par forme de compensation, il veut voir à l’instant périr le Gaulois. L’autre accepte, ne prenant pas une pareille offre au sérieux. Mais alors Flamininus tire son épée ; il en frappe le Gaulois, et, tandis que le malheureux, blessé à la tête, s’enfuit en implorant la protection du peuple romain et des assistants, il le poursuit, et l’achève en lui perçant le flanc. Le crime ne fut même pas déféré à la justice : Flamininus pendant huit ans continua à jouir de l’estime publique ; en 184 seulement, Caton, étant censeur, le raya de la liste du Sénat.[3]

Vers le même temps, Q. Minucius Thermus, d’abord comme consul en 193, puis comme proconsul jusqu’en 190, soutenait la guerre contre les Ligures. Il avait chargé les magistrats des villes alliées, — les décemvirs, comme on les appelait dans cette région, — de pourvoir à ses approvisionnements ; dans l’une d’elles, il a à se plaindre de leur zèle ; aussitôt, sans les entendre, sans les juger, il les fait saisir et battre de verges tous les dix.[4]

Un peu plus tard, les abus de pouvoir se multiplient si bien dans les deux Espagnes que les députés du pays viennent conjurer à genoux le Sénat de ne pas laisser spolier et tourmenter des alliés plus odieusement que des ennemis. Il y avait eu, entre autres choses, des extorsions manifestes sur des fournitures de blé, et l’on ne put éviter de traduire devant une commission sénatoriale trois anciens gouverneurs, M. Titinius préteur en 178), P. Furius Philus (préteur en 174), et M. Matienus (préteur en 173).

On ne tient aucun compte aux étrangers de leur fidélité. Parmi les Ligures, les Statiellates n’avaient jamais pris les armes contre Rome ; néanmoins, en 173, ils se voient attaqués tout à coup, sans provocation, par le consul M. Popilius Lænas. Ils doivent se défendre ; vaincus après une résistance acharnée, ils se rendent à discrétion dans l’espoir d’obtenir un traitement au moins égal à celui dont leurs compatriotes ont précédemment bénéficié après s’être déclarés d’abord contre les Romains. Mais Popilius leur enlève à tous leurs armes, rase leur ville, et vend leurs personnes et leurs biens ; après quoi il demande instamment au Sénat de voter des actions de grâces à l’occasion de ses succès.

Dans l’Italie proprement dite, les Latins eux-mêmes sont traités avec autant de sans-gêne. En 183, les habitants de Naples et ceux de Noles étaient en discussion sur une question de frontières ; le Sénat leur donne pour arbitre le consul Q. Fabius Labeo. Celui-ci se rend sur les lieux, et, s’adressant séparément aux uns et aux autres, il les invite à renoncer à toute cupidité et à se retirer en deçà de la ligne contestée plutôt que de passer au delà. Des deux côtés on lui obéit ; on recule les lignes de démarcation ; un terrain reste libre au milieu, et Labeo l’adjuge à Rome, sous prétexte de s’en tenir aux délimitations proposées par les intéressés en personne. L’artifice, en soi, était incontestablement malhonnête ; mais de plus il est ici d’autant moins excusable que Noles et Naples étaient toujours restées très fidèles à Rome : pendant la seconde guerre punique, toutes deux avaient refusé de recevoir Hannibal, et Naples avait même offert au Sénat, pour combler les vides du trésor public, quarante coupes d’or d’un poids considérable.[5] Elles en sont, on le voit, assez mal récompensées.

De plus en plus les Latins sont regardés comme une race inférieure. On peut leur demander les mêmes efforts, les mêmes sacrifices qu’aux citoyens de Rome ; mais ils n’ont pas droit aux mêmes avantages. Ainsi, en 177, au moment de son double triomphe sur les Istriens et sur les Ligures, le consul C. Claudius Pulcher attribue aux soldats romains de son armée quinze, trente et quarante-cinq deniers par tête, selon les grades ; les alliés n’en reçoivent que la moitié ; aussi, dit Tite-Live, en suivant le char du triomphateur, gardaient-ils un silence qui prouvait leur mécontentement. C’était la première fois où pareille distinction était établie ; mais dans la suite ce fut souvent la règle. Par exemple, en 173, quand il s’agit de distribuer à des colons un territoire conquis sur les Ligures et sur les Gaulois, les décemvirs désignés à cet effet assignèrent dix arpents à chaque citoyen romain, et trois seulement aux alliés de nom latin.

Désormais il n’est pas de vexation qu’on ne se croie permise, en Italie comme dans les autres provinces. En 173 également, le consul L. Postumius Albinus est chargé d’une mission en Campanie : Préneste n’est pas sur sa route ; mais il a gardé rancune aux Prénestins de ce qu’un jour, où il est allé chez eux en simple citoyen pour offrir un sacrifice dans le temple de la Fortune, il ne lui a été rendu aucun honneur spécial ni par la cité ni par les particuliers. Il se détourne donc pour passer par leur ville. Avant de partir de Rome, il écrit à leur premier magistrat d’avoir à venir au devant de lui, à lui préparer un logement aux frais des habitants, et à lui tenir des chevaux prêts pour le moment de son départ. Jamais auparavant on n’avait obligé les alliés à aucune espèce de charges ou de frais pour recevoir des fonctionnaires romains ; mais, l’exemple une fois donné, les successeurs de Postumius s’en autorisèrent comme d’un droit pour émettre partout les pires exigences.

