DEUXIÈME
PARTIE — DE LA SECONDE À LA TROISIÈME GUERRE DE MACÉDOINE
Texte mis en page par Marc Szwajcer
IDe la seconde à la troisième guerre de Macédoine, une transformation considérable se produit dans les rapports des Romains avec les Grecs. Rome, pendant ce temps, n’augmente pas — ou presque pas — aux dépens du monde hellénique son empire immédiat ; mais, dans toute l’Asie Mineure, elle substitue son influence à celle des Séleucides ; en Macédoine, elle met fin à la domination des Antigonides ; et, dans la Grèce proprement dite, sa bienveillance des premiers jours à l’égard de ses alliés se change peu à peu en un protectorat sévère qui laisse déjà prévoir la servitude. L’histoire de ces vingt-trois années est fort complexe ; car aux événements voulus et préparés par Rome viennent s’en mêler d’autres qu’elle n’a pas désirés, et dont elle est pourtant obligée de tenir compte. Nous n’en présenterons pas ici un exposé détaillé : il nous suffira d’y choisir un certain nombre de faits capables de montrer progressivement l’allure nouvelle de la politique romaine ; tout en constatant cette évolution, nous en rechercherons les motifs, et enfin nous aurons à nous demander pourquoi, même après la victoire de Pydna, le Sénat évite encore de s’annexer aucun territoire. D’après ce que nous avons dit au chapitre précédent, vers 194 Rome s’inspire pleinement des idées de Flamininus dans sa conduite vis-à-vis des Grecs : elle saisit donc volontiers les occasions de leur témoigner sa sympathie. Nous en avons la preuve, par exemple, dans une lettre adressée alors au nom du Sénat et des magistrats de la République à une ville de la côte d’Ionie, Téos. Celle-ci s’efforçait de faire universellement reconnaître l’inviolabilité de son sanctuaire de Dionysos ; elle dut multiplier à ce propos les ambassades dans les diverses cités du monde grec ; mais, de plus, comme l’ingérence des Romains se manifestait chaque jour davantage dans les affaires de l’Orient, elle ne négligea pas de leur présenter aussi sa requête. Elle en obtint une réponse favorable, et, avec toutes les autres du même genre,[1] elle eut soin de la graver sur les murs de son temple. Un hasard heureux nous l’a conservée : le nom du préteur pérégrin M. Valérius Messala la date exactement de 192. « M. Valérius M. f., préteur, les tribuns et le Sénat au Sénat et au peuple de Téos, salut. — Ménippos, l’ambassadeur envoyé par le roi Antiochus auprès de nous, et en même temps choisi aussi par vous pour représenter votre ville, nous a remis votre décret, et, pour son compte, il a parlé dans le même sens avec beaucoup de zèle. De notre côté, nous l’avons reçu avec bienveillance, à cause de la réputation qu’il s’est précédemment acquise comme de son mérite personnel, et nous avons écouté volontiers ses demandes. C’est une règle constante chez nous de tenir tout à fait grand compte de la piété envers les dieux : on peut en premier lieu l’induire de la bonté que le ciel nous témoigne pour cette raison ; et d’ailleurs plus d’une autre preuve, nous en sommes persuadés, a rendu évidente notre déférence envers la divinité. Aussi, pour ce motif comme à cause de notre bienveillance envers vous et de notre considération pour votre ambassadeur, nous décidons que votre ville et son territoire garderont, comme aujourd’hui, leur caractère sacré ; ils jouiront du droit d’asile, avec immunité de tout tribut envers le peuple romain ; et, ces honneurs que nous rendons à Dionysos, ces privilèges que nous vous accordons, nous nous efforcerons de les augmenter encore, si vous conservez pour l’avenir vos bonnes dispositions à notre égard. — Adieu. » On le voit, droit d’asile ou exemption d’impôts, Rome accorde tout ce qu’on lui demande ; elle se déclare même prête à faire davantage, pourvu qu’on reste fidèle à son alliance ; elle n’insiste nullement de façon déplaisante sur cette restriction, très naturelle d’ailleurs ; et, pour raison de sa générosité, elle continue à donner sa bienveillance envers les Grecs. Bref, cette communication officielle est rédigée dans le même ton que la lettre de Flamininus aux habitants de Cyréties, et nous devons, je crois, l’interpréter de la même manière. Certes les égards témoignés aux cités grecques ne sont pas exempts de calculs ; car, par là, le Sénat désire s’assurer d’utiles alliés contre la Macédoine et contre la Syrie. Mais ils ne sont pas non plus le résultat d’une pure hypocrisie : au début du iie siècle, Rome s’est prise d’un philhellénisme très vif, très sincère, et il ne lui coûte pas d’en donner des preuves, pourvu que ses intérêts n’en soient pas lésés. C’est le cas précisément dans ses rapports avec les petites villes : ayant besoin de leur appui, elle aime mieux se les attacher par les liens de la reconnaissance que de les contraindre par la force à la servir. Avec les grands Etats, il en va tout autrement. Ceux-là constituent pour elle des rivaux capables de s’opposer un jour ou l’autre à ses desseins ; en conséquence, elle les surveille avec un soin jaloux. Elle peut bien conclure avec eux des alliances passagères, si les circonstances l’y obligent ; mais, au fond, comme elle les craint, elle est résolue à les abattre dès que l’occasion s’en présentera. Peu lui importe alors qu’il s’agisse là aussi de peuples de race grecque : elle trouve toujours des prétextes pour les séparer de leurs compatriotes, et ne s’inquiète pas de telles contradictions. C’est ainsi qu’elle a entrepris la seconde guerre de Macédoine ; à présent, depuis plusieurs années déjà, elle songe à celle de Syrie, et nous ne devons pas nous attendre à trouver chez elle plus de ménagements pour Antiochus qu’elle n’en a eu pour Philippe. A la vérité, dans cette nouvelle lutte, les hostilités proprement dites ont été engagées par Antiochus et par ses alliés, les Etoliens ; mais, si Rome n’en a pas pris l’initiative, elle les vit éclater avec plaisir, et, en réalité, elle avait contribué pour sa bonne part à les préparer ; car, du moment où, après avoir conquis l’Occident, elle prétendait aussi étendre son influence sur la Méditerranée orientale, la guerre contre Antiochus s’imposait à elle comme le pendant, comme le complément nécessaire de la guerre contre Philippe. Celle-ci, nous l’avons montré, avait eu pour cause essentielle la volonté fermement arrêtée chez les Romains d’empêcher les progrès de la puissance macédonienne, surtout quand, après la mort de Ptolémée Philopator, elle menaça de s’augmenter encore des dépouilles de l’Egypte. Or, Philippe n’était pas seul à profiter de la faiblesse de l’Egypte ; il s’était entendu avec Antiochus. Rome regardait d’un aussi mauvais œil l’ambition des deux princes ; et, si elle avait continue à traiter un avec bienveillance pendant qu’elle adressait à l’autre ses ultimatums impérieux, c’était uniquement pour n’avoir pas à combattre deux adversaires en même temps. A la faveur de ces circonstances, Antiochus avait opéré à l’aise ses annexions : en 198, il avait remporté au pied du Panion, près des sources du Jourdain, une grande victoire qui lui livrait toutes les possessions des Ptolémées depuis la Cilicie jusqu’aux frontières de l’Egypte ; l’année suivante, il s’était tourné du côté de l’Asie Mineure, et avait commencé à mettre la main sur les villes grecques d’Ionie qui, dans le traité de partage, devaient revenir à Philippe. Jusqu’à la bataille de Cynocéphales, Rome le laissa libre d’agir à sa fantaisie ; tout au plus, pour donner une apparente satisfaction aux prières d’Attale, fit-elle entendre discrètement à Antiochus qu’elle lui saurait gré de respecter les Etats d’un allié de Rome. Ses protestations demeuraient platoniques ; elle continuait à recevoir fort bien les ambassades syriennes, elle les renvoyait avec des réponses aimables et des décrets en l’honneur du roi. Tite-Live n’en dissimule pas la raison : « Ces ménagements, dit-il, étaient dictés par l’incertitude où l’on était encore sur le succès de la guerre contre Philippe. » Mais, Philippe une fois défait, on ne tarda pas à changer de ton : au printemps de 196, Antiochus, encouragé par ses succès, se préparait à passer en Europe, et manifestait l’intention d’y fonder une satrapie nouvelle pour son fils Séleucus ; Flamininus et les dix commissaires sénatoriaux signifièrent alors à ses ambassadeurs que leur maître devait évacuer les villes d’Asie qui avaient appartenu à Philippe ou à Ptolémée, ne rien entreprendre contre les cités libres, et, avant tout, s’abstenir, lui et ses troupes, de mettre le pied en Europe.