On ne respecta même plus les temples des dieux. En 173 encore, le censeur Q. Fulvius Flaccus faisait construire à Rome le temple de la Fortune équestre, qu’il avait voué pendant sa préture en Espagne : pour lui donner plus de magnificence, il voulait l’orner d’un toit de marbre. Alors il juge tout simple d’aller enlever dans le Bruttium les tuiles qui couvrent le temple de Junon Lacinia ; aucune considération ne l’arrête, ni son titre de censeur, qui précisément lui faisait un devoir de veiller à la conservation des édifices sacrés, ni la vénération dont le sanctuaire de Junon Lacinia était entouré, au point que Pyrrhus et Hannibal l’avaient respecté l’un et l’autre. Les tuiles sont embarquées à Locres, amenées à Rome, et il faut l’intervention du Sénat pour les faire reporter où on les a prises. Encore les laissa-t-on dans la cour du temple, sous prétexte qu’il ne se trouvait pas d’ouvrier assez habile pour les remettre en place.[6]

Ces divers exemples se placent tous entre la deuxième et la troisième guerre de Macédoine. Sans les multiplier davantage, ils suffisent à nous montrer chez beaucoup de grands fonctionnaires romains, en quelque pays qu’ils soient envoyés, une tendance manifeste à agir en maîtres absolus. Sans doute ils ne rencontrent pas encore chez leurs compatriotes une approbation unanime : la plupart des faits que nous avons relevés ont donné lieu à des poursuites devant le Sénat ou devant le peuple, et, chez plus d’un citoyen, ils ont soulevé une indignation fort sincère. Caton, en particulier, réprouvait hautement ces mœurs nouvelles de la noblesse ; et, d’un de ses discours contre Thermus, Aulu-Gelle nous a conservé une tirade qui est comme l’ébauche des célèbres invectives de Cicéron contre Verrès au sujet du supplice de Gabinius. « Les décemvirs, à entendre Thermus, n’avaient pas assez de soin de ses vivres ; il les a fait dépouiller de leurs vêtements et battre à coups de fouet ; des Bruttiens ont frappé des décemvirs : beaucoup de gens ont vu ce spectacle. Qui peut supporter une telle honte, une telle tyrannie, une telle servitude ? Jamais roi n’osa rien de semblable ; vous, hommes de bien, admettez-vous qu’on traite de la sorte des hommes honorables, issus de bonnes familles ? Où sont les droits de l’alliance ? où est la foi de nos ancêtres ? Ainsi, injures éclatantes, blessures, coups de fouet, meurtrissures, violences, douleurs et tortures, voilà ce que tu as osé infliger à des décemvirs, au milieu de la dernière opprobre et de la dernière infamie, sous les yeux de leurs concitoyens et d’une foule nombreuse ! Mais aussi quel deuil, quels gémissements, que de larmes, que de pleurs j’ai entendu rapporter ! Les esclaves n’endurent les injustices qu’avec une grande indignation ; or, je vous le demande, quel a été, quel sera, tant qu’ils vivront, le sentiment de ces hommes nés d’un sang noble et doués d’une grande vertu ?

Caton évidemment n’était pas seul à flétrir les Thermus et leurs émules ; mais que d’indulgence aussi nous commençons à rencontrer pour les actes de ce genre ! L. Flamininus avait été exclu du Sénat par Caton ; peu de temps après, quand il vient s’asseoir au théâtre sur les derniers bancs de l’amphithéâtre, le peuple l’oblige à reprendre la place à laquelle son rang lui donnait droit avant sa radiation. Nous avons vu, à partir de 177, les généraux et les magistrats établir, de leur autorité privée, des distinctions entre Romains et Latins pour le partage des récompenses militaires ou des terres d’une colonie. Mais, dès 177 aussi, la loi Claudia de sociis stipulait que tous les alliés ou Italiens qui, depuis 189, avaient été inscrits, eux ou leurs descendants, sur les rôles des alliés de nom latin, devraient retourner dans leur ville avant le 1er Novembre. Or cette loi était due à l’initiative du Sénat, et un sénatus-consulte additionnel veillait en outre à empêcher les fraudes qu’auraient pu permettre des simulacres d’affranchissement. Voilà donc le gouvernement s’employant de son côté à écarter le plus possible les Latins du droit de cité romaine.

Le sort des procès intentés aux grands fonctionnaires met encore mieux en lumière l’accord de la majorité des Romains contre les provinciaux. Considérons d’abord celui de M. Popilius Lænas. En 173, le Sénat se montre fort irrité de la façon indigne dont le consul a traité les Statiellates : non content de lui refuser le triomphe, il lui enjoint de remettre en liberté tous les ennemis qu’il a vendus, de les rétablir dans leurs demeures, et de leur permettre de se fabriquer de nouvelles armes. Popilius n’en fait rien, et la question est reprise au commencement de l’année suivante ; mais alors un des nouveaux consuls est le frère de Popilius ; il décide son collègue à s’opposer avec lui à toute poursuite. Néanmoins les sénateurs, bravés dans leur autorité, tiennent bon ; deux tribuns les appuient, et une loi est votée, portant que si, avant les calendes d’Août, il se trouve un seul Statiellate qui n’ait pas été rendu à la liberté, le Sénat s’engage par serment à nommer un commissaire pour informer à ce sujet. A cette nouvelle, M. Popilius n’ose revenir à Rome. Son défaut pourrait être un obstacle au procès ; mais les tribuns font adopter une nouvelle loi permettant au préteur chargé de l’enquête, C. Licinius, de le juger, même absent, s’il ne rentre pas avant le 1er Novembre. L’affaire paraît donc très bien engagée, et en excellente voie pour aboutir. M. Popilius se présente devant le préteur ; mais plusieurs audiences sont nécessaires ; et finalement Licinius, dominé par le crédit et les pressantes sollicitations de la famille Popilia, ajourne son jugement aux ides de Mars, c’est-à-dire au jour où de nouveaux magistrats entrent en charge, et où lui-même, redevenu simple particulier, n’a plus le droit de terminer le procès. Quinze ans auparavant, toute la gloire de Scipion l’Africain n’avait pu sauver son frère d’une condamnation ; en 172, un M. Popilius réussit à se tirer d’affaire grâce à la connivence des magistrats !