[2] Il ne tint pas compte de cet avertissement ; on le lui renouvela directement quelques mois après à Lysimachie, et l’entrevue, d’abord amicale, prit bientôt un tour assez aigre. « A supposer, concluaient les légats du Sénat, que les Romains pussent fermer les yeux sur son arrivée en Asie, comme sur une chose qui ne les touchait pas, maintenant qu’il avait osé passer en Europe avec toutes ses forces de terre et de mer, quelle différence y avait-il d’une telle conduite à une déclaration de guerre ? Sans doute il n’en conviendrait pas, même s’il s’avançait jusqu’en Italie ; mais les Romains n’attendraient pas qu’il fût en mesure de le faire. » Voilà, dès 196, une menace fort nette. Pour la justifier, Rome reprend d’abord vis-à-vis d’Antiochus un des arguments qu’elle a déjà employés contre Philippe : elle l’accuse de menacer la sécurité de l’Italie. Nous avons peine à admettre qu’elle ait réellement ressenti pareille crainte. Si, comme elle le prétendait, Antiochus avait eu l’intention de jeter un jour contre elle les forces de l’Orient, il n’aurait pas laissé écraser Philippe dans la guerre précédente ; son inaction à ce moment montre assez combien il restait étranger à de si grands desseins. On pouvait donc le croire sur parole quand il justifiait son passage en Europe par le simple désir de faire rentrer sous son sceptre l’ancien royaume de Lysimaque, conquis jadis par le fondateur de sa maison, c’est-à-dire la Chersonnèse et la partie de la Thrace qui y touche. Rome mettait aussi en avant un autre grief : elle avait, disait-elle, à défendre les droits de l’Egypte en Asie Mineure. Elle avait envoyé L. Cornélius en Orient, avec mission spéciale de régler la querelle d’Antiochus et de Ptolémée, et c’est ce personnage précisément qui avait pris la parole avec tant de hauteur dans les conférences de Lysimachie. De ce côté encore son intervention se justifiait mal : aussitôt après la bataille du Panion, l’Egypte, pour éviter une invasion, avait conclu la paix avec Antiochus, probablement en lui sacrifiant toutes ses possessions extérieures ; comme gage de ce rapprochement, la fille du roi de Syrie, Cléopâtre, avait été fiancée au jeune roi d’Egypte, Ptolémée Epiphane ; l’état de guerre avait donc cessé, et il n’y avait plus maintenant de différend à trancher entre les deux puissances. La vraie préoccupation du Sénat apparaît mieux dans un autre point du discours de L. Cornélius. « Il est inadmissible, dit-il, que les Romains aient fait la guerre à Philippe au prix des plus grands efforts, pour en laisser recueillir les fruits à Antiochus. » En effet Philippe venait d’être réduit à la Macédoine proprement dite, et on l’avait obligé à évacuer toutes les villes qu’il occupait au dehors. Sans doute Rome les déclarait indépendantes ; mais, en réalité, elle regardait la Grèce d’Europe comme placée désormais dans sa sphère d’influence, et il ne lui déplaisait pas d’avoir aussi une clientèle en Asie. Or Antiochus prétendait substituer en Asie ses garnisons à celles de Philippe, et, de plus, rétablir une province syrienne en Europe ! Evidemment le bénéfice de la dernière guerre risquait par là d’être compromis : voilà pourquoi, sans avoir l’intention de provoquer de suite une nouvelle lutte, — ce qui aurait risqué d’ouvrir trop tôt les veux aux Grecs sur ses intérêts personnels dans leurs affaires, — le Sénat tint à manifester son mécontentement à Antiochus, et à l’avertir qu’il n’aurait pas longtemps le champ libre dans cette Voie. Le roi néanmoins n’abandonna pas ses projets d’extension : pendant les conférences mêmes de Lysimachie, sur un vague bruit de la mort de Ptolémée, il pensait à envahir l’Egypte ; déçu de ce côté, un hasard seul l’empêcha de tenter un coup de main sur Chypre. Ensuite, de 195 à 193, nous le voyons déployer de tous côtés une très grande activité. Par des mariages il essaie de s’assurer l’alliance des princes, ses voisins : il avait promis une de ses filles, Cléopâtre, à Ptolémée Epiphane ; il en donne une seconde, Antiochus, à Ariarathe de Cappadoce, et il offre la troisième à Eumène de Pergame, qui juge prudent de la refuser. En même temps, il retourne dans la Chersonnèse, poursuit le relèvement de Lysimachie, bât les Thraces, et affranchit les Grecs soumis alors à leur domination ; il accorde de nombreux privilèges aux Byzantins, maîtres du Bosphore ; et, pour les Galates, dont la puissance est redoutée, il s’applique à la fois à les gagner par des présents et à leur en imposer par l’étalage de ses forces. Ces divers actes dénotent chez Antiochus une ambition incontestable ; mais il ne s’en suit pas pour cela qu’il songeait à menacer Rome. Dira-t-on que, depuis 195, il avait accueilli Hannibal à sa cour, et que cet irréconciliable ennemi des Romains ne pouvait pas manquer de le pousser à la guerre ? En effet nous entendons parler de vastes plans où Antiochus doit occuper la Grèce et se rendre maître de l’Adriatique, où Hannibal soulèvera Carthage et débarquera en Italie, où même entre en ligne la révolte de l’Espagne.[3] Mais quelle part Antiochus prenait-il à de tels desseins ? Le seul grief précis qu’on trouve formulé contre lui, c’est d’avoir promis des récompenses à un Tyrien nommé Ariston, qu’Hannibal envoyait à Carthage pour s’y concerter avec ses partisans ; or, selon Tite-Live lui-même, cet Ariston n’avait remis de lettres à personne, l’enquête faite à son sujet n’aboutit à aucun résultat positif, et encore ces bruits n’étaient-ils apportés à Rome que par des gens affolés à la seule pensée d’éveiller les soupçons du Sénat. Par contre, nous savons quelle peine les Etoliens eurent, un peu plus tard, pour décider Antiochus à venir en Grèce avec quelques troupes : c’est tout ce qu’on put jamais obtenir de lui. Pour le moment, bien loin de chercher une rupture avec Rome, il continue, malgré les menaces qu’elle lui a adressées, à lui envoyer des députés pour solliciter son alliance ; et elle se rend si bien compte du peu d’initiative du roi que, toujours d’après Tite- Live, les consuls de 193, en entrant en charge, ne prévoyaient aucune guerre pour leur année. Bref Antiochus n’était pas homme à entreprendre contre Rome l’expédition que rêvait Hannibal : ses vues ne dépassaient pas l’horizon du monde hellénique. Seulement il travaillait à reconstituer dans son intégrité l’empire de Séleucus Nicator ; il voulait unifier tout l’Orient en le groupant autour de lui ; et, par la force des choses, il allait devenir un appui naturel pour les Grecs que le protectorat romain ne satisferait pas. Or précisément les Etoliens commençaient alors à s’agiter d’une façon inquiétante. Le Sénat jugea donc nécessaire d’agir sans plus tarder ; et, au printemps de 193, comme les ambassadeurs d’Antiochus se trouvaient à Rome, où ils réclamaient le titre d’alliés, Flamininus, chargé de leur répondre, spécifia deux conditions hors desquelles l’entente était impossible : ou bien Antiochus renoncerait à toute possession, à toute intervention en Europe, et, à ce prix, Rome ne s’occuperait pas des villes d’Asie ; ou bien, s’il ne se renfermait pas dans les limites de l’Asie et passait en Europe, les Romains seraient libres de conserver leurs alliances en Asie, et d’y en contracter de nouvelles. Le même ultimatum fut ensuite porté à Antiochus en personne, à Apamée et tous les députés de la Grèce et de l’Asie furent mis au courant de ces négociations. La conduite des Romains en 193 vis-à-vis d’Antiochus rappelle absolument celle qu’ils ont tenue en 200 vis-à-vis de Philippe : cette fois encore, pour faire éclater la guerre