L’accusation intentée en 171 aux trois gouverneurs de l’Espagne mentionnés plus haut eut exactement le même sort. Il s’agissait de vols manifestes : le Sénat autorise les poursuites, il désigne une commission à cet effet, il permet aux Espagnols de prendre les patrons qu’ils voudront, et le nom seul de ceux-ci (M. Porcius Cato, P. Cornélius Cn. f. Scipio, L. Æmilius L. f. Paullus, et C. Sulpicius Gallus) semble une garantie d’impartialité. Cependant l’un des accusés est acquitté purement et simplement ; les deux autres s’exilent volontairement aux portes de Rome, à Préneste et à Tibur ; la procédure est aussitôt abandonnée ; et Tite-Live, à qui nous devons ces détails, ajoute : « Le bruit courait que les patrons eux-mêmes s’opposaient à ce que l’on poursuivît des personnages nobles et puissants ; le soupçon prit une nouvelle force quand on vit le préteur Canuleius laisser là cette affaire, s’occuper de levées, puis partir tout à coup pour sa province afin de mettre empêchement à de nouvelles poursuites de la part des Espagnols. »

Bref, de la deuxième à la troisième guerre de Macédoine, les idées des Romains sur leurs rapports avec les autres nations se sont modifiées d’une manière fort sensible. Après la défaite à en abuser d’Antiochus, quelques-uns d’entre eux seulement ont commencé à regarder le monde comme un domaine tombé à leur entière disposition : c’étaient naturellement de grands personnages, généraux ou diplomates, revêtus d’un pouvoir considérable. Ils se sont laissés aller à traiter en vaincus, au gré de leur fantaisie, tous les étrangers, quelle que fût leur situation politique vis-à-vis de Rome. On se rappelle les plaintes de Lycortas devant Ap. Claudius sur la vanité réelle de l’alliance qui continuait pourtant à subsister de nom, sur le pied d’une parfaite égalité, entre la Ligue achéenne et sa puissante protectrice. A ce moment, semble-t-il, les Cæcilius, les Appius, les Marcius devançaient la volonté du Sénat ; mais, en peu de temps, peuple, Sénat, tribunaux en viennent à partager leurs idées ; pour sauver un magistrat coupable, la noblesse oublie ses divisions ;[7] et, dès 173, les Italiens eux-mêmes sentent déjà l’inutilité de toute résistance : les Prénestins font droit, sans réclamer, aux demandes exorbitantes de L. Postumius, et les Bruttiens n’osent pas davantage protester contre la violation de leur temple de Junon. La Grèce est victime, comme les autres peuples, de ce nouvel état d’esprit : envers elle aussi on est moins disposé aux ménagements dont on usait vers 196.

 

II

Une autre raison encore a contribué à ce résultat. Dès le temps de Cynocéphales, parmi les adversaires de la politique de Flamininus figuraient, avons-nous dit, tous les Romains désireux d’agrandir le territoire de la République, parce qu’ils voyaient dans les provinces un champ ouvert à leur activité. Les petites gens cherchaient à grossir leur pécule en allant trafiquer à l’étranger ; les financiers rêvaient de bénéfices toujours plus merveilleux, à mesure que se multiplieraient les débouchés pour leurs capitaux et qu’augmenterait le nombre des entreprises données en adjudication par l’État ; des sénateurs, sous le couvert de prête-noms, s’engageaient avec eux dans les spéculations transmaritimes ; et tout ce monde constituait déjà un parti nombreux et assez influent. Or, depuis 196, les tendances qu’il représentait n’ont fait que s’accentuer et se généraliser chaque jour davantage.

Veut-on, pour l’époque dont nous nous occupons maintenant, des preuves de l’importance des financiers à Rome ? On en pourrait d’abord tirer une du théâtre de Plaute et de la fréquence de ses attaques contre eux. Sans même que la situation l’exige, visiblement il aime, en passant, à leur décocher ses traits. « A-t-on confié, dit-il, quelque chose à certains banquiers, aussitôt ils s’enfuient du Forum plus vite qu’un lièvre de sa loge quand on le lâche dans les jeux. — Si on discute un compte avec eux, toujours on finit par être leur débiteur. — Leur habitude générale est de réclamer aux autres, mais de ne rendre jamais ; ils paient à coups de poing, si on devient trop pressant.[8] »

Sans doute, dans ces exemples et dans d’autres semblables, Plaute vise le plus souvent des opérations de banque assez restreintes ; car ce sont les seules, — placements d’argent, avances de fonds, règlements de comptes, — auxquelles s’intéresse la majorité de son public. Mais, à l’occasion, il sait fort bien nous montrer aussi les banquiers capables de se mettre sans risques au-dessus des lois : « Le peuple, dit à l’un d’eux le parasite Curculio, a rendu contre vous des ordonnances sans nombre ; aussitôt votées, aussitôt violées : vous trouvez toujours une échappatoire ; les lois sont pour vous comme l’eau bouillante, qui ne tarde pas à se refroidir. » De même, dans cette sorte de curieuse parabase où il passe une revue rapide de la société de son temps, il donne aux financiers une place considérable. Il en distingue jusqu’à trois catégories. Sous la Basilique, au milieu d’une société assez équivoque de maris libertins et de courtisanes sur le retour, on trouve à contracter des engagements sur parole et à courte échéance ; dans le bas du Forum, la haute banque se promène avec les citoyens les plus estimés ; enfin, sous les vieilles échoppes, on prête et on emprunte à gros intérêts.[9] Ainsi, courtiers aux trafics plus ou moins louches, usuriers, ou capitalistes connus pour leur expérience des affaires et en relations sui vies avec l’aristocratie, les manieurs d’argent remplissent tous les coins du Forum. On entrevoit d’après cela quel rôle ils devaient jouer dans la vie courante de Rome.

Au reste, chose assez curieuse, quand Caton est élu à la censure, en 184, la plus célèbre de ses constructions est une basilique élevée le long du Forum, au-dessous du lieu des séances du Sénat, sur l’emplacement de deux atria et de quatre boutiques. Ses ennemis s’y opposaient ; il tint à la mener à bonne fin.[10] Or, si les basiliques servaient à différents usages, — comme abri pour les tribunaux, comme lieu de promenade pour le public, — elles étaient utiles avant tout aux marchands et aux banquiers. Les gens d’affaires devaient donc être les premiers à profiter de la basilique Porcia, et Caton, en l’entreprenant, ne l’ignorait pas.

D’autres signes nous révèlent mieux encore le progrès constant de leur influence. Plaute nous a donné une idée de leur activité et de leur sans-gêne à Rome ; mais leurs spéculations s’étendent aussi aux provinces, et là ils gardent si peu de mesure que l’État est souvent obligé d’intervenir. Au début du iie siècle, tant qu’il se rencontre des fonctionnaires intègres, un certain nombre de condamnations sont prononcées contre eux. Ainsi, en 198, Caton, préteur en Sardaigne, trouve sa province infestée d’usuriers : il les en chasse tous d’un coup, malgré les protestations que soulève sa sévérité. Envoyé en Espagne en 195, il ne veut pas davantage recourir aux fournisseurs habituels des armées : il les renvoie à Rome, et se charge de se procurer directement le blé dont il aura besoin. Vers le même temps, en 196 et en 193, des édiles frappent également d’amendes plusieurs fermiers des pâturages de l’État (pecuarii).