sans avoir l’air d’être les agresseurs, ils proposent à un roi puissant, toujours heureux jusque-là dans ses entreprises et très fier de ses succès, des conditions qu’ils savent à peu près inacceptables. Ils ne cherchent pas non plus de prétexte nouveau pour les justifier : ils se prétendent toujours contraints d’intervenir afin d’empêcher l’écrasement des Grecs, leurs protégés. En cette occasion, les rois de Pergame furent pour leur politique des auxiliaires précieux. Dès 198, Attale Ier réclamait déjà leur secours. Eumène II, son successeur, en fit autant ; il multipliait les ambassades auprès du Sénat, et, chaque fois, il ne manquait pas de lui dénoncer les progrès et l’ambition d’Antiochus. Le zèle d’Eumène s’expliquait sans peine : fort inférieur à Antiochus, il devait fatalement, s’il était abandonné à ses propres forces, accepter bientôt, de gré ou non, l’hégémonie de la Syrie ; l’intervention romaine seule pouvait le débarrasser d’un voisin si dangereux ; et, de plus, il espérait ajouter à son royaume ce qu’on enlèverait à celui de son ennemi. On s’en rendait compte à Rome ; mais on était trop heureux de voir un prince grec employer tout son crédit et toute son adresse à présenter sans cesse comme une nécessité la guerre contre Antiochus. En même temps, les réclamations de Smyrne, d’Alexandrie de Troade, et de Lampsaque offraient un grief précis à articuler. Ces trois villes on effet, au lieu de se soumettre comme la plupart de leurs voisines, refusaient tout accommodement avec Antiochus. Elles s’étaient adressées à Flamininus dès 196 ; L. Cornélius avait appelé leurs députés aux conférences de Lysimachie ; se sentant soutenues, elles se montraient intransigeantes, et, en 192, elles continuaient leur résistance. Rome trouvait donc là un pendant à l’affaire des Athéniens, qui lui avait si bien servi au moment de la lutte contre Philippe. Enfin, élargissant habilement la question, le Sénat revendiquait d’une façon générale son rôle de défenseur de l’hellénisme : il se posait comme le champion de la liberté contre la tyrannie, de la civilisation contre la barbarie. « Lequel vous semble le plus généreux, disait Flamininus aux ambassadeurs syriens, de vouloir donner l’indépendance à toutes les cités grecques, en quelque lieu qu’elles soient situées, ou de prétendre les asservir et les rendre tributaires ? Si Antiochus juge glorieux pour lui de remettre sous le joug des villes que son bisaïeul a possédées par le droit de la guerre, mais que son grand-père ni son père n’ont jamais réclamées, le peuple romain, lui, croit qu’il est de sa bonne foi et de sa constance, après avoir pris en main la cause de l’indépendance grecque, de ne pas l’abandonner. Déjà il a délivré la Grèce de Philippe ; maintenant il se propose d’arracher à Antiochus les villes grecques d’Asie. Car les colonies envoyées jadis en Eolide et en Ionie n’étaient pas destinées à y être les esclaves des rois, mais à multiplier et à répandre dans le monde la race du peuple le plus ancien de la terre. » Le discours, tel que Tite-Live l’a composé, répond bien, avec ses pensées généreuses — et ses flatteries aussi pour les Grecs, — aux idées et à la politique de Flamininus ; on ne pouvait pas d’ailleurs présenter sous un meilleur jour la cause des Romains. Cependant il ne laisse pas de prêter à plus d’une objection, et d’abord à celles que nous avons déjà développées au chapitre précédent, à propos de la guerre contre Philippe. En effet, une fois de plus, il est clair que la sympathie des Romains pour les Grecs est sujette à des contradictions, dès que leur intérêt entre en jeu : elle se manifeste vivement pour Smyrne, Alexandrie et Lampsaque ; mais elle ne les empêche ni de traiter en vaincues la Grande Grèce et la Sicile, ni de voir un ennemi dans Antiochus, qui, en réalité, est un prince de race grecque. Cette hostilité se justifiait ici d’autant moins qu’Antiochus n’affectait nullement des airs de tyran intraitable. Sans doute il désirait être maître des villes d’Eolide et d’Ionie ; mais à celles mêmes qui lui résistaient il laissait entendre qu’il se contenterait bientôt d’une suzeraineté nominale, pourvu que leur indépendance leur apparût bien, à elles et à tout le monde, comme obtenue de son consentement, et non arrachée de force à la faveur des circonstances. Il tenait un langage analogue devant L. Cornélius : par dignité, il refusait de céder à un ordre des Romains ; mais de sa générosité on pouvait attendre des concessions importantes. Il poussait même encore plus loin l’esprit de conciliation : s’il ne voulait pas avoir l’air de rendre compte de sa conduite aux gens de Smyrne et de Lampsaque devant le tribunal des Romains, il acceptait parfaitement l’arbitrage d’un autre peuple grec, et il proposait celui de Rhodes. Enfin, en 193, à Apamée, il s’engageait, si Rome concluait alliance avec lui, à reconnaître l’autonomie de Rhodes, de Byzance, de Cyzique, et des autres villes grecques d’Asie ; il exceptait seulement l’Eolide et l’Ionie, depuis longtemps accoutumées, disait-il, à obéir aux souverains, même barbares, de l’Asie. Dans ces conditions, il n’avait évidemment pas de peine à répondre aux Romains que leur zèle pour les cités grecques n’était qu’un prétexte spécieux dont ils couvraient mal une avidité insatiable : Philippe le leur avait déjà dit, sept ou huit ans auparavant. Mais ce qui rendait maintenant leur position plus difficile, c’est que leur programme de défense des intérêts helléniques n’était plus une nouveauté dont ils pouvaient à leur aise faire ressortir seulement les côtés séduisants : ils l’avaient mis en pratique ; on commençait à être à même d’en juger les résultats ; et, malgré tous les ménagements pris par Flamininus, en Asie comme en Europe une certaine méfiance régnait à leur égard. Ainsi Prusias, le roi de Bithynie, n’était pas éloigné, au début de la guerre, de faire cause commune avec Antiochus ; car il craignait que les Romains ne vinssent en Asie pour renverser tous les rois. Les deux Scipions durent lui écrire une longue lettre pour le rassurer sur les intentions du Sénat ; ils lui citèrent l’exemple des princes qui, en Espagne, en Afrique, en Illyrie ou en Grèce, tiraient profit de l’amitié de Rome ; et finalement, s’il se décida à abandonner le parti d’Antiochus, c’est que C. Livius, venu tout exprès auprès de lui, sut lui faire sentir combien les Romains étaient mieux fondés à compter sur la victoire. En Europe, c’était bien pis encore. Sans doute nombre de Grecs gardaient leur confiance dans la bonne foi de Rome : ils constataient qu’aucune de leurs cités n’avait de garnison romaine ; aucune n’était soumise à un tribut, ni contrainte par un traité inégal à accepter des lois dont elle ne voulait pas ;[4] ils se rassuraient donc sur ces indices, et se montraient partisans de l’état de choses actuel. Mais, à côté d’eux, d’autres déclaraient qu’ils n’avaient de l’autonomie que l’apparence ; en fait, tout se passait chez eux selon le caprice des Romains. Il fallait, s’écriaient-ils, se délivrer de ce nouveau joug ; car on était chargé de chaînes plus brillantes peut-être, mais beaucoup plus pesantes qu’au temps où les citadelles étaient occupées par les troupes macédoniennes.