Quinze ou vingt ans après, une telle austérité n’est plus de mode. Par exemple, nous avons vu déjà, en Espagne, des extorsions manifestes au sujet de l’impôt du blé rester à peu près impunies. Dans l’Italie même, l’État ne parvient pas à rentrer en possession de son domaine. Après la chute de Capoue, en 211, le territoire de la Campanie avait été en partie vendu au profit du Trésor, en partie affermé à des publicains ? Ceux-ci n’étaient donc que de simples locataires ; mais ils en arrivèrent bientôt à confondre les terres de l’État avec celles qui leur appartenaient en propre : de tous côtés on déplaçait les bornes de démarcation ; c’était un véritable envahissement. En 173, le Sénat se décide à confier au consul L. Postumius le soin d’aller reconnaître et délimiter le domaine public ; on passe tout l’été à ce travail, et, l’année suivante, le tribun M. Lucretius présente un projet de loi pour rétablir les fermages réguliers. Il fut impossible de le faire aboutir ; les publicains restèrent maîtres du sol qu’ils occupaient illégalement. Bien mieux, ils le sous-louèrent ; et, au temps de Cicéron, tous, petits et grands, parlent de leurs champs de Campanie comme d’un héritage qu’ils ont reçu de leurs pères.

Les autres adjudications nous offrent un spectacle analogue. En 184, Caton, attentif aux intérêts de la République, afferme les impôts à des prix élevés, et fixe au contraire très bas les contributions affectées aux travaux publics. Les financiers intriguent au Sénat ; appuyés par Flamininus, ils réussissent à faire annuler les marchés, et ils décident même quelques tribuns du peuple à condamner le censeur à une amende de deux talents. Caton sut tenir tête à l’orage : en concluant de nouveaux marchés, il exclut des enchères les publicains qui avaient éludé le bail précédent, et il n’opéra que de faibles diminutions. Mais, dès la censure suivante, en 179, M. Æmilius Lepidus et M. Fulvius Nobilior servent les intérêts des financiers en créant beaucoup de droits de douanes et autres impôts ; et, en 174, Q. Fulvius Flaccus et A. Postumius Albinus font preuve d’une telle complaisance que leurs successeurs, C. Claudius Pulcher et Ti. Sempronius Gracchus, doivent rendre un édit portant qu’aucun fermier des impôts, aucun entrepreneur des travaux publics de 174 ne pourra ni se présenter aux adjudications de 169, ni même y prendre, comme associé, la moindre part. Cette tentative de répression d’ailleurs n’aboutit pas, et ce furent les censeurs qui faillirent être condamnés.

En effet, les publicains trouvèrent pour défendre leur cause un tribun, P. Rutilius Rufus. Cet homme, — déjà en querelle avec les censeurs parce qu’ils avaient condamné, malgré son intervention, un de ses clients qui s’obstinait sans raison à gêner la construction d’un édifice public sur la Voie Sacrée, — proposa au peuple de casser les adjudications faites par Claudius et par Sempronius, et, en les recommençant, d’y admettre tous les concurrents sans distinctions. Les censeurs vinrent combattre ce projet ; comme le peuple murmurait, Claudius commit l’imprudence d’ordonner à son héraut de rétablir le silence. Alors le tribun, changeant de tactique, déclara qu’il poursuivait les deux censeurs comme coupables d’un crime d’État (perduellio), Gracchus pour avoir passé outre à son intervention, Claudius pour avoir voulu dissoudre une assemblée de la plèbe. Les censeurs auraient pu se refuser à toute espèce de jugement jusqu’à leur sortie de charge ; ils préférèrent accepter la lutte sur le champ. Mais, quand le peuple fut appelé à prononcer sur leur compte en commençant par Claudius, les premiers résultats furent très défavorables au censeur. En effet les chevaliers votaient d’abord ; ils comptaient dans leurs rangs beaucoup de publicains ; aussi huit sur douze de leurs centuries se prononcèrent-elles contre lui ; plusieurs autres de la première classe les suivirent ; la condamnation était certaine. Toute la noblesse, déposant ses anneaux d’or et prenant des habits de deuil, se mit alors à implorer le peuple ; Gracchus jura solennellement, si son collègue était condamné, départir, lui aussi, en exil, sans attendre son propre jugement. Bref, Claudius fut absous à la faible majorité de huit centuries, et le tribun renonça à poursuivre ensuite Gracchus. Les publicains n’en avaient pas moins fait courir un très grand danger aux censeurs assez hardis pour les gêner dans leurs spéculations : c’est un témoignage assez clair du crédit dont ils disposaient.

Vers le même temps, nous constatons une augmentation des trafiquants, sensible dans le nombre des citoyens de condition inférieure, en Romains ou Italiens, qui vont trafiquer à l’étranger. La chose n’a rien de surprenant : gens essentiellement pratiques, ils devaient très vite songer à utiliser les victoires de leur patrie pour s’assurer de beaux bénéfices matériels ; il leur paraissait tout naturel de joindre l’exploitation à la conquête ; et en effet, dès 196, aussitôt après Cynocéphales, pendant que Flamininus prend ses quartiers d’hiver à Elatée, nous voyons déjà beaucoup de ses soldats demander des congés, mettre de l’argent dans leur ceinture, et parcourir les villes de Béotie pour y faire du négoce. Plusieurs d’entre eux furent assassinés parce que, dit Tite-Live, on les savait porteurs d’une certaine somme ; mais, afin de la réaliser, ils s’étaient sans doute montrés fort âpres au gain, et il n’est pas invraisemblable de supposer que les Grecs, pour manifester contre eux tant d’animosité, avaient eu plus d’une fois à se plaindre de leurs façons d’agir. En tout cas, à la suite des succès remportés sur Philippe et sur Antiochus, les trafiquants romains se multiplient en pays grec. Les auteurs nous parlent rarement d’eux : d’une façon incidente seulement, en 183-182, au moment où Messène essaie de se détacher de la Ligue achéenne, Polybe nous apprend que des Italiens se livrent à la contrebande de guerre, et introduisent à Messène des armes et du blé. Mais les documents épigraphiques, si insuffisants et si dispersés qu’ils nous soient parvenus, nous renseignent un peu mieux.

Ainsi nous possédons la liste des proxènes de Delphes de 197 à 170. Parmi eux nous trouvons sans étonnement des Romains de grande réputation ou de famille illustre : en 190, M. Valerius Muttines et ses quatre fils (c’était un Libyen, d’abord au service de Carthage, puis passé à celui de Rome, et honoré du droit de cité romaine : il commandait la cavalerie numide dans l’armée des Scipions) ; en 189, T. Quinctius T. f. Flamininus (alors censeur à Rome), L. Acilius Cæsonis filius (dont le fils sera consul en 150), M. Æmilius M. f. Lepidus (ennemi personnel de M. Fulvius Nobilior, contre la sévérité de qui il venait peut-être de protéger Delphes). Le sanctuaire avait sans doute reçu des dons de ces personnages, ou il sentait son intérêt à se concilier leur faveur. Il n’y a guère non plus de conclusions à tirer de la présence, parmi les proxènes, d’habitants de la Sicile ou de la Grande Grèce, surtout quand leur nom est purement grec (en 190, Orthon de Rhégion, et Léontis d’Agrigente ; en 189, Lycos de Tarente ; en 188, Charopinos et Eudoxos d’Elée) : leurs familles peuvent avoir été en relations avec Delphes avant de passer sous la domination romaine. Mais, à côté d’eux, figurent aussi des Italiens (en 195, Blattos de Canusium ; en 191, Salsius Tagyllius d’Argyrippa et C. Statorius de Brindes : deux Apuliens et un Calabrais). Ceux-là sont certainement des trafiquants venus en Grèce depuis peu ; le titre de proxènes est une preuve de la considération qu’ils y ont acquise. Et il en est même qui songent à y fonder des établissements ; car, en 173, un Romain se fait octroyer le droit de posséder à Delphes des terres et des maisons.

A Délos, nous avons déjà constaté la présence de commerçants italiens dès la fin du iiie siècle ;[11] leur nombre va également en augmentant de la seconde à la troisième guerre de Macédoine. Ici, notre document principal est un inventaire des trésors sacrés dressé sous l’archontat de Démarès, vers 180, et où figure la mention des donateurs. Comme à Delphes, parmi les Romains qui y sont cités on rencontre à la fois des personnages officiels et de simples trafiquants. La distinction n’est pas toujours sûre entre eux ; car d’abord les hiéropes désignent, rarement les Romains par leur nom entier (ils se contentent même assez souvent d’un prénom) ; ensuite la chronologie ne nous fournit pas de données d’une certitude suffisante, attendu que les offrandes sont énumérées suivant l’ordre de leur disposition, non de leur entrée dans les temples, et que, d’un autre côté, si la plupart d’entre elles ont dû être apportées directement par leurs donateurs, quelques-unes ont pu l’être aussi par des intermédiaires. Cependant un certain nombre d’identifications restent au moins fort vraisemblables.

Au début du iie siècle, pendant la période de lutte contre Philippe et contre Antiochus, les Romains mentionnés à Délos sont, en général, de hauts fonctionnaires ; ils déposent uniformément des couronnes d’or, l’une du poids de 110 drachmes, toutes les autres de 100 drachmes. La première est au nom de TitoV (T. Quinctius Flamininus, consul en 198), les autres à ceux d’AuloV (Atilius Serranus, préteur commandant la flotte en 192), de GaioV LidioV (C. Livius Salinator, successeur du précédent en la même qualité, en 191), de Scipion l’Asiatique, préteur en Sicile en 193, de Cn. Manlius Vulso, préteur en Sicile en 195, de Scipion l’Asiatique, consul en 190, de Scipion l’Africain, probablement pendant son second consulat, en 194), de Q. Fabius Q. f. Labeo, préteur commandant la flotte en 189, et de L. Æmilius Regillus, chargé des mêmes fonctions en 190.[12] Ces couronnes se trouvaient dans le temple d’Apollon. En outre, dans l’antique sanctuaire aux sept statues, un bouclier d’argent, don d’un TitoV, paraît devoir être rapporté encore à Flamininus.[13]

Mêlées à ces offrandes, on en relève deux autres, provenant aussi de citoyens romains, mais beaucoup plus modestes : une agrafe d’or de trois drachmes consacrée par un LeukioV, et une couronne d’or pesant deux oboles par un TitoV. Etant donné leur peu de valeur, il est difficile de les attribuer, par exemple, aux deux Flamininus, et l’on est tenté plutôt d’y reconnaître la trace du passage à Délos de deux trafiquants qui auraient suivi les armées ou les flottes au cours de leurs opérations, dans le début du iie siècle. Ce n’est qu’une hypothèse ; mais, un peu plus loin, d’autres Romains apparaissent qui, cette fois, sans aucun doute, ne sont plus des magistrats : un Vibius dédie un Apollon d’argent ; Minatus Staius une couronne d’or ; L. Oppius et Q. Plinius deux autres petites couronnes. Minatus Staius, dans l’inscription gravée sur son offrande, s’appelle lui-même RomaioV ek KumhV ;Vibius, Oppius, Plinius sont aussi des noms courants dans l’Italie du Sud ; nous sommes donc là en présence de petits bourgeois, de cives sine suffragio amenés en Orient par leur commerce. Evidemment, ils ne sont pas les seuls ; car, toujours dans l’inventaire de l’archontat de Démarès, à côté de monnaies de diverses parties du monde grec, figurent des nummi.

Bien mieux, des Italiens prolongent leur séjour à Délos. M. Sextius de Frégelles rend au sanctuaire et à la population de l’île des services dont on ne précise pas la nature ; en reconnaissance, outre un éloge officiel, les Déliens lui accordent, pour lui et ses descendants, le titre de proxène et de bienfaiteur, avec le droit de posséder des terres et des maisons. Nous avons déjà vu un privilège analogue décerné par la ville de Delphes à un autre citoyen romain. Mais de plus, pour Délos, nous avons la preuve que plusieurs familles s’y établissent à demeure et y font souche ; car, trente ou quarante ans plus tard, une dédicace d’Hermaïstes à Mercure et à Maia nous montre, parmi les magistri de leur société, un L. Oppius L. f., et un Minatus Staius, fils d’Ovius ; or il est difficile de ne pas les regarder comme les descendants de ceux dont nous avons trouvé les noms, vers 180, parmi les donateurs du temple d’Apollon.