[5] En conséquence, ils tournaient leurs regards vers Antiochus ; ils s’appliquaient à lui recruter des partisans, et ils allaient justifier son passage en Europe en proclamant qu’il ne venait pas pour y porter la guerre mais pour rendre à la Grèce une liberté réelle, au lieu de la payer de mots et de fictions, comme l’avaient fait les Romains. Les deux adversaires usaient donc à présent du même argument :[6] c’était en diminuer singulièrement la valeur. L’ultimatum des Romains, avons-nous dit, était destiné dans leur pensée à amener une rupture avec Antiochus, tout en en laissant au roi la responsabilité. Comme avec Philippe, en 200, ils n’arrivèrent pas de suite à leur but ; mais il suffit de parcourir dans Tite-Live la seconde partie du livre XXXV, où sont rapportés les événements de 192, pour se convaincre que cette guerre était désormais bien voulue et attendue par eux. Au début de l’année, on ne prend encore aucune disposition militaire proprement dite ; pourtant, dans les conversations, Antiochus est pour tous l’ennemi désigné, et les esprits du moins se préparent à la lutte. Vers ce moment, reviennent les ambassadeurs qui ont été en mission auprès des rois : leur rapport ne signale aucune menace du côté d’Antiochus ; seule la guerre contre Nabis paraît près d’éclater ; on se contente donc de faire partir en Grèce le préteur Q. Atilius Serranus avec une flotte, pour protéger les alliés, et les consuls marchent tous deux contre les Boïens. On se bat aussi dans les deux Espagnes ; mais ces guerres effectives donnent moins de soucis au Sénat que l’attente de celle qui ne commence toujours pas avec Antiochus. Ou a déjà en Grèce la flotte d’Atilius, dont le rôle est surtout de rassurer les partisans de Rome ; malgré cela, on y envoie des commissaires spéciaux, — et parmi eux Flamininus, — qui se mettent à parcourir le pays pour prévenir les défections, et pour ramener dans l’alliance romaine les villes qui veulent s’en détacher.[7] De plus, sans parler d’autres mesures prises en Italie et en Sicile, on ordonne à un second préteur, M. Bæbius, de conduire ses légions du Bruttium à Tarente et à Brindes, de façon à pouvoir, en cas de besoin, passer en Macédoine. Là-dessus Attale, le frère d’Eumène, arrive à Rome, prétendant qu’Antiochus a franchi l’Hellespont ; la chose n’était pas autrement sûre, au milieu de toutes les rumeurs fantaisistes qui circulaient alors ; on n’en avance pas moins la date des comices consulaires, et un nouveau sénatus-consulte enjoint à M. Bæbius de se transporter de Brindes en Epire avec toutes ses troupes, et de les établir aux environs d’Apollonie. C’était une armée assez considérable, composée de deux légions romaines, plus un contingent de 15.000 fantassins et de 500 cavaliers fournis par les alliés ; or, notons-le bien, à cette date, au début de l’automne 192, Antiochus était encore en Asie, où le retenaient les sièges de Smyrne, d’Alexandrie et de Lampsaque. Le Sénat prenait donc ainsi l’initiative de la guerre ; et, ce qui nous prouve combien dès lors son plan est définitivement arrêté, c’est qu’il agit sans même consulter le peuple : l’année suivante seulement, au printemps de 191, il lui posa la question traditionnelle : « Voulez-vous, ordonnez-vous qu’on entreprenne la guerre contre le roi Antiochus et contre ceux qui ont suivi son parti ? » Du moment où Rome se décidait à brusquer les choses, Antiochus ne pouvait pas, à son tour, différer plus longtemps son départ pour la Grèce ; il vint donc, dans l’automne aussi de 192, débarquer près de Démétriade, avec 10.000 fantassins, 500 cavaliers et 6 éléphants : voilà les effectifs dont disposait celui que, depuis plusieurs années, on accusait de méditer l’invasion de l’Italie ! En réalité, il s’était bien rendu compte que son ambition et celle des Romains devaient un jour se heurter ; il avait donc pu être content d’accueillir Hannibal à sa cour, et voir avec plaisir l’irritation croissante des Etoliens ; mais il n’attendait certes pas un dénouement aussi proche, et il n’y était aucunement préparé. Rome, au contraire, était résolue à abattre au plus tôt le royaume des Séleucides, et, si l’hostilité d’une partie des Grecs la surprenait et l’embarrassait, malgré ces difficultés imprévues elle n’en allait pas moins marcher droit à son but. Les opérations furent peu importantes dans les derniers mois de 192 ; mais, dès la fin de l’hiver 192-191, M. Bæbius opère sa jonction avec Philippe de Macédoine qu’Antiochus n’a pas su gagner à sa cause, et il pénètre avec lui en Thessalie. Au printemps de 191, un des nouveaux consuls, M. Acilius Glabrio, vient prendre la direction des opérations, et amène avec lui une seconde armée de 20.000 hommes d’infanterie, 2.000 chevaux et 15 éléphants ; en quelques semaines, Antiochus est rejeté derrière les Thermopyles, battu complètement et réduit à rentrer presque seul en Asie. L’Europe était perdue pour lui, sauf ses possessions de Thrace. Bien entendu, ce résultat ne suffit pas aux Romains : ils tiennent à poursuivre leur ennemi dans ses propres Etats, et, tout de suite, pour assurer leurs communications, ils s’efforcent de bloquer ou de détruire les diverses escadres syriennes. C. Livius, pendant la fin de l’année 191, puis L. Æmilius Regulus, en 190, s’emploient à cette besogne, et ils y réussissent, grâce surtout au concours de la marine rhodienne. Il restait bien aussi à combattre en Grèce les alliés d’Antiochus ; mais Rome n’en fait pour le moment qu’une question secondaire. Polybe nous l’indique de la façon la plus nette à propos de l’arrivée des Scipions en Grèce, en 190. « Une ambassade athénienne, dit-il, vint s’entremettre auprès de Scipion l’Africain, pour procurer la paix aux Etoliens ; l’Africain l’accueillit avec empressement et lui témoigna beaucoup de bienveillance ; car il voyait qu’elle allait être utile à ses desseins. Ce qu’il voulait, c’était un arrangement convenable avec les Etoliens ; s’ils n’y consentaient pas, il était absolument décidé à laisser cette affaire pour passer en Asie, comprenant bien que l’objectif de la guerre et de toute l’entreprise n’était pas de soumettre l’Etolie, mais de vaincre Antiochus pour être maître de l’Asie. » Telle était en effet la véritable pensée des Romains. Aussi, en vain le roi essaya-t-il de les désarmer par une prompte soumission. Au moment où ils franchissaient l’Hellespont, il leur offrait d’évacuer Lampsaque, Smyrne et Alexandrie de Troade, causes prétendues de la guerre, et toutes les villes d’Eolide et d’Ionie qui avaient embrassé leur parti ; en outre, il paierait la moitié des frais de la guerre, et même, s’ils désiraient s’emparer d’une portion de l’Asie, pourvu qu’ils en fixassent les limites avec précision, il se déclarait disposé aux plus grandes concessions. Son royaume n’était pas encore entamé ; néanmoins on lui répondit qu’il devait payer non la moitié, mais la totalité des dépenses de la guerre, et renoncer non seulement aux villes d’Eolide et d’Ionie, mais à toutes ses provinces en deçà du Taurus. Flamininus, on se le rappelle, avant Cynocéphales, avait déjà fixé d’une façon à peu près définitive les conditions de la paix avec Philippe ; la même rigueur est maintenant déployée contre Antiochus. Lui aussi naturellement, avant d’accepter un tel traité, voulut du moins courir les chances d’une bataille ; il fut défait, vers la fin de l’automne 190, à Magnésie du Sipyle, et consentit alors à toutes les exigences de Rome. Il eut à fournir des otages et à payer un tribut considérable ; il dut livrer ses vaisseaux et ses éléphants, et s’engager à n’entreprendre aucune guerre du côté de l’Occident ; on lui demanda, entre autres humiliations, de remettre entre les mains des Romains, s’il le pouvait, un certain nombre de personnages dont ils tenaient particulièrement à tirer vengeance, comme Hannibal, l’Etolien Thoas, l’Acarnanien Mnasyloque, les Chalcidiens Philon et Euboulidas ; mais la clause principale restait toujours l’abandon de ses possessions européennes, et, en Asie, des territoires situés en deçà du fleuve Halys et de la chaîne du Taurus.[8] L’année suivante, le successeur de Scipion, Cn. Manlius Vulso, entreprit encore dans la vallée supérieure du Méandre, en Pamphylie et en Galatie, une série d’expéditions destinées à faire sentir le poids des armes romaines aux peuples jusque-là à demi indépendants : c’est du moins le prétexte qu’il allégua.[9] En tout cas, aussitôt après la bataille de Magnésie, la plupart des villes de l’Asie Mineure avaient déjà envoyé des ambassades en Italie ; elles s’empressaient de soumettre au vainqueur leurs différends ; car leurs espérances à toutes, dit Polybe, reposaient désormais sur le Sénat. Ainsi Rome avait complètement atteint son but : en refoulant Antiochus dans la Haute Asie et en lui enlevant la moitié de son royaume, elle l’avait réduit à l’impuissance ; et, du même coup, elle avait assuré sa propre influence sur l’Asie Mineure entière. Elle avait maintenant à régler le sort du pays. Cette fois l’Asie Mineure : encore, elle ne garda rien pour elle de ses conquêtes ; elle ne semble même pas, à ce sujet, avoir eu d’hésitations, comme conquêtes. En 196, à propos de Démétriade, de Chalcis et de Corinthe : Manlius évacua l’Asie avec toutes ses troupes vers la fin de l’été 188. La difficulté était de fixer pour l’avenir la condition des villes et des divers Etats ; car on se trouvait en présence d’intérêts éminemment contradictoires. D’une part, la guerre avait été entreprise soi-disant pour assurer l’indépendance des Grecs d’Asie, et il était malaisé de paraître tout de suite oublier ces promesses ; d’autre part, on avait à récompenser des alliés dont le secours avait été fort précieux, et on ne pouvait le faire qu’en agrandissant leur territoire aux dépens de leurs voisins ; enfin à cela s’ajoutaient des rivalités particulières. Polybe, et Tite-Live d’après lui, dans deux discours attribués par eux à Eumène et aux Rhodiens, nous donnent une idée des discussions qui s’engagèrent alors devant le Sénat.[10] Ainsi Eumène, après un long panégyrique de son dévouement et de ses services, conclut que, si les Romains ne veulent pas s’établir eux-mêmes en Asie, la meilleure solution pour eux est de lui abandonner le prix de leurs victoires ; car les villes grecques, assure-t-il, sont hostiles à Rome. Mais le fond de sa pensée, c’est que, si elles sont déclarées libres, elles verront un ennemi dans le royaume de Pergame, et se tourneront plus volontiers vers la république rhodienne. De leur côté, les Rhodiens exaltent surtout la générosité du Sénat : il a combattu Philippe pour rendre leur indépendance aux Grecs d’Europe ; il doit maintenant assurer celle des Grecs d’Asie, pour compléter son œuvre. Ils proposent donc qu’on se borne à donner à Eumène les régions de l’intérieur ou du nord de l’Asie Mineure ; mais ce sont justement celles où sa puissance nouvelle les incommodera le moins. Rome s’efforça de ménager tous les intérêts. Pour les villes grecques, elle confirma, en règle générale, leur autonomie à celles qui étaient libres au jour de la bataille de Magnésie, et qui s’étaient prononcées pour les Romains. Mais celles qui payaient auparavant tribut à Antiochus ou à Attale furent inégalement traitées : les premières furent exemptées de tout impôt ; les secondes durent continuer à verser leurs contributions à Eumène. On spécifia d’ailleurs expressément le sort d’un certain nombre d’entre elles[11] : les Colophoniens de Notion, les Cyméens et les Mylasiens obtinrent l’immunité ; les Clazoméniens, avec l’immunité, reçurent en don l’île de Drymusa ; on rendit aux Milésiens le champ sacré dont ils avaient été expulsés ; on étendit le territoire des Iliens en considération de leur origine, et, pour la même raison, on affranchit les Dardaniens ; on témoigna une bienveillance particulière aux habitants de Chio, de Smyrne et d’Erythrée, en reconnaissance du rôle qu’ils avaient joué dans la guerre ; enfin, à titre exceptionnel, on rendit aux Phocéens leur ville et leurs lois, parce qu’en dépit de leur capitulation ils avaient été mis à sac par les soldats de la flotte.[12] Les Rhodiens, dont la marine avait été si utile aux Romains, reçurent la Lycie moins Telmissos, et la Carie au sud du Méandre ; en outre, Antiochus dut leur garantir dans les Etats qu’on lui laissait leurs propriétés, leurs créances et leurs immunités douanières, comme par le passé. Mais, dans cette distribution, la plus belle part de beaucoup fut évidemment celle d’Eumène. Sans parler de diverses indemnités qu’on força Antiochus il lui verser, on ajouta d’un coup à son royaume : en Europe, la Chersonnèse de Thrace, avec Lysimachie et toutes les places fortes qu’Antiochus avait occupées ; en Asie, les deux Phrygies, la Mysie qu’il venait de reconquérir sur Prusias, la Lydie, la Carie au nord du Méandre avec Ephèse et Tralles, la Myliade, la Lycaonie, et le pays de Telmissos en Lycie. Rome, on le voit, continue donc à se montrer fort généreuse arbitraire envers les Grecs d’Asie comme envers les Grecs d’Europe : et pourtant, dans ce remaniement de la carte d’Asie Mineure, je ne sais si c’est lui faire tort, mais il me semble à tout instant sentir des préoccupations égoïstes assez inquiétantes. Ainsi, avant la guerre, elle vantait bien haut la gloire des vieilles colonies d’Eolide et d’Ionie ; elle regardait comme un sort indigne d’elles la servitude sous un roi ; or maintenant elle en laisse plusieurs dans cette condition. Ephèse, par exemple, est sujette d’Eumène, quand sa voisine Notion est déclarée indépendante. Ne serait-ce pas là un moyen d’entretenir entre elles les divisions ? De même, il est assez étrange que le Sénat récompense de façon si inégale ses deux principaux alliés, Eumène et les Rhodiens. Y avait-il donc tant de différence dans leur zèle ou dans la valeur de leurs services ? Evidemment non, et il nous faut chercher d’autres raisons à cette conduite. Peut-être Rome se méfiait-elle du caractère indépendant des Rhodiens, tandis qu’elle avait Eumène prêt à se montrer docile jusqu’à la servilité. Peut-être aussi, connaissant l’excellence des escadres et des amiraux de Rhodes, craignait-elle d’augmenter encore une puissance maritime qu’elle trouvait déjà trop solide ; au contraire, elle ne courait pas grand risque à étendre vers l’intérieur de l’Asie Mineure le royaume de Pergame. En tout cas, elle remet à Eumène les éléphants d’Antiochus ; mais elle se garde bien de donner ses vaisseaux aux Rhodiens : elle aime mieux les brûler tous. Enfin, si elle crée alors deux Etats assez considérables en Asie, nous ne devons pas oublier qu’il existe entre eux une certaine opposition d’intérêts : témoin les discours de leurs députés dans le Sénat ; ils sont donc déjà naturellement disposés à se surveiller l’un l’autre. De plus, on donne à Eumène l’enclave de Telmissos au milieu des possessions rhodiennes de Lycie et de Carie : voilà, sinon une source assurée de conflits,[13] du moins une gêne pour les Rhodiens. Quant à Eumène lui-même, outre que les provinces dont on lui fait cadeau n’ont jamais eu beaucoup de cohésion, on laisse subsister autour de lui, sans les abattre, un certain nombre de peuples : Prusias garde son trône de Bithynie ; Ariarathe, tout en ayant suivi la fortune d’Antiochus jusqu’à la bataille de Magnésie, ne perd pas la Cappadoce : il en est quitte pour payer un tribut ; les Galates mêmes, en s’engageant seulement à ne plus sortir de leurs frontières, conservent leur liberté et leur territoire ; et, le long de la côte, nous l’avons dit, nombre de villes grecques ont été proclamées indépendantes. Assurément, ces dispositions ont pu être imposées en partie par les circonstances ; toutefois il y a là un équilibre si savant des forces de l’Asie Mineure, un art si remarquable de rendre l’appui de Rome nécessaire à chaque peuple, petit ou grand, qu’il est difficile de n’y pas voir le résultat d’un calcul. En 196, Rome s’était bornée à replacer ses protégés dans la position où ils se trouvaient avant l’intervention de la Macédoine ; en 188, son action me paraît plus sensible, et la part faite à l’arbitraire plus considérable. IILa raison de ce changement d’attitude, nous la trouvons sans peine dans la conduite des Grecs d’Europe pendant les dernières années. Rappelons-nous en effet dans quels sentiments les Romains ont adopté la politique de Flamininus : en acceptant l’idée de tant de ménagements inaccoutumés, ils obéissaient à une sympathie très sincère alors chez beaucoup d’entre eux pour le monde hellénique ; mais, en même temps, ils croyaient montrer là une grande générosité, et pas un instant ils n’admettaient que les Grecs pussent se servir contre Rome de leur indépendance. Ils prétendaient avoir eu eux un instrument toujours à leur disposition ; et, en particulier, ils songeaient à les employer bientôt contre Antiochus, comme naguère contre Philippe. Or ces espérances n’ont été que fort imparfaitement réalisées. Sans doute, au moment décisif, Rome a trouvé en Grèce des alliés dévoués ; ce sont peut-être ceux, sur lesquels elle comptait le moins. Ainsi elle avait lieu de craindre l’hostilité de Philippe ; or celui-ci, grâce à des promesses séduisantes, grâce aussi aux maladresses d’Antiochus, s’est réconcilié avec elle ; il a mis toutes ses forces à sa disposition, et, entre autres services, il a singulièrement facilité la marche des Scipions sur l’Hellespont par la voie de terre, leur préparant la route, veillant sur leurs approvisionnements, et leur ménageant de la part des Thraces un accueil amical. Dans la Grèce proprement dite, la Ligue achéenne était l’Etat le plus jaloux de son autonomie, et le moins disposé à souffrir une direction étrangère[14] ; de plus, il existait une rivalité de gloire assez vive entre son chef Philopœmen et Flamininus ; néanmoins, dès la fin de 192, les Achéens se sont prononcés nettement contre Antiochus et les Etoliens, et Philopœmen lui-même a pris part à la rédaction d’un décret dans ce sens.