Bref, aussitôt après la guerre contre Antiochus, les négociants romains se répandent en Grèce ; ils comprennent en particulier l’importance commerciale de Délos, et, non contents d’y venir trafiquer, ils commencent à s’y fixer et à y fonder une véritable colonie. Agissaient-ils ainsi de leur propre initiative ? ou faut-il supposer derrière eux des hommes d’un rang beaucoup plus élevé, à la fois riches capitalistes et politiques avisés, dont ils auraient été les prête-noms, et, dans une certaine mesure, les associés ? il est malaisé d’en décider. Mais, qu’il y ait eu entente ou non entre les grands financiers et les petits trafiquants, leurs efforts en tout cas concordaient, et, au point de vue des relations de Rome avec l’Orient, ils aboutissaient au même résultat : les uns comme les autres devaient pousser de plus en plus le gouvernement à leur procurer au dehors toutes sortes d’avantages propres à faciliter, à augmenter leurs affaires ; et, pour assurer le succès de leurs spéculations, peu leur importait, on peut le croire, à eux aussi, de léser les intérêts locaux.

Les questions économiques n’étant guère abordées par les auteurs anciens, nous avons peu de renseignements sur les mesures de cet ordre adoptées par l’État romain ; quelques faits cependant suffisent à nous montrer qu’il ne se désintéresse pas des tentatives de la banque et du commerce national. Ainsi, après Cynocéphales, il avait promis, semble-t-il, aux Athéniens de leur donner Délos en même temps que Paros, Scyros et Imbros ; en réalité, il laisse aux Déliens leur indépendance ; il conclut sur le champ avec eux, pour son propre compte, alliance et amitié, et, dès 193, il renouvelle le traité.[14] En 187, quand il règle la situation d’Ambracie, il permet aux habitants d’établir à leur gré des droits de douane sur terre et sur mer ; mais il stipule bien que les Romains et les alliés de nom latin en devront être exempts.[15] Enfin, un peu plus tard, la tension de ses rapports avec les Rhodiens nous fournit l’exemple le plus caractéristique à cet égard.

A l’époque du partage de l’Asie Mineure, en 189, pour récompenser les Rhodiens de leur zèle, il avait placé, entre autres territoires, la Lycie sous leur dépendance. Les Lyciens s’accommodaient mal de cet état de choses ; en 177, ils viennent se plaindre à Rome : le Sénat les écoute, et, après délibération, il déclare que la Lycie a bien été donnée aux Rhodiens, mais comme amie et alliée, non à titre de présent. Selon son habitude, il abritait cette distinction un peu subtile derrière des considérations générales sur son zèle pour l’indépendance des peuples nés libres ; mais la conclusion était que Rome, tout en abandonnant la Lycie aux Rhodiens, ne renonçait pas cependant à son autorité sur elle. Evidemment il y avait à sa conduite une raison plus égoïste, et l’on ne fut pas sans en soupçonner quelque chose : « Un tel arrangement, dit Polybe, déplut à bien des gens. L’opinion commune fut que Rome voulait mettre les Rhodiens aux prises avec les Lyciens, afin d’épuiser leur matériel de guerre et leur Trésor. »

Polybe, il est vrai, explique ensuite ce changement d’attitude en remarquant que les Rhodiens venaient alors de conduire en grande pompe à Persée sa fiancée Laodice, et de faire exécuter à leur marine des manœuvres d’une importance inusitée. Cette double circonstance en effet était de nature à mécontenter le Sénat et à réveiller sa défiance bien connue pour tout ce qui subsistait encore de force dans le monde grec. Mais une autre considération, non moins importante, a contribué aussi, je crois, à lui dicter sa conduite. A ce moment, capitalistes et négociants travaillent à conquérir une place sur le marché de la Méditerranée orientale ; les vieilles puissances maritimes constituent naturellement pour eux un obstacle ; or Rhodes, parmi elles, occupe le premier rang. Tous ceux qui, à Rome, s’occupent d’affaires voient donc en elle une ennemie ; et, leur crédit étant fort considérable, le jour où se produisent les plaintes des Lyciens, ils s’emploient à leur faire obtenir l’accueil le plus favorable, pour susciter des ennuis à leur rivale, et l’engager, s’il se peut, dans une guerre où elle s’affaiblira. La suite même de l’incident me paraît confirmer cette explication. Le Sénat, pour l’instant, ne pousse pas les choses à l’extrême ; il ne se laisse pas trop entraîner par les sollicitations dont il est l’objet : c’est le résultat de sa sagesse politique. Comme il médite la ruine de Persée, l’appui des Rhodiens ne lui est pas indifférent, et il aura bientôt soin de les regagner avant d’engager la lutte. Mais, dès que la Macédoine sera définitivement abattue, l’hostilité renaîtra contre Rhodes pour les mêmes motifs, et elle recevra alors bien plus ample satisfaction.

 

III

On le voit, toutes sortes de circonstances, soit dans la conduite des Grecs, soit dans l’évolution du caractère des Romains ou dans le développement chez eux d’appétits nouveaux, contribuaient à rendre bien difficile le maintien de la politique de ménagements adoptée en 196 sous l’influence de Flamininus. Une question se pose alors à nous : comment les chefs de l’aristocratie, si passionnés d’abord pour la Grèce, n’interviennent-ils pas maintenant en sa faveur ? et, d’une façon générale, qu’est donc devenu ce philhellénisme auquel les diverses classes de la société romaine paraissaient déjà gagnées ? »

De ce côté aussi un changement considérable s’est accompli. A la fin du iiie et au début du iie siècle, un enthousiasme très vif, nous l’avons assez montré, s’était manifesté pour les choses helléniques. Il provenait essentiellement de l’admiration que l’art, la science, la littérature de la Grèce inspiraient aux Romains. Athènes, à elle seule, eût déjà suffi à le provoquer ; mais, dans ce pays merveilleusement doué, aucune tribu ne restait étrangère à la civilisation de ses voisines. La lourdeur des Béotiens était devenue proverbiale, et cependant ils excellaient à modeler en terre cuite des statuettes pleine de grâce et de légèreté. Les Etoliens étaient surtout célèbres par leurs brigandages ; pourtant, après leur victoire sur les Gaulois, en 279, ils avaient pris l’initiative d’instituer à Delphes des fêtes commémoratives, les Sôtéria, avec concours musicaux, gymniques et hippiques sur le modèle des jeux pythiques et néméens. La valeur militaire des Doriens n’était pas sans nuire à leur réputation intellectuelle ; néanmoins les chefs-d’œuvre de la sculpture ou de l’architecture étaient aussi nombreux dans le Péloponnèse que dans le reste de la Grèce. Enfin, en dehors des anciennes capitales de la Grèce propre, d’autres villes, Alexandrie, Antioche, Pergame, Tarse, Rhodes, rivalisaient maintenant d’éclat avec elles.

Les Romains, gens d’une civilisation beaucoup moins avancée, mais qui commençaient à souffrir de leur infériorité, ne pouvaient pas manquer d’être éblouis d’un tel spectacle : ils le furent en effet. Seulement la Grèce se révélait à eux par son plus beau coté ; ils ne la voyaient que de loin ; et même, ce qu’ils apprenaient à en connaître, c’était moins la Grèce contemporaine, bien dégénérée, que celle d’autrefois, la Grèce héroïque dans Homère, ou celle du ve siècle dans les splendides productions de ses artistes et de ses écrivains. Ils durent de la sorte se faire d’elle une très haute idée ; mais, en la fréquentant davantage, une désillusion profonde les attendait : ils ne tardèrent pas à découvrir ses défauts, et ils y furent d’autant plus sensibles que, sur des points essentiels, le caractère des deux nations était entièrement opposé.

Ainsi, pour nous en tenir d’abord aux mœurs politiques, un des traits les plus frappants de la vie romaine, c’est la subordination perpétuelle des intérêts particuliers à l’intérêt public : un esprit d’ordre et de discipline régit tous les degrés de la hiérarchie sociale, et partout le bien de l’État apparaît comme le but des efforts de chacun. Telle est déjà l’organisation de la famille : sans doute elle est fondée, comme en Grèce, sur les affections naturelles de gens unis entre eux par les liens du sang et par une communauté de rites religieux ; mais tous ses membres sont tenus à une obéissance absolue envers leur chef, et celui-ci, à son tour, est astreint à des obligations non moins strictes envers l’État. Il aurait pu s’effrayer des soucis d’un ménage, et préférer au mariage l’indépendance du célibat ; mais Rome a besoin de soldats, et elle lui fait un devoir de songer à la perpétuité de la nation plutôt qu’à son plaisir dans une existence passagère.[16] Il n’a pas davantage la pleine disposition de son patrimoine : dès qu’il veut laisser un testament, au moins dans sa forme la plus ancienne et la plus solennelle, il lui faut obtenir la sanction du peuple, en le soumettant, en temps de paix, aux comices réunis deux fois l’an à cet effet (comitiis calatis), en temps de guerre, à l’armée prête à marcher au combat (in procinctu) : c’est un acte de droit public.

De la famille passons à la cité. Les Romains ne sont pas sans garder un souvenir attendri de la ville où ils sont nés. Ainsi, au début du livre des Lois, Cicéron éprouve un plaisir visible à parler d’Arpinum ; il y trouve un je ne sais quel charme qui touche secrètement son cœur et ses sens et lui rend ce séjour plus agréable. Son interlocuteur Atticus se laisse aller sans peine, lui aussi, à cette impression. Mais Cicéron a appelé Arpinum sa vraie patrie (germana patria) ; Atticus le presse de s’expliquer : « Est-ce donc que vous avez deux patries ? en avez-vous une autre que la patrie commune ? » Et Cicéron précise sa pensée : originaire d’un municipe, il est devenu citoyen de Rome. « Nous nommons patrie, reprend-il, à la fois celle où nous sommes nés, et celle qui nous adopta ; mais nécessairement celle-là l’emporte dans notre amour, qui nous donne pour cité la république entière. C’est pour elle que nous devons mourir, à elle que nous devons nous dévouer tout entiers, en elle que nous devons placer et consacrer, pour ainsi dire, tout ce qui est à nous. » Ailleurs encore il revient sur la même idée. Au Ier livre de la République, il évoque le souvenir de son consulat et des ennuis qu’il a connus ensuite pour avoir voulu garantir la paix de l’État ; mais il ne regrette rien. « Car notre patrie, déclare-t-il, ne nous a pas donné la vie et l’éducation pour ne pas s’attendre en quelque sorte à être ensuite nourrie par nous, et pour servir seulement nos propres intérêts en fournissant une protection assurée à notre oisiveté et un refuge à notre tranquillité : elle a un titre sur toutes les meilleures facultés de notre âme, de notre esprit, de notre raison ; elle les emploie pour son utilité personnelle, et ne nous en abandonne pour notre usage privé que ce qui peut lui être superflu. »

Telle est bien en effet la pratique constante des Romains : de dix-sept à soixante ans, tous les citoyens, sauf les indigents, peuvent être incorporés dans les légions. Là, en quelque situation qu’ils se trouvent engagés, ils sont tenus de faire sans hésiter le sacrifice de leur vie, ou des châtiments impitoyables punissent la moindre défaillance.[17] L’initiative personnelle leur est interdite comme une atteinte à la majesté du commandement : des généraux condamnent leurs meilleurs officiers et jusqu’à leurs fils pour avoir vaincu l’ennemi contre leurs ordres.[18] Excès de rigueur peut-être ; mais, d’autre part, que de traits d’héroïsme et d’abnégation chez un peuple élevé dans de pareils principes ! S’agit-il de conjurer un prodige ou de rendre la confiance à une armée près de céder sous le choc de l’ennemi, les premiers citoyens, des consuls mêmes vouent leurs têtes aux dieux infernaux, et courent spontanément à la mort.[19] En présence du péril commun, on sait oublier les querelles particulières : Fabius Cunctator sauve Minucius d’un désastre certain, malgré les torts de celui-ci envers lui ; après Cannes, tous les partis s’entendent pour faire à Varron, en dépit de sa présomption et de son incapacité, une réception digne de son rang. Surtout, jamais on ne désespère du salut de la République : non content de travailler à la maintenir au degré de puissance où on la trouve parvenue, on rêve de l’agrandir sans cesse ; c’est une tâche qui se transmet de génération en génération ; aucune ne voudrait y faillir, et Caton voit là, non sans raison, une des causes essentielles de la supériorité de Rome sur les autres peuples.

Or la Grèce nous offre justement le contre-pied de cette conception : chez elle, l’individualisme triomphe ; chacun possède à un très haut degré le sentiment de sa personnalité, et il ne l’abdique pas volontiers. Au point de vue intellectuel, en art, en littérature, une telle disposition d’esprit est excellente ; car elle favorise le libre développement de toutes les aptitudes particulières. Mais, dans la vie politique, les effets en sont déplorables : les Grecs se décident rarement à sacrifier leurs passions ou leurs avantages privés à l’intérêt supérieur de la cité ou de la nation. Leurs villes sont donc le plus souvent déchirées à l’intérieur par les rivalités des factions ; en outre, elles se livrent entre elles des guerres sans merci, et, dans un cas comme dans l’autre, plutôt que de consentir à des concessions entre compatriotes, elles aiment mieux invoquer l’appui de l’étranger. Dès l’époque où nous sommes, les Romains ont déjà eu maintes fois l’occasion d’en faire l’expérience ; ils en ont largement tiré parti, et, sans aucun doute, plusieurs de leurs diplomates n’ont songé qu’à s’en réjouir. Du moins les philhellènes, parmi eux, ont dû souffrir de trouver un défaut aussi grave chez le peuple pour lequel ils se sentaient tant d’admiration ; et malheureusement il leur est impossible de regarder les divisions dont ils sont témoins comme un phénomène accidentel.

En effet si haut qu’ils veuillent remonter dans l’histoire de la Grèce, le même spectacle se présente constamment à leurs yeux. S’agit-il de politique intérieure ? On apporte un soin jaloux à limiter l’autorité des charges publiques ; car, si chaque citoyen rêve de prendre part au gouvernement, il lui est pénible de reconnaître des limites à sa propre liberté. Malheur surtout aux personnalités marquantes ! Les Alcibiades ne sont pas seuls à susciter la défiance : Aristide est frappé d’ostracisme parce qu’on se fatigue de l’entendre appeler le Juste ; et Périclès, malgré ses concessions plutôt excessives aux appétits de la foule, se trouve, vers la fin de sa carrière, en butte à une hostilité systématique, qui ne craint pas, pour mieux l’atteindre, de s’attaquer, sous le premier prétexte venu, à ses amis les plus chers, Phidias, Anaxagore et Aspasie.

Les partis, on le pense bien, ne montrent pas moins d’acharnement les uns contre les autres. Par exemple, à Athènes, la guerre du Péloponnèse n’aboutit qu’à exaspérer les haines entre oligarques et démagogues. Pour assouvir leurs rancunes, ils oublient tout scrupule de patriotisme : à mesure que la situation empire, les coups d’État se multiplient ; les horreurs de la tyrannie des Trente succèdent à la défaite d’Ægos Potatrios ; et, si le retour de Thrasybule est suivi d’une réconciliation générale, il y a là, suivant le témoignage d’Aristote, un phénomène exceptionnel dans l’histoire de la Grèce.[20] En effet, aussitôt après, les décarchies oligarchiques de Lysandre retombent dans les excès que Sparte reprochait naguère si vivement à sa rivale. Une trentaine d’années plus tard, quand la démocratie s’agite dans le Péloponnèse, à la nouvelle des succès des Thébains, en un seul jour, 1.200 citoyens, déclarés suspects, sont massacrés dans Argos à coups de bâtons : c’est l’émeute connue sous le nom de scytalisme. En présence des efforts de Philippe pour étendre sa domination sur la Grèce entière, les luttes intestines n’en continuent pas moins avec une égale violence ; et, après la ruine de l’indépendance, elles se perpétuent jusqu’à l’époque romaine.

Ainsi, en Crète, les troubles de ce genre sont si fréquents qu’on chercherait en vain, dit Polybe, à y distinguer le commencement et la fin des guerres civiles. De même, en Thessalie, au temps de Flamininus, le désordre et l’anarchie rendent impossible toute espèce de gouvernement régulier ; ce n’est pas là d’ailleurs l’effet des vices d’une époque ni de la violence effrénée des rois : l’humeur inquiète de la nation n’avait jamais laissé aucune journée de vote, aucune réunion publique, aucune assemblée politique à achever chez elle sans dissension ni tumulte, depuis son origine jusqu’au iie siècle.

De peuple à peuple, les divisions ne sont pas moins profondes. En vain existe-t-il chez tous les Grecs une certaine communauté de goûts, de sentiments, de croyances, d’institutions, caractéristique de leur race, et propre, semble-t-il, à favoriser entre eux les rapprochements ; à aucun moment ils n’arrivent à triompher de leurs instincts séparatistes. Leur langue nous donne déjà une idée de cette résistance à l’unité pendant des siècles elle continue à comprendre un grand nombre de dialectes assez différents les uns des autres ; il faut descendre jusqu’à la période alexandrine pour voir l’un d’eux, le dialecte attique, prendre le dessus, et, au prix de quelques altérations, constituer enfin le langage au moins de la prose.

La religion, de son côté, aurait pu servir de lien. De bonne heure nous entendons parler d’amphictyonies, c’est-à-dire d’associations formées autour de certains sanctuaires, comme celle de Délos, centre des Ioniens, et celle de Delphes, plus particulièrement soumise à l’influence dorienne. Là des peuplades parfois assez éloignées se rencontraient à date fixe ; et non seulement elles célébraient ensemble des sacrifices : elles profitaient encore de ces circonstances pour régler des querelles à l’amiable, pour conclure des alliances, pour promulguer même quelques principes de droit international, par exemple la défense de couper l’eau aux villes assiégées. Malheureusement les membres de ces ligues étaient de force très inégale ; les plus puissants n’entendaient pas laisser restreindre leur liberté d’action sans profit direct pour eux, et les amphictyonies en furent généralement réduites à traiter des questions secondaires, comme l’administration des domaines sacrés ou la reconnaissance des privilèges des artistes dionysiaques.

Les grands jeux n’eurent pas un meilleur résultat : eux aussi créaient pour le monde hellénique une occasion de rapports fréquents. On offrait des victimes s