[15] D’autres peuples encore ont donné des preuves au moins de leur bonne volonté, et, s’ils ont ouvert leurs villes à Antiochus, ils n’ont cédé qu’à la force.[16] Mais, à côté d’eux, que de défections plus ou moins retentissantes ! On sait assez, par exemple, quel fut le rôle des Etoliens dans cette guerre. Dès la conclusion de la paix avec Philippe, ils avaient déjà commencé à s’attribuer l’honneur de la victoire, à se plaindre de l’insuffisance de leur récompense, et à dénoncer avec beaucoup de vivacité l’égoïsme de Rome. Ils ne s’en sont pas tenus là : après avoir contribué plus que personne à amener les Romains en Grèce, ils ont formé le dessein de les en chasser. Ils se sont donc mis cette fois à leur chercher des ennemis de tous côtés : ils se sont adressés à Nabis, en l’excitant à reconquérir les villes maritimes de la Laconie, dont il avait été dépouillé ; à Philippe, en lui laissant entrevoir le relèvement de la Macédoine ; à Antiochus, en lui promettant un soulèvement général de la Grèce en sa faveur. En vain, pour les ramener à la modération, Flamininus envoya-t-il auprès d’eux leurs vieux alliés, les Athéniens : on ne les écouta pas. Il se rendit lui-même dans leur assemblée ; en sa présence, on prit la résolution d’inviter Antiochus à venir délivrer la Grèce et trancher la querelle entre les Etoliens et Rome. Comme il demandait acte d’une telle délibération, le stratège Damocrite lui répondit qu’il avait pour le moment à s’occuper d’affaires plus pressées, mais qu’il lui donnerait sous peu le décret et la réponse en Italie, quand il serait campé sur les bords du Tibre. A ces fanfaronnades vis-à-vis de Rome se joignaient les railleries les plus sensibles à l’orgueil de Flamininus : on lui refusait la gloire d’avoir jamais été un vrai chef d’armée ; le jour de la bataille de Cynocéphales, disait-on, on l’avait vu occupé d’auspices, de victimes et de vœux, comme le dernier des sacrificateurs, pendant que les Etoliens s’exposaient pour lui aux traits des ennemis. Bref, Rome n’eut pas dans toute cette guerre d’adversaires plus acharnés : à plusieurs reprises, la paix parut près de se conclure avec eux ; mais, s’ils recevaient quelque argent d’Antioch.us, ils rompaient les négociations ;[17] s’il leur arrivait d’Asie la nouvelle d’un désastre romain, sans même en attendre la confirmation, ils rêvaient de rétablir leur ancienne puissance, ils secouraient Amynandre en Athamanie, et se jetaient sur les garnisons mises par Philippe en Thessalie et en Etolie.[18] Pour les décider à se soumettre, il fallut la réunion contre eux de tous leurs ennemis, et l’envoi d’une nouvelle année consulaire sous M. Fulvius Nobilior ; leur résistance avait duré de 192 à 189. Antiochus avait recruté encore d’autres alliés en Grèce. Ainsi Amynandre, le roi des Athamanes, qui, lui aussi, avait prêté son concours aux Romains dans la guerre précédente contre Philippe, s’était maintenant retourné contre eux : il se jugeait insuffisamment payé de ses services,[19] et il préférait combattre avec les Etoliens et Antiochus, qui faisaient briller à ses yeux la possibilité d’arriver au trône de Macédoine.[20] Il en fut de même des Magnètes : de bonne heure le bruit s’était répandu chez eux (et il n’était probablement pas sans fondement) d’une convention secrète portant le retour de Démétriade à Philippe ; la plupart des oligarques, déjà peu rassurés sur l’intervention de Rome dans leurs affaires, se montrèrent fort inquiets de cette nouvelle ; le peuple, partageant leurs appréhensions, reçut assez mal l’ambassadeur envoyé par Flamininus, et, dès qu’Antiochus débarqua en Grèce, le Magnétarque Euryloque, avec les principaux de ses compatriotes, se rendit avec empressement à sa rencontre La flotte syrienne vint donc mouiller dans le port de Démétriade. La guerre une fois engagée, les Eléens et les Messéniens ne manquèrent pas, selon leur habitude, de suivre la fortune des Etoliens ; ils n’ignoraient pas qu’ils allaient, de la sorte, entrer en lutte avec leurs voisins, les Achéens ; mais ils en acceptèrent le risque, et ils réclamèrent sur le champ des secours à Antiochus. Les Epirotes en usèrent avec moins de franchise : pour n’indisposer ni Rome ni Antiochus, ils priaient le roi de ne pas les mêler aux hostilités, s’il n’était pas disposé à amener dans leur pays ses forces de terre et de mer ; mais, si tel était son projet, ils se déclaraient prêts à lui ouvrir leurs villes et leurs ports. Enfin les Béotiens, après un moment d’hésitation, ne tardèrent pas non plus à se décider pour Antiochus : ils reprochaient aux Romains le meurtre de Brachyllas et l’expédition poussée par Flamininus jusqu’à Coronée pour venger le massacre de ses soldats à la suite de cet événement ; quand Antiochus se présenta à Thèbes dans leur assemblée, ils rendirent donc un décret qui, malgré quelques précautions de langage, était rédigé en sa faveur contre les Romains ; et bientôt même ils placèrent sa statue dans le temple d’Athéna Itonia, à Coronée.[21] Ces divers peuples, il est vrai, furent loin d’égaler l’opiniâtreté des Etoliens. Ainsi, Antiochus à peine battu aux Thermopyles, les habitants de la Phocide et de la Béotie ne songèrent pas un instant à prolonger la résistance : ils s’empressèrent de revêtir les insignes des suppliants, et ils attendirent dans cet appareil l’arrivée des Romains. Les Eléens également se montrèrent de suite plus accommodants, et ils consentirent volontiers à engager des négociations avec la Ligue achéenne. Les Messéniens avaient préféré d’abord recourir aux armes ; mais cette ardeur dura peu, et bientôt, en voyant l’armée achéenne se répandre sur leur territoire, y semer l’incendie et rapprocher son camp de leur ville, ils se déclarèrent prêts à se rendre sinon aux Achéens, du moins aux Romains. Vers le même temps, Démétriade ouvrit ses portes à Philippe, bien qu’elle renfermât encore une forte garnison syrienne avec laquelle elle aurait pu aisément se défendre. Les Epirotes, à leur tour, s’empressèrent de s’excuser de leur duplicité ; ils demandèrent à rester dans les termes de leur ancienne alliance avec Rome ; et, comme ils n’avaient pas fourni de soldats, mais tout au plus de l’argent à Antiochus, ils obtinrent leur pardon. Ces divers arrangements étaient pris dès l’année 191. Seul des alliés de l’Etolie, Amynandre prolongea la lutte plus longtemps : en 189 encore, avec l’aide des Etoliens, il entreprit de recouvrer son royaume, et en chassa en effet les garnisons macédoniennes ; mais presque aussitôt il sentit la nécessité d’envoyer des ambassades à Rome auprès du Sénat, et à Ephèse auprès des Scipions ; et, quand Ambracie fut investie par M. Fulvius, il s’employa avec beaucoup de zèle à presser les habitants de se livrer aux Romains. En somme, en dehors des Etoliens, Rome n’avait rencontré une aucun ennemi dangereux dans cette guerre ; elle pouvait se rendre compte que, d’une façon générale, tous les peuples de la Grèce tremblaient devant elle ; elle était donc à peu près sûre d’être obéie, dès qu’elle exprimerait énergiquement sa volonté. Mais il lui fallait aussi reconnaître que cette obéissance reposait avant tout sur la crainte ; elle était loin de trouver chez ses protégés l’affection et le dévouement spontanés sur lesquels elle comptait en acceptant la politique de Flamininus ; et cette désillusion nous explique assez qu’en 188 elle ait déjà modifié son attitude. D’ailleurs n’exagérons pas ce changement. Flamininus, avons-nous dit, tout en ne perdant jamais de vue l’intérêt de sa patrie, éprouvait pour les Grecs une sympathie fort sincère ; l’ensemble même du peuple romain s’était enthousiasmé pour l’hellénisme : un sentiment aussi vif ne pouvait pas s’éteindre d’un coup sans qu’il en subsistât quelque chose. On le voit bien au cours de la guerre contre l’Etolie. Ainsi Flamininus avait particulièrement à se plaindre des Etoliens : ils lui avaient contesté le titre de libérateur de la Grèce auquel il tenait tant ; ils avaient multiplié contre lui les railleries, et ils étaient restés sourds à ses conseils lorsqu’il avait voulu les détourner d’entreprendre la lutte contre Rome. Cependant plus d’une fois il intervint en leur faveur. Aussitôt après la bataille des Thermopyles, quand M. Acilius marcha sur Chalcis, fort irrité contre cette ville qui avait servi de base d’opérations à Antiochus et où il avait contracté mariage, Flamininus le suivit, et il parvint à le calmer, lui et les Romains revêtus de l’autorité. Le danger avait dû être grand pour les Chalcidiens ; car ils multiplièrent les témoignages de leur reconnaissance envers leur sauveur : ils associèrent son nom à celui des dieux dans les dédicaces de leurs plus beaux édifices ; ils établirent des sacrifices, ils composèrent des chants en son honneur, et tout cela se perpétua au moins jusqu’au temps de Plutarque. La même scène se renouvela devant Naupacte : la ville était réduite à la dernière extrémité ; si elle était prise d’assaut, sa destruction allait entraîner la ruine entière des Etoliens. Flamininus sut encore décider M. Acilius à lever le siège et à accorder aux Etoliens une trêve qui leur permit d’envoyer une ambassade à Rome ; il se chargea en outre d’appuyer leurs députés devant le Sénat. L’infortune des Etoliens désarmait son ressentiment ; et, comme il le disait lui-même, puisque le sort semblait l’avoir chargé d’assurer le salut de la Grèce, il ne voulait pas renoncer à son rôle de bienfaiteur, même envers des ingrats.[22] Le Sénat eut plus de peine à se laisser fléchir : il ressentait pour les Etoliens moins de pitié que de colère ; il voyait en eux une race farouche et insociable. Pourtant, en fin de compte, il ne poussa pas les choses à l’extrême. Sans doute, en concluant la paix avec eux en 189, il leur enleva toutes les villes qui, ayant autrefois appartenu à leur ligue, s’étaient déclarées pour les Romains ou avaient été conquises par leurs armes depuis 192 ; il les contraignit à avoir désormais mêmes amis et mêmes ennemis que le peuple romain, et leur imposa un tribut de 500 talents[23] : c’était ramener l’Etolie à ses frontières primitives, et la réduire à l’état de vassale de Rome. Néanmoins comme, en 191, il ne voulait pas lui laisser d’autre alternative que de se rendre à merci ou de payer 1.000 talents, et comme depuis elle avait obstinément continué sa résistance tant qu’elle avait gardé un rayon d’espérance, le traité de 189, tout dur qu’il était, l’était moins que les Etoliens n’avaient sujet de le craindre. Si donc Rome) malgré ses traditions bien connues de sévérité,[24] observait encore des ménagements même envers ceux des Grecs qui avaient trahi son alliance, à plus forte raison devait-elle continuer à se montrer bienveillante pour ceux dont elle n’avait pas à se plaindre. En effet à Delphes, par exemple, le Sénat charge M. Acilius (probablement dans les derniers mois de son commandement, au printemps de 190) de faire faire par les hiéromnémons un nouveau bornage du territoire sacré[25] : le domaine d’Apollon y est plutôt augmenté ; et, l’année suivante encore, un autre sénatus-consulte confirme aux Delphiens tous leurs privilèges antérieurs.[26] Rome leur laisse leur territoire et leurs revenus ; ils continueront à jouir de leur inviolabilité, de leur liberté, de leur exemption d’impôts ; ils conserveront leur gouvernement autonome et l’administration de leur sanctuaire suivant les traditions en usage chez eux depuis l’origine.[27] Là, il est vrai, il s’agit d’une ville en possession d’un temple particulièrement vénéré : elle a pu, à ce titre, obtenir des faveurs spéciales. Mais il nous est parvenu aussi une lettre adressée, en 188, à Héraclée du Latmos par Manlius Vulso et le président des dix légats sénatoriaux, au moment où ils règlent les affaires de l’Asie Mineure.[28] Les habitants d’Héraclée avaient rendu un décret où ils décernaient aux Romains les honneurs en usage dans leur cité, et où ils faisaient profession de fidélité envers eux ; ils avaient chargé huit députés de le porter à Manlius, en lui renouvelant de vive voix l’assurance de leur dévouement. Voici la réponse des Romains : elle est tout à fait propre à éclairer pour nous, à cette date, la nature de leurs relations avec les Grecs. « Cn. Manlius Cn. f. Vulso, proconsul, et Q. (Minucius Rufus), président des dix (légats), au Sénat et au peuple d’Héraclée (du Latmos), salut. — Nous avons eu une entrevue avec vos députés Dias, Diès, Dionysios, Palamandros, Eudèmos, Moschos, Aristide, Ménès, excellents citoyens, qui nous ont remis votre décret, et qui ont prononcé pour leur compte un discours conforme au sens du décret avec un zèle parfait. De notre côté, nous avons des dispositions bienveillantes à l’égard de tous les Grecs, et nous nous efforcerons, puisque vous vous êtes déclarés de notre parti, de prendre de vous tout le soin possible, en vous procurant sans cesse quelque bien. Nous vous accordons la liberté, comme aux autres villes qui s’en sont remises à nous : vous serez maîtres de gouverner vos affaires selon vos lois ; et, pour le reste, nous nous efforcerons de vous être utiles, en vous procurant sans cesse quelque bien. Nous acceptons les honneurs que vous nous accordez et les gages que vous nous donnez de votre foi ; pour notre part, nous nous efforcerons de ne demeurer en reste avec personne en vous témoignant en retour notre faveur. Nous avons envoyé vers vous L. Orbius : il veillera sur votre ville et votre territoire, afin que personne ne vous inquiète. — Adieu. » Rome, on le voit, reconnaît la liberté et l’autonomie des habitants d’Héraclée... : il nous faut donc ajouter leur ville à celles que mentionnent Polybe et Tite-Live dans les clauses de la paix conclue avec Antiochus. Elle s’engage à leur témoigner de même dans l’avenir toute la bienveillance possible et à leur pro curer les avantages les plus variés. Elle en profite aussi pour affirmer l’excellence de ses dispositions envers l’ensemble du monde grec. Pourtant elle insiste beaucoup plus qu’autrefois sur la nécessité, de la part des Grecs, d’un attachement sincère à sa propre cause : si elle se montre favorable aux habitants d’Héraclée, c’est qu’ils lui ont été fidèles ; elle accorde les mêmes privilèges à d’autres villes, mais à celles seulement qui se sont confiées à sa tutelle. L’indépendance apparaît désormais comme une récompense que Rome s’efforcera de ne pas oublier, mais qu’en tout cas il faut d’abord mériter. Notons aussi l’envoi d’un fonctionnaire ou d’un officier romain, L. Orbius, pour défendre au besoin la ville d’Héraclée. Qui a-t-elle donc à redouter ? Ce n’est pas Antiochus, dont le royaume à maintenant le mont Taurus pour frontière ; alors l’ennemi présumé est une autre puissance grecque, vraisemblablement Rhodes, puisque c’est à elle qu’a été donnée la Carie au sud du Méandre. Ainsi Rome prévoit que la répartition nouvelle des territoires occasionnera des difficultés ; mais elle a jugé nécessaire d’opposer les unes aux autres les forces qui subsistent en Asie Mineure, de semer au milieu des Etats qu’elle vient de constituer des villes indépendantes qui les surveilleront, et qui, ne pouvant subsister que par l’appui du Sénat, seront disposées, par intérêt, à se plier à tous ses ordres. Ces précautions lui paraissent nécessaires, et elle est fermement décidée à maintenir son œuvre telle quelle. En somme, la lettre de Manlius confirme bien l’impression que nous donnait la lecture de Polybe et de Tite-Live. Rome, en 189, ne renonce pas à son système de ménagements à l’égard des Grecs ; mais elle a appris à ses dépens que, si elle leur laisse une entière liberté, elle ne doit pas trop compter sur leur reconnaissance et leur fidélité. Elle leur signifie donc nettement ce qu’elle attend d’eux ; pour plus de sûreté, elle prend soin de régler elle-même leur condition, de manière à opposer leurs intérêts particuliers, et elle tient la main à ce que rien ne soit changé aux dispositions adoptées par elle. Sa défiance, il faut en convenir, se justifie assez bien. Mais les conséquences n’en sont pas moins redoutables ; car, sous prétexte de garanties indispensables à sa tranquillité, elle va se croire autorisée, obligée même à intervenir constamment dans les affaires des Grecs ; et, une fois engagée dans cette voie, elle en arrivera facilement aux mesures les plus arbitraires contre ceux qui lui paraîtront dangereux. IIISes relations avec la Macédoine nous en fournissent de suite la preuve la plus éclatante. Pendant la guerre contre Antiochus, Philippe, tout en servant Rome avec beaucoup de zèle, avait su profiter des circonstances pour étendre à nouveau son royaume. En effet, dès le début de 191, il avait forcé Amynandre à se réfugier dans Ambracie, et mis la main sur l’Athamanie entière. Ensuite il s’était brouillé un instant avec le consul Acilius, quand celui-ci l’avait obligé brusquement à lever le siège de Lamia, dont il était près de s’emparer.[29] Mais on avait encore besoin de ses services ; et, pour calmer sa colère, on lui avait permis bientôt de reprendre aux Etoliens et à leurs alliés les contrées enlevées par eux à la Thessalie : en quelques mois, il avait obtenu la soumission des Magnètes, avec la forteresse de Démétriade, et conquis la Dolopie, l’Apérantie, et plusieurs villes de la Perrhébie.[30] En 190, il avait eu à préparer la marche des Scipions vers l’Hellespont ; il n’y avait pas là pour lui l’occasion de faire par la force des acquisitions proprement dites ; mais il y avait trouvé le moyen d’intervenir dans les luttes intestines des cités thraces et de s’y ménager des partisans. L’année suivante lui avait été moins favorable : Amynandre avait soulevé de nouveau l’Athamanie ; les Etoliens avaient chassé les garnisons macédoniennes de l’Apérantie et de l’Amphilochie ; et Persée, à ce qu’il semble, ne réussit à conserver à son père que la Dolopie.[31] Néanmoins, à la conclusion de la paix, Philippe restait maître, au Sud de son royaume, d’une série de places dont il enveloppait la Thessalie, et, à l’Est, son influence dominait sur la côte de Thrace ; car, bien que le préteur Q. Fabius Labeo y eût proclamé l’indépendance de Maronée et d’Ænos, et qu’il eût assigné pour frontière à la Macédoine l’ancienne route qui longeait le pied des montagnes sans jamais se rapprocher de la mer, en réalité les principales villes étaient remplies de Macédoniens ; ils y occupaient un ou plusieurs quartiers, et, sous cette pression, leur parti était tout-puissant. Bref, en 189, Philippe avait recouvré une portion de la puissance perdue par lui en 196, et cela juste au moment où l’Etolie qui, dans la pensée de Flamininus, devait lui faire équilibre, se trouvait au contraire abattue. Rome, on le pense, s’accommodait peu de cet état de choses. Déjà, en 191, pendant que le consul Acilius s’acharnait au siège de Naupacte, Flamininus attirait son attention sur les progrès de Philippe : « Depuis la défaite d’Antiochus, lui disait-il, vous perdez votre temps à investir deux villes, et vous touchez à la fin de votre année de commandement, tandis que Philippe, sans avoir assisté à la bataille (des Thermopyles), sans avoir vu les étendards ennemis, a déjà soumis non seulement des villes, mais une foule de nations, l’Athamanie, la Perrhébie, l’Apérantie, la Dolopie. Cependant notre intérêt est bien moins de diminuer la puissance et les forces des Etoliens que d’empêcher Philippe de s’agrandir outre mesure. » Ces inquiétudes augmentèrent encore quand Philippe manifesta la volonté de relever son royaume par tous les moyens. Pour rétablir ses finances, il instituait un système régulier d’impôts sur l’agriculture et sur le commerce maritime, et il donnait une vive impulsion à l’exploitation des mines. Il se préoccupait aussi de la repopulation de ses Etats : non content d’obliger ses sujets à se marier et à élever des enfants, il recourait, comme les anciens souverains asiatiques, à des immigrations forcées, et transportait en Macédoine une multitude de Thraces. Enfin il s’appliquait à tirer tout le parti possible de ses dernières conquêtes, et, à petit bruit, les consolidait ou les augmentait de son mieux.[32] En présence de ces efforts, Rome ne se souvint pas longtemps de l’aide qu’elle avait reçue de Philippe : elle ne vit plus en lui qu’un ennemi en voie de redevenir dangereux ; et, sans scrupules, elle résolut de lui enlever ce qu’elle venait elle-même de lui donner. Il lui était toujours facile, en pays grec, d’intervenir en utilisant des querelles locales. Dès les premières plaintes qui lui furent adressées, en 186, sur les agissements de Philippe, le Sénat répondit de façon à montrer clairement qu’il était disposé à y donner suite ; en effet il chargea trois commissaires Q. Cæcilius Metellus, M. Bæbius Tamphilus et Ti. Sempronius Gracchus d’aller examiner sur place les différends, de citer Philippe devant eux, et de promettre toute sécurité à qui voudrait dire son avis et accuser le roi en face. On n’y manqua pas : une première conférence se tint dans la vallée de Tempe, en 185, pour régler les affaires de Thessalie. Perrhèbes, Magnètes et Athamanes, bien qu’ils eussent pris jadis parti pour les Etoliens, présentèrent des revendications : tous réclamaient des villes et des territoires. Les arguments les plus divers d’ailleurs paraissaient bons : on reprochait à Philippe d’avoir imposé des emplois serviles à des Thessaliens de grande famille, d’avoir favorisé le commerce de Démétriade aux dépens de celui de Thèbes de Phthiotie, d’avoir réduit partout l’opposition au silence ; et l’on entendit les Thessaliens, comme si rien ne s’était passé depuis 196, conclure que Rome les avait affranchis, que Philippe était un vaincu, et qu’il fallait le dompter à la façon d’un cheval rétif qui résiste au frein le plus dur. En vain Philippe rappelait-il qu’Acilius lui avait abandonné les villes précédemment occupées par les Etoliens ; les commissaires du Sénat prétendirent restreindre cette convention à celles qui s’étaient données de plein gré aux Etoliens ; et finalement ils prononcèrent que Philippe retirerait ses garnisons de toutes les places en litige, et bornerait son royaume aux limites de la Macédoine.[33] Ils se transportèrent ensuite à Thessalonique pour régler de même le sort de la Thrace ; de ce côté Ænos et Maronée surtout étaient en cause, et Eumène les revendiquait, si Rome ne voulait pas les maintenir libres, comme une dépendance naturelle de la Chersonèse. Cette interprétation était si exorbitante, et les protestations de Philippe si fondées, que les commissaires n’osèrent prendre sur eux de trancher la question ; ils la renvoyèrent au Sénat. Mais là on était bien décidé à enlever à Philippe toutes ses acquisitions récentes ; on s’inquiétait même plus de ses visées sur la Thrace que sur la Thessalie ; et, au printemps de 184, quand une nouvelle commission, présidée par Ap. Claudius, partit pour vérifier si les Thessaliens et les Perrhèbes avaient été remis en possession de leurs villes, elle reçut l’ordre de faire